II. est d'ailleurs profondément regrettable
que, surtout pour la préservation de l’enfance ^ déshéritée, pour le sauvetage physique et moral de tant d’existences, le défaut d’entente soit aussi marqué, non seulement entre les œuvres ; , particulières et les administrations publiques, ^ . mais entre les institutions privées- elles-mêmes. iJ: ;
Lorsque, sur un champ de bataille, des alliés ' ^ opèrent, ils commencent par se mettre d’accord .g sur la tactique à suivre, ils prennent de con- r cert les dispositions de combat, ils s’efforcent U de né rien livrer au hasard et de tirer le meil- i leur parti de leurs forces combinées.
Dans cette lutte de tous les jours contre les % fatalités naturelles et les accidents évitables, surtout dans celle qin a pour objet la conser- J vation de l’espèce en sa fleur, nous laissons sottement périr les plus beaux fruits d’huma- -, nité sans un plan méthodique de résistance, la a collectivité n’exerçant qu’une vague tutelle,' sans unité de direction, sans accord préalable, | dans l’ordre le plus dispersé et le plus fortuit. ■J
Une société anarchique, au pire sens du mot, | n’agirait pas autrement et ne ferait pas preuve | de plus d’imprévoyance et d’impéritie. |
Les bonnes volontés ne manquent pas, le réservoir des dévouements privés est, pour ainsi dire, inépuisable et les femmes recèlent des trésors de tendresse et d’activité inemployés. Il serait injuste de ne pas rendre hommage à d’admirables efforts et de ne pas saluer respectueusement ces belles œuvres privées, quelle que soit leur constitution intime : les sociétés de charité maternelle, les sociétés protectrices de l’enfance, la Société de propagation de l’allaitement maternel, la Société des bei'ceaux, les œuvres des layettes, des femmes en couches, etc., etc. L’office centfaj des.
œuvres bienfaisantes, dans son Paris charitable et prévoyant, a fait la nomenclature des nombreuses sociétés qui, sous les'vocables.les plus divers, se vouent au service des enfants malheureux et des mères en détresse ; la nomen-
clature est riche et variée, elle s’enrichit chaque jour davantage.
Aucune de ces œuvres similaires n’est en contact avec ses voisines, ou, si cette communication s'établit, elle est exceptionnelle. Dans la môme ville, dans la même zone, les interventions charitables se croisent ou se superposent dans un certain nombre de cas. En d’autres circonstances, au contraire, telle œuvre spéciale agit pour son compte et dans l’espèce qui a motivé son intervention, sans excès de zèle ni de curiosité. Une famille estelle visitée pour un objet déterminé, pour le sauvetage d’un enfant en danger moral, le visiteur ne s’enquerra pas habituellement des autres particularités que peut offrir' cette famille : insalubrité du logement, élevage d’un petit enfant, etc.
Et ce qui est vrai des sociétés privées ne l’est pas moins des services publics. Nulle part l’entente, pas de liens de voisinage, aucune cohésion synthétique.
Un administrateur du bureau de bienfaisance se préoccupera d’une demande de secours sans jeter les yeux sur le berceau voisin. Si un membre de la commission des logements insalubres visite un intérieur misérable et.
qu’il y découvre un petit délaissé, un enfant en
danger moral, il ne lui viendra pas à l’esprit d’avertir le directeur de l’Assistance publique.
Ni les commissions scolaires ni les bureaux de bienfaisance ne se connaissent, ne se concertent. L’assistance scolaire, l’assistance hospitalière, l’assistance à domicile, sont étrangères les unes aux autres.
Aucun organe de centralisation n’existe, aucun foyer de rayonnement et d’entente méthodique.
L’oflice central des institutions charitables, que M. Loys Brueyre signalait à M™" Pognon comme pouvant remplir ce rôle, a une action trop 'étendue, un domaine trop vaste. Pognon a formé le rêve d’une Ligue universelle pour protéger l’enfant dans toutes les circonstances de sa vie jusqu’à l’adolescence; l’idée est des plus séduisantes. De son côté, M. Louis Paulian a proposé à maintes reprises la fondation d’un Hôtel central des Œuvres privées de charité.
A notre sentiment, l’institution la plus nécessaire serait une Maison de l'enfance, où seraient centralisées toutes les plaintes, où l’assistance publique et la bienfaisance libre prendraient contact; des renseignements y seraient donnés, à n’importe quelle heure, à toutes, les mères qui en auraient besoin. Les
236 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE î
unes seraient dirigées sur la mairie, les autres sur l’Assistance publique ; elles recevraient le conseil de s’adresser soit à la Société de i propagation de l'allaitement maternel, soit à d un dispensaire, soit au service des moralement abandonnés. Tous les genres et toutes les formes de la protection de l’enfance, dès avant la naissance jusqu’à la majorité pénale, s’y | rencontreraient sans rien perdre de leur va- à riété féconde, et le public saurait toujours à J quelle porte frapper. -1
La Fédération des institutions et des sociétés ' ;l protectrices de l’enfance aurait un centre d’action, un point de ralliement; elle, serait ainsi - J réalisée sous une forme positive et déterminerait dans la ville entière, et plus tard sur toute la surface du territoire, une émulation . -1 grandissante, un afflux ininterrompu de concours généreux et d’activités utiles. ' ^
Toutes les sociétés vouées à la protection et j à l'assistance des enfants, tous les services correspondants de l’Assistance publique, de la Préfecture de la Seine et de la Préfecture de police, formeraient une sorte d'Alliance ou de Fédération, respectueuse des. droits de chacun, mieux armée pour organiser en commun la ‘ lutte contre la misère infantile.
Avec une chaleur communicative, dans ses ’
Droits de l'Enfant, M'"“ J. Lci'oy a bien voulu accueillir et adopter notre proposition d’une Maison de l'enfance : elle a appris, comme praticienne du bien, que la séparation est funeste et que l’émiettement d’efforts parallèles ou concordants est une cause de faiblesse.
« Et l’on ne se contenterait pas d’attendre les clients, écrit avec beaucoup de sagacité lè compatissant écrivain; on irait au-devant de. leurs besoins, en s’attachant tous ceux que leur profession met en contact avec l’enfant pauvre : médecins des bureaux de bienfaisance et de dispensaires, instituteurs et institutrices, directrices des écoles maternelles et des crèches, surveillantes d’hôpital, etc. Ce sont là des enquêteurs dont on ne saurait mettre en doute le ■ désintéressement et la bonne foi. »
Une telle concentration des forces et des bontés serait nécessairement puissante; elle ferait tout ensemble du sauvetage matériel et moral; elle provoquerait par la force même des choses un surcz’oît de vigilance sur tous les points du territoire.
C’est qiCen vérité cette action méthodique pourra seule remédier à la dépopulation et réduire notablement le tribut mortuaire de la première enfance.
11 importe de relier, par des communications
et une entente, des interventions publiques ou privées dont le désaccord est des plus fâcheux. Si, dans une ville, se fonde une de ces sociétés d'assistance maternelle à domicile, comme à Maule, au Havre, à l’Isle-Adam, ailleurs encore, c’est bien le moins que ces associations, jouant en quelque sorte le rôle d’avant-courrières de la maternité, puissent mettre en mouvement les appareils d’assistance des nouveau-nés.
Les refuges-ouvroirs de femmes enceintes et les services hospitaliers se prêtent à cette mission; ce sont des patronages d’un genre particulier. Un directeur ou une directrice, une surveillante ou une sage-femme, en ne se préoccupant pas uniquement de leur devoir étroit, ont la faculté de prévoir et de prévenir des accidents, des détresses, des catastrophes. La directrice de l’asile Michelet a ainsi compris sa mission; M“'“ Béquet de Vienne, la fondatrice du refuge de l’avenue du Maine, est pénétrée des mêmes sentiments, et les dames visiteuses de la Société de propagation de l'allaitement maternel ne se renferment pas strictement dans les limites de leur mandat.
L’éminente directrice de la Société d’allaitement maternel, M"'® Béquet de Vienne, a des doutes sur l’utilité d’une Maison de l’enfance] elle considère que les renseignements ne man-
quent pas aux pauvres et que nombre d’établissements les leur procurent çldjà : les mairies, l’indicateur de bienfaisance de plusieurs journaux populaires, le secrétariat du peuple, le secrétariat des pauvres, etc. Ce qui, d’après elle, aurait le plus de raison d’être, ce serait, pour alimenter les œuvres et sociétés existantes parfois réduites à la pauvreté, ce serait une Banque de l'enfance.
Au fond, l’idée est la même. Une Maison de l’enfance n’irait pas sans susciter des donations et sans stimuler la générosité des bienfaiteurs. L’avantage d'une enquête permanente sur les détresses d’enfants serait de faire sa part à l’action publique, trop restreinte, à quelque point de vue qu’on se place, pour le but poursuivi.
Il faudrait une. bonne fois s’entendre et prendre un parti. Ce ne sont pas, objecte M™' Béquet de Vienne dans la Revue pkilan-.
thropique, les renseignements qui font défaut. La preuve en est, dit-elle, que sa seule Société reçoit annuellement de 20 à 25.000 demandes auxquelles il lui est impossible de faire droit.
Celte seule indication de 20 à 25.000 demandes en excédent pour une seule société ouvre des perspectives assez tristes sur le sort de l’enfance malheureuse à Paris. « Quant
2i0 . DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE
aux doubles emplois, ajoute la présidente de la Société de l’allaitement maternel, dans sa Critique de la Maison de l'enfance^ si redoutés, permettez-moi de vous dire que nous les recherchons souvent; pour qu’une mère puisse élever son petit, ce n’est pas trop'des S francs par mois que donne telle œuvre, du secours de l’Assistance publique et du secours de notre œuvre. »
Ne vaudrait-il pas mieux donner complète satisfaction à toutes les demandes justifiées, et cette superposition arbitraire, aléatoire, de secours insuffisants n’est-elle pas le plus déplorable système! Sans doute, dans la généralité des cas, le cumul des secours est indispensable. Pourquoi? Parce que chaque œuvre ou institution reste au-dessoüs de sa tâche en ne la limitant pas scrupuleusement, et aussi parce que les secours sont distribués d’une part d’après un taux trop faible, et de l’autre sur une trop vaste étendue.
Les faux pauvres ne se distinguent pas des vrais nécessiteux. La miette de secours résulte de la multiplicité des demandes et de la défectuosité des enquêtes.
Admettons qu^il n’y ait pas de faux pauvres et que .tous les dons soient accordés à juste titre. Quelle conclusion tirer, sinon que le
budget public et privé de l’assistance infantile est au-dessous des besoins à satisfaire et quiune contribution supplémentaire est impérieusement nécessaire, d’où qu’elle vienne.
Cette constatation de disette d’argent, si elle résultait d’une étude" d’ensemble à laquelle procéderaient les institutions publiques et les œuvres privées, serait un premier enseignement dont la sanction ne serait pas douteuse.
Qu’il y ait ou non de l’argent gaspillé, il est d’ores et déjà certain que les nourrissons pauvres, surtout dans les familles régulières à charges multiples, ne sont pas suffisamment protégés et secourus. Une maison de l’Enfance serait un observatoire social d’où seraient entendus tous les cris de détresse, stridents ou étouffés ; elle ne serait pas un simple secrétariat, une réunion d’études, un lieu d’assemblée plénière, mais un poste de secours, la Permanence maternelle, ouverte jour et nuit, où toute mère désespérée trouverait l’aide immédiate et le conseil utile. L’institution hélas! ne chômerait pas, et lorsqu’elle n’aurait plus de clientèle, c’est que la loi et les mœurs auraient, grâce à elle, mis un terme à l’état d’imprévoyance et d’anarchie où nous vivons en tout ce qui touche à la conservation de l’espèce.
LE CERTIFICAT MÉDICAL
Avec la misère infanticide, l’ignorance est la grande faiseuse d’anges. Les nourrices professionnelles, les sevreuses et gardeuses rétribuées ne sont pas seules à commettre des fautes irréparables contre l’hygiène. Les maladies évitables, surtout celles du tube digestif, n’épargnent pas les enfants élevés par leur mère, et la plupart d’entre elles prennent leur source dans un élevage défectueux.
Les préjugés les plus stupides régnent encore dans les milieux incultes. Les bouillies, l’eau panée, la purée de pomme de terre, font des milliers de victimes. Le D' Variot n’hésite pas à penser que l’alimentation prématurée cause la mort de plus de la moitié des jeunes enfants.
Nourris trop tôt d’aliments solides ou demisolides, des milliers de bébés dépérissent, offrent une proie facile aux maladies conta-
LE CERTIFICAT MÉDICAL
gieuses, s’acheminent vers la mort. Et nul conseil ne vient tirer les mères ignorantes de leur mortelle erreur. Lorsque le médecin est appelé pour donner ses soins à un athreptique, l’inflammation des intestins est à peu près incurable, le mal est consommé, l’infanticide par imprudence est commis.
Un tel danger n’est pas imaginaire. Toiis les enfants ne meurent pas en nourrice et les tables de ' mortalité infantile sont tristement éloquentes. Dans la plupart des villes où le taux mortuaire s’élève à une hauteur effrayante, il n’est pas difficile d’établir approximativement tout au moins la part de l’industrie nourricière. Presque partout, dans ces localités du Nord où les nouveau-nés m'eurent comme des mouches, l’enfant est élevé à domicile, par sa mère ou par une parente, il échappe à toute surveillance de l’autorité publique, il ne relève que du médecin de l’état civil, à sa naissance et à son décès !
Un médecin distingué, M. le D'' Vidal, d’Hyères, a comparé la mortalité des enfants en nourrice à celle des enfants nourris-dans leurs familles,.il a découvert que l’écart était de plus de 6 p. tOO aux dépens de ces derniers :
11,01 p. 100 dans le premier cas, 17,50 p. 100 dans le second.
La loi Roussel, admirable dans son principe, insuffisante dans son application, ne permet pas qu’un enfant du premier âge soit placé moyennant salaire, hors du domicile de ses père et mère sans que la collectivité s'en préoccupe.
Mais la mère ignoi’ante et pauvre pourra se livrer impunément aux erreurs les plus meurtrières, elle est libre de priver son enfant d’air respirable, elle a le droit de l’empoisonner par le biberon malpropre et lé lait insalubre, elle fera de ce petit être ce que bon lui semble, à son gré, à sa guise, sans avoir de comptes à rendre à personne, sans aucune responsabilité en cas de mort et d’accident.
Et pourtant, en'cas d’avortement ou d’infanticide, et même en cas de voies de fait et de violences, la société la traduit à sa barre, lui inflige un châtiment, en vertu de son droit supérieur de justice.
L’infanticide par imprudence n’est pas moins justiciable des tribunaux au point de vue môral et légal que l’homicide par imprudence. 11 va de soi que nous n’invoquons la justice répressive que pour les besoins du raisonnement et que les malheureuses mères", coupables d'avoir laissé périr un innocent par incurie ou routine, sont plus à blâmer qu’à punir. Le corps social
LE CERTIFICAT MÉDICAL
tout entier est responsable de ces morts évitables, parce qu’il n’a pas su les éviter et qu’il n’a pas appris à ces femmes du ' peuple leur métier de mères.
Cette responsabilité morale, l’Etat a le devoir de la revendiquer dans son propre intérêt et aussi en vertu de son droit de tutelle sur des mineurs et des incapables. 11 n’est pas au pouvoir des parents de maintenir leur enfant dans l’ignorance ; FÉlat intervient pour imposer un minimum d’instruction.
Pourquoi n’agirait-il pas.de même pourprotéger tous les enfants en bas âge, oi'i qu’ils soient placés? L’enfant a le droit de vivre et les parents eux-mêmes, malgré leur autorité familiale, ne peuvent mettre obstacle à ce droit de leur enfant. -
La’ puissance paternelle, inviolable] sous le droit romain, a cessé d’être un dogme ; elle est limitée par le contrôle social qui s’exerce au nom des droits de l’enfant, enfin proclamés en ces dernières années.
La vaccination est obligatoire dans la plupart des pays civilisés ; elle le sera prochainement en France. L’État s’arroge avec raison des prérogatives sanitaires dans un but do défense nationale contre la variole.
La gastro-entérite aiguë des nourrissons est
246 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE de nature infectieuse; elle se transmet dans les crèches, dans les garderies, et sans doute aussi dans les familles. M. le D'Loranchet a communiqué à la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle des observations qui tendent à prouver la nature transmissible de la cholérine du biberon; il a eu l’occasion de constater, par une enquête auprès des éleveuses et des nourrices, que nombre de ces cas de cholérine se reproduisaient là où antérieurement s’était manifestée la même maladie, et où avait eu lieu quelque décès d’enfant.
Il n’est donc pas excessif d’admettre et de proposer que l’élevage au domicile des parents ne soit pas moins surveillé que l’industrie nourricière proprement dite.
Au surplus, les moyens d’échapper à la loi Roussel sont fréquents, puisqu’il suffit de confier le bébé à un grand-parent, à une cousine à la mode de Bretagne, voire même à des amis en apparence désintéressés, pour que l’intervention légale devienne sans objet.
Comment pourrait se faire, sans formalités vexatoires et inquisitoriales, cette surveillance de l’État? Un vœu du Congrès de Rouen, émis sur la proposition de MM. Cambillard, xVndré Lefèvre et Paul Strauss, l’établit clairement.
Aux termes de ce vœu, les familles devront
LE CERTIFICAT MÉDICAL
produire tous les deux mois un certificat médical constatant que l’enfant, de 0 à 1 an, est soigné conformément aux règles de l’hygiène.
Ce certificat émanera, soit d’un médecin choisi par la famille, soit, si celle-ci'en fait la demande, d’un médecin désigné par l’Administration, et dont les visites pourront être gratuites.
Au cas où le certificat ne serait pas produit ■ en temps utile par la famille, l’autorité administrative pourra 'faire procéder d’office à la visite et à l’examen de l’enfant.
Est-ce qu’un tel vœu est irréalisable? Assurément non ; il est peut-être prématuré au regard de l’opinion publique et du législateur lui-même, il est irréprochable dans son principe et dans son application. Le principe se retrouve, à peu près identique, dans le projet de révision de la loi Roussel préparé par la Société du Concours médical sur le rapport de M. le D" Gassot. D’après ce projet, la surveillance de l’autorité publique peut être prescrite après enquête par le juge de paix pour les enfants élevés par leurs pèi-es et leurs mères.
La loi d’enseignement obligatoire n’a pas procédé d’autre manière; elle oblige les parents à instruire leurs enfants, à l’école publique ou
privée, à domicile, où ils voudront; elle leur laisse le choix des moyens, elle n’est impérative que sur Je fond.
Le certificat médical ne porte aucune atteinte à la liberté de la mère de famille, dans la mesure où celle-ci est respectable. Les familles riches et aisées n’en éprouveront aucun ennui; elles n’innoveront pas en soumettant l’élevage de leurs nourrissons à la direction d’un accoucheur ou d’un médecin.
Quant aux familles besogneuses ou nécessiteuses, elles seront les dernières à sè plaindre de la visite gratuite d’un homme de l’art, d’un conseiller expérimenté. Lorsquç les mères, au début peut-être effarouchées ou hostiles, apercevront les effets des bons conseils, elles se familiariseront vite avec ces nouvelles habitudes.
11 est avéré qu’un grand nombre d’enfants en bas âge‘ meurent faute de soins, par négligence ou par ignorance. Si le médecin inspecr teur constate que la mère-nourrice gave son nourrisson et le suralimente, il lui criera casse-cou; s’il découvre, ainsi que l’a révélé le D" Brunon (de Rouen), que des mères normandes font boire à leurs petits un biberon au vin ou à l’eau-de-vie de cidre, il fera cesser sans délai ces pratiques épouvantables.
LE CERTIFICAT MÉDICAL .249
Et combien d’erreurs et de fautes un regard pénétrant ne découvrirait-il pas? Ici, le petit pot; là, le berceau humide; ailleurs, le logement insalubre, encombré ; sur tel point, le mode de chauffage; sur tel autre, la vêture.
.Les médecins d’enfants ont l’expérience de ces manquements à l’hygiène générale et infantile, et leur collahoration à l’élevage serait précieuse entre toutes.
De nos jours, le médecin n’est plus seulement investi de la mission difficile de guérir, il tend à devenir de plus en plus un hygiéniste. La médecine préventive, sous lé nom d’hygiène, est la science de l’avenir, celle qui découle de la révolution pastorienne.
Un jour viendra peut-être où toutes, les mères sauront élever un enfant, comme elles , auront appris toutes à lire, à écrire et à compter.
En attendant que \éducation maternelle soit devenue une réalité universelle, l’État ne peut pas, ne doit pas se désintéresser du traitement et de l’élevage de ces enfants dont il escompte le concours en cas de guerre.
L’idée d’exiger un certificat médical ne passera dans la loi que si l’opinion intelligente l’accueille favorablement. C’est aux accoucheurs et aux médecins d’abord, aux Ligues et
Sociétés protectrices de l’enfance ensuite, à lui accorder leur adhésion indispensable.
Nous avons beaucoup à faire et à tenter dans cet ordre d’idées, pour /iréücmV les attentats contre l’enfance comme pour éviter les maladies occasionnées par l’ignorance et la misère.
Et l’un des résultats de la surveillance médicale, toutes les fois qu’elle aura lieu dans les milieux pauvres, sera justement de mettre à nu l’insuffisance, la faiblesse des moyens d’assistance. Lorsqu’il sera prouvé que beaucoup de mères-éleveuses n’emploient du mauvais lait que faute de ressources, il faudra bien dégager la morale de ces constatations désolante.s. -j Les optimistes ne pourront plus se réfugier 1 dans une abstention prudente ; ils apprendront, bon gré mal gré, la vérité, et, s’ils ne veulent pas faire leur devoir, ils prendront volontairement leur part de responsabilité dans les mas- ' : sacres des innocents, qui sont la honte et la , ' plaie des civilisations orgueilleuses et des- .■ sociétés égoïstes. .-i
De toutes los imprévoyances sociales, Tune des plus graves, sans contredit, est celle de la méconnaissance pédagogique du rôle essentiel des femmes. Celles-ci peuvent avoir les plus hautes ambitions, elles s’élèveront de plus eiï plus au rang qüi leur convient, de plain-pied avec l’homme, elles n’en resteront pas moins chargées d’une mission qui fait tout ensemble leur force et leur faiblesse. C’est l’ordre des choses immuable et éternel : la femme-épouse et la femme-mère ne sont pas un accident social, mais un phénomène de la nature. Aucune transformation, aucune évolution ne modifiera ce fait physiologique.
Rien n’est fait pour préparer la fillette, pour initier la jeune fille au rôle qu’elle jouera plus tard. Et, pourtant, tout la porte d’instinct vers sa vocation véritable : le premier jouet de l’en-
252 DEPOPULATION ET PUÉRICULTURE fant est une poupée qu’elle habille et qu’elle berce, et les parents ne paraissent pas se douter de l’intérêt de ces jeux enfantins. La pédagogie expérimentale n’a peut-être pas tiré un parti suffisant du goût des petits enfants pour la dînette, pour les simulacres de cuisine et de .nursery. C’est pour ainsi dire dès le berceau, suivant les principes de Necker de Saussure, de Frœbel et de Bernard Pérez, que la première instruction domestique et ménagère des petites filles devrait être amorcée.
M""" Bachelet a très justement observé, dans un mémoire .au Congrès de l’Enseignement primaire de 1900, que, dès l’âge de trois ans, la fillette prend un chiffon pour frotter les barreaux des chaises. La vocation se dessine de bonne heure, et, si elle est tardive, rien n’est plus aisé que de la faire naître. Jean-Jacques, Rousseau et Herbert Spencer, tous les grands éducateurs, ont montré la puissance de l’imitation. A la famille et à l’école maternelle, plus d’un exercice amusant sérail de nature à lavoriser les leçons de choses ménagères; d’ailleurs, des maîtresses intelligentes ne sefont pas faute d’enseigner à leurs petites élèves la propreté ; mais il faudrait généraliseret systématiser ces exercices, ainsi que l’a justement demandé le Congrès d’enseignement primaire.
Les vœux du Congres présidé par M. Gréard et ceux des Congrès féministes les plus divers ont concordé. Pédagogues, hygiénistes, philosophes, tiennent le même langage. L’heure où l’éducation ménagère et domestique aura sa vraie place à l’école publique de tous les degrés est proche. Cette branche d’enseignement comprend nécessairement, ainsi que M"® Brès l’a rappelé au Congrès de. l’enseignement primaire, l’hygiène de la première enfance et les, soins à donner aux enfants. jVinsi pénétrera dans l’école l’éducation maternelle elle-même, cruellement négligée jusqu’à ce jour.
Il apparaît depuis longtemps que les préjugés et l’ignorance sont pour beaucoup dans l’excédent de mortalité infantile dont souffre la plus grande partie de liEurope. En réponse à un questionnaire de MM. Landouzy et Napias rédigé en vue du Congrès d’hygiène de 1889, plusieurs médecins étrangers n’hésitaient pas à dénoncer comme une des sources du mal les préjugés populaires. M. le D"' Desgrins (d’Anvers) signalait qu’on ne soigne pas les maladies qui paraissent provenir de la dentition, ni les fièvres éruptives, ni lacoqueluche. Pour les convulsions, on a recours à quelque charlatan ou aux pratiques pieuses en l’honneur de tel ou tel saint renommé. M. Kuborn (de Liège) indiquait
de son côté que l’ignorance, la malpropreté, la superstition^ ont une part importante dans les causes de l’excessive mortalité infantile. Il y a, dit-il, un saint particulier pour l’érysipèle, un autre pour les maux d’yeux, un pour les convulsions, un pour l’hydropisie, un pour la rage, un pour le choléra, etc. On transporte les enfants de très loin, souvent, dans les chapelles renommées et ils meurent quelquefois du seul voyage.
Dans sa mémorable campagne, lé D" Brochard a raconté l’histoire de saint Criard. Ce saint est fêté dans le Perche, où il jouissait vers la fin du second Empive d’une grande réputation. Le jour de la fête survenu, quel que fût le temps, les nourrices en grand -nombre apportaient leurs nourrissons devant l’image vénérée du saint. « Ce mouvement inouï de nourrissons à une époque de l’année toujours froide dans le Perche, écrivait le D" Brochard, et dans une commune dont l’altitude est relativement grande, occasionne tous les ans, chez les enfants, un grand nombre de bronchites. »
Il faudrait un volume pour passer en revue les coutumes stupides, les préjugés barbares, les sottes traditions qui mettent en danger la vie des enfants. C’est, d’un pays à l’autre, à travers le monde entier, une émulation de
bôlisc, un steeple-chase de crétiilisme. En Italie, des matrones pétrissent la tête des ’nouveaii-nés pour lui donner une meilleure conformation, des frictions sont pratiquées sur les gencives avec la crête saignante d’un jeune coq pour faciliteriez dentition.
M”' Landrin, avec son érudite ingéniosité, avait rassemblé à l’Exposition de 1900 une très curieuse collection de fétiches et d’amulettes : peau de taupe contre les convulsions, têtes de vipères en collier, pattes de taupes enfilées en chapelet, etc.
En voyant ces vestiges de’ barbarie, on se croirait au centre de l’Afrique ou en Nouvelle- Calédonie,' où, d’après Patouillet, la mère va laver le nouveau-né dans la rivière voisine, puis le garde auprès d’elle, nu, couché sur le sol ou sur une natte. Le D' A. Corre a relevé dans Phistbire générale des voyages que chez les Hottentots, l’enfant est nettoyé avec de la liente fraîche de vache. Peau de taupe et fiente de vache se valent et la vieille Europe a ses sauvages, même en l’an 1901 !
Pour lutter contre un si lourd héritage de préjugés et de superstitions, la tendresse la plus inquiète ne suffit pas. L’amour ne confère pas un brevet de capacité. De tout temps, le métier maternel aurait eu besoin d’être en-
seigné. A plus forte raison, depuis qu’une véritable révolution s’accomplit dans les méthodes d’élevage et que le danger de l’infection microbienne est appai’u. L’usage des'bains de propreté, la stérilisation du lait, l’emploi delà balance, la notion de l’asepsie constituent un bagage de connaissances élémentaires dont aucune femme n’a le droit d’être ignorante.
Il est donc essentiel que l’institutrice ellemême sache la théorie et la pratique de cette hygiène infantile qu’elle aura pour fonction d’enseigner. Ce supplément de savoir ne surchargera pas beaucoup les programmes et il sera facilement transmissible aux élèves. Les médecins inspecteurs des écoles seraient de plus tout indiqués' pour diriger les institutrices dans leur tâche complémentaire.
La force d’inertie est telle en ces matières qu’une proposition semblable, déposée il y a six ansau Conseil municipal de Paris, n’apas abouti, malgré l’exemple de Bruxelles, de Milan, de la Roumanie elle-même. Les préjugés scolastiques du moyen âgé n’ont pas été entièrerhent dissipés à la fin du siècle de Pasteur.
Le D" Variot, qui s’est fait depuis plusieurs années le propagandiste ardent de l’enseignement de l’hygiène dans les écoles, a exposé devant le Congrès international de 1900 le plan
général de cet enseignement tel qu’il a été adopté par la Société des médecins inspecteurs des écoles de Paris. Pour que les maîtres dans les écoles puissent être des auxiliaires du médecin inspecteur, ils doivent avoir une instruction en hygiène plus complète qu’ils ne l’ont maintenant. L’enseignement de l’hygiène dans les écoles devra comprendre quatre grandes subdivisions : 1“ l’hygiène de l’école proprement dite ou des bâtiments scolaires; 2“ l’hygiène générale de l’écolier; 3° l’hygiène prophylactique pour limiter la contagion dans la collectivité. De plus il serait utile de compléter cés leçons par des notions sur la petite chirurgie journalière et par des conférences faites aux enfants les plus âgés sur les dangers de l’alcoolisme, de la^ tuberculose et des professions insalubres, en un mot, sur lés intoxications et les maladies qui menacent le plus fréquemment la vie.
Le programme très détaillé, tel qu’il â été rédigé par le Yariot, est aussi complet que possible. Il n’y manque, pour les écoles de filles, à côté des leçons sur le lait, qu’un aperçu sommaire de l’élevage et des soins à donner aux enfants du premier âge.
Dès 1889, MM. Landouzy et Napias proposaient, à l’instar des villes de Stockholm, de
Gotembourg, de Nuremberg et de plusieurs autres d’annexer, aux écoles primaires des grandes villes, des crèches où les jeunes filles, dans les deux dernières années de l’écolage, apprendraient pratiquement à soigner les enfants en bas âge.
Cette utile suggestion a été reprise avec persistance et talent, dans le journal La Fronde, par Louise Debor, qui réclamé la créa¬
tion de crèches-écoles, de pouponnières, mihospitalières, mi-pédagogiques; l’idée a été accueillie de toutes parts, et Surtout dans les Congrès de l’Exposition, avec la plus grande faveur. Reste à la, faire passer dans les mœurs et surtout dans les règlements administratifs.
Une directrice de crèche, M“Me D*' Madeleine Brès, a tenté spontanément de faire servir cette institution à l’instruction pratique des femmes et des jeunes filles. Cette honorable tentative a été trop restreinte et trop isolée pour constituer un commencement de réalisation.
On ne fera rien d’essentiel en dehors de l’Université, et, si la réforme n’est pas du premier coup agréée officiellement, elle n’en est pas moins possible par les œuvres complémentaires de l’école.
Un merveilleux mouvement vient d’agrandir
l’école primaire^ de la prolonger, par toute une série d’œuvres complémentaires ; patro- .nages, associations d’anciens et d’andennes élèves, mutualités, cours d’adultes et d’adolescents, leclurns. L’école tend à devenir déplus en plus la maison de Tadolescence, le foyer de la jeunesse.
Les patronages et les associations d’anciennes élèves, en se multipliant et en s’adaptant à des besoins variàbles, ont tout ce qu’il faut pour être le point de départ et l’instrument de cette initiation scolaire. Les asso- 'ciations d’anciennes élèves pourraient aisénient entrer en relations avec les crèches du voisinage et y faire passer à tour de rôle quelques-unes de leurs membres.
Déjà des initiatives cliarmantes ont surgi, telles que la fondation de l’OEuvre du trousseau^ destinée à préparer les grands élèves à leur vie conjugale. L’œuvre des crèches-écoles n’aurait pas une moindre utilité, puisqu’elle ferait à la fois de l’enseignement et de l’éducation, qu’elle éveillerait dans le cœur dos fillettes les sentiments d’altruisme et de solidarité.
Le congrès de la Ligue de l’Enseignement a émis le vœu que les comités des associations de lycées et de collèges de jeunes filles aident, par l’entremise de déléguées, les petites asso-
ciations des écoles laïques de filles à organiser et à tenir cantines, ouvroirs, œuvres du trousseau, cours, jeux, réunions du dimanche.
Une fois l’œuvre de la crèche incorporée dans le programme actif des associations et des patronages, les directrices et les institutrices d’école seront les premières à favoriser cette extension philanthropique de l’école.
C’est aux inspecteurs primaires et surtout aux médecins inspecteurs d’écoles à prendre la tôle de ce mouvement rénovateur. Chacun de ces dévoués praticiens, de ces médecins scolaires, ne demandera pas mieux que de porter la bonne parole dans les conférences pédagogiques, et, peu â peu, -la propagande se poursuivant sous l’inspiration d’un missionnaire comme M. Edouard Petit, le promoteur et l’inspecteur des œuvres post-scolaires, la pénétration officielle aura lieu.
Les notions acquises dès l’enfance sont indéracinables. On apprend la propreté d’une manière définitive. Les enfants à leur tour réagiront par l’exemple sur leur entourage. A mesure que les générations nouvelles se succédei'ont, l’hygiène infantile se répandra, sera le fond commun de toutes les mères.
Cet avenir riant est malheureusement éloigné. Nous sommes en plein âge de fer et
d’égoïsme; la bataille contre l’ignorance est à peine entamée.
Les mères contemporaines ne connaissent pas le premier mot de leur métier. Songeons à elles tout d’abord, tout en préparant un avenir meilleur par l’éducation scolaire. C’est aujourd’hui, et non demain, que ces élereuses ont besoin de conseils et de direction, car les maladies évitables n’attendent pas, et la gastro-entérite sévit aussi brutalement que par le 'passé.
L’école des mères, il n’y a pas à l’improviser, à la construire de toutes pièces, puisqu’elle existe partout où s’ouvre une crèche, un dispensaire, une consultation de nourrissons, partout où se fondent une Société protectrice de l’enfance, une Société d’allaitement, de charité maternelle, une œuvre d’assistance maternelle à domicile. Les femmes du monde ont, elles aussi, à agir et à se dévouer, enapportant avec un subside la parole réconfortante et le mot d’ordre sauveur. Ces interventions peuvent révêtir les modalité» les plus variées, prendre leur source aux sentiments les plus opposés, pourvu qu’elles aient pour unique objet de l5ùr sollicitude le sauvetage d’un petit être en danger, non moins menacé par l’ignorance que par la misère, et dont la
vie ne tient qu’à un fil. Un secours d’argent n’allant pas sans un conseil d’hygiène, l’assistance et l’enseignement se complétant l’une par l’autre, tel doit être l’objectif passionné de toutes les femmes en quête d’activité bienfaisante.
Les dames patroUnesses des sociétés protectrices et des crèches ont une initiative à prendre, un rôle à jouer. C’ôst à elles qu’il appartient de prendre modèle sur le comité de la Société protectrice de l’enfance de Reims dont le dis- » tingué D” Henrot a fait connaître l’excellente innovation. Le comité rémois envoie tous les jeudis les enfants les plus âgés des écoles primaires dans les crèches pour y apprendre les soins à donner aux jeunes enfants. Les dames de Reims ont intelligemment compris que les fillettes ainsi initiées devenaient ensuite dans leur famille des aides précieuses, en attendant,
• qu’elles profitent pour elles-mêmes et pour leur propre compte de l’expérience acquise.
Il y a donc une entente à créer entre les sociétés philanthrophiques d’une part et les œuvres scolaires et post-scolaires de l’autre. Ce qui a été fait avec succès à Reims peut réussir dans toutes les villes, dans toutes les. localités industrielles où la mortalité infantile atteint un taux élevé.'
Il est prouvé, il est établi par toutes les statistiques etnotanament par celles de MM. Balestre et Giletta de Saint-Joseph, que les agglomérations urbaines et ouvrières sont le plus décimées par toutes les maladies de la première enfance. C’est d'ans ces villes éprouvées, autour des manufactures et dps usines, dans les milieux les plus pauvres, que l’éducation pratique des jeunes filles, des mères de demain, est le plus nécessaire, le plus indispensable.
L’intérêt en jeu est si grande le bénéfice à recueillir de cet enseignement complémentaire féminin est tel, que d’ores et déjà les municipalités et les sociétés philanthropiques ont à organiser, sous une forme ou sous une autre, sur des modes variés, cette utile, cette patriotique éducation maternelle par l’école et par la crèche associées.