LE BOURREAU
C'est bâclé.
LES HOMMES
Maintenant, faisons-lui sa statue.
Aime le peuple assez pour être impopulaire. Un bienfait n'est-il pas lui-même son salaire? L'ingratitude, ami, m'a toujours fait pitié Comme une erreur : quand j'ai donné, je suis payé.
Puis, on a bientôt dit que toute multitude C'est de la lâcheté dans de l'ingratitude ; Mais l'histoire répond d'immenses démentis. Les grandes nations ont leurs moments petits; Tout peuple par instants commet ce double crime D'être dur à qui l'aime et souple à qui l'opprime : Mais ce sont des instants qui passent, et bientôt La foule a pour tous ceux qui, du geste ou du mot, L'ont servie, éclairée, affranchie ou vêtue,
Une admiration qu'elle taille en statue; Et ses dominateurs ne régnent qu'en tremblant; Elle bouge toujours sous leur talon sanglant, Et c'est une heure grande entre les heures fières Lorsque ce tas humain, plus foulé que les pierres, Nourri d'une bouchée et couvert d'un lambeau, Scellé dans l'ignorance ainsi qu'en un tombeau. Broyé, portant le poids de tout sur ses épaules, A de ces mouvements qui déplacent les pôles !
Voyant ce qu'il peut faire après tant de Nérons, Nous ne méprisons pas l'homme, nous l'admirons.
Les bassesses où tombe une foule si haute Sont sa fatalité bien plutôt que sa faute. Elle n'est pas l'auteur des crimes qu'elle fait. Juge la cause avant de condamner l'effet : Les peuples ne sont pas libres, et l'esclavage C'est l'humilité morne et la fureur sauvage; La cage énerve l'homme autant que l'animal Et le déprave. Ami, le malheur, c'est le mal. Hélas! on fait du peuple une bête de somme. Son cou porte toujours les deux talons de Rome, Empire et papauté, Tibère et Borgia.
Quand, souffrant sur la terre, il se réfugia Dans le monde qu'il rêve au-dessus de la voûte, Le prêtre vint à lui disant : Je sais la route, Et, sûr d'être suivi tant que tout serait noir, Augmenta l'ombre et fit du ciel un éteignoir. Tibère tient le corps et Borgia tient l'àme. Et, si parfois le peuple est plus las qu'une femme, C'est qu'il a sur les reins le sceptre avec la croiv. 11 est ce que l'ont fait les prêtres et les rois, Plus coupables que lui de ce qu'il peut commettre. Lorsque le serf est vil, la honte est pour le maître.
Donc, les penseurs donnant leurs livres éternels
Et payés en exil, les lutteurs fraternels
Que le peuple punit de l'aider, quand ils saignent
Par lui, quand il les frappe et les trahit, le plaignent.
Emprisonnés, proscrits, le couteau sur le cou,
Ils ont une pitié plus tendre pour ce fou
Ennemi de son bien et de ceux qui le sèment,
Et c'est parce qu'il est cruel pour eux qu'ils l'aiment.
Même ils vont s'accusant de ses torts envers eux : Ils auraient pu souvent être moins paresseux A l'aider; ils se sont occupés d'autre chose
Que de lui; s'il n'est pas meilleur, ils en sont cause;
Ils prennent en remords l'état où tu le vois.
Et les grands patients ont dit plus d'une fois
A ces pauvres méchants qui demandaient leurs têtes :
— Frères, pardonnez-nous le mal que vous nous faites !