SCENE V
ARMAND, puis LA COMTESSE.
Armand court avec un cri vers un petit meuble qui est au fond, il l'ouvre et prend un revolver. Au moment où Lucie est sortie, la comtesse a paru relevant la portière de droite. Elle regarde Armand avec des yeux épouvantés. Celui-ci se retourne et porte l'arme à son front. La comtesse s'élance, la lui arrache des mains.
LA COMTESSE
Malheureux! (Elle jette le pistolet sur la table.) Voilà donc où vous en êtes arrivé? (Armand s'assied accablé, sombre.) Ainsi c'est pour un misérable amour, que vous voulez vous tuer, et me laisser seule. Seule!... Gomme si je ne vivais pas uniquement de votre vie!
ARMAND,^avec déchirement.
Eh bien oui, c'est ingrat, lâche et misérable. Tous les reproches que vous voudrez m'adresser sont mérités. Mais je suis sans force contre le désespoir, qui s'est emparé de moi... Si je pouvais réparer le mal que je vous ai fait, je ne reculerais devant aucune peine, tant je trouve vos souffrances injustes... Je me maudis d'en être la cause et je pleure de me sentir incapable de vous consoler.
LA COMTESSE, avec douleur.
Tu ne m'aimes plusl Ah! pourquoi, dans nos tristes cœurs, l'amour survit-il à la jeunesse? Pourquoi cette épreuve affreuse de voir un être cher se séparer peu à peu de nous, et l'indifférence remplacer en lui la tendresse des jours heureux? Gomment peut-on l'endurer et continuer à vivre?
ARMAND, sombre.
J'ai voulu mourir.
LA COMTESSE
Pour ellel Eh! qu'aurait fait ta mort si ce n'est un double deuil, (comme à elle-même.) Ce n'est pas toi qui devrais disparaître.
Elle pâlit, porte la main à son cœur et chancelle.
ARMAND, s'approchant d'elle.
Qu'avez-vous?...
Il la soutient et la fait asseoir.
LA COMTESSE, sourdement.
Une horrible douleur... (Lui prenant les mains.) Mais, tu as pitié de moi. J'ai encore une petite place dans ton cœur... Ah! si je pouvais l'agrandir... Je suis folle, tu vois, je ne peux oublier... (Fiévreusement.) Mais à l'avenir, je serai plus raisonnable, je t'adorerai non pour moi, mais pour toi... Ecoute, tu disais à Lucie qu'il te suffirait de la voir, de lui parler... Tu la suppliais de rester. Veux-tu que je l'y décide?
ARMAND, avec force.
Jamais! En s'en allant, elle fait son devoir. Si elle restait, pour vous, pour elle et pour moi ce serait l'enfer I
LA COMTESSE
Et si elle part, pour toi c'est la mort!.. Ohl je n'arriverai pas toujours à temps pour t'arracher cette arme des mains. Le projet que tu as conçu dans une heure de fièvre, dans une heure de découragement, tu l'accompliras. Pour te sauver que faut-il? Que tu sois libre? Veux-tu l'être?
ARMAND, avec stupeur.
Que dites-vous?