L’ABANDON SECRET
tout au moins dans l’immense généralité des cas. Il est sans doute des espèces où l’éducation morale d’un enfant assisté, confié à nne famille d’adoption irréprochable, vaut mieux pour lui que son maintien dans un milieu corrompu, sous l’autorité de parents indignes; sauf cette éventualité exceptionnelle, le foyer familial ne se remplace pas; la vraie mère n’a pas de suppléante.
En général, et sauf les natures dépravées, les mères qui n’ont pas une faute à cacher ne se résignent pas sans y être, contraintes à se séparer pour toujours de leurs enfants; elles ne s’y résolvent que sous fa pression de la misère, dans l’impuissance où elles sont d’assumer à elles seules une charge trop lourde, parce que le père légitime ou naturel, se dérobe et s’est enfui lâchement. Saris la détresse accidentelle qui les accable, le plus souvent par la faute de leur complice honteux, ces mères douloureuses n’auraient jamais été assaillies par la tentation de faillir à leur devoir maternel ; la fqneste pensée n’aurait pas pénétré dans leur cerveau fiévreux.
Il suffit donc, pour écarter un pareif des-sein, de leur donijer un appui matériel, un secours d’argent grâce auquel les inconvénients de la solitude et du délaissement soient
]e plus possible atténués. Ge n’est pas seulement le dénûment immédiat qui les excite à cette banqueroute de maternité, l’inquiétude du lendemain exaspère encore leur découragement.
LES SECOURS D’ALLAITEMENT
Les secours temporaires, les secours d’allaitement, administrativement dénommés secours pour prévenir les abandons, ont cette vertu de faciliter aux mères défaillantes par misère l’accomplissement de leur fonction maternelle et nourricière. Le principe en a été promulgué en 1793 par la Convention, où se firent jour, sous la plume de Maigiiet et de Barère, les vues les plus ingénieuses, les propositions les plus prévoyantes sur l’organisation et le développement de l’assistance préventive ; « C'est à prévenir le crime et non à le punii\ écrivait Maignet dans son rapport présenté au nom du comité des secours publics, que le législateur doit s’attacher; il faut prendre ce malheureux enfant jusque dans le sein de sa mère ; la société doit offrir à cette infortunée des soins et des secours tels que son état les sollicite. » Aucun
des points obscurs de ce difficile problème \ n’était laissé dans l’ombre, et les convention- J nels. mettant plus fidèlement que le maître en 5 pratique les théories de Jean-Jacques, avaient 1 aperçu du premier coup, avec une perspicacité admirable, la série de mesures convergentes et efficaces dont la réalisation pratique devait être, à plus d’un siècle de distance, le programme d’action des philanthropes les plus hardis.
M. de Gasparin,’ ministre de la Monarchie de Juillet, a le premier en 1837 repris et suivi la ■ tradition révolutionnaire ; il a le grand bon- , neur d’avoir restauré le secours aux fillesmères que des moralistes intransigeants s’obstinaient à dénoncer comme une prime â l'inconduite.
Le secours d’allaitement, distribué par une administration publique ou par une société particulière, fait coup double : il aide la jeune !
mère à vivre, il sauvegarde la santé de l’en- i
faut. Le conventionnel Maignet a dit justement î du secours temporaire à domicile qu’il était le plus moral et le plus consolant, le plus utile et ; le moins dispendieux. L’expérience a confirmé cejugement magistral.
, Quel merveilleux bouclier de la santé d’un nourrisson que l’allaitement maternel! L’en-
LES SECOURS D’ALLAITEMENT
quêle de 1860, qui portait, il est vrai, sur une année mauvaise au point de vue sanitaire, a révélé que, si les enfants des hospices avaient été décimés dans la proportion de S6,99 p. 100, la mortalité maximum des enfants secourus n’avait pas dépassé 29,36 p. 100. En s’en référant à des statistiques plus récentes, on constate, pour le département de la Seine, que la mortalité des enfants assistés placés en nourrice à la campagne dépasse déplus de 11 p. 100 celle des petits secourus, même de. ceux qui sont élevés dans les plus médiocres conditions de milieu.
Le profit d’argent, assurément secondaire, n’est pas moindre. A Paris, tandis que les frais d’entretien d’un enfant assisté s’élèvent à la somme de 3.300 francs (en chiffres ronds), Ja dépense pour l’enfant secouru atteint à peine 1.400 francs.
M. de Gasparin avait excellemment déclaré, dans son rapport au roi, qu’il convenait (( de payer à la mère les mois de nourrice qu’on paye actuellement à une nourrice étrangère. » Les Conseils généraux ne suivent qu’imparfaitement cette prescription ; ils n’allouent aux mères secourues que de faibles subsides. Le taux du secours, qui pour Paris varie de 20 à 40 francs, s’abaisse dans plusieurs départements
à 7, 6 et 5 francs. La durée de ce secours est le plus souvent trop courte. Ainsi réduite et abrégée, l’assistance maternelle ne porte pas tous ses fruits; au lieu d’être abandonnés à la naissance, les enfants le sont au troisième ou au qug.trième mois en raison de l’insuffisance, au treizième ou au quatorzième par suite de la cessation du secours.
Cette politique de demi-mesures des administrations départementales, si pen satisfaisante qu’elle soit, laisse encore loin derrière elle notre organisation de bienfaisance communale. La fille-mère, dont le sort est si triste et la condition si peu enviable, a l’avantage, au point de vue des secours publics, sur la femme mariée; elle est tant bien que mal aidée, secourue, pendant la première année tout au moins, parfois plus longtemps. La mèi’e légitime nécessiteuse est, en fait, sinon en droit, moins favorisée; elle peut à la rigueur, et par extension, bénéficier des secours temporaires destinés à prévenir ou à faire cesser l’abandon, tels qu’ils sont prévus par la loi du o mai 1869 sur les dépenses du service des enfants assistés. -Dans la pratique, et d’une manière à peu près constante, les ménages réguliers sont tributaires des bureaux de bienfaisance, et les services départementaux d’enfants secourus et
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assist(^s considèrent, que leur mission finit où l’officier de l’élat civil a passé.
C’est la commune qui a la charge des familles nombreuses, des enfants pauvres et malheureusement, dans l’immense majorité des cas, elle ne dispose pas d’un budget suffisant pour suffire à sa tâche ; secouru® par le hirreau de bienfaisance, la mère légitime nécessiteuse touche des miettes de secours; elle n’est pas soumise à un traitement de faveur, même dans les grandes villes qui, comme Paris, ne se désintéressent pas de l’assistance communale des enfants en bas âge.
A détresse égale, la mère légitime ne reçoit pas de la commune le secours alloué par le département à la fille-mère. Cette inégalité d’assistance, tout en reposant sur une idée exacte, celle du moindre danger d’abandon des enfants de ménages réguliers, froisse profondément le sentiment de justice distributive. Il est tout à fait pénible et choquant de rencontrer, sur le nrême palier d’une maison faubourienne, deux mères aussi malheureuses l’ime que l’autre, toutes deux réduites au dénûment le plus absolu. Pendant que l’une, lâchement trahie et délaissée, porte seule le poids de sa maternité, l’autre, mère de famille d’enfants en bas âge, a la charge d’un mari malade, et son
infortune ne le cède à nulle autre. La première, à Paris, sera bénéficiaire d’un secours d’allaitement de trente-cinq francs par mois; la seconde, en dépit des efforts tentés par le Conseil général de la Seine pour égaliser les taux de secours de même nature, devra se contenter le plus habituellement d’une aide mensuelle de sept ou huit francs.
Dans la plupart des communes rurales, sauf dans les départements qui ont commencé à porter leur sollicitude sur les enfants légitimes', la femme mariée, la femme délaissée par son mari, la femme divorcée ou séparée de corps, la mère d’une famille nombreuse, l’épouse-mère d’un mari infirme ou malade, ne sont assistées sous aucune forme ; tontes ces mères en détresse ne reçoivent aucune aide officielle ; leur cri de souffrance n’est pas écouté, leur' appel déchirant et désespéré n’est pas entendu.
Cette cohorte misérable de mères doublement délaissées n’échappe pas, tant s’en faut, aux suggestions d’abandon, lorsque la nrort n’a pas fait le vide dans ces humbles berceaux, si mal protégés contre les maladies évitables.
Après avoir lutté de toutes leurs forces, à bout de courage, ces pauvres femmes finissent par se résigner à l’atroce séparation; elles ne le font pas sans esprit de retour, et la remise à
LES SECOURS D’ALLAITEMENT
l’Assislance publique équivaut dans leur esprit à un'placement temporaire.
Les statistiques de l’hospice des Enfants- Assistés de la Seine, dont le rayonnement est si considérable, ne laissent aucun doute à cet égard. A mesure que le bureau secret d'admission a été plus connu, il a vu s’accroître sa jeune.et pitoyable clientèle et la multiplicité croissante des demandes de retrait des enfants par leurs parents accuse l’exiguïté des moyejis d’assistance préventive. On sait qu’aux termes de la loi, les parents défaillants peuvent être admis à reconnaître et à reprendre les enfants trouvés et les enfants abandonnés, à la charge pour 'eux, s’ils en ont les moyens, do rembourser toutes les dépenses faites par l’administration publique ou par les hospices. L’administration parisienne, dans son libéralisme traditionnel, accueille largement les demandes des familles; elle ne les repousse que pour des motifs sérieux, le manque absolu de ressources, l’inconduite dos parents, le refus formel des élèves de quitter leur placement, etc. Depuis 1888, le nombre des remises effectuées a augmenté régulièrement, sans discontinuité; il s’est élevé de 235 par an à 728, 688, 651, en 1897, 98, 99. Sur ces 728 enfants remis à leurs parents sur remboursement total ou paytiel ou 3. •
à titre gracieux, en 1897, 154 étaient abandonnés depuis moins d’un an, 175 depuis un an.
Il est donc certain que, pour ces 329 enfants, l’abandon temporaire n’aurait pas été consommé si les parents n’avaient pas traversé une crise de détresse absolue. Un secours à domicile efficace y eût remédié, ou bien l’admission de ces petits êtres dans une maison hospitalière, dans un abri momentané.
En consultant l’ège des enfants assistés au moment de leur admission, il est facile de voir que la proportion la plus forte est celle des enfants de huit à quinze jours. C’est la période, critique des abandons, celle qui nécessite le maximum d’efforts pour discerner la part de la misère dans çeS dépôts vivants, pour mettre en mouvement l’assistance préventive. Une analyse minutieuse met à nu les infirmités du corps social, les lacunes des services de secours et d’hospitalité, la pauvreté de nos moyens de défense contre la maladie^ les accidents, le chômage.
Dans le prolétariat actuel, masculin et féminin, la naissance d’un enfant est, hélas ! le plus souvent un désastre domestique et si la mutualité, les assurances, et à leur défaut l’assistance ne jouent pas immédiatement, la crise s’ag-' grave aux'dépens du nouveau-néj sur qui re-
LES SECOURS D'ALLAITEMENT 31
tombe avec une malfaisance imméritée tout le poids.de notre imprévoyance sociale.
La belle affaire d’ouvrir toutes grandes les portes d’un hospice, de restaurer le tour sous sa forme moderne et humaine ! Il y a plus et mieux à faire, soit pour accourir au secours de's mères clandestines, soit pour tendre la main aux mères misérables.
LES FUTURES MÈRES
Au doubla point de vue du secret à sauvegarder, de la misère à soulager, les mesures d’assistance et de protection, pour être pleinement efficaces, doivent précéder et non pas seulement suivre l’accouchement.
La nécessité du. mystère n’éclate pas brusquement à la naissance.de l’enfant naturel ou adultérin; elle se fait sentir, non moins terrible et non moins angoissante, avant ce dénouement.
Pendant les premières semaines, l’inquiétude, le remords, l’appréhension des conséquences de la faute déterminent un état moral qui va peu à peu jusqu’à l’affolement, dès que la grossesse devient apparente. Les .conseils funestes ont le champ libre dans cette période d’attente anxieuse; ils ne tardent pas à être suivis dans l’oinbre des officines louches, dans
LES FUTURES MÈRES
l’intérieur de ces ateliers d’avortement qu’a si puissamment décrits Émile Zola dans Fécondité.
C'est à cette heure d’anxiété folle que la maternité clandestine a le plus besoin de protection et d’aide. La jeune fille séduite ne sera sans doute pas embarrassée pour se déplacer; elle recherchera de préférence une grande ville dont le séjour lui procure une sécurité presque absolue. Mais où ira-t-elle, comment vivrat-elle, si elle est dénuée de ressources? Errante, misérable, de jour en jour plus épuisée, comment al(eindra-t-ellele dernier terme de son épreuve? Et si elle a pu végéter, la laissera-t-on livrée à la minute suprême aux suggestions du désespoir, au coup de folie de l’accoucbement solitaire? Les dangers d’infanticide succèdent aux risques d’avortement; la société prendra-t-elle son parti de ces accidents criminels sans rien faire, autrement que par la voie répressive, pour les éviter et les prévenir?
Si l’on considère, d’autre part, que, môme en dehors de l’obligation du secret, les filles séduites, les domestiques, les servantes de ferme, les ouvrières, les unes renvoyées de leur place, les autres sans travail à cause de leur çlat, domiciliées ou déracinées, vivent d’une existence misérable, l’obligation de venir en aide aux femmes enceintes n’est pas moins pressante.
La mère de demain, quelle qu’elle soit, a droit pour elle-même à une sollicitude attendrie; elle est faible, elle a été délaissée, elle souffre d’une faute dont le complice se dérobe. Comment n’être pas apitoyé au spectacle d’une telle souffrance? Mais, même au cas où le sort de la mère ne parviendrait pas à émouvoir les rigoristes, un autre intérêt solliciterait impérieusement leur pitié, celui des petits êtres innocents dont la misère maternelle compromet gravement la vitalité, si souvent atteinte à ses sources. Les hygiénistes et les accoucheurs ont dénoncé l’influence homicide de la misère physiologique sur la natalité; s’ils n’ont pas découvert la genèse de tous les accouchements prématurés, ils ont pu mettre en cause, dans un grand nombre de circonstances, l’affaiblissement dé la mère, occasionné par le dénùment, aggravé par l’angoisse.
L’assistance aux femmes enceintes,nécessitée par le secret ou par la miâère, est la tâche essentielle, préservatrice par excellence; elle revêt' des formes multiples, suivant la nature de l’infortune.
La plus simple de toutes ces formes est sans contredit celle du secours à domicile; elle est pourtant la moins répandue, la plus récente, la plus inédite même, comme si, de toutes les mi-
LES FÜTüRES MÈRES
sères, celle de la grossesse des pauvres femmes n’e'tait pas la plus touchante! Il ne suffit pas, suivant la pratique habituelle des bureaux de bienfaisance, de secourir les mères de demain au môme titre que des nécessiteux ordinaires, c’est-à-dire dans les conditions du droit commun. La femme enceinte n’a pas seulement droit, ainsi que l’a proclamé le conseil supérieur de l’Assistance jmblique, au secours médical, elle a besoin d’être secourue en argent, elle mérite d’être aidée et soutenue en raison dô son état, d’une manière spéciale et efficace. Le conseil municipal de Paris a eu l’honneur d’instituer le premier le secours de grossesse, dont l’utilité préventive ne saurait trop être mise en relief. En cas de délaissement par le mari ou par l’amant, cette aide opportune permet à la mère de famille de rester le plus tard possible au milieu de ses enfants ; si le mari ne gagne qu’un salaire insuffisant, le secours relève un peu le montant des ressources du ménage. Plus l’époque de la délivrance est proche et plus le secours acquiert de valeur et d’urgence.
Il va de soi que cette forme d’assistance n'exclut pas, tant s’en faut, le système des enquêtes. Le secours de grossesse ne doit être délivré qu’à bon escient, pour des causes dé-
finies, aux mères pauvres; plus il sera dislribué en connaissance de cause et plus la quo-| tité de l’allocation s’élèvera pour les cas inté-;i ressauts.
Le secours de grossesse n’est pas applicable ‘ à toutes les espèces; il est parfaitement compatible avec une enquête, et, loin d’être contradictoire avec l’institution des refuges, il en est au conti'aire le complément utile. Au lieu d’être délivré uniquement à Paris, il doit entrer dans la pratique de la bienfaisance communale de toute la France.
De môme que le bureau de bienfaisance et l’hospice ne s’excluent pas, mais sé complètent, le secours de grossesse et le refugeouvroir répondent à des besoins différents.
En raison mêmé du caractère de la maternité nécessiteuse et de son milieu, l’asile satisfait ii une nécessité plus forte. Les nouveaunés illégitimes sont le plus exposés, avant et après leur naissance; ils provoquent la crise de grossesse et d’accouchement la plus périlleuse. Les jeunes filles séduites ne peuvent pas, en général, être assistées à leur domicile : ou bien elles se voient dans l’obligation de dissimuler leur faute ou bien elles n’ont pas de logis. Les bonnes et les domestiques forment le principal contingent des mères irrégulières et délaissées ;
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elles perdent leur place, elles n’osent ou ne peuvent rentrer dans leur famille, et, si une porte hospitalière ne s’ouvre pas devant elles, le plus lamentable vagabondage est leur lot, pendant de longues et affreuses semaines, jusqu’au jour où l’hôpital lès accueillera dans un lit d’accouchement. En quel état elles y entraient à Paris, avant l’ouverture des refuges-ouvroirs pour femmes enceintes, les accoucheurs l’ont dit. Comment s’étonner, dans de telles conditions, de la fréquence des accouchements prématurés, de l’abondance des tares congénitales qui marquent d’avance et inexorablement le nouvel arrivant à la vie pour un bref destin? Le délabrement do la mère a eu son retentissement intérieur et la misère complète tôt ou tard son œuvre néfaste.
Une hospitalité ordinaire, dans des refuges de nuit, dans des abris de passage, ne convient pas à une situation aussi délicate. Les hôpitaux eux-mêmes, avec leurs dortoirs de femmes enceintes, sont le plus généralement destinés aux cas pathologiques. C’est un asile spécial, tout à fait distinct, qui s’impose pour recueillir pendant les derniers mois de leur grossesse les femmes enceintes dénuées de ressources et dépourvues de domicile, et les filles séduites qui veulent échapper à tout regard indiscret.
. Par la force même des choses, les grandes ' villes et surtout Paris sont le refuge préféré de . ces intéressantes vagabondes. Au moyen âge, J le vieil Hôtel-Dieu réservait un certain nombre de ses grands lits aux riialheureuses mères dans le dernier mois de la grossesse, et l’hôpital de % Sainte-Catherine leur donnait asile pendant I.
■ trois jours et trois nuits. Sous le règne de f Louis XIV, l’hôpital Sainte-Marthe, qui devint 1 plus tard la maison Scipion (la boulangerie I centrale des hôpitaux), eut. pendant un temps ; trop court cette affectation exclusive. ^
La Convention nationale, avec une merveil- : leuse divination, vota la résolution suivante sur s le rapport du clairvoyant représentant Maignet : - |
<< 11 sera'établi dans-chaque district une maison , 3 où la fille enceinte pourra se retirer pour y faire .Çj ses couches; elle pourra y entrer à telle époque de sa grossesse qu'elle voudra. » >|.j
11 a fallu près d’un siècle, malgré les plai- p doyers des D'® Dutouquet, Lagneau et Droui- fi neau, pour qu’un projet de prévoyante philanthropie reçût sa première application. Le Conscil municipal de Paris a eu cet honneur par ( son vote de principe du mois de mars 1890. .
Déjà la Société philanthropique, avec sa générosité habituelle, avait eu l’heureuse inspiration d’aménager un dortoir séparé de femmes en-
LES FUTURES MÈRES
ceintes dans son asile de nuit de la rue Saint- Jacques; le refuge-ouvroir municipal de la rue Fessart, l’hospitalité par le travail d’Auleuil, comptaient dans leur clientèle passagèpe un gros contingent de futures mères désemparées.
Pour remplir son office et donner toutes garanties, l’asile devait se spécialiser. Une femme de cœur, M”*® Béquet de Vienne, l’a compris après le conseil municipal, et, d’accord avec lui, avec l’aide du professeur Pinard, a fondé le premier asile privé, le refuge-ouvroir de l’avenue du Maine.
La ville de Paris a édifié et plus tard agrandi un important établissement, l’asile Michelet, le premier asile public pour femmes enceintes, construit par M. Bouvard sur les conseils du professeur Pierre Budin.
L’asile Michelet, que les étrangers visitent comme un type d’institution tout à fait remarquable, sert à deux fins, comme le refugeouvroir de la Société d’allaitement maternel : il reçoit à la fois les mères misérables et les mères clandestines. Dans les deux maisons, les réfugiées ont le droit de garder l’incognito ; leurs déclarations ne sont pas contrôlées. Aux termes de l’article 3 du règlement de l’asile Michelet, les femmes admises sont prévenues qu’elles ne sont pas obligées de fournir des
renseignements, et que toutefois l’administration prend note de ceux qu’.elles consentent à donner. Les pensionnaires mystérieuses sont inscrites sous un nom d’emprunt, celui de Marie Lambert ; elles sont d’ailleurs en minorité. 11 est vrai que la majeure partie de ces réfugiées est d’origine provinciale ou étrangère. Sur 10.055 hospitalisées, de 1893 au 1" janvier 1900, 1.572 sont nées à Paris, 7,816 dans [les départements, 647 provenaient de l’étranger.
Parmi ces réfugiées, 8.335 étaient célibatairesj 1.291 mariées, 367 veuves, 62 divorcées.
Au point de vue professionnel, le plus fort contingent est fourni par les domestiques (6.277) ; viennent ensuite les journalières (880),
. les couturières (754), les blanchisseuses (408).
Le refuge-ouvroir accorde à ses pensionnaires l’hospitalité la plus sûre, la plus reposante, jusqu’à leur transport dans un service d’accouchement ; elles sont l’objet d’une surveillance médicale et obstétricale dont elles ont trop souvent un pressant besoin ; elles ne sont astreintes à aucun travail manuel, en dehors de l’entretien des vêtements de l’asile et du nettoyage ; elles ont toute liberté de préparer leur layette, et ce travail modéré leur est faci-
LES FUTURES MÈRES
lité par les dons dé morceaux d’étoffes. Peu à peu, le calme renaît en elles, les menaces d’albuminurie disparaissent, leur santé morale et physique se rétablit. Ce n’est pas peu de chose de leur rendre ainsi la sécurité, la confiance et l’espoir.
Les hideuses pensées dont la misère et la solitude avaient été les mauvaises conseillères s’évanouissent. Affermie, réconfortée, la désespérée d’hier s’accoutume à l’idée de la charge redoutée ; elle ne prépare pas pièce à pièce une brassière, elle ne bâtit pas un bonnet, sans évoquer l’image de ce destinataire inconnu, de cet intrus innocent dont elle a envisagé criminellement la disparition, dont elle a médité et préparé l’abandon.
Et quelle n’est jias l’influence de ce séjoi.r paisible et réparateur sur le développement et la terminaison de la grossesse ! Les observa-* lions de M. le professeur Pinard sur la puériculture ont confirmé les prévisions théoriques. Non seulement les enfants sont sauvés de la mort par inanition qui les menaçait avant leur naissance, mais encore ils viennent au monde affranchis des tares auxquelles ils auraient été infailliblement condamnés, plus forts et plus résistants, avec les meilleures chances de survie et de santé.
42 DÉPOPULATION ET PUÉUIC.ULTURE
Ce tour malernel protège puissamment les nouveau-nés illégitimes, les pauvres comme les mystérieux, il les préserve de l’avortement, de la morli-natalité, de l’infanticide, de l’abandon môme. La jeune femme recueillie au refuge-ouvroir, pour peu que la directrice et les surveillantes y mettent du dévouement, envisage l’avenir avec un moindre effroi ; ejle sait que désormais elle no sera plus seule, que l’aide la plus généreuse lui sera ménagée pour L’élevage du nouvel arrivant.
L’asile pour femmes enceintes doit être à la fois un vestibule des maternités et un foyer réconfortant ; il n’est pas moins un patronage qu’un hospice.
Le refuge-ouvroir est en môme temps un' Sanatorium de grossesse, c’est-à-dire un outil de puériculture, et une station de relèvementet de^sauvetage moral.
MATERNITÉS SECRÈTES
Le salut de l’enfant est la règle maîtresse, la loi fondamentale de l’assistance préventive, de l’assistance maternelle. La distribution de secours de grossesse, l’hospitalité des refugesouvroirs ont un double but : assister la mère et protéger le futur petit être. La femme mariée et la fille-mère (puisqu’il faut employer ce mauvais vocable) participent aux mêmes secours, bénéficient du même régime.
Il va de soi néanmoins qu’en raison du plus grand risque couru par l’enfant naturel, la mère clandestine, sans être aucunement privilégiée, réclame un surcroît de vigilance et de protection. Le refugc-ouvroir, libéralement ouvert sans enquête, n’atteindrait pas complètement son but, s’il était sans lendemain; il doit avoir pour institution correspondante et complémentaire la maternité secrète.
Dès le xvi' siècle, le yieil Hôtel-Dieu de Paris a servi de refuge et de relraiie inviolable aux filles séduites. En plus d’une circonstance, au xviP siècle notamment, les administrateurs opposèrent la plus honorable résistance à tous ceux qui tentaient d’y découvrir un secret; ils 'ont délibérément voulu réserver à la salle des accouchées la sécurité d’un asile contre le déshonneur, suivant l’expression dn Bureau de r Hôtel-Dieu.
A la fin du xviii® siècle, un registre secret a existé à la Maternité. Toute nouvelle admise avait le choix entre le bureau public d’admission et le bureau secret. Cette innovation ne tarda pas malheureusement à tomber dans l’oubli ; elle ne survécut qu’en partie par la renonciation à toute enquête dans les cas de ce genre.
La garantie, pour être réelle, n’était qu’insuffisante. Le nom était inscrit sur le registre ordinaire des entrées ; le mot secret, insci’it en marge, était la seule barrière contre les indiscrétions. La fiche transmise à l’administration ne portait qn’un numéro d’ordre correspondant au nom inscrit à son rang sur le registre administratif.
Pour que le service d’accouchement inspire une absolue confiance aux femmes qui veulent
MATERNITÉS SECRÈTES
à tout prix passer inaperçues et ignorées, des précautions minutieuses doivent être prises.
Le registre noir de l’hôpital de la Charité de Lyon, exclusivement réservé aux filles-mères, n’assure qu’une sécurité relative ; il est confié à un employé, il risque d’être compulsé, d’être pour ainsi dire violé !
La seule procédure qui ne laisse place à aucun doute, à aucun soupçon, est celle des maternités payantes de Prague et de Vienne. Les pensionnaires, lorsqu’elles ne veulent pas se faire connaître, déposent à leur entrée une enveloppe cachetée qui leur est remise intacte à leur sortie ; l’enveloppe n’est ouverte qu’en cas de décès.
Cette pratique administrative a été introduite récemment à la Maternité de Paris, à Rouen et au Havre. Le registre d’entrée ne contient qu’un numéro ; le pli cacheté seul renferme les déclarations d’état civil.
Sans ces conditions rigoureuses, le secret de l’accouchement n’est pas absolu ; il exige même, surtout dans les maternités départementales, l’existence de chambres d’isolement où la claustration soit aussi Complète que possible.
Il s’en faut de beaucoup que ces facilités d’accouchement mystérieux ~ indispensables
pour abolir la suggestion criminelle d’infanticide — soient réalisées dans les établissements hospitaliers de France. La recherche du domicile de secours, très légitime dans le fonctionnement normal des services d’assistance médicale, est en contradiction choquante et en opposition manifeste avec l’hospitalité secrète, voire même discrète.
Les hôpitaux refusent d’admettre dans leurs services d’accouchement une inconnue; ils exigent impérativément le nom, les pièces d’identité, afin de pouvoir vérifier si la malade a droit au secours, ou si une autre commune n’est pas responsable de la dépense. 11 en est même qui vont plus loin et qui ferment impitoyablement leurs portes aux filles-mères.
Les malheureuses n’ont d’autre refuge que les grandes villes, qui reçoivent ainsi, aux dépens des campagnes, un trop-plein de population et de nouveau-nés illégitimes. La situation de celles qui ne peuvent se déplacer est critique et épouvantable.
L’assistance obstétricale, soit à domicile par les soins d’une sage-femme, soit dans un service hospilalier, résulte de la loi sur l’assistance médicale gratuite. Les femmes en couches sont assimilées à des mala’des; leur droit d'admission à titre gratuit n’est pas douteux;
MATERNITÉS SECRÈTES
seulement la commune, le département ou l’État peuvent toujours cxei’cer leur recours, s’il y a lieu, soit les uns contre les autres, soit contre toutes personnes, sociétés ou corporations tenues à l’assistance médicale envers la malade, notamment contre certains membres de la famille de l’assistée. La recherche du domicile de secours apparaît de nouveau, comme pour les nouveau-nés, avec ses in-, convénients habituels.
Pour que l'accouchement secret soit une réalité, il faut que l’État, de compte à demi avec les départements, prenne à sa charge toutes les dépenses d’hospitalisation des accouchées clandestines. Les administrations hospitalières ne mettront plus dès lors obstacle à l’admission des mères irrégulières, elles n’auront aucun intérêt à s’opposer à l’anonymat des parturientes obligées de taire leur nom. Le moyen pratique consiste à conférer le domicile de secours national aux mères clandestines ainsi qu’aux enfants nés de père et mère non dénommés ou déposés sans bulletin de naissance.
L’assistance maternelle est tout entière à créer sur le territoire de la République; insufsante et défectueuse où elle existe, elle fait à peu près totalement défaut dans l’immense
48 DÉPOPULATION ET PüÉniCÜLTURE .
majorité des communes. Beaucoup de maternités de province ne sont eneore, suivant la description qu’en a faite M. le D" Napias, que de tristes gésines, où existe la fièvre puerpérale, -OÙ sévit l’ophtalmie purulente des nouveau-nés.
Le Conseil supérieur de l’assistance publique de France a judicieusement voté ce principe, sur l’initiative et le rapport de M. le D" Drouineau, que chaque département soit tenu de pourvoir à l’hospitalisation des femmes enceintes dénuées de ressources, soit dans les maternités hospitalières, soit dans les asilesouvroirs, soit dans les Maternités secrètes.
L’asile-ouyroir et la Maternité secrète se complètent; l'un ne va pas sans l’autre. Chaque région doit être pourvue de ces deux organismes indispensables; leur place est à coup sûr à la ville, dans les conditions les plus propices d’ambiance et de milieu.
Il faut qu’à l’asile-ouvroir et à la Maternité secrète les postulantes aient uniquement à justifier de leur état, sans enquête et sans interrogatoire d’aucune sorte, avec la seule obligation de remettre à l’entrée un pli cacheté qu’elles reprendront à leur sortie de l’établissement.
C’est ainsi seulement, par cette intervention
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opportune, que les crimes contre l’enfance seront évités, des existences fragiles préservées, les risques d’abandon amoindris.
Après la délivrance, le bureau secret reste toujours à la disposition des mères qui sont dans l’impossibilité de conserver léur enfant. Au lieu d’être tardif, le tour complet, trilogiq-ue, se déroule en trois étapes : le refuge-.ouvroir, la maternité secrète, le bureau secret d’admission. Aucune solution do continuité : l’assistance préventive et préservatrice des nouveaunés en danger ne se ralentit pas; elle a toute son ampleur et toute son efficacité.
Et, dès le refuge-ouvroir, l’action préventive d’abandon s’exerce pour s’étendre au delà de la convalescence, jusqu’à la fin de la période de l’élevage des nourrissons; elle ne doit pas s’interrompre un seul jour, variable, changeante, mais toujours efficace, pour atteindre sûrement son but de préservation immédiate et de protection à longue portée
ASSISTANCE MATERNELLE A DOMICILE
En dehors des cas de désespérance et de| clandestinité, la crise maternelle éclate dansV' les trois quarts des familles laborieuses, commef ; un désastre domestique. Pour les ménages les ^ plus favorisés, la venue d’un enfant absorbe :• les économies si péniblenqent amassées ; pour ; le plus grand nombre qui ont tant de mal ’ à équilibrer leur budget, à joindre les deux J bouts, comme on dit familièrement, cet évé- ; nement heureux est le signal d’un pénible ma- ; laise, qui trop fréquemment s’aggrave et confine à la détresse.
Parmi les accidents qui trop souvent em- .
pirent le sort des iravailleurs à faible salaire et ^ à charges multiples, celui d’une naissance est un des plus graves. Lorsque le régime des ; assurances, prendra tout son développement, les risques de natalité et de surproduction
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familiale seront pi’évus et compenses, et l’assurance maternelle, largement comprise et pratiquée, embrassera la plus longue période possible, du cinquième ou sixième mois de la grossesse à la troisième année de l’enfant.
A défaut de cette organisation rationnelle, les secours publics s’imposent; la charité privée, si abondante qu’elle, soit, est manifestement impuissante. L’initiative des femmes et des citoyens, qui a trouvé en Angleterre et aux Etats-Unis un si mei'veilleux emploi, n’en sera pas stérilisée pour autant; elle a mille occasions pour une de se manifester, soit aux lieu et place de l’Etat (envisagé dans ses différentes modalités politiques et administratives), soit comme adjuvant de la puissance publique. Des sociétés particulières, de grandes associations seraient qualifiées, en plus d’une occurrence, pour recevoir une sorte de délégation qui leur permette d’intervenir avec plus d’autorité, à l’instar des sociétés anglaises et américaines de protection des enfants maltraités.
Bref, par n’importe quelle procédure, la collectivité est tutrice des enfants en germé; elle doit veiller sur eux avant leur naissance, faciliter leur venue par l’aide offerte aux mères nécessiteuses. Le secours de grossesse, tel que le conseil municipal de Paris a été le premier
52 DÉPOl'ULATION ET PUÉRICULTURE
à l'insUluer, donne le moyen de secourir à domicile, dans la période la plus critique de leur vie, les J'emmes du peuple, ouvrières, femmes d’ouvriers et d’employés; il leur permet de prendre en temps utile le repos nécessaire; il leur assure la possibilité de se soutenir par une alimentation suffisante, il les préserve de privations et aussi de soucis dont le contre-coup risquerait d’être, à proprement parler, liomi-eide.
A défaut de l’allocation en argent, qui n’est pas encore entrée dans les habitudes de la bienfaisance publique et qui serait l’indemnilé d’attente de l’assurance maternelle, la loi française de 1893 sur l’assistance médicale gratuite a mis la femme enceinte dépourvue de ressources au rang.des malades nécessiteux. Cette assimilation de principe a besoin, pour porter tous ses fruits, d’être fécondée. La plupart des maternités de province sont loin de mériter la confiance des accoucheurs, à bon droit difficiles et exigeants depuis qu’ils ont vaincu, grâce à Semmelweis, à Pasteur et â Tarnier, la fièvre puerpérale, cette séculaire ennemie des jeunes mères.
D’ailleurs, l’hospitalisation ne doit être qu’un moyen exceptionnel. 11,est temps d’instituer partout, dans les plus humbles bourgades
ASSrSTANCK MATEIINJÎLLE A DOMICILE S3 . = comme dans les cités populeuses, une assis- ' ^ tance à domicile qui fasse rayonner et pénétrer partout les enseignements de la science, avant, 'j; pendant et après l'accoiicliement.
De jeunes médecins, élevés dans les idées ' modernes, à l’ccolc des Budin et des Pinard, ' viennent de prendre l’initiative à la fois la plus hardie et la plus raisonnable. M. le D'' Pecker a fondé le premier, à Maule, dans , ' le département de Seine-et-Oise, l’assistance scientifique à domicile; à cet effet, il a constitué l’Association des dames mauloises avec un programme très simple, celui de secourir matériellement les femmes enceintes dans le dernier mois de la grossesse, ainsi que pendant le premier mois après l’accouchement. « Du- x rant tout ce temps, a exposé le fondateur dans un mémoire lu à l’Académie de médecine, elle (la femme enceinte) est familiarisée par des gardes de bonne volonté, préposées à cet effet et recrutées dans la société même (femmes de médecins, de pharmaciens, de notaires, de percepteurs, de commerçants, de cultivateurs, etc.) avec les notions élémentaires de l’hygiène, de la grossesse et de l'enfance. Ces membres, gardes actifs de notre Association, et que l’on pourra, à juste titre, appeler les sœurs de la malernilé^ afin de pouvoir s’ac-
DÉPOPULATION ET PUÉRIGULTJRE
quitter avec dignité de leur mission, suivent avec empressement les leçons que nous leur faisons au siège de l’Association ».
Ces sœurs laïques de la maternité ont pour mandat de faire l’éducation hygiénique des futures mères et de les préparer àremplir intégralement leur auguste fonction en allaitant elles-mêmes leur nouveau-né. Pendant Taccouchement, elles servent d’aides bénévoles ; au cours de la convalescence, elles prodiguent les conseils et les services, apportant layette, prêtant linge, délivrant au besoin des secours d’argentr
L’Association possède à la mairie, grâce à l’intelligente coopération de la municipalité, une armoire dans laquelle est renfermé le matériel de maternité (le linge, les layettes, les antiseptiques). M. le professeur Pinard a très ingénieusement comparé la création de cette armoire communale pour renfermer le sac maternel à l’existence des petits bâtiments qui, dans chaque commune, logent la pompe à incendie. Le rapprochement n’a rien de forcé; il évoque une idée juste, un devoir non pas équivalent, mais supérieur, de vigilance et d’intervention collective.
Cet exemple a- été suivi. M. le D' Charles Bei’narbeig a créé dans le même esprit la
ASSISTANCE MATERNELLE A DO.MICILE 35 Société maternelle du Havre, en limitant provisoirement son objet aux femmes ayant au moins trois enfants; la restriction ne peut être évidemment que passagère, car le premier accouchement, au point de vue de l’éducation sanitaire et de l’apprentissage de la maternité, est sans contredit le plus important à surveiller. La Société maternelle du Havre, dans ces limites, assiste les femmes pauvres en couches, à partir de leur troisième enfant, en leur procurant des aliments réconfortants, Icnf prêtant du linge, le matériel indispensable à l’accouchement et aux soins consécutifs, en leur fournissant une garde pour les soigner et s’occuper du ménage, jusqu’à ce que l’accouchée soit en état de le faire. M. le D' Bernarbeig a défini lui-même le but qu’il se propose d’atteindre ; « En mettant la femme, accouchant chez elle, dans des conditions de soins plus confortables, en tendant à la rendre plus apte à mieux supporter cette épreuve, on réalise, à la fois un problème social et médical; on procure à la femme toutes les ressources d’une hygiène sévère, en même temps qu'on ne crée pas cette ■ séparation pénible entre la femme et sa famille, qui souvent, bien que temporaire, est une source féconde de soucis, d’anxiétés, quelquefois môme de désorganisation dans toute fa-
mille indigente aux prises avec la misère ».
C’est en effet une des préoccupations les plus hautes de la bienfaisance publique de ne pas rompre, môme pour un temps très court, les liens de la famille. Les moralistes savent / que l’absence momentanée de la mère a trop i||| souvent des conséquences détestables : le vaga-^H bondage des enfants, la rentrée du mari au caba-,^B ret, à l’assommoir. L’alcoolisme est trop sou-s^B vent le produit des ménages dissociés.
En Allemagne, fonctionne dans le même..^B esprit et sur un type un peu différent, VOEuvi'^^ des soins de la maison; M. le D' MuensterbergfH a communiqué au Congrès d’assistance de * 1900 les renseignements les plus circonstanciés! sur ce genre d’association ; que la femme ' '■% nécessiteuse accouche à l’hôpital ou à domicile, 3 cet ingénieux patronage intervient. Une garde envoyée par la Société remplace la mère hos- i pitalisée dans les soins du ménage ; elle est 1 une véritable suppléante domestique et mater- ^ nelle, s’occupant de la cuisine, surveillant les d enfants, mettant partout de. l’ordre et de la -i propreté.
Lorsque la femme accouche à domicile, la garde la soigne et s’occupe en même temps des ' enfants et du ménage,
A cet effet, la ville de Berlin, qui a suivi
ASSISTANCE MATERNELLE A DOMICILE
l’exemple initial de Francfort-sur-Mein, est divisée en un certain nombre de circonscriptions. Les dames patronnesses, collaboratrices bénévoles, sont réparties par circonscription; elles sont assistées de gardes salariées, moitié servantes et moitié infirmières, dont la rétribution journalière est de 1 fr. SO à 2 francs.
Par suite d’un accord très intelligent, l’Assistance publique rembourse à l’œuvre privée ses dépenses, toutes les fois que la mère ainsi secourue est à sa charge.
Le système allemand peut être proposé pour modèle, car il s’adapte aux deux éventualités : à l’accouchement hospitalier, à l’accouchement à domicile.
Il est bien certain qu’en principe, et dans la plus large mesure possible, ce dernier mode" de délivrance est préférable à tous les points de vue. Mais ce serait une utopie dangereuse que d’ériger en dogme l’assistance maternelle à domicile, dans certaines conditions d’insalubrité et d’encombrement des logements urbains. Il est des circonstances nombreuses où la maternité hospitalière s’impose dans le double intérêt de la mère et de l’enfant. -
Aussi une œuvre à deux fins, comme celle de Francfort-sur-Mein et de Berlin, est-elle mieux en harmonie avec les nécessités de la vie indus-
trielle ct faubourienne; elle se rapproche un pou de ce Patronage des hôpitaux que nous avons essayé de créer à Paris et qui doit assurer aux malades internes la sécurité de leur foyer pendant leur absence. L’Œuvre des soins du ménage n’aurait pas moins sa raison d'être en cas d’éloignement de la mère de .1 famille pour cause dé maladie. j
5ans doute, les œuvres de cette nature sont ■ d’essence privée ; elles supporteraient mal'une .■'i sorte d’.embrigadement administratif; elles ne ] se rattachent pas moins, comme une institution t complémentaire, au service public d’assistance maternellé à l’hôpital ou à domicile.
La loi française du IS juillet 1893 sur l’as- > sistance médicale gratuite à l’extrême rigueur ' ‘se suffit à elle-même; elle assure le secours obstétrical et pharmaceutique, mais, si l’accouchement a lien à domicile, il n’est pas indifférent que la sage-femme soit doublée d’une garde permanente. L’initiative privée, comme à Maule, au Havre, à Saint-Rambert (Rhône), à l’Isle-Adara, est seule capable , de ■ donner son plein fonctionnement à la loi de 1893, en facilitant les accouchements à domi- ; cile par un supplément d’assistance et par un patronage à double objectif, dans un intérêt d’hygiène, pour un profit moral.
ASSISTANCE MATEHNELLE A DOMICILE 09
Ce ne sont point en France les sociétés qui manquent : sociétés de charité maternelle, sociétés protectrices de l’enfance, Société de propagation de l’allaitement maternel, d'autres encore, en grand nombre, agissent de leur mieux ; elles pourraient utilement étendre leurs opérations. Pourquoi, suivant le vœu des D'* Peclcer et Bertliod, ne se foiiderait-il pas, en France, sur le modèle des grandes associations de secours aux blessés dont le rôle serait vivifié en temps de paix par une telle extension, une puissante et vaste association de femmes françaises; et, suivant notre rôve, une société nationale de protection des jeunes mères et des enfants en bas âge ? Hélas ! il y a tant de préjugés à dompter, de résistances à vaincre, et une si grande incertitude sur la mobilisation de ces dévouements volontaires, que peut-être sera-t-on contraint de mettre dans les mains de l’Etat cette prérogative redoutable et délicate.
Que ce soit par l’Etat ou par l’association libre, cette organisation complémentaire de la loi d’assistance médicale gratuite est indispensable pour enrayer la dépopulation, pour porter la puériculture à son maximum de rendenlent, pour réveiller et discipliner partout l’éducation maternelle nulle part -ébauchée.
Tout un problème d’éducation féminine se lie à cette sauvegarde avant et après la naissance des existences fragiles contre qui sont coalisées la misère et l’ignorance.
Plus les moyens d’action seront variés, plus l’outillage complexe et riche, et plus la récolte sera abondante. Et quelle récolte, luxm riante et incomparable, celle des plus beaus fruits de la planète et de l’univers ! Quel intérêt l’emporte sur celui-là, et quel devoir plus
LE TRAVAIL DES MÈRES
Cet intérêt et ce devoir se confondent; ils consistent à préparer la naissance d’un enfant vivant, sain, offrant les plus grandes chances de longue vie.
Peut-on dire que, dans la généralité des cas, pour la majorité des mères, cet-.intérèt et ce devoir reçoivent une satisfaction suffisante ?
A défauL'des parents, dont trop souvent la bonne volonté est impuissante, la collectivité, qui a tout à gagner et rien à perdre, fait-elle le nécessaire et le possible pour recevoir dans le meilleur état de santé les germes de vie et les éléments de force que l’amour sème à pleines mains, avec une prodigalité trop souvent aventureuse et parfois aveugle? Qui Poserait soutenir dans l’état de nos mœurs et de nos luis anarchiques à l’égard du plus grand
devoir qui existe, celui de la conservation et' de la génération de l’espèce?
C’est l’anarchie soniale au plus haut chef. Au lieu de mettre tous ses soins à recueillir précieusement, pour accroître le plus précieux des capitaux, toutes ces alluvions humaines si délicates et si fragiles, notre civilisation orgueilleuse va jusqu’à contrarier la nature. A l’auhe ' de la révolution de la machine, Michelet jeta le " ci'i d’angoisse ,eh voyant la femme prise dans l’engrenage industriel, depuis l’adolescence jusqu’à rextrôme vieillesse. Il ne servirait de i rien de répéter aujourd’hui les imprécations célèbres de Michelet : « L’ouvrière ! mot impie, sordide, qu’aucune langue n’eut jamais, .qu’aucun temps n’eut jainais avant cet âgé de fer, et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès !, » Le sacrifice est consommé, le rôle industriel de la femme s’est • amplifié, le phénomène économique se développé a,vec une brutalité inexorable. Y aura-t-il quelque jour, par la distribution à domicile des forces et des énergies électriques, un renouveau d’ateliers de famille, de travail isolé, et domestique?
Peut-être. Ce jour n’est pas venu ; la manufacture et l’usinfi ne cessent de grandir, les grands magasins de s’étendre. Souhaitons, sans illusions, que la vie dé famille ait son retour Iriom-
LE TRAVAIL DES' MÈRES
pliai jusque dans les profondeurs du monde ouvrier et prolétaire.
Nous sommes sur le domaine du relatif et ne devons envisager que les solutions possibles. Quel que puisse être notre sentiment philosophique sur le divorce de travail du père et de la mère, force npus est de nous incliner, sauf à réduire le mal dans la mesure où il est compressible.
La réglementation du. travail des femmes et des enfants n’est pas faite d'un autre esprit; elle n’accepte le fait accompli que sous des réserves et des conditions formelles. La réglementation française comporte pour les femmes ouvrières la journée maximum de onze heures, progressivement réduite à dix heures et demie et à dix heures dans une période de quatre ans, l’interdiction du travail de nuit, l’obligation du repos hebdomadaire ; elle est visiblement défeclueûse, puisqu’elle est muette en tout ce qui touche la maternité.
Le repos obligatoire après l’accouchement, pendant quatre ,ou six semaines, est inscrit dans les législations anglaise, austro-hongroise, allemande, suisse, norvégienne, hollandaise, belge, portugaise ; il a été solennellement proclamé nécessaire par la conférence de Berlin, et néanmoins, quelques na-
lions, parmi lesquelles, hélas! la République française, n’ont encore pris aucune mesure législative pour imposer cette règle essentielle d’hygiène ouvrière.
Un gouvernement, celui de la République' fédérale suisse, a le premier judicieusement compris que celte sollicitude pour la maternité ouvrière ne devait pas exclusivement suivre les couches, et, dans la loi prohibitive du surmenage maternel, il .a fait une , part à la période terminale de la grossesse en édictant, d’une manière implicite, un repos préalable^ de deux semaines.
Dans une moindre mesure, le Conseil fédéral allemand est autorisé, le cas échéant, à interdire par ordonnancé le travail féminin s’il est nuisible.
Toutes les circonstances défavorables au milieu desquelles se déroule la grossesse ont un retentissement profond. L’excès de travail, l’alimentation insuffisante, les souffrances physiques et morales, avancent et compromettent la délivrance', marquent d’une empreinte ineffaçable des générations nombreuses.
On touche ici, cela n’est pas douteux, au vif de la question sociale. La misère physiologique agit comme un dissolvant, à la manière d’un corrosif, et le mauvais terrain, si la semence
LE TRAVAIL DES MÈRES
est elle-môme médiocre, ne peut produire que des graines chétives.
Dans une thèse de la Faculté de Lille, animée d’un esprit généreux, M“' le D" D. Bernson a rassemblé les faits et invoqué les témoignages qui mettent en pleine lumière l’intluence du travail industriel sur l’avortement et la morti-natalité, ainsi que sur l’accouchement prématuré. Tantôt le surmenage, aggravé de l’alimentation insuffisante dont Tarnier et Budin ont signalé le rôle meurtrier, tantôt l'action de différentes toxines (le plomb, le mercure, le phosphore, le tabac, l’arsenic,'etc.), ont la responsabilité d’un infanticide avant la lettre.
le D" Sarraute-Lourié a d’ailleurs rappelé, traitant de l’influence du repos sur la durée de la gestation, que cette vue était familière aux bons auteurs; Mauriceau, dès 1740, conseillait le repos pendant les deux derniers mois de la grossesse. Marc demandait l’inspection et la surveillance médicales des femmes ouvrières enceintes. Paul Dubois a constaté, à son tour, par des observations précises, l’influence pernicieuse du travail sur la grossesse. Tarnier et Budin ont accusé de méfaits innombrables une hygiène très défectueuse, un travail excessif.
Comment, avec une telle unanimité doctri-
nale, la cause des mères ouvrières n’est-elle pas gagnée depuis longtemps? On pourrait s’en étonner à bon droit, même si la contreépreuve n’avait pas été faite en ces dernières années.
M, le professeur Pinard a eu le premier l'excellente idée de comparer les enfants des femmes venant accoucher directement dans son service de la clinique Baudelocque, c’est-àdire ayant pour la plupart continué à travailler pendant toute la durée de' leur grossesse, avec les enfants des femmes reposées et soignées, soit aux refuges, soit au dortoir de riiôpital ; il a tout à la fois comparé, pour les deux catégories, la durée de la grossesse et le poids de l’enfant. Ce parallèle a victorieusement démontré l’influence du repos sur la durée de la grossesse et sur le poids de l’enfant.-
Dans une communication à la Société de médecine publique e t d’hygiène professionnelle, M. le professeur Pinard, s’appuyant sur les observations de son élève M. le D” Françoisr Charles Bachimont, a démontré qu’ùne/emme enceinte surmenée est exposée à accoucher avant terme.
Les observations de M, le D'' Bachimont, qui portent sur 4-.4SS cas de la clinique Baudelocque et de la Maternité de Tourcoing, sont
LE TRAVAIL DËS MÈRES
exlfêmement probantes et suggestives. Des tableaux récapitulatifs de l’auteur résulte que la station debout, pour les futures mères, les place dans une situation plus défavorable avec un retentissement pour ainsi dire inéluctable sur la vitalité du nouveau-nér Les femmes qui travaillent assises ont un avantage marqué sur leurs compagnes qui ont travaillé debout; les unes et les autres se trouvent, en outre, distancées par les mères reposées. M. le Bacbimont établit par des chiffres que le poids de l’enfant dont la mère s’est reposée deux à trois mois est supérieur d'au moins 300 grammes à celui d’une femme qui a travaillé debout jusqu’à l’accouchement. Une telle constatation est du plus haut prix : « Au point de vue de l'humanité, au point de vue de l’augmentation de la population, au point de vue de l’évolution française, il est nécessaire, il est urgent que les pouvoirs publics interviennent pour protéger la femme enceinte dans les trois derniers mois de la grossesse. »
le D' Sarraute-Lourié a, de son côté, institué un parallèle entre l.oSO femmes nouvellement accouchées à l’hôpital Lariboisière sans repos préalable et 1.5S0 femmes recueillies à l’asile Michelet et soignées par le D" Bonnaire; la comparaison n’a pas été moins dé-
monstrative.'Les mères reposées ont un avan tage sur les autres de vingt jours et plus au point de vue de la durée de la gestation; la balance aurait, sans nul doute, si elle avait été employée, fourni un témoignage non moins décisif au point de vue du poids respectif de ces deux groupes d’enfants.
M. le D'Lelourneur a comparativement étudié l’influence des professions sur le poids moyen des enfants dont les mères se sont reposées^ pendant la grossesse et l’influence du repos sur le poids moyen des enfants, dans les profes sions fatigantes et non fatigantes, avec ou sans repos. La différence résultant de la nature des professions fatigantes ou non fatigantes, d’un côté des ouvrières et des filles de ferme, de l’autre des demoiselles de magasin et des mo distes, est à peine sensible; les enfants de , ces dernières ont une légère supériorité de §0 grammes sur ceux de la première catégorie Il est d’ailleurs malaisé de faire un classement irréprochable ; la profession la moins fatigante celle de demoiselle de magasin, par exemple est peu propice, par la station debout, à la maternité. M. le D' Letourneur n’en soulign pas moins le fait que les massives cuisinières sont plus robustes en général que les frêles modistes et qu’elles devraient avoir, à pro-
LE TRAVAIL DES MÈRES
fession égale, des enfants mieux constitués.
L'inégalité des professions n’a toutefois qu’une action médiocre ; au contraire, dans toutes les professions fatigantes ou non fatigantes, sédentaires ou pénibles, l’influence du repos est prédominante. D’après les statistiques de M. le D'' Letourneur, la femme qui s’est reposée donne naissance à , un enfant d’un poids moyen de 3.320 grammes; celle qui a travaillé jusqu’à la délivrance accouche d’un enfant dont le poids moyen est de 3.080 grammes si la mère se fatigue et de 3.130 si la mère ne se ■fatigue pas.
Cette supériorité de 300 grammes (d’après M. Pinard), de 341 grammes (pour M. Bachimont), de 220 grammes (pour’M. Letourneur), est loin de constituer un avantage médiocre; elle confère immédiatement au bénéficiaire une véritable réserve de santé, une sorte de plusvalue de vitalité et de survie dont les médecins connaissent par expérience tout lé prix.
M. Bachimont a justement remarqué que le résultat serait encore meilleur, si des femmes vigoureuses n’attendaient pas pour se reposer l’affaiblissement de leurs forces, et si, d’emblée, elles interrompaient leur travail en temps opportun.
Ainsi se trouve justifiée, d’une manière écla-
tante, l’initiative du conseil municipal de Paris, qui, dans sa séance du 24 mars 1890, décidait en principe, sur notre proposition, la construction d’un asile public pour femmes enceintes et favorisait, quelques mois plus tard, la généreuse fondation, par M™' Béquet de Vienne, du refuge-ouvroir de l’avenue du Maine, placé sous la direction médicale de M. le professeur Pinard. Combien d’accidents évités et aussi quel profit considérable au point de vue préventif d’abandon, au point de vue de la naissance à terme et de la conservation de tant d’êtres débiles que la misère- et le délaissement exposaient à des risques variés, à des dangers certains !
Et ces femmes tant exposées, ces mères sur qui s’appesantissent les difficultés et les misères, cé sont elles qui remplissent le mieux leur devoir envers la patrie. M. le D' Cury l'a rappelé opportunément, statistiques en mains, afin de mieux démontrer l’intérêt social, national même, qui s’attache à la protection et à l’assistance des femmes enceintes du peuple, des futures mères ouvrières.
Le Congrès de la condition et des droits des femmes de 1900, en se prononçant avec beaucoup de sagesse pour le terme le plus réduit de repos légal, s’est rallié au principe de la caisse
LE TRAVAIL DES MÈRES
de maternité, tel qu’il avait été proposé à la Chambre par MM. Émile Brousse et Dron, Lafargue, Ferroul et lourde. D’après ces projets mort-nés, les indemnités de convalescence maternelle devaient être fournies par une caisse de maternité établie dans chaque arrondissement et alimentée moitié par l’État, moitié par les départements, dans un système et dans l’autre, par un impôt spécial sur les industriels et les commerçants.
D’après le vœu du Congrès féminin dont M”® le docteur Edwards-Pilliet a été rappor- ' teur, celte caisse maternelle serait constituée par divers revenus à déterminer, et notamment, par ceux que pourraient produire les bureaux de tabac directement exploités par l’État.
Une proposition plus modeste et peut-être d’une réalisation plus facile a été soumise au Sénat ; elle tend à rattacher les caisses de convalescence maternelle au fonctionnement de la loi sur l’assistance médicale gratuite. Évidemment, cette solution, peu glorieuse, ne satisfait pas pleinement l’esprit; elle ne dégage pas le caractère social de la haute paie de maternité que la nation devrait être tenue de verser aux mères fécondes.
En ces matières, et lorsqu’il s’agit de venir en aide à des, êtres en détresse, les intransi-
geances ou même les préférences doctrinales ne* sont pas à leur place. fl
La loi du 11) juillet 1893 ajustement assimiléfl la femme en couches à une malade. La femmefl du peuple, qui fait appel à un secours obstétri-;* cal, n’éprouve aucune souffrance d’amour-fl propre; elle ne sera pas humiliée de l'ecevoiri;' de la commune ou de l’État une indemnité sousî . forme de secours, pas plus que l’ouvrier sans travail des villes et des centres industriels ne| rougit de toucher un secours de chômage.
C’est aux fonctionnaires, aux magistrats]^ municipaux, à tous ceux qui participent à la j'ï direction de la bienfaisance publique, à me- j nager de légitimes susceptibilités et à voiler ^ le plus possible tout ce qui pourrait évoquer ^ l’idée d’aumône et susciter un sentiment de i déchéance.
A la lumière des Droits de l’homme, les secours publics sont une dette sacrée. La col- j lectivité paie doublement-sa dette lorsqu'elle prévient la misère, et lorsqu’elle fait un pla- ; cernent productif en facilitant la naissance . J d’un enfant.
LE REPOS OBLIGATOIRE
Il n’y a pas le moindre doute à concevoir sur l’importance et la valeur de ces mesures préventives, de cette intervention de la loi, lorsqu’on jette les regards sur la statistique extraordinairement suggestive du D’’ Pinard. Cette étude porte sur le poids comparatif de tous les enfants nés à la Maternité depuis 1822 jusqu’en 1899 et de tous les enfants nés à la clinique Baudelocque. ^Sur ces 188.204 petits sujets, 72.626 pesaient moins de 3.000 grammes et 29.071 étaient des prématurés d’un poids inférieur à 2.500! Or, le poids moyen normal dépasse constamment 3.100 grammes pour atteindre même 3.372 grammes.
En ne prenant même que les no,uveau-nés authentiquement débiles, leur proportion est de 16 p. 100, c’est-à-dire effroyablement élevée. Le surmenage a été pris sur lé fait, en
flagrant délit de malfaisance; il agit, suivant la comparaison de M. Pinard, à la manière du coup de vent qui détache de l’arbre bien portant le fruit sain, mais vert.
La démonstration est faite que, dans des conditions favorables, la grossesse normale a le dénouement le plus heureux pour la mère de l’enfant.
La conclusion pratique n’est pas difficile à dégager, encore qu’elle apparaisse voilée de brumes et sous une lumière indécise. Tous les accoucheurs et tous les hygiénistes n’ont pas encore pris parti sur le principe et sur la durée du repos préalable. U y a plusieurs années, la Société de médecine publique, dont la vigilance est rarement en défaut, avait hésité à suivre le D‘' Wallicb dans un vœu relatif à la protection industrielle des femmes enceintes. Ce ne fut pas sans débat que le Congrès international do protection de l’enfance, réuni à Genève en 1896, adopta une mienne motion tendant à proclamer la légitimité de l’interdiction préalable de travail.
A quelle période doit commencer l’interruption de travail? M. le IP Bachimont incline vers le dernier trimestre. M“°le D. Bernson conclut de ses recherches que toute femme, mariée ou non. travaillant dans les usines, manufactures.
LE REPOS OBLIGATOIRE
ateliers, doit être éloignée de son travail pendant les deux à trois mois qui précèdent Taccouctiement (pendant tonte la durée de la grossesse si elle travaille les matières toxiques ou si elle est particulièrement exposée aux accidents par son genre de travail) et les deux mois qui suivent l’accouchement.
M. le professeur Pinard, rapporteur de la puériculture intra-utérine au récent Congrès,! international d’hygiène et de démographie, a formulé sans réserve le vœu suivant ; Tottte femme salariée a droit au repos pendant les trois ■ derniers mois de sa grossesse.
Tel est, pour- ainsi dire, l’idéal à atteindre,, le but à poursuivre. Il est permis de redouter, dans l’état des mœurs, de ne pouvoir réaliser d’un seul bond, en une étape unique, ce desideratum d’hygiène obstétricale.
Ce qu’il faut tout d’abord, et avant toute chose, c’est introduire dans la loi le principe lui-même du repos préalable ; ta loi pourrait à la rigueur laisser à l’inspection médicale du travail le soin de statuer suivant les espèces dans les- limites minima et maxima (de trois mois à quinze jours).
Mais si d’ores et déjà, par un vote prochain, le Parlement édictait que les femmes travaillant dans les nsines, manufactures, chantiers
DÉPOPULATION ET PUÉRICULTUPE
et ateliers ne peuvent être admises au travail' dans la dernière quinzaine de la grossesse, l'inscription de ce délai minimum, pour insuf-lisant qu’il puisse paraître, apporterait un pro- ^ grès notable.
C’est qu’il ne suffit pas, en effet, de proclamer doctrinalement le droit au repos. Une| difficulté connexe surgit immédiatement. De| quelle manière s’y prendra-t-on pour que le:' poids de cette prohibition légale, ordonnée|ï dans un intérêt public, ne retornbe pas sur les ■ ménages pauvres ? La loi interviendra-t-elle sans compensation, ou bien, au contraire, n'aura-t-elle pas pour devoir et pour effet de|i déterminer en même temps ce qu’on pourrait ; appeler les ressources de remplacement?
A notre avis, comme nous avons essayé de ;• le démontrer dans VEnfance malheureuse, les ' ressources compensatrices sont de droit strict et de justice pure. Il serait souverainement injuste ] d’édicter un repos obligatoire, à une période] critique de l’existence ménagère des travail- j leurs, surtout s’il s’agit de jeunes filles ou de' jeunes femmes ne pouvant compter .que sur elles-mêmes, sans que la collectivité réparât j elle-même le préjudice occasionné. ^
Le chômage forcé, sans indemnité concomi- ' tante, risque d’aggraver la situation des futures
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mères, de leur imposer de dures privations, de compromettre ainsi par l’inquiétude et le dénûment tout le bénéfice du repos obligatoire. Le chômage et l’indemnité ne vont pas logiquement l’un sans l’autre.
L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie n’ont pas dérogé à ce devoir de justice réparatrice dont M. Alfred Fouillée a été l’original et puissant avocat. Le Congrès international d’assistance et de protection de l’enfance de Genève, en 1896, a émis le vœu que le principe d’une indemnité de repos et de convalescence pour les jeunes accouchées fût inscrit dans la loi, et il n’a certainement pas voulu exclure la femme enceinte de ces dispositions compensatrices, puisqu’il s’est prononcé pour l’interdiction Idu travail antérieur à l’accouchement.
Il résulte de toutes les enquêtes, de toutes les observations que les lois protectrices des jeunes mères ne sont réellement et sincèrement appliquées que dans les pays, Allemagne et Autriche-Hongrie, où les caisses d’assurances contre les maladies indemnisent les accouchées pendant la durée de leur repos légal. M. Louis Frank a montré, dans sa belle étude sur VAssurance maternelle (en collaboration avec MM. le D’’" Keiffer et Louis Maingie), que les législations suisse, néerlandaise, belge, por-
tugaise et britannique se sont bornées à formuler un simple principe d’un doctrinarisme platonique. L’inspecteur des fabriques de S. M. (Home office) a loyalement déclaré qu’on n’avait pas encore trouvé en Angleterre le moyen de donner à cette prescription légale une sanction effective.
Les faits corroborent les idées. L’exemple contradictoire de l’Allemagne et de l’Angleterre, de l’interdiction compensatrice et de la prohibition toute sèche, est péremptoire et décisif.
En dehors de l’Allemagne .et de l’Autriche- Hongrie, l’initiative privée est seule à agir. En France, où la loi est si profondément silencieuse sur la maternité- ouvrière, des essais brillants, mais trop restreints, de mutualités fondées par MM. Brylinski et Félix sur le modèle des associations de femmes en couches de Mulhouse, ne peuvent être cités qu’à titre d’exemple et Comme leçon de choses isolée.
L’exemple est d’ailleurs remarquable et la leçon de choses ne laisse rien à désirer.
La mutualité maternelle^ telle qu’elle existe à Paris, à Vienne (Isère), à Lille et à Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), a pour but de donner aux sociétaires, lorsqu’elles sont en
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couches, une indemnité suffisante pour qu’elles puissent s’abstenir de travailler pendant quatre semaines et pour leur permettre de se soigner et de donner à leur enfant les soins qu’il réclame pendant les premières semaines qui suivent la naissance.
Les ouvrières de la confection et couture, des dentelles et broderie, de la passementerie, mercerie, boutons et rubans, moyennant une cotisation de 3 francs par an, de vingt-cinq centimes par mois, s’assurent ainsi une indemnité de 12 francs par semaine à la condition de.se reposer pendant quatre semaines après leurs couches. L’indemnité peut être prolongée, en cas de nécessité, pendant une ou deux' semaines. Une prime de 10 francs est accordée à toute sociétaire qui allaite elle-même son enfant.
Un service d’accouchement à domicile, un service de layettes et de berceaux, un dispensaire pour enfants, dans lequel le bébé est pesé, examiné, un bureau de placement, complètent cette intelligente organisation.
Voici, d’après" le rapport de M. Félix au Congrès d’assistanCe, les résultats de cette œuvre depuis sa fondation. Du 30 avril 1892 au 31 décembre 1899, une indemnité de repos a été accordée à 3.400 participantes. La morta-
lité n’a pas dépassé 7 p. 100 parmi cette clientèle de 3.083 enfants nés viables, et, ce qui ne peut se chiffrer, observe avec raison le fondateur et président honoraire de la Mutualité maternelle de Paris, ce sont les santés complètement rétablies, les misères secourues, les privations évitées.
Certes, si ce bel exemple était suivi, si la mutualité facultative et libre venait à éclore, si elle avait une floraison rapide, il n’y aurait qu’à se fier à l’initiative privée. Cet effort spontané de prévoyance est loin de se produire et les préférences de doctrine et d’école ne valent pas qu’on leur sacrifie des vies de femmes et 'd’enfants, des intérêts et des devoirs sacrés.
Il est indispensable, dans l’état des mœurs publiques, de réclamer "des garanties légales, d'imposer, corrélativement au repos maternel préalable ou consécutif, une indemnité compensatrice qui soit, comme en Allemagne ou en Autriche, équivalente à la moitié ou à 60 p. 100 du salaire journalier ou plus élevée. M. Louis Frank (de Bruxelles), qui a élaboré avec M. Maingie un projet d’assurance maternelle solidement charpenté, propose de porter les indemnités d’accouchement au plein salaire de l’ouvrière (non compris les soins médicaux, thérapeutiques et pharmaceutiques, les frais
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de gésine, etc.). Au lieu de pratiquer l’assurance maternelle par des organismes spéciaux, ce qui entraînerait le versement de primes variables d’année en année, croissantes ou décroissantes avec le risque, M. Maingie croit préférable de rattacher l’assurance maternelle à l’assui’ance contre la maladie, qui n’offre pas le grave inconvénient de présenter une oscillation de grande amplitude dans l’échelle des cotisations.
C’est évidemment par une organisation mutualiste ou par un système d’assurances que l’indemnité maternelle; avant, pendant et après les couches, sera le plus rationnellement assurée