LA SOUFFRANCE
Nous souffrons tous. Pourquoi? C'est le sombre problème. Qui donc nous frappe ainsi? demandons-nous.
— Nous-mème Réponds-tu. Nul de vous ne peut penser si bas Que de mettre la peine où la faute n'est pas. Si l'homme est malheureux, c'est donc qu'il le mérite. C'est donc qu'il a commis des choses dont s'irrite La justice de Dieu. Souffrance est châtiment.
— Que l'homme ait fait le mal et souffre justement,
122 DEPl IS.
Bien. Mais l'enfant qui pleure en sortant de sa mère? N'ayant rien fait encor, quel mal a-t-il pu faire?
— L'enfant pleure en naissant? C'est donc qu'il ne naît pas
Nous marchions sur la grève, et tu développas
Ton système; où tu crois qu'on aille et d'où qu'on vienne
Et la mer ajoutait sa grandeur à la tienne :
- Non, l'enfant ne naît pas sur la terre! Ses pleurs Sont la punition de ce qu'il fit ailleurs. Rien ne commence — et rien ne finit — en ce monde. D'abord l'âme est lâchée, énorme vagabonde, À même l'infini; tout alors est clarté, Parfum, bonheur, azur, espace, liberté:
La liberté s'égare, et Dieu, quand on dévie, Condamne l'ange à mort, c'est-à-dire à la vie. La terre voit avec un morne étonnement Passer, et dans le sol planter sinistrement Leurs tentes dont le vent crève toutes les toiles. Ces sombres voyageurs qui viennent des étoiles. Nous venons de là-haut! Et c'est de là que, sous Les fanges et les nuits, les plus noirs d'entre nous
Ont d'étranges lueurs où leur sort se présage Et comme des lambeaux d'azur sur le visage. Et que les amoureux, au firmament pareils, Se regardent avec les rayons des soleils.
L'homme se perd lui-même — et se sauve lui-même, Et ses pleurs et son sang sont l'eau du vrai baptême. Couvre ta faute et mets un mérite dessus. L'homme est son propre Adam et son propre Jésus. Il récolte en misère, en sanglots, en torture Sa vie antérieure — et sème la future.
Et l'homme prend alors un aspect solennel: Il est plus qu'immortel, il devient éternel. Et l'enfant naît âgé de milliers d'existences, Et l'expiation, après les pénitences, Berce dans le sépulcre et doucement endort Les grands vieillards tout blancs, nouveau-nés de la mort.
Donc, ô race qui fus et qui seras si haute, Démasque ta souffrance et tu verras ta faute.
— Si ton système est vrai, te dis-je en frémissant, Puisque nous souffrons tous, il n'est pas d'innocent! Pas un vivant qui n'ait une tache à la joue! Pas un seul qui ne soit du crime et de la boue! Le monde tout entier n'est qu'un égout impur
Où le dur châtiment, ce boueux de l'azur,
Balayant les forfaits à grands coups de désastres,
Jette violemment les ordures des astres !
Quel amas d'excréments, les penseurs triomphants!
Et les mères auraient horreur de leurs enfants
Si leur œil pouvait voir, sous les métempsycoses,
Les noirs monstres que sont tous ces petits fronts roses!
Et Voltaire se trompe en défendant Calas ;
On ne prononce plus d'arrêt injuste, hélas!
La conscience en deuil ferme son doux refuge
A tous les condamnés. Leur supplice les juge.
Nous mesurerons l'homme à ce lâche compas.
11 n'était pas assez malheureux, n'est-ce pas?
Que son abîme encor d'un abîme se creuse!
La souffrance innocente est la souffrance heureuse,
11 faut la lui salir. Déshonorons les pleurs.
Faisons-lui des remords de toutes ses douleurs.
Haïssons-le selon ce qu'il subit d'entraves.
Insultons les vaincus, les pauvres, les esclaves,
Car ils sont plus pervers puisqu'ils sont plus punis.
Méprise les proscrits et les martyrs; bénis
Le succès, sois dévot à la richesse, baise
Le talon glorieux de la sottise obèse.
Et Néron vaut Brutus, ayant la même mort.
Et Jean Huss est infâme, et Prométhée a tort
Quand le bec du vautour lui laboure le cràue, Et le meurtre est divin, et le bûcher condamne Jeanne Darc, et Jésus a mérité la croix.
— Non pas! dis-tu. Jésus est plus que pur! Parfois,
Parmi les condamnés qu'emprisonne la terre,
11 arrive du ciel un vivant volontaire.
Un archange parfois, dans les hauts paradis,
Se sent pris de pitié pour ses frères maudits
Et, dans cet ouragan hideux qui nous ravage,
Comme le généreux nageur qui, du rivage
Voyant des naufragés que le flot va couvrir,
Se jette dans la mer pour sauver ou périr,
Un plongeur de l'azur jusqu'au fond de notre ombre
Se jette pour sauver l'humanité qui sombre!
Prométhée et Socrate et Jeanne sont des Christs.
Ils quittent les élus pour venir aux proscrits;
Us veulent nous aider dans le flot qui nous brise;
Ils ont soif de souffrir!
— Et Dieu les martyrise?
Quoi! pour avoir senti la pitié les gagner! Et Dieu ne leur dit pas : — « J'aime mieux pardonner
A tous les univers que de frapper un juste! »
Dieu, créancier exact et tourmenteur robuste,
Dit : — « Bien ; vous vous offrez, ma justice vous prend ;
Le péché me doit tant, il m'est indifférent
Qu'il me paye en méchants ou qu'il me paye en anges ! »
Ah! la terre en a vu de mo'nstrueux échanges, Et l'histoire en connaît des princes complaisants A ces effusions du sang des innocents.
Devant ces noirs marchés tout le cœur crie à l'aide ! Don Pèdre un jour tuait des bourgeois de Tolède, Dont un orfèvre âgé de quatre-vingt-deux ans. Il regardait le meurtre avec ses courtisans, Et souriait. La foule était sombre. Un jeune homme En sortit et, venant au roi, dit : — « Je me nomme Le fils de ce vieillard et je voudrais mourir! » — Don Pèdre était à l'âge où l'on vient de s'ouvrir; Il avait dix-neuf ans; l'âge où l'amour commence. Le fils dit : — « Majesté, que ce soit ta clémence De m'accepter au lieu de ce vieillard; ô roi, Je suis jeune et solide et ce sera pour toi Plus de vie à tuer et plus de sang à boire. » - Don Pèdre consentit. Et c'est pourquoi l'histoire Le soufflette du nom de Pierre le Cruel.
O passé monstrueux! un temps fut dans lequel
La justice de l'homme était épouvantable.
Comme un maître affamé qui veut toute la table,
Le meurtre furieux dévorait les vivants.
Ce n'étaient que bûchers incendiant les vents,
Que râles étouffés au fond des oubliettes,
Qu'affreux arbres ayant pour branches des squelettes.
La mort pour tout, et pour faux monnayage, et pour
L'adultère, ce faux monnayage d'amour,
Et pour l'impiété de ne pas reconnaître
Qu'en donnant de l'argent au pape on put commettre
Tous les crimes, parjure, assassinat, viol,
Et que le paradis fût à vendre ; pour vol
D'un meuble dans un lieu royal ou d'un ciboire,
Pour avoir plaisanté les saintes après boire,
Pour exportation d'une peau de mouton,
Pour treize sous. — Hélas! et quelles mœurs! Caton
Lui-même a fait jeter des hommes aux murènes !
Les vierges souriaient, candides et sereines,
Quand la griffe du tigre éventrait les chrétiens.
Qui donc ose pleurer ici les temps anciens?
Pals, écartèlements, tenaillements obscènes,
Les patients lancés des roches tarpéiennes,
Écorchés de la tête aux pieds, sciés en deux,
Enterrés vifs, — lequel était le plus hideux
Du crime ou de la loi? Ceux que, par aventure,
On acquittait n'avaient subi que la torture. Condamné, c'était peu de te brûler vivant; On te coupait le poing et puis la langue avant. Tu crois que le gibet c'était assez? tu railles! On t'arrachait d'abord le cœur et les entrailles, Et l'on t'en souffletait; on te pendait après. Ah ! le loup est clément dans l'horreur des forêts Et le chat a pitié des souris dont il joue ! Le condamné mourait tout un jour sur la roue. Le doux césar Titus mettait les juifs en croix : Josèphe, regardant des croix, reconnut trois De ses amis; voyant à leur bouche qui grince Qu'ils respiraient encore, il les obtint du prince; Deux moururent, mais l'autre, à force de secoure Revécut. Ils étaient en croix depuis trois jours.
Ah! l'homme enfin rougit de tant de frénésie! Il est passé, le temps d'égorger l'hérésie, L'adultère, le vol de treize sous! La mort Au meurtre seul. Et rien que la mort. L'àpre effort Des penseurs a vaincu la croix, le gril, la scie, Le plomb fondu, la roue; ici je remercie Voltaire! on prend un peu pitié du corps humain; On ne lui coupe plus la langue ni la main: Plus de lente agonie, on frappe tout de suite. La mort môme se meurt! le couperet hésite
Et nous allons bientôt, je le vois trébucher,
Envoyer l'échafaud rejoindre le bûcher.
L'homme ne sera plus un loup pour l'homme. J'aime
Mon siècle! il adoucit les peines; il a même
Osé ce grand espoir de ne plus rien punir
'Et qu'au lieu de frapper il pourrait prévenir;
11 veut donner au mal, dans le jour qui se lève,
D'autres instituteurs que la grille et le glaive;
Pour apaiser les dents des pauvres en haillon
Il pense que le pain vaut mieux que le bâillon;
Il veut multiplier le livre et la parole,
Et le bagne sera démoli par l'école,
Et n'est-ce pas, amis, que nous entrevoyons
La transformation des barreaux en rayons?
Et quand l'homme grandit jusqu'à cette entreprise,
Ce passé furieux qu'il renie et qu'il brise,
Ce noir gouvernement du fer et du charbon
Dont l'homme. ne veut plus, Dieu le trouverait bon!
Quand l'homme est la pitié, Dieu serait la vengeance!
Quand l'homme met son cœur dans son intelligence
Pour lâcher de sauver en les adoucissant
Ceux qui volent sa bourse et qui versent son sang,
Dieu, que n'atteignent pas nos forfaits dans sa sphère.
Dieu, qui ne souffre pas de ce qu'on peut lui faire,
N'aurait pas de meilleur moyen pour enseigner Que de faire pleurer et de faire saigner! L'effroi serait son fils et l'horreur sa compagne! Dieu croirait à l'enfer quand nous nions le bagne! Lorsque l'homme indigné dit au bourreau : Va-t'en ! Dieu ferait élever les mondes par Satan!
Mais c'est pour notre bien que ton Dieu nous châtie? Les larmes lavent l'homme? et l'âme repentie, Ainsi que par la faute elle en tomba jadis, Par l'expiation remonte aux paradis?
Que la souffrance alors ne soit que la souffrance! Mais dans tant de misère et dans tant d'ignorance, On est vite farouche, injuste, querelleur. Ce n'est pas un bon maître, ami, que le malheur. Le bonheur fait les bons; c'est un soleil, il dore Tout ce qu'il touche; il donne, il sourit, il adore, 11 n'est que (leurs, avril n'est pas plus généreux. Les sourires sont moins aisés aux malheureux, Et qui se sent haï de tout prend tout en haine. Les forçats ont au cœur la rouille de leur chaîne. Engrenage hideux du rouage fatal :
Le mal fait le malheur et le malheur le mal!
Oh! que de mal! Ici, c'est un peuple qui traîne Les boyaux des chevaux éventrés dans l'arène Des courses de taureaux, et là, c'est un césar Qui comme un bœuf attelle un peuple à son vil char! Et le peuple est complice, et son joug est son crime, Puisqu'il est le plus fort; tout peuple qu'on opprime Est l'auteur des excès sur lui-même commis: C'est lui qui frappe, expulse, égorge ses amis, Car, pouvant tout, il fait tout ce qu'il laisse faire. Ceux qui trichent au jeu sont vils, je les préfère Aux pères de famille honorés qui, trouvant Une enfant que la faim implacable leur vend, Salissent cette vierge hier adorable et sainte, Et qui, désaltérés, l'abandonnent, enceinte, Et flétrissent, le soir, en termes écrasants, Quelque infanticide. Oh! les filles de douze ans Que le viol étrangle avec ses mains obscènes! Dimanche, on assommait un vieillard à Vincennes Afin de lui voler vingt sous — qu'il n'avait pas. C'est aux traces de sang qu'on reconnaît nos pas. Tout va s'entre-choquant. Des guerres plein l'histoire. L'extermination est notre grande gloire.
Si le typhus hésite, en avant, Attila!
Et si le choléra tarde, César est là.
Le courage est affreux et l'honneur est funeste;
Le bien même est mauvais; pour un mot, pour un geste,
Pour un regard, pour rien, le duel sort du fourreau.
Ah ! la loi même tue et s'appelle bourreau !
Et les assassinats du cœur! les perfidies
Des femmes, gai sujet des folles comédies!
Ne pouvant en pleurer assez, nous en rions.
Et c'est par ces forfaits que nous remonterions! Ce serait — les moyens de Dieu seraient étranges — En nous faisant démons qu'il nous referait anges!
Si la souffrance est bonne et nous rouvre le ciel, Alors pourquoi veux-tu la supprimer? Par quel Contresens donnes-tu ta vie aux misérables? Tu fais mal d'en vouloir aux lois inexorables Et d'avoir comme Hercule un duel avec la mort ! En brisant l'échafaud, si ta foi n'a pas tort, On casse un échelon de l'échelle céleste. Éternisons la guerre et propageons la peste. Consoler, relever, guérir, vouloir la fin De la haine et que tous mangent lorsqu'ils ont faim, C'est être l'ennemi public. La haine fauve Que l'homme a de tout temps vouée à qui le sauve Est juste; faire grâce est cruel; de quel droit T'émeus-tu quand un vieux est mordu par le froid.
Quand le manque de pain met une vierge en vente,
Quand une nation devient une servante?
Quoi! c'est en ton appui que les souffrants ont foi?
Tu leur ôtes la peine et tu la prends pour toi;
Tu prends l'exil, le roc de la grande mer triste.
Le danger, le crachat des lâches? Égoïste!
Puisque c'est en souffrant qu'on remonte là-haut,
Au lieu de supprimer la souffrance, mieux vaut
L'augmenter, torturer, tuer, grossir la somme
De l'horrible rachat. Les bienfaiteurs de l'homme,
Ce sont ses tourmenteurs! Les empereurs romains,
Phalaris dont le bœuf pousse des cris humains,
Henri-huit, Richard-trois, sont les bons faiseurs d'anges;
Torquemada me plaît; n'ayons plus de louanges
Que pour les inventeurs de supplices nouveaux :
En écrasant un peuple au fer de ses chevaux
Attila fait du ciel avec de la chair vile;
Lorsque le shah de Perse entre dans une ville,
Il se fait présenter des plats d'yeux arrachés :
Il est très doux; tyrans, inquisiteurs, bouchers
De nations, sauveurs à la main trop peu rude,
Merci; haïr Hérode est de l'ingratitude;
Tibère est étonné de n'être pas béni,
Ayant beaucoup tué; Claude offre l'infini
En échange d'un peu de tracas éphémères:
Et Néron est le fils que rêveront les mères !
Quand nous remonterions par des chemins pareils, Quand la douleur serait l'ouvreuse des soleils, Lorsque après plus ou moins de morts, de tombe en tombe, Nous serions de retour dans ce ciel d'où l'on tombe, Meurtris, cognés de monde en monde, estropiés, Tant de luttes n'auraient pas affermi nos pieds. Le mal au paradis reviendrait donc nous prendre? Nous n'v remonterions que pour en redescendre El retomber toujours du céleste au charnel El de Fange au démon? l'enfer est éternel? Ou bien, ayant assez de cette expérience, La mémoire ferait plus que la prévoyance, Et l'ange alors serait durement retenu Par l'incessante horreur du châtiment connu. 11 vivrait, pardonné, mécontent, solitaire, Sombre, ayant à la bouche encore un goût de terre, Baissant les yeux devant tous les bonheurs hardis, Et cette lâcheté serait le paradis.
Soit. Donc l'homme ici-bas, forçat traînant sa chaîne,
Acquitte une autre vie et gagne la prochaine.
Donc, la terre est un bagne où, sans dire pourquoi,
Dieu bâlonne la femme et l'enfant. Si sa loi Est cela, s'il se plaît à frapper, qu'il le fasse; Je ne demande pas, je ne veux pas de grâce; Que Fange même tremble en le voyant venir; Qu'il punisse sans fin, — s'il a droit de punir! Mais ce droit, Dieu l'a-t-il? qu'il le prouve et m'accable. J'ai péché, soit; d'où vient que Dieu m'a fait peccable? D'où le mal, qui m'arrache au ciel originel? Dieu ne pouvait-il pas faire l'ange éternel?
— Il ne le pouvait pas, réponds-tu. L'infaillible, C'est lui ; l'ange parfait et sans chute possible N'eut pas été distinct de la divinité
Et, s'il eût été plus, il n'aurait pas été. Donc, la création, l'ange comme la bête, Ne pouvait exister qu'en étant imparfaite.
— Ah! qu'est-ce que ce Dieu dont la perfection Est l'imperfection de sa création?
Qu'est-ce, ô doutes sifflant de toutes vos couleuvres, Que ce faiseur trop grand pour faire des chefs-d œuvres? Bien. Mais puisque ce Dieu tout-puissant ne pouvait Nous faire qu'imparfaits et que l'ange devait Tomber de la lumière en la fange exécrée, Pourquoi nous faisait-il?
— Parce qu'il faut qu'il crée, Répliques-tu. Car Dieu, c'est la fécondité. Sans nous, il n'est pas.
— Ah! qu'il n'ait jamais été S'il lui faut les forfaits de l'ange et nos tristesses! A bas! à bas ce Dieu fait de scélératesses Et de sanglols ! Quel Dieu ! plus piètre encor qu'affreux ! Un père malgré lui d'un tas de malheureux ; Un malheureux lui-même, incapable, ô misère! De nous faire parfaits ni de ne pas nous faire! Pareil au mendiant ouvert à tous les vents Oui ne peut s'empêcher de faire des enfants Sachant qu'il les condamne à la guenille infime Et qu'ils iront roulant de la misère air crime!
Et parce qu'il subit celte fatalité,
Ce Dieu nous punirait de son infirmité!
Mais tu touches alors ma plus profonde fibre :
— Si l'ange était parfait, il ne serait pas libre Il serait le captif et l'esclave du bien.
Dieu le lâche dans tout. Choisis du bon ou bien Du mauvais chemin, reste ou va, prie ou blasphème. Et tu t'en plains! Le mal, c'est la liberté même! —
0 notre grand espoir et notre grande foi,
0 sainte liberté, le mal ce serait toi!
Oui, le passé l'a dit; mais, ô mère bénie,
Il avait intérêt à cette calomnie;
Il faisait en cela les affaires des rois ;
Les oppresseurs craignaient ton regard sur leurs droits
Et chancelaient au vent qui soufflait de ton aile :
Donc ils faisaient de toi la grande criminelle,
L'auteur des malfaiteurs, le monstre universel.
C'était par toi que l'homme avait perdu le ciel;
C'était toi qu'on trouvait au fond de tous les crimes.
Donc, pas de liberté! Les rois sont légitimes
Et le frein a raison.
Silence, passé noir !
Est-ce donc que pouvoir le mal c'est le vouloir? Je peux assassiner, est-ce que j'assassine?
Quand le mal est le fruit, le mal est la racine, Et l'auteur de la nuit ce n'est pas le rayon! Le mal ne sort jamais que de l'oppression.
Toute scélératesse est une servitude.
Ce sont les tyrans seuls, la faim, l'hiver trop rude,
Néron, l'amour, qui sont les faiseurs de pervers.
Lorsque je m'appartiens, j'aime les univers,
Je serais désolé d'offenser une mouche,
Et mon pied a remords du brin d'herbe qu'il touche;
Que la passion parle à mon cœur ulcéré,
Et je ne réponds plus de ce que je ferai.
Socrate, possédé par les yeux d'une femme,
Sera ce que voudra la jalousie infâme.
Les ténèbres, les peurs, les superstitions,
Les démences, quels nids d'horribles actions!
Tout vice est un captif et tout crime un esclave!
L'oppression salit et la liberté lave.
Les tyrans s'en allant, les méchants s'en iront:
Le mal s'effacera lorsque, bras, cœur et front,
Rien ne gênera plus l'homme dans sa croissance,
Et c'est la liberté qui sera l'innocence!
C'est par toi, liberté, que, rompant les durs nœuds.
Les vivants oseront les efforts lumineux.
0 seule main tendue aux misères humaines,
Tu ne nous chasses pas du ciel, tu nous y mènes!
Le soir tombait; la mer était haute: ses llols
Brisaient avec des bruits pareils à des sanglots; Ils semblaient par moments vouloir parler; la grève Était triste et mêlait son ombre à notre rêve ; Tout devenait obscur; et tu me répondis : — « Puisque tu ne crois pas au Dieu que je te dis, C'est à ton tour de dire à quoi tu crois?
— A l'homme!
M'écriai-je. 11 est temps qu'après l'Inde, après Rome, Après riiomme toujours opprimé par le dieu, Il est temps qu'à la fin nous existions un peu ! Je crois, ainsi que toi, que l'àme est éternelle. Mais je n'accepte pas qu'elle soit criminelle. D'où vient qu'on souffre alors? Je ne sais pas. Et c'est Parce que je l'ignore et que nul ne le sait Que l'homme est immortel. L'homme a droit de connaître La raison de ses maux avant de cesser d'être. L'homme, puisqu'il n'a rien découvert quand il sort, Revivra. L'autre vie a pour preuve la mort. Toute ma certitude est dans mon ignorance, Et le doute est ma foi. J'ai la ferme espérance Qu'après les cruautés du sort silencieux Nous en irons chercher la cause dans les cieux. La mort ne finit rien, car le mourant ignore; La vie étant la nuit, la mort est donc l'aurore!
Jusqu'à ce que le jour se lève, il me paraît Hue nous serions bien bons de prendre l'intérêt De celui qui nous frappe et qui tous nous torture, Jusqu'à nous condamner sur une conjecture, Et qu'assez de fléaux nous percent de leurs clous Sans que nous nous mettions avec eux contre nous ! 11 se peut que ce soit l'équité celte louve Qui mord le genre humain : j'attends quelle le prouve ! Quand je vois les forfaits que le destin commet, Le bien dans les cachots et le mal au sommet, Les dévouements avoir l'exil pour récompense, Jeanne sur le bûcher et Christ en croix, je pense Que ce n'est pas à l'homme à se justifier. Sous l'insulte sans nom je lève un front plus fier; Le tourmenteur masqué n'obtient que mon blasphème ; Et quand, terrifiés et s'outrageant eux-mème, Tous s'agenouilleraient et crieraient grâce, moi, Je dis : — Accusé Dieu, je souffre, défends-toi!
Oh! qu'ils ont à lutter contre la destinée, Le laboureur qui voit son travail d'une année Haché par les grêlons, le marin palissant Au choc de son trois-mâts qui s'éventre au brisant, Et le couvreur tombant du toit, et le poète Qui tombe de plus haut, et le nègre qu'on fouette, Et le mineur plus loin du soleil que les morts, Et l'indigent pour qui l'enfant est un remords, Et tous, oui, tous! Ajoute à toutes ces misères Les mauvaises santés, les lièvres, les ulcères, Le scalpel dans la chair, les os déchiquetés, Ajoute la vieillesse et ses infirmités,
- Et cette infirmité natale et sans remède De se désabuser de tout ce qu'on possède Et de n'être jamais satisfait que demain;
— Et, sombre achèvement de l'affreux bagne humain. Perfection de l'ombre où l'enfer se consomme. L'insulte à tout progrès, et la baine de l'homme Pour tous ceux qui le font un peu moins malheureux, La foule défendant ses misères contre eux,
Les chercheurs qu'on bafoue et les trouveurs qu'on nie,
Tous ces grands bienfaiteurs sur qui la calomnie
Vomit, et les meilleurs de tous ayant le choix
Entre l'autodafé, la ciguë ou la croix;
Et les penseurs alors doutant de leur pensée.
Et la contagion de la foule insensée
Les saisissant, et, seuls dans un monde nouveau,
Le vertige emplissant par degrés leur cerveau,
Les échevèlements des démences sublimes,
Les Pascals devenus tout à coup des abîmes
Et punis par la nuit d'avoir aimé le jour;
— Et tout cela n'est rien à côté de l'amour!
Les poètes sont pleins des fureurs que sans trêve Souffle la passion, car palais ou taudis Sont affolés depuis qu'ensorcelé par Eve Adam a préféré l'amour au paradis.
Hélène aime Paris, et Troie est inondée De sang et voit crouler ses remparts triomphants ; Déjanire aime Hercule, et le brûle; Médée Aime Jason, et coupe en morceaux ses enfants.
0 redoutable loi! l'amour a donc pour tâche De mettre un noir poison dans la blancheur du sein? Cléopàtre, tu fais de Marc-Antoine un lâche; Desdemona, tu fais du Maure un assassin.
Lorsque par le désir notre chair est saisie, Comme inutilement nous l'aurons combattu! Et, si tu viens te joindre au désir, jalousie, Qu'est-ce que deviendra notre pauvre vertu?
Et l'homme se dit libre! Oui, serf qui te crois maître.
L'esprit humain a pu s'émanciper un peu;
A force de penseurs, nous avons cessé d'être
Des aveugles que mène où bon lui semble un dieu.
Apollon nous dirait de tuer notre mère
Que notre conscience insulterait sa loi;
Oreste répondrait au dieu de la lumière :
— ■ Puisque tu veux tuen, je suis plus dieu que toi!
L'esprit est délivré, mais le cœur reste esclave. Nous ne consultons plus les dieux ni les démons; Là, notre conscience est notre seule entrave; Là, nous n'obéissons qu'à nous; — mais nous aimons.
Si jamais une chose inique fut écrite,
C'est qu'éternellement la race humaine hérite
De la faute d'Adam et que le nouveau-né,
Qui pourtant n'a rien pu faire encore, est damné.
Quoi! parce que, rebelle à l'ordre de son maître,
Avant les temps anciens, affamé de connaître,
Quelqu'un mangea le fruit de l'arbre défendu,
L'Eden serait pour tous à tout jamais perdu,
Tous les berceaux auraient la tache originelle,
L'innocence serait la vaste criminelle?
La conscience crie à l'Eglise : Tu mens!
Eh bien, regarde, assis au banc des châtiments,
Cet accusé qu'on juge. 11 a tué.
Son père Avait tué.
De qui veux-tu que la vipère Accouche, si ce n'est d'une vipère aussi? Tout enfant, il était brutal, fauve, endurci Aux souffrances d'autrui. L'instruction fut vaine. Et le sang d'assassin qu'il avait dans la veine L'a fait assassin.
Mais c'est le crime natal!
Mais alors c'est donc vrai l'hérédité du mal! Le père, ô sombre loi par l'enfer applaudie! Transmet au fils le mal comme la maladie Et l'on naît meurtrier comme l'on naît goutteux!
Le monde où nous vivons est si calamiteux Que l'homme ne peut rien imaginer de triste Et d'implacablement inique — qui n'existe.