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Dr Lagncau, Revue d'anthropologie, 1875, IV

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES RACES

Galales s’étendaient depuis la Marne et la Seine jusqu’à l’Océan et vers l’est jusqu’au centre de l’Allemagne du Nord. Grands, dolichocéphales, les yeux bleus, les cheveux blonds ou roux, la peau très blanche et les incurvations de la colonne vertébrale prononcées, ils se distinguent par la faible capacité de leur crâne des dolichocéphales autochtones, avec lesquels ils n’ont aucune parenté. 11 se rapprochent au contraire par tous ces traits des races germaniques et semblent être avec elles dans la même relation que deux arbres poussés sur la même racine. Comme devaient le faire plus tard les barbares du ve siècle, c’est par le nord-est qu’ils arrivèrent. Leurs invasions, que l’on lait remonter à quinze ou seize cents ans avant notre ère, sont par conséquent de bien des siècles postérieures à l’établissement des Celtes.

Comment se comportèrent-ils à l’égard des anciens habitants? — Dans les vallées du Rhin, de la Marne, de la Seine, de la Saône et du Doubs, le long des grands fleuves où ils arrivèrent en bandes considérables et souvent renouvelées, ils durent occuper tout le pays, massacrant ou mettant en fuite les anciens possesseurs. Dans le reste du territoire, ils firent de fréquentes incursions, laissèrent çà et là des colonies. Mais, d’une façon générale, ils durent s’établir en nombre d’autant plus considérable dans une contrée qu’elle était plus voisine de leur pays d’origine, plus ouverte et plus fertile. C’est ainsi que les Celtes se trouvèrent refoulés dans les terrains montagneux et pauvres ou on les voit aujourd’hui. En possession de la suprématie politique et militaire, Iles conquérants dolichocéphales entraînèrent souvent les populations vaincues dans les expéditions lointaines que leur conseillait leur caractère aventureux. Lors de la conquête romaine, Vercingétorix appartenait à cette aristocratie de race blonde, tandis que ses soldats étaient en grand nombre 'des brachycéphales de petite taille. Rien d’étonnant que le

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vainqueur, préoccupé de l’importance relative de ces « Galli molles » qui jadis avaient pris Rome et qu’il rencontrait partout à la tête de la résistance, ait semblé souvent ne voir qu’eux dans les Gaules.

Du reste ils avaient imposé, aussi bien que leur nom et leur domination politique, leur langue, leurs mœurs et leurs traditions religieuses; ils avaient été sous tous ces rapports les introducteurs de la civilisation des Àrvas. Mais ce dernier point exige une explication.

Un fait certain, c’est qu’à l’époque delà conquête romaine, Celtes et Galates, en Grande-Bretagne et en Irlande comme en Gaule, parlaient les uns et les autres divers dialectes d’une même langue, sœur du sanscrit, du grec et du latin; qu’ils avaient, dans le druidisme, une religion apparentée d’une façon plus ou moins lointaine à celles de l’Inde et de la Perse. Ceci posé, on doit se demander laquelle des deux races a donné à l’autre sa langue et sa religion.

Quand bien même on adopterait l’hypothèse peu probable d’après laquelle elles se seraient rencontrées à une date inconnue sur les rivages du Pont-Euxin et y auraient vécu en relations fréquentes durant de longs siècles, avant le départ des brachycéphales bruns pour l’occident, la difficulté n’en serait que reculée. Il reste toujours à savoir laquelle des deux races était aryenne et ce qu’étaient les Aryas.

La confusion est venue de ce que les Aryas ne forment une seule famille qu’en linguistique et en mythologie comparée. En anthropologie, le type est multiple.

Des nombreuses populations qui, depuis l’Inde jusqu’aux montagnes de l’Europe etau détroit de Gibraltar, parlent des langues dérivées de racines aryennes, les unes sont brunes et brachycéphales, comme les Celtes, les Slaves, les anciens Romains (plutôt mésaticéphales cependant), les Iraniens et

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les Indous, les autres étaient blondes, comme les Galates, les Francs, les Germains et les Hellènes.

Quand même les Indous élégants, aux extrémités fines et aux traits délicats, les Perses, aux cheveux noirs et bouclés, au nez légèrement aquilin, ou plutôt leurs lointains ancêtres, seraient issus de la même souche primitive que les Celtes et les Ligures, ces deux dernières races ne pourraient avoir participé dès leur origine à l’élaboration de la civilisation aryenne. Si flottante et incertaine que soit la chronologie des temps préhistoriques, il existe une impossibilité absolue à ce que les brachycéphales bruns, arrivés dans nos contrées aux débuts des temps géologiques actuels, où ils occupèrent les vallées alpestres encore désertes et récemment laissées libres par le retrait des glaciers quaternaires, aient été une fraction de ces Aryas qui, d’après l’opinion universelle, se sont séparés seulement deux mille ans avant notre ère. Raccourcir à ce point la durée des temps actuels est complètement inadmissible. L’antiquité des hommes de la pierre polie leur interdit la prétention d’avoir apporté avec eux une langue et une religion qui ne devaient se produire qu’un grand nombre de siècles plus lard. Au contraire toute difficulté chronologique disparaît si l’on en fait honneur aux envahisseurs dolichocéphales du xvie siècle avant notre ère.

L’homme blond était partout, dans l’antique Europe, depuis le Péloponèse jusqu’à l’Irlande, en exceptant seulement l’Italie, considéré comme la race noble, guerrière et conquérante. « Les traditions irlandaises racontent qu’une grande race d’hommes blonds aux yeux bleus, tribus sacerdotales de druides primitifs, appelés la race des dieux de Dana, vainquit et subjugua une race antérieure de petits hommes bruns. » D’après l’edda Scandinave, le guerrier ou noble est blond, le serf est brun. En Grèce, les Hellènes et les

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Thraces établirent leur domination sur la race antérieure et brune des Pélasges; créant, suivant l’usage de tous les peuples, leurs dieux à leur image, ils leur prêtèrent le genre de beauté qu’ils possédaient eux-mêmes et se les représentèrent avec des cheveux blonds et des yeux bleus. Enfin, dans les Gaules, les blonds dolichocéphales apparaissent constamment dans la situation de conquérants par rapport à la population brachycéphale.

Quoi qu’il en soit, ces dolichocéphales blonds ne sauraient disputer aux Iraniens et aux Indous l’honneur d’être les vrais Aryas. Dans l’Inde à leur tour, ils étaient considérés comme une race inférieure. L’opinion la plus probable et la plus répandue aujourd’hui, c’est que « les Aryas primilifs auraient été brachycéphales aux cheveux noirs, du type dit caucasien ».

« Dès l’époque de l’unité aryenne, ils se seraient associé une ou plusieurs tribus de dolichocéphales blonds et ces hommes blonds aryanisés auraient suivi les Aryas dans leurs migrations. »

Nos Galates seraient ainsi, comme les autres rameaux de la race blonde, une race exclusivement européenne. Mais initiés dès son origine à la civilisation aryenne, ils l’auraient imposée partout, grâce à l’ascendant de leur supériorité militaire. Aux Celtes grossiers, issus du croisement des autochtones et des immigrants de la pierre polie, ils auraient donc, comme l’ont fait partout les énergiques minorités aryennes, donné tout à la fois leurs croyances, leur langue, leurs mœurs, leurs institutions politiques et civiles.

La conquête romaine, si meurtière, dut détruire en grande partie l’élément galate. Mais plus tard, lors des grandes invasions, ce qui restait de cette aristocratie gauloise ne fut pas dépossédée par les conquérants germains. Par

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mépris de la plèbe, elle fit cause commune avec eux et se rajeunit par l’infusion d’un sang analogue au sien.

Du reste, les invasions historiques répètent exactement celles qui avaient eu lieu deux mille ans plus tôt. Les Visigotlis, les Burgondes, les Franks, venus des mêmes lieux, se massèrent en couche plus épaisse dans les mêmes vallées du nord-est, s’étendirent pareillement sur le reste du territoire à raison de sa richesse et de sa facilité d’accès; enfin eux aussi restèrent dans le pays tout entier à l’état d’aristocratie socialement superposée. Les mêmes régions qui avaient reçu le plus de sang galate reçurent le plus de sang germanique. Enfin, pour que l’analogie fût complète, les nouveaux conquérants, une fois leur domination fermement assise, entraînèrent aussi les vaincus dans les entreprises lointaines, à la conquête de l’Angleterre et des Deux-Siciles, à la conquête delà Palestine, de Constantinople, de l’Egypte et de Tunis.

Un trait apparaît comme typique dans le caractère des minorités aryennes ou aryanisées de l’Europe et de l’Asie : l’énergie, l’esprit aventureux et dominateur, l’initiative hardie. Partout ils donnèrent leur nom aux pays où ils s’établirent, les Hellènes à la Grèce, les Romains aux Romanies et aux Roumélies, les Burgondes à la vallée de la Saône, les Northmans à la Ncustrie, les Gaëls au pays des Celtes, les Franks à la Gaule, les Bretons à l’Armorique, les Lombards à la vallée du Pô, les Angles à l’ancienne Bretagne. Le regere imperio populos ne formule pas la destinée des seuls Romains, il convient à tous les aryas ou aryanisés.

II y a aussi un trait typique dans le caractère celtique, c’est, à l’inverse, la docilité, la fidélité. La ténacité apparente n’est que l’attachement aux idées de ses maîtres, quand une fois il les a faites siennes. Nous avons vu comment ils reçurent des Galatcs, tout à la fois une religion, une langue, une aristocratie politique et militaire. Les Romains leur don-

lit NATALITÉ ET CIVILISATION.

nèrent de nouveaux maîtres, de nouvelles institutions, une nouvelle langue et successivement, en moins de quatre cents ans, deux religions, le polythéisme olympien et le monothéisme chrétien. Enfin les conquérants germains leur imposèrent la domination de leur aristocratie féodale et déterminèrent une nouvelle transformation de leur langue.

Dans toutes ces révolutions, l’élément celtique apparaît comme toujours passif et toujours vaincu. Cependant nous le voyons aujourd’hui chez nous plus nombreux et plus fécond, plus décidément prépondérant qu’à aucune époque de sa longue histoire. La défaite, l’éloignement du pouvoir, du savoir et de la fortune, l’habitation des pays pauvres et reculés ont été favorables à son développement numérique. Son importance s’est accrue sans cesse en France et elle s’accroîtra encore. Il y a là un phénomène remarquable que notre principe de population est en mesure d’expliquer.

Dans tout pays qui a subi les invasions successives de populations diverses, les plus anciennes tendent toujours à reprendre le dessus. Devant l’envahisseur, elles trouvent un refuge dans les montagnes. Beaucoup périssent, beaucoup sont asservis ; mais quelques individus parviennent toujours à se maintenir à l’état quasi-sauvage. Les conquérants ne sont jamais assez nombreux pour qu’il en soit autrement. Fussent-ils au nombre de plusieurs centaines de mille ou même d’un million pour un terriloire grand comme les Gaules, ils ne peuvent fouiller tous les défilés et toutes les forêts. Ils prennent les meilleures terres du pays et se tiennent pour satisfaits. Quelque disproportion qu’il y ait entre les anciens habitants et les nouveaux venus, ce gibier insaisissable est toujours dangereux à poursuivre dans ses dernières retraites. A cette chasse contre des gens qui n’ont plus rien, il y a toujours plus de chances de blessures que de butin. Ainsi les autochtones ne meurent pas, et la paix

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faite, quand un modus vivendi quelconque a fini par s établir, ils tendent toujours à redescendre vers leurs anciens cantonnements. Pour découvrir quelle est la plus ancienne race d’un pays, il suffit presque toujours de savoir laquelle habite les terroirs les plus pauvres, les presqu îles et les montagnes.

Ainsi en est-il partout. Dans l’Inde, c’est la région centrale, sauvage, inaccessible et montagneuse, avec ses impénétrables forêts, empestées par la malaria, qui est, dit Rousselet « le refuge des vaincus, depuis le proto-dravidien négroïde, chassé par les conquérants aryens et thibétains, jusqu’au rajpote ». « La variété des races qui habitent les provinces centrales, ajoute Reclus, a fait comparer le pays à un fourré où se serait réfugié le gibier des plaines d’alentour. »

Ainsi en a-t-il été en Grande-Bretagne, où les brachycéphales bruns et plus tard les Galates, vaincus par les Saxons, ont trouvé une forteresse naturelle dans le pays de Galles, la pointe de Cornouailles et les montagnes de l’Ecosse.

Ainsi en France, où l’Armorique, le plateau central et les Alpes ont fourni aux Celtes des refuges rarement visités de l’ennemi.

En vertu du principe que nous avons posé, d’après lequel le développement en nombre, est chez une race en raison inverse du développement personnel, ces vaincus pauvres, sur un sol ingrat, fait pour désespérer toute aspiration vers les jouissances ou la civilisation, doivent multiplier jusqu’à la limite imposée par le manque de subsistances.

En vertu du même principe, les vainqueurs, en possession de toutes les ressources du pays et donnant pleine satisfaction à leur appétit de jouissances, n’auront qu’une fécondité tr<;s limitée. Lorsque les envahisseurs sont supérieurs aux vaincus, comme c’était probablement le cas lors de l’inva-

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sion galate, la conquête ne détermine chez les vainqueurs qu’une impulsion assez médiocre vers le développement personnel. Au contraire, quand les vaincus sont très supérieurs sous le rapport de la civilisation aux envahisseurs barbares, plus la distance est grande, plus ceux-ci sont attirés avec violence. Ils se ruent avec la fougue d’une nature brutale vers la débauche, les raffinements et les folies du luxe, et ils ont bientôt fait d’épuiser leur vigueur originelle et la sève de leur race.

On en vit de curieux exemples lors des invasions germaniques dans l’empire romain. Il fallut trois ou quatre couches successives de barbares pour parvenir à fonder des établissements durables, et l’ancienne civilisation ne cessa à vrai dire de les empoisonner que quand elle eut cessé d’exister.

Eu Italie, trois royaumes successifs, ceux des Ilérules, des Ostrogoths, des Lombards, se fondent et s’écroulent les uns par dessus les autres, sans laisser autre chose que des ruines. Celui des Vandales, en Afrique, dura un siècle. Celui des Visigoths en Espagne, après le royaume éphémère des Suèves, ne prolongea son existence que grâce à sa situation géographique et périt d’inanition autant que de l’attaque des Arabes. En Gaule, il n’avait pas duré quatre-vingt-dix ans, et celui des Burgondes une génération de plus.

Tous ces barbares étaient d’un naturel plus doux que les Franks. De bonne heure ils avaient adopté le christianisme et les mœurs des vaincus, la vie civile, l’existence régulière et sédentaire. Ils traitèrent les Romains en égaux et firent profession d’admirer leur civilisation, d’imiter leur cérémonial et leurs titres pompeux, leur vie oisive et leur luxe, et cela dans des pays plus chauds que les leurs, c’est-à-dire plus excitants pour les sens et l’imagination, au milieu d’une culture raffinée agissant elle-même comme un déplacement

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de plusieurs degrés vers le sud. Ces hordes farouches, invincibles au moment où elles s’étaient jetées sur 1 empire, fondaient comme la rosée à ce double soleil. Ni 1 intelligence ni même le génie ne manquèrent aux chefs ; mais 1 énergie tarit dans la race. C’est l’effet ordinaire d’une rapide augmentation de la fortune et des moyens de développement personnel. On a souvent parlé de la vigueur des fils de parvenus et l’on a eu tort, mais en tout cas, on n’a jamais osé parler de celle de leurs petits-lils, ni de leur robuste postérité.

Les Franks, païens et demi sauvages, n’envahirent d’abord que la Gaule du nord, moins amollisante que celle du sud, à la fois moins chaude et moins pénétrée d’éléments romains; enfin ils ne s’y fixèrent que quand elle avait été déjà depuis près d’un siècle parcourue en tous sens et ruinée par d’autres barbares. Leur mode d’invasion différait lui-même essentiellement. Ils arrivaient en général sucessivement, par petites bandes de pillards; ils vivaient à discrétion dans le pays où ils campaient, ne cherchant que le butin et ne s’attachant pas à la terre. Même après les conquêtes de Clovis sur les Yisigoths, ils ne s’établirent à demeure qu’entre le Rhin et la Loire. Lors des partages entre les fils de Clovis et plus tard entre les fils de Clotaire, aucun des copartageants ne se fixa au sud de ce fleuve. Une part fut faite à chacun dans les provinces et les villes qui s’y trouvaient comme dans un héritage de nature spéciale, pays de butin et de conquête, pillable à merci, d’où chaque expédition ramenait de longs convois de dépouilles et de captifs.

Cependant les Franks de Ncustrie s’adoucirent graduellement, s’attachèrent au sol, devinrent agriculteurs. L’Église peu à peu romanisa les chefs, leur suggéra l’idéal de l’ancienne société et ceux-ci le communiquèrent à leurs hommes. Les rois chevelus, dans leurs métairies, essayèrent d’imiter

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la pompe impériale. Ils eurent un nombreux personnel d’officiers titrés, de flatteurs appartenant à la race des vaincus, ils parlèrent latin, réformèrent la grammaire et se donnèrent un sérail, mais ils devinrent les rois fainéants. En deux siècles, les Saliens de Clovis avaient accompli leur destinée. Ils mouraient de décrépitude quand la bataille de Testry donna le pouvoir aux Austrasiens.

Ceux-ci avaient conservé leur langue, leur vêtement, leurs mœurs, leur énergie virile et leur valeur guerrière. Ils donnèrent au monde Charles Martel, Pépin et Charlemagne. Mais c’était la règle invariable que toute génération qui se romaniserait en serait punie par l’incurable imbécillité de ses descendants. Les petits-fils des vainqueurs de Yitikind et des Arabes n’eurent pas même la vigueur de repousser les invasions des Northmans. Un siècle et demi après Testry, ceux-ci étaient vainqueurs partout où il leur plaisait de se présenter. Le courage de l’homme ne se régénéra que dans la douleur, quand la misère universelle, la famine, la peste et l’ignorance, les terreurs de l’an mil, l’organisation du régime féodal et l’habitation de l’aristocratie à la campagne eurent, pour des siècles, détruit, dans l’imagination des peuples, la fascination de l’idéal urbain et gréco-latin.

Chaque race barbare avait duré d’autant plus longtemps qu’elle avait moins subi l’attraction de cet idéal.

Au xü siècle, quand ont pris lin les dernières invasions, l’art est mort depuis longtemps; la culture intellectuelle, réduite à rien, est le partage de quelques moines cachés au fond des abbayes; le régime féodal, immobilisant l’individu dans sa condition par 'institution d’une hiérarchie à peu près inaccessible aux intérieurs, constitue l’antithèse la plus absolue de la démocratie césarienne; le servage de la glèbe achève de rendre impossible à la plupart des habitants du sol tout développement personnel. A aucune date la capil-

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larité sociale ne fut moins active. Aussi la natalité engendrée par une semblable organisation dut-elle être énorme et son accroissement atteignit-il bientôt les limites d ailleurs probablement assez rapprochées, grâce à la mauvaise culture — où la famine intervient inévitablement comme obstacle réprimant. Ainsi, population pullulante exténuée par les privations, décimée par la guerre, la peste et toutes les maladies qu’entraînent une alimentation insuffisante, l’absence de confort, d’hygiène et de propreté, tel nous apparaît l’état démographique du moyen âge.

Mais le désir de s’élever a beau être entravé par les institutions sociales, il est si essentiel à l’homme qu’il ne l’abandonne jamais complètement. Au sein de cette nuit universelle et profonde du moyen âge, quelques lumières brillent pourtant çà et là, la cour de quelque comte, possesseur de plaines fertiles et protecteur des marchands, les villes fortifiées où se reforme quelque luxe et quelque sécurité ; ce sont les pôles d’attraction de la société nouvelle. Avec le temps et le rétablissement graduel de la prospérité, ces lumières grandiront agissant sur les hommes comme les phares où les oiseaux voyageurs viennent s’abattre d’autant plus loin qu’ils ont plus d’éclat.

Les régions du territoire qui fournissent aujourd’hui des émigrants en ont toujours fourni et les points qui en reçoivent en ont toujours reçu. Ces points brillants, en effet, sont toujours à la même place, à l’intersection d’un chemin naturel et de quelque grand cours d’eau, et les régions obscures sont toujours les mêmes. C’est là ce qui détermine la naissance et l’aboutissement des courants ethniques, variables par leur puissance selon les temps et le milieu social, mais constants dans leur direction.

Ainsi notre population est désormais en possession de tous scs éléments constitutifs, elle ne sera plus troublée par les

NATALITÉ ET CIVILISATION, invasions du dehors; mais elle n’a point pour cela conquis l’immobilité. Un travail de transformation interne se poursuit et se poursuivra, assez puissant pour détruire l’œuvre des conquérants, contrepeserles guerres et les massacres, les incursions des hordes barbares qui durant tant de siècles ont rempli l’histoire' de leur fracas. Ce facteur silencieux qui remanie depuis si longtemps notre population et poursuit aujourd’hui même son action avec plus d’énergie que jamais, c’est l’infiltration pacifique. Des montagnes, l’homme descend vers les plaines; desvillages, il va vers les villes; des petites, vers les grandes; de toutes, vers Paris; et, à Paris, il tend au maximum de culture, de pouvoir et de jouissances. Suivant les siècles et les régimes politiques, la facilité des communications matérielles, le plus ou le moins d’aisance générale, il mettra un nombre plus ou moins grand de générations à franchir ces étapes; mais le fait important à constater, c’est la constance de l’ itinéraire tracé à tant de millions d’individus de tous les siècles par l’unité d’aspiration. Le courant de la population, régulier comme les courants marins ou les courants atmosphériques, suit en général la pente des eaux. Comme elles, il va des plateaux rocheux, froids et pauvres, vers les vallées molles et fertiles, et jamais le mouvement ne se produit en sens inverse. Riches et oisifs, des citadins peuvent bien retourner accidentellement faire de l’agriculture comme un genre desport; pauvres, ils ne redeviennent pas paysans. La vie âpre et laborieuse qui chasse parfois le montagnard de son pays d’origine, forme toujours un obstacle à ce que les habitants des plaines, où la vie est relativement commode et agréable, aillent jamais s’établir danè les montagnes.

Une première conséquence, c’est que la race n’y subit point de croisements avec les éléments étrangers; elle se maintient pure et s’accentue dans son genre. Évitées d’autre part parles conquérants, les montagnes se trouvent, comme nous l’avons

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dit, constituer le refuge des populations les plus anciennes de chaque pays. Vaincues, elles s’y resserrent pour un temps; rassurées après l’établissement définitif des vainqueurs, elles commencent, à l’aide d’une migration incessante, par renouveler les populations plus cultivées qui tendent à s’épuiser dans la jouissance du pouvoir et de la fortune. Avec le temps, par une opération insensible, le sang des conquérants se trouve éliminé, et la race primitive a reconquis son domaine par le seul fait de la fécondité supérieure des pauvres combinée avec leur aspiration vers la condition des riches.

Il est vraisemblable que la tendance bien connue de toutes les mythologies à placer sur les montagnes le berceau de l’humanité n’a pas d’autre origine. 11 n’est pas admissible que des hommes ou des animaux aient jamais pris naissance dans les lieux où la nature a mis le moins de fécondité; mais il est très possible que chaque tribu ait conservé le souvenir que c’était d’un massif montagneux que tous ses ancêtres étaient descendus un à un pour coloniser les plaines ou pour les conquérir.

Quoi qu’il en soit de ce point particulier, la conséquence capitale qu’il importe de mettre en relief est celle-ci : les Celtes ou bruns brachycéphales tendent à remplacer graduellement sur notre territoire les deux éléments galate et germanique, l’un et l’autre blonds et dolichocéphales. Cette proposition énoncée a priori, plusieurs considérations contribuent à la confirmer.

Quand César accordait tant d’importance à la race gaélique dans les Gaules, c’était évidemment à cause de son rôle politique et guerrier, mais cela devait tenir aussi sans doute à ce que les bruns brachycéphales étaient relativement moins nombreux qu’aujourd’hui, tandis que les blonds dolichocéphales formaient une fraction de la population totale plus considérable que ne sont actuellement leurs descendants,

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même alliés aux autres dolichocéphales de toute provenance immigrés depuis lors. La première race s’est graduellement substituée aux secondes.

M. Durand (de Gros) a du reste mis le fait en évidence pour la ville de Rodez elles campagnes environnantes. D’une comparaison entre quatre séries de crânes appartenant l’une à l’époque des dolmens et de la pierre polie, l’autre à l’époque gallo-romaine, la troisième au moyen âge et la quatrième à l’époque moderne, il résulte « que la population humaine qui s’observe aujourd’hui dans l’Aveyron (et cela chez la presque universalité des individus) présente une conformation de la tête totalement différente de' celle qui se remarque dans les squelettes en assez grand nombre qui nous restent des populations qui vivaient jadis sur le même sol. »

Tandis que les crânes de la première et de la seconde sont tous dolichocéphales etdoiventprovenir d’un croisement des deux types, ceux de la quatrième sont tous décidément brachycéphales.

Cet auteur considère les deux races comme ayant vécu socialement superposées aux deux premières époques. A la troisième, le type brachycéphale ou rural se serait mélangé au type noble, et dans la quatrième, l’immigration des campagnes aurait définitivement noyé et éliminé les dolichocéphales.

A une époque plus moderne, cette insensible infiltration des Celles (jes pays pauvres parmi les populations des campagnes riches et des villes est démontrée par l’onomatologie.

Rien ne serait plus instructif qu’une onomatologie complète de la France. Le Dictionnaire topographique contient déjà, sur les départements où il existe, les renseignements les plus précieux. 11 est regrettable qu’un travail analogue et plus complet n’existe pas pour les noms de famille. Il y en a au maximum 100,000 en France pour 1 0,000,000 d'élec-

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE; DES RACES, leurs. On peut concevoir un ouvrage qui en feraitle relevé par départements et par communes, indiquant à propos de chacun d’eux le nombre d’hommes qui le portent, la langue à laquelle il est emprunté, français, latin, breton, dialectes germanique, italien, basque, flamand ou provençal, le pays où il a pu se former, l’étymologie et la date approximative de sa formation, ce qui est possible au moins pour une grande partie. On concentrerait et on utiliserait à cet effet de nombreux travaux partiels exécutés principalement en province et l’on donnerait ainsi un but à de patientes recherches, qui restent habituellement sans conclusion.

La statistique de ces noms servirait à noter la puissance d’attraction de la civilisation française sur chaque point du territoire et le degré de mobilité des différentes populations, les courants et les remous qu’elles ont subis. Elle permettrait de suivre la molécule sociale, entraînée par le désir de s’élever, depuis son point de départjusqu’à celui où elle se trouve aujourd’hui. On la verrait, esclave de son aspiration vers la culture intensive, affluer étape par étape aux lieux où celleci est à son maximum.

Il y a des noms en très grand nombre qui sont un certificat d’origine pour la famille qui les porte. Quand on trouve à Paris des noms tel que Cazal, Arrazat, Garrigou, on peut être assuré qu’ils y sont venus du midi. Si nous trouvions en Poméranie des Montagne et des Charpentier, nous tiendrions pour certain que leurs ancêtres n’ont pu être ainsi dénommés dans des pays de langue allemande et qu’ils sont venus de fiance postérieurement à la fixation de l’orthographe actuelle de ces deux mots, probablement à l’époque de Ja révocation de 1 édit de Nantes. De même, lorsque par exemple nous rencontrons en Normandie des noms purement bas bretons, un raisonnement analogue s’impose.

Or la Normandie, sol riche, de race mélangée, de culture

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intensive par rapport à la Bretagne, paraît avoir été un foyer d’appel assez actif. La proportion considérable de noms d’hommes évidemment bas bretons que l’on trouve en particulier dans le Calvados est vraiment surprenante, surtout si l’on songe que ce département est séparé par l’épaisseur de deux autres des pays où s’est conservée la langue bretonne. Il ne peut entrer dans le plan de cet ouvrage d’en essayer un relevé complet. Mais il est bon d’en citer quelques-uns pour montrer à quel point le fait est fréquent.

Il y a d’abord les noms dont la signification est purement bretonne, comme sont par exemple : Clouet (Klouët, barrière ou claie); Gohel (goël, forgeron); Gofïe, Legof, Legoffc ou par altération Lecauf (gôf, également forgeron); Calouet et Callouët (kalued, charpentier); Gouct (goët, bois); Person (person, recteur de paroisse); Lehir (hir, long;; Ilalbout (halbot, gredin, gueux); Lebourque (bourc’h, bourg); Enez (enez, île); Levabre (vvabr, nuage); Laplanquois (plancoët, planches, bois débité); Gast (gast, chienne ou prostituée), et avec l’article breton, Ilergast, nom assez ancien pour avoir eu le temps de s’altérer en Hergaux, qui en figure la prononciation habituelle; Leherquois et ses diverses orthographes, LeIIarquois,Leharcouet (er ou arcoet, la forêt) ; Ebel(ébeul, ou ébel, poulain) et, avec l’article, Heribel, Ilaribel, Harivel Lehéribel, Leharivel. Dans ces deux derniers noms, l’article français s’est bizarrement ajouté à l’article primitif incorporé au mot, comme dans les noms communs l’alcool, le lierre, et quelques autres.

On peut citer encore toute une catégorie de noms dont l’étymologie est inconnue, mais qui n’en sont pas moins purement bretons : Juhel, donné comme altération de Judicaël! par le dictionnaire de Louis Lepelletier; Ilouel, orthographe française du breton Hoël; Ilerblin ou Ilerbline, nom d’un saint breton; Malo, pour Mac-Léod; Le Tuai, pour Tugdual;

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Josse, Gosse,' Gosset, pour Jodoc; Yon pour Yvon; Vardon, altération du nom de saint Houardon; Guyomar, polir Guyomarc’h, nom d’un comte de Léon; enfin Le Guédois, Le Bidois. Le Gastois, transformation des noms très répandus en Bretagne de Guedex, Bedex, Gastex, qui ont conservé en français l’article usité en breton devant les noms propres. Enfin on peut ajouter unequantité notable de noms d’homme qui reproduisent avec une orthographe cà peine modifiée les noms des lieux dont sont partis les immigrés dont les fils les portent aujourd’hui. On sait combien est fréquente dans les écoles, les casernes et les ateliers, l’habitude de se désigner les uns les autres par le nom du pays dont on est originaire. Une multitude de Français portent des noms tels que Paris, Bordeaux, Nancy, Toulouse, Poitou, Gascogne, etc. Or on trouve assez fréquemment en Normandie des noms de lieux bretons portés par des familles. On peutcitercomme exemple Jusselin et Josselin, Quéruel pour Kerhuel, Ozanne pour Ozan, Guérante pour Guérande.

On reconnaît d’ailleurs à plusieurs indices que cette infiltration de l’élément bas breton en Normandie est loin d’être récente. Ainsi dans un acte du premier avril 1302, passé devant le tabellion d’Avranches entre les religieux du Mont- Saint-Michel et les paroissiens d’Averdan, acte cité par M. Léopold Delisle dans son Histoire des classes agricoles en Normandie, on trouve parmi les habitants de cette commune plusieurs noms à physionomie évidemment bas-bretonne, Geelin, La Gole, Durand-Gore, Le Quilloor, Maroc, Jlaroël, Iloël, Coriheiz. Il s’agit, il est vrai, d’une commune plus rapprochée des pays de langue bretonne. Mais dans le Calvados même, les immigrés ont eu le temps de donner leur nom à un certain nombre de lieux figurant dans le Dictionnaire topographique. On y rencontre par exemple Gouet, Calloué ou Callouet, Bois-IIalbout, ainsi dénommé dès le

natalité et civilisation.

xii° siècle, puis Harivel, Gast, quatorze Brctonnière ou Bretonnerie; et dans le département de l’Eure, une Bretonnière, trois Bretonnerie, Mont-Houël, Carcoët ou Carcouet, cinq Callouet, Bosgouet, Clouet, Canoël et autres évidemment importés par des immigrants bretons. Car, si les noms de lieu ont une tendance à passer aux hommes, les hommes n’ont pas une moindre propension «à donner les leurs aux lieux qu’ils habitent. Dans le seul Calvados, les noms d’homme servant à désigner des hameaux ou des villages sont au momhre de plusieurs centaines.

Il était nécessaire d’entrer dans ces détails pour attirer sur celte infiltration continue des. habitants des pays maigres parmi les populations des pays gras toute l’attention que méritent son importance et son ancienneté. Supposons que du plateau central, des Landes, des Pyrénées, la meme descente insensible se produise et se continue pendant des siècles. Quel en sera le résultat ? Pour le savoir, rapprochons les diverses conclusions de notre chapitre. Nous avons constaté la natalité supérieure des habitants des pays pauvres qui se trouvent en même temps les pays des races pures. Nous avons reconnu d’autre part le peu de fécondité des populations mélangées habitant les plaines et les villes situées sur le grand chemin des invasions. Il s’ensuit que ces populations doivent se trouver à la longue remplacées par les plus anciens habitants du pays. Mais comme ces portions du territoire, particulièrement vouées à l’oliganthropie, sont l’habitat ordinaire des éléments ethniques établis les derniers dans le pays, c’est-à-dire des populations blondes, Galates, Franks, Burgondes et Northmans, il s’ensuit que ces éléments se trouvent condamnés à disparaître graduellement. De là cette conclusion d’importance capitale : que les divers éléments ethniques qui composent une nation sont éliminés dans l’ordre inverse de leur arrivée.

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES RACES

On peut constater en effet que c’est dans la région comprise entre la Vire et laDives, ou les plus recents envahisseurs de la France, les Northmans, se sont superposés en couche épaisse aux. Sennes de Bayeux, que l’oliganthropie commença de se faire sentir il y a plus de quatre-vingts ans.

D’après une remarque de M. Renan, un phénomène analogue se produirait en Angleterre. « Elle aussi dépouillerait graduellement le germanisme, et le fond celtique, plus doux, tendrait à reparaître. »

Si les blonds dolichocéphales sont éliminés graduellement, il faut se hâter de dire que c’est uniquement à raison de leur situation géographique et sociale, non à raison de leur race. Mais cette élimination même ne peut guère être mise en doute et la prédominance croissante de l’élément celtique dans la France moderne apparaît comme un fait incontestable.

Or le génie celtique possède d’excellentes qualités. Discret et délicat, persévérant et docile, il a une grande force de résistance et garde fidèlement l’empreinte une fois reçue. Mais, abandonné à lui-même, on peut lui reprocher de n’ètre pas assez vibrant. Tout en lui est voilé, le coloris est sans éclat et le dessin sans vigueur. Il est possible que les minorités hétérogènes dont il a toujours reçu le verbe, ne lui soient pas moins utiles dans l’avenir que dans le passé. Sous ce rapport l’énorme immigration des étrangers que l’on constate en France aurait son avantage, puisqu’elle compenserait en quelque sorte l’élimination du type dolichocéphale.

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