‹ Dépopulation et civilisationChapitre 97 sur 98 · Marquis de Mirabeau, Questions intéressantes · texte numérisé non relu

Marquis de Mirabeau, Questions intéressantes

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les mœurs, n’énerve-t-il pas le courage, ne plonge-t-il pas dans la mollesse, ne débilite-t-il pas les forces du corps? »

Oui, le luxe a tous ces effets et d’autres encore. Il n’est pas moins immoral dans son principe que funeste dans ses conséquences, car il consiste essentiellement à consumer en pure perte ce qu’il y a de plus rare, ce qui a coûté le plus de travail ou de recherches. Qu’on cite comme exemples saillants les repas de cervelles de paon et de langues de rossignol, ou ces robes de dentelles, ces feux d’artifice anéantis en une soirée, la joie du luxe consiste toujours, qu’on s’en rende compte ou non, à étaler sa supériorité sur les autres hommes en faisant voir qu’on est en position de se faire un jouet des produits qui représentent leurs sueurs et leurs fatigues, c’est-à-dire de leurs sueurs et de leurs fatigues elles-mêmes. Le luxe mesure ses jouissances par sa puissance de détruire et d’humilier, pareil au tyran qui mesure sa force au mal qu’il fait.

Ainsi envisagé, il est une profanation du travail, une muette mais constante et tranquille insulte à la dignité humaine. Gomme l’esclavage, il nie l’égalité et la démocratie, constitue une provocation à l’envie et à la haine.

Que l’ami du luxe soit loin de ces intentions, qu’il soit parfois très bon et très serviable, cela est fort possible; mais ses actes parlent et la signification de leur langage ne peut être méconnue. Ses flatteurs, ses valets et ses fournisseurs auront beau lui donner raison, le louer d’être généreux et magnifique, il n’en est pas moins vrai qu’en dépensant avec une si aimable insouciance, il oublie que son plaisir, quel qu’il soit, est infiniment au-dessous de la somme de peines et de labeurs qu’il met à néant. Qu’il permette donc qu’on lui dise avec douceur : Mon ami, vous n’ôtes point méchant; mais respectez un peuplus ce qui a coûté tant de travail, peut-être tant de larmes et d’angoisses à vos semblables, à vos semblables que nos lois

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proclament vos égaux. Et si vous n’avez pas l’énergie, l’austère vertu qu’il faudrait pour vous arrêter sur la pente où vous poussent votre naturel et tant d’exemples, permettez que le législateur vienne à propos renforcer par quelque contrainte votre vouloir amolli.

D’ailleurs, le luxe, qui tire sa seule justification possible du droit d’abuser inclus dans celui de propriété, voit cette base se dérober sous lui depuis que les défenseurs de la propriété individuelle se trouvent de plus en plus amenés à reconnaître le droit antérieur et supérieur de la communauté et qu’on ne la justifie plus que comme stimulant indispensable du travail ou condition des progrès de la personnalité. Une institution qui se légitime par ses avantages peut toujours être limitée au point où il est évident qu’elle cesse d’être avantageuse. Et en réalité, il en a toujours été ainsi dans une certaine mesure. Si un banquier riche d’un milliard, comme il s’en trouve, se rendait acquéreur de toute une ville et se donnait le plaisir de la raser ou de l’incendier, quel pouvoir n’ v mettrait ordre? Cependant il n’y aurait là qu’une extension du droit d’abuser.

Quand il s’agit de destructions moins gigantesques, on les tolère, sans songer que, par leur répétition, elles font un total de ruines tout aussi considérable.

Du reste, aussi féconde en sophismes que sourde aux meilleurs raisonnements, l’opulence, on peut y compter, opposera à toute réforme de cette nature une résistance acharnée. Pour garder le privilège de gaspiller, rien ne lui coûte. On le vit assez à Rome quand les Gracques proposèrent la seule mesure qui pût encore sauver la république : rendre les prolétaires à la vie rurale et couper court aux débordements ultérieurs en diminuant la monstrueuse inégalité des fortunes. Tous deux périrent sous les coups des honnêtes gens, et leur perte lui celle de l’honnêteté romaine. Mais qu’importe? La campagne ro-

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maine peut se changer en marécage, l’Italie en désert, les citoyens en mendiants vivant de la sportule, tout le travail peut tomber aux mains des esclaves, pourvu qu’on ne touche pas aux propriétés usurpées. Si les patriciens n’allaient plus se trouver assez riches pour acheter le peuple et les soldats, si les repas de Lucullus et d’Apicius, les fêtes de Néron et les plaisirs délicats de Laufel la, allaient devenir impossibles, s’ils allaient devenir trop pauvres pour arroser les platanes avec du vin ou nourrir des murènes avec des esclaves, n’esl-il pas clair que tout serait perdu? Carie droit d’user et d’abuser est chose sacrée aux yeux des légistes. Périssent l’art, le goût, la science et la moralité publique, périsse une civilisation, périsse immonde plutôt que ce beau principe.

Le vieux Caton, dans ses objurgations contre le luxe manquait d’idées sur un point essentiel. En prévoyant les maux que causerait l’invasion des richesses de l’Orient, il ne va pas jusqu’à dire ce qu’il en faut faire. 11 semblait bien à chacun que le parti le plus simple fût d’en jouir. Caton ne l’entend pas ainsi. 11 voit que tout cela engendre la corruption des mœurs, l’oisiveté, mère de toutes les déchéances, et il voit juste; mais qu’en faire alors? Lesdétruire systématiquement? Il n’ose le dire et ne saurait s’y résoudre. Les vendre? Mais cela ne détruirait pas le luxe, cela le déplacerait seulement, et de l’argent produit par la vente, que faire? Le jeter à la mer? Non. A quoi bon alors l’avoir gagné avec tant de peine?

Par le travail et l’économie, par la conquête et la spoliation, toutes choses dont tu es partisan autant qu’un autre, vieux Porcius, tes concitoyens ont acquis des richesses énormes. C’est le moment de faire œuvre, non point de rigidité et d’austérité, choses relativement aisées, mais d’intelligence. Trouve un emploi pour ces trésors, autrement ils seront employés à détruire les énergies qui les ont créés, le fruit pour-

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rira sur l’arbre et fera périr l’arbre même; autrement les femmes te délesteront et se riront de toi : car tu es trop inconséquent et tes demi-mesures sont trop inefficaces. Prendsleur leur argent si tu ne veux pas qu’elles en abusent. Ces beaux jeunes gens, que du traites de baladins et de danseurs, trouve-leur une œuvre virile qui les séduise et les entraîne, ou bien leur énergie inutilisée se tournera à mal faire, et ils finiront bien, un jour ou l’autre, par franchir l’obstacle de tes lois. Tu rends mauvais service à la vertu : en faisant société avec elle, tu ne réussis qu’à lui communiquer ton impopularité.

Dans la question du luxe, le puritanisme n’est bon qu’à mal faire. 11 nuit à la simplicité comme la dévotion nuit à la morale; il enlève tout pouvoir de persuasion.

Caton d’ailleurs était avare. Mauvaise condition pour réformer le luxe. C’est Harpagon qui gourmande son fils, et Harpagon vieilli tombe dans les fautes qu’il condamne. Gagné par la contagion, en dépit de ses principes et de son passé, le censeur des vices finit par de scandaleuses amours et une gloutonnerie répugnante. Au lieu d’attaquer le mal avec son intelligence, cette arme lui faisant défaut, il lecombatlailpar le caractère, et le caractère finit par se démentir.

Le luxe fut mortel à Rome pour la vertu comme pour l’art et la race, et il contribua à engendrer une formidable dépopulation. Toutes les fois qu’il se produira dans une démocratie égalitaire et césarienne, sans commerce et sans débouchés, on peut être certain qu’il en sera ainsi.

Néanmoins, si tout est relatif en philosophie, à plus forte raison tout est-il relatif en sociologie. Ces effets désastreux du luxe sur la population ne se produisent qu’en démocratie. En aristocratie, le luxe ne détruit que les quelques familles qui en jouissent; en démocratie il abaisse le niveau de la natalité par le terrible désir de s’élever qu’il engendre. A Car-

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thage, à Gênes, à Venise, en Angleterre, le luxe a pu ou peut encore régner sans préjudice pour la natalité. C’est qu’il y a, dans la constitution de ces divers États, une harmonie entre le régime gouvernemental et le régime esthétique. Le plancher établi au-dessus de la tête des plébéiens pour empêcher leur ascension est également tendu dans les deux sphères. L’opulence y est non seulement préférée à la beauté, elle est prise pour la beauté elle-même. A la vue d’un vase en or massif, le peuple s’écrie: Que cela est beau ! Les signes distinctifs de la classe riche passent pour les caractères de la perfection esthétique. Tout ce qui témoigne la possession de la fortune, teint pâle, mains petites, taille fluette, corps souple et quelque peu efféminé est réputé une marque de distinction; le pauvre n’ose y prétendre.

Chez nous donc, les partisans du luxe, qui sont en même temps les partisans du régime aristocratique, sont dans un état d’esprit très logique, et très à leur aise pour conclure à la destrution de la démocratie, si elle veut bien se laisser faire. Ces vues sur l’esthétique ne sont susceptibles de choquer que des démocrates inconséquents ou des partisans du césarisme.

En résumé, laproscription du luxe par les lois somptuaires et 1 impôt progressif sont aussi essentiels à la démocratie que l’impôt proportionnel peut l’être aux États où l’on veut maintenir la subordination des classes inférieures et d’autre part assurer, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère politique, la domination incontestée de castes chargées d’enseigner le peuple et de le gouverner.

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