Dernier chant
M. Du Clésieux est un des poètes de notre âge sur Iesquelsj’ai les yeux attachés avec une sorte de prédilection bien facile à expliquer. C’est que sa voix fait partie d’un concert qui sort d’une Thébaide tout-à-fait étrangère aux bruits du monde.
A côté de cette société si puissante sur la matière, sur le temps phénoménal qu’elle abrège, sur l’espace qu’elle l'ait disparaître, si passionnée, pour des intérêts terrestres de fortune, d’aisance de la vie, de considération, il y a une société méditative qui aspire à des intérêts plus élevés, à une puissance plus réelle sur ses propres penchants , qui sé ménage des loisirs pour la contemplation de la destinée humaine, pour des communications avec le Créateur, une société qui croit que notre séjour icibas n’est que l’image très-imparfaite de notre séjour espéré et promis dans une autre, patrie , qui est la véritable , une société enfin qui trouverait ses affections les plus légitimes, scs sentiments les plus nobles bien insuffisants et bien courts, si Dieu n’y intervenait pas.
Cette société, persécutée dans les temps de la primitive Église et dans les temps des défaillances de la vertu, gouvernant toutes les idées au moyen-âge, triomphante aux grandes époques de l’histoire religieuse , cette société peu nombreuse en apparence, mais toujours forte
par la nature môme de ses désirs, de scs espérances, de ses convictions ; cette société qui sait produire d’irréouaables enseignements pour la direction môme des affaires humaines, de vives lumières pour éclairer les profondeurs de la foi, n’a, en ce moment, qu’une poésie solitaire , pour exhaler les gémissements de l’exil.
Et cette poésie, qui retentit dans les âmes d’élite de temps en tompg, laisso parvenir dans les autres quelques accents qui les étonnent.
Pourtant elle agit à l'insu des esprits les plus superbes, pour les doflipter, pour les émerveiller. Ils résistent, mais ils sont ébranlés.
Toujours quelques hommes s’éveillent de leurs préoccupations de tous les jours , et se disent entre eu* :
L’Ëvangile a raison; l’homme ne vit pas seulement de pain.
Ils disent encore :
Los entrailles humaines ont donc des souffrances qui
ne sont ni celles du corps , ni celles des passions irritées ou assouvies !
Et cette poésie solitaire de Thébaides inconnues du monde, sort de plus en plus de son déserl.
Elle aussi aime et admire la nature, mais elle l'aime et l’admire comme une expression Unie de la puissance infinie et de la bonté infinie. Elle la chante comme la chantait saint François d’ Assise.
Le pouvoir qu’il exerçait sur elle avant la chute, l’homme a le sentiment qu’il pourrait le reconquérir par l’amour.
Ainsi la poésie de M. Du Clésieux rappelle souvent celle de saint François d’Assise.
Les douleurs de l’exil et les joies de la patrie céleste y font perpétuellement entendre comme des refrains alternatifs.
Un autre caractère de la poésie de M. Du Clésieux est d’aller directement à l’Ame, sans trop passer par l’imagination ; elle est différente, en cela, de la musique, dont
cette poésie, au reste, a toute l’harmonie rêveuse et idéale.
Elle est, de plus, miséricordieuse comme la charité.
J’avais le dessein de faire connaître le sens des trois livres dont se compose le volume ; mais il est parfaitement expliqué par le titre donné ù chaque livre et par l’épigraphe ajoutée au titre comme un sceau du livre lui-même, dont elle est, pour ainsi dire, l’expression condensée.
Les trois épigraphes sont tirées de l’Imitation, ce livre qui contient toute la vie chrétienne idéale.
Oserai-je aborder ici une ressemblance déjà indiquée avec le poète de toutes les sympathies universelles, l’homme qui fut jugé digne de recevoir dans sa chair l’empreinte ineffaçable des douleurs de l’humanité? Ceci dépasserait l’intelligence d’un siècle qui cherche le règne de l’homme et non le règne de Dieu.
Laissons cette poésie se révéler d’abord au petit nombre, dont je parlais tout-à-l’heure.
Toutefois je veux prévenir qu'il ne faut pas domander compte de certains accents , semblables à ceux de Job. La douleur ne peut entièrement étouffer aa voix au milieu des allègements de l’espéranoe , au milieu do* certitudes accordées , dès cette vie, è un petit nombro d’àmes privilégiées.
11 ne faut pas non plus demander compte de l'exubé» rance de quelques pièces du troisième livre : on dirait la lutte de Jacob avec l’ange ; mais l’ange fut un trop terrible lutteur.
Jacob resta blessé.