Revue (l'anthropologie, 1882, p
NATALITÉ ET CIVILISATION
lumière, cherchait à se produire, elle voulait s’élever jusqu’au plus haut niveau de la futaie; mais plus celle-ci était haute, plus la tâche était disproportionnée, et ils sont morts de cette impossibilité. C’est une impossibilité analogue d’obéir à l’impérieux commandement de la capillarité sociale, qui, devenue consciente dans l’humanité, amène, sous le nom de désespoir, l’infaillible extinction des sauvages.
A égale distance des groupes ethniques qui ne s’imposent aucune tâche et de ceux qui succombent sous celle que les circonstances leur imposent, les nations civilisées et indépendantes comme celles de l’Europe occidentale ontcelle qu’elles se donnent. Chez elles la capillarité sociale est plus ou moins active à raison de la vigueur de l’attraction et des obstacles qu’elles rencontrent.
Quand le gouvernement est une monarchie constitutionnelle entourée d’institutions aristocratiques, la capillarité sociale est en partie entravée dans la sphère politique. Au contraire, dans une démocratie égalitaire, elle est laissée sans frein et dès lors, toutes choses égales d’ailleurs, elle doit y être plus générale et entraîner une moindre natalité.
La démocratie aura donc pour conséquence habituelle ou bien l’oliganthropie ou bien tout au moins un état stagnant de la population. Cependant il faut s’entendre. Elle ne favorise en effet la capillarité sociale que d’une manière toute indirecte et pour ainsi dire négative, en détruisant les barrières légales qui s’opposaient à l’ascension de tous vers le sommet dont le rayonnement les fascine. La démocratie, en proclamant Légalité des citoyens entre eux, n’établit en réalité, ce qui est fort différent à notre point de vue, que l’égale vocation de tous au premier rang en cas qu’ils soient de force à l’atteindre. L’égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois, aux honneurs et aux dignités ne signifie pas autre chose.
NOUVEAU PRINCIPE DE POPULATION
Mais, si la démocratie engendre habituellement une capillarité sociale plus grande èt par suite une natalité moindre, la seule et unique cause en est dans la suppression de tous les obstacles à l’ascension des citoyens. La violence du courant n’est pas attribuable à l’éclusier chargé d’ouvrir les portes à flot; elle résulte de la quantité des eaux et de la pente du terrain.
D’autre part, il est clair que le principe socialiste de l’équivalence des fonctions aurait pour conséquence inévitable, si l’on voyait comment il pourrait être entièrement appliqué, de détruire la capillarité sociale et d’entraîner la multiplication infinie des naissances. II aurait donc, bien qu’égalitaire au plus haut point, une action toute opposée à celle qu’exerce la démocratie comprise comme elle l’est aujourd’hui. Au lieu de lancer les hommes à l’assaut d’une situation supérieure, il tendrait à les immobiliser dans la leur en faisant qu’ils n’eussent aucun intérêt à la quitter.
Lorsque, dans une démocratie où l’égalité a été proclamée en droit, il subsiste en fait quelque barrière infranchissable qui, pour une certaine catégorie de citoyens, met obstacle à la capillarité, sociale, cette barrière produit son effet et la fécondité reparaît aussitôt. Les ouvriers des mines et des usines en fournissent un exemple. Comme il est absolument au-dessus de leurs forces de s’élever au rang de patrons et que la féodalité industrielle forme au-dessus de leur tête une voûte de prison impossible à percer, qui les maintient dans leur abjection, sans espoir d’en sortir, ils y multiplient à la façon des Hindous des castes inférieures. A leur égard, l’effet général delà démocratie ne se produit pas. Comme le paria, le jeune ouvrier répétera la vie de son père, dans la même condition, avec le même avenir, et chaque génération formera un cercle identique au précédent. Là nul progrès possible, mais, par cela même, nul intérêt pour l’individu à résister
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aux aveugles impulsions de l’instinct. Comme zéro est le seul nombre qui, divisé par quatre ou par six, donne également zéro au quotient, le prolétaire qui n’a rien léguera toujours bien à ses fils un patrimoine égal au sien, à savoir une paire de bras, et, pour lui-même, sa pauvreté n’en sera pas beaucoup plus irrémédiable. C’est ce qui explique que l’homme qui vit au jour le jour soit habituellement plus fécond que toute autre classe de la société. Bien loin que la natalité soit proportionnelle aux subsistances, il semble bien plutôt qu’elle est généralement en raison inverse.
De même, l’ignorance, le défaut de communications, la conservation d’un idiome spécial et sans littérature, comme le breton, le basque ou le flamand, forment, même en pleine démocratie, autant de barrières naturelles capables d’entraver la capillarité sociale et par suite de maintenir la fécondité.
11 va sans dire qu’il serait ridicule de faire de l’oliganthropie la conséquence soit de la forme républicaine, soit des opinions radicales. D’une part en effet, nous verrons bientôt que la démocratie césarienne l’entraîne encore bien plus que la démocratie républicaine, et d’autre part, de nombreuses républiques, comme la Rome des Fabius, Venise, la Suisse ou les Etats-Unis, ont trouvé, les unes dans une constitution aristocratique, les autres dans le fédéralisme, un remède qui, en entravant un excessif désir de s’élever, a prévenu la diminution de la natalité ou même en a maintenu l’accroissement. o ■ .
Pour ce qui est des opinions avancées, on ne peut établir aucun rapport entre elles et une excessive capillarité sociale. Il suffit de remarquer que les départements du Calvados, de l’Eure, de l’Orne, du Gers, qui sont ceux de France où la dépopulation sévit le plus, se trouvent précisément au nombre des plus conservateurs. S’ils ressen-
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taient aussi peu que le département du Nord l’attraction parisienne, peut-être présenteraient-ils une fécondité analogue.
Les colons français de l’Algérie, dont les opinions sont généralement radicales, ont néanmoins plus de fécondité que les Français de la mère-patrie. A peine ont-ils tourné le dos au centre d’attraction et commencé de vivre d’une manière indépendante, que la race a repris son mouvement d’expansion en nombre. Cette explication convient également aux colons français du Canada, qui, soustraits à l’attraction dont l’effet mine leurs frères de Normandie, ont dépassé la fécondité des Anglo-Saxons.
Jusqu’ici nous avons considéré la capillarité sociale indépendamment de son but. C’était à bon droit, puisqu’elle a toujours pour effet d’user, dans une certaine mesure, la race au profit du but quel qu’il soit, et de déterminer un abaissement de la natalité. Cependant la nature du but poursuivi a aussi son importance.
L’homme, collectif ou individuel, peut poursuivre deux buts très divers. Tantôt il cherche ce qui augmente ses jouissances, tantôt ce qui augmente sa valeur personnelle ou celle de ses semblables. Dans le premier cas, il aboutit logiqu ment à la démocratie césarienne, dans le deuxième à la démocratie véritable.
Lesconséquences, je le répète, ne seront pas très différentes, au moins pendant les premiers temps, par rapport à la natalité; mais elles le seront infiniment par rapport à la valeur de la civilisation.
Avec la démocratie césarienne, la race s’usera en stériles jouissances, deviendra lâche devant les charges de famille et par suite de moins en moins nombreuse, lâche devant le travail et par suite de moins en moins prospère, lâche devant le devoir et par suite immorale et injuste, lâche devant l’ennemi
A. DUMONT