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CHEZ LES AUTRES

Des roses partout : elles grimpaient aux chambranles des portes; elles écrasaient les cheminées, épanouies en gerbes somptueuses dans les vases, ou semées à même sur les tablettes ; elles fleurissaient les cadres des grandes glaces froides, mo^itaient aux branches des lustres, s'entre-croisaient aux plafonds en molles guirlandes capricieuses, emplissant de leur odeur lourde Thôtel entier, dont leur grâce voilait le luxe criard. Sous Féclat d'une profusion de lumière électrique adoucie par des transparents, elles prenaient des tons faux et charmants, leur rouge velouté s'assombrissant parfois jusqu'au noir, ou leurs blancheurs se faisant livides, comme mourantes. Leur parfum triomphait, dans cette pesante chaleur, d'une

orageuse soirée de juin, qui les fanait très vite; leurs pétales, pleuvant sur les invités, jonchèrent bientôt les tapis, pareils aux larges flocons d'une neige bariolée et fantastique. Cette originale décoration était une idée de M"'*' de Venado, qui recevait, pour la dernière fois de la saison, dans son vaste hôtel de la rue de Marignan, le monde mêlé qu'elle avait réussi à attirer chez elle pendant rhiver. Tombés à Paris deux ans auparavant, du Brésil ou de la République Argentine, on ne savait pas au juste, mais en tout cas de l'Amérique du Sud, les Venado, qu'on disait immensément riches, n'avaient pas eu de peine à former un noyau de dineurs, de valseurs, auxquels s'étaient agrégés peu à peu des artistes, des gens de lettres, des mondains, des déclassés, amenés par la curiosité, l'intérêt ou le désœuvrement» Ils achetèrent des tableaux, ils commandèrent des bustes, ils firent chanter des divettes, ils donnèrent des dîners où défilaient des plats exotiques, des bals en travestis où s'étalèrent leurs pierreries ; ils firent imprimer dans les journaux du boulevard la liste de leurs invités, suivie de compliments pour leur propre « bonne grâce », et en quelques mois leurs salons devinrent un centre recherché, capable

de donner à des esprits un peu naïfs Tillusion dû monde comme celle de l'élégance. Ce soir-là, leur fête devait être un éblouissement : ils avaient lancé cinq cents invitations, en sorte que les gens se pressaient, se bousculaient, s'étouffaient les uns les autres : ce qui constitue le plus éclatant succès que puisse convoiter une maîtresse de maison ; ils avaient convoqué des acrobates, des comédiens, des chanteurs, triés parmi les « attractions » de l'année, qui exécutaient leurs habiletés sur une petite scène dressée dans le salon principal, tandis que, dans les autres pièces, la foule circulait tant bien que mal, envahissant jusqu'au fumoir où de vieux messieurs avaient tenté vainement de s'installer à des tables de jeux, remplissant la vaste véranda, débordant dans les allées du jardin ou sur l'étroite pelouse au milieu de laquelle miroitait un jet d'eau lumineux.

Enorme, le corsage ruisselant, portant sur elle tout ce qu'elle pouvait de soie, de dentelles, de bijoux. M""" de Venado recevait l'hommage de chaque arrivant, répondait de sa voix forte, gutturale, comme graissée par son accent, en s'éventant avec des minauderies d'un autre continent;

tandis que son mari, long, maigre, triste, Tair ennuyé, le teint jaune, s'inclinait en des révérences mécaniques.

Quoique Thôtel fût plein, la foule arrivait encore ; et cette foule constituait un des plus bizarres mélanges de types, de races, de castes qu'on pût voir.

Il y avait d'abord les Américains du Sud : des hommes au teint olivâtre, aux cheveux de jais, aux membres grêles, portant à leurs boutonnières d'énormes fleurs ou de chimériques décorations, indolents et graves, dont quelques-uns, mêlés sans doute aux drames politiques qui là-bas précipitent les empires et les républiques, conservaient des airs sombres de tyrans détrônés ou de vagues allures suspectes de conspirateurs ; tandis que les jeunes femmes et les jeunes filles, adorablement belles, ravissaient les regards par la blancheur nacrée de leurs épaules, par l'éclat de leurs grands yeux chargés de flammes foncées et de leurs merveilleuses chevelures noires, où, pareils à des rubis incendiés de lumière, luisaient des fleurs rouges. Marquées du sceau commun de leur race, ces figures étrangères paraissaient se ressembler entre elles ; elles formaient comme un

fond sur lequel se détachaient des figures mieux diversifiées de Parisiens, spirituelles et narquoises, ou fatiguées et maussades, ou tranquilles et hautaines, ou parfois louches, ombrageuses, inquiétantes, labourées d'envie, de vices ou d'ambition* C'était à ceux-là surtout, aux Européens, aux civilisés, que M""' de Venado réservait son plus aimable accueil. Elle eut des minauderies à n'en plus finir pour Pierre Villard, le dramaturge, élu depuis peu à l'Académie, qui se glissait parmi les groupes avec une souplesse de couleuvre ; elle retint un long moment le peintre Durocher, tout fluet, asthmatique, timide, amené là par une énorme femme dont il semblait la poupée, qui le poussait et le maniait comme un objet ; elle rit bruyamment d'un mot que, pareil à un clown qui fait son entrée dans un saut périlleux, lança dès son arrivée le journaliste Landry, en s'inclinant si imprudemment que son monocle en tomba ; elle gloussa, elle caqueta de son mieux avec des savants, des financiers, des sénateurs, des députés, des bohèmes, des ratés, tous plus ou moins célèbres, venant seuls ou flanqués de femmes tantôt despotiques et triomphantes, tantôt effacées et soumises. Eux cependant, après avoir reconnu d'un coup

d'œil- le monde où le hasard les poussait, s'éloignaient une seconde de se voir entourés de tant de figures exotiques, cherchaient la main à serrer, un coin où Ton put respirer, un fauteuil où Ton pût choir, pour causer entre eux de leurs affaires ou poursuivre leurs préoccupations, en applaudissant du bout des doigts les divettes.

En 'ôtant son léger pardessus au vestiaire, où parvenaient Fodeur des roses, des bouffées de musique, des murmures de voix, Martial Duguay sentit, à rindéfinissable frisson qui lui serra le cœur, que cette soirée lui serait douloureuse. Aussi, dès le seuil du premier salon, eut-il un de ces regards trop expressifs, comme il lui en échappait quelquefois, qui alla se briser contre un paysage de Durocher. Il s'inclina devant M"'*' de Venado, dont les épaules ruisselaient comme si la chaleur les eût fondues, trouva les paroles qu'on ne peut se dispenser de dire, reçut l'immuable révérence du maître de la maison ; et déjà son œil inqijiet furetait plus loin, dans l'enfilade des salles, parmi la foule des visages étrangers ou connus.

Martial Duguay n'était pas de ceux qui peuvent passer inaperçus, dans quelque milieu qu'ils se trouvent. Avant même qu'on connût son nom, sa

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personne attirait les regards. De haute taille, svelte, robuste, il avait dans sa démarche, dans ses allures, dans ses moindres gestes, quelque chose de tranquille à la fois et de fort qui, d'emblée, le séparait de la moyenne agitée, perplexe et falote. On ne pouvait le trouver beau, avec ses traits irréguliers, comme enlevés à grands coups nets d'ébauchoir, ayant un caractère par trop tourmenté, qu'accentuait encore Téclat de ses yeux bruns, sous des sourcils épais qui se rejoignaient presque, et le pli de sa lèvre forte, dédaigneuse, volontiers ironique, ombrée d'une lourde moustache relevée en crocs, noire et plutôt dure, du même noir que ses cheveux taillés en brosse, très court. Son teint bistré l'eût peut-être fait prendre pour un de ces Brésiliens ou de ces Argentins auxquels il allait se mêler, s'il n'eût eu la solide carrure, plus lourde, d'un homme du Nord. Quelques marques de petite vérole achevaient de le singulariser. Mais ce qui frappait le plus en lui après un court examen, c'était l'air fermé qu'il donnait à son visage expressif, le masque de froideur qui semblait comme posé sur ses traits si mobiles, une retenue, en un mot, qui, par son évident désaccord avec l'ensemble de la physionomie, trahissait

un effort constant d'énergie en même temps qu'elle éveillait des idées de mystère.

Comme il essayait d'avancer dans le premier salon, Landry, qui causait avec une délicieuse Brésilienne, le salua de la main en murmurant :

— C'est Martial Daguay !

La jeune femme le suivit un instant de ses yeux de velours, qu'elle ramena bientôt sur son interlocuteur, en demandant d'un ton de curiosité indifférente :

— Qu'est-ce que Martial Duguay?

Un peu étonné d'avoir manqué son effet, Landry s'écria :

— Comme on voit que vous êtes étrangère, Madame ! Martial Duguay est Tune de nos illustrations. Il est aussi une des figures les plus singulières de cette fin de siècle. Figurez- vous une espèce de sorcier.

A ce mot de sorcier, les yeux noirs devinrent plus attentifs, tandis que Landry expliquait :

— Un sorcier comme il y en avait au xv' siècle en Italie, comme les Léonard de Vinci ou les Pic de la Mirandole. Oh ! de très grands sorciers qu'on n'a pas brûlés, mais qui secouaient l'arbre de la connaissance à en faire tomber toutes les pommes !

Eh bien ! M. Duguay est de leur race. Il est versé dans toutes les sciences. Il est artiste : musicien, peintre, que sais-je ? Prestidigitateur aussi, car il fait des tours de cartes mieux que feu Robert Houdin. Il doit posséder des secrets merveilleux, dont celui de Téternelle jeunesse. Voyons! quel âge lui donneriez-vous ?

La jeune femme chercha du regard Martial, qui n'avait pas encore réussi à fendre la foule, et répondit sans hésitation :

— Vingt-six ans ?

— Dix de plus, Madame, pour le moins. Et il a derrière lui une vie dont le labeur aurait usé plusieurs hommes. Une belle vie, d'ailleurs. Il est parti de rien. Son père était un simple artisan, un charpentier, je crois, dans je ne sais quelle petite ville du Nord. 11 a fait ses études en gagnant sa vie. A vingt-cinq ans, il était célèbre; depuis...

Le journaliste oubliait la complète ignorance de sa voisine, qui, pour se renseigner, dut l'interrompre.

— Mais... qu'a-t-il fait pour devenir célèbre?

— Des inventions.

Les yeux noirs, quoique un peu déçus — car ils s'attendaient, sans doute, à entendre parler d'œuvres

plus accessibles — dematidaient des détails. Landry continua :

— Oui, Madame, Duguay est un inventeur comme Edison, Raoul Pictet et quelques autres. Un type d'hommes qu'on ne connaissait guère, autrefois, et qui est Lien d'aujourd'hui. Un inventeur est un savant qui ne fait pas de la science pour elle-même seulement, mais qui en cherche les applications. Celui-ci en a trouvé d'extraordinaires, je vous assure. Si je ne craignais devons ennuyer, je vous expliquerais sa machine...

Aussitôt qu'il s'agit de machines, les yeux noirs cessèrent d'écouter: ils restaient définitivement détournés de Martial Duguay, qui circulait avec peine à travers la foule en promenant autour de lui ce regard fureteur, inquiet, dont il s'était mis dès son entrée à fouiller les salons. Peu à peu, il cessait de surveiller son visage : la mobilité passionnée en reflétait maintenant toutes les impressions ; une tristesse s'étendait sur son front, ■ — presque visible, pareille à ces ombres qu'on voit monter et flotter dans l'air par les jours où le ciel menace. L'on eût dit que ses yeux errants, à force de chercher parmi les figures, ne distinguaient plus; car il négligea de répondre à plu-

sieurs salutations qu'on lui adressait du regard ou du geste.

— Bonjour, monsieur Duguay !

Une main se tendit : celle d'un gros homme à face rougeaude, à l'air vulgaire et malicieux, au nez violet coifiFé de lunettes teintées qui abritaient des yeux pervers, trop clairvoyants, chargés de vice, d'ironie, de méfiance. Martial réprima un mouvement d'humetur, serra la main offerte, et répondit :

— Bonjour, monsieur Levolle !

Il ne semblait pas disposé à poursuivre l'entretien ; mais une poussée de la cohue qui se pressait vers le grand salon, où venait d'apparaître, sur l'estrade, la chanteuse à la mode, le refoula dans un angle. Il se trouva comme emprisonné par son interlocuteur dont le gros ventre lui barrait le passage. Le tenant donc à sa merci, Levolle commença :

— Savez-vous que vous êtes un sphinx, cher Monsieur ?

Duguay ne put réprimer un léger tressaillement.

— Moi?commença-t-il. Hé! grand Dieu...

Sans lui laisser le temps de se récrier, l'autre

répéta :

— Oui, un sphinx, un véritable sphinx..

Il le tenait sous son regard perspicace, -observant la nuance de Tembarras qu'il provoquait. Après un instant d'arrêt, il reprit :

— On se demande...

Il s'arrêta de nouveau deux ou trois secondes, fouillant de ses petits yeux indiscrets les grands yeux francs, effarés, que Duguay n'osait détourner.

— Oui, on se demande, continua-t-il lentement, comment vous vous y prenez pour faire chaque jour une invention nouvelle, en passant toutes vos nuits dans le monde ?

Duguay sourit, comme si la sottise de cette question l'eût rassuré.

— Vous savez bien, répondit-il, que je ne fais pas chaque jour une invention nouvelle, et que je ne passe pas non plus toutes mes nuits dans le monde.

LevoUe éclata d'un rire épais.

— Oh ! fit-il, j'aime à croire que vous en passez bien quelques-unes autrement ! C'est une façon de parler, vous comprenez. Ce qu'il y a de sûr, c'est que moi, qui ne sors pas beaucoup, je vous rencontre partout où je vais, etBerthemy, mon associé, qui sort davantage, faisait l'autre jour, pour son compte, la même remarque. Dame ! on vous observe.

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n'est-ce pas ? Les gens en vue ne peuvent pas passer inaperçus. Et puis, moi, je m'étais toujours figuré les savants comme des ours. Or, vous n'êtes pas un ours, vous, pas du tout! Ou, du moins, vous ne Fêtes plus. Car il n'y a pas longtemps que vous courez comme cela les salons?

Martial crut devoir s'excuser de sa mondanité.

— Il y aun engrenage,... balbutia-t-il.

— Oui, oui, il y a un engrenage, c'est vrai ; et vous y êtes pris. Ah ! ah ! Et vous trouvez cela charmant, n'est-ce pas? Voyons, avouez que c'est charmant !

Du geste, il désigna la foule, en se retournant à demi.

— De la petite musique pas fatigante, un bon buffet, des tas de jolies femmes, des bras, des épaules, des gorges tant qu'on en veut... C'est délicieux !

Puis, surprenant le regard quêteur de Duguay.

— Vous cherchez quelqu'un ?

Impatienté, Martial répondit, presque brutalement :

— Mais non, je ne cherche personne.

— Ou bien, vous voulez entendre cette demoiselle? Allons l'écouter: je suis sûr qu'elle chante

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de jolies polissonneries. J'adore ça, moi. Vous aussi, n'est-ce pas ?

Il se mit en mouvement. Duguay se hâta d'en profiter pour se séparer de lui ; mais il ne réussit à le quitter que pour une autre rencontre, qui parut aussi le contrarier : au moment où il se détournait de LevoUe, il se trouva en face d'une grande et belle femme, très blonde, au profil régulier comme ceux des beautés professionnelles d'outre-mer, mais d'une dureté impérieuse qu'accentuait l'éclat inquiétant du regard, au décoUetage triomphal qui montrait une chair encore fleurie, bien qu'un peu mûre. Elle l'interpella avec un léger aiccent anglais :

— Ah! monsieur Duguay, on vous rencontre enfin! Qu'est-ce que vous devenez donc? On ne vous voit plus nulle part.

Cette observation contredisait si bien la précédente, que Martial ne put s'empêcher d'en sourire. Elle était, du reste, également juste: il sortait beaucoup, mais ne fréquentait plus les milieux où il rencontrait autrefois M""" Waters :

— C'est vrai. Madame, répondit-il, sans savoir dissimuler sa gêne, qu'il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir...

Il laissa sa phrase en suspens, tandis qu'elle reprenait, en agitant son éventail d'un geste un peu énervé, avec, dans la voix, une nuance de mélancolie qu'elle ne chercha pas à dissimuler.

— Il paraît que nous ne voyons plus le même monde. Pour nous réunir, il fallait bien les hasards de Voila podrida de M""' de Venado.

Elle jeta un regard circulaire et dédaigneux sur la foule ; puis, ramenant sur lui ses yeux clairs, d'un bleu de lin, qui s'adoucirent un instant, elle demanda :

— Pourquoi donc ne venez-vous plus me voir ?

A cette question directe, il se troubla tout à

fait.

— Vous savez bien. Madame, fit-il en hésitant, que je suis extrêmement occupé.

Elle ferma, d'un coup sec, son éventail dont elle se mit à tapoter la paume de sa main gauche.

— Oh ! dit-elle, je sais bien que vos occupations vous laissent des loisirs, car on voit à chaque instant votre nom dans les échos mondains des journaux. Il y a deux ans, vous passiez pour un sauvage ; pourtant vous veniez quelquefois causer avec moi. Maintenant que vous êtes un mondain, je ne vous vois plus. Savez-vous que, de tout

l'hiver, vous n'êtes venu qu'une fois chez moi, une seule?

En ce moment, l'expression de Duguay changea : il venait enfin de la distingua*, dans un groupe dont une dizaine de personnes le séparaient. Et, rassuré par sa présence, mais inquiet d'ignorer qui l'entourait, de ne pas entendre ses paroles, craignant aussi qu'elle ne souflFrît de le voir d'abord auprès d'une autre femme, il eut un léger frémissement qui n'échappa point à son interlocutrice. Celle-ci, avertie par une intuition que quelque sentiment violent le distrayait d'elle, voulut surprendre la direction de ses yeux. Mais déjà, par instinct de défense, il les tournait d'un autre côté, avec cette peine nouvelle d'abandonner le regard qui venait de rencontrer le sien. Il dit, trop précipitamment :

— Il faut m'excuser. Madame, j'ai eu .vraiment un hiver très laborieux. Mais j'irai vous demander mon pardon, si vous voulez bien le permettre. C'est toujours le mardi?

— Je n'ai plus de jour : venez quand même, je vous en prie.

Pressé d'en finir, il demanda :

— Demain?

Elle se hâta d'accepter.

— C'est cela, demain. Je serai chez moi toute l'après-midi. A demain donc!

Elle passa, le laissant perplexe, aux regrets déjà de cet engagement pris à l'étourdie, pour se libérer, qui dérangerait peut-être d'autres plans.

Maintenant, il fallait la rejoindre, à travers ces inconnus qui dressaient entre elle et lui le mur de leur indififérence. Martial, d'abord, observa si quelque fâcheux se trouvait dans son voisinage. Il n'en aperçut aucun, sauf LevoUe, plus loin, dont il redoutait sans "raison précise les soupçons. Pourtant, comme le gros homme ne semblait pas s'occuper de lui, -il surmonta son hésitation, et se rapprocha, avec cette émotion poignante et indéfinissable qu'il éprouvait chaque fois qu'il /^apercevait 011 que ce fût, chaque fois qu'il allait entendre le son de sa voix. Elle se tourna vers lui, la main tendue, avec un sourire vite éteint, dont il sentit pourtant la caresse. Il s'inclina cérémonieusement, en prenant sa main. Puis, ce furent les phrases banales qu'on échange en se rencontrant.

— Vous allez bien. Madame?

— Très bien, je vous remercie.

— Et Jacques?

— Très bien aussi.

— M. Berthemy vous accompagne?

— Naturellement. Les Venado sont des clients. Il est là.

En effet, Berthemy venait d'aborder Levolle.

— Je vais le saluer, dit Martial, qui souffrait de ne pouvoir échanger avec Faimée que ces phrases insignifiantes, et craignait déjà que leur colloque fût remarqué.

Il s'éloigna d'elle, Tabandonnant à ces étrangers, à ces inconnus, à ces indifférents, qui pouvaient plus librement que lui écouter la musique de sa voix et caresser des yeux la beauté de ses épaules.

Plus âgé de quelques années que Martial Duguay, Berthemy semblait son vivant contraste. De taille moyenne, mais extrêmement bien prise, la tête petite, les mains longues, les gestes sûrs et savants, il donnait une impression de distinction fine, rare, presque aristocratique. Avec son visage un peu bilieux, encadré de cheveux coupés à milongueur qui commençaient à peine à grisonner, et d'une barbe déjà toute blanche, taillée en pointe, avec son front haut et calme, avec le regard aigu, tranquille, perspicace, de ses yeux gris froid, on

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Taurait pris pour un ancien officier ou pour un diplomate plutôt que pour un homme d'argent. Sa parole, brève, affirmative, tranchante, révélait les certitudes d'un esprit ferme : quelque sujet qu'il traitât, il s'exprimait avec une clarté parfaite et parfaitement sobre, gardant, jusque dans les discussions les plus vives, un sang-froid que peu d'hommes possèdent. Rien ne l'étonnait. Jamais il ne perdait la mesure. Peu de gens le connaissaient, mais tous s'accordaient à saluer en lui « un homme très fort ». De fait, il était de ces êtres qui prennent la vie pour ce qu'elle vaut ou pour ce qu'elle a l'air de valoir, lui demandant tout ce qu'elle peut rendre en biens positifs, en plaisirs directs, en jouissances immédiates, sans jamais tendre leur désir vers un but inaccessible, ni se préoccuper des régions inconnues qui s'étendent au-delà de leur rayon visuel. Son grand-père avait été un de ces rêveurs pratiques comme notre siècle en a connu plus d'un, qui conciliaient les spéculations d'une philosophie vaguement mystique avec celles d'entreprises hardies, et que les utopies du saint-simonisme ne gênèrent point dans la conduite de leurs affaires. Son père, dégagé des songes humanitaires, avait élargi, sous le second Empire,

la fortune commencée sous Louis-Philippe, pour la voir s'écrouler presque entièrement dans la catastrophe de 1870. Une mort prématurée empêcha le chef de la famille de la reconstituer, et laissa, en 1876, à un jeune homme de vingt-trois ans, la lourde direction de la Banque mobilière francoétrangère, atteinte dans son crédit, menacée dans plusieurs de ses entreprises. Dès ce moment, la vie d'Alexandre Berthemy fut absorbée par les affaires. Son mariage, contracté dix ans plus tard, en fut une, et non la moins habile : car l'orpheline qu'il épousa, Geneviève de Croix, lui apportait, en même temps qu'une belle dot et le charme de sa beauté, des alliances et des relations avec un monde qui, jusqu'alors, l'avait tenu en suspicion. Elle inaugura donc, dans l'existence de son mari, une phase nouvelle, très brillante, qui aurait pu être heureuse s'il n'y avait eu, entre elle et lui, la distance irréductible qui sépare les êtres de sentiment des hommes de proie. Aucune intimité ne s'établit entre les deux époux, même après la naissance de leur unique enfant. Toujours égal à lui-même, Berthemy demeurait dans sa famille ce qu'il était dans ses bureaux : il traitait sa femme comme un employé supérieur, avec beaucoup

d'égards, mais sans jamais lui laisser croire qu'elle fût indispensable ; il traitait son petit garçon, qui venait d'accomplir sa sixième année, avec la bienveillance hautaine qu'il témoignait à ses commis, auxquels il inspirait une crainte nuancée d'un certain attachement respectueux. Il ne leur demandait point d'affection et paraissait ne leur en vouer aucune : sa vie semblait exclusivement une lutte très âpre avec les autres, au profit de soimême et des siens, envers lesquels il croyait remplir tous ses devoirs s'il leur donnait le luxe et la richesse. Merveilleusement outillé pour cette guerre où il n'avait jamais subi de revers, Berthemy avait cependant .un défaut qui aurait pu lui nuire: il s'exagérait sa connaissance des hommes ; en sorte que, quand il s'était trompé sur quelqu'un, ce qui lui arrivait souvent, il persévérait dans son erreur avec une aveugle ténacité. C'est ainsi qu'il prenait son associé, M. LevoUe, pour un galant homme — « malgré les apparences », disait-il, — et qu'il se faisait de Martial Duguay l'idée banale et traditionnelle que les gens d'affaires et les gens du monde se font des savants, sans prendre la peine de la corriger par aucune restriction plus sagace ou plus fine.

Ea ce moment, Levolle, désigaant Duguay d'un clignement d'yeux, et faisant allusion à l'affaire qu'ils cherchaient à nouer ensemble, lui demandait :

— Eh bien! ça marche? Berthemy fit un geste d'incertitude.

— J'ai vu Duguay il y a trois jours, rcpondit-il ; je le reverrai demain. Je Téperonne de mon mieux. Mais, vous le connaissez, ce diable d'homme est indécis comme il n'est pas permis de l'être. Il manque toujours quelque chose à sa découverte.

— Voilà pourtant trois ans qu'elle est sur le point d'aboutir ! lit Levolle.

— Sur le point, comme vous dites. Et notez qu'il s'agit de points... électriques, de choses presque inconcevables !

— Vous croyez vraiment qu'il ne s'agit que de cela?

Levolle prit un air mystérieux qui intrigua Berthemy.

— Que voulez-vous qu'il y ait d'autre?

— Je ne sais pas, je ne sais rien. Mais je trouve qu'il a beaucoup changé, Duguay, depuis le jour où il vint nous entretenir de son scopophore. Il ne parlait alors que de son invention, il en avait

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la tête remplie, il touchait au but, il allait Fatteindre. Le scopophore était une espèce de personne vivante : on eût dit qu'il Taimait jusqu'à l'idée fixe. Maintenant, on dirait que le mot le met mal à Taise. Tenez ! c'est comme si l'on parlait d'une ancienne maîtresse à un homme qui en a changé...

— Vous croyez qu'il chercherait autre chose?

— Je ne dis pas cela ! Mais... il y a autre chose au monde que l'électricité, même pour un inventeur. Je vous ai souvent dit que je me méfiais de ces affaires qui dépendent exclusivement d'un homme : car la vie est pleine d'imprévu, et celuici même...

— Oh ! interrompit Berthemy, avec celui-ci la part d'imprévu est aussi minime que possible. Il est d'un équilibre admirable, tout à son affaire. Inventer est sa fonction naturelle : il l'accomplit sans le moindre effort, sans penser à autre chose. Je n'imagine vraiment pas ce qui pourrait ralentir une production comme la sienne. Quand on sait que pendant beaucoup d'années une source a produit un certain nombre de litres d'eau à la minute, on n'a nulle raison de craindre qu'elle tarisse : on peut en entreprendre Texploitation. Il en est de même avec Duguay. Vous pouvez être

sûr qu'il ne cessera pas de travailler avant la vieillesse : le travail est sa passion. Je parie qu'il n'en a jamais eu d'autre. Il doit même ignorer l'ambition.

Comme Martial s'approchait d'eux, Berthemy l'interpella.

— Voyons, Duguay, est-ce que je me trompe?

Nous parlons de vous : je prétends que vous n'avez aucune ambition, est-ce vrai?

— C'est vrai.

Berthemy se retourna vers Levolle.

— Vous voyez bien que je devine toujours' juste. Le gros homme haussa ses larges épaules en

s'écriant, avec son habituelle vulgarité :

— Allons donc ! Ne voyez-vous pas qu'il pose, notre savant! Pas d'ambition ! Tout le monde a de l'ambition, d'abord ! Les uns veulent l'argent, les autres, la gloire ; les plus malins veulent l'un et l'autre. C'est l'ambition qui mène le monde. D'ailleurs, si vous n'aviez pas d'ambition, monsieur Duguay, est-ce que vous seriez l'homme que vous êtes? est-ce que vous feriez ce que vous faites? Pourquoi donc travailleriez-vous?

Il y eut un peu d'impertinence dans le ton de la réponse :

— Pour me distraire, mon cher Monsieur.

Levolle ricana :

— Pour se distraire, on ne travaille pas, on s'amuse. Et vous ne vous amusez pas, vous. Je gage que vous ne vous êtes jamais amusé ?

D'un geste, il lui désignait un pouf à côté de lui, comme pour Finviter aux confidences, en même temps qu'il clignait de Fœil vers Berthemy, d'un air d'intelligence qui signifiait sans doute : « Vous verrez, nous allons l'interroger ! » Mais Martial, qui haïssait la familiarité, répondit, cette fois, avec une franche impertinence :

— Si je voulais me confesser, Monsieur, je réclamerais le droit de choisir mon confesseur.

Il s'éloigna, laissant Levolle, un peu piteux, grommeler :

— Pas aimable tous les jours, notre grand homme!

M™* Berthemy avait passé dans un autre salon. Martial l'y suivit, et parvint à se cacher à demi, non loiu d'elle, dans une embrasure de fenêtre, d'où il put la contempler. Elle était désespérément belle, dans sa toilette en satin souple, d'un bleu pâle glacé de blanc, avec, au corsage et à la ceinture, des touffes de roses blanches. La

pâleur de Tétoffe et la blancheur des fleurs formaient une exquise harmonie, une gamme de nuances délicates avec la blancheur de son teint, avec la pâleur de ses cheveux légers et cendrés, où passaient de rares reflets d'or, très doux ; Tensemble était relevé par une magnifique parure de saphirs ardents, illuminée de brillants, éclatant dans le mélange des blancs et du bleu pâle comme un rappel audacieux des yeux, qui, sous Jeurs longs cils noirs, avaient, comme les pierres, le regard bleu foncé ; et ce regard, qui semblait d'habitude retenu ou suspendu, partait, en de certains moments, avec une rapidité d'éclair. A cette heure, elle l'avait éteint, pour causer sans animation avec des indifférents qui se succédaient autour d'elle : elle n'était qu'une jolie femme, pareille à beaucoup d'autres, qui ne montrait rien de son âme; et Martial se remémorait tout ce qu'il sas^ait d'elle, tous ces traits qui la séparaient des autres, qui faisaient d'elle, pour lui, un être unique, sans aucune ressemblance avec les poupées mondaines qu'habillaient pourtant les mêmes faiseurs, qui portaient les mêmes coiffures, les mêmes bijoux, les mêmes étoffes, qui tenaient les mêmes propos en les accompagnant des mômes gestes. Elle traversa le salon

pour changer de place. Martial suivit son passage : la démarche aisée et sûre, avec les souples mouvements qui imprimaient à ses lignes une grâce suprême, elle rappelait ces figures de Tanagra, si simples, si parfaites. Il fit la remarque que, ce soir-là, sa beauté était toute classique, qu'elle aurait pu être Diane ou Vénus. Mais, d'autres fois, il la voyait autrement, plus expressive, avec des traits mobiles qui semblaient changer à Tinfini, n'ayant plus rien d'une déesse, n'étant plus qu'une délicieuse mortelle, faible, inquiète, tendre, et tout à lui. Cette beauté froide, c'était un masque qu'elle mettait avec ses robes de fête et ses bijoux de gala pour rester elle-même parmi la foule, pour se réserver pour lui, pour cacher ce qu'il ne voulait pas qu'elle montrât. Les yeux étrangers pouvaient l'observer comme les siens mêmes : ils ne la voyaient pas comme eux. Hélas ! ils la voyaient quand même ; — et c'était sa torture d'y songer, et il y songeait sans cesse, chaque fois qu'il la rencontrait en public, dans cette fièvre de jalousie qui faisait battre ses tempes sous un afflux de sang, qui bourdonnait à ses oreilles de folles suggestions, qu'il ne réussissait à repousser qu'en faisant appel à toute son énergie.

Justement, Levolle l'arrôtait et la saluait. Martial perçut le regard dont il la toucha, qui lui parut un regard de convoitise impudente. Il frissonna de colère et de haine. Quoi donc ! le premier venu pouvait ainsi la dévisager, tandis que lui, bien qu'elle fût sa chose et son bien, osant à peine s'approcher d'elle, à peine lui parler, se dissimulait derrière un rideau pour la contempler un instant ! Une fois de plus, avec une force nouvelle, l'instinct de révolte qui l'agitait depuis longtemps gronda dans son âme. Oh ! partir avec elle, fuir ces faussetés, ces mensonges, ces compromis, ces hypocrisies ! Fuir ce monde oii il fallait cacher leur amour comme une honte, alors qu'il eût voulu l'étaler en triomphe et leur crier à tous : a Elle est à moi! » Mais non, ils passaient, ces étrangers, ces ennemis, autour d'elle, entre elle et lui, les séparant par une infranchissable muraille de curiosité et de malveillance, de préjugés et de jugements, d'envie et de conventions, plus forts qu'elle et que lui, vainqueurs par leur nombre, — barrière maudite, pouvoir despotique et détesté. Plus robuste que chacun d'eux, il ne pouvait rien contre leur masse. Son amour, que son cœur faisait libre, restait leur prisonnier.

souillé par leur contact, tyrannisé par leur caprice, arrêté dans ses élans par le poids invisible qu'ils entassaient sur lui. Et, comme pour le fortifier dans ses pensées, voilà justement qu'il entendit parler d'elle. Deux jeunes gens, corrects, fleuris, élégants, engageaient à demi-voix ce dialogue, dont il ne perdit pas un mot.

— Qui est donc cette jolie femme, en bleu clair?

— M""' Berthemy.

— La femme du banquier?

— Oui.

— Pas mal !...

— Un peu maigre.

— Mais non.. Regardez donc les épaules. Très belles. Je m'en contenterais.

— Oh ! moi aussi !

— Est-ce qu'on parle d'elle?

— Je n'en sais rien. Je ne la connais pas.

— Avec qui cause-t-elle ?

— Ce vieux? C'est LevoUe, l'associé.

— Ah ! ah ! Berthemy, LevoUe et C'** !

Il pâlit. Il fit un pas en avant, mais se contint. Et la parole empoisonnée entrait dans son cœur, cruelle comme le fer, perfide comme le venin. Non, certes, qu'il soupçonnât Geneviève d'au-

cune familiarité avec le gros homme, dont la face vulgaire et rougeaude servait en ce moment même de repoussoir à sa pâle beauté; mais, enfin, elle en subissait l'approche ; il lui lançait au visage son mauvais souffle, et elle souriait ; il lui tenait, de sa voix grasse, Dieu sait quels propos imbéciles ou malséants, et elle souriait ; il la souillait de son évidente convoitise, prenant sans doute un bas plaisir à la frôler de son désir sans qu'elle pût s'y soustraire, et elle souriait, — condamnée à toujours sourire, puisque le sourire était son masque et faisait partie de ses devoirs : fleur innocente que salit la bave de quelque rampante limace, et qui pourtant continue à s'épanouir.

Enfin, un inconnu ayant abordé LevoUe, Martial osa de nouveau s'approcher d'elle. Mais des oreilles étrangères pouvaient entendre leurs paroles, des regards curieux surprendre leurs mouvements : le cœur débordant, avec un léger essoufflement qui trahissait à la fois son émotion et son eflbrt pour la dominer, il parla de choses indiflérentes. Plus maîtresse d'elle-même, elle répondait avec sang-froid, esquissant, des lèvres, un imperceptible sourire, pour lui seul, que seul il pouvait deviner. Pourtant, entre deux phrases sur l'opéra

nouveau dont se discutait le succès, il glissa à voix basse ces quatre mots, où il mit la torture de sa jalousie, son désir éperdu d'intimité, la meurtrissure des paroles qui venaient de le froisser :

— Vous êtes trop belle !

Elle comprit sûrement le sens de ce compliment ambigu, car Martial remarqua qu'elle le regardait avec ce qu'il appelait ses yeux de pitié : des yeux tendres, soumis, douloureux, résignés, les yeux consolants et charmeurs qu'elle savait faire quand elle le devinait dans la peine à cause d'elle, ou quand les hasards de leur vie l'obligeaient à lui causer un chagrin. Il en fut si pénétré que ses yeux à lui s'humectèrent ; mais, en môme temps, troublé jusqu'au fond de Tàme, ne sachant pas, ne pouvant savoir «i ce regard était une réponse compatissante, un encouragement, une consolation, ou s'il annonçait autre chose, un imprévu toujours redouté, le dérangement d'un de leurs rendez-vous, ou la séparation annuelle dont la date approchait. Son désir d'intimité en fut décuplé : il fallait savoir à tout prix, échanger avec elle les qiielques phrases qui le rassureraient ou préciseraient ses craintes vagues, intolérables comme tout ce qui flotte dans l'inconnu, pires que

la pire certitude. Mais le salon était bondé : pas un coin, pas un angle où il pût s'isoler un instant auprès d'elle. Il savait lui déplaire en manquant de prudence : à tel point que, d'habitude, il évitait avec elle tout ce qui pouvait paraître amical ou familier, et que Pacte le plus insignifiant qu'il commettait par rapport à elle prenait à ses yeux une importance énorme. Aussi se jugea-t-il très hardi d'oser lui offrir le bras pour la conduire au buffet, en mettant, d'ailleurs, dans ce geste si simple, la brusquerie maladroite d'un homme qui prend un grand parti. Tout en écartant les groupes qui barraient le passage, il lui demanda, très bas :

— Qu'est-ce qui se passe ?

C'était sa question coutumière. Cette fois-ci, elle avait plus de sens que souvent, car, à cette période avancée de la saison, les Berthemy pouvaient partir d'un moment à l'autre.

Très calme, Geneviève répondit :

— Rien.

Mais, comme ses yeux gardaient leur expression trop charitable, il ne fut point rassuré.

— Vous partez bientôt? reprit-il.

— Pas encore.

Il ne pouvait insister davantage, n'ayant pas cette maîtrise de soi qui permet de crier à voix basse ce qu'on a dans le cœur en gardant Tindifférence au front, et craignant toujours que chacun de ces inconnus, sous les yeux desquels ils passaient, ne lût leur cher secret sur son visage ou sur ses lèvres. Pourtant, il osa murmurer :

— Je vous aime !

La main de Geneviève pressa doucement son bras, soit pour lui répondre, soit pour l'arrêter. Alors, comme ils approchaient du buffet, il demanda :

— Que voulez-vous prendre. Madame ?

— Une glace. Monsieur, je vous prie.

Elle la but lentement, à petites cuillerées, tandis qu'il avalait d'un trait un verre de Champagne.

Il la reconduisit dans le grand salon. En chemin, elle lui dit:

— Plus tard, quand il y aura moins de monde, nous pourrons un peu causer.

— Vous resterez?

— Je l'espère.

Que de longues soirées passées ainsi à guetter le moment oti, les salons étant moins remplis, on

36 DERNIEW REFUGE

trouvait deux fauteuils voisins, dans un isolement relatif! Et combien de fois la persistance d'importuns obstinés, ou le départ hâtif de Berthemy, qui n'aimait pas à veiller, avaient-ils déjoué ce calcul ! Alors Martial, n'osant sortir tout de suite après elle, restait un moment encore, la tête vide, comme entouré de néant, puis s'en allait seul, l'àme effarée à la sensation de tout ce qui les séparait, à la pensée de ces étrangers dont le premier venu pouvait toujours interposer entre elle et lui sa figure, son bavardage ou son désir, de cette autorité légitime, infrangible, qui pesait sur elle et la lui arrachait avec un simple : « — Il est temps de rentrer, ma chère! » — comme si son départ était la chose du monde la plus naturelle, comme si rien ne se déchirait au moment oii cessaient la rencontre de leurs yeux, l'accord du même air respiré, le frêle et puissant lien de la présence.

N'importe qui, un homme en tous points pareil aux autres, décoré comme la plupart, vint saluer M™'' Berthemy. Martial dut la céder. Comme il s'éloignait en tâchant de la voir encore, des questions inquiétantes traversèrent son esprit: « Qui donc est cet homme que je n'ai pas encore vu chez elle et qui a l'air de la connaître beaucoup ? Pour-

quoi ne m'a-t-elle pas présenté? » Il observa le groupe à la dérobée : Geneviève avait le môme air qu'avec lui, exactement, son beau visage immobile n'exprimant rien ou voulant tout dire ; quant à l'homme, il faisait l'aimable, non sans une nuance de familiarité, en gesticulant avec son chapeau. « Il faut que je sache son nom ce soir môme, il faut que je sache comment elle le connaît, depuis quand?... » Son front se plissait dans un effort violent de calcul ou d'impossible divination, quand soudain la phrase qui l'avait déjà dérangé à deux ou trois reprises le surprit de nouveau :

— Bonjour, monsieur Duguay !

Mais cette, fois, au lieu de prendre un air maussade ou distrait, la figure de Martial s'éclaira, car il venait de reconnaître sa vieille amie. M""" Lancelot.

— Comment, vous, chère Madame, dans le monde?... Et dans ce monde-là?

La vieille dame, très belle sous ses bandeaux blancs, avec ses yeux restés jeunes, sourit d'un air malicieux.

— Vous y êtes bien, vous !

— Oh! moi, je vais partout.

Il n'avait pu s'empôcher de mettre un peu d'amertume dans sa riposte.

— Ça VOUS amuse ?

— Non.

— Alors, pourquoi?...

Il était dans cette disposition d'esprit, où le moindre mot qu'on laisse tomber dans une oreille amie est une confidence. Le regard de M""" Lancelot rinterrogeait avec sympathie et semblait l'avertir que, sans y songer, il disait autre chose que ses paroles. Il voulut se reprendre.

— Est-ce qu'on sait ? murmura-t-il en haussant les épaules.

Elle le regardait toujours.

— On soupçonne, fit-elle.

Il rougit comme un enfant.

— Venez me voir, nous causerons, dit la vieille dame.

Elle s'éloigna, avec cette discrétion qu'ont les âmes vraiment bonnes, qui devinent toujours si ceux qu'elles voient souffrir et voudraient soulager ont besoin de solitude ou de compassion.

Martial laissa tomber de longs moments. Résigné, il écouta des chansonnettes, distrait par leurs rythmes de sa songerie, qu'interrompaient aussi, par intervalles, des poignées de main ou des frag-

ments de conversation. Soudain, son attention fut fixée : un pianiste attaquait une fantaisie sur Tristan et Yseult, Il reconnut bientôt le fiévreux prélude du deuxième acte : cet orage déchaîné de l'âme et des sens, jetant ainsi, dans la banalité du lieu, les appels dévorants de Tamour, exaspéra son rêve, lança son imagination, déjà tendue, sur la piste affolante des désirs et des souvenirs, lui suggéra mille pensées confuses, donl une, bientôt, se détacha sur la trame des harmonies et Templit tout entier : celle de Tamour triomphant, plus fort que la vie, qui dédaigne les obstacles, les abat, les oublie, pour s'effondrer dans la mort comme dans son unique et véritable asile. Voici qu'aux phrases tourmentées de l'attente succédait, après une transition, le chant apaisé d'Yseult invoquant la mort : « Se perdre, s'abîmer dans le souffle éternel... » Et sa pensée se précisait : rien, sauf l'amour, ne vaut de vivre et de mourir ; entre ces deux termes, entre ces deux champs remplis, l'un d'une végétation vaine, l'autre de silence sans rêves, l'amour n'est-il pas le port mystérieux et salutaire, le sentier d'ombre dont la douceur appelle nos pas, le mirage bienfaisant qui nous cache et nous abrège le vide désolé du chemin?...

— Eh bien ! monsieur Duguay, vous inventez quelque chose ?

C'était de nouveau Levoile, suant, fripé, qui venait de lui frapper sur Tépaule.

— Oui, répondit Martial dans Tespoir de se débarrasser de lui, je poursuis une idée.

— Même ici ! s'écria l'autre avec admiration. Est-ce possible?

Mais il ne le lâcha pas, au contraire. Il glissa familièrement le bras sous le sien, et le forçant à regarder un groupe qui entourait Geneviève :

— Voyons, comment la trouvez-vous, ce soir, M"»° Berthemy?

Il répondit froidement :

— Très belle !

— Vous dites cela sans enthousiasme : elle est admirable, tout simplement !

11 fit claquer sa langue, en reprenant :

— Oui, admirable... et adorable... Ah ! son mari est un heureux homme!... Notez qu'il ne l'apprécie pas à son prix, cher Monsieur. Il court

,les coulisses des petits théâtres... Oh ! quand il a

le temps, sans se déranger... Moi, si j'étais lui...

Martial dégagea son bras, d'un geste trop brusque.

— Après tout, continua Levoile, on ne sait ja-

fc'

mais!.,. Elle a l'air de glace, cette beauté-là... Et la glace, vous savez, finit par refroidir ceux qui la touchent.

Duguay réussit à s'éloigner. Comme il le haïssait, cet homme qui osait parler ainsi ! Du reste, il haïssait tous ceux qui l'approchaient, qui la frôlaient, qui la regardaient. Est-ce que tous, sans môme s'en douter, ne lui volaient pas quelque chose d'elle, un peu de sa beauté, un peu de ses regards, un peu de son sourire? Or, il la voulait toute, pour lui seul. Et qu'en avait-il de plus, pendant le plus long de sa vie, que ce que ces indifférents pouvaient prendre en passant? Il l'aimait pour toujours et pour tout à fait, non pas pour les rencontres qui, comme celle de ce soir, mêlaient leurs âmes muettes à travers trop d'obstacles, ni pour leurs rendez-vous furtifs et inquiets. Il l'aimait pour l'avoir à lui, aux yeux de tous, fièrement, pour se fondre en elle dans l'intimité des jours et des nuits, pour lire dans ses yeux ses plus fugitives pensées et s'en imprégner, pour n'exister que par elle, qu'en elle, hors du siècle. Et ils étaient là tous les deux, très près et pourtant si loin, à surveiller leurs regards forcés de se fuir, à comprimer leurs cœurs où chantaient ces appels qu'ils devaient

réduire au silence ; et jamais, jamais elle ne serait à lui comme il la voulait !...

Cependant les salons se vidaient, Theure approchait où ils pourraient peut-être trouver Tinstant désiré de solitude. Soudain, Martial frissonna : Berthemy s'approchait de sa femme, pour lui dire quelques mots à voix base. Elle répondit : sans doute, elle résistait, elle demandait un sursis. Hélas ! Martial savait ce que pouvaient ses résistances, que brisait un péremptoire : « — J'ai beaucoup à faire demain ! » qui l'emportait toujours.

En effet, ce soir-là comme tant d'autres, avec un regard circulaire qui s'adressait à lui seul, mais qui, dans la seconde qu'il dura, se dispersa sur tous, et qu'il fallut encore partager, elle partit. Il ne saurait donc rien de ce qu'il comptait apprendre, ni le secret que recelaient ses « yeux de pitié )),ni le nom de cet inconnu qui l'avait chassé d'auprès d'elle, ni le jour où il pourrait la revoir...

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