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A UNE CHATTE

Dans ce noir corridor de la Conciergerie,

Le soir, seul, la fraîcheur des grilles sur mes mains,

Non, je n'étais pas seul, ô ma chatte chérie,

Quand tu tournais vers moi tes grands yeux presque humains,

On peut être de ceux que rien ne déconcerte, Ce n'est pas toujours gai, la prison. Par instants, Je songeais à la rue, à ma chambre déserte,

Aux bois qu'allait bientôt reverdir le printemps,

A notre cher journal déchiré par le sabre, Au pain qu'on ne sait plus comment gagner après. A ma santé que l'air de ces caves délabre... Mais à recommencer, amis, nous serions prêts!

Que je sois labouré par tous les socs de l'homme Pour donner une gerbe, ô peuple, à tes sueurs; Car les pires tourments, c'est bonheurs qu'on les nomme Lorsque le mal d'un seul fait le bien de plusieurs I

N'importe, quelquefois on s'attriste, on s'irrite, On sent peser sur soi le plafond étouffant... Mais alors, tu venais à moi, toute petite, Née à peine, jolie, avec tes yeux d'enfant.

Dans cet antre où jamais le soleil ne pénètre, Parmi les noirs voleurs et les guichetiers durs, C'était étrange et doux de voir qu'on pouvait naître. Et jouer, et porter, si petit, ces gros murs.

Et tous étaient heureux de l'avoir dans cette ombre. Et les geôliers bourrus, s'ils venaient à passer, Et les voleurs sanglants, dans le corridor sombre, Regardaient à leurs pieds de peur de te blesser.

Puis, après la prison, l'exil, prison inverse, Car être en exil c'est être en prison dehors. Après les murs épais qu'aucun effort ne perce, Le vent et le soleil et la mer à pleins bords.

Mais toi, tu fus toujours la même. Aux heures mornes, Quand, le froid de janvier me donnant le frisson, Sur la terrasse au bord de l'Océan sans bornes, L'ouragan aux cheveux, le vide à l'horizon,

Je pensais à ma mère, à ma sœur, à Meurice, Aux morts, à l'avenir qui s'éloigne de moi, Tu venais brusquement, chère consolatrice, Et pendant un instant je ne pensais qu'à toi.

Oh! moi qui crois que rien nulle part ne s'arrête Et qui suis frère à tous les êtres, moi qui crois Que la bête est dans l'homme et l'homme dans la bête, Que de fois, mon regard dans le tien, que de fois

J'ai vu, ma chère, en toi comme une âme captive, Comme un enfant qui n'a que des pleurs pour ses maux, Comme un ami trop loin pour que sa voix arrive, Dont on entend le cri sans distinguer les mots!

Oui, je t'aimais vraiment, compagne douce et fière, Amie au cœur charmant, sur tous les reniés Répandant la gaîté, la grâce et la lumière, Consolant les proscrits après les prisonniers.

Et je t'ai franchement pleurée, et c'est à peine Si je n'ai pas encor de l'eau sous plus d'un cil. Mais cette fin était digne d'être la tienne Qu'étant née en prison tu sois morte en exil.

Saint-Hélier, janvier 1853.

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