NOTICE
N ne connaît pas la date exacte de la première représentation du Dépit amoureux. Jusqu'à ce jour les bio- 'graphes de Molière l'ont fixée aux derniers mois de ]656. Molière, en effet, produisit plusieurs fois cette comédie, en novembre et décembre, à Béziers, pendant la session des États de Languedoc ^ Depuis plusieurs années dans de pareilles circonstances, il avait réalisé d'assez beaux bénéfices : à Montpellier, en i654-i655; à Pézenas en 1 655- 1 656. Chaque fois il trouvait pour l'applaudir un public nouveau et déjà prévenu de ses succès.
Un document découvert récemment, nous a
I. Session de 1657, commencée comme d'habitude, l'année précédente et qui se termina le i*** juin 1657.
Vj NOTICE.
montré le prince de Contl faisant compter à Molière, le 24 février 1 656, pour ses services et ceux de sa troupe pendant cette session de Pézenas, la somme de 6000 livres, et déjà dans le même temps il venait de mettre à sa disposition une autre somme de 5ooo livres, soit en tout 1 1,000 livres, salaire énorme pour l'époque^
Molière pouvait espérer du prince ou de l'assemblée le renouvellement de ces libéralités en récompense de ses efiorts pendant la campagne qui commençait; aussi, estimant qu'il avait dû se mettre en frais, sommes-nous porté à penser que sa pièce nouvelle fut représentée le jour même de l'ouverture de la session c'est-â-dire le 17 novembre i656.
Quoi qu'il en soit, le directeur-poete ne tarda pas à s'apercevoir que le prince de Conti n'était plus là' pour mettre en relief son génie et en faire état à sa juste valeur. Dans son désir de se concilier les sympathies de messieurs les députés, Molière avait hasardé quelques avances.
Voici, d'après le procès-verbal des États, la réponse qui lui fut faite (.16 décem\>Tf i656} :
I . Voir Rapport sur la découverte d*uu autographe de Molière, présenté à M. le préfet de r Hérault par M. de la Pijardière, archiriste du département, Montpellier, G. Goulet, 1873, in-8, page 10.
3. Il avait quitté provisoirement le Languedoc et laissé le soin de diriger les États à Louis de C«rd«Ul«p de Levy, comte de Bieuie.
NOTICE. Vij
« Sur Us plaintes quy ont esté portées aux Estats par plusieurs deppute^f de V Assemblée que la trouppe des Comédiens quy est dans la ville de Béliers faiet * distribuer plusieurs billets aux deppute\ de ceste compaignie pour les faire entrer à la comédie sans rien payer, dans Vesperence de retirer quelque gratiiflcation ; a esté arresté quUl leur sera nottifié par LoyseaUy archer des gardes dm Roy en la prevosté de Phostelf de retirer les billets quUlsont distribué et de faire payer, si bon leur semble, lesdepputtés quy yront à la comédie^ V assemblée ayant resoleu et arresté quHl v^y sera faict aulcune considération et deffendeu par exprés à Messieurs du bureau des comptes de directement ny indirectement leur accor^ der aulcunes sommes, ny au trésorier de la bource de les payer ^ à peyne dépure perte et d'en respon-^ dre en son propre et privé nom*, »
Inutile d'ajouter qu'après ces démonstrations solennelles les États persévérèrent dans leur attitude malveillante. Cette étroitesse d'esprit inspira bientôt à Molière des résolutions décisives.
I . Les précédents citâteurs aÏTaieiit lu : « a fait distribuer. » Voir page 1 5 du Rapport cité ci-dessus.
3. La connaissance première de cet eitrait est due à M. Léon Galibert, auteur, sous le pseudonyme d'Emmanuel Raymond, de l'ouvrage intitulé : Histoire des péré^ grinatians de Molière dans le Languedoc (Paris, Dubuisson, r858, in-i8). Depuis cette époque, M. Léon Galibert a fait de nouvelles découvertes qu'il se propose de publier prochainement. Voir» dans le catalogue des ouvrages en cours d'impression chez C. Goulet , libraire-éditeur de la Société des bibliophiles languedociens à Montpellier , l'annonce d*un volume intitulé : Additions à la vie de Molière.
vil) NOTICE.
A ce mois de décembre i656 correspond l'une des dates les plus intéressantes de sa vie , celle où, froissé par tant d'égoïsme, il se décida à échanger ses habitudes de comédien ambulant contre une situation stable.
Le Dépit amoureux fut la dernière pièce dont il « regala la province. » Avec VÉtourdi^ qu'il avait donné trois ans plus tôt, ce poëme ingénieux et touchant devait servir à fonder son répertoire parisien. Versailles et a la ville » accueillirent chaleureusement Tune et Tautre comédie lorsqu'elles parurent en i658 sur la scène du Petit-Bourbon. Cest ce dont témoigne le fragment suivant du monologue que l'auteur à^Élomire (Molière) hypocondre a mis dans la bouche de son héros :
Jejouay TEstourdy, qui fut une merveille,,.
Mon Dépit amoureux suivit ce frère ainé^
Et ce charmant cadet fut aussi fortuné :
Car quand du Gros-René Von aperceut ta taille,
Quand on vit sa dondon rompre avec luy la paille,
Q)iand on m*eut veu sonner mes grelots de mulets.
Mon bègue dédaigneux déchirer ses poulets,
Et ramener ches^ soy la belle désolée^
Ce ne fut que àh] ahi dans toute rassemblée^
Et de tous les costés chacun cria tout haut :
« C^est là faire et jouer des pièces comme il faut. »
Le succès glorieux de ces deux grands ouvrages,
Qui m^avoient mis au port, après tant de naufrages,
Me mit le cœur au ventre*,,, »