‹ Dépopulation et civilisationChapitre 8 sur 98 · L ’O L I G AN T H R 0 P 1 E FRANÇAISE · texte numérisé non relu

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éludes philosophiques aperçoivent combien il est incomplet.

Tout importantes en effet que soient les questions de richesse et de subsistance dans la vie des individus ou des nations, il n’y a là en somme qu’un moyen de développement pour l’homme, et le choix du but qu’il propose à son activité, la vigueur des facultés qu’il met en œuvre pour l’atteindre seront toujours des considérations d’infiniment plus de conséquence.

Obsédés par leur préoccupation dominante, la plupart des économistes ont contracté une incapacité surprenante à comprendre ce qui n’est pas production et consommation; les révolutions qui sont une révolte de la dignité humaine, une explosion d’enthousiasme pour la vérité et la justice; la nécessité des frontières nationales et de l’égoïsme patriotique; la guerre qui dilapide les finances et détruit ceténorme capital que représente une armée d’hommes faits; l’orgueil et la dignité humaine sont des facteurs qu’ils oublient toujours et rien n’est plus propre que cet oubli à fausser tous leurs jugements.

Un travail récent en fournit un exemple qu’il faut citer et qui offre d’ailleurs l’avantage de ne pas s’éloigner du sujet. A propos de l’envahissement de la France par les étrangers, constaté par le dernier recensement, le Journal des économistes, incapable de sortir de son point de vue pécuniaire, trouve qu’il n’y a rien de plus heureux. « Supposons, dit-il, pour nous servir d’une comparaison qui manque peut-être de noblesse, mais non d’exaclitude, supposons que la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, etc., se donnent la peine d’élever tous les ans cent mille bœufs ou chevaux et, qu’au moment où ces animaux utiles commencent à être propres au travail, les éleveurs s’avisent de nous en faire cadeau sans exiger en échange de rétribution d’aucune sorte, pourrait-on dire que cet envahissement de la France par les bêtes de somme

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étrangères, soit une cause d’appauvrissement pour le pays? Des hommes actifs et laborieux, fussent-ils étrangers, ne valent-ils pas des chevaux et des bœufs? L’envahissement progressif des étrangers contribue donc à enrichir la France et non à l’appauvrir. »

Ainsi raisonne un économiste. La comparaison cependant pèche en un point essentiel. C’est que les chevaux et les bœufs seraient notre propriété, tandis que les étrangers qui viennent s’établir chez nous sont des co-propriétaires, parfois incommodes ou dangereux. Il nous est assez égal de manger du bœuf de race durham ou de race co tontine; mais il ne nous est pas indifférent que le sol de la patrie devienne l’héritage des Italiens ou des Allemands au lieu d’être peuplé de notre descendance. Toute race vise à remplir la terre, tout peuple à devenir l’humanité entière. Le suprême malheur pour lui consiste à périr; c'en est déjà un très grand de rester stationnaire et ce n’en est qu’un fort minime en comparaison d’avoir un peu moins de richesse.

Aujourd’hui les. économistes doivent renoncer à toute espèce de compétence dans les questions qui se rattachent à la population. C’est, à la vérité, une ancienne dépendance de leur domaine; mais à propos de laquelle il leur sied désormais d’abandonner leurs prétentions, l’annexe étant elle-même devenue peu à peu, depuis trente ans, infiniment supérieure en importance.

Depuis l’année 1 7 7 G , où parut l 'Essai sur la richesse des nations et presque jusqu’à nos jours, l’économie politique fut, pour ainsi dire, toute la science sociale. Pour ses partisans, venus la plupart des écoles de droit, ses conclusions étaient la eerlitude même et, par comparaison, ses horizons semblaient larges. Elle ne trouvait d’adversaires que chez les socialistes, qui, construisant leurs systèmes à peu près de la même manière que les métaphysiciens allemands de la Res-

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tauration, s’appuyaient soit sur l’histoire, soit sur le sentiment de la justice. Mais pour les deux partis le terrain de la lutte était le même, la question des richesses et de leur répartition.

Le problème n’est nullement résolu, socialistes révolutionnaires et économistes conservateurs restent en présence avec leurs tendances et leurs sympathies contraires; cependant leurs vieux arguments paraissent dès à présent et paraîtront de plus en plus aussi démodés que peuvent l’être les canons de bronze, les fusils à pierre ou les vaisseaux de bois : car, tandis qu’ils guerroyaient, le terrain de la lutte s’est agrandi et modifié autour d’eux. La préoccupation dominante de l’avenir sera non plus la quantité des richesses; mais la quantité des citoyens, leur développement en valeur physique, intellectuelle, morale et esthétique, et les richesses, simple moyen par rapport à ce but, devront être produites, distribuées, employées, de manière à permettre de l’atteindre. L’économie politique se trouve ainsi rejetée au second plan, et des sciences toutes nouvelles, l’anthropologie, l’ethnographie, la démographie surtout, passent au premier.

L’année 1859, marquée par la publication de Y Origine des espèces de Darwin, la découverte des premiers silex préhistoriques par Boucher de Perthes et la fondation de la Société d’anthropologie de Paris par Broca; l’année 1855, où parut la Démographie comparée de Guillard, et mieux encore l’année 1871, qui vit publier Y Atlas de démographie figurée de Bertillon, seront dans l’histoire de la sociologie des dates autrement importantes que celle qu’illustra le célèbre ouvrage d’Adam Smith.

C’est en effet à partir de ce moment, que le problème des origines de l’homme et de la civilisation a été abordé en face et que la sociologie ethnographique a été possible. L’évolution progressive des divers modes de l’activité mentale,

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morale, politique, esthétique et sociale a permis de déterminer dans quelle direction l’humanité se meut spontanément. D’après le long fragment de la courbe régulière décrite dans le passé, on peut conjecturer le segment qui sera décrit dans un avenir plus ou moins éloigné. La série des étapes parcourues, depuis la vie du sauvage jusqu’à celle du civilisé, autorise à annoncer d’avance quelles étapes ultérieures devront, sur la route indiquée, être prochainement atteintes. Ainsi « la femme, dit M. Letourneau1, qui a fait le plus fructueux usage de cette méthode, a d’abord été traitée en animal domestique, puis en esclave, puis en servante, puis en mineure. Cette gradation est instructive, elle marque évidemment une direction, un lent travail d’égalisation et d’émancipation qu’il est permis de ne pas considérer comme terminé... Peu à peu l’égalité civile sera reconnue et, dans un temps plus éloigné, l’égalité politique devra suivre. » Yoici un autre exemple tiré de l’évolution de la classe ouvrière. D’abord l’ouvrier est esclave, propriété de son maître, il travaille sans rémunération; son temps, son égergie et sa vie entière sont à qui le possède. Plus tard, l’ouvrier loue son travail à l’année et en fait pour un temps beaucoup plus long, puis vient le travail en journée, ensuite le travail à l’heure et enfin le travail à la tâche, où la surveillance porte non plus sur l’homme, qui conserve toute son indépendance et toute sa dignité, mais seulement sur la marchandise qu’il livre. Il y a là encore une progression régulière, allant de l’inégalité absolue jusqu’à l’égalité complète des contractants, capable de faire présager pour l’avenir une appréciation plus équitable des besognes les plus humbles et les plus immédiatement nécessaires à la vie sociale. Quand, sans intervention des lois ou d’aucun acte de

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