‹ Dernier refugeChapitre 2 sur 13 · INTERMÈDE · texte numérisé non relu

INTERMÈDE

Le lendemain, Martial prévit un message qui remplacerait Tentretien manqué de la soirée : en quittant, pour se rendre à son laboratoire, son petit appartement de la rue de Lille, il ordonna donc à son domestique de lui apporter immédiatement les télégrammes qui pourraient arriver dans la matinée.

Sa vie d'homme actif lui devenait chaque jour plus lourde depuis que l'amour y était entré comme un coup de tempête. Autrefois, il s'y absorbait tout entier, en être ardent qui se livre au travail comme d'autres au jeu ou au plaisir. Maintenant, elle ne représentait plus pour lui qu'une vaine succession de dérangements et de préoccupations qu'il s'agissait d'éviter. Souvent encore, en des heures noires, il trouvait une distraction d'un moment dans la poursuite de son œuvre, dans la passion-

nante recherche des problèmes que rien ne révèle

et qu'il faut tirer de soi ; mais, d'autres fois, il fuyait

reiïort qui Técartait trop de son unique souci. Ce

matin-là, il avait Tesprit plus distrait encore que

de coutume, un besoin plus tyrannique de laisser

sa pensée vagabonder en liberté, dans le seul champ

où elle se plaisait. Ses assistants lui parlaient des

' expériences en cours, le conduisaient devant les

mystérieux appareils qui pèsent l'impondérable,

qui mesurent l'infini, et il n'entendait qu'une autre

voix, plus lointaine, dont il se morfondait à saisir

le son. Il s'efforçait de suivre de vastes calculs, et

le seul que malgré lui son esprit recommençait

sans cesse, c'était celui des menus incidents de la

veille ; en sorte que, humilié à la fois et ravi de son

esclavage, il s'adressait mille reproches, non ^ans

une intime complaisance pour sa chère faiblesse.

« J'ai trente-six ans passés, songeait-il. C'est

làge où l'ambition s'éveille, à supposer qu'elle ait

sommeillé jusque-là; l'âge où elle se fait âpre, ra-

pace, volontaire. C'est aussi l'âge robuste de

l'action. A cet âge-là, la plupart des hommes n'ont

plus de vie sentimentale; Tamour n'est plus pour

eux qu'une rêverie d'adolescent, qui ne trouverait

plus de place dans leur âme et dérangerait leurs

édifices. Ils le dédaignent, le méprisent ou le nient. Moi, j'aime comme si j'avais dix-huit ans, avec tout le bonheur et toute la tristesse d'un premier amour; j'exulte et je succombe, je ne sais plus rien du monde qui m'entoure, de ce que je fais, de ce que je suis. Je n'ai plus qu'un seul intérêt, qu'une seule pensée, qu'un seul désir, qu'une seule volonté... »

De temps en temps, ses préparateurs venaient l'interrompre. Il leur répondait distraitement, pour reprendre le fil de ses pensées qui, souvent, s'arrêtaient, se fondaient en un mot d'amour, en un détail de souvenir rappelé, en une image évaporée qui s'élevait lentement dans la mémoire et, triomphante, chassait tout devant elle.

Vers les dix heures, Martial vit arriver Bcrthcmy, qui, la veille, avait annoncé sa visite. Il s'informa d'abord de Geneviève et n'obtint qu'une réponse distraite.

— Non, M™* Berthemy n'a pas été fatiguée de sa soirée d'hier. Du reste, nous sommes partis de bonne heure : vous ne vous en êtes pas aperçu ?

Pour parler d'elle, Martial suggéra :

— J'avais cru remarquer que M™° Berthemy avait l'air un peu soufi'rante ?

— Souffrante ? Non. Ma femme a une santé excellente, elle n*est jamais malade ; d'ailleurs, elle adore le monde : le monde la guérirait de toutes les migraines, si elle en avait.

Martial tressaillit. Jetée d'une voix indifférente, cette phrase réveillait un de ces doutes qui demeuraient toujours tapis sous sa confiance. Elle adore le monde: était-ce pour Fy rencontrer lui seul ou pour y briller à d'autres yeux? Il ne savait pas, il ne pouvait savoir. Or, il voulait posséder toute cette âme, et tels étaient les caprices de leurs vies séparées qu'elle lui échappait toujours : les lumières que le hasard jetait sur elle n'en éclairaient jamais à ses yeux que des aspects incomplets ou contradictoires; il croyait en elle: pourtant des mots arrêtés au vol, comme celui qui venait de tomber des lèvres de Berthemy, des regards, des gestes, des riens suffisaient à ébranler jusqu'aux assises Tédifice de sa foi, bouleversaient en un clin d'œil l'idée qu'il aimait à se faire d'elle, le troublant d'autant plus que jusqu'au moment de la revoir il ne pouvait ni approfondir le doute suggéré, ni préciser l'impression subie. Maintenant, par exemple, mille questions se pressaient en lui, et Geneviève n'était pas là pour y répondre, et ce

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n'était point à Berthemy qu'il pouvait les poser. Berthemy, d'ailleurs, se hâta de mettre fin à ces propos oiseux; l'entretien ne roula plus que sur les affaires.

Martial, ayant rencontré Geneviève sans connaître Bertliemy, s'était d'abord promis d'éviter ce péril et cette humiliation : Tamitié du mari. Mais son amour croissant, sa pressante curiosité de suivre de plus près la vie de l'aimée, sa jalousie de l'homme qui pouvait se parer d'elle et dont l'autorité les menaçait sans cesse, auraient fini par le pousser chez le banquier, si même le hasard ne s'était chargé de l'y conduire.

Depuis ses premiers débuts, Duguay était en relation avec une de ces compagnies qui se fondèrent après la première exposition d'électricité, la « Société pour l'exploitation des forces électriques ». C'était elle qui lui avait acheté son premier brevet — il s'agissait alors d'une ingénieuse application, intéressant la chimie métallurgique — pour une somme qui lui assurait l'indépendance ; dès lors, à plusieurs reprises, il avait traité avec elle pour des affaires importantes. Quand la Banque mobilière franco-étrangère prit un gros intérêt dans cette compagnie, Berthemy fut appelé

à en présider le conseil d'administration. Or, à ce moment même, on commençait à parler, dans les cercles spéciaux, d'une invention nouvelle de Duguay, qui ne pouvait manquer de se prêter à un grand développement commercial : celle d'un appareil destiné à reproduire et conserver Timage, comme le phonographe reproduit et conserve le son, qu'on baptisait déjà le scopophore, Berthemy se trouva donc amené à négocier avec Martial une combinaison qui assurât à sa « Société »

l'exploitation de la précieuse découverte. Ses démarches ne tardèrent pas à placer Duguay dans une situation fort embarrassante : d'une part, il lui répugnait de nouer avec Berthemy des relations d'affaires ; d'autre part, il entendait bien profiter de la coïncidence pour se rapprocher de Geneviève : de sorte que le scopophore devint bientôt un aide et un embarras, dont on se servait selon les circonstances, que de nouvelles difficultés retardaient sans cesse, tandis que Martial s'engageait de plus en plus dans l'intimité des Berthemy. Le banquier, qui tenait à l'affaire, s'informait avec sollicitude, de semaine en semaine, des progrès de l'appareil; cependant, depuis près d'une année, on en demeurait au même point.

— C'est toujours la même difficulté qui m'arrête, expliquait Martial : mon diapason, ce diapason dont les oscillations seraient assez rapides pour absorber normalement, suivant leurs émissions, toutes les vibrations lumineuses qui produisent une image. Eh bien ! mon diapason n est pas encore complet : il n'absorbe que les huit dixièmes environ des vibrations qui seraient nécessaires pour reconstituer l'image au complet. Donc, il faut attendre!

Le banquier demandait :

— Vous trouverez?

— Sans doute, répondait Martial.

En réalité, quand les recherches furent sur le point d'aboutir, il les abandonna, tant il redoutait le moment où prendrait corps le projet d'association caressé par Berthemy ; mais on ne cessa pas d'en parler.

Ce jour-là, comme d'habitude, la conversation des deux hommes n'aboutit qu'à des atermoiements.

— Ainsi, demandait Berthemy, le front barré d'humeur et d^entêtement, il vous manque toujours ces deux dixièmes ?

il semblait si déconcerté que Martial, qui craignait de l'irriter, s'avança davantage.

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— Oui, dit-il, mais je suis sur une autre piste. Vous savez que la rétine de l'œil peut distinguer un objet sans en percevoir tous les points. Ainsi, dans certains tissus où la chaîne seule représente l'image qu'on a voulu reproduire, et où la trame a une couleur uniforme qui dissimule une partie de cette image, cela ne nous empêche pas de reconnaître parfaitement ce qu'on a voulu représenter. Eh bien ! je songe maintenant à utiliser ce principe pour la construction de mon appareil. Au fond, ce n'est plus qu'une affaire de fils de cuivre, ou plutôt de « bronze silencieux ». Vous voyez bien que nous marchons !...

Soudain, l'idée le traversa que, pendant la séparation si redoutée de l'été, le scopophore pourrait lui rendre quelque service ; il ajouta :

— Je suis persuadé que l'été ne se passera pas sans que j'aie trouvé ce qui me manque encore, et que, cet automne, peut-être avant, vous pourrez voir fonctionner l'appareil enfin construit !

— J'y compte. Et, n'est-ce pas? où que je sois, vous m'avertirez dès que vous serez sûr de vos résultats.

— Soyez tranquille : je n'y manquerai pas !

Rassuré, Berthemy prit congé; puis, en ouvrant la porte, il se retourna tout à coup, l'expression changée.

— Oh ! dit-il, que je vous raconte une singulière chose !

Sa figure souriait ; et il donnait des détails sur une histoire d'adultère, survenue dans leur monde, qui circulait depuis la veille: un flagrant délit, constaté par la femme, qui possédait toute la fortune ; en sorte que la situation du mari, édifiée sur la dot et d'ailleurs plus brillante que solide, s'efiFondrait avec son ménage.

— Comprenez- vous cela ? demanda-t-il en terminant. Courir de pareils risques, gâcher sa vie, ruiner son avenir, et pourquoi?

— Jeux de Tamour ! expliqua Martial.

Berthemy éclata de rire.

— Oh! l'amour, fit-il, l'amour! Est-ce qu'il existe, après vingt ans? 11 n'y en a que dans les romans. Comment y aurait-il place pour l'amour, dans une vie occupée? Est-ce qu'il joue un rôle dans mon existence à moi, l'amour? Non, n'est-ce pas ! Et dans la vôtre ? Non plus. Alors ?

Il était à peine parti depuis un quart d'heure, que Martial vit arriver son domestique avec deux

dépêches. Il ouvrit celle de Geneviève, brève et prudente comme toujours :

« Je descendrai de voiture aujourd'hui, à quatre heures et demie (aussi précises que possible) devant le n° 15 de l'avenue Hoche. Tâchez de vous trouver dans le voisinage. Et après-demain, à deux heures, chez nous, — G. »

Par une de ces coïncidences qui venaient souvent déranger les projets de Martial, la seconde dépêche, signée d'un des noms les plus illustres de la science contemporaine, lui demandait un rendez-vous pour (c affaire urgente » le même jour, à quatre heures, dans le quartier du Luxembourg. Il n'y avait aucun moyen de concilier les deux choses. Duguay, qui se faisait une sorte de devoir de sacrifier toujours les affaires aux moindres intérêts de sa liaison, se hâta de répondre à son confrère qu'il ne pouvait se rendre à son invitation.

Ces brèves rencontres, comme celle dont il escomptait déjà le plaisir furtif et décevant, devenaient dangereuses depuis que le cocher de j^me Berthemy connaissait Martial. Aussi Geneviève ne les accordait-elle plus qu'à des intervalles éloignés, quand elle voulait consoler Martial de quelque peine ou lui prouver qu'il tenait bien

toute la place dans son cœur : car elle avait un fonds de prudence qui subsistait encore, malgré le désarroi de sa conscience et de sa vie, comme un dernier vestige de sa nature régulière, modérée et douce, que la passion n'avait pas entièrement changée. Parfois seulement, elle s'oubliait tout à coup pour se ressaisir bien vite : c'étaient des moments délicieux, car Martial adorait ces éclairs d'instinct, qui lui révélaient, sous l'être de convention, façonné par la vie, l'être réel, ardent, spontané , irréfléchi. Il se rappelait volontiers qu'aux premiers temps de leurs relations, ayant une fois rencontré sa voiture, il suivit en courant pendant plusieurs minutes pour voir descendre Geneviève et la saluer au passage. A leur rendezvous suivant, elle l'avait remercié, en disant :

— J'aime qu'on fasse des folies pour moi !

Cela était-il bien vrai? Il ne savait pas. Elle, en tout cas, n'en faisait presque jamais.

Martial réussit à travailler jusqu'à la fin de la matinée, qu'il prolongea, le plus qu'il put; puis, il déjeuna dans un restaurant, fuma lentement devant son café, en oisif, et, par le lourd soleil qui pesait sur les boulevards poussiéreux, se dirigea à petits pas vers la plaine Monceau. En tirant sa

montre, dans le parc, il s'aperçut qu'il avait près d'une heure à attendre : depuis deux ans, il n'avait pas encore perdu cette habitude adolescente de devancer ainsi le moment fixé, quoiqu'il sût bien que Geneviève, elle, arrivait de préférence avec un léger retard. Aux temps éloignés de son ancienne vie, un spleen insurmontable s'emparait de lui dès qu'il avait une heure inoccupée : maintenant, au contraire, il affectionnait ces moments perdus, qu'il employait à caresser ses souvenirs, à penser à Geneviève, à l'appeler, à lui parler ; car n'étaitelle pas toujours là, en lui, présente malgré l'espace ? 11 s'installa près d'une pièce d'eau qui dégageait un peu de fraîcheur et un peu de musique, et les paroles de Berthemy passèrent dans son esprit : « L'amour, est-ce qu'il existe ? » Il sourit, et répondit : <( Parbleu ! » Car il ne lui déplaisait pas, en cette minute-là, de railler l'homme dont les caprices pouvaient toujours interrompre son rêve, le possesseur légitime du bonheur qu'il volait. Ce sentiment de joie médiocre s'effaça bien vite pour faire place à une vague rêverie, au fond de laquelle il y avait, confuse, tyrannique, inexprimée et triomphante, cette soif éperdue, toujours déçue, d'union intime, profonde, éternelle, que la

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vision passagère de tout à rheiire allait exacerber une fois de plus. Oh ! étemelle surtout ! A Tombre de ces arbres aux jeunes feuillages, que chaque automne dépouille, que chaque printemps fait reverdir, il sentait tout son être comme brûlé par ce désir impossible. Comment croire que le sentiment qui s'allume en nous peut s'éteindre sans avoir jeté toute sa lumière, chauffé de toute sa flamme? Hélas! il possédait Tamour, et il le sentait fuir comme un mirage insaisissable, dont on pourrait jurer qu'il est réel, où Ton court haletant, épuisé, — qui se dissipe en fumée. Le plus insignifiant des hasards, un soupçon de l'homme dont il souriait tout à l'heure, un signe imprévu du destin, un saut de l'existence impossible à calculer ou à prévenir, pouvait d'une minute à l'autre étendre entre elle et lui des espaces infranchissables. Il le savait, il se le répétait toujours. Cette désolante certitude d'être incertain, dépendant, transitoire, hélas ! n'était-ce pas tout ce qu'il y avait d'éternel dans leur pauvre amour?

Martial s'enfonça dans ces sombres pensées, et l'heure arriva. Il sortit du parc. Il se trouva bientôt dans l'avenue. Il attendit quelques minutes. Enfin, la voiture passa. A la portière de gauche

— telle était leur convention — il aperçut la tête de la bien-aimée. Il s'arrêta. En se retournant, il la vit descendre, toute légère, donner des ordres au cocher --- pour prolonger sans doute l'instant si bref où elle resterait sous ses yeux, — adorablement jolie, dans sa claire toilette oii brillaient des fleurs, puis tourner la tête, une seconde, de son côté, et disparaître derrière cette lourde porte qui se referma sur elle : image de la barrière qui les séparait toujours, du mur infranchissable que des mains invisibles maintenaient entre eux. En s'éteignant ainsi, la furtive apparition ne lui laissait qu'une vague sensation de crainte, d'angoisse, de solitude, qui, jusqu'au lendemain, irait s'exaspérant dans le désir et dans Tattente...

... Pourtant, en dehors de leurs rendez-vous plus intimes qui revenaient à peine une fois par quinzaine, c'était presque toujours ainsi, ainsi seulement, qu'il parvenait à la voir au passage, un instant. Quelquefois, quand elle réussissait à renvoyer sa voiture, ils avaient des visions meilleures et plus longues ; par exemple, il leur arrivait de marcher, pendant plusieurs minutes, des deux côtés d'une même rue, sur les trottoirs parallèles. La chaussée les séparait, bruyante, agitée,

roulant toute la vie humaine qu'il y avait entre eux : il se disait parfois qu'il pouvait marcher ainsi, longtemps, jusqu'au bout du monde, qu'il y aurait toujours ce bruit, cette agitation, ce mouvement entre leurs deux lignes qui ne se rejoindraient jamais...

Debout sur le trottoir, Duguay songea un instant à attendre la sortie de Geneviève : peut-être qu'elle y comptait, et serait déçue de ne pas le revoir. Mais peut-être aussi que cette « folie » lui déplairait. Il décida de reprendre sa route; comme il n'était pas loin de la demeure de M"" Waters, il voulut tenir sa promesse de la veille, bien qu'il n'en eût guère envie.

La jeune femme était seule dans un petit boudoir anglais oîi la lumière entrait à peine, tamisée par des étoffes à dessins somptueux. Ce fut tout au plus si, dans cette demi-obscurité, il distingua sa forme élégante, enveloppée de dentelles. Il vit avancer vers lui la blancheur de son bras nu, et prit, sans la baiser, la petite main qu'elle lui tendait. Ce furent d'abord des manifestations d'amitié.

— Ah ! c'est vous, enfin ! On vous voit !

Puis, avec un imperceptible changement de ton :

— Mais, vraiment, on ne l'espérait pas.

■ — Oh ! fit-il, je m'étais annoncé hier.

— C'est vrai. Mais aujourd'hui, tout h l'heure, j'ai eu de vos nouvelles... Oui... J'ai vu M. B..., qui vient quelquefois me dire bonjour en passant. Il s'est plaint de vous. Il m'a dit qu'il vous avait demandé un rendez-vous, à cette heure-ci, justement, et que vous l'aviez refusé.

Martial se sentir rougir, comme pris en faute.

— Naturellement, continua la jeune femme, je n'ai pas la naïveté de croire que c'était pour moi.

— J'avais une affaire à quatre heures, balbutiat-il, dans ce quartier-ci. Je ne croyais pas être libre sitôt.

— Vous ne voulez pas me dire que vous m'avez préférée à M. B...? Vous le pourriez, pourtant : je ne vous croirais pas. Oh ! je vous connais bien ! Vous êtes un homme de science. La science avant tout !

Etait-elle ironique ou sérieuse ? Savait-elle quelque chose? Avait-elle des soupçons? Elle continua :

— ... Le reste ne compte pour rien... A propos, vous êtes-vous amusé, hier soir ?

— Oh ! non !...

Cela jaillit, sans calcul. M™' Waters eut un petit rire un peu grinçant, et reprit :

— Pourtant il y avait beaucoup de monde, beau-

coup d'hommes célèbres, beaucoup de jolies femmes. Il y en a une avec qui vous avez longtemps causé. Je vous assure que vous ne paraissiez pas vous ennuyer auprès d'elle.

La voix mal assurée, il demanda :

— Qui donc ?

— M""" Berthemy.

Cette remarque le frappa d'autant plus qu'elle lui semblait moins juste, car il ne croyait pas avoir passé plus de dix minutes auprès de Geneviève. Pour lancer ainsi ce nom sans motif plausible, avec une intention évidente, il fallait que M""* Waters eût en tous cas la curiosité éveillée. Et elle l'observait avec des yeux très particuliers, qui luisaient dans la pénombre, trop pénétrants, presque méchants. Son premier mouvement fut de protester; mais il pensa que cela ne servirait à rien et serait maladroit.

— En effet, répondit-il froidement, j'ai causé un moment avec M™° Berthemy. C'est une charmante femme.

jyjme \Yaters répéta :

— Charmante !

Sa voix sifflait, comme si de ce mot elle eût voulu cingler l'absente. Elle continua :

— Vous la voyez souvent ?

— Oui, quelquefois. Je suis en relations d'affaires avec son mari.

— Ah !

Un silence, qu'il n'osa pas rompre, suivit cette exclamation. Puis, M™" Waters reprit :

— Alors, malgré M""" Berthemy, qui est charmante, vous ne vous amusiez pas chez M™* de Venado ?

L'occasion lui parut bonne pour écarter le nom de Geneviève.

— Est-ce qu'on s'amuse nulle part? s'écria-t-il en s'efforçant de s'animer. Est-ce qu'on fait rien pour s'amuser ? Nous vivons dans un temps où il n'y a plus que des corvées, tout étant subordonné à l'intérêt. On ne voit que des gens qu'on a intérêt à voir ; on ne fréquente que les maisons qu'on a intérêt à fréquenter ; on ne reçoit que les personnes qu'on a intérêt à recevoir, en paquet, en tas, sans le moindre souci du plaisir qu'on leur offre, et sur lequel d'ailleurs elles ne comptent guère. Hier, par exemple, on étouffait, on transpirait comme à l'étuve, on se marchait sur les pieds, on mourait d'envie de s'asseoir sans trouver une chaise où se laisser tomber, on s'ennuyait épouvantablement à

écouter des pitres qu'on n'aurait jamais Tidée d'aller entendre dans leurs cafés-concerts ; pourtant jyfme ^Q Venado était ravie ; et bien peu protestaient dans leur fort intérieur.

Elle le laissait aller, très chatte, presque roulée en rond sur son canapé, l'observant plus qu'elle ne l'écoutait, le silence un peu moqueur. Quand Duguay s'arrêta, au bout de sa tirade, il se sentit gêné par cette attention qui portait plus loin que ses paroles, semblait entendre autre chose et le deviner trop bien. Décontenancé, il répéta:

— Oui, vraiment, comme je vous le disais, nous n'avons plus que des corvées.

Avec un regard aigu qui fouilla au fond de lui, elle demanda :

— Et l'amour?...

Il se souvint à propos des paroles de Berthemy.

— Oh ! fit-il, est-ce que cela existe ?

Les yeux de M"*** Waters ne le lâchaient pas ; sa voix répondit, en se forçant un peu :

— Vous le savez bien.

Il se récria :

— Moi?...

— Oui, vous.*, vous!

La vagué angoisse qu'il éprouvait depuis le

commencement de l'entretien croissait sans cesse. Maintenant il n'en doutait plus, elle soupçonnait ou savait quelque chose, devineresse habile à découvrir les secrets des cœurs. Mais tout à coup, comme il se morfondait à chercher un moyen de lui donner le change, elle reprit, d'un autre ton, plus léger, plus naturel.

— D'ailleurs, vous n'êtes pas seul à le savoir, cher Monsieur. L'amour existe pour tout le monde. Oh ! pas l'amour de roman, bien entendu, le grand amour qui a disparu de nos mœurs, l'amour unique, absolu, éternel. Il est très rare, celui-là, et un peu ridicule : aussi ne le pardonne-t-on guère, quand, d'aventure, il se produit. Mais l'autre amour, ce bon petit amour complaisant, confortable, accommodant, pratique...

Il interrompit :

— Celui qu'un sage a défini : la rencontre de deux fantaisies.

Elle compléta, sans aucune hésitation :

— ... Et le contact de deux épidermes. Oui, justement, celui-là. On ne pourrait vivre sans lui, n'est-ce pas ? Il nous est nécessaire à tous, comme l'eau, comme le soleil. Il est la vie et la source de la vie. Il est l'instinct, aveugle et sage, qui a

toujours raison de nos subtilités. Le reste... ce qu'il y a en plus ou à côté... oh ! le reste, c'est de Timagination, du superflu, du luxe. Aussi, c'est afl*reusement gênant. Il y a des gens qui souhaitent d'avoir des passions...

Elle bâilla, exprès.

— Oh ! s'ils savaient comme cela dérange : des existences ravagées, des catastrophes, du temps perdu ! Gela est bon pour les oisifs. Encore ceux-ci n'ont-ils plus le ressort intérieur nécessaire. Pour des hommes occupés, pour des femmes intelligentes, il faut un petit commerce frivole, agréable, piquant : la part de l'esprit, la part des sens, la part du cœur...

— Du cœur aussi !

— Pourquoi non ? il demande si peu de chose.

D'ailleurs, quelque banale que soit l'histoire, les dérangements, les difficultés, les complications, les intrigues, le hasard, se chargent bien de fournir à l'imagination l'excitation indispensable. On a des illusions sur ses sentiments, on croit courir de vrais dangers, on se figure qu'on pleure de vraies larmes : alors on est très heureux.

Toute sa personne exprimait la satisfaction qu'elle venait de définir ; ses yeux luisaient

comme s'ils eussent promis davantage. Duguay se leva pour partir.

— Cela s'appelle de la galanterie, dit-il.

Il y avait peut-être dans sa voix une nuance de dédain ; elle riposta :

— Et vous méprisez cela ! Vous avez mieux !

— Mais...

— Oh ! cher Monsieur, je ne vous demande pas de confidences ! Vous reviendrez ?

Froissé, irrité, inquiet, il se promettait de ne la revoir jamais. Pourtant il savait bien qu'il reviendrait, puisqu'on avait parlé dV//^...

Dehors, ayant devant lui des heures videé, il se sentit désespérément isolé : seule dans le vaste monde, seule parmi la foule des âmes étrangères, une âme unique attirait la sienne, et il ne la pouvait joindre ; et il lui semblait qu'elle l'appelait, à des distances infinies, d'une voix éperdue dont les vibrations mouraient à travers l'espace. C'est que tout cet espace, étendu entre eux, n'était point libre : une forteresse s'y dressait, construite par la cruauté des hommes contre les cœurs aimants ; sous ses murs erraient, comme des sentinelles montant bien leur garde, des êtres étrangers, différents ou hostiles, pareils au petit être de caprice,

de ruse et de volupté qu'il venait de frôler. Qu'attendre d'eux ? Y en aurait-il un seul qui pût compatir, ou seulement comprendre ? Les meilleurs blâmeraient ; les autres auraient une indulgence de complices ; quelques-uns haïraient, par malice, ou chercheraient à nuire, par bassesse. Il repassa quelques noms dans sa mémoire.

Aucun ne lui suggéra une pensée de sympathie. Mais celui de M™" Lancelot effleura amicalement son souvenir. Se trouvant près de sa demeure, il alla sonner à sa porte.

Veuve d'un ambassadeur du second Empire, M""* Lancelot portait allègrement ses soixante ans passés. Sous les bandeaux de ses cheveux blancs, malgré ses traits amaigris et ridés, elle conservait encore une trace effacée de son ancienne beauté, qu'un grand poète avait autrefois célébrée. Elle avait un passé perdu dans le lointain des années. Quelques vieilles gens le rappelaient encore parfois. Et elle vieillissait entourée d'un cercle d'amis, pour la plupart plus jeunes qu'elle, qui venaient souvent profiter de son esprit charmant, plus encore de cette chaleur d'âme qu'elle conservait sous les années, comme un feu ralenti. Martial la connaissait de longtemps : après une fortuite rencontre.

I elle Favait engagé à venir la voir ; il était allé^

attiré, puis ramené par sa bonté pénétrante, par la r tendresse qui émanait d'elle, par une sympathie que

l. ^ chacune de ses visites rendait plus vive . Dans sa nou-

velle vie, il la négligeait un peu, sans qu'elle s'en offensât, mais il revenait à elle aux heures tristes, eji ces heures où l'on recherche l'apaisante caresse d'un cœur ([ui vous devine sans vous le dire, d'une voix amie qui va plus loin que ses discrètes paroles. Elle n'était point une confidente, car il y a des secrets qu'on garde pour soi seul; mais avec son intelligence de femme qui a connu toute la vie, elle devinait en lui des peines dont elle savait l'impitoyable cruauté, et les pansait délicatement, sans en avoir l'air, en sœur aînée et charitable, aux mains maternelles pleines de dictâmes.

Quand Martial entra dans le boudoir empire de IVl""' Lancelot, un grand vieillard tout blanc, au visage grave, encadré de favoris courts, en qui l'on pouvait reconnaître un ' ancien magistrat ou un ancien diplomate, se levait pour prendre congé. M""' Lancelot, cependant, présenta les deux hommes : — M. Uuguay... Le comte de Marville.

Le vieillard regarda Martial, lui adressa quelques compliments sur sa belle activité, et prolongea un

moment la conversation, sans se rasseoir, en s'appuyant sur la haute cheminée que décoraient une pendule, des flambeaux, des vases à Taigle impériale. Des phrases neutres, presque sans accent, tombaient de ses lèvres amollies ; il écoutait les réponses avec indifférence, sans soulever les paupières à demi fermées qui voilaient ses regards atones. Il sortit lentement, en appuyant sur une canne ses jambes engourdies.

— Vous ne connaissiez pas M. de Marville?

demanda M"" Lancelot quand elle fut seule avec Martial.

— Non, je ne crois pas l'avoir jamais rencontré.

— Vous avez entendu parler de lui?

— Tout au plus.

La vieille dame sourit.

— Que nous sommes donc loin de votre temps, s'écria-t-elle, nous, les gens d'autrefois I

— Je sais pourtant, reprit Duguay, que M. de Marville a joué un rôle dans la politique impériale* Il a été ministre, je crois?

— Non, vice-président de la Chambre seulement. Mais ce n'est pas cela qui le rend intéressant.

Quoique cet inconnu qu'il ne reverrait peut-être jamais ne l'intéressât guère, Martial demanda distraitement :

— Qu'est-ce donc?

— Sa vie.

— Sa vie intime?

— Oui. Oh ! une vie intime qui n'a de secret pour personne, une de ces existences ouvertes dont toute une génération a connu, suivi, commenté les orages ! Si vous étiez un peu plus curieux, si vous traversiez le monde en regardant ailleurs qu'en vous-même, si vous écoutiez mieux ce qui se dit autour de vous, vous la connaîtriez certainement. Mais vous ignorez jusqu'à sa liaison historique avec une femme célèbre de mon jeune temps : une histoire dont on a fait quatre ou cinq romans, mon ami! C'est tout ce qu'il en reste. Car elle est morte, la pauvre grande héroïne. La paix de l'oubli s'est étendue sur les ruines. Et c'est toujours ainsi que cela se passe.

— Vous croyez ? insinua Martial.

M""* Lancelot le dévisagea un instant.

— Je le sais, fit-elle, avec un geste affirmatif. On souffre, on crie, on a le cœur labouré, on voudrait mourir, on se demande où Ton prendra le

courage pour subir, les forces pour supporter sa torture; on frissonné devant l'avenir, on croit que chaque jour verra recommencer le supplice de la veille ; et puis, les jours tombent, les années s'amassent, tout cela recule dans le lointain comme un clocher dont on s'éloigne, qui se rapetisse, qui se confond avec la plaine, qu'on ne voit plus. Et ce n'est pas tout, mon ami : ce qui était amer, affreusement amer, finit par sembler doux, très doux, très bon. L'on ne sait plus qu'on a souffert. On ne se rappelle que les belles heures. Le souvenir les ressuscite quelquefois, mais toutes pâles, prêtes à s'effacer comme le reste. Allez, mon cher enfant, rien ne subsiste, rien, rien de nos angoisses d'âmes, de nos désirs, de nos passions : un fleuve dont les vagues se confondent pour se perdre dans la mer, qui les accueille avec la même indifférence.

II écoutait, tandis que de confuses pensées s'éveillaient en lui, et qu'il protestait. Oui, sans doute, sa vieille amie avait raison : les amours passent, mais pas le sien; les passions s'apaisent : c'est que les cœurs sont lâches et aspirent au calme qu'il repoussait, lui, de son énergie tendue et vivace. C'est vrai, il y a une loi qui gouverne les affections

humaines, qui règle leur courbe : il s'en affranchissait.

— Vous ne me croyez pas ? demanda M™" Lancelot en remarquant le demi-sourire de doute et de victoire qui errait sur ses lèvres.

— Si fait, répondit-il d'un ton qui disait le contraire.

Et, revenant à l'histoire de M. de Marville :

— Elle est donc morte, la femme qu'il aimait?

— Elle est morte.

M"® Lancelot baissa la voix pour ajouter :

— Quelques-uns prétendent qu^elle s'est tuée.

— Ah!... Et lui?...

— Lui? Vous le voyez, il a vécu. J'imagine qu'il s'est consolé.

— A-t-il eu d'autres... aventures?

— Sans doute. Il lui en fallait. Il avait besoin d'orages, de fièvre, de folie. Il a aimé... jusqu'à l'extrême limite de l'âge où l'on peut aimer. Maintenant, il s'est fait joueur. Oui, cet homme d'aspect grave et de haute mine passe ses nuits au tripot : il se ruine deux ou trois fois par année. Qui le croirait, n'est-ce pas? On le prendrait, à son air, pour le plus ordonné des vieillards. Mais estce qu'on connaît jamais les hommes ?...

... Oh ! que de fois,' songeait Martial, nous frôlons, sans le savoir, des destinées sœurs do la nôtre ! que de voix, sans y penser, nous envoient d'énigmatiques réponses aux soucis qui nous harcèlent, au moment précis oii leurs vrilles labourent nos chairs !...

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