‹ Dépopulation et civilisationChapitre 10 sur 98 · LE PRINCIPE DE MALTHUS ET CELUI DES DÉMOGRAPHES · texte numérisé non relu

LE PRINCIPE DE MALTHUS ET CELUI DES DÉMOGRAPHES

Motifs d’une critique explicite de Malthus. — Reproches injustes. — Date de son livre. — Souci dominant de l’époque, la famine. — Deux convictions de Malthus : l’Etat ne peut nourrir l’individu, il ne lui doit aucune nourriture. — Contraste avec l’opinion dominant alors en France. — L’évangile des droits de l’homme et l’évangile du struggle for Life. — Raisonnements dont Malthus étaye sa thèse : un truisme et une erreur. — L’erreur : La population tend toujours à dépasser les subsistances. — Exemples du contraire. — Son cliquetis arithmétique, réfutation. — Argument de Sismondi. — Le truisme. — Réponse du prolétaire. — Raison de la faveurque trouve Malthus en-dépit de toute réfutation. — Un précurseur. — Mirabeau esta Malthus ce que Lamark est à Darwin. — Conclusion inverse de Mirabeau, cause de défaveur. — Conséquence inévitable de la concurrence vitale : élimination des vaincus. — On ne fait pas à un principe sa part. — Principe de Darwin, généralisation de celui de Malthus. — Principe vrai dans Darwin, faux dans Malthus. — - Pourquoi? — Restriction de Wallace au sujet de l’homme. — Milieux artificiels. — La propriété, fait spécial à l'homme, le met à l’abri du principe. — Guillard, en quoi fidèle à Malthus, en quoi hérétique. — Sa théorie des débouchés. — Son fatalisme optimiste. — Progrès apporté à sa théorie par le docteur Bertillon. — Pierre d’attente pour une théorie nouvelle. — Sphère légitime des deux principes. — Nécessité d’un nouveau principe de population.

Malthus cherchait des remèdes à l’excès de la population. L’exemple de la France prouve malheureusement que c’est à l’oliganthropic que nous devons nous efforcer d’en trouver. La nécessité s’impose donc de reprendre le problème par la

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base avec des préoccupations nouvelles en accord avec les laits observés depuis un siècle.

Mais avec un système comme celui de Malthus, sorti des entrailles même de la philosophie économiste, étroitement apparenté comme il l’est aux théories aujourd’hui triomphantes de la sélection naturelle et de l’évolution, on n’en a pas fini en constatant simplement qu’il se trouve sans application. Il a joué un tel rôle, il a été, depuis son apparition, l’objet d’un tel engouement et de critiques si exagérées, qu’on ne peut se dispenser d’insister davantage.

D’abord, hâtons-nous de le dire, avancer, comme on l’a fait, « que la bourgeoisie a entendu les funestes conseils de Malthus » et faire peser sur lui la responsabilité de la faible natalité qui s’observe aujourd’hui, c’est une de ces thèses qui ne sont justiciables que du sourire. Les- nations n’ont pas d’oreilles pour écouter ces théories et les jeunes ménages n’ont point la coutume pédantesque de fouiller les bibliothèques pour y chercher des instructions relatives au nombre de leurs enfants. Sur ce point, ils se soucient aussi peu des conseils des économistes que de l’avis des philosophes ou des orateurs. Nous allons voir qu’il faut rejeter Malthus, mais simplement comme erroné et sans exécration puérile.

Ce fut en 1798 que parut la première édition de son livre. La date a son importance : car, si les théories économiques sont en général inspirées par les circonstances au milieu desquelles elles se sont produites, le fait est surtout vrai pour celle-ci. Les philosophes sont toujours portés à prendre pour éternels des phénomènes qui se manifestent avec une intensité particulière pendant la génération où ils vivent, qui se sont produits pendant la précédente et se produiront peut-être encore pendant la suivante, mais qui n’en sont pas moins passagers, on pourrait dire momentanés par rapport à la durée de l’histoire. Ils bâtissent sur ce terrain mouvant comme ils

NATALITÉ ET CIVILISATION, feraient sur le roc; puis le sol s’affaisse et l’édifice se lézarde.

Le grand souci des gouvernements à la fin du xviii' siècle fut de nourrir le peuple. Le spectre séculaire de la famine assiégeait l’imagination des masses, celui des troubles sanglants qu’elle engendre obsédait les hommes politiques. Les premières journées de la Révolution française et même la Révolution toute entière semblaient à la plupart n’avoir point eu de cause plus profonde ou du moins plus efficace. Quand les Parisiens avaient eu faim, c’était à Versailles qu’ils étaient allés demander du pain. En Angleterre, quand George III était allé ouvrir le parlement de 1795, c’était aux cris « du pain, du pain! » qu’il avait été assailli de coups de pierres et qu’il avait failli être tué d’un coup de feu. Personne alors, ni parmi les gouvernés ni parmi les gouvernants, ne doutait que l’Etat n’eût le devoir de nourrir le peuple. Or, comme le dira Stuart Mill plus tard, le devoir qu’aurait l’Etat de nourrir les hommes implique le droit de les empêcher de naître en trop grand nombre, si l’on veut que la tâche ne devienne pas irréalisable.

Malthus eut à ce sujet deux convictions vigoureuses, transmises par lui à notre siècle et encore pleines de vitalité. L’une fut que la tâche était absolument irréalisable, l’autre, conséquence naturelle de la première, fut qu’elle ne pouvait être imposée ni à l’État ni à personne. Par suite c’était, aux particuliers à restreindre prudemment le nombre de leurs enfants de façon à ne pas se mettre eux et leur famille dans le cas de mourir de faim.

«. Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, dit-il, si sa famille n’a pas les moyens de le nourrir ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui

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commande de s’en aller et elle ne tardera pas a mettre elle-

même cet ordre à exécution1. »

En vain aurait-il recours à l’aumône ou à 1 assistance publique. « Les lois créent les pauvres qu elles assistent. » Il cite saint Paul. « Celui qui ne veut pas travailler n est pas digne de manger. » et Young : « Il ne faut donner aux pauvres que du riz, des soupes économiques, et des pommes de terre. » Jamais ils ne doivent être aussi bien nourris que le moindre ouvrier.

Il nie formellement le droit au travail, aussi bien que « le prétendu droit qu’aurait un homme d’être nourri lorsque son travail ne peut lui en procurer les moyens ».

Mais quoi, l’homme a le droit de manger! — « Sans doute, répond Malthus, comme il a le droit de vivre cent ans, s’il le peut. Il s’agit beaucoup moins de droit que de puissance. Les lois sociales étenden t beaucoup cette puissance, mais non d’une façon illimitée. » Il faut en conséquence corriger au plus tôt les erreurs courantes sur le principe de population en enseignant les doctrines de son livre dans les écoles et dans les temples.

Si le révérend fellow d’Oxford avait réellement un excellent cœur, comme l’ont soutenu nombre de ses apologistes, il est du moins certain que, bien différent en cela de nos grands conventionnels, il ne lui accordait aucune influence sur ses raisonnements. Rien qui tranche plus durement avec la chaleur de sentiment, le socialisme si profondément doux et humain de tout l’état-major des penseurs français du xviii' siècle. La cruauté de la conclusion les eût mis en garde contre la vérité des prémisses et les eût préservés d’une erreur. Mais cette erreur ne pouvait manquer de réussir en Angleterre.

1. Malthus, Essai sur le principe de population, 1798 et 2S éd. in-l° 1803 (passage supprimé par la suite).

NATALITÉ ET CIVILISATION

Chaque fois qu’un peuple manifeste avecun éclat inattendu un côté nouveau de la nature humaine, les idées et les tendances morales dont il est plus particulièrement l’incarcalion, il étonne les peuples voisins et les lient indécis sur leur propre voie, jusqu’à ce que ceux-ci reprennent conscience d’eux-mêmes, retrouvent la force d’affirmer leur caractère et d’en donner la formule. Il appartenait au génie anglais, qui avait déjà prononcé le fameux homo homini lupus d’annoncer à l’Europe, en contradiction avec ce qu’ils nomment le faux évangile des droits de l’homme, l’évangile autrement étrange du struggle for life et de la concurrence sans merci.

Une théorie qui concluait à la fatalité de la misère, à l’incompétence de l’Etat pour remédier aux souffrances individuelles, et au rejet pur et simple des réclamations des opprimés, était une trouvaille sans prix pour le conservatisme anglais. Elle devait lui apparaître comme le bouclier le mieux fait pour repousser l’envahissement de l’esprit révolutionnaire.

Du reste Malthus l’avait étayée sur un raisonnement nouveau, d’apparence rigoureuse, qui semblait présenter une solidité mathématique.

La population, affirme-t-il, peut doubler tous les vingtcinq ans, elle suivrait ainsi une progression géométrique. Mais le travail employé à améliorer les terres déjà cultivées ne peut ajouter à leur produit que des quantités de plus en plus petites. En supposant que dans les premiers vingt-cinq ans on soit parvenu à doubler le produit des champs, dans une nouvelle période de vingt-cinq ans, à peine arrivera-t-on à leur arracher un tiers en plus; dans une troisième, un quart; dans une quatrième, un cinquième. Le progrès des subsistances croîtra donc comme 1, 2, 3,4,5, 0, c’est-à-dire suivant une progression arithmétique, tandis que le progrès de la population croîtra commme I, 2, 4,8, 16, 32, c’est-à-dire

LE PRINCIPE I)E MALTHUS

suivant une progression géométrique. Le résultat est inévitable, il faut qu’à chaque génération, la faim, la guerre, la peste ou la misère viennent faucher la plus grande partie de cette exubérante végétation humaine.

Cependant l’obstacle réprimant par excellence reste toujours le défaut de nourriture. « La population croît invariablement partout où croissent les moyens de subsistance à moins que des obstacles puissants et manifestes ne l’arrêtent1 ».

« Aucune cause physique ou morale, à moins qu’elle n’agisse avec une extrême violence et d’une manière inusitée, ne peut avoir sur la population un effet considérable et permanent si ce n’est par la production et la distribution des moyens de subsistance 2 ».

Quand la demande de travail est très considérable, les salaires s’élèvent et, comme conséquence, s’accroît le nombre des mariages et celui des naissances. Inversement, quand les salaires baissent, il y a moins de naissances. Cette baisse agit comme obstacle préventif à la population.

« En une infinité de cas, on a vu se produire une multiplication des naissances sans qu’il en soit résulté aucun avantage pour l’agriculture et sans autre effet qu’un accroissement de maladies. Au contraire on n’a peut-être jamais vu l’agriculture faire des progrès permaments sans qu’il en résultât de manière ou d’autre un accroissement permanent de population 3. »

11 conclut qu il faut maintenir toujours les subsistances un peu au-dessus de la population, ou pour mieux dire, maintenir le niveau de la population au-dessous de celui des subsistances. C’est là le seul moyen d’éviter la réduction

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