ERASTE, LVCILE, MARINETTE, GROS-RENÉ
MARINETTE
tE l'aperçois encor; mais ne vous rendez point.
LVCILE.
Ne me soupçonne point d'estre foible à ce poinct.
MARINETTE
Il vient à nous.
ERASTE
Non^ non; ne croyez pas. Madame, Que ie reuienne encor vous parler de ma ilame ; C'en est fait ; ie me veux guérir, et connois bien Ce que de vôtre cœur a possédé le mien.
Vn cousroux si constant pour l'ombre d'vne ofiPence M'a trop bien éclairé de vostre indifférence.
io8 DEPIT
Et ie dois vous monstrer que les traits du mépris
Sont sensibles sur tout aux généreux esprits.
le Pavoûeray, mes yeux obseruoient dans les vostres
Des charmes quMls n'ont point trouuez dans tous les autres,
Et le rauissement où i'estois de mes fers
Les auroit préférez à des sceptres offerts :
Ouy^mon amour pour vouSySans doute, estoit extrême,
le vivois tout en vous; et, ie Tavoueray mesme,
Peut-estre qu*apres tout i'auray, quoy qu'outragé,
Assez de peine encore à m'en voir dégagé :
Possible, que malgré la cure qu'elle essaye.
Mon ame saignera longtemps de cette playe.
Et qu'affranchy d'vn ioug qui faisoit tout mon bien,
11 faudra se résoudre à n*aymer iamais rien.
Mais, enfin, il n'importe; et puis que vostre haine
Chasse vn cœur tant de fois que l'amour vous rameine,
C'est la dernière icy des importun itez
Q.ue vous aurez iamais de înes vœux rebutez.
LVCILE.
Vous pouuez faire aux miens la grâce toute entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
ERASTE
Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits : le romps auecque vous, et l'y romps pour iamais. Puis que vous le voulez; que ie perde la vie. Lors que de vous parler ie reprendray l'enuie.
LVCILE.
Tant mieux c'est m'obliger.
AMOVREVX. wg
ERASTE
Non, non ; n*ayez pas peur, Que ie fausse parole, eussay-ie vn foible cœur lusques à n'en pouvoir effacer vôtre image, Croyez que. vous n'aurez iamais cet auantage, De me voir reuenir.
LVCILE.
Ce seroit bien en vain.
ERASTE
Moy mesme, de cent coups ie percerois mon sein, Si i'avois iamais fait cette bassesse insigne. De vous reuoir, après ce traitement indigne.
LVCILE.
Soit ; n'en parlons donc plus.
ERASTE
Guy, ouy; n'en parlons plu^* Et, pour trancher icy tous propos superflus, Et vous donner, ingrate, vne preuue certaine, Que ie veux sans retour sortir de vôtre chaisne, le ne veux rien garder, qui puisse retracer Ce que de mon esprit il me faut effacer.
Voicy vostre portrait, il présente à la veuê Cent charmes merueilleux dont vous estes pourueué; Mais il cache sous eux cent deflauts aussi grans, Et c'est vn imposteur enfin que je vous rens.
no DEPIT
GROS- RENÉ
Bon,
LVCILE,
Et moy, pour TOUS su iure au dessein de tout rendre, Voila le diamant que vous m'auiec fiait prendre.
MARINETTE
Fort bien*
ERASTE
Il est à vous encor ce bracelet.
LVCILE.
Et cette Agathe à vous qu*on fit mettre en cachet.
ERASTE lit.
Vous m'aymez d*vne amour extrême, Eraste; et de mon cœur voulez estre éclaircy :
Si ie n^ayme Eraste de mesme, Au moinSy aimay-ie fort qu'Eraste m'ayme ainsi.
LVCILB.
ERASTE continue.
Vous m'asseuriez par là d'agréer mon a eruice ? C'est vne fau^&eté digne de ce supplice.
LVCILE lit,
l'ignore le destin de mon amour ardente.
AMOVREVX. m
Et iusqu'à quand ie soufriray :
Mais ie sçays, ô beauté charmante, Que toujours ie vous aymeray.
Elle continue.
Voila qui m'asseuroit à iamais de vos feux ?
Et la main, et la lettre, ont menty toutes dettx.
GROS-RENÉ
Poussez.
ERASTE
Elle est de vous? suffit; mesme fortune.
MARfNETTE.
Ferms
LVCIbE.
l'aurois regret d'en épargner aucune.
GROS-RENÉ
N'ayez pas le dernier.
MARINETTE
Tenez-bon iusqu'au bout.
LVCILE.
Enfin, voilà le reste.
ERASTE
Et, grâce au Ciel, c'est tout.
Que tois-ie exterminé, si ie ne tiens parole.
Me confonde le Ciel, si la mienne est friuole.
ERASTE
Adieu donc.
LVCILE.
Adieu donc.
MARINETTE
Voila qui va des mieux.
GROS-RENÉ
Vous triomphez.
MARINETTE
Alons, ostez-vous de ses yeux.
GROS-RENÉ
Retirez- vous, après cet effort de courage.
MARINETTE
Qju'attendez-vous encor ?
AMOVREVX. ii3
GROS-RENÉ
Qjae fÎAut-il dauantage?
ERASTE
Hal Lucîle, Lucile, vn cœur comme le mien Se fera regreter, et ie le sçay fort bien.
LVCILE.
Eraste, Eraste, vn cœur foit comme est fait le vdtre, Se peut facilement reparer par vn autre.
ERASTE
Non, non, cherchez partout, vous n'en aurez iamals De si passionné pour vous, ie vous promets, le ne dis pas cela pour vous rendre attendrie; l'aurois tort d'en former encore quelque enuie, Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger, Vous auez voulu rompre; il n'y fiaiut plus songer : Mais personne après moy, quoy qu'on vous fasse
entendre, N'aura iamais pour vous de passion si tendre.
LVCILE.
Qand on ayme les gens, on les traite autrement ; On fait de leur personne vn meilleur iugement.
ERASTE
Quand oiY ayme les gens, on peut de ialousie^
Sur beaucoup d'apparence, auoir l'ame saisie : Mais alors qu'on les ayme, on ne peut en effet Se résoudre à les perdre, et vous vous Pauez fait.
LVCILE.
La pure ialousie est plus respectueuse.
ERASTE
On voit d'vn œil plus doux vne offense amoureuse.
LVCILE.
Non vôtre cœur, Eraste, estoit mal enflammé.
ERASTE
Non, Lucile, iamais vous ne m'auez aymé.
Ehl ie croy que cela foîblement vous soucie : Peut-estre en seroit-il beaucoup mieux pour ma vie, Si ie. . . • mais laissons-là ces discours superflus.^ le ne dis point quels sont mes pensers là dessus.
ERASTE
Pourquoy?
LVCILE.
Par la raison que nous rompons ensemble, Et que cela n'est plus de saison ce me semble.
AMOVREVX. ii5
ERASTE
Nous rompons?
LVCILE.
Ouy vrayemcnt ? quoy n'en est-ce pas fÎBiit?
ERASTE
Et vous voyez cela d'vn esprit satisfait ?
LVCILE.
Comme ^ôus«
ERASTE
Comme moy?
LVCILE. V
Sans doute c^esf foiblessd^ De faire voir au gens que leur perte nous* blessé.
ERASTE
Mais, cruelle, c^est vous qui Pauez bien voulu,
Moy ! point du tout ; c^est vous qui Tauez résolu.
ERASTE
Moi! ie vous ay creu là faire vn plaisir extrême.
ii6 DEPIT
LVCILE.
Point, vous auez voulu vous contenter vous-mesme.
ERASTE
Mais» si mon cœur encor reuouloit sa prison ? Si, tout fâché quUl est, il demandoit pardon?....
LVCILE.
Non, non, n'en foites rien ma foiblesse est trop grande, l'aurois peur d'accorder trop tost vôstre demande.
ERASTE
Ha ! vous ne pouvez pas trop tost me l'accorder, Ny moy sur cette pein* trop tost le demander; Consentez-y, madame, vne flame si belle, Doit pour vostre interest demeurer immortelle, le le demande enfia : me Paccorderez-vous, Ce pardon obligeant?
LVCILE.
Remenez-moy chez nous»