DUC D'ANGOULESME
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Il me seroit du tout impossible de commencer les premières lignes de ce discours si je n'y ajoustois plus de larmes que d'ancre, puis que son sujet principal dépend de cette malheureuse journée dans laquelle le meilleur roy du monde a perdu la vie par le parricide commis en sa personne par un moyne, plustost démon de l'enfer que créature de la terre, lequel, au mépris de la mort qui luy estoit infaillible, l'a donnée à un souverain au milieu de son armée, à la veille de punir la rébellion que ses sujets avoient injustement entreprise contre toute sorte de droit et de justice. Et parce que tous les historiens qui en ont escrit l'ont fait si diversement que leurs plumes ont plustost donné matière aux esprits plus curieux de douter de la forme de ce mal -heur que de l'éclaircissement pour en apprendre la vérité , j'en feray le récit véritable avec le moins de paroles qu'il me sera possible : ensuite dequoy je pousseray cette relation jusques à ce que le roy Henry quatriesme, son successeur, prit les fauxbourgs de Paris, la veille de la Toussaints iSSg. Après que le roy Henry troisiesme se fut rendu
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maistie de Pontoise, et receu le secours que Sancy (•) luy amena d'Allemagne, Sa Majesté vint prendre son logement à Saint Cloud, où les ennemis firent quelques légères deffenses dans le pont, d'où ils se retirèrent à Paris. La personne du Roy estoit logée dans la maison qui appartenoit pour lors à Gondy ; le roy de Navarre à Meudon, et toutes ses troupes, desquelles estoit composée l'avant-garde, aux villages de Vanves, d'Icy et de Vaugirard ; le reste de l'armée estoit logé dans tous les villages qui environnent Saint Cloud, depuis Argenteiiil jusques à Ville-preux , et de Ville-preux jusques à Vaugirard.
Le Roy, attendant l'effet des promesses que la crainte des uns et l'affection des autres luy avoient faites de luy ouvrir les portes de Paris du costé des fauxbourgs Saint Germain, Saint Jacques et Saint Marceau, passoit les journées à visiter les quartiers de son armée , et par sa prestance royale et affable présence attiroit tellement tpus les cœurs, que la pluspart de ceux mesme qui luy avoient tousjours fait la guerre s'estoient résolus de quitter leur religion et leur party : de sorte que le roy de Navarre en eut quelque jalousie; entre lesquels messieurs de Châtillon, de Clermont, d'Amboise, de Malagny, et le vidasme de Chartres estoient. De cela je puis parler très -véritablement, leur ayant plusieurs fois donné l'entrée secrette pour parler à Sa Majesté.
Le dernier jour de juillet les ennemis vinrent sur le bord de la rivière, du costé du parc de Madrid, où ils dressèrent une légère escarmouche ; mais enfin en
(>) Sancy : Nicolas ILirlay fie Sancy. f^ofez, relativement à ce serour.s, la Notice sur La Noue, tom. xxxiv , page ii4-
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fort petit nombre, où je me trouvay : entre lesquels M. de Grammont (0 me reconnoissant m'adressa sa parole, et dans la familiarité que j'avois eiie avec luy me fit ressouvenir de la peur qu'il avoit eiie lors que M. le prince de Joinvilie fut arresté à Blois dans ma chambré, ainsi que j'ay dit au discours (2) qui regarde ce qui se passa aux Estats de Blois; surquoy luy repartant des galanteries sur le sujet de ses bonnes fortunes de Paris, qui avoient plus de matière de rire que de pleurer, il me dit : « Mon maistre Greslon , vous ne serez pas demain si joyeux. » Ce qu'il me répéta deux fois, me demandant si je l'entendois bien : j'avois quantité de gentilshommes qui depuis mon mal-heur m'en ont fait ressouvenir. Ce dialogue finy, je revins à mon logis, où. plusieurs seigneurs m'attendoient pour souper avec eux ; car depuis que le Roy se mit en campagne, il trouva bon que je quittasse sa table le soir, oii j'avois cet honneur de manger: honneur qui estoit accordé aux enfans de France naturels des rois, lequel nous avons conservé jusques au dernier règne du roy Loiiis treiziesme, d'heureuse mémoire. •
Comme j'estois à table, au milieu de quarante personnes des plus qualifiées de l'armée. Sa Majesté, descendant de son logis dans le mien, accompagnée de messieurs le mareschal de Biron , de L'Archant et
(*) M. de Grammont : Théophile - Roger de Gramont. — (,') Ainsi que j'ay dit au discours. Cette relatioa n'existe dans aucun recueil. Elle auroit pu être curieuse, parce que le comte d'Auvergne, trèsjeune encore, prit part, sans le savoir, au coup d'Etat qui fut porté, ayant été chargé dans ce moment, par Henri m, d'entraîner le prince de Joinvilie, fils ahié du duc de Guise, à une partie de paume.
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de Clenuont, trouva mon maistre d'iiostel, nommé Guimbagnette, auquel, Tappellant par son nom, il demanda ce que je faisois; à quoy luy ayant repondu que j'estois à table :^ « Marchez devant moy, luy dit le Koy, et me menez à la porte de la chambre sans que l'on me voye. » Ce qu'ayant exécuté, Sa Majesté mit la teste dans la porte, ovi, ayant veu la compagnie en laquelle j'estois, il se tourna vers le mareschal de Biron. « Voyez, mon père, luy dit il, il ne mange pas mon h'ien luy tout seul ; » et aussi-tost prit le chemin du jardin, qui estoit fort beau, disant au maistre d'hostel qu'il ne me dist pas qu'il y estoit qu'après que j'aurois soupe, et que je laissasse tout le monde pour le venir trouver seul. Ce qu'ayant observé, je rencontray Sa Majesté se promenant avec ledit mareschal, auquel il parloit de l'ordre qu'il vouloit que l'armée tinst pour entrer dans Paris.
Le Roy me voyant, et que je m'estois arresté auprès des sieurs de Clermont et d'Antragues (0, et autres, m'appelle; et estant auprès de luy, addressa sa parole au mareschal en ces mesmes mots : « Mon père, vous avez esté le premier qui m'avez monstre le mestier de la guerre : je vous prie d'en faire autant pour mon neveu, car j'en veux faire un pont entre mes ennemis et moy. m Comme ces paroles sont très-obligeantes, il seroit bien mal-aisé de s'en ressouvenir sans larmes et une extrême douleur.
Après que le mareschal eut témoigné au lloy qu'il satisferoit à ses commandemens, que je puis dire avoir esté exécutez avec tant de soin que durant sa vie il
(') D'Antragues : François de Balzac, marquis tl'AnU-agues , bcauptre de Tailleur.
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ne s'est guère passé de jours que ce grand capitaine n'ait voulu m'apprendre quelque chose avantageuse et utile à ce mestier, comme la suitte de ce discours fera voir, soit en plusieurs rencontres où j'ay eu cet honneur d'estre commandé de luy, ou par ses entretiens ordinaires, lesquels estoient autant de leçons et maximes militaires; peu de temps après le Roy remonta en son logis , et donnant congé au mareschal , demeura seul dans sa chambre, où il me commanda d'aller chercher Du Pont, gentil -homme servant, La Clavelle, neveu de Savourny, La Fontaine, et Le Baillif qui estoit de la musique , parce qu'il vouloit se divertir. En y allant, je trouvay ce monstre de moyne que la nature avoit fait de si mauvaise mine que c'estoit un visage de démon plustost qu'une forme humaine, lequel, s'addressant à moy, me supplia de le faire parler au Roy pour chose importante, venant de la part du comte de Brienne et du président de Harlay. A quoy je repondis que le Roy estoit retiré, et qu'il ne pouvoit le veoir. Il me suivit jusques dans la court, en me disant quelque chose comme en colère que je n'entendis pas; et, achevant ma commission, je menay avec moy La Clavelle et Du Pont, lesquels furent suivis bien-tost après des deux autres, qui chantèrent jusques à onze heures du soir; et jamais le Roy ne fut de meilleure humeur, n'y ayant alors dans sa chambre que M. le grand , autrement M. de Bellegarde, et le vicomte de Mirepoix, maistre de la garde-robe.
Comme le Roy se mettoit dans le lit, un gentilhomme nommé Mignonville demanda à parler à Sa Majesté de la part du roy de Navarre, lequel, à ce quelle nous dit, rapportoit que ceux de Paris, et
entr'autres le chevalier d'Auniale (0, estant sorty jus^ ques à nostre garde avance'e que commandoit M. de La Force, soustenu de M. de La Trimoûille (2)^ qui faisoit la charge de colonel de. la cavalerie légère du roy de Navarre , les poussa jusques dans les barrières du faux-bourg, où il avoit pris trois ha])itans qui disoient que la peur s'estoit tellement rendue maistresse de tous les cœurs des gens de guerre et des habilans, qu'il y en avoit beaucoup qui s'estoient dérobez pour sortir de Paris , et que toutes les rues estoient pleines de gemissemens et de larmes.
Après ce discours le Roy nous commanda de nous retirer; et M. de Bellegarde, comme premier gentilhomme de sa chambre, ferma son rideau, et m'accompagna jusques à la porte de mon logis , où je trouvay que Chemerault (3), Richelieu, La Vergne et Eanty joùoient à la prime, à quoy je me mis pour cinquiesme.
Ce jeu dura jusques à quatre heures du matin; et le soleil venant à paroistre, je me mis au lit, où, commençant à vouloir prendre mon repos , un de mes valets de pied survint, qui me donna la nouvelle de mon entière perte, criant tout estonné, comme meritoit un tel mal-heur, que le Roy estoit blesse'. A ce cry je me jette hors du lit, et, prenant le chemin du logis du
(•) Le chevalier d' Aumale : Claude dé Lorraine, fils du duc d'Aumale. Il fut tué, à l'âge de vingt-huit ans, le 3 janvier iSqi, après avoir fait une vainc tentative sur Saint-Denis, où il étoil attiré par le désir de voir une femme qu'il aimoit.
{^) M. de La Tri/nouille : Claude de La Trimoûille, fait duc et pair en iSgS , mort en i6o5.
{^) Chemerault : Mery de Barbesière, seigneur de La Roche- Cliemcraull. 11 étoit grand maréchal de la maison du Roi.
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Roy, je trouvay que tout le monde y couroit avec des cris qui perçoient le ciel de leurs voix et la terre de leurs larmes, sans paroles, sinon interrompues de sanglots et de souspirs. Au milieu de cette troupe confuse j'arrivay à la porte du logis de Sa Majesté, laquelle je trouvay fermée, tous les gardes en armes, et les archers à la porte, qui defTendoient l'entre'e à tous ceux qui n'estoient pas seigneurs de qualité.
En entrant je trouvay dans la court le spectacle horrible de ce démon , lequel avoit esté jette par les fenestres; et tous les gardes du corps en armes le long de l'escalier, qui fondoient en pleurs. Je laisse à jugera ceux qui sçavent la perte que j'ay faite, et le naturel sensible que j'ay, en quel estât je pouvois estre dans cet estonnement gênerai. Avec cette douleur particulière et extrême, j'entraydans la chambre du Roy, cjue je trouvay sur son lit sans estre encore pensé, sa chemise toute pleine de sang, ayant receu sa blessure un peu plus bas que le nombril, du costé droit.
Aussi -tost qu'il m'apperceut, il me fit cet honneur de me prendre la main , me disant : « Mon fils ( nom qu'il me donnoit lors qu'il me parloit en particulier), ne vous faschez point; ces meschans m'ont voulu tuer, mais Dieu m'a préservé de leur malice : cecy ne sera rien. »
Je ne pus repartir à ces paroles que par des larmes et des sanglots : de sorte que M. d'O et quelques autres me retirèrent d'auprès de Sa Majesté, et, me menans devers une fenestre, me firent connoistre qu'il ne falloit pas que je continuasse ces marques véritables de mon desplaisir, parce qu'affligeant Sa Majesté cela augmenteroit son mal.
SaS MÉM0I1\ES
Quelque-temps après, et comme je fus un peu remis, plus par l'avis que l'on m'avoit donné que par mon inclination, je revins auprès de Sa Majesté, que j je trouvay entre les mains de Portail son premier chirurgien, lequel sondant sa playe , comme il estoit fort expérimenté, mais d'un esprit prompt, ne put s'empescher de dire en latin à un de ses compagnons nommé Pigré, et au médecin Le Febvre, qu'il croyoit que le boyau estoit percé.
Le premier appareil mis, ils consultèrent ce qu'il falloit faire pour soulager Sa Majesté. Leur resolution fut qu'il luy falloit bailler un lavement; et Portail, comme il estoit particulièrement mon serviteur, me dit ; « Mon maistre, songez à vous, car je ne vois pas que l'on puisse sauver le Roy. » Cette parole me fut si sensible, que M. le grand et M. d'Espernon me demandans ce que Portail m'avoit dit, ma response ne fut que des larmes.
Leur curiosité n'estant pas satisfaite, ils allèrent à Portail, lequel ils pressèrent si fort, qu'il fut contraint de leur en dire autant qu'à moy. Neantmoins Sa Majesté, d'une voix et d'une parole fort ferme, contoit à tous les princes et seigneurs qui estoient en sa chambre la façon avec laquelle ce mal-heureux l'avoit approché, jusques à ce que Boulogne, son aumosnier, commençast la messe, lequel Sa Majesté demanda incontinent après qu'il se sentit frappé, ayant bien plus de soin du salut de son ame que de la conservation de sa vie, comme font remarquer les paroles que ce prince, aussi plein de pieté que d'éloquence qui luy estoit naturelle, profera lors que Boulogne au saint sacrifice de la messe tenoit le corps du Fils de Dieu en ses mains.
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« Mon Dieu , mon créateur et rédempteur, comme durant ma vie j'ay tousjours creu que toutes mes bonnes fortunes venoient de vos seules volonte's , que la possession de mes royaumes ne m'estoit donnée que par l'ordre qu'il a pieu à vostre puissance éternelle d'y establir, maintenant que je me vois dans les dernières heures de mon estre, je demande à vostre miséricorde divine qu'il vous plaise avoir soin du salut de mon ame; et comme vous estes le seul juge de nos pensées, le scrutateur de nos cœurs, vous sçavez, mon Seigneur et mon Dieu, que rien ne m'est si cher que la manutention de la vraye religion catholique, apostolique et romaine, de laquelle j'ay tousjours fait profession : ce qui me fait vous adresser encore cette parole et prière, afin que, si je suis utile aux peuples desquels vous m'avez commis la charge en prolongeant mes jours, vous m'assistiez de la grâce de vostre Saint Esprit, pour ne me séparer jamais de ce que je vous dois. Sinon disposez-en ainsi que vostre divine bonté le trouvera plus à propos pour l'utilité générale de tout ce royaume et le salut particulier de mon ame , protestant que toutes mes volontés sont resignées sans regret aux ineffables décrets de vostre éternité. »
Tous ceux qui estoient dans la chambre oiiirent facilement cette prière, parce que Sa Majesté la prononça avec des paroles si articulées, que l'on eust jugé qu'elle n'avoit aucune douleur. Cela ne laissa pas de renouveller les larmes de tous les auditeurs : dequoy Sa Majesté s'apperceut; car estant appuyée sur moy : « Je suis mary, dit-elle , d'avoir affligé mes serviteurs. » La messe dite, le Roy commença à sentir les effets de sa blessure; et ayant mal au cœur il jetta quelques
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eaux. Les médecins, executans leur resolution , luy firent prendre un lavement qu'il ne rendit qu'à moitié, le reste s'estant estendu dans le ventre par la fente qui estoit faite à l'intestin; surquoy les médecins jugèrent qu'il ne pouvoit en echaper.
Incontinent après, le roy de Navarre, auquel le Roy avoit envoyé un gentil-homme nommé Vantajoux pour l'avertir de sa jjlessure, arriva. Entrant dans la chambre, Sa Majesté luy tendit la main, et le roy de Navarre la baisa ; ensuite il luy dit : « Mon frère, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité; il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant. » Ce sont les mesmes mots dont le Roy usa au roy de Navarre, lequel ayant le naturel enclin à la compassion, se sentant surpris, fut quelque temps à luy respondre que, sa blessure n'estant point dangereuse, il ialloit espérer que bien-tost il monteroit à cheval, et chastiroit ceux qui estoient cause de cet attentat.
J'estois au pied du lict tenant les pieds du Roy, lequel reprenant la parole, luy dit : « Mon frère, je me sens bien, c'est à vous à posséder le droict auquel j'ay travaillé pour vous conserver ce que Dieu vous a donné; c'est ce qui m'a mis en Testât où vous me voyez. Je ne m'en repens point; car la justice, de laquelle j'ay tousjours esté le protecteur, veut que vous succédiez après moy à ce royaume, dans lequel vous aurez beaucoup de traverses si vous ne vous résolvez à changer de religion. Je vous y exhorte autant pour le salut de vostre ame que pour l'avantage du bien que je vous souhaite. »
Le roy de Navarre récent ce discours, lequel ne
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fut qu'en particulier, avec un très grand respect et une marqua d'extrême douleur, sans dire que fort peu de paroles et fort basses , lesquelles tendoient à vouloir faire croire à Sa Majesté qu'il n'estoit pas si mal qu'il deust encore songer à une dernière fin. Mais au contraire, le Roy eslevant sa voix en présence de plusieurs seigneurs et gens de qualité dans sa chambre, qui en estoit toute pleine : « Messieurs, leur dit-il, approchez-vous, et écoutez mes dernières intentions sur les choses que vous devez observer quand il plaira à Dieu de me faire partir de ce mohde.Vous sçavez que je vous ay tousjours dit que ce qui s'est passé n'a pas esté Ja vengeance des actions particulières que mes sujets rebelles ont commises contre moy et mon Estât, qui contre mon naturel m'ont donné sujet d'en venir auxextremitez; mais que la connoissance certaine que j'avois que leurs desseins n'alloient qu'à usurper ma couronne contre toute sorte de droit et au pi ejudice du vray héritier, après avoir tenté toutes les voyes de douceur pour les en divertir ; que leur ambition a paru si démesurée, que tous les biens que je leur faisois pour tempérer leurs desseins servoient plustost à accroistre leur puissance qu'à diminuer leur mauvaise volonté : après une longue patience (ju'ils imputoient plus à non-chalance qu'au désir véritable que j'ay tousjours eu de les en retirer, je ne pouvois éviter ma ruine entière, et la subversion générale de cest Estât, qu'en apportant autant de justice que j'avois de bonté. J'ay esté contraint d'user de l'authorité souveraine qu'il avoit pieu à la divine Providence de me donner sur eux ; mais comme leur rage ne s'est terminée qu'après l'assassinat qu'ils ont commis en ma
personne, je vous prie comme mes amis, et vous ordonne comme vostre roy ^ que vous reconnoissiez après ma mort mon frère que voila ; que vous ayez la mesme allection et fidélité pou?; luy que vous avez tousjours eue pour moy, et que, pour ma satisfaction et vostre propre devoir, vous luy en prêtiez le serment en ma présence. Et vous, mon frère, que Dieu vous y assiste de sa divine Providence; mais aussi vous priay-je, mon frère, que vous gouverniez cest Estât et tous ces peuples qui sont sujets à vostre légitime héritage et succession, de sorte qu'ils vous soient obeïssans par leurs propres volontez, autant qu'ils y sont obligez par la force de leur devoir. »
Ces paroles achevées, ausquelles le roy de Navarre ne respondit que par des larmes et des marques d'un grandissime respect, toute la noblesse fondant aussi en larmes avec des paroles entre-coupées de souspirs et de sanglots, jurèrent au roy de Navarre toute sorte de fidélité, et dirent au Roy qu'ils obeïroient ponctuellement à sescommandemens; lequel, tirant le roy de Navarre proche de luy, et me monstrant à ses pieds, luy dit : « Mon frère, je vous laisse ma couronne et mon neveu ; je vous prie d'en avoir soin , et de l'aimer. Vous sçavez aussi comme j'affectionne M. le grand (0: faites estât de lui , je vous en prie, il vous servira fidèlement. » Ce que le loy de Navarre accepta de bonne grâce, promettant à Sa Majesté d'observer ses commandemens.
Un moment après, le Roy, reprenant la parole, dit au roy de Navarre : « Mon frère, allez visiter tous les
(') M. le grand. C'étoit le grand-ccuyer, Roger de Saint -Larry, duo (le Iîtlleç;arde.
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t|uartiers : vostre présence y est nécessaire ; et commandez à La Trimoiiille d'estre sur ses gardes, car la nouvelle de ma blessure donnera de l'audace aux ennemis, qui voudront entreprendre quelque chose. » Il commanda à Sancy d'aller au quartier des Suisses, et au mareschal d'Aumont à celuy des Allemans, pour les obliger, en cas qu'il vinst faute de luy, à demeurer fermes dans le party, et à suivre la fortune du Roy son successeur. Tous ces commandemens n'a voient rien d'un homme qui se voy oit mourir; et, dans ces paroles souvei^aines et généreuses, tout estoit semblable à son courage et à su qualité.
Gela se passa sur les onze heures du matin, où se tournant vers la noblesse qui estoit demeurée dans sa chambre, il les pria de le laisser en particulier. Et, de fait, il n'y demeura que messieurs d'Espernon, de Bellegarde, de Mirepoix et moy, qui, lui tenant tousjours les pieds, sentois, par une espèce de contraction des orteils, que le corps tout entier pastissoit. Dequoy j'avertis les médecins et chirurgiens , lesquels y inettant la main jugèrent la mesme chose.
Sa Majesté neantmoinsne laissa pas de reposer avec tranquillité une jjonne heure ; et à son réveil elle prit un boiiillon , mais elle le jetta, et depuis cette heure là jusques à sa fin sa chaleur naturelle se retira petit à petit , sans qu'elle pust garder aucun aliment.
Sur la minuit, estant appuyée sur moy, elle se re veilla comme en sursaut, et, m'appellant, me dit: « Mon neveu, allez~moy quérir Boulogne. » M. le grand luy demanda si elle sentoit du mal , « Oui, dit-elle , et tel que le sang me va suffoquer. » Aussi tost on apporta de la bougie, mais Sa Majesté ayoit
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perdu la veue. Boulogne estant arrivé, elle se reconcilia, et incontinent après elle expira entrâmes bras. Messieurs d'Espernon, d'O, de Larcliant, de Clermont, de Riolielieu et de Cliemerault estoient dans la chambre, lesquels eurent soin de me faire prendre et porter sur un matelas, oii je demeuray jusques à ce que le sieur Cargret, mon gouverneur, avec mes gens, me vinrent enlever et mettre dans le lit, car j'avois perdu tout sentiment et toute connoissance.
Sur les dix heures du matin, à ce que l'on me dit, le roy de Navarre , maintenant successeur et roy de France, arriva à Saint Gloud; et ne voulant pas prendre le logis du Roy, comme le mien estoit le plus commode, les mareschaux des logis le marquèrent : de sorte que je fus transporté dans le derrière de celuy du feu Pxoy.
L'estonnement avoit tellement saisy les esprits , .que chacun se regardoit sans se parler 5 et les affections estoient si diverses, que les uns minutoient leur retraitte pour éviter les rencontres malheureuses qu'ils prevoy oient devoir suivre un tel accident j les autres, sous prétexte de la religion, protestoient de ne pouvoir servir un roy huguenot, et quelques autres songeoient à faire leur condition meilleure parmy le trouble de ce desastre.
Mais ceux qui se souvenoient des derniers commandemens du feu Koy, et du serment de fidélité qu'ils avoient fait pour son successeur, attachez à leur devoir, et poussez de cette juste passion de vanger la mort de leur njaistre, sans condition que celle du service, tesmoigneient (jue, dans la tempeste de cet alfreux accident, ils ne vouloient rechercher d'autre
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abry que la justice de leur Roy et la glorieuse protection de ses armes ; et quoique je sçache le destail de tout ce qui se passa pour lors, mon dessein n'estant pas d'excuser personne, je renvoyé les plus curieux à voir ce que les historiens en ont escrit, encore que, sans en excepter aucun , je puisse dire que pas un n'a rencontré la vérité.
Le Roy passa le reste de la journée à recevoir tous ceux qui vinrent luy protester de leur fidélité ; il me fit cet honneur que de me venir veoir tenant M. de Bellegarde parla main, et me dit : «< Je n'entreprens pas de vous consoler : la perte que vous avez faite est trop grande ; mais vous pouvez vous asseurer que je me souviendray des dernières paroles que le feu Roy m'a dites erl vostre faveur, et vous en sentirez les effets. » Il commanda à mon gouverneur qu'il ne me laissast pas seul, et que le lendemain il me fist lever, et me menast dans son logis. Il dit devant moy la mesme chose à M. de Bellegarde, et luy ordonna de demeurer auprès de moy, sçachant l'amitié qu'il me portoit, et l'affection que j'avois pour luy. J'estois lors aagé de quinze à seize ans, nourri dans le cabinet de mon maistre, et eslevé avec tant de soin qu'il n'y a eu que la foiblesse de mon esprit qui m'ayt empesché d'en profiter.
Le lendemain , tous ceux qui avoient charge dans l'armée, et les principaux seigneurs catholiques, furent assemblez pour résoudre les formes que l'on devoit tenir afin de rendre l'obeyssance au Roy, et aviser aiix seuretez nécessaires pour conserver la religion catholique, apostolique et romaine. Les avis furent differens j et j'entrerois dans le destail des choses desquelles
j'ay dit ne vouloir pas me mesler, si je rapportois ce ce qui s'y passa. 11 suffira de dire que la plus grande partie résolut d'obeïr au Roy, et suivre sa fortune. Le maresclial de Biron fut esleu pour porter la parole, et recevoir celle du Roy sur les choses qui concernoient le gouvernement de l'Estat, et principalement la religion : dequoy ies historiens sont demeurez d'accord.
Sa Majesté ayant plus accoustumé de faire le soldat que le roy, trouvoit de la peine à joiier ce personnage; neantmoins, moy présent, il dit à l'huissier de son cabinet qu'il n'en permist plus l'entrée qu'à ceux qui par naissance avoient accoustumé de trouver place dans celuy du feu Roy. Et mesme il me souvient qu'un nommé Bonnieres, fort familier de son maistre,receut réprimande d'avoir voulu forcer l'huissier, le Roy luy disant qu'il y avoit différence entre le roy de Navarre et celuy de France; et quoy que ce Bonnieres ne fust que gentil-homme servant, ceux de la religion prétendue reformée en murmurèrent.
Le Roy m'appclla le soir, et, d'une l)onlé très-particulière, il me confirma les asseurances de sa jjienveillance, jusques à vouloir que j'eusse une chambre dans son logis, et que j'y fusse entretenu comme du temps du feu Roy. 11 faut avouer que ma perte m'estoit si sensil>le , avec tant d'indilîcrence de vivre, soit en la forme, soit en la matière, que je ne m'y peus résoudre, en m'excusant sur ce que, me voulant rendre digne des faveurs que Sa Majesté me prometloit, je la suppliois de trouver bon (jue je fisse ma charge de colonel de cavaJei ie, et qu'il luy plust me donner des personnes capables de m'enseigner mon mestier, desquelles la fidélité et capacité luy fussent connues.
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Sa Majesté receut avec salisniction les marques que je luy donnois de mon affection à son service ; et neantmoins elle eut peine à me le permettre, soit qu'elle me jugeast trop jeune pour soustenir la fatigue d'une charge qui consiste plustost en vigilance qu'en toute autre chose, soit que M. de La Trimoiiille la faisant dans ses troupes , elle eust quelque crainte de le desohliger; mais cette appréhension fut bien-tost esteinte, puis que La Trimoiiille, avec quantité d'autres de la religion, abandonnèrent la peine du service pour aller chercher le repos dans leurs maisons : de sorte que le Roy me le permit, et dès le lendemain j'allay prendre possession de ma charge , et poser mes gardes à la teste des faux -bourgs de Paris. M. le mareschal de Biron me vint installer, et tous les vieux seigneurs et serviteurs du feu Roy mon bon maistre m'accompagnèrent avec la jeunesse qui avoit accoustumé de ne bouger d'auprès de moy.
Ce jour- là le combat de Marivault et de Marolles se fît : le premier estoit meilleur homme de cheval , mais l'autre se servoit d'une lance avec tant d'adresse qu'il estoit estimé le plus juste gend'arme de son temps, n'y ayant bague qu'il ne crochetast, ny lance qu*il ne rompist, oîi il vouîoit. L'expeiience en fit connoistre la vérité aux dépens du pauvre Marivault, duquel le courage estoit égal à toutes les qualités qu'un gentil-homme d'honneur et de vertu peut posséder. Marolles ayant remarqué que Marivault avoit un casque duquel la visière estoit fort ouveite, il dit à tous ceux de son party que si Marivault ne chaugeoit point de casque , asseurement il le tuëroit par la visière; et ce qui en arriva fit connoistre que son
courage et son adresse luy donnoient toutes sortes d'avantages.
Ceux de la Ligue voyans que le succès de ce combat leur avoit esté très - heureux , en prirent beaucoup d'audace, faisant une sortie sur la garde avancée où. je faisois mon coup d'essay; et voulant aller aux ennemis, je fus retenu par deux gentil-hommes appeliez Tourgnerollcs et Mignonville , que le Roy m'avoit donnez avec commandement de n'entreprendre aucune chose sans leur conseil : de sorte que je me trouvay obligé malgré moy de le suivre.
La jeunesse oii j'estois sans expérience, et l'envie de commencer à venger la mort de mon maistre, me donnoit beaucoup d'impatience ; mais la prudente valeur de ces deux capitaines, qui n'avoient pas moins d'envie que moy d'en venir aux mains, retint ma promptitude jusques à ce que les ennemis fussent plus avancez dans la plaine, afm que la longueur de leur jetraite nous donnast plus de moyen de les deffaire.
Quand ils furent à quelques deux cent pas de mon escadron, ils firent halte, et nous allasmes au petit pas à eux; aussi-tost ils plièrent, faisans un demy caracol, et tournans le dos. Mignonville se détacha avec trente chevaux, et je le suivis avec le reste : de sorte que, serrant les ennemis de fort près , ils n'eurent recours qu'aux espérons pour leur salut, desquels ils ne peuient se servir si utilement que sept ne fussent tuez sur la place, et deux prisonniers, entre lescjuels estoit un cousin du sieur de Tremont,
Le chevalier d'Aumale lit mine de vouloir taire Icrme à (pielque deux cent pas du faux-bourg .Saint Geimain, du costé ou sont maintenant les Carmes
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Deschaussez ; mais Mignonville poursuivant la victoire avec chaleur, le chevalier se retira dessous les renipars dudit faux-bourg à la faveur de son infanterie, d'où ils nous saliierent de quantité de canonnades , avec des injures tant contre le Roy mort que contre le vivant. Leurs marques de guerre, au lieu de deiiil, estoient du vert. Les dames de Montpensier, et autres de leur party, estoient sur les boulevars nouveau-faits , avec des escharpes vertes.
Incontinent après le Roy vint visiter nostre garde ; et luy ayant présenté les deux prisonniers. Sa Majesté voulut sçavoir d'eux en quel estât estoient les ennemis, et de quelle fureur ce peuple estoit animé, sçachant cet horrible attentat contre la personne du feu Roy. Celuy qui estoit le plus innocent respondit brusquement que ce n'estoit dans les riies que danses, tables dressées , et paroles outrageuses , en confusion du plus petit jusques au plus grand ; avec des voix d'allégresse poussées au ciel, par lesquelles ils donnoient des marques de leur injuste réjouissance.
Je suppliay Sa Majesté de me permettre de le renvoyer à Tremont, qui estoit mon amy : ce qu'elle m'accorda, et l'autre paya rançon à celuy qui l'avoit pris. Elle me fit commandement d'envoyer trente chevaux en ordre d'escarmouche , c'est à dire espars, les faisant soustenir, pour attirer les ennemis à sortir. Ce qu'ils ne firent pourtant pas, se contentans de nous tirer des canonades de dessus les rempars, et nous dire des injures.
Le Roy receut du desplaisir de la mort de Marivault, duquel le jeune frère nommé Triny, estant de la religion prétendue reformée, avoit suivy le
•^^y» qiiij voyant que la nuict approchoit, reprit le chemin de Saint Cloud, où le lendemain de Montpensier, prince du sang remply de courage et de proliité, arriva, et, mettant le genotiil en terre, protesta au Pxoy son obéissance et fidélité'. Sa Majesté le relevant fut très-satisfaite de sa franchise, et, l'embrassant par deux foix, luy dit qu'elle le r^cevoit comme son parent et son amy, et qu'elle luy sçavoitJ;rès-bon gré de ce qu'il l'estoit venu trouver, encore que quelques-uns 1 en eussent voulu détourner; qu'en sa querelle, outre que c'estoit celle de Dieu , il y alloit de l'interest de toute la maison , d'oii depeiidoit la conservation de son nom et celle de sa fortune.
Voilà où se finirent les soumissions que chacun rendit au Roy, lequel, le lendemain au matin, assembla tous les princes et officiers de la couronne, seigneurs et principaux gentils-hommes qui estoient auprès de luy, pour leur déclarer ses intentions sur l'ordre qu'il vouloit establir pour le gouvernement de l'Estat.
Tous ceux qui ont parlé de ce grand Roy demeurent d'accord que son courage estoit sans pareil, son esprit plein de vivacité , et sa parole d'une éloquence plus martiale et naturelle qu'acquise. Neantmoins, comme il avoit le sens très -excellent, qnoy que ses discours fussent j)his laconiques qu'estendus, il com- ])renoit en peu de mots sa conception. En voicy une marque, pour le plus important sujet qui se soit rencontré dans l'espace de son règne.
(c Messieurs, dit-il, vous avez la mémoire trop récente des dernières volontcz de monseigneur et ficre, pour vous en faire ressouvenir; aussi croy je qu'il n'y
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en a pas iin dans cette compagnie qui veiiille aller au contraire, puisque ses conimandemens sont tellement attachez à la légitime succession que je possède, que ce seroit aller contre les intentions de Dieu tout puisr sant et vostre devoir, si aucun y vouloit contrevenir; mais comme l'expérience m'a appris que le plus puissant prétexte que les ennemis du feu Roy et les miens ont pris pour couvrir leur rébellion a esté celuy de la religion de laquelle je fais profession, pour esclaircir ceux qui pourroient avoir quelque scrupule, et se retirer du service et de l'obéissance qui m'est deue, prenant ce sujet, j'ay bien voulu vous déclarer mes intentions, ausquelles je veux m'engager, en parole de roy, de ne contrevenir jamais.
« Vous sçavez comme avec le laict j'ay succé la doctrine d'une religion dans laquelle j'ay esté nourry, eslevé ; que j'ay couru toutes les fortunes imaginables pour m'y maintenir, croyant qu'en conscience je n'en pouvois avoir d'autre. Mais comme dès l'enfarlce j'y ay esté instruit, maintenant que je suis dans un âge plus avancé, et par conséquent plus susceptible de raison, me faisant connoistre que j'ay plus d'erreur que de vérité, comme je n'ay rien de plus cher que mon salut, j'en recevray les enseignemens avec plus de facilité que j'y ay conservé de constance.
« C'est le dernier conseil que le feu Roy m'a donné, que je suis résolu de suivre; ce sont les derniers commandemens qu'il vous a faits, ausquels vostre devoir et vos consciences vous obligent d'obeïr. Il me semble qu'ily auroit plus d'apparence que vous receussiez la loy de moy, que de me la vouloir donner; et neantmoins toutes mes intentions se sont modérées : de sorte
que je ne demande de vqus que ce que je vous veux accorder. Si vostre devoir, vostre honneur et ma personne vous sont en si foible considération, souvenezvous de ce que vous avez promis, et de ce que vous devez pour venger la mort de ce Roy qui vous a esté si bon maistre, qui vous a si libéralement fait part de ses biens, qui vous a tant aimez ^ et pour lequel vos larmes ne sont pas encore seiches.
« Je passe plus outre : pourriez-vous croire que ceux qui n'ont pas espargné le sang de vostre maistre puis™ sent pardonner à ses serviteurs? La cause de leur rébellion vous est trop connue pour n'avoir pas horreur de leur infidélité : leurs avantages sont vos ruines, desquelles vous ne pouvez vous exempter que dans l'obeïssance que Dieu vous a ordonné de me rendre. Portez y donc vos courages sous ma conduite, et y employez la vigueur de vos armes. »
La pluspart, touchez de ces paroles, renouvellerent le serment de ne quitter point le Roy, entré lesquels estoient messieurs les princes de Conty, de Montpensier, de Longueville; les mareschaux de Riron et d'Aumont ; les sieurs d'O capitaine des gardes , de Sancy, lequel a tousjours servy dignement de son esprit, de son crédit et de son courage ; Chemerault et Richelieu , M. de Rellegarde et plusieurs autres; et moy, à qui le Roy confirma le mesme rang que j'avois eu du temps du feu Roy.
Pour ceux qui s'en allèrent, j'en laisse le contrôlle entre les plumes des historiens , me contentant de dire qu'il y en eut autant ou plus de ceux de la religion prétendue reformée que de catholiques.
Le conseil se tint à Poissi le quatriesme jour d'aoust.
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d'où quelques-uns reprirent le chemin de leurs maisons ; et le Roy alla coucher le cinquiesme à Beaumont, d'oii messieurs de Longueville et d'Aumont se séparèrent avec chacun une armée.
Celle de Longueville, dans laquelle M. de La Noue avoit la lieutenance générale; Quitry, mestre de camp de la cavalerie légère ; quelques Suisses, des Grisons, peu d'infanterie Françoise, et la noblesse du pays, entre lesquels estoient messieurs d'Humieres, deLaBoissiere, Brunel son frère, Armantieres, de Chaulnes, le vicomte d'Auchy, La Vergne, de Palaiseau, et autres qui estoient de moindre condition.
Le mareschal d'Aumont pressa le Roy de luy accorder les gouvernemens de la Bourgogne et de la Champagne , disant que le feu Roy les luy avoit promis ; je croy qu'il estoit vray pour la Bourgogne. Son armée fut composée de noblesse de Champagne, à laquelle le sieur d'Inteville commandoit , lequel a tousjours constamment et avec fidélité servy les rois; treize enseignes de Suisses, et deux regimens françois ; deux compagnies de cavalerie légère, et trois d'harquebusiers à cheval, qu'on nommoit dragons.
En celle du Roy il y avoit douze cent bons chevaux, huit compagnies d'harquebusiers a. cheval, six mille hommes de pied françois, fort peu de mousquetaires, et moins de picquiers, sinon au régiment des gardes, composé de douze compagnies, dont il y en' avoit une de vacante par la mort de Marivault, laquelle Sa Majesté donna à Tilladet; le régiment de Galaty, celuy de Soleure , quatre compagnies de Neufchastel , deux de lansquenets, et une de reistres commandée par Haraucourt ; quatre canons de liatte-
rie, deux coulevrines et deux pièces bastaides. Voila à quoy une armée de plus de quarante mille hommes estoit réduite par la perte d'un seul.
Avant que partir de Poissi, le Roy mit ordre àMeulan, y laissant M. de Bellengreville avec son régiment, et ordre de le fortifier, luy l)aillant Du Cerecau pour ingénieur, qui estoit meilleur architecte pour la paix et pour des maisons, que pour la guerre et pour des places. Miraumont l'aisné fut mis à Ponthoise, et un vieux gentil-homme italien, nommé Petro Paulo Joussin, à Estampes; à Pluviers, Miraumont le jeune, avec la compagnie de Carlos de Birague, bastard de Ludovic de Birague. M. de Dunes, frère de M. d'Antragués, s'y retira, et y commanda comme lieutenant de roy au gouvernement d'Orléans. M. d'Antragues estoit à Boisgency; Du Fort à Gergeau, ville avec un pont sur la rivière de Loyre, laquelle fut donnée pour seureté lors que le Roy vint trouver le feu Roy, et de laquelle il se rendit maistre en • venant de Tours. Lf5 Hoiillier, jeune frère de Montcassins, y fut tué d'une harquebusade par la teste; il commandoit le régiment de Picardie. Sa perte toucha le Roy; éar il estoit trèsaccomply gentil-homme de corps et d'esprit. Tanere, lieutenant de M. de Montigny , fut mis dès lors a Gien , ledit Montigny à Blois, et le baron d'Estrunel à Nogent.
• Le Roy partant de Beaumont s'asseura de Creil, et vint coucher à Clermont, qui ouvrit ses portes.
Tous les anciens serviteurs du feu Roy m'accompagnèrent pour mener son corps, et le mettre en depost dans l'abbaye de Sainte Cornille à Compiegne. Ce seroit renouveller mes larmes et la mémoire de tous mes nuil-heurs , que de rapporter les particularitez de
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ce qui s'y passa. Quoy qu'il en soit , la nécessité et l'ordre que j'avois de n'y séjourner que vingt-quatre heures furent cause que sans cérémonie le plus grand roy du monde fut mis sous une chapelle ardente, où souvent il n'y avoit pour toute lumière qu'une lampe.
Cependant le Roy, laissant toute l'armée à Clermont, s'en alla avec fort peu de suitte à Marlou, pour y, visiter madame de Montmorency (0, laquelle estant venue en France, par ordre du feu Roy, pour conclure le mariage de mademoiselle de Montmorency avec moy, Sa Majesté me fît cet honneur de m'envoyer un de ses gardes, avec une lettre de sa main, par laquelle elle me commandoit de la venir trouver à Marlou, et ne mener avec moy que le comte de Roussy et Rodes, seigneurs lesquels depuis que j'estois sorti du collège ne m'avoient point quitté.
Comme je fus à la porte du chasteau, je trouvay M. de Roquelaure , auquel le Roy avoit commandé de me mener en sa chambre, voulant me présenter de sa main à madame de Montmorency, de laquelle je fus receu avec cette agréable douceur qui estoit née avec elle.
Sa Majesté luy dit que j'avois perdu un bon maistre, mais qu elle se pouvoit asseurer qu'il n'oublieroit jamais ce que le feu Roy luy avoit dit en ma considération , et qu'il souhaitoit que le mariage que le feu Roy avoit désiré pour moy s'effectuast; qu''il la prioit d'en escrire à M. de Montmorency, et qu'il m'avoit confirmé toutes les charges, honneurs et biens que le
C') Madame de Montmorency : Anloiuette de La Marck, femme du conuélable Henri, duc de Montmorency- Le mariage du comte d'Auvergne s'accomplit deux ans après h, Pezenas.
feu Roy m'avoil donnez : ce que ladite dame exécuta de tous points, comme elle voulut me le faire voir le lendemain que le Hoy me laissa auprès d'elle avec ordre de le venir joindre à Meru, où il alla loger au partir de Clermont.
J'avois avec moy un très-habile homme que le feu Roy m'avoit donné pour mon secrétaire et avoir soin de mes affaires, lequel, ayant eu la mesme charge chez M. de Montmorency, estoit serviteur très-particulier de ladite damq. Il jugea à propos de sonder si ma perte ne luy avoit point fait changer de volonté : elle luy fit paroistre qu'elle. auroit agréable que je luy en parlasse, et m'asseura que sa response me contenteroit. Cela me donna la hardiesse de rechercher l'occasion de luy faire ma petite harangue, qu'elle accepta avec si grande preuve d'amitié et asseurance de satisfaction, que dèslors je me persuaday que r^ia recherche seroit fort heureuse.
Quelques-uns vouloient persuader au Roy de prendre le chemin de Tours, et de borner ses légitimes espérances à la rivière de Loire, où l'assistance de ceux delà religion prétendue reformée luy donnoit quelque asseurance d'estre secouru; et de cela ceux de la religion estoient les principaux conseillers. Au contraire, ceux de Normandie promettoient (jue par sa présence toute leur province, et principalement la ville de Roiien, luy ouvriroit ses portes.
Les catholiques furent de mesme avis; mais une forte considération obligea le Roy à prendre le party du secours qu'il attendoit de la reine d'Angleterre, tant d'honnnes que d'argent: à quoy l'asseurance qu'il avoit de la fi Iclilé du commandeur de Chatte estoit
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très-certaine. Sa Majesté se résolut à prendre ce party pour voir si les paroles des Norraauds seroient aussi véritables comme elles luy eussent este' aviantageuses.
De Meru il prit son chemin à Gournay qui luy ouvrit les portes, où Rubempré avec sept compagnies de son régiment fut laisse' pour gouverneur; delà il revint à Gisors, qui en fit de mesme,y ayant laissé Hallot de Montmorency (0 pour gouverneur, d'où il arriva qu'Alligre, se voyant frustré de l'attente qu'il avoit d'en posséder le gouvernement, poussé d'une rage méchante et inhumaine, assassina (2) ledit Hallot de Montmorency proditoirement, comme sa condamnation a fait voir.
Le lendemain 22 d'août iBSg, le Roy fut loger au Pont Saint Pierre, où il séjourna le jour d'après; et le 24, mettant toute l'armée en bataille, il la fit marcher tousjours en ordre jusques à Darnetal, où il logea. Ce bourg est grand, composé de cent feux, à un quart de lieuë des faux-bqurgs de Rouen, où M. de Chastillon logea, luy aux Chartreux, et la pluspart de l'infanterie tout au tour, à laquelle il commandoit par l'absence de M. d'Espérnon. Ceux du fort de Sainte Catherine, lequel est construit sur une montagne fort proche des faux-bourgs de Roiien, tirèrent quantité de canonades avec peu d'effet.
Le parc de l'artillerie fut planté à la montagne entre les faux-bourgs et Darnetal, où, selon l'ordinaire, les Suisses y firent la garde. Je fus commandé avec deux
(i) Hallot de Montmorency : François de Montmorency j seigneur de Hallod.
(') Assassina. François de Montmorency fut assassiné à Vemon en iSSq.
compagnies de cavallerie, à sçavoir celle du Roy et celle de Lorge Montmorency (0, et deux compagnies d'harquebusiers à cheval, de faire garde sur la montagne qui s'appelle le Mont-anx-Malades, où, après avoir esté plus d'une heure sans que les ennemis parussent, il sortit environ trente chevaux espars, lesquels, après avoir tiré quelques coups de pistolet, et nous ayant reconnus , s'en retournèrent à la ville.
Incontinent après parurent et sortirent de la ville quatre gros de cavalerie, sçavoir trois de lances et un d'arquebusiers à cheval, avec des casaques jaunes 5 dequoy je donnay avis à M. le mareschal de Biron, qui aussi-tost monta à cheval et vint à ma garde, assisté d'un escadron de cent ou six vingt maistres. Il trouva que nous estions à l'escarmouche, et si près les uns des autres que nous disputions une selle de cheval du jeune Rumeny , qui avoit esté tué.
M. le mareschal m'ayant joint, il me commanda d'ordonner a Lorge de charger le premier escadron, et moy de le suivre, et qu'il me soustiendroit : à quoy ayant obey, les ennemis, après une légère résistance, se mirent en fuite avec tel desordre, que la pluspart ne pouvant gaigner la porte se jetterent dans les fossez, avec perte de plus de trente morts et quarante prisonniers. De Lignoux, signalé par ses courses du temps des guerres de la religion, plus soldat de griand chemin que lors il n'estoit d'armée, fut blessé au talon, dont il mourut à Dieppe.
Pendant ce combat, le Roy, qui estoit allé reconnoistre le fort de Sainte Catherine, jugeoit de nostre action et du bon-heur de ces seigneurs, et de leurs
C''* Hfmiliitorrncy : lisez Monl^ctnimerY ■
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annes'j et lors qu'il fut de retour en son quartier, il tesnioigna la satisfaction qu'il en avoit.
Le lendemain, le duc d'Aumale, qui estoit à cette première déroute, voulut essayer d'en avoir la raison; et passant à travers le fort de Sainte Catherine avec ce qui luy restoit, qui pouvoit estre trois cent chevaux, il vint attaquer mon quartier, oui, donnant jusques à l'entrée, Persigny, frère du sieur de Guitry, mareschal de camp, y fut tué avec un gentil-homme son parent, et trois chevaux légers. Mais la fin ne fut pas de mesme , car nous le menasmes battant jusques dans ledit fort, avec vingt-deux tuez et quatorze prisonniers, parmy lesquels il y avoit un cornette et un parent de M. de Brissac, qui y estoit avec le duc d'Aumale. Le reste du jour se passa en escarmouches : le Roy y arriva sur le soir avec tous volontaires, mais les ennemis ne parurent plus; et le reste du temps que l'armée fut devant Roiien se passa en légères escarmouches.
Durant ce jour, quelque noblesse de Normandie, entre lesquels estoient Havot et Alligre, qui estoient grands amis, avec deux cent chevaux, allèrent à la guerre vers Neufchastel , ville qui tenoit pour la Ligue, . aupi'ès de laquelle un gentil-homme nommé Catillon avoit assemblé cent chevaux et quinze cent hommes de pied, lesquels, comaie il arrive souvent à une populace peu aguerrie, à la veuè des nostres prirent la fuilte, et Catillon. se sauva; mais il demeura de ses gens sur la place plus de quatre cent, trois cent prisonniers, et Le reste noyé ou devalizé.
Le duc du May ne ne perdoit pas le temps, car, mettant toutes pierres- en œuvre pour relever cet édifice qu'il avoit veu près de tomber, renforçoit son armée
55o MÉMOIRES
de Suisses, de lansquenets et de Lorrains, condufts par le marquis Du Pont, fils aisnë du duc de Lorraine, d'un secours des Pays-Bas, des troupes de Cambresis, et de celles que le duc d'Aumnle avoit mises sur pied dans la Picardie : de sorte que son armée estoit au nombre de .sept à huit mille chevaux, et de plus de trente mille hommes de pied; et sans s'amuser à prendre Estampes et les autres places qui pouvoient incommoder Paris,* il résolut de venir attaquer le chef, duquel, à son avis, ayant eu la victoire, il jugeoit avec raison que les membres demeureroient sans résistance.
Le Roy, bien averty de ce dessein, se résolut d'aller luy mesme visiter Dieppe, et reconnoistre les chemins par où il devoit passer; puis, y estant, choisir un poste avantageux, lequel, par son assiette, pust remédier à la foi])lesse de son armée. Il prit cinq cent chevaux; et en deux traictes, dont la première fut à Bacqueville, il arriva à Dieppe, où le commandeur de Chatte, avec témoignage de fidélité, et tout le peuple, d'une acclamation générale, rcceurent Sa Majesté, qui y séjourna deux jours à considérer ses assiettes et celles d'Arqués, dont je feray la description cy après.
Retournant à son armée , il y trouva une manière de division, engendrée de ce c[jue M. de Montpetisier, prince du sang, vouloit, en l'absence du Roy, avoir le premier commandement. A quoy le mareschal de Biron ne vouloit consentir, disant qu'il estoit mareschal de France, et par conséquent lieutenant gênerai <les camps et armées du Roy ; joint qu'il en avoit tousjour* fait la charge. Sa Majesté, avertie de cette division, alla descendre chez le duc de Montpcnsier, où
Du DUC IJ ANGOULEME. JJI
se servant de l'entremise du président de Janibëville, personnage de grand esprit et plein d'aftection, il appaisa le duc, et le porta à consentir que le mareschal fist sa charge , et que luy commandast l'avantgarde.
Ensuitte le Roy voulut tenir conseil chez le duc, où il fut résolu, après plusieurs différentes opinions, que l'armée delogeroit le u^ jour de septembre : ce qui fut fait; et Sa Majesté demeura à la retraite pour voir ce que ses ennemis voudroient entreprendre, lesquels ne se firent voir ny entendre que par des canonades sans effet.
Ledit jour 2 septembre, l'armée logea à Caiily, le lendemain à Gercy le Grand, le 4 à Anvermesny , .oii elle demeura un jour; et là Sa Majesté prit resolution d'attaquer Eu, où commandoit le sieur de Launay avec soixante soldats. Du commencement il fit mine de vouloir tenir, mesme brusla quelques maisons du faux- bourg, lira quelques coups de fauconneau, de l'un desquels le cheval de M. Le Pinay, qui commandoit la cornette blanche, fut tué; mais lesixiesme jour, sçachant que le Roy y estoit en personne, il se rendit à composition de vie et bagues sauves, et les habitans à la clémence de Sa Majesté.
Le sieur de Mont-Saint-Arpont fut étably gouverneur pour Sa Majesté dans cette place , où le Roy n'entra pas, mais il alla loger au Tres-port qui est sur la mer, distant dudit lieu d'une demy-lieue, où six habitans de la ville rendue se vinrent jetter à ses pieds pour implorer sa miséricorde, avec protestation qu'à l'avenir ils seroient fidèles. La grâce leur fut accordée moyennant vingt mille livres, et des bleds pour le
pain de munition : ce qui fut exécuté sans que les ha- Jjitans receussent aucun trouble.
L'armée y séjourna tout le septiesme, et le huitiesme elle vint loger à Arques et autres villages voisins; et parce que j'ay dit que j'en decrirois l'assiette, encore qu'il y ait cinquante-huit ans que je n'y aye esté, neantmoins, si ma mémoire ne me trompe, il est composé d'un gros cliasteau fait en tuile , assis sur une montagne, et garny de quantité de tours, et sans autres fortifications que d'une grosse masse de. terre qui couvre la porte, laquelle regarde la vallée qui va à Dieppe.
Le dedans est spatieux , plus long que large, et dans la deuxiesme partie du terrain il y a un donjon qui sert de logement pour le gouverneur; du costé entre le levant et le midy est l'avenue, et il y a un fossé; des autres costez c'est un gros village qui n'est fermé que de barrières, sçitué dan?» les vallées, qui sont trois avenues, l'une qui va à Dieppe, du costé du midy, l'autre regarde le septentrion, dans laquelle on ne peut arriver que par une chaussée, et faut passer une rivière qui va à Dieppe, ori elle entre dans la mer. 11 y a un autre ruisseau qui vient de Martin-Eglise, lequel se r^nd dans celle-cy, descendant à Bouteille avant que d'arriver à Dieppe^ du costé d'entre le couchant et le levant.
Cette avenue est de mauvais abord, serrée entre deux montagnes, et la vallée n'a pas p^^us de trois ou quatre cent pas de large ; les costeaux d'un costé sont garnis de bois, qu'on appelle la forest d'Arqués; de l'autre, ce sont des lavines et des terres pierreuses, où les chevaux ne sçauroient aller (ju'avec grande dilïï-
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culte. Cette assiette estant d'elle mesine de difficile accez, fut aide'e de l'artifice que la pratique et les règles de la fortification y purent ajouter.
Du village de Martin-Eglise pour venir à Arques, à la main droite il y a un marais large de plus de cent pas, et un petit ruisseau, duquel j'ay parlé, qui n'est point guayable, mais de trois thoises de profondeur. Depuis le ruisseau jusques à la colline il y a un grand chemin , et un espace où peuvent marcher cinquante chevaux de front : le sommet de la montagne est garny de treilles fort e'poisses , oii la cavallerie ny l'infanterie ne pouvoient passer sans se mettre en desordre. Ce chemin dure jusques à une chapelle avec deux maisons que les habitans du païs appellent la Maladerie, laquelle sépare le terrain depuis le bois jusques au ruisseau, et depuis Martin-Eglise jusques à Arques : ce qui donna sujet au Pxoy, avec l'avis du mareschal de Biron, de tirer une ligne depuis ladite chapelle jusques.au bois, avec un parapet ; et mesme l'on y fit une platte-forme pour y loger des pièces de canon.
Le fossé estoit si petit et si peu enfoncé, qu'il u avoit pas plus de dix à douze pieds de gueule, ny plus de huit de profondeur, flanqué de la seule chapelle, le reste de la courtine estant tout droit. Depuis ladite chapelle jusques à la rivière, qui s'appelle Bethune, c'estoit un païs uny , et d'espace de quelque deux cent pas au plus de large. A ce premier retranchement fut logé le régiment entier de Brigneux ; dans la chapelle et dans la ligne furent mis ce que le Roy avoit de lansquenets.
Entre ladite chapelle et Arques il y a une plaine qui a de long cinq à six cent pas au plus, séparée par
un grand chemin bordé de deux haïes d'espines; celle de main droite, allant jusques au bois, estoit de terres labourables, et l'autre des prez que ladite rivière de Bethiine y arroze.
A la teste de la chaussée qu'il faloit passer pour aller à Arques du costé de main droite, le Roy fit faire un retranchement depuis la haye jusques au bois, lequel estoit composé d'une courtine flanquée de deux demy -bastions, où quatre canons furent logez avec quatre pièces moyennes : le tout gardé par le régiment de SoUeure et par les compagnies de Baltazar; et dai» le pré le régiment de Galaty en occupoit tout le terrain, et fermoit entièrement le passage pour aller à la chaussée.
Le Roy laissa le soin des travaux et du quartier à M. le mareschal ; et ayant avis que le duc de Mayenne vouloit attaquer Dieppe par le costé du fort de Polet, qui ne valoit pas grand' chose. Sa Majesté, de qui l'humeur estoit de tout voir, se résolut d'aller à I^ieppe pour y establir un ordre de deffence tant par les honuîies que par quelque légère fortification, ensorte ({ue les ennemis y trouvassent de la résistance capable de leur en empescher la conqueste. Et parce que j'ay dit que je donnerois une relation de l'assiette de la ville de Dieppe, voicy à mon avis Testât de cette place.
Dieppe a du costé du septentrion la mer pour aspect, et les costes d'Angleterre ; hï livierc de Belhume y entre, .qui fait un liavre de si petite estendué qu'en marée basse il n'est capable de recevoir que des vaisseaux de deux cent tonneaux. La ville est à la gauche de ladite rivière , et à s;', droite est le Polet. Au [)lus
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haut de ladite ville est le chasteau, autour duquel il y a quelques bastions qui , du coste' de la terre, regardent une plaine assez estenduë. Le costé de la mer estant inaccessible, les falaises y sont fort hautes et escarpe'es : de sorte que l'on n'y sçauroit monter; et le chemin bas a un long faux -bourg qui va jusques à Bouteille.
Le coste' du Polet a une élévation qui domine sur une partie de la ville et sur le havre, laquelle d'un costé est inaccessible , comme la falaise du costé de la citadelle; et le reste a pour objet une plaine, qui est le lieu par où le duc de Mayenne croyoit l'attaquer. Aussi fut-ce là cii le Roy jetta quelques fortifications, autant que la briefveté du temps luy put permettre., donnant charge à M. de Chastillon de s'y loger avec la plus grande partie de son infanterie françoise, et de le deffendre.
Je ne sçaurois m'empescher de faire une digression sur la diversité des historiens de nostre temps, non pour m'en plaindre , puis qu'ils m'ont mieux traité dans leurs écrits que mon mérite ne les y obligeoit, mais pour faire voir qu'ils ont esté si mal-instruits ou si intéressez, que dans la première et la plus grande action qui se soit passée dans le règne du plus grand roy du monde, ils y ayent fait trouver ceux, qui n'y estoient pas, et donné des éloges à des personnes qui ne les méritèrent jamais. Et mesme l'un d'eux a esté si peu véritable qu'il s'est fait chef de l'entrée du combat de cette grande journée, où, si pourtant il y estoit, il ne parut que dans le gros de la cornette blanche, sur un roussin qui estoit plustost une rosse destinée à tirer un tombereau qu'un cheval de com-
bat : remettant à la censure de ceux qui vivent, et qui ont servy dignement en cette occasion , si dans mon récit j'ay augmenté ou diminué aucune chose.
Durant ce temps que le Roy employoit à se mettre en estât de se conserver, il eut avis de la puissante armée de ses ennemis. Le duc de Mayenne, qui en estoit le chef, espérant la suite de la bonne fortune de tous ses desseins, et sçachant que le îvoy avoit changé celuy d'aller à Tours , crut qu'estant réduit à un accul , la moindre de ses victoires estoit de prendre Dieppe, etobliger le Roy, ou à s'y perdre, ou du moins à commettre le reste de sa fortune à l'inconstance de cet élément où le vent préside plus à l'eflet des entreprises que la raison.
Celte populace parisienne, se repaissant des nouvelles avantageuses que le duc annonçoit aux plue se-" ditieux et affectionner de ses partisans, en estoit tellement aveuglée qne, dans la croyance que le Roy seroit mené en triomphe à la Rastille, quelques-uns des plus badauts avoient loiié des fenestres dans la rué Saint Antoine, dans la croyance d'y voir arriver ce que la passiçn leur faisoit trouver pour très-certain ; mais ils virent le contraire par ce qui en arriva.
L'armée du duc de Mayenne estoit composée de nations différentes, chargée de bagage et de gens qui ne marchoient qu'au pas de la picque et à petites journées. Le duc, ne voulant rien laisser derrière qui pust incommoder le convoy de ses vivres, commença sa première conqueste par Gournay, où estoit Rubenibré avec plus de confiance de se sauver par une capitulation que par la force de ses armes et de sa deffence. Mais il se laissa emporter en trailtanl : de sorte
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qu'il demeura prisonnier de guerre, qu'il y abandonna sept enseignes pour marque de sa perte, et tous ses capitaines , officiers et soldats devalizez , à la discrétion du vainqueur. Cela doit servir d'enseignement que, lors que l'on a volonté de capituler, jusques à la conclusion du traité il faut se tenir davantage sur ses gardes, et doubler les forces de sa deffence.
Neufcha^tel seconda cette prise ; et ensuitte de ces deux premières, la ville de Gamaches et la ville d'Eu furent de mesme conqueste.
Le Roy, se voyant approcher d'une force inégale à la sienne, par une resolution invincible de se perdre à la teste de sa petite armée, ou d'emporter la' victoire , ayant confiance au droit légitime de sa deffence, soustenuë par la puissance divine et par la générosité qui accompagnoit sa personne, attendit de pied ferme tout ce que l'yssuë d'un combat en pouvoit décider ; et, afm de n'estre pas surpris, il me commanda de prendre cent chevaux , et d'aller à la guerre pour lUy apporter de certaines nouvelles de la marche de l'armée ennemie. 11 commanda aussi aux sieurs deTiambures et de Mignonville de m'accompagner, et de ne rien bazarder.
Exécutant ce commandement , qui fut le i3 de septembre , l'ordre qui fut tenu par l'avis de mes deux gouverneurs fut qu'un soldat bearnois, nommé Guerre, marcheroit avec six chevaux , un quart de lieiie devant moy ; et queVeausse, qui faisoit la charge de mareschal des logis, le soustiendroit avec vingt chevaux, puis, que je marcherois avec le reste.
J'arrivay au point du jour à un grand village à une lieue d'Eu, où Guerre, appercevant quelque fu-
niée, dotina avis qu'il croyoit que les ennemis y estoient logez. Rambures , sage et très-expeiimenté capitaine, prit la commission d'aller reconnoistre ce qui en estoit^ et fut si heureux qu'il trouva quelque trente chevaux de gens ramassez, et volontaires de l'armée, couchez sur la paille sans aucune garde. Il s'en saisit sans tirer l'epée , et les amena. Parmy eux il y avoit un commis des vivres , un lieutenant d'arquebusiers à cheval , deux archers du prevost, et le reste estoit ou racaille ou vivandiers.
Après avoir appris des plus entendus ce qui nous pouvoit satisfaire, pour rapporter nouvelles certaines de l'armée ennemie, il fut jugé à propos de reprendre le chemin par où nous estions venus. Le Roy, de qui l'humeur vigilante ne donnoit aucune relasche à son esprit, ny repos à son corps, dans l'impatience de nostre retour, estoit monté à cheval ; si bien que, passant proche de Martin -Eglise, nous l'apperceusmes sur le haut de la coste, qui s'avançoit vers nous pour apprendre ce que nous avions fait. Il voulut luy-mesme interroger nos prisonniers, entre lesquels ce commis aux vivres, bon enfant de Paris, luy dit nàifvement que dans leur armée le bruit estoit commun que le Bearnois y seroit bien-tost mené. Le Roy, avec sa clémence ordinaire, luy demanda s'il connoissoit le Bearnois. L'autre sans s'estonner luy dit que non. Sur quoy Sa Majesté se faisant connoistre, le pauvre badaut faillit à tomber de son haut ; et se mettant à genoux sans parler , la bonté du Roy fut telle qu'il le fit relever, et voulut que je le renvoyasse, avec lé lieutenant du prevost, à M. de Nemours, duquel j'estois fort amy et serviteur.
DU DUC d'angoulème. 559
Ce qu'ils nous apprirent de raimée fut qu'elle avoit séjourne' deux jours à Eu , qu'elle y deraeureroit encore le quatorziesme pour attendre quelques troupes qui venoient du costé d'Abbeville, et que le quinziesme ils marcheroient droit au Polet, où ils pr.etendoient faire leur première attaque, et l'emporter d'emblée.
Durant ce temps un gentil-homme normand nommé Osbo (0 alla à la. guerre du costé de Rouen, où il fit rencontre de deux compagnies d'infanterie qu'il defiit, prit quantité de cliarettes , et toutes les munitions que l'on menoit à l'armée ennemie. .
Le Roy passa par dessus la plaine, et vint droit au Polet, où il fit diligenter les travaux; et sur le soir revint coucher à Arques, et y visita toutes ses gardes et sesretranchemens , cu'il trouva en bon estât. Dès le soir mesme. Sa Majesté commanda à douze de ses ordinaires d'aller prendre langue des ennemis; et faisant bailler un cheval de son escurie à Guerre, il voulut qu'il leur seï:vist de guide. Le baron Du Fort, qui estoit des ordinaires, en eut le commandement, lequel, à son retour, rapporta, la mesme chose qu'avoit dit le petit commis, et que l'armée devoit marcher le lendemain: ce que le trompette par lequel j'avois renvoyé les deux prisonniers confirma, outre que M. de Nemours, parmy beaucoup de civilitez, mandoit que le lendemain nous nous verrions de plus près.
La diligence est une chose si nécessaire à la guerre, que la plus part des occasions avantageuses s'eschappent par la nonchalance de ceux qui n'en sçavent pas profiter. Le duc de Mayenne, par l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, estoit estimé avec raison pour aussi
(•) Osbo : lisez Aussebosse.
5f)0 M ÉMOI II £S
généreux qu'excellent capitaine; mais comme son naturel estoit accompagne de beaucoup de prudence, ses desseins se ruïnoient souvent pour trop considérer les evenemens, et pour donner trop de temps à l'exécution. En voicy une preuve très-certaine; car le loisir qu'il donna au Roy, lequel, avec une générosité sans pareille, avoit un esprit plein de vivacité et un corps infatigable, luy fit rencontrer le moyen de sa conservation, et de donner à son courage et à la valeur des siens ce que l'artifice y pouvoit ajouster.
Durant que ce duc marchoit lentement, le Roy donnant tous ses soins aux fortifications tant du Polet que d'Arqués, il vint des nouvelles de toutes parts du misérable estât où estoient réduites toutes les affaires générales du royaume, desquelles je parlerois plus au long si je ne craignois de tomber dans la mesme erreur que j'ay reconnue et blasmée en tous ceux qui se sont meslez d'escrire sous la foy d'autruy, où peut - estre pourtant je serois plus véritable qu'eux, puis qu'ayant eu l'honneur d'estre tous) ours auprès du Roy, toutes les depesches que les secrétaires d'Estat luyiisoient ne m'estoient point cachées; niais comme ma résolution a esté de bastir ces discours sous la connoissance que ma présence m'a donnée de tout ce qui s'est passé, je diray seulement en gros ce qui ne peut recevoir de doute, puis que la vérité en a esté connue.
La France invincible, si elle mesme ne contribue de ses forces pour sa défaite , estoit en un si misérable estât, que ceux qui ne doivent entrer dans la chaise de Dieu (jue pour y annoncer la vérité y montoient seulement pour y prescher le mensonge. La justice, contre toute sorte d'equilé, au préjudice du droit d'un
DU DUC d'angoulême. 56 I
successeur légitime, ne prenoit séance sur les fleurs de lys que pour en destruire l'origine, sans permettre l'entrée du barreau à ceux qui parloient des affaires de l'Estat, si ce n'estoit pour en soustenir la rébellion, qu'à ceux, dis-je, qui ne parloient des afiaires que pour en augmenter le desordre.
Le marchand quittoit son commerce pour sautera la hallebarde, et porter son cœur et ses mains à l'injuste maintien d'une usurpation contre toute sorte d'équité.
La plus part de la noblesse croyoit que dans la division de l'Estat. elle trouveroit lés moyens d'augmenter sa condition.
Le plat pays, sous prétexte de la religion, contribuoit tout ce qui dependoit de ses moyens pour accroistre ce que l'ambition des princes estrangers leur faisoit entreprendre contre toute sorte de droit, à l'entière subversion de l'Estat. Le principal chapitre de la recepte de l'or des Indes ne consistoit qu'en celuy des dépenses pour changer les cœurs françois en morisques ou castillans.
Le Pape mesme, duquel la principale fonction doit estre de père commun pour entretenir la paix dans la clwestienté, convertissoit le plomb de ses annates en fust de picques, de lances et d'espées, pour soustenir le foudre de ses fulminations ecclésiastiques, avec des furies temporelles en faveur des rebelles de cet Estât. Le duc de Montmorency dans le Languedoc soustenoit encore quelque forme de monarchie par la conservation des places desquelles de longuemain il s'estoit emparé pour empescher sa ruïne et la perte de sa vie. Tours, Bordeaux, Langres, Chaaîons, Compiegne, 44. 36
562 MÉMOIUES
et Clermont en Auvergne estoient ies seules villes qui prononçoient le nom du Roy et suivoient son party.
Paris, chef de la faction ligueuse, avec tout le reste des parlemens et des grosses et petites villes , n'avoit d'autres senlimens ny d'autres paroles que des injures et des monopoles pour décrier cette juste et équitable authorité de la monarchie.
Le corps entier de la religion prétendue reformée de la langue reconnoissoit le Roy; mais du cœur ils avoient plus de soin d'augmenter leur condition dans le trouble de tout l'EstaL, que d'ayder au Roy pour en estre paisible possesseur.
Quelques-uns, sous ombre de leurs places et des biens que le feu Roy leur avoit donnez, tâchoient d'.en joiiir, croyans establir leur repos sous un traite' de neutralité'.
La France estant en cet estât, il luy falloit un roy sans peur de bazarder sa personne et sa vie : autrement il luy eust esté impossible de conquérir le partage légitime que luy avoient laissé ses prédécesseurs. Voicy la première porte par laquelle il entra dans le chemin de sa gloire et de sa bonne fortune-.
Lequinziesme jour de septembre,, le duc de Mayenne partant d'Eu avec toute son armée en bataille sous deux corps, luy à la teste de la main droicte, et le duc de Nemours à celle de la gauche, l'armée ennemie marcha en bataille jusques à la veiie du costé droict du Polet, et de l'autre sur un costeau qui regarde à Martin-Eglise.
Le mareschal de Biron avoit ordonné dès la pointe du jour vingt chevaux pour aller prendre langue, lesquels luy ayant rapporté que la marché" des ennen\is
DU DUC D'A^GOt]LÈME. 563
estoit de cet ordre, il ordonna àii lieutenant de la compagnie des gens-d'armes de M. le prince de Conty de passer Martin-Eglise, et de voir la contenance des ennemis, sans s'engager; mais ce lieutenant, plus vaillant soldat qu'expérimenté capitaine, attendit les ennemis de si près, que voulant faire sa retraite il n'en eust pas le temps sans se trouver obligé à combattre: de sorte qu'il fut blessé d'un coup d'espée dans les reins, et le reste de la troupe contraint de fuïr pour éviter la prison ou la mort.
Le mareschal de Biron se trouva au rencontre de ce blessé : et quoy qu'il fust très-marry de ce qu'il avoit si mal exécuté son commandement, il ordonna à l'un de ses gardes de le mener à son logis, et de dire à son chirurgien qu'il le pensast.
Les ennemis cependant descendirent à Martin-Eglise ; la cavallerie et l'infanterie s'y logèrent, et le duc de Nemours fit halte sur la colline avec le reste de ce qu'il commandoit.
Le mareschal de Biron ayant mis tous ses retranchemens en bon estât, fortifia la garde autant qu'il le jugea nécessaire; il me commanda d'avancer jusques sur l'eminence qui regarde Martin-Eglise avec la compagnie du Roy, commandée par Rambures, et celle de Lorge; ordonna à Marcilly, premier capitaine du régiment de Rrigneux, lequel a esté assez connu à la cour pour homme aussi courageux comme il estoit de bonne compagnie, de prendre deux cent hommes, avec commandement à un sergent de s'avancer avec trente, lequel il fîtsoustenir par un lieutenant avec cinquante; et ledit Marcilly avec le reste fut placé entre nos deux escadrons.
564 MÉMOTHES
Les ennemis sortirent à la teste du village avec un escadron composé d'environ cent chevaux, commandé par M. de Sagonne, lequel, à ce que nous dirent des prisonniers, avoit jette à sa teste cent arquebusiers, et en fit avancer quelque trente pour entretenir l'escarmouche avec les nostres.
Le mpreschal de Biron, duquel les jugemens dans la guerre sont autant d'oracles, vint à moy; et m'appellant par ce nom familier duquel il me traitoit, il me dit : « Mon fils, je vous feray aujourd'huy acquérir de l'honneur, car cet escadron viendra pour tailler en pieces nostre infanterie : partez en mesme temps, et le chargez; il tournera le dos', puis vous entrerez avec luy pesle mesle dans le village, et déferez tout ce que vous y trouverez. Je vous soutiendray, et seray bien près de vous. » Il pouvoit avoir avec luy quelque cent cavaliers , toutes personnes de condition et volontaires.
Comme l'escarmouche fut un peu plus eschaufTée , M. de Gié, qui estoit le second fds de M. d'Antrages, aussi plein de générosité' que de bonne naissance, après avoir tiré un coup de pistolet à un cavalier des ennemis, le poursuivant il receut une arquebusade, de laquelle son cheval fut tué, et luy engagé dessous. Les ennemis venans à luy pour le prendre, le lieutenant poussa pour le dégager.
Au mesiTve instant Sagonne part pour tailler en pièces nostre infanterie. M. le mareschal vint à ma teste, me criant : « Mon fds, chargez. » Ce que je fis avec tant de promptitude que je n'eus pas le temps de prendre ma sallade , et j'allay au combat sans chapeau. Les ennemis n'attendirent pas que nous fûmes meslez avec eux : ils tournèrent le dos h nos coups,
DU DUC d'aJVGOULÊmE. 565
et se retirèrent en tel désordre que ne pouvans entrer dans le village par la grande avenue, à cause de quelques charettes que les habitans y avoient mises pour l'embarrasser, ils se firent un nouveau passage par dedans une haye qui fermoit un grand verger ; et nous les poursuivismes si vivement que nous les menasmes battant jusques au pont qui sépare le village.
Nos gens de pied cependant en vinrent aux mains avec ceux qui voulurent faire quelque résistance à ces charettes : ils les emportèrent, et de là tout ce qui estait dans le village, cavallerie et infanterie, fut «lis en déroute ; de sorte que oNI. le mareschal laissant son gros à la teste du village, le traversa tout pour nous commander de nous retirer : ce que nous fismes , sans que les ennemis fissent mine de nous reprendre ce que nous avions gaigné. A ce combat les ligueurs perdirent plus de trois cent hommes, dix- sept officiers et cinq capitaines prisonniers, entre lesquels fut La Monesliere, qui a depuis esté M. "Du Terrail.
De nostre costé il n'y eut pas un seul soldat de tué, le sieur de Puivinel ayant eu son cheval tué, qui estoit un genet-baye d'Italie. Le jeune Courbauzon (i) à la barricade du pont eut un coup de pertuisane : on tua son cheval, et trois chevaux légers furent blessez de coups d'epée, mais légèrement.
Le mareschal, prenant son premier poste, m'ordogna de me mettre à celuy duquel j'estois party pour aller au combat, et de voir si* les ennemis ne reviendroient point pour essayer d'avoir leur revanche; mais au contraire le village demeura vuide jusques à la nuit, et les ennemis ne s'y logèrent que fort tard. Du costc du
{'■) Courbauzon : lisez Coiirbouzon.
5t>6 iWÉMOlRES
Polet, le Boy commanda à M. de Chastillon non seulement de se préparer à la défense, mais aussi d'aller recevoir les ennemis à la portée du canon de ses retranchemens : de sorte que toute la journée se passa dans le feu des arquebusades et des pistolets, par une escarmouche de cavalerie et d'infanterie, sans que les ennemis peussent gagner un pouce de terrain.
Parmy ceux qui donnèrent plus de preuve de leur valeur, il faut nommer M. de Bellegarde, grand escuyer, duquel le courage estoit accompagné d'une telle modestie, et l'humeur d'une si afl'able conversation, qu'il n'y en avoit point qui parmy les combats fist paroistre plus d'asseurance , ny dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de plumes qui demanda à tirer le coup de pistolet pour l'amour des dames : et comme il en estoit le plus chery, il crut que c'estoit à luy que s'adressoit le cartel ; ensorte que sans attendre il part de la main sur un genêt noir nommé Fregouze, et attaqua avec autant d'adresse cjue de hardiesse ce cavalier, lequel, tirant Bellegarde d'un peu loin, le manqua; mais luy, le serrant de près , luy rompit le bras gauche, si bien que, tournant le dos, il chercha son salut en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des siens. Le Boy ayant veu cette action ne manqua pas de la loiier avec des paroles non seulement de roy et de bon maistre, mais pleines d'amitié et de grand honneur. Le commandement de la nuict à cheval fut fait, où le duc de Mayenne, par la confession de ceux qui furent pris les jours suivans, perdit plus de deux cent hommes, aussi bien (jue l'espérance de pouvoir prendre sans un siège formé ce «ju'il avoit ci u foicer d'emblée.
DU DUC d'ajvgoulême. 56*7
Il passa la nuit avec autant d'incommodité pour les siens que d'inquiétude pour luy, jugeant par ses premières attaques qu'il avoit esté trompé en ses espérances, et qu'il luy seroit très - difficile de forcer les retranchemens où les troupes du Roy estoient logées , puis qu'au milieu de la campagne ses premiers combats avoient eu de si mauvais succez. Cela obligea le duc à tourner toutes ses pensées à emporter Arques, et, quittant le Polet, à rapprocher toutes ses forces dudit Martin - Eglise, d'où neantmoins durant cinq jours entiers il ne fit aucune entreprise d'importance, excepté qu'il tenta le passage de la rivière de Bethune en un lieu nommé Bouteille, scitué entre Arques et Dieppe. Cette entreprise luy réussit aussi mal que les autres, puis qu'après avoir tiré quelques volées de canon il fut contraint de se retirer avec perte d'un capitaine du régiment de Tremblecourt, et de plus de soixante soldats.
Le Roy cependant alloit tousjours visitant ses fortifications, ausquelles il faisoit ajouster ce qu'il jngeoit nécessaire, tant au Polet qu'audit Bouteille et à Arques -, et quoy que les escarmouches fussent de peu d'importance jusques au vingt septiesme, les ennemis ne s'en retirèrent qu'à leur desavantage.
Le mercredy, veille de Saint Matthieu, un capitaine nommé Fournier, venant joindre l'armée du Roy, fit remontre de vingt chevaux qui conduisoient un convoy de bestial. Parmy eux estoit un soldat avisé, nommé La Violette, que Fournier amena au Roy, lequel estant interrogé sur ce qae les ennemis demeuroient si long-temps sans lien entreprendre, il dit que c'estoil à dessein de mettre toutes leurs forces en estât, pour
le lendeniaia attaquer avec toute l'anne'e les letrancheinens d'Arqués, qu'ils croy oient asseurement emporter.
Sur les dix heures du soir le Roy allant visiter ses gardes, il luy vint un avis qui confirmoit celuy de La Violette, et que sans faillir le lendemain nostre camp seroit attaqué. Le Roy passa toute la nuit à la teste de sa première garde, composée des compagnies de messieurs de La Force, de B^cqueville, et du jeune L'Arcliant.
Les ennemis faisant sonner leurs trompettes, le Roy commanda à Morette , très -excellent homme de son métier, de leur repondre. Après que cette musique militaire fut achevée, nos soldats et ceux des ennemis en commencèrent une autre, qui ne fut que d'injures contre le Roy , et de reparties contre le duc de Mayenne.
Sur les quatre heures du matin Sa Majesté me commanda de m'avancer jusques à mes vedettes, pour luy rapporter s'il n'y avoit point de rumeur dans le camp des ennemis; et ordonna au sieur de Boisse, qui estoit lieutenant du sieur de La Force, et maistre d'hostel de Sa Majesté, de venir avec moy pour me servir comme de gouverneur. Je pris avec luy mes deux escuiers, l'un nommé Gerboz, et l'autre Bossan, pour m'achemincr où il m'estoit ordonné; et, après y avoir demeuré assez long-temps, mes vedettes n'ayant rien oiiy, je résolus avec Boisse de marcher jusques à la teste dudit Martin-Eglise : ce qu'exécutant, un cheval turc sur quoy j'estois monté se mit tellement à ronfler, que Boisse et moy jugeasmes qu'il falloit qu'il senlist quelque chose. Ce qui nous obligea à tenir
DU DUC d'angoulème. 569
bride en main, et à remarquer soigneusement si nous ne verrions rien.
La nuit estoit fort noire : toutesfois nous ne laissasmes pas de veoir, dans la valle'e au dessous du bois, une file de mesches, en tel silence que nous fusmes en quelque doute si c'estoient des hommes ou des vers luisans. Neantmoins Boisse me dit qu'il ne faloit pas faire mine de les avoir apperceus, et nous retirer au petit pas, afin de leur faire croire qu'ils n'avoient pas esté découverts; si bien que, rejoignant mes vedettes, je leur ordonriay d'avoir tousjours l'œil sur le lieu où nous les avions .apperceus, et que si les ennemis branloient, ou que les mesches jettassent quelques estincelles, l'un d'eux vinst à toute bride pour nous en avertir. Comme nous arrivions auprès du Roy,^ lny faisant nostre rapport, l'une des vedettes nous vint confirmer que c'estoient des gens de guerre, et qu'à voir les mesches il y avoit plus d'un régiment.
En mesme temps le Roy en .donna avis à M. le mareschal de Biron, qui icommanda que chacun prist les armes, et que ce qu'il y avoit de cavalerie dans le quartier montast à cheval pour se rendre au champ de bataille. Cependant le jour s'avançoitj mais il faisoit un broiiillart si épais que l'on ne se pouvoit voir de quatre pas. Toutesfois les ennemie, commençant à marcher sans battre le tambour, firent une telle rumeur qu'il fut aisé à juger que toute l'armée estoit ensemble pour nous venir attaquer. En voicy l'ordre :
Comme j'ay figuré l'assiette d'Arqués, vous avez veu que depuis MUrtin -Eglise jusques au premier retranchement le terrain en esioit divisé en plaine, s'e.s-
670 MÉMOIKES
tendant depuis le ruisseau jusques a la colline, et que la colline estoit jusques aux bois, sans toutesfois qu'elle fust inaccessible.
Le duc de Mayenne, depuis le ruisseau jusques à la colline, mit sa cavalerie, et fit marcher à sa gauche toute son infanterie.
Le premier escadron , composé d'environ cent chevaux avec des lances, estoit commandé par Jean Marc, Albanois, qui y fut tué.
Le deuxiesme l'estoit par Sagonne, qui y fut aussi tué, et estoit d'environ trois cent chevaux, soustenus des . troupes qu'avoit amenées Balagay, composées d'environ quatre cent chevaux.
Le duc de Nemours soustenoit Balagny avec une ti'oupe.de noblesse et quelques soldats d'elile , au nombre d'environ trois cent, tous armez à crud avec pistolets. Ledit duc fut blessé au pied, mais légèrement. M. d'Aumale, avec toute la noblesse de Picardie, de plus de six cent chevaux, soustenoit ledit duc.
Derrière luy estoit le fils aisné de M. de Lorraine, nommé le marquis Du Pont, soustenu de la cavalerie dés Païs Bas. M. de Mayenne marchoit après avec un gros de plus de sept cent chevaux, et derrière luy estoient les reistres.
A l'égard de l'infanterie, Chastaigneraye avoit la teste à la gauche de Jean -Marc. 11 y avoit derrière quinze cent lansquenets, et sur la droite le régiment de Tremblecourt.
Après marchoient les regimens de Pontesac, Bourg et Castilliere; ensuitte les Suisses avec quatre canons derrière eux, les regimens de Waîons, et l'infanterie que les siours d'Aumalle et Ballagny avoienl amenée.
DU DUC D ANGOULEME. bj 1
Le sieur Belin, mareschal de camp, qui fut pris, avoit l'ordre que je dis dans sa pochette.
Le Uoy voyant venir une si grosse armée sur ses bras, au lieu de s'en estonner se résolut non seulemont de l'attendre, mais mesme de l'attaquer. L'assiette luy estoit favorable; et sa cause estoit si juste qu'elle augmentoit sa valeur par l'asseurance qu'il prenoit en l'assistance de Dieu. De sorte qu'ayant mis ses troupes en l'ordre qui suit, sa cavalerie occupoit tout le terrain qui estoit depuis la rivière de Bethune jusques à la Maladerie.
La compagnie de Fournier, composée de quelque quarante maistres avec casaques , estoit à ma teste sur ma main droicte, laquelle chargea Jean-Marc, qu'elle défit.
Moy .estant derrière avec celle du Roy, commandée par Rambures, de Lorge et Montgommery, avec vingt gentils-hommes qui estoient tous mes domestiques ou mes amis , le tout faisant six vingt chevaux , je chargeay Sagonne, lequel je reconnus monté sur un cheval turc nommé le Mosquat, armé d'armes argentées à bain, et un petit manteau d'ecarlate. L'appellant au combat, il me cria : Du fouet , du fouet ^ petit garçon; et venant à moy, il perça mon- cheval, qui estoit d'Espagne, depuis l'épaule droicte jusques sous la bande gauche de la selle : de sorte que ne pouvant retirer son espée, qui estoit un estoc que j'ay encore, il fut contraint d'arrester quelque temps : ce qui me donna le moyen de luy tirer mon pistolet à la cuisse droite.
Son escadron tourna le dos, lequel je poursuivis jusques à celuy de Ballagny, qui rompit sans m'attendre. Mais M. de Nemours vint avec le sien, duquel
sans doute j'eusse este' emporté, si M. de La Force , avec Bacqueville et L'Ai chant, ne me fussent venus secoaiir. Alors, d'une valeur extrême , accompagnée d'expérience , ledit sieur de La Force entra par le flanc dans l'escadron dudit duc, lequel, se renversant sur celuy du duc d'Aumalle, le mit en. tel desordre que M. de Mayenne fut contraint avec le reste de venir au secours : de façon que nos troupes, desja mêlées, furent obligées de céder à la multitude, et de se retirer jusques à la haye qui joint la Maladerie,
Cependant l'infanterie ennemie attaquoit nostre premier retianchement depuis ladite Maladerie jusques au bois, où, par une trahison indigne du nom d'AUeman, les lansquenets ennemis, mettant bas leurs drapeaux et leurs picques, criant Kwe le Roj! et asseurant qu'ils le vouloient servir, furent aydez par les nostres de mesme nation à monter dans le retranchement, où, estant entrez comme amis, ils tournèrent leurs voix et leurs armes, et tuèrent ou prirent ce qui y.estoit. Le comte de Rochefort, à présent M. de Montbazon, fut blessé et fait prisonnier, après avoir monstre quelle estoit sa naissance par les marques de sa valeur et de sa générosité.
Cependant M. de La Force, qui avoit eu son cheval tué, n'eut le loisir que d'en prendre un autie pour retourner au combat, et empescher que les ennemis ne se prévalussent de l'avantage que la trahison de leurs lansquenets leur avoit donnée.
En mesme tenqjs le comte de Roussy, jeune frère de M. de La Roche-Foucaut, fut tué d'un coup de lance dans l'œil. C'estoit un seigneur aussi bien né que pas un de son temps j il avoit esté nourry avec moy : et
DU DUC d'aNGOULÊmE. St 3
qiioy que son âge ne fust gueres plus avancé que le mien, sa discrétion, sa prudence et sa valeur faisoient qu'il me servoit de compagnon et de gouverneur.
Le Roy, qui animoit par sa présence, sa parole et sa bonne mine, tout le monde, me trouvant à pied parce que mon cheval ne me pouvoit plus porter, commanda que l'on m'en baillast un de son escurie, nommé le Sondai, sur lequel je retournay au combat contre les troupes espagnolles; et après les avoir menées battant jusques au gros de M. de Mayenne, je troùvay l'escadron que commandoit Thianges, de quelque deux cent chevaux, qui me mena jusques dans le régiment de Gallaty, où mon cheval ayant finy et «on service et sa vie, ledit Gallaty me receut auprès de luy, auquel ce seroit faire tort si l'on ne luy donnoit la gloire d'avoir par sa valeur, et par une action sans peur, sauvé le Roy et l'Estat, par la résistance qu'il fit à la charge très-hardie de laquelle ledit Thianges l'attaqua, où il perdit flans le premier rang de quelques Suisses plus de soixante hommes et quantité de chevaux, sans que ledit bataillon peustestre entamé. Gallaty fit, dis-rje , une action si remarquable, que j'ay cru qu'il en faloit faire part au public. La voicy.
Un cornette de Thianges ayant eu son cheval tué, et se voulant retirer, Gallaty sort xle son rangj et d'un coup de picque le porte par terre, le prend prisonnier, et le ramené dans son bataillon.
Le sieur de La Force et moy arrivasmes auprès du Roy, démontez , en mesme temps qu'un capitaine des lansquenets ennemis voulant parler à Sa Majesté eut l'effronterie de luy demander s'il se vouloit rendre au duc de Mayenne; et présentant l'epieu contre le Roy,
5^4 "MKMCIV.ES
fit un pas pour l'en frapper. La clémence du Roy fut si grande, qu'il défendit à ceux qui le vouloient punir de son outre-cuidance, de le faire. La Roche-Foucatilt me donna un cheval d'Espagne blanc, qui me fut blessé en une charge que je fis en présence du Roy sur quelque infanterie qui vouloit aller joindre ses lansquenets.
Durant tous ces combats, le mareschal de Biron avoit donné à Richelieu, qui estoit grand prevost, soixante chevaux, avec lesquels il se tenoit le long du bois pour empescher que les lansquenets ne se rendissent maistres de la plaine qui estoit entre le premier retranchement que nous avions perdu, et le second qui estoit à la teste de la chaussée d'Arqués , gardée par les regimens dé Solleure et de Baltazar, dont Richelieu s'acquitta dignement, faisant plusieurs charges qui obligèrent les ennemis à ne point passer outre.
La cornette blanche estoit en bataille à la teste du deuxiesme retranchement; celles de messieurs les princes de Conty et de Montpensier bordoient la haye et le chemin qui va d'Arqués à La Chapelle.
Le Roy, dans cette douceur qui luy estoit naturelle, ne pust s'empescher de dire qu'il n'estoit pas satisfait ; et M. de Montpensier fut contraint de faire une charge aux ennemis, où il y eut bien plus de volontaires qui n'estoient pas à luy, que de ceux qui estoient à la solde. Un gentil-homme norman, nommé Saint-Aubin, fut trouvé mort dans ses armes, sans avoir aucune blessure.
Le frère (0 de Vince, gentil-homme provençal, nommé Saint- André, armé de toutes pièces dans une
(0 Le frère : lisez le beau-frvre.
DU DUC d'aNGOULÈME. 5^5
casaque de velours raz noir, semée de croix de Lorraine en broderie d'argent, estant accule' contre la rivière de Bethune, se defFendit fort long-temps contre les sieurs de La Rochefoucaut, Rocquelaure et Beaupré; mais il fut enfin tué d'un coup de pistolet qui avoit esté pris au cheval d'un nommé Bez, qui estoit au duc de Nemours, par un gentil-homme nommé des Esmars, mon capitaine des gardes.
Ce Saint-André, qui estoit de taille très-grosse et grande, ayant esté depoiiillé, on luy trouva une cicatrice à la jambe. Un valet qui estoit à Gerbes, lequel avoit esté marqueur de jeu de paulme, affirma sur ce sujet que c'estoit le corps de M. de Mayenne: de sorte que le bruit en courut par toute l'armée comme d'une chose véritable.
Nos forces estant fort inégales à celles des ennemis, il estoit très-nécessaire de conserver nos avantages, et de faire nos combats autant par nécessité que de volonté. Neantmoins quelques troupes fraisches nous arrivant, le mareschal de Biron, qui voyoit tout avec un jugement admirable, et agissoit avec une valeur sans pareille , voyant arriver la compagnie du prince de Condé, ordonna au comte de Torrigny,fils aisné du mareschal de Matignon, de charger un escadron de cavalerie commandé par le marquis Du Pont. M. de Bellegarde, grand escuier, fut de la partie. Ce qui succéda si heureusement, que plusieurs des ennemis cherchant leur salut dans leur fuite, et voulans passer le marais, y demeurèrent noyez ou embourbez; le reste se retira à l'ombre de ce grand corps de reislres, lesquels en ce temps là avoient beaucoup plus de monstre que d'effet.
5^6 MÉMOIOES
Les ennemis, après avoir esprouvé la valeur des armes du Roy^ commençoient à s'amollir, et plustost à minuter leur retraite qu'à songer à de nouvelles attaques, lors que M. de Cliastillon , l'un des plus généreux capitaines de son temps, arriva, et ne voulant pas laisser passer cette journe'e sans y faire pàrbistre le soleil de son cœur, accompagné de cinq cent arquebusiers , fut droit à la Maladerie que les ennemis avoient gagnée, l'attaque, la force, et tiie ou prend tout ce qui est dedans.
De là il fait filer deux cent hommes vers le retranchement d'enhaut , et en chasse les ennemis : de sorte que le champ de bataille nous demeura avec les morts et leurs dépouilles.
Pour plus grande marque de la victoire, et de la gloire des armes du Roy, Sa Majesté fit ramener les canons au premier retranchement, d'où ils saluèrent les ennemis, lesquels, ayans perdu quantité de noblesse, capitaines, officiers et soldats, pleins de honte et de confusion, vont reprendre leur logement.
Le Roy, pour la première action de sa victoire, en rend grâces à Dieu sur le champ, puis se retire à Arques, où les catholiques firent chanter le Te Deum; et ceux de la religion prétendue refoi mée chantèrent des pseaumes. Mais comme le Roy estoit le meilleur juge de toutes les actions qui s'estoient passées en ce combat, aussi en donna-il des loiianges proportionnées, selon le mérite de ceux (jui l'y avoient servy.
Le combat commença sur les dix heures du matin, et dura jusques à onze heures. Le commencement fut accompagné d'une petite pluye , et d'un broiiillard si espais que l(?s canons du chasteau (|ui commandoient
DU DUC d'aNGOULÊME. 5^7
sur le champ de bataille, ne nous donnèrent aucun avantage.
Les ennemis, par leur propre confession, y perdirent plus de six cent hommes morts sur la place , et quantité de prisonniers, entre lesquels estoient messieurs de Belin et de Tremblecourt, le premier pris par M., de Malagny, fis aisné de Beauvais-La-Nocle , qui fit fort bien ; l'autre par Brigneux, mestre de camp.
Des nostres la perte pour les morts ne fut considérable qu'en la personne du comte de Roussy, et peu de temps après par celle de Bacqueville, qui estoit homme de grande condition et générosité' 5 mais il n'avoit charge que d'une compagnie de cavalerie, bien que quelques historiens l'ayent voulu faire passer pour un mestre de camp gênerai de la cavalerie : car c*estoit M. de Guitry auquel le feu Roy mon bon maistre l'avoit baillée à ma supplication.
Un gentil-homme, nommé Apancy, eut le bras cassé j Pont-Courlay (0 eut son cheval tué de cinq coups de lance, et La Rochejacquelin (^) une mousquetade au deuxiesme combat: estans tous avec moy. Rambures fut blessé et son cheval tué; M. de La Force eut trois chevaux tuez et deux de blessez ^ quelques soldats de cavalerie blessez, et ce qui estoit dans le retranchement d'en haut tué ou pris, au nombre de cent ou six vingt. Bref, cette grande journée se passa tout à fait à l'avantage des armes du Roy.
Le duc de Mayenne, pour y apporter quelque remède, employé le premier de ses soins à en donner
(') Pont-Courlay ; René de Vignerot; il épousa une sœur du cardinal de Richelieu. — (») La Rochejacquelin. Il étoit fils de François Du Vergier de La Rochejacquelin. .
5^8 >IÉMOIIlES
avis à ses trompettes de sédition et de mensonge, pour déguiser son mal-heur à cette populace qui le secondoit plus par la fuasseté du bruit que la force de leur passion leur faisoit croire, que par la vérité' d'un effet contraire à leur désir.
Le Roy séjourna trois jours entiers à Arques, durant lesquels envoyant à la guerre pour prendre langue des ennemis, un capitaine d'arquebusiers à cheval, nommé La Croix, fit rencontre de vingt charettes attellées chacune de quatre chevaux, lesquelles apportoient au camp des ennemis quarante tonneaux de poudre et trois cent boulets pour canons et couleuvrines. Une autre troupe de chevaux, menée par Veausse, fit rencontre de six cavaliers, parmy lesquels estoit le fils d'un marchand de Paris, nommé L'Empereur, lequel dit que depuis la journée d'Arqués l'armée estoit diminuée de pKis de trois mille hommes, la plus part de Paris, du nombre desquels il estoit.
Le Roy prit les boulets et la poudre, et fit donner une ordonnance à de La Croix de quatre cents livres, que M. Petremot, intendant des finances, où je le menay, et lequel estoit mon tuteur, luy fit payer.
Le duc de Mayenne séjourna quatre jours dans ces quartiers, sans vouloir rien entreprendre.
Le Roy estant à Dieppe, un ambassadeur de la reine d'Angleterre y arriva le aS, nommé Stuffort, accompagné d'un gentil-homme François nommé Bossy, avec treize vaisseaux chargez de deux cent mille livres, toute monnoye d'argent et du pays; soixante et dix milliers de poudre à canon, trois mille boulets de canons, à sçavoir cinq cent pour grosses pièces, et le reste pour couleuvrines bastardes et moyennes ; de
DU DUC d'aNGOULÈME. 679
bleds, biscuits, vins et bières, avec des draps, jusques à des souliers. Et quoy que ce secours fust petit, neantmoins l'armée en fut soulagée, et les finances du Roy, qui esloient si courtes que souvent sa table manquoit, et qu'il se trouvoit contraint d'aller manger chez quelqu'un de ses serviteurs, entre lesquels M. d'O le traitoit le mieux , non pas avec la profusion qui se pratique à présent, où les moindres disners sont des plus grands festins de ce temps-la.
Parmy ce secours anglois il y avoit cinquante gentils-hommes, personnes de qualité, entre lesquels estoit le comte d'Evreux , frère du comte d'Essex , très bien fait , qui venoient offrir leur courage à Sa Majesté pour defi'endre la justice de sa cause, et apprendre sdus ses commandemens le mestier dont ils faisoient profession.
Sur le minuit du ^3 dudit mois, l'ennemy deslogea de tous ses quartiers pour en prendre de nouveaux à quatre lieues d'Arqués, d'où il avoit appris que le Roy estoit délogé; et le lendemain le duc de Mayenne en regarda la scituation pour juger s'il pouvoit prendre ladite place. Il estoit meilleur capitaine à l'attaque des places et ordres des sièges qu'aux actions de la campagne, où il s'agissoit d'une présence d'esprit et d'une agilité de corps de laquelle sa taille et sa pesanteur luy empeschoient- les mouvemens nécessaires.
La garde que le Roy avoit mise avec son régiment dans le chasteau d'Arqués, avec cinq cent bons Suisses, fil des merveilles pour conserver si peu de dehors dont la place estoit environnée, ne cdfesistant qu'en une contrescarpe dentelée et en un gros ravelin à l'antique , (jui couvroit l'entrée de la porte. M. de Meru ,
58o MÉMOIRES
frère de M. d' Anville , lesquels depuis ont este', l'un le premier amiral de France, par la mort de M. de Villars tué à la journée de Dourlens, et l'autre connestable, y firent paroistre leur courage. Le duc de Montmorency supplia le Roy de trouver bon qu'il s'enfermast dans le chasteau avec les Suisses, desquels il estoit colonel, et qu'il eust le premier commandement pour le deffendre : ce qui luy fut accordé.
Le soir s'approchant, le duc laissa trois regimens dans le bourg d'Arqués , et poussa le reste de son infanterie, commandée par le chevalier d'Aumalle, jusques au village d'Oinval , sur la plaine qui va d'Arqués à Dieppe , du costé de la citadelle , à la portée d'une grande canonade. Le duc se saisit du passage de Bouteille, où il logea les troupes de Lorraine et de Flandre. Cependant la garde ne perdant point de temps, sur le point du jour fait une sortie si furieuse qu'elle tailla en pièces ceux qui estoient logez en son bourg : de sorte qu'ils n'y revinrent point.
Le Roy, qui se voyoit approcher de si près, ne laissa pas dormir en repos le chevalier d'Aumalle, lequel il obligeoit par des allarmes continuelles d'estre tousjours sous les armes. Entre quatre cent reistres qui faisoient la garde de toute l'armée, je fus commandé avec M. de Guitry, qui faisoit la charge de mareschal de camp si dignement qu'il n'y avoit personne qui n'eust très-grande satisfaction d'estre assisté de sa valeur et de son jugement , de charger avec deux cent chevaux lesdits reistres. L'ordre fut que Rambures les attaqueroit à la droite et Fournier à la gauche avec cinquante chevaux, et M. de Guitry et raoy par la teste avec le reste.
DU DUC d'aNGOULÊME. 58 I
Aussi-tost que nos deux escadrons eurent pris le tour pour aller à eux, ils firent leur caracol, et se mirent si près de leur infanterie, laquelle sortoit des barricades pour les soustenir, que tout ce que Rambures put exécuter fut, sur leur retraite, d'en tuer quelques-uns, et de prendre un de leurs maistres qui estoit à la dernière file pour faire serrer l'escadron.
Le Roy travailloit cependant à dresser une espaule en forme d'éperon pour couvrir la porte et courtine qui est près de la citadelle , de laquelle il renforça la garnison de deux cent Suisses; et du costé de La Barre il fit faire une traverse de fumier si diligemment , (ju'en une nuit la porte fut à couvert; et parce que Sa Majesté eut avis que le duc vouloit loger des pièces sur une petite hauteur qui voit quasi toute la ville. Sa Majesté ordonna de prendre des voiles de navire, et de faire des blindes pour oster le pont de veiie aux canoniers qui voudroient y battre en ruine : comme il avint. Car le duc de Mayenne ayant fait retrancher cette hauteur, et loger ses gens de guerre pour deffendre cinq pièces qu'il y fit avancer dès la pointe du jour, il commença à faire tonner, son artillerie: àquoy Sa Majesté voulant rendre la pareille, tant de la citadelle que des ramparts de la ville, il fut tiré quantité de canonades, dont celles de l'ennemy percèrent la muraille du logis du Roy , ensorte qu'un cuisinier en escumant une marmitte fut tué, une fille dans le milieu d'une rue écrasée; le reste cassa des tuiles, sans aucun mal : au contraire, de celles du Roy il y en eut une qui en démonta deux de celles de l'ennemy, tua un commissaire et quelques soldats. Cette sonnerie dura jusques à onze heures du matin que le duc retira ses
pièces, craignant, à mon avis, de les avoir mis en lieu où le Roy ne les laisseroit gueres sans en venir reconnoistre le calibre.
Sur les trois heures de l'après disne'e le Roy fît une sortie : la cavalerie et l'infanterie donnèrent à la batterie du duc, où ils ne trouvèrent que les gabions et plates-formes, sans autres gardes que de quelques Suisses qui prirent la fuitte aussi tost qu'ils nous virent aller à eux. Sa Majesté lit brusler les gabions et les plates-formes : ce que les ennemis voulant empescher, il se fît une grande escarmouche, oii les ennemis n'eurent pas du meilleur. Il me souvient que Tremblecour, qui estoit prisonnier, voulut tousjours estre avec nous à la mercy des arquebusades et des coups de pistolets, tenant un baston à la main. Enfin , l'obscurité de la nuit renvoya chacun chez soy, attendant que le point du jour fournist assez de clarté pour prendre l'occasion d'en profiter.
Le sieur de Guitry, venant visiter mes gardes, trouva que les reistres avoient changé la forme de la leur, et qu'estant soustenus à droite et à gauche de leur infanterie, ils s'estoient avancez jusques sur un petit heurt qui reg^rdoit la citadelle. Alors, s'approchant assez prez d'eux pour en faire un jugement plus certain, il me dit qu'il croyoit que s'ils dcmeuroient en cestc mesme assiette il y auroit moyen de les chasser, et que du moins leur infanterie y deraeureroit pour les gages. Sa proposition fut de doubler nostre garde et faire nos cscadi ons de plus de hauteur, pour leur oster la connoissance de l'augmentation.
Que derrière nos deux escadrons il feroit avancer deux moyennes pièces, et qu'approchant au petit pas
DU DUC d'aaGOCIEAIE. 583
des eunemis, nos deux escadrons se séparant en quatre, il feroit tirer lesdites pièces par les intervalles. Que cela donneroit un tel estonnement aux ennemis , qu'allant à eux ils tourneroient le dos ; et l'infanterie, après sa première décharge, n'auroit recours qu'à la fuite. Je ne luy temoignay qu'obeyssance, ravy de rencontrer des occasions où je peusse acquérir de l'honneur j et, approuvant ce dessein, il me dit qu'il ne pouvoit l'entreprendre sans le communiquer à M. le mareschal de Biron, et en avertir le Roy si M. le mareschal l'approuvoit; et que pour cet effet je m'acheminasse avec luy chez M. le mareschal : ce que faisant iiostre voyage fut accourcy, car nous le trouvasmes qui venoit selon sa coustume visiter nos gardes et voir la contenance des ennemis.
Lors ce vieil et grand capitaine, voulant que son œil luy donnast l'entière connoissance de ce que l'on vouloit entreprendre, dit qu'il faloit juger du dessein sur le lieu, oiî il alla; et loiiant le sieur de Guitry de son dessein, il l'approuva, y ajoustant qu'au lieu de deux pièces on y en devoit mener quatre , sçavoir deux moyennes et deux bastardes ; et demeurant d'accord qu'il en faloit donner le plaisir au Roy, il nous commanda de le suivre chez Sa Majesté, laquelle reçeut cette proposition comme estant tout à fait dans les règles. Mais comme elle estoit d'un naturel fort prompt, elle voulut elle mesme se porter sur les lieux pour résoudre et le temps et la forme de l'exécution ; et, y estant, elle eut tant d'impatience, qu'elle me commanda d'aller ordonner à quatre cent chevaux de se trouver à la porte avec leurs armes à deux heures après midy ; et à M. de Guitry de tenir prestes les (juatre pièces.
584 MÉMOIKES
avec cinq cent Suisses et cinq cent arquebusiers, disant que les ennemis pouiroient en prendre une telle épouvante que l'occasion s'offriroit d'enlever le quartier. Cet ordr« donné, le Roy alla disner.
Les troupes s'estans trouvées au rendez-vous en la forme que dessus. Sa Majesté s'y rendit avec M. le mareschal : de sorte qu'en la disposition projettée je commençay à marcher ; et comme c'estoit la coustume qu'il y eust tousjours quelques cavaliers débandés qui entretenoient l'escarmouche, les ennemis, sans connoissance de nostre dessein, demeurèrent à leur poste jusques à ce que nous allasmes à eux, où faisant mine de nous vouloir bien recevoir, nostre infanterie prenant les armes, nos deux escadrons se mirent en quatre, et nos pièces tirèrent si à propos qu'elles firent une rue dans l'escadron des ennemis, et donnèrent dans l'infanterie : ce qui leur donna si fort l'épouvante, que les reistres tournèrent le dos au galop. L'infanterie jettant les armes après avoir tiré quelques harquebusades, chercha son salut dans sa honte, et se mit à la fuite jusques dans le village, oii nous fussions entrez pesle -mesle si la garde qui venoit relever celle qui fuyoit ne se fust rencontrée en estât de rallier les fuyards, et de mettre ensemble en nombre de plus de huit cent chevaux et douze cent hommes de pied. Nous ne laissasmes pas d'amener environ trente prisonniers, sans compter au moins cent qui restèrent de l'infanterie sur la place.
Le Koy voyant ce combat, fit sortir son infanterie et quelques cent volontaires qu'il avoit auprès de luy, voulant à toute force qu'on donnast dans le village, où la grande rumeur qui s'y faisoit faisoit croire (ju'il y
DU DUC d'aivgouleme. 585
aVoit de l'estonnement; mais M. le mareschal l'en empescha. Depuis, la garde des ennemis changea de poste, ne laissant qu'un corps-de-garde logé à la teste du village, et quatre vedettes avancées.
Le mesme jour il arriva au Roy un secours d'Escossois, conduit par le sieur d'Ovins, fort vaillant homme et ancien serviteur du Roy, composé de douze cent hommes de pied et de soixante chevaux, qui nous appresterent à rire, à les veoir armez et vestus comme les figures de l'antiquité représentées dans des vieilles tapisseries, avec Jacques de mailles et casques de fer, couverts de drap noir comme bonnets de prestre, se servant de musettes et de haut-bois lors qu'ils vont au combat.
Ils eurent le faux-bourg qui va à Routeille pour leur quartier, lequel Routeille ayant esté reconnu par le sieur d'Ovins, il supplia le Roy de luy en permettre l'attaque : ce qui luy estant accordé. Sa Majesté commanda au régiment de Vallirault, qui estoit celuy de Navarre, de le soustenir de deux cent chevaux-legers, pied à terre, avec hallebardes, pour en faciliter l'exécution : ce qui reiissit si bien au sieur d'Ovins, que tout ce qui estoit dans Routeille fut enlevé, plusieurs tuez et tout le bagage pris.
Une si grande suite de victoires fit diminuer l'armée ennemie, soit par les combats, soit par les debandemens : de sorte que cette grande multitude de troupes fut réduite à la moitié, et encore gens si abattus et si remplis de timidité, que s'ils portoient des armes, c'estoit plutost pour les jetter que pour s'en deffendre.
Le duc de Mayenne dans ce rencontre cherchoit , mais inutilement, les moyens d'y apporter quelque re-
586 mémoihes
mede, lors que, pour l'accabler de soins et de peines, il luy vint avis que les serviteurs du Roy, sçavoir messieurs le comte de Soissons, de Longueville, le mareschal d'Aumont, La Noiie , Givry et quantité' de noblesse, tous gens de cœur, avec de très-bons capitaines, s'estoient unis et marchoient droit à luy en resolution de le combattre, et de joindre le Roy pour le tirer hors de l'accident où il estoit. Cela le fit résoudre à quitter son entreprise, et à songer plutost à sa seurete que non pas à sa conqueste.
D'un costé il voyoit les armes de ses ennemis triompher de tous les combats qu'il avoit entrepris, ayant le triple des forces qui luy estoient opposées : de l'autre, il craignoit d'estre attaqué d'une armée fraische et nouvelle; d'où ilarriveroit que la sienne, contrainte à faire teste des deux costés, lassée et incommodée, courroit fortune de se perdre , puis que l'une avoit bien commencé à le défaire : de sorte que de tous les partis choisissant celuy de la retraite , il reprit le chemin par lequel il estoit venu , et se résolut d'aller à Amiens pour deux raisons : l'une , pour s'approcher des Pays-bas , et tirer autant de secours qu'il pourroit des armées d'Espagne; l'autre, que Paris le voyant arriver sans son prisonnier qu'il avoit tant fait espérer, le monstreroit avec honte: ce qui luy donneroit non seulement du déplaisir, mais un notable desavantage, les peuples se conduisans bien plus par les apparences présentes que par les raisons et les espérances de l'avenir. Toutes ces considérations le firent retirer sans battre tambour ny sonner trompette; et, quittant ces quartiers, il prit pour premier logis celuy de Bacqueville et les enviions.
DU DUC d'angoulême. 587
Le Roy, qui avoit tousjouis l'œil ouvert pourobserver les actions de son ennemy, avec un cœur animé du désir de la gloire pour en venir aux mains, ayant avis que le duc delogeoit, me commanda de faire monter toute sa cavalerie légère à cheval, laquelle pouvoit estre de cinq cent chevaux et cinq cent arquebusiers, que l'on appelloit croque-moutons; d'envoyer Rarabures avec vingt chevaux pour voir si les ennemis delogeoient : ce qu'il apprit d'un prisonnier des nostres qui se sauva dans l'embarras d'un decampement , où chacun prend plus d'interest à sauver le sien que de prendre celuy d'autruy.
Je l'envoyay au Roy, qui, montant luy mesme à cheval, fit sortir deux mille hommes de pied, lesquels il fit donner dans le quartier du chevalier d'Aumalle , où ils enlevèrent quantité de meubles, entre autres la monstre de table du chevalier, ])eaucoup de manteaux de pages, et un nombre infiny d'arquebuses avec d'autres armes.
Cependant l'armée ennemie marchoit, toute l'infanterie à l'avantgarde, et la cavalerie, composée environ de trois mille chevaux, faisant leur retraite.
Le Roy les suivit jusques à l'entrée de la nuict, sans qu'il se fist aucun combat, les ennemis marchans en Irès-bon ordre , ne se débandant pas un des leurs pour faire ses nécessitez, en gallant homme.
Sa Majesté retournée à Dieppe tint conseil sur ce qu'elle croyoit que les ennemis alloient au renconti^ de sa nouvelle armée, pour la combattre sans qu'elle y fust. La générosité de ce grand Roy ne pouvoit souffrir que ses serviteurs courussent fortune, ou acquissent de la gloire en son absence : la personne de M. le
588 mémoihes
comte de Soissons luy donnoit plus d'émulation que tout le reste, duquel j'ay tousjours connu qu'il avoit une telle jalousie, que si le comte faisoit un pas vers les ennemis, il en vouloit faire deux.
Les grands roys ne sont pas exempts d'ambition : au contraire, comme leur naissance et leur authorité leur donne toute sorte de prééminence sur leurs sujets, cette mesme passion leur fait naistre l'envie de monstrer des actions plus relevées que ceux qui sont sous leur domination, croyant, outre leur satisfaction particulière, que l'estime que l'on a d'eux les fait adorer comme des divinitez.
Le conseil se résolut en deux principaux points. Le premier de donner avis à l'armée de la marche des ennemis, pour les empescher de surprise, avec commandement de prendre une assiette si avantageuse, que si les ennemis venoient à eux ils n'en eussent que le repentir. Fouquerolles en eut la commission avec dix chevaux. Il fut dit aussi que j'en prendrois deux cent, et que M. de Guitry viendroit avec moy pour apprendre ce que deviendroit l'armée ennemie.
A l'entrée de la nuict je partis. Sortant par le costé du Polet, nous prismes la route entre Eu et Bacqueville, oii il me souvient qu'un gentil-homme, nommé Saint-Aulnay , à une halte que je fis, s'estant escarté pour faire ses nécessitez, revint à nous tout effrayé, disant que les ennemis estoient dans un vallon proche. Le sieur de Mignonville fut envoyé pour les reconnoistre. 11 se trouva que la lune, luisant sur des saules qui n'avoient que la tige et une perche au dessus, avoit fait juger à Saint-Aulnay que c'estoit des hommes à cheval tjui porloieiit des lances.
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La risée en fut si grande, et Saint- Aulnay en fut si honteux, qu'il n'oza paroistre devant le Roy à nostre retour.
Continuant nostre chemin, Rambures, qui naenoit nos coureurs, rencontra, sortant d'un village, cinquante chevaux qui raenoient un convoy de deux cent bœufs, lesquels il deffit, prit ou tua tout, sans qu'il s'en sauvast aucun , ny mesme que j'en eusse avis, sinon par le rencontre de ceux qui estoient morts, et du convoy , que nous trouvasmes gardé par quelques arquebusiers à cheval que Rambures y avoit laissez pour garder les prisonniers et le bestial.
Poussant plus outre, Rambures tomba dans une piste de cavalerie, où il prit quelques valets malades, desquels il apprit que c'estoient des gentils-hommes du pays qui s'estoient retirez dès le soir, et que l'armée du duc de Mayenne avoit pris pour second logement Gamaches , d'où elle delogeoit pour aller coucher à Oyzemont et aux villages circonvoisins, le lendemain à Rreves , et de là aux environs d'Amiens.
Rambures , faisant faire halte aux coureurs, nous vint trouver pour nous donner cet avis, et voir ce que je luy commanderois : dequoy ayant demandé conseil à M. de Guitry, il fut résolu que nous ferions retraite, pour oster le Roy de peine, et l'avertir que l'armée ennemie marchoit sans dessein*de rencontrer la nostre.
Durant nostre voyage, qui fut de deux jours, le Roy receut le secours que la reine d'Angleterre luy envoyoit de quatre mille hommes effectifs en trois regimens, desquels le premier estoit commandé par millord Hoillien (0, homme grand et de fort bonne mine;
{}) Hoillien :\\SGz ff^illiams. '
le second par le chevalier Sauvage, et le troisicsme par Sorcaril.
Aussi-tost que les vaisseaux où ils estoient furent à la rade, M. de Beauvais La Nocle, que le Roy avoit envoyé comme ambassadeur à la reine d'Angleterre, fit mettre une chaloupe en mer pour en donner avis à Sa Majesté, laquelle envoya le sieur de Malagny, fils dudit La Nocle , pour saluer de sa part ceux qui avoient amené ce secours, et les asseurer qu'ils estoient les bien-venus. L'apresdisner quelques-uns des principaux Anglois vinrent saluer le Roy, qui les receut si favorablement qu'ils s'en retournèrent dans leurs vaisseaux fort satisfaits; et le lendemain, qui estoit le 29 de septembre, on prépara toutes choses pour leur des-^ cente. '
Joncquerolles (') revint le mesme jour avec certitude que l'armée nouvelle estoit à Gournay, que les ennemis avoient abandonné , où elle avoit séjourné un jour, et que le lendemain elle seroit à Gamaches, et y attendroit l'ordre que Sa Majesté plairoit luy donner.
M. de Guitry et moy ayans fait rapport au Roy de ce qui s'estoit passé en nostre voyage , Sa Majesté m'ordonna de faire soigneusement garder les deux cent bœufs , desquels elle se vouloit servir, comme elle fit, pour faire un prest aux Suisses, faisant donner qua:tre cent escus que je fis séparer à ceux qui avoient fait le butin.
La journée s'estant passée à la descente des troupes angloises,le Roy voulut, pour témoigner la satisfaction qu'il avoit de ce secours, aller visiter les vaisseaux ; et quoy qu'on luy pust représenter que c'estoit con-
(') Joncquerolles : lisez Fourjiierollcs.
DU DUC d'angoolême. 5gi
Ire la seurelé de sa personne et de sa dignité', il ne laissa pas de se mettre dans une double chaloupe armée de douze rames, avec laquelle il aborda l'admirai de cette flotte.
La mer estoit un peu haute, et la mare'e venoit : de sorte que ce ne fut pas sans sauter que ce voyage se fit, ny sans rendre à la mer ce que l'on avoit pris à la terre. Plus de soixante chaloupes suivirent le Roy, lequel fut saliie' de tous les canons des vaisseaux, desquels le nombre eust esté suffisant pour forcer une place médiocre.
Sa Majesté montée sur le bord de l'admirai, tous les autres capitaines de navires la vinrent saluer avec des respects anglois', c'est à dire le genoiiil en terre.
L'admirai supplia le Roy d'entrer dans la chambre de poupe, où il fit une collation bien réglée pour estre sur la mer ; et autant de fois que le Roy beut, toutes les pièces de la flotte tirèrent à balle : de sorte qu'il y eut quelques chaloupes qui en coururent fortune.
Le Roy, outre sa courtoisie ordinaire, n'oublia rien de ce que la présence de son esprit put ajouster pour témoigner à l'admirai et à ses capitaines la satisfaction qu'il avoit de l'honneur qu'ils luy avoient rendu, et fit un présent de cinq cent escus, somme notable, veu sa nécessité, pour estre distribuez aux patrons, officiers, matelots et autres manouvriers des vaisseaux.
Au sortir, l'artillerie commença de sorte que Sa Majesté fut conduite au son des canonades jusques sur la grève qui borde les murailles de Dieppe, oii il y avoit assez de terrain pour mettre les troupes angloises en bataille, car la mer estoit alors retirée.
Sa Majesté prenant un bidet, tout ce qui estoit avec
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elle à pied, visita, non par rang, les trois bataillons, où les colonels et les capitaines luy rendirent les honneurs militaires, avec une saluade toute d'arquebuserie; car il y avoit peu ou point de mousquets.
Toutes ces choses exécutées de fort bonne grâce, le Roy se retira en son logis, où il assembla messieurs les princes de Conty , de Montpensier et quelques autres de son conseil, pour leur diie, suivant ce que le sieur de Fouquerolles luy avoit rapporté de sa nouvelle armée, qu'il desiroit aller veoir; que pour cet effet ii vouloit partir le lendemain, et qu'il ne resteroit que trois jours à son voyage, laissant M. le mareschal pour donner ordre à ce qui pourroit arriver en son absence. Quelques-uns résistèrent à dessein ; mais sa volonté passant sur toutes considérations , quoy qu'on luy pust représenter, elle me commanda de luy faire tenir prests pour! le point du jour trois cent chevaux des meilleurs de sa cavalerie légère, et deux cent arquebusiers à cheval. Il prit encore deux cent hommes des compagnies des gens-darmes qui estoient auprès de luy, depeschant La Varanne, lequel n'estoit lors que portemanteau, à messieurs le comte de Soissons, de Longueville et au mareschal d'Aumont, avec une lettre de créance pour les avertir de son dessein, et de l'espérance qu'il avoit de les veoir bien-tost, et avec deffences de venir au devant de luy , mais ordre de l'attendre à Gamaches.
Les choses ainsi projettées, le Roy se trouva dès la pointe du jour au rendez-vous qu'il avoit donné : d'où Rambures défilant prit la teste avec la compagnie entière des chevaux - légers du Roy, et détacha dix chevaux pour luy servir de coureurs. Je le suivis
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avec deux escadrons, l'un à la droite, où j'e'tois, et l'autre à la gauche, dont Montgommery et Fournier avoient le commandement.
Le Roy marchoit après avec un escadron de deux cent chevaux, tant volontaires qu'autres ; ses gardes à sa droite, avec des banderolles dé velours feiiille -morte très- effacées, et cinquante chevaux : derrière estoit la compagnie de M. le prince de Conty. Nous marchâmes en cet ordre tout le long du jour : de sorte qu'une heure avant soleil couché nous arrivasmes à Gamaches, où M. le comte de Soissons, le genoùil en terre, reconnut le Roy pour son souverain, luy protes-' tant le serment de sa fidélité, avec toutes les asseurances d'une obéissance tres-humble, et d'une entière sujettion.
Ce qui estoit à remarquer fut que le Roy, voyant ses princes et seigneurs venir à luy pied à terre, descendit de son cheval, disant qu'il estoit bien raisonnable qu'il lesreçeust les bras ouverts, puis que par leur assistance il se voyoit en estât de faire autant de mal à ses ennemis comme ils avoient eu d'audace d'entreprendre de luy en faire; et demeurant près d'un demy quart-d'heure à terre, tout ce temps-là se passa à recevoir des salutations de toute cette noblesse qui témoignoient par leur visage la joye qu'ils avoient de voir leur Roy et leur maistre.
Monsieur le comte m'honora de grandes caresses, avec quelques mots de louange'; M. de Longueville de mesme.Mais le mareschal d'Aumont, lequel avoitesté mon premier capitaine, ne pouvoit se soûler de m'embrasser, me disant qu'il m'avoit fait préparer une chambre en son logis, et qu'il me fesseroit si je ne la prenois pas.
Pour tout le reste, chacun reconnoissant ses particuliers amis, ce n'estoient qu'embrassades et marques extérieures, mais véritables, d'affection. Givry, Humieres, La Boissiere, Brunet, La Vergne , Armantieres, Palaiseau, La Chapelle, le vicomte d'Auchy et plusieurs autres me tenoient environné, et chacun à l'envy me faisoit paroistre son affection : de sorte que Sa Majesté' me faisant appeller pour me donner l'ordre du logement de sa cavalerie, tous ses seigneurs m'y accompagnèrent; d'oii le Roy prit occasion de leur dire plus de bien de moy que je ne meritois.
Après que Sa Majesté eut soupe, dont elle avoit besoin, ayant demeuré près de quinze heures à cheval sans repaistre, la salle estant si pleine que l'on ne s'y pouvoit tourner, le Roy se mit à raconter ses victoires; et comme le discours estoit animé de la vérité, aussi fut il un peu long, parce qu'il estoit interrompu d'admiration et de joye, les uns se plaignans de leur mauvaise fortune de n'y avoir pas esté , les autres loiians la puissance de Dieu d'en avoir tiré le Pvoy si heureusement. Le Roy achevant son discours par la loiiange de ceux qui l'avoient fidèlement servy , et par un remerciement à cette noblesse de ce qu'ils avoient tout quitté pour le venir secourir, avec promesse de s'en ressouvenir et de leur faire part de sa bonne fortune, minuit approchoit, et tous ceux du voyage, fatiguez du chemin, ne souhaitoient que le repos; de sorte que leRoy, s'enappercevant,eut la bonté de donner le bon-soir à tout le monde, et M. le mareschal d'Aumont me mena chez luy.
Le lendemain le Roy voulut voir toute son armée, qui n'estoit composée que de noblesse invincible, plus
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par la force du courage que par la multitude et le nombre. Cette journée se passa en allégresse et complimens.
Il y avoit un mauvais rencontre, en ce que M. le comte de Soissons, comme prince du sang, vouioit commander souverainement : et M. de Longueville di- 'soit que dans son gouvernement il ne le soufFriroit pas. Mais M. de La Noiie, duquel les actions généreuses ont esté si connues que ce seroit luy faire tort d'en entamer la relation sans la suivre jusques au ])out, avec sa prudence accoutumée, ses avis estans de grand poids, particulièrement auprès du duc de Longueville, s'avisa d'y trouver un tempérament, qui fut que l'un et l'autre prieroient M. le mareschal d'Aumont d'accepter la charge de lieutenant gênerai : ce qu'il fît.
Il est certain que les mareschaux de France n'ont point affaire d'une commission, puis qu'à leurs charges le commandement des armées est attaché, principalement lorsque le Roy n'a pas fait de choix.
Le lendemain le Roy reprit son chemin vers Dieppe,, où quantité de ceux de la nouvelle armée le suivirent; entre autres messieurs, de Palaiseau, Armantieres et La Vergne vinrent avec moy, dont les deux derniers ne m'ont point quitté, jusques à ce que par leur va^ leur la mort les en ait séparez.
Le Roy retourné à Dieppe, oii chacun l'attendoit avec impatience, publia hautement Testât des troupes qu'il avoit veuës, ordonnant à M. le mareschal de Biron d'avertir toute l'armée qu'elle eust à se tenir preste à marcher dans deux jours.
Le jour suivant, comme j'arrivay à mon quartier auprès du Roy, je trouvay qu'il avoit ordonné que
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l'on fist un festin à tous les colonels et capitaines anglois, où Sa Majesle' vint, et beut à la santé' de la reine d'Angleterre, sa bonne sœur. Je fus oblige' d'en sortir, me sentant attaqué d'une fièvre; et, me retirant en mon quartier, je trouvay M. le comte d'Evreux, avec qni j'avois fait une très-particulière amitié, lequel me força de mettre pied à terre pour aller joiier en son logis. Mais faisant résistance, autant faute d'argent que pour le mal que je sentois, je me voulus excuser. Luy me voyant un saphir au doit, que j'avois eu de Petremol, me le nomma diamant; je me laissay aller à l'espérance qu'il le joiieroit pour tel : ce qui arriva, tellement à mon avantage qu'en moins d'une heure je gagnay plus de cinquante mille francs; dont bien me prit, car le Roy estant sans finances, je n'en pou vois pas estre assisté, et tous mes biens situez au milieu des terres ennemies, il n'y avoit que mon epée, ou quelque avanture comme celle-là, qui pust me faire subsister : de sorte que prenant le chemin de mon quartier, aussi-tost que je fus arrivé je cherchay plustost le lict pour mon repos, que la table pour compter mon gain. Je le mis entre les mains de mon trésorier, lequel estoit si à sec, et mes pourvoyeurs avec si peu de crédit, que sans ce secours inopiné je courois autant fortune de mourir de nécessité que de maladie, si mes amis ne m'eussent secouru , comme je n'en doute pas ; mais c'est une chose bien insupportable lors qu'ayant quelque degré de supériorité, on est contraint d'employer ceux avec lesquels vivant comme ami, on devient mendiant et importun.
Madame de Montmorency, laquelle s'estoit retirée à Dieppe, et qui pronoif un soin tout particulier de
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ma personne, sçachant mon indisposition, me vint visiter, et voulut que de mon quartier l'on me portast à Dieppe, me mettant dans son carrosse pour me soulager.
, Le Roy pareillement sçachant ma maladie, me fit riionneur de me visiter, et y amena le sieur d'Ortoman, son premier médecin, fort grand personnage, lequel jugea que mon mal seroit pour le moins long.
L'armée délogeant, je voulus opiniâtrement suivre le Roy, et madame de Montmorency, nfe bailla sa littiere. Sa Majesté' en deux jours joignit sa nouvelle arme'e : de sorte que les deux ensemble n'en pouvoient composer une de plus de quatre mille chevaux et quatorze mille hommes de pied.
Le Reaulet, qui commandoit au Pont de L'Arche, brave soldat, bien que de basse naissance, estant natif du bourg deCastelnau près de Pezenasen Languedoc, vint trouver le Roy qui alla loger audit Pont de L'Arche, où il me commanda luy-mesme de demeurer; mais la passion que j'avois de le suivre m'y fit résister. Le lendemain Vernon ouvrit ses portes; et le jour d'après le Roy alla à Meulan, où mon mal augmenta jusques à faire juger aux médecins que j'estois en grand danger. Le Roy, d'authorité absolue, me commanda d'y demeurer : à quoy j'obeïs , plus par nécessité que par volonté. Sa Majesté, ayant plus soin de moy que je ne meritois, se priva de la présence de son premier médecin, pour me le laisser; avec lequel demeura M. Le Fevre , qui avoit la charge du sieur Miron , premier médecin du feu Roy mon bon maislre.
Le Roy, à ce que l'on m'a dit, alla loger à Saint Germain, et prendre possession de celte maison royale.
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dans laquelle un nommé La Salle, Basque de nation, avoit este' mis pour capitaine, à la recommandation du connestable Anne de Montmorency. Il en fut dépossédé, pour avoir plus de passion pour la Ligue que de fidélité pour les roys ses bi^n-facteurs ; et à sa place fut mia le sieur de Frontenac, lequel apossedéavec mérite cette charge jusques à sa mort.
De là Sa Majesté s'en alla exécuter l'entreprise des faux-bourgs de Paris, à laquelle n'estant pas, je laisse aux historiens tl'en parler aussi diversement que leur passion les en fait discourir, et me contente de dire que Sa Majesté me fît Fhonneur de m'envoyer un de ses escuyers, nommé Dujon, pour m'en faire la relation et me visiter, lequel me trouva en un estât où il y avoit bien plus de crainte de ma perte que d'espérance de ma santé. Car comme les médecins consultoient sur Testât de ma maladie, le sieur d'Orteman dit en latin, que j'entendis : Non 'Vacat périculo. J'appellay aussi-tost un de mes pages, nommé La Borde-Voly, auquel je fis grande reprimende de ce que me voyant en tel péril il ne m'en avertissoit pas, luy commandant d'aller chercher le curé pour me venir confesser : à quoy il presta toute obéissance.
Le curé m'ayant confessé, il arriva une chose qxii, bien qu'elle ne regarde que mon particulier, est toutelois remarquable, qui est que les médecins dirent à mes domestiques qu'il me faloit faire rire, et reveiller d'un grand assoupissement dans lequel j'estois. Cela fut cause que l'un de mes secrétaires, aagé de soi?cante ans, le gênerai de ma maison, de pareil aage, et tout blanc, ayans des bonnets rouges et des plumes de coq, se présentèrent devant mou lict, avec mon ca-
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pitaine des gardes, homme très-serieux, lequel estoit au milieu, qui leur frappant sur la joiie, l'un et l'autre taschoient de luy abbattre un chapeau (ju'il avoit de forme ridicule. Ce que voyant, il m'en prit un esclat de rire qui me donna tant d'émotion , qu'à mesme ' temps je saignay du nez en telle abondance, qu'en moins de deux heures je me trouvay si soulagé, et ma fièvre, qui m'avoit duré vingt-deux jours, se diminiia de telle sorte, que les médecins changèrent d'opinion, et me jugèrent sauvé: ce qui fut vray, puis qu'à six jours delà je me mis dans la littiere qui me mena à Marlou, où je m'achevay de guérir.
Madame de Montmorency ne m'abandonna point, non plus que messieurs de La Vergne, de Palaiseau, Armantieres, le vicomte d'Auchy, et Bodet, qui me menèrent, après que ma santé fut affermie, à Compiegne, où estoit pour lors le petit Paris, et la retraite de tous les serviteurs du Roy.
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Les noms de ceux qui accompagnèrent le Roj en tout ce voyage, dont les principaux furent