‹ Dépopulation et civilisationChapitre 98 sur 98 · CHAPITRE XXYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYII

Droit du législateur d’intervenir dans la question de la population. — Proposition Pieyre. — Retour à la loi de nivôse an XIII; elle est inapplicable et rapportée. — Exemption de la cote personnelle et mobilière aux familles de sept enfants; mesure inefficace. — Immunités proposées devant le service militaire; elles seraient peu ou point efficaces. — La liberté de tester serait sans action. — Faveurs aux mariages jeunes. Raisons d’en attendre une augmentation de la natalité. — Le raisonnement a priori n’est pas confirmé par l’observation des faits démographiques. — 11 n’est pas infirmé non plus. — Une forte nuptialité est favorable à la natalité; conséquences. — Impôt sur les célibataires, interdiction de la vie monacale, recherche de la paternité. Avantages de cette réforme au point de vue du développement individuel en propreté, probité, politesse et sobriété; il est logique qu’elle amène des mariages plus jeunes et plus nombreux; cette induction n’est point confirmée par la démographie ; raison pour laquelle elle ne peut l’être. — Mesures indirectes tendant à la diminution de la mortalité et des infirmités : — loi Roussel ; faible influence pour accroître la population. — Le travail des enfants et des femmes dans les manufactures ; vœux et loi à ce sujet. — Réforme de l’Assistance publique; suppression de la mendicité, à quelles conditions. — Réforme générale de l’impôt dans un sens démocratique; sa nécessité; elle k n’augmenterait pas la natalité; mais diminuerait la misère. — Tort commun de ces diverses mesures. — Ce qu’il faut obtenir, c’est le relèvement de la fécondité chez la classe aisée. — Inconvénient inhérent à toute démocratie : favoriser le développement de l’individu aux dépens delà race. — Démocratie césarienne; démocratie économiste, ou ploutocratie; vraie démocratie.

Ce que devrait être la France : au point de vue démographique, agricole, intellectuel.

Si les lois pouvaient avoir sur la natalité une action directe suffisamment efiicace, on pourraitse borner à y recourirsans

ACTION DE LA LÉGISLATION SUR LA NATALITÉ. 501 s’inquiéter autrement des causes profondes delà maladie ni du traitement général indiqué dans les chapitres précédents.

Le législateur, qui règle déjà une foule de points concernant la reproduction de la race, qui fixe l’âge minimum des mariages et le fait varier selon les sexes, qui réglemente la prostitution, proscrit l’adultère, l’inceste, la polygamie et la polyandrie, qui laisse l’individu libre de ne pas se marier (il n’en est pas ainsi en Chine) et cependant d’avoir des enfants, ne doit éprouver aucun scrupule à recourir aux mesures législatives pour faire produire un plus grand nombre de naissances s’il juge que la patrie n’a pas assez de citoyens, ou pour les empêcher de naître s’il estime qu’ils sont en trop grand nombre. Heureusement cette opinion, qui pourrait, aussi bien que tant d’autres, être anathématisée par l’individualisme au nom de l’incompétence de l’État, se trouve par hasard généralement acceptée, ce qui dispense deladéfendre; mais l’intervention de l’État n’en devient pasplus efhcace.

En 1883, M. Pieyre, député, empruntant l’idée d’un statisticien, M. Mignot, déposait à la Chambre un projet de loi destiné à remédier à la dépopulation en changeant la quotité des droits de mutation. Tandis qu’aujourd’hui la taxe est pourles successions en ligne directe de 1 pour 100, quel que soit le nombre des enfants, elle eût été de 6,50 p. 100 pour les successions échues à un enfant unique ou à ses représentants, de 5,50 p. 100 pour les successions échues à deux enfants ou à leurs représentants, de 1,50 p. 100 lorsque le nombre des enfants eût été de trois, de 1 p. 100 lorqu’il eût été de quatre, de 0,75 pour cinq enfants, de 0,50 pour six et sept, enfin de 0,25 pour huit et au-dessus.

Le rapport, présenté au mois de mars 1884, concluait au rejet de la proposition par des considérations qui semblaient tout à la fois nier la dépopulation, la regarder comme fatale ou même comme avantageuse.

NATALITÉ ET CIVILISATION

11 fallait la considérer comme très réelle, très funeste, et cependant rejeter la proposition, parce qu’elle n’était qu’un palliatif dérisoire, incapable d’avoir une action quelconque sur un mal aussi profond. De jeunes époux se préoccupent médiocrement de l’ouverture de leur succession et moins encore des droits de mutation qu’auront à payer après leur mort les enfants auxquels ils n’ont pas encore donné la vie.

La dernière Chambre, remettant en vigueur une loi du 29 nivôse an XIII, essaya de relever la natalité en accordant une bourse dans un établissement d’instruction secondaire à l’un des enfants de tout père de famille en ayant au moins sept. Cette mesure,, qu’il fallut bientôt rapporter à cause du grand nombre des demandes, prouvait surabondamment l’ignorance de ses auteurs sur le véritable état démographique de la France. Elle avait de plus le défaut de n’encourager à avoir un septième enfant que les époux en ayant déjà six, et ce n’est pas ceux-là qui ont besoin d’encouragement.

L’article de la loi de finances de 1889, exemptant de la contribution personnelle et mobilière les parents de sept enfants, est sujette au même reproche. C’est une bonne mesure; elle est juste, elle dégrève des familles habituellement très pauvres, et elle a de plus l’avantage de mettre en honneur la fécondité, de montrer que le gouvernement la regarde comme utile et socialement bienfaisante; elle tend ainsi à rectifier l’appréciation générale de la bourgeoisie, peu favorable aux enfants nombreux et parfois incommodes de la classe pauvre. .Mais une immunité si légère est incapable d’accroître la natalité. Elle a le tort déplacer le remède à côté du mal : ce sont les familles riches ou aisées ayant zéro, un ou deux enfants qu’il s’agit de porter à en avoir trois ou quatre, et elle favorise uniquement les familles très nombreuses.

Une modification delà loi militaire rejetant dans la seconde portion du contingent les frères puînés qui auraient déjà un

aîné sous les drapeaux aurait l’avantage de commencer à favoriser les familles dèsqu’ elles auraient deux fils. Mais elle n’irai t point au but. Ce n’est pas la perspective d’avoir un fils un an sous les drapeaux au lieu de trois, dans vingt et un ou vingtdeux ans, qui sera capable d’amener un avocat, un négociant ou un professeur à se permettre un enfant déplus, lequel ne sera peut-être pas un garçon et aura en tout cas bien des chances de vivre sous une loi militaire différente de la loi actuelle. Proposer un si mince avantage en échange d’une telle charge serait une dérision si ce n’était une naïveté.

Une loi par laquelle le père de quatre enfants vivants serait libéré de tout service de réserve, même en temps de guerre, amènerait peut-être quelques pères de trois enfants à en avoir un quatrième. En général, tout avantage fait au père lui même et actuellement aura toujours beaucoup plus d’influence sur ses déterminations que celui qui serait promis pour un avenir éloigné à ses descendants encore à naître; mais cette influence restera toujours assez faible.

La liberté de tester, en faveur de laquelle Leplay a fait de si grands et si persévérants efforts, intéresse au contraire la classe riche ou aisée, mais on ne peut en attendre aucune efficacité. Dès aujourd’hui le père de famille n’use pas de la liberté que lui laisse la loi de disposer de la quotité disponible. L’opinion publique esta peu près unanime à considérer que le partage égal entre tous les enfan ts est seul juste ; alors même que l’un d’eux aurait donné de graves sujets de mécontentement, le père est estimé si, tout en lui refusant sa part d’affection, il le dote comme ses frères. D’ailleurs, la législation actuelle n’empêche nullement la concentration des biens dans les familles riches et, d’autre part, il est aujourd’hui bien acquis que la petite propriété, que l’on accuse de diminuer la natalité, est en fait très compatible avec une natalité élevée. On pourrait citer comme exemple l’île de Ré. La

NATALITÉ ET CIVILISATION

propriété y est divisée au point que souvent de simples journaliers y possèdent plus de I rente pièces de terre, ce qui ne les empêche point d’être obligés de louer leur travail pour vivre. 11 est vrai que la natalité y est faible depuis trente-cinq ou quarante ans ; mais auparavant la division du sol était depuis longtemps ce qu’elle est aujourd’hui, et la natalité atteignait dans telles communes jusqu’à 44 pour 1,000 habitants.

Un autre remède immédiat dont la valeur ne paraît pas a priori pouvoir être constestée consisterait à favoriser les mariages jeunes.

Il semble bien en effet que les bonnes mœurs et la féconditéne peuvent que perdre à ceque les mariages soient retardés au de là de l’âge où le complet développement des individus est terminé. « Moins il y a de mariages, dit Montesquieu, moins ceux qui existent sont respectés; parce qu’il y a plus de vols quand il y a plus de voleurs. » D’autre part, l’homme est toujours comme l’enfant que l’oisiveté aigrit et qui, ne trouvant pas à employer ses forces d’une manière rationnelle, les tourne à mal faire. Quelles que soient la décence ou l’hypocrisie, il est naturel dépenser que les énergies physiques et morales détournées de l’amour légitime ne peuvent manquer de profiter dans une large mesure au vice ou à l’amour illégitime. Sans doute il est vrai que l’homme peut presque toujours avoir autant d’enfants qu’il le désire, àquelque âge qu’il se marie, fût-ce même sur le seuil de la vieillesse; mais la fécondité, nous le savons, n’est pas une questi on de pouvoir, une question physiologique, c’estuniquement affaire de volonté. Or, la jeunesse passée, l’homme a plus d’empire sur soi et ne fait guère que ce qu’il veut. Au contraire, chez le jeune époux de vingt-cinq à trente ans, et plus encore au-dessous de vingt-cinq, les ruses de l’inconscient ont gardé plus de chances de succès; les impulsions natu-

relies, plus aveugles et plus irrésistibles, sont plus souvent capables de faire violence à la volonté réfléchie et de lui imposer, aux dépens du luxe, du vice ou de l’ambition, une postérité plus nombreuse.

Ensuite il est probable que le jeune homme sera moins calculateur. Ayant encore de longues années à vivre, n’ayant pas encore vu les limites de ses forces, il sera plus sujet à se faire des illusions sur l’avenir, moins préoccupé des embarras d’argent et du souci de la vieillesse. Les motifs de restreindre sa fécondité naturelle auront moins d’influence sur sa volonté.

Enfin il est bien difficile de croire que cinq ou dix ans puissent être ajoutés à la durée de la vie conjugale d’un grand nombre d’individus, et cela précisément pendant l’âge de la plus grande vigueur, sans que le nombre des naissances s’en trouve accru dans une mesure quelconque.

Cependant ces inductions, si plausibles qu’elles soient, sont loin d’être toujours confirmées par les faits. Ainsi « les départements bretons et savoyards, qui présentent, comme on sait, la natalité la plus élevée, sont précisément ceux où le mariage se fait le plus tardivement : de vingt-cinq à vingtsix ans pour les femmes, de vingt-neuf à trente ans pour les hommes. Au contraire, les départements de la Gascogne, où la natalité est le plus faible, sont précisément ceux où l’on se marie le plus tôt : de vingt et un à vingt-deux ans pour les femmes, de vingt-six à vingt-sept ans pour les hommes1 ». De mon côté, j’ai pu constater que, à l’ile de Ré, où les mariages sont très précoces, la natalité générale est cependant très faible et que les jeunes ménages n’ont souvent leur premier enfant qu’au bout d’une dizaine d’années. Enfin, si l’on considère la France entière, il est facile de reconnaître que,

1. Dr A. Chcrvin, Bulletin de la Société d' anthropologie, 1889, p. 219.

506 NATALITÉ ET CIVILISATION

depuis quinze ans, l’âge moyen des époux au mariage s’est constamment abaissé et que la natalité générale, loin de se relever pour cela, a fléchi de plus en plus.

Il résulte de ces divers exemples que l’influence favorable de la précocité des unions sur leur fécondité n’est nullement prouvée par la démographie. Mais c’est tout ce qu’on peut conclure : car les raisons qui déterminent le taux de la natalité sont multiples. Si l’influence exercée par la précocité des unions n’est pas capable de prédominer sur toutes les autres, il ne s’ensuit pas qu’elle n’existe point. On peut toujours penser qu’elle s’est produite en bien et qu’elle a agi dans une certaine mesure, quoiqu’elle ait été contrebalancée et vaincue par des influences contraires. Il est permis de croire que, dans les cas où les mariages ont été précoces et la natalité faible néanmoins, la natalité eût été plus faible encore si les mariages eussent été plus tardifs. Inversement, il semble plus que probable que les cultivateurs aisés du canton de Paimpol, qui se marient à trente-cinq ou quarante ans et qui ont néanmoins un nombre très satisfaisant d’enfants par mariage, en auraient davantage encore si la durée de la vie conjugale était pour chacun d’eux augmentée d’une période de dix ou quinze ans.

D’un autre côté, quelques-uns des États où la natalité est le plus considérable, tels que la Russie, l’Autriche et la Hongrie, l’Angleterre et le pays de Galles, sont aussi parmi ceux où l’on se marie le plus jeune.

En somme, on doit admettre que l’abaissement de l’âge moyen du mariage, sans être suffisant à lui seul pour relever la natalité générale, agit cependant dans un sens favorable et mérite les encouragements du législateur.

Mais alors même que l’on ne reconnaîtrait a la précocité des mariages qu’une influence très faible ou même nulle sur la natalité, il n’en serait pas ainsi de leur nombre. 11 impôt te

qu’il y ait le plus de mariages possible, et par suite l’impôt sur les célibataires, la suppression de la vie monacale, la recherche de la paternité, sont des remèdes tout indiqués.

Il serait désirable qu’un impôt modéré sur les célibataires de trente à soixante ans vînt compenser le dégrèvement de la cote personnelle et mobilière dont profitent les pères de sept enfants. Cette surcharge légère imposée à des hommes et à des femmes qui se sont soustraits aux dépenses de toute sorte qu’occasionne une famille est de toute justice. Mais en outre elle a l’avantage de montrer que l’Etat regarde le célibat comme socialement nuisible, de même que la faveur faite aux familles nombreuses prouve qu’il les estime. Ces deux mesures combinées auraient peu d’effet direct pour augmenter le nombre des mariages, mais elles serviraient à diriger l’estime du public en ces matières : elles vaudraient à titre d’enseignement. Or, il y a toujours un certain nombre d’hommes, surtout quand ils sont à peu près indécis, qui modifient leur conduite en vue de la considération.

Une mesure beaucoup plus importante serait la suppression de la vie monacale en France, qui, pour toutes raisons, s’imposera dans un avenir rapproché.

Sans chasser des couvents leurs habitants actuels, incapables la plupart de reprendre goûta la vie normale, on se contenterait de leur interdire de faire de nouvelles recrues. On conserverait ainsi aux devoirs de la maternité, c’està-dire en somme à la destinée qui leur est assignée par la nature, des milliers de jeunes filles prises parmi les plus confiantes et les plus aimantes, capables de devenir des épouses et des mères excellentes, aujourd’hui tristement dévoyées dès leur adolescence, avant de connaître les biens auxquels elles renoncent, par des suggestions aussi contraires à leur bonheur personnel qu’à l’intérêt public. Par là l’État ferait voir, ce qui est toujours utile, le grand cas qu’il fait delà fécondité,

NATALITÉ ET CIVILISATION, que l’Église tend à faire mépriser en comparaison de la stérilité virginale ; il enlèverait au clergé catholique les intermédiaires auxquels il doit la plus grande partie de son influence sur la direction intellectuelle, morale, esthétique des jeunes filles, direction funeste qui tend à faire des unes des religieuses, à développer chez les autres le goût du luxe, l’égoïsme, la frivolité et finalement l’infécondité.

Cette suppression pourrait du reste se réaliser sans renoncer au concordat. En effet, l’Église a l’avantage de vivre en France sous le régime du privilège, d’où elle tire puissance, richesse et respect, et non sous le régime de la liberté, qui la laisserait à ses propres forces. Or, si, sous le régime de la liberté tout ce qui n’est pas défendu est permis, un privilège au contraire est limité par les termes dans lesquels il est concédé; les couvents que le concordat n’a pas institués existent donc indûment et constituent des empiètements qu’il est utile de réprimer au plus tôt.

La recherche de la paternité, permise dans la plupart des Etats civilisés, ne doit pas seulement être autorisée par des raisons d’humanité et de justice envers la fille-mère et l’enfant naturel; elle a directement des conséquences sociales de la plus haute importance. En rendant à la jeune fille, aujourd’hui cuirassée de défiance contre l’homme, la faculté d’user sur lui de tous ses moyens de séduction, sans danger ou du moins avec un danger infiniment moindre, elle amènerait des relations beaucoup plus fréquentes entre les deux sexes, permettrait des fêtes, des promenades, desréunionspubliques aussi avantageuses au point de vue de la morale et de l’esthétique que de la nuplialilé. Le désir d’être admis dans la société des jeunes filles et d’en être estimés détournerait les jeunes gens de l’improbité, de la saleté, de la brutalité et de l’ivrognerie ; le désir naturel de connaître les hommes et d’en être recherchées minerait chez les jeunes filles l’influence du

prêtre. Quant aux naissances naturelles, elles ne peuvent résulter que de relations clandestines, d’autant moins nécessaires et moins fréquentes que les conversations et les danses en public sont autorisées par les mœurs. Ces relations habituelles des jeunes gens des deux sexes sont le remède le plus efficace contre l’ivrognerie, le cléricalisme, le progrès des naissances naturelles; mais en outre, en faisant naître l’amour, elles amènent des mariages plus jeunes et plus nombreux, et elles ne peuvent guère s’établir que si la recherche de la paternité est autorisée par la loi.

II est vrai que l’efficacité de cette mesure, soit pour augmenter le nombre des naissances de toute nature, soit pour diminuer la proportion desnaissances naturelles, n’est point démontrée par la démographie. Les peuples nombreux chez qui la recherche de la paternité est permise n’ont pas toujours une natalité plus forte que ceux chez qui elle est interdite. Maison ne saurait en être surpris : le taux delà natalité dépend de tant de causes diverses, que l’influence exercée par cette circonstance peut fort bien se trouver masquée par d’autres. Il ne s’ensuit point qu’elle n’existe pas, il s’ensuit simplement que la démographie n’a pu la mettre en lumière. En tout cas, il est certain que, dans les pays où la recherche de la paternité est autorisée, le nombre des mariages contractés annuellement pour mille habitants est généralement plus élevé que dans les autres États, et l’on peut affirmer tout au moins avec une grande probabilité que, toutes choses égales d’ailleurs, plus la nuptialité est élevée, plus la natalité s’élève également. Le Finistère, on le sait, est celui de tous les départements de France où la plus grande proportion des mariables est mariée, et c’est aussi celui qui présente le plus de naissances pour mille habitants.

Après les mesures législatives plus ou moins efficaces qui visent directement le relèvement de la natalité viennent

NATALITÉ ET CIVILISATION

celles qui se proposent de diminuer la mortalité, la proportion des non-valeurs résultant d’infirmités ou de faiblesse de constitution. De ce nombre sont l’application de la loi Roussel, la réglementation du travail dans les manufactures, l’organisation de l’assistance publique et enfin la réforme de l’impôt dans un sens démocratique.

Grâce à une active surveillance de l’industrie nourricière, le service des enfants assistés est déjà parvenu en certains départements à réduire dans des proportions considérables la mortalité du premier âge. Ne pouvant faire naître les enfants, l’administration les empêche de mourir : pour l’accroissement de la population, le’ résultat semble devoir être identique.

Il est cependant plus que probable qu’il sera très différent. En effet, l’on sait suffisamment que, dans la plupart des cas, un enfant mort avant l’âge d’un an est aussitôt remplacé. Mais, s’il survit, le remplaçant ne naîtra pas. Si donc la loi Roussel sauve cent enfants dans un arrondissement, cela n’augmentera pas la population de cent têtes; mais seulement d’une fraction assez faible de ce chiffre.

Puisque dans l’état actuel de la société le prolétariat est fatal, le législateur doit au moins s’efforcer de faire profiler la nation du seul résultat avantageux qu’il puisse avoir. Malheureusement, l’ouvrier d’usine, s’il a de nombreux enfants, ne les produit ni aussi vigoureux ni aussi bien constitués qu’il serait désirable. Placé dans de mauvaises conditions hygiéniques et morales, surmené par le travail, trop souvent il s’adonne à l’ivrognerie, tient un langage, donne des exemples qui ont pour effet d’entraîner la corruption précoce des enfants et la prostitution des filles. Dans certains cantons industriels de la Seine-Inférieure, il ne faut pas craindre de le redire, on peut compter, sur cent conscrits, de cinquante à cinquante-cinq jeunes gens incapables

déporter les armes et réformés la plupart pour faiblesse de constitution, carie dentaire ou calvitie. Dès 1866, au congrès international de Genève, les délégués, inspirés par les idées de Proudhon, réclamèrent, ditM. Benoit Malon, « une statistique des conditions du travail, la réduction des heures de travail; enfin l’interdiction du travail des femmes dans les manufactures comme une cause de dégénérescence de la race humaine et de démoralisation ». Pour quiconque admet la solidarité physiologique de l’espèce et reconnaît cette vérité élémentaire que les travailleurs sont d’un prix infini en comparaison de leurs produits, des vœux aussi sages et aussi modérés ne comportent pas même une objection. L’esprit qui les inspirait n’a cependant jusqu’aujourd’hui reçu qu’une satisfaction partielle dans une loi récente réglementant le travail des enfants dans les usines.

Une réforme bien comprise de l’assistance publique pourrait agir dans le même sens que les mesures précédentes en augmentant la dignité, la propreté, la probité de la classe indigente et par suite sa santé et celle de ses enfants.

Tant que durera le règne de la charité privée, il est bien certain que plus on donnera. d’aumônes, plus il y aura de mains tendues pour les recevoir. Le clergé et les couvents, pour se donner une apparence de raison d’être et du même coup se faire un état-major de gens qu’il est impossible d’humilier, tiennent à avoir une nombreuse clientèle de mendiants. L’Église a toujours poussé à la charité individuelle, qui en augmente le nombre.

D’autre part, le système individualiste qui abandonne chacun à ses propres ressources, a besoin de la misère comme sanction de l’obligation du travail. Il serait logique en refusant tout secours aux pauvres. N’osant aller jusque-là, il laisse le soin de l’assistance au hasard de la pitié publique, au risque de faire vivre dans une oisiveté sordide des indi-

vidas qui pourraient travailler cl de laisser périr ceux qui ne le peuvent pas. La crainte de voir multiplier les mendiants outre mesure fortifie chez les économistes la tendance à les assister aussi peu que possible. « Il fautse garder, d’après Adam Smith, de leur donner autre chose que des soupes grossières, des pommes de terre et des aliments de rebut. Jamais ils ne doivent être nourris aussi bien que le plus pauvre des ouvriers qui travaillent. » Cette doctrine sans pitié ne tend à rien moins qu’à plonger les misérables dans une abjection de plus en plus profonde et ne comporte d’autre conclusion que leur élimination finale.

Une philosophie sociale qui reconnaît la solidarité des classes n’a garde de détériorer l’une d’elles, sachant que toutes souffriraient de son avilissement. Au père de famille dont la journée est notoirement insuffisante pour nourrir des enfants trop nombreux, elle accordera soit en capital, soit de préférence en terre un subside qu’il puisse accepter sans honte et, après avoir rendu l’aumône superflue, elle se souviendra que l’ancien régime l’a maintes fois poursuivie comme un délit. Des refuges seront établis pour les infirmes et les vieillards sans ressources. Alors la mendicité, qui déshonore la vieillesse, mais qui est surtout malfaisante en ce qu’elle corrompt et dégrade l’enfant, pourra sans injustice être sévèrement réprimée.

Une réforme générale de l’impôt dans un sens moins antidémocratique serait infiniment désirable. Les impôts de toute sorte grèvent surtout la classe pauvre et féconde, les contributions indirectes en particulier pèsent sur le père de famille en raison du nombre de ses enfants. Au lieu d’un système d’impôts coordonné en vertu d’une idée générale sur le but à donner à la France, nous avons un amoncellement de lois spéciales, prenant l’argent où elles peuvent, sans autre préoccupation que de s’en procurer, sans souci par consé-

quent de ce qui est juste, rationnel et démocratique. Comme le grand point a toujours été pour tous les gouvernements de lever le plus d’impôts possible en provoquant le moins possible de résistances et de récriminations, c’est le peuple muet, ignorant et passif qu’ils ont été naturellement amenés à surcharger, sans haine et simplement parce que c’était plus facile.

En 1889, les ouvriers anglais délégués pour visiter l’Exposition, qui payent chez eux le sucre Ofr. 30 la livre, le savon 0 fr. 25, les allumettes Ofr. 60 la douzaine de boites, le sel 0 fr. 45 les sept livres, furent stupéfaits du prix que nous payons en France ces objets de première nécessité. Une démocratie qui impose le sel et non pas le diamant, une démocratie qui impose lesavon, c’est-à-dire la propreté, etqui épargne le luxe, qui impose également la quittance de dix francs et celle de dix mille, qui par ses droits de mutation entrave la circulation des immeubles comme les anciennes douanes intérieures empêchaient la circulation des grains, qui refuse de déduire les dettes dans l’impôt sur les successions, qui impose les emprunts hypothécaires, c’est-à-dire la misère, comme si c’était une propriété, montre assez par là combien elle est dure au pauvre et favorable au riche. Sans ses tendances qui excusent ses actes peut-être mériterait-elle davantage le nom de ploutocratie.

Cependant cela n’empêche pas les familles les plus pauvres, celles qui souffrent le plus de cette injustice, d’avoir conservé toute leur fécondité. Une répartition plus équitable des charges sociales, en diminuant la misère et la mortalité, agirait dans le même sens que la loi Roussel ou la loi sur le travail des enfants dans les manufactures : elle augmenterait la valeur personnelle et les chances de survie des jeunes enfants; elle n’augmenterait que peu leur nombre. Elle serait très utile à la population, mais elle n’aurait que peu

A. DUMONT. xni. - 33

514 NATALITÉ ET CIVILISATION

d’effet sur la natalité, surtout sur la natalité delà classe aisée, la seule qu’il faille travailler à relever.

Les diverses mesures que nous venons de passer en revue, qu’elles visent à augmenter la natalité, à diminuer la mortalité ou à développer la valeur des jeunes générations, ont toutes, indépendamment de leur degré d’efficacité parfois très problématique, un tort commun : celui de ne s’adresser qu’à la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, en négligeant complètement la classe riche et stérile. Tous les dégrèvements d’impôts ou de charges militaires ne peuvent s’adresser qu’aux fami Iles très fécondes, sous peine d’être intolérables pour la nation à cause du nombre excessif des favorisés. En pareil cas le législateur ressemble au chirurgien qui poserait force compresses sur une jambe saine et ne regarderait pas même celle qui est attaquée par la gangrène.

Ce qu’il s’agit d’obtenir, c’est que volontairement et consciemment l’homme riche et cultivé en vienne à préférer la fécondité à la demi-stérilité qui, en France, est la tradition séculaire des classes supérieures; c’est surtout qu’en cela comme en tant d’autres choses il soit fidèlement imité par la moyenne et la petite bourgeoisie. Mais chez ces classes le mal est trop profond et trop invétéré pour être guéri autrement que par un traitement général.

Les remèdes immédiats cherchent à activer la régénération du tissu social en agissant uniquement sur les parties saines et favorisant le bourgeonnement; mais ils laissent les parties malades s’en aller en décomposition. Ils visent à réparer plutôt qu’à guérir. Ils abandonnent la bourgeoisie à son oliganthropie en comptant pour la remplacer sur des sujets issus du peuple. — La guérison même mérite d’être tentée; mais il ne faut pas compter pour l’obtenir sur l'action directe des lois. Le législateur ne peut avoir recours qu’au traitement général dont l’indication fait l’objet de la dernière partie de

cet ouvrage. Si la France comprend la nécessité de s’y soumettre, jamais nation n’aura entrepris une telle opération sur elle-même, une transformation si profonde de toutes ses ten-

dances et de toutes ses idées.

Cependant, bien qu’inouïe et sans exemple, elle s’impose. Progrès accéléré vers un état tout nouveau ou décadençe rapide, telle est l’alternative résultant de la situation où se trouve chez nous la démocratie.

Toute démocratie favorise la culture intensive de l’individu, et toujours le développement personnel s’y fait dans une certaine mesure aux dépens du développement en nombre. Mais les effets de cet état social peuvent être très variables.

Si la démocratie est césarienne, elle favorise bien le développement de l’individu, seulement c’est en jouissances, en mollesse, en lâche égoïsme. Elle lui donne ou lui promet tout ; mais elle le gâte et amoindrit sa valeur au lieu de l’augmenter. La diminution de natalité qu’elle entraîne est donc sans compensation d’aucune sorte. De tou§ les régimes imaginables, c’est probablement le plus mauvais et, à la longue, le plus périlleux pour une nation. Celui des castes lui-même, à l’extrême opposé de la démocratie, serait préférable : car si l’essor de l’individu y est impossible, du moins le développement de la natalité y présente l’avantage d’assurer la race contre la destruction.

Une démocratie dominée par les doctrines économiques pousse les hommes à l’acquisition de la richesse, but suprême devant lequel le savoir, l’art et le pouvoir politique tombent au rang de simples moyens. Comme la richesse une fois acquise — et très inégalement répartie — y a presque toujours pour principal objet le luxe et le plaisir, elle a une tendance

a revenir à la démocratie césarienne, à dégénérer en plouto-

cratie. Ses inconvénients, bien qu’ils soient moindres, sont au fond les mêmes : elle diminue la natalité, détériore une

NATALITÉ ET CIVILISATION

partie de la population par l’extrême misère, énerve l’autre par un luxe niais et sans but.

La vraie démocratie implique la conception et l’adoption d’un but social pour les forces de toute nature et par conséquent pour les richesses des individus. Elle se préoccupe d’entreLenir la vigueur morale absente des deux autres genres par la guerre étrangère, qu’elle sait faire toutes les fois qu’elle est nécessaire, par les grandes entreprises et les luttes des partis, d’autant plus fécondes qu’elles sont plus intellectuelles. Le courage à affronter les éventualités de la vie, la simplicité des mœurs qui rend l’existence moins coûteuse, le mépris du luxe, l’union de la famille due à la fermeté des convictions dans des esprits affranchis des contradictions et des incertitudes actuelles, permettent d’élever un plus grand nombre d’enfanls que dans les deux formes précédentes. Ainsi la natalité s’y maintient d’elle-même à un niveau satisfaisant et la viriculture y est élevée et universalisée au plus haut degré. L’individu se développe simultanément en valeur et en nombre.

Cette forme elle-même n’est pas une fin pour la société, dont l’évolution continuelle n’admet, à vrai dire, pas de terme. Quand tous les citoyens auront suffisamment progressé en valeur, la plus grande perfection de ces éléments constitutifs de la société aura pour effet de permettre un organisme social plus puissant, mieux lié dans toutes ses parties, plus conscient du but humain et mieux adapté à sa poursuite.

A l’heure actuelle, la France a heureusement dépouillé le césarisme comme forme de gouvernement, bien qu’elle en ait conservé de trop nombreuses traces dans sa pensée et dans sa morale. Il faut espérer que l’économisme sans horizon qui la gouverne cédera peu à peu la place à la véritable démocratie, saine et virile de cœur, simple et élégante dans ses mœurs, laborieuse et riche; mais par-dessus tout passionnée pour la

vérité, féconde en découvertes, féconde en hommes, assurée de l’avenir parce qu’elle unira ces deux garanties infaillibles de pouvoir et de vitalité : culte de la science et culte du peuple.

Précisons en terminant ce que nous croyons que pourrait être la France, l’idéal très rapproché qu’il est permis d’ambitionner pour elle.

Ce serait :

1° Point de vue démographique.

Une natalité de 25 p. 1000 habitants, produite par une nuptialité de 8 mariages pour 1000 et une fécondité nuptiale de 3 enfants par mariages, avec 1/25 seulement de naissances naturelles. Une mortalité réduite à 15 p. 1000, laissant un excédent annuel de 10 p. 1000. Conséquence; réduction énorme de la déperdition de forces causée par la maladie et par l’improductivité de toutes les existences fauchées avant la quinzième année.

2° Point de vue agricole.

Puisque l’Angleterre, avec un sol et un climat moins favorables, produit bien une moyenne de 28 hectolitres de blé à l’hectare, la France en produirait aisément 30. Pour la viande, le beurre et les fruits à pressoir, la production pourrait être décuple.

3° Point de vue intellectuel.

La clef de voûte de tout ce système de réformes consiste à empêcher l’émigration des hommes et des capitaux vers les villes, à assurer la possibilité du développement de l’individu sur le sol où il est né. Ce vœu paradoxal est heureu-

NATALITÉ ET CIVILISATION

sement en harmonie avec le principe du suffrage universel, il en est la conséquence logique et rigoureuse. La première condition de sa réalisation est le progrès inouï, le progrès dans des proportions que l’imagination des hommes n’a point encore entrevues, de la culture scientifique sous ses deux formes : investigation et vulgarisation. Si l’économie politique proteste au point de vue financier, on peut lui répondre sans crainte de se tromper que l’argent ainsi prodigué est placé à 1000 p. 100.

TABLE

PREFACE v

Chapitre I. — L’oliganthropie française. — Incompétence des économistes 1

Page 1