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L AUTRE HOMME

J'en veux faire un navire aussi.

LE CHARPENTIER

Où donc est ton chantier? Le mien est seul ici. Moi, ce n'est pas un sloop, pas un chasse-marée, Pas un brick élégant et chétif que je crée, C'est un vaste trois-mâts lourd sur les flots géants Et qui fera plier l'épaule aux océans.

l'autre homme.

Ami, le bœuf est gros, l'hirondelle est petite; Lequel des deux pourtant va plus loin et plus vite?

LE CHARPENTIER

Oh ! mon navire ira vite et loin ! Que le vent Souffle de l'occident ou souffle du levant Ou du nord ou du sud, n'importe, les barriques Encombreront pour moi les quais des Amériques, Et je verrai la Chine, et le ciel de Damas Fondra les durs glaçons du pôle sur mes mâts.

l'autre homme.

Est-ce tout? Ce sont là tes voyages? A peine L'univers! Il te faut pour cela tout ce chêne? Tu vas loin! Tu devrais te construire un vaisseau Pour aller de ce bord à l'autre du ruisseau.

LE CHARPENTIER

Non, tu dis vrai, le port, ce n'est pas l'Amérique,

Et ce n'est pas l'Asie, et ce n'est pas l'Afrique;

Ce n'est pas pour si peu que l'homme se battrait

En duel avec la mer! Lorsque l'homme paraît,

Les pointes des récifs lui refusent passage,

Les vagues en fureur lui sautent au visage,

Et le rude ouragan le soufflette, irrité

De voir cette fourmi forcer l'immensité !

In gouffre sous ses pieds et sur sa tête un gouffre.

L'homme va cependant. Pourquoi? parce qu'il souffre.

Et de quoi souffre-t-il? C'est de ne pas aimer.

Nous avons entre nous la montagne et la mer.

Des douaniers et puis des préjuges sans nombre,

Des frontières de pierre et des frontières d'ombre,

Et chacun est tout seul au monde, et, quand les rois

Partagent les habits de la Pologne en croix,

Les peuples laissent faire, et répondent : Nous sommes

Français, Anglais, Chinois. Ah ! vous êtes des hommes !

Et tous ayant trahi sont trahis à leur tour,

Et tous manquent de force ayant manqué d'amour.

Et toute œuvre est locale, et le bien meurt en germe.

Malheur, malheur, malheur à celui qui s'enferme!

L'égoïsme est le crime, et c'est le châtiment.

Et, comme chacun souffre, ou se hait aisément,

Et le serf blême en veut au prolétaire pâle,

Et celui qu'on bàtonne à celui qu'on empale,

Et les patients sont les aides des bourreaux,

Et la guerre, arrachant les fureurs des fourreaux.

Ressuscite Gain, et les sombres chimères

Boivent du sang, et l'air s'emplit de cris de mères.

Qui reliera les cœurs à travers les climats? Qui rejoindra les mains? Eh bien, c'est mon trois-mâts! Dès qu'il a touché l'eau, les hommes sont ensemble. Le Brésil est au Havre. Oui, mon navire semble Transporter aujourd'hui du vin, demain du thé, Et transporte toujours de la fraternité. Car, lorsqu'en nous voyant nous découvrons qu'on aime, Qu'on pleure, qu'on est homme enfin, partout de même, Partout de courts bonheurs qu'un vague ennui corrompt. Le pain gagné partout à la sueur du front, Partout l'affront jappant aux recherches hardies, Partout la chair en proie aux mêmes maladies, Et le même gazon sur la tombe des morts, Et le même inconnu dessous, — comment alors Haïr? On sent, famille à vivre condamnée, Qu'il vaut mieux s'entr'aider contre la destinée Que d'ajouter l'effort de nos férocités A tant d'infirmités et de calamités

Assez fortes déjà sans nos propres querelles

Et qui n'ont pas besoin qu'on travaille pour elles !

EL nous reconnaissant frères à nos sanglots,

Nous nous tendons les bras. — Et l'Eden est éclos!

Car, frère, tout nous manque, et pourtant tout abonde.

Mais le moindre bonheur est épars dans le monde;

On n'a qu'à rassembler les tronçons. Charleston

A le sol et Rouen le métier du coton ;

Chacun son fruit; ici l'art, ailleurs la matière;

Ici le bloc de marbre et là le statuaire,

Et le chef-d'œuvre attend ; tel peuple — ô France, il faut

Bien vite le rejoindre! — a brûlé l'échafaud,

Tel autre sur l'Eglise a fixé des yeux braves ;

Les uns n'ont plus de rois, les autres plus d'esclaves;

Chacun a son morceau du vrai, chacun a lu

Son mot dans l'avenir, chacun a résolu

Son problème où tâtonne encor l'esprit des autres;

Nous sommes écoliers et nous sommes apôtres,

Et nul n'est l'ignorance et nul n'est le savoir,

Et tous ont à donner et tous à recevoir.

Donc, pour que tous aient tout, que faut-il? qu'on s'arrange.

La clef du paradis terrestre, c'est l'échange.

Et c'est toi, mon trois-màts, qui portes les trésors! Les continents pesants te suivent quand tu sors. Et nous élargissons jour à jour la patrie.

Et l'hiver et le tzar qu'il fait en Sibérie Attristent l'Amérique, et c'est un désespoir Sans bornes dans Paris quand Boston chasse au noir. Et l'horizon s'enfuit, et la frontière tombe. Une ville est un nid au lieu d'être une tombe. Et l'on voit de partout, comme de grands oiseaux. S'envoler des penseurs qui traversent les eaux. Tout se mêle, tout fait son pas, tout collabore. La science est la lampe et l'amour est l'aurore. Tout donne, et la pensée est la sœur du métier, Et le plus pauvre donne au monde tout entier, Et le petit existe, et nul n'est méprisable, Et la falaise doit sa taille au grain de sable. Et, chacun fécondant l'universel hymen, Mon mioche en épelant instruit le genre humain. Et désormais c'est fête alors qu'il naît un homme ! Et chacun est un chiffre, et chacun a la somme, Et l'on ne touche plus un cheveu d'un enfant Sans offenser le globe, et l'humble est triomphant. Et la terre se lève au cri d'une servante, Et des millions d'yeux pleins d'amitié fervente Veillent sur le berger seul au fond des prés verts, Et le mousse aux pieds nus possède l'univers! Ami, c'est là que va ma barque vagabonde, Et mon vrai port a nom Peuples-Unis du monde!

J'amarrerai mon câble à ce quai rayonnant.

Ton chêne m'appartient, tu le vois maintenant. Laisse-moi donc, mon cher, construire mes navires. Car où sont les sanglots ils portent les sourires.

l'autre homme.

0 bois religieux! ù vieux arbres pensifs! Donc, c'est pour tâtonner ces voyages poussifs Que, dans la noire nuit des forêts indignées. Les chênes monstrueux tombent sous les cognées! Et tu dis : Je construis! et tu crains les écueils!

LE CHARPENTIER

Mais toi, quels vaisseaux donc construis-tu? l'autre homme.

Des cercueils, .Moi, je n'ai pas besoin de plus de quatre planches', Et je vais te tailler dans une de ces branches Un navire solide et qui, je t'en réponds, Fera plus de chemin que trois-mâts et trois-ponts. Aller du chaud Bengale à l'Islande glacée, Voilà ce que tu prends pour une traversée! Du Rhin au Gange! Enfant qui te crois charpentier, Apprends de moi qu'il n'est sur terre qu'un chantier : Le cimetière! Là, sans crainte qu'il chavire,

Par n'importe quel temps, je lance mon navire, Non dans ta goutte d'eau, mais en plein infini. Et ce que va nouant son sillage béni, Ce n'est pas le Midi joyeux au Nord austère, Ni l'Australie au Cap, c'est le ciel à la terre!

Car tu crois que les morts vivent, ou ton progrès Ferait du genre humain un bétail à l'engrais. Or, ce serait encore un néant, et le pire, Que l'oubli. Dans les clairs astres auxquels j'aspire, Penses-tu que les morts ne sachent plus nos noms? Nous serions plus grands qu'eux, nous qui nous souvenons! Ils se détourneraient de notre inquiétude? Leur croissance serait faite d'ingratitude? Leur passé serait mort? ils n'auraient pas été? Et cela s'oserait nommer éternité?

La sœur, l'amant, l'enfant, visions éphémères? Ah! le ciel s'éteindrait avec le cœur des mères! Moi, si vous me voliez ma tille, astres bandits, Je cracherais mon âme au front du paradis!

Mais ce n'est pas possible! Oui, sœurs, frères, maîtresses, Amis, nos morts sont tous penchés sur nos détresses Comme nous regardons leurs bonheurs étoiles, Et le lien se fait, et, chaque jour mêlés Par la mère qui part et la fille qui reste, Le ciel devient terrestre et la terre céleste.

CHANTIERS. 1 i 1

Toujours à notre appel quelque étoile répond, Et les christs dans les airs jettent leur croix pour pont, Et, pendus aux rayons comme aux franges des robes, Nous voyons par degrés se rapprocher les globes.

Tout ce que nous faisons a des aides ailleurs. Les morts, qu'on croit couchés, sont les grands travailleurs! D'où vient que tout à coup le monde se transforme? D'où vient que brusquement la découverte énorme Fait des choses dont l'ombre et les chaînes ont peur? D'où vient l'imprimerie et d'où vient la vapeur? D'où vient tout ce qui fait de l'homme une tempête? D'où vient l'amour au cœur et l'idée au poète? Des astres. N'en va pas conclure cependant Que nous ne sommes rien. L'homme, aidé, mais aidant, A, sans que sa grandeur en soit diminuée. Des collaborateurs par delà la nuée.

Vaudrait-il mieux devoir à l'aveugle hasard Les victoires, les gains, les trouvailles de l'art, Les inspirations subites et brutales Qui saisissent le front comme des mains fatales? Ce que vous avez pris pour la fatalité, Vous apprendrez que c'est la solidarité.

Et l'aide d'en haut va plus bas que votre fange. Car, si j'ai des soleils où s'allume l'archange, Où tout aime, où le rêve éclôt comme une fleur,

DEPl'IS.

J'ai des enfers aussi, frappés d'un tel malheur

Que même Alighieri ne pourrait pas l'écrire,

Et qui dans ce moment riraient, s'ils savaient rire,

Quand tu viens me parler des tortures d'ici

Et quand tu viens nommer avec quelque souci,

Pour un peu de blancheur sur un sol taciturne,

Ta Sibérie, envie amère de Saturne !

Mais tous mes paradis sont là, veillant sur eux

Et, s'il est des enfers, refusant d'être heureux.

Et les relations d'un univers à l'autre Croîtront de jour en jour, et l'enfer qui se vautre Et la terre qui marche et les globes ailés Se toucheront, et, l'un par l'autre conseillés, Nous trouverons moyen de traverser l'espace, Et l'azur deviendra comme un détroit qu'on passe, Et nous verrons enfin des pays inconnus, Et comme on va dans l'Inde on ira dans Vénus, Et nous nous unirons aux étoiles profondes. Et tu naîtras alors, République des mondes! C'est là que je vais, moi, par les tombeaux ouverts. Je veux l'embrassement de tous les univers.

Mais ce ne sera là que mon port de relâche, Et je me remettrai dès l'aurore à ma tâche. Et je conçois vraiment d'autres ambitions Que les États-Unis des constellations.

Ah! je vais vers un port qui n'a ni quai, ni phare, Ni grève aux durs galets que la marée effare ; Tant que je peux entrer, je dis : Ce n'est pas là ! C'est vainement qu'après tout le vent qui souffla La rade du Croissant à l'horizon s'échancre, Et je n'accepte pas la Croix du Sud pour ancre! Faire communiquer entre eux tous les soleils, Des heureux aux maudits prodiguer les conseils Et que le plus grand soit le serviteur du moindre, Verser les paradis dans les enfers, enjoindre De la part du sourire aux larmes de cesser, Faire du firmament un immense baiser Et du jour avec l'ombre un si profond mélange Que l'homme et le démon se confondent dans l'ange, Ce serait peu de chose. Épuise tout l'étber, Prends Mercure, Orion, Sirius, Jupiter, Prends tout, au relatif appelé l'homme ajoute Autant de relatifs qu'en possède la voûte, La somme ne sera, si grosse qu'il t'ait plu, Que plus de relatif, — et je veux l'absolu ! Je veux être plus grand que toutes les étoiles ! Ma tente aurait beau tendre et rallonger ses toiles, Eussé-je le total des soleils pour maison, Je n'aurais fait encor qu'élargir ma prison,

Je déclare qu'alors j'aimerais mieux la tienne.

Pas de prison! Le seul logis qui me contienne, C'est l'infini, pourvu qu'il soit désencombré De ce tas de soleils où je m'embourberai. Plus d'astres! Je veux vivre épanoui dans toute, Toute l'immensité, sans que mon pied en route Se heurte à ces cailloux, et je trouve ennuyeux D'avoir toujours ces grains de sable dans les yeux,

Certe, ami, l'absolu ne se rend pas sans lutte. Ce sera la dernière et la grande dispute ; Il faudra des milliers d'assauts et de combats. Mais le peuple vaincra là-haut comme ici-bas. La foule, devant qui toute porte enfin s'ouvre, Prendra l'immensité comme elle a pris le Louvre, Et nous démolirons les Bastilles du ciel, Et nous arracherons du jour universel Et nous écraserons ces étoiles infâmes Qui se seront permis d'emprisonner des âmes, Et l'on ne saura plus ce que c'était qu'un lieu, Et nous vivrons dans tout, et l'homme sera Dieu!

LE POETE

Je te laissais parler, constructeur de la bière: Ta croyance a raison, mais ton mépris a tort. Réconciliez-vous, chantier et cimetière : Le brick et le cercueil vont vers le même port.

Oui, certes, le vrai but, c'est l'union totale; Oui, certes, je la veux, oui, je la vois s'ouvrir, Libre de tout, sans fin, sans chef, sans capitale. Cela condamne-t-il les astres à mourir?

La matière à tes yeux est-elle donc si basse?

Et ne serait-il pas possible qu'on joignit

La douceur du foyer à l'ampleur de l'espace?

N'aurons-nous donc le ciel qu'en renonçant au nid?

C'est ce que nous saurons plus tard ; mais sans attendre, Je pense comme toi, semeur du sombre champ, Que, d'un effort commun et de plus en plus tendre, La terre et les soleils iront se rapprochant.

L'énorme firmament n'a pas d'autre pensée. Les anges flamboyants se penchent soucieux Vers cette pauvre terre enchaînée et blessée Et nous tendent la main à travers les grands cieux.

Je le crois, je l'affirme! Et ce n'est pas leur faute Si nous ne voyons pas les signes qu'ils nous font; Mais nous sommes bien peu qui vivons tête haute, Et la misère humaine est un puits trop profond.

Nous souffrons, et toujours la souffrance est farouche, On n'a pas même encor de quoi manger, tu vois ; Partout des affamés s'arrachent de la bouche L'épi, le bœuf, le pré, la rivière, le bois.

Que viens-tu nous parler de l'immense harmonie? Chacun met son verrou, craignant d'être volé. Que viens-tu nous parler de la ville infinie? Nous sommes citoyens de notre grain de blé!

CHANTIERS. Il"

0 vaste citoyen de toute la patrie, Remarque la détresse où nous sommes, et dis Si c'est cette planète accablée et meurtrie Qui peut collaborer avec tes paradis.

Donc, remercie, au lieu de le railler, cet homme Qui la guérit, et dont le travail fraternel Fait s'embrasser chrétiens et turcs, Paris et Rome Car du haut de l'amour nous toucherons le ciel.

Il fait ton œuvre. Il est un chant de ton poème. 11 ne voit pas le but, mais il suit le chemin. Il n'a qu'un œil ouvert, — juste comme toi-même Qui ne vois pas le ciel dans le travail humain.

Tu trouves le chantier petit; il est immense. Si ton labeur est bon, il en fait une part. Tu blâmes contre toi celui qui te commence, Et l'arrivée a tort d'insulter le départ.

La hune est un degré des marches sidérales, Et, ne l'ignore pas, céleste pionnier, 0 Christophe Colomb des terres sépulcrales, Le premier pas arrive autant que le dernier.

Notre progrès importe aux étoiles altières Et tout s'arrêterait si nous nous arrêtions, Et le petit enfant qui marche sans lisières Fait tressaillir d'orgueil les constellations.

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