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Dépopulation et civilisation

En offrant cet ouvrage au public, je veux répondre par avance à quelques reproches qui lui seront certainement faits et qui ne devraient point l’être précisément par la raison qu’ils étaient inévitables.

La nation est si inégalement familiarisée avec les sciences sociales que je serai probablement accusé par les uns de trop expliquer des idées qui se comprennent d’elles-mêmes, là ou d’autres me trouveront obscur par excès de brièveté. Cet inconvénient était fatal. Telle idée qui paraît toute simple dans un parti et qu’on y saisit dès qu’elle est indiquée, fait au contraire dans les partis opposés l’effet d’une métaphysique incompréhensible. D’un camp à l’autre, il y a changement de langue.

D’autre part, un livre ne peut contenir un traité spécial sur toutes les matières auxquelles il touche; force est bien de supposer au lecteur les connaissances

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nécessaires pour comprendre l’étude qu’il aborde. Mais la sociologie étant la partie la plus complexe du savoir humain, ces connaissances doivent être supposées assez étendues.

J’ai créé l’expression capillarité sociale, ce qui n’est pas plus hardi que sélection naturelle dans Darwin ou doute méthodique dans Descartes. Tout principe qui fait pour la première fois son apparition dans une science, réclame une dénomination nouvelle qui le mette en relief. On demandera peut-être pourquoi je ne me suis pas servi simplement du terme ambition. C’est qu’il était loin d’être assez général. L’ambition désigne en effet le désir de dominer les hommes par le pouvoir politique ou par la fortune. Au contraire, l’aspiration vers le luxe, l’élégance, le plaisir, Tardent désir de justice et de vérité qui vont jusqu’à l’immolation de l’individu au bien général, la tendance invincible vers un idéal lumineux de bonheur ou de valeur, sont choses totalement différentes et que le mot ambition n’exprime pas.

Cette idée de la capillarité sociale qui est l’àme de notre théorie de la population est l’expression d’un fait si simple et si immédiatement observable, qu’elle pouvait éclore paitout et qu’en réalité elle est à l’état latent dans tous les esprits. Mais, pour recevoir les développements qu’elle a pris ici, elle nécessitait la possession préalable d’un système complet de convictions philosophiques, esthétiques et sociales dont l’acquisition, au milieu de notre époque d’anarchie

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intellectuelle, ne peut résulter que d’un labeur prolongé pendant de longues années.

Heureusement cette condition se trouvait remplie lorsqu’ en 1881, l’auteur, frappé des résultats du recensement, commença de rechercher les causes de l’oliganthropie française.

De là un grand avantage ; les substructions philosophiques qui servent de base à la question de la population n’ayant point été un simple travail accessoire et improvisé, celle-ci a pris naturellement et sans effort toute la largeur qu’elle comporte, largeur que les ouvrages antérieurs ne lui soupçonnaient point et que l’avenir ne pourra rétrécir sans la mutiler.

Cet ouvrage n’est cependant en somme qu’une théorie de la natalité : l’état actuel des connaissances humaines en fait de sociologie ne comporte pas autre chose. Toutefois ce n’est point une pure conception à 'priori.

De l’instant ou j’ai commencé cette enquête sur les causes de notre trop faible natalité, je ne les ai pas cherchées seulement dans les livres des philosophes et des historiens ni dans les études des démographes, j’ai voulu observer le mal lui-même sur place parmi les populations qui en étaient atteintes. Chaque année, j’ai passé de trois à cinq mois à visiter dans le plus grand détail, commune par commune et village par village, deux ou trois cantons aussi nettement que possible délimités par la nature. J’ai étudié de la sorte Belle-Ile, Groix, Ilouat et Ilædic, Noirmoutier, les îles d’Yeu, de lié et d’Oleron, les cantons de Douvres et d’Isigny (Cal-

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vados), de Beaumont-Hague (Manche), de Perros- Guirec, Pléneuf et Paimpol, avec Pile Bréhat, dans les Côtes-du-Nord, celui de Fouesnant dans le Finistère, etc., choisissant autant que possible les cantons les plus féconds de la Bretagne en opposition avec les plus stériles de la Normandie ou des Charentes. La natalité étudiée depuis le commencement du siècle dans ses rapports avec la mortalité, la nuptialité, l’émigration rurale, le développement de la richesse, a laissé voir quelles modifications elle avait subies dans le temps au sein d’un même centre et d’autre part quelles diversités souvent énormes coexistent à une même époque entre communes voisines. Cette individualité tout à fait inattendue de collectivités si restreintes a permis de se rendre compte des phénomènes sociaux coïncidant habituellement soit avec l’élévation, soit avec l’abaissement de la fécondité. Les archives des préfectures renferment sur ces sujets un monde de documents qui n’attendent que d’être exploités. Depuis que les registres de l’état civil sont tenus régulièrement et qu’il se fait des recensements périodiques, la sociologie tient à sa disposition des ressources que n’eut jamais aucun philosophe. Aristote avait fait une collection de toutes les constitutions politiques qu’il avait pu se procurer et les curieux de législation comparée en regrettent encore la perte. Qu’était-ce cependant en comparaison de l’histoire exacte pendant près de quatre-vingt-dix ans de ces trente-six mille républiques de toute étendue qui sont les communes de France?

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C’est à l’examen minutieux d’un certain nombre de ces petites sociétés prises comme exemples que sont dues la grande part des idées exposées dans cet ouvrage. On leur pardonnera si elles se sentent de la nouveauté de la méthode. Elles résultent de la condensation d’innombrables notes écrites le long des haies, sur le revers des fossés, sur les rochers ou les grèves désertes aussi souvent que dans les bibliothèques. Telle page est la traduction d’une conversation avec les pauvres paludéens de Noirmoutier, telle autre d’une gaie discussion avec les vignerons du Bois ou de Sainte-Marie-en-Ré, telle autre a été inspirée soit par un pêcheur d’Islande de Plouézec qui trouve naturel d’avoir six enfants, soit par un marin de la flotte en congé à Bréhat, qui veut devenir quartier-maître et ne s’en permettra qu’un ou deux. Ainsi, alors même que je parais raisonner uniquement sur l’abstrait, j’ai habituellement dans la mémoire quelque exemple concret du phénomène social dont j’indique le processus logique. A mesure que la démographie fera davantage sentir son influence sur la sociologie, les connexités et les dépendances mutuelles des faits gagneront en évidence, les problèmes en précision, les solutions en certitude.

L’étude de la population, souverainement négligée jusqu’ici pour la préoccupation de la prospérité financière, de la liberté politique ou de la puissance militaire, réclame désormais une place non point légale, mais absolument supérieure. Son invasion dans la philosophie politique modifie à tel point la solution de

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tous les problèmes à l’ordre du jour, qu’il est impossible d’arriver à quoi que ce soit de satisfaisant si l’on n’en tient compte constamment. La raison en est simple, c’est qu’elle force l’esprit à déserter l’étroit point de vue individualiste et à se placer toujours au point de vue social en traitant de sociologie.

C’est ainsi que cette étude sur la natalité m’a amené à proposer, pour obvier à l’oliganthropie, un système de réformes que beaucoup d’esprits trouveront trop radicales. Si je dois choquer par là, j’avoue sans détour que j’en éprouve un véritable regret, d’abord pour le nouveau principe de population qui en obtiendra moins de faveur, ensuite et surtout pour la nation, qui serait plus près de se résigner aux remèdes indispensables, si elle était plus près d’en comprendre la nécessité. On devra réfléchir que leur violence apparente n’est en réalité que strictement proportionnelle à celle du mal. Quand toute une race se voit minée par un mal si profond qu’il lui enlève jusqu’au désir de se perpétuer et de vivre, on ne doit pas attendre la guérison de palliatifs qui n’intéresseraient que l’épiderme.

La France traverse présentement une période de transition et partant de faiblesse. C’est ma conviction qu’elle ne peut sortir du défilé périlleux où elle se trouve engagée que par une marche accélérée vers des horizons tout nouveaux. Si la soif de vérité et de justice est aujourd’hui, comme elle l’a toujours été, la plus révolutionnaire de toutes les passions, elle est aussi la plus profitable pour le pays qui l’éprouve et l’intérêt de la

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science sociale se confond avec celui de la patrie. L’explication de cette connexité réside dans ce fait que la direction intellectuelle et politique de l’univers finira toujours, en dépit de la force brutale, par revenir au peuple qui aura trouvé pour lui-même les institutions les plus rationnelles, c’est-à-dire à celui qui aura fait le plus avancer la sociologie. Trop heureuse cette œuvre modeste si elle peut tant soit peu contribuer à ce grand résultat.

Voici donc un livre plein de vérités désagréables et de quelques aperçus nouveaux. J’aurais fait plus pour ma considération, seule récompense qui puisse payer les ouvrages de cette nature, en écrivant des vérités banales ou des erreurs flatteuses.

Je n’ignore pas d’ailleurs que j’ai pris, en faisant de la politique spéculative, un rôle ingrat par excellence. L’orateur et le journaliste, c’est-à-dire les vulgarisateurs, trouvent toujours un public nombreux dont une partie a la vérité les combat; mais dont l’autre les applaudit dès qu’ils font voir du talent ou de l’originalité. La philosophie, qui n’a point ces avantages, a du moins celui de se mouvoir dans une sphère sereine, ses ouvrages n’attirent plus aujourd’hui d’hostilités bien vives a leurs auteurs. Au contraire la philosophie politique, pour peu qu’elle soit décidée dans ses conclusions, îéunit les inconvénients de la philosophie qui passe inaperçue des masses et de la politique qui suscite des haines vivaces.

L’amour du repos conseillerait donc un silence per-

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pétuel. Mais faute de manifestation extérieure, la pensée s’arrête, le mutisme systématique serait bientôt puni par la perte de l’activité intellectuelle. D’ailleurs la place qu’occupe un homme parmi le nombre colossal de ses semblables est si petite, ce qu’il peut aspirer à laisser de lui-même sur la terre est toujours si peu de chose, qu’il a lieu d’estimer qu’il n’a point perdu sa vie, s’il est parvenu à grossir d’une seule proposition vraie le trésor du savoir humain. Quelque faible qu’il soit, cet apport mérite cependant d’être présenté comme sa part contributive au progrès universel. La tâche d’exprimer des convictions ardentes et susceptibles d’exciter l’antipathie sera payée par la fierté d’avoir su la remplir. Il livrera sa pensée au public en se répétant cette maxime qui est la devise même de la sincérité : dis ce que pense, advienne que pourra.

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