ENSEMBLE
Le liède soleil de novembre baignait de son éclat amorti le village de pêcheurs dressé sur la pointe extrême de la côte nord du golfe de Spezzia, Tantique village qui doit à de païennes légendes son nom de Porto- Venere : un nid de hautes maisons blanches serrées le long d'une ruelle étroite, trouées de fenêtres pareilles à des meurtrières, qui plongent dans la mer avec de grands airs déguenillés de forteresses, comme si leurs paisibles murailles continuaient la citadelle qui les surplombe, où s'esquisse dans la lumière la silhouette sombre de quelque soldat de marine. En cette saison tardive, une splendeur iniinie rayonne encore de ce paysage : splendeur des eaux bleues et calmes sous le ciel bleu où des vents légers dissipent de rares nuages, splendeur des lignes harmonieuses de collines ondulantes, des plans rap-
proches OÙ chatoient les oliviers d'argent, des lointains où s'estompe la blancheur des villes qui sommeillent au bord du golfe, Spezzia ou Lerici. C'est un de ces coins du monde qui semblent faits pour le bonheur, un de ces cadres où Ton n'imaginerait que de paisibles idylles, insouciantes et gaies. Sur la plage du petit port où quelques barques attendent, des pêcheurs oisifs dorment sous le soleil, s'étiranl parfois avec de lents gestes paresseux ; tandis que des bandes turbulentes de marmots demi-nus guettent l'appât du rare touriste pour l'assaillir de leurs offres de fntiti di mare. L'île noire de Palmaria, montagne aux flancs boisés qui ferme le golfe, étend son ombre presque jusqu'au rivage : dans cette ombre, glisse de temps en temps quelque chaloupe canonnière, luisante de l'éclair des sabres ou des galons. Parfois aussi les bonnets blancs des malades de l'hôpital militaire, dont les bâtiments sont proches, viennent se mêler aux paresseux mariniers : car partout où vivent des hommes, ils sèment des traces de leurs misères ou de leurs haines.
C'est là que Martial et Geneviève furent conduits par leur fuite. Chassés, plutôt :. car de fâcheuses
rencontres les poursuivirent dès leur départ, comme pour leur rappeler sans cesse qu'un geste de révolte n'affranchit pas du monde. A la gare. déjà, sur le quai de départ où ils se pressaient, des voyageurs les reconnurent, les dévisagèrent, chuchotèrent derrière eux. Ils avaient pris leur billet pour Antibes ; ils s'y trouvèrent dan§ le même hôtel que les Venado, qui s'installaient pour l'automne. Comme au matin Martial descendait le premier, en reconnaissance, il rencontra le couple, prêt à monter en voiture : la femme énorme, triomphante, gesticulant; le mari, chétif, résigné, sa longue figure toute jaune, ayant l'air d'un cierge éteint. M"" de Venado, avec une voix et des gestes qui ameutaient les passants, grondait le portier, debout devant elle et se faisant petit, sa casquette galonnée à la main. Elle s'interrompit pour interpeller Martial :
— Vous ici, M. Duguay!... Dans notre hôtel!... Quelle bonne fortune !... Voulez-vous déjeuner avec nous?... Nous avons le plus bel appartement de la maison... Et nous avons déjà des amis, beaucoup d'amis, des gens charmants que vous aurez plaisir à connaître...
Il se hâta d'expliquer qu'il était de passage,
pour la journée seulement, et s'excusa, pendant que le portier s'esquivait.
— Ob ! dommage ! grand dommage ! murmura M. de Venado d'un ton dolent.
L'énorme femme insista:
— Mais non, mais non, je n'admets pas d'excuse... Vous déjeunez avec nous... C'est convenu... Je compte sur vous... A midi!...
Il ne la contredit pas, pour abréger la scène, la laissa s'éloigner, et remonta prévenir Geneviève qu'il leur faudrait partir de suite, en quête d'un lieu plus paisible. En choisissant la Méditerranée, ils n'avaient point pensé que sur aucune de ses plages ils n'avaient chance de rester inconnus et de s'isoler.
— Passons sur la rive italienne, proposa Martial. Personne ne nous y connaîtra.
Mais à Nervi, après deux jours délicieux, ils reconnurent tout à coup Landry, malade, qui toussait dans un fauteuil, sous des châles. Le journaliste fut discret. Pourtant, ils eurent le sentiment que son œil fureteur les suivait, et qu'ils le reverraient sans cesse. Oii donc aller? Le monde est trop petit ; les caprices de la mode et des habitudes agglomèrent dans les mêmes endroits les êtres de
la même classe; partout ils retrouveraient des vestiges de leur passé, ils devineraient des sourires sur des visages à demi connus, ils sentiraient peser sur eux Tindiscrète curiosité qui juge, qui blâme, qui blesse. Des voyageurs dirent en leur présence que Spezzia n'est guère fréquenté que par des Anglais.
— Voilà ce qu'il nous faut! s'écria Martial.
Ils s'y rendirent, et n'y trouvèrent en efifet que des visages étrangers. Mais la rencontre quotidienne de personnes habillées à peu près comme eux, qui leur ressemblaient, qui les observaient, qui parfois leur adressaient la parole, suffit à les lasser, comme un rappel constant de ce qu'ils voulaient < fuir. Enfin, une de leurs promenades les ayant conduits à Porto- Venere, ils louèrent toute la petite auberge vide — la seule du pays — qui semblait les attendre, et s'y installèrent. Là, du moins, ils seraient sûrement seuls, les touristes ou les promeneurs ne s'arrêtant jamais qu'une heure ou deux dans le village délaissé ; ils éviteraient les regards, les questions, les rencontres ; ils n'auraient de commerce qu'avec Antonio, l'aubergiste, qui les servait : un Ligure do pure race, au teint bistré, aux yeux de flamme.
lin, souple, gracieux, amène et retors, à la fois familier et respectueux, qui se confondait en révérences et volontiers leur faisait la conversation, en un parler que sa mimique rendait intelligible. Plus d'une fois, ils s'amusèrent de ses récits sur le pays, sur les gens, sur ses hôtes de passage : car Antonio, observateur subtil et conteur agréable, comme ceux de sa race, adorait les histoires. Il en savait beaucoup, il les disait très bien ; Tune d'elles, un jour, fit tressaillir les amants. Il se mit à la raconter sans raison, au hasard de ses souvenirs, en leur servant le café sur la terrasse d'où le regard embrasse tout le golfe et, longeant Tarêle de Palmaria que couronnent des pins-parasols, va se perdre sur la pleine nier, ouverte au loin. Debout à deux pas d'eux, sa serviette sous le bras, son plateau à la main, une pointe de malice pétillant au fond de ses yeux noirs, il leur dit, en petites phrases moitié françaises, moitié italiennes, mais claires, qu'ils comprirent très bien:
— ... Ils étaient arrivés un soir avec une petite valise. Excellences, joicco/a piccola,,. Pas de malles pour un grand voyage, oh! non... La dame était belle... bellissima!,..
Ses yeux roulaient dans Textase.
— ./. Blonde, Excellences, blonde comme une gerbe de blé... Lui, pas beau !.. .
Il éclata de rire en achevant des gestes sa description :
— ... Maigre. . . Une longue barbe. . . Des lunettes. . . Et agité, Excellences, remuant toujours, les pieds, les mains, les yeux...
Par ses contorsions, il tâchait de représenter le nervosisme de Tindividu.
— ,.. Ils avaient de l'argent, oh! beaucoup d'argent, Excellences!... Des billets de banque, des pièces d'or, oui, oui, des pièces d'or... Ils venaient de Milan... Je l'ai reconnu à leur accent... Et croiriez-vous qu'un jour les gendarmes sont venus les prendre ? Ah ! ah !.. . Et pourquoi ?. . .
Il attendit un peu, pour ménager son effet, tout fier de l'attention qu'on lui prêtait.
— ... Je vais vous le dire, moi!... Je l'ai su par les journaux, où il y a eu toute leur histoire... dans le Carrière délia Sera, Excellences... Vous pouvez la lire, si vous voulez!... Le mari de la dame était riche aussi, oh! très riche!... Un banquier, un grand banquier... Alors, devinez ce qu'il a fait? Il a été vers les juges, et il a dit que
l'homme, qui avait emmené sa femme, lui avait volé de Targent... Ah! ah !...
Visiblement, Antonio admirait le stratagème, bien qu'ail en plaignît les victimes.
— Cela n'était pas vrai. Excellences, non, non!... Un galantuome^ lui!... Mais les juges ont voulu savoir... Vous comprenez, n'est-ce pas?... Et ils ont envoyé les gendarmes... Si vous aviez vu. Excellences, quand on les a pris!... L'homme voulait se défendre avec son couteau... Et la pauvre petite dame!... Elle pleurait, elle se tordait les bras... Ils criaient tous les deux : « Ça n'est pas vrai, c'est une infamie, c'est une infamie ! » Et les gendarmes ne les écoutaient pas ! . . . Enfin, Excellences, on les a mis en prison... Et savez-vous ce qui est arrivé?... L'homme s'est tué, oui, étranglé avec son mouchoir... Et la dame, poveretta^ qui était si belle... Ah! tanto bella!,.. Elle est morte aussi. Excellences!... Morts tous les deux ... Et voilà ! . . .
Il triomphait de sa belle histoire, le brave Antonio, tandis que le regard sombre de Geneviève s'enfuyait par-delà le golfe riant et l'île montueuse, vers Tinfini de la mer scintillante : car la bouche étrangère venait en souriant de prononcer
le mot fatal, le mot qui, dès l'heure du départ, tremblait au fond de leurs deux cœurs, et que leurs lèvres évitaient. Puis, elle sentit la main de Martial qui pressait la sienne, le regarda, sourit. Mais il y avait dans son sourire un monde de pensées d'angoisse et de douleur.
Leurs journées, cependant, s'enfuyaient, toutes pareilles, pleines d'amour, dans une intimité caressante comme le soleil d'automne. Les gamins du village, qui d'abord les avaient entourés de leur turbulence indiscrète, ne les accompagnaient plus : ils pouvaient errer ensemble par les chemins bordés d'oliviers qui longent les accès du golfe ou grimpent au flanc des collines, flâner aux pieds de la vieille église aux couleurs ghibellines qui domine le promontoire, s'oublier longuement dans la grotte où rêva Byron : nul ne gênait leur solitude. Parfois même, un pêcheur les conduisait à Palmaria, où les soldats les laissaient passer. Mais, après livresse des premiers jours, des ombres s'étendirent sur leur lumière. Geneviève, surtout, s'attrista : à son regard bleu qui se perdait dans l'espace, au froncement concentré de son front, au pli douloureux de ses lèvres, Martial pouvait deviner que sa pensée s'en allait loin de
lui ; et il se désespérait de ne pouvoir, à force de tendresse, chasser les fantômes qui rôdaient autour d'eux. Longtemps il se tut, craignant de fixer par d'imprudentes paroles des pensées encore vagues et furlives, qu'effaçait une caresse ou qui, d'ellesmômes, se dissolvaient. Mais, comme les crises d'un mal pernicieux, ces mauvais instants se rapprochèrent; et, gagné par le désir de prendre sa part de la peine, il ne cacha plus à son amie qu'il la voyait souffrir.
C'était dans la grotte de Byron, aux approches du soir. A l'extrême horizon, la mer flambait sous un ciel de flammes qui se dégradait en nuances pâles d'abord, puis plus sombres, en sorte qu'elle était presque noire en léchant à leurs pieds les roches humides. Ils ne voyaient qu'elle, infinie et déserte. Bercés par la musique de sa plainte monotone, par la mollesse de l'eau tiède, par le bien-être attendrissant du crépuscule, ils ne pensaient pas, ils ne parlaient pas : ils écoutaient seulemeut, au fond d'eux-mêmes, des voix confuses chanter sans paroles. Abîmés dans un bonheur profond, ils vivaient obscurément un de ces rêves insaisissables et magnifiques, auxquels le sommeil ou l'inconscience prêtent seuls un instant la couleur du réel,
que le choc le plus léger suffit à dissiper : en sorte qu'ils s'évanouissent sans laisser une trace derrière leur envolement, sans qu'il en reste rien que le regret d'un paradis de mirage, dont Timage s'est effacée avant de se graver dans nos yeux. Soudain une détonation lointaine ébranla l'air. Ils tressaillirent ensemble : leur mirage s'écroula. Tremblante, Geneviève se réfugia dans les bras de Martial, qui vit passer dans ses yeux le reflet de toutes les pensées brusquement éveillées au fond d'elle. Il la serra contre lui.
— Ne crains rien! dit-il.
Et, baisant ses cheveux, il murmura plaintivement :
— Pauvre!... pauvre!...
Elle comprit qu'il lisait dans son cœur les secrets jusqu'alors cachés, n'essaya pas de le détromper, se serra plus fort, seulement, comme pour dire que rien désormais ne les séparerait.
— Tu ne pourras donc jamais oublier! fit-il.
Elle ouvrit sur lui ses yeux remplis de larmes,
et, très bas, soupira :
— Est-ce qu'on oublie !...
En rentrant un peu plus tard, elle à son bras, parla ruelle obscure, entre les maisons endormies,
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— comme il songeait à cette scène dont si peu de paroles avaient trahi Finteasité, Martial eut pour la première fois la nette intelligence de ce qu'ils avaient fait. Sortis du monde selon son vœu, ils en sentaient encore tout le poids sur leurs cœurs : victorieux, la passion ne les affranchissait pas En vain, songeait-il, la sagesse des siècles a construit contre Tamour de puissantes digues, en vain les lois Tont enfermé dans leur massive forteresse. Destructif et vainqueur, libre comme l'orage de souffler où il veut, il renverse les obstacles entassés sur sa route dont sa force s'augmente, comme celle d'un fleuve débordé qui grossit de sa dévastation. Mais après le triomphe, voici qu'il s'affaiblit. Il ne délivre point ceux qui attendaient de lui l'espace et la liberté. Sur le prisonnier fugitif, plane l'ombre de la prison, qui le pénètre et qui le glace. El le fantôme du bonheur se dissipe à peine saisi.
Depuis l'heure où Geneviève, folle d'angoisse et d'émotion, était venue tomber dans les bras de Martial, ils ne parlaient plus de leur projet de mort, — condition de leur fuite, rançon de leur bonheur. Etait-ce une trêve, que d'un accord tacite ils s'accordaient? ou bien, gagnés par la
lâcheté d'être heureux, acceptaient-ils peu à peu, sans se Tavouer encore, leur nouvelle vie, avec ses compromis, ses oublis nécessaires, ses inutiles regrets? Martial se le demandait peut-être. Il le sut bientôt. Une nuit, éveillé en sursaut, il aperçut à la vague clarté d'une bougie dont s'éblouirent ses yeux ensommeillés, Geneviève à demi nue, debout, secouée de sanglots qu'elle s'efforçait en vain d'étouffer. Comme il se dressait sur son séant avec un geste d'épouvante, elle s'abîma dans les couvertures. Il la releva, il la prit entre ses bras; tremblant de sa propre question, il demanda :
— Qu'as-tu ? qu'as-tu donc ?
Entre ses sanglots, elle répétait :
, — Non... non... non... * Refusant d'expliquer son désespoir.
D'un geste tendre, il caressait ses cheveux, en insistant.
— Il faut tout me dire... Nous ne faisons qu'un, n'est-ce pas ? Tu n'as pas le droit de pleurer sans moi.
Elle s'efforça de sourire.
— Ce n'est rien, dit-elle encore... Je vais mieux déjà... J'étais un peu nerveuse... Voilà tout... Je suis dans tes bras..* Je suis bienl
Mais ses forces la trahirent; secouée de nouveaux sanglots, elle laissa malgré elle échapper le nom qu'il avait déjà lu dans son cœur:
— Jacques!
Il ne dit rien; il la serra plus fort, pour la défendre, pour la garder.
— Tu comprends, gémit-elle, je ne sais rien de lui... Je n'en saurai plus rien, jamais, jamais! ..
Puis, soulagée par Faveu et honteuse d'avoir montré sa plaie, elle ajouta, en l'embrassant et le consolant à son tour :
— Pardon !... Pardon de te faire si mal!...
Alors, Martial sentit son cœur se fondre de
pitié :
— Te pardonner! s'écria-t-il. Pauvre chérie, qu'ai-je à te pardonner? C'est moi qui suis coupable, moi seul. C'est moi qui t'ai fait tant de mal, par trop d'amour. Tu m'as tout donné, j'ai tout pris. J'oubliais tout ce qui n'est pas l'amour. Je ne savais plus que tu étais mère. A présent, je sais... Je sais, mon Dieu! je comprends...
Il parla longtemps ainsi, répétant les mêmes paroles, pleurant avec elle, l'apaisant par sa tendresse, par sa peine, par le. son de sa voix, jusqu'à ce qu'il s^aperçût qu'elle ne l'écoutait plus
et réfléchissait, comme absente, avec une expression concentrée et grave. Après être restée un long moment ainsi, les yeux perdus dans la nuit, elle dit lentement, sans le regarder :
— Nous mourrons, n'est-ce pas?... Tu l'as promis!
— Oui, répondit-il seulement.
Aussitôt, elle reprit avec une nerveuse abondance, dans la hâte d'avouer toutes à la fois les secrètes pensées qui, longtemps enchaînées dans ses silences, sortaient d'elle en tumulte :
— J'avais si peur que tu ne veuilles plus!... Rappelle-toi : quand tu voulais m'emmener, je te disais toujours : « Après, je ne pourrai plus vivre !... » Je savais bien !.., C'est que je ne peux pas oublier, tu comprends!... Je l'aimais trop, lui aussi... lui, le petit abandonné... 11 est toujours là,.. Il m'appelle... Il médit : « Maman, pourquoi n'es-tu plus près de moi? »... Et cela durera toujours... Alors, je ne peux pas !... J'aime mieux... partir... avec toi... Mais tu verras comme je serai brave!... Il vaut mieux cela, je t'assure!... Nous serons ensemble jusqu'à la fin!... Il vaut mieux cela!...
Dès lors, l'idée de la mort ne les quitta plus.
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Parfois, elle était infiniment douce, elle les berçait, comme sur les ailes d'un chant lointain, dégagée de son cortège d'épouvantes, — comme si Tamour, en les unissant en dehors du monde et du siècle, eût aplani le chemin douloureux qui conduit à son royaume. Mais, souvent aussi, s'agitait au fond de leur être révolté Teffroi de l'instant où, sous l'acte violent, le souffle cesse, l'âme s'arrache et s'enfuit. C'était vers cet horizon de mystère que s'envolait leur rêve, pendant les longues heures muettes qu'ils passaient ensemble, à contempler la mer que remuait le vent d'automne, qui s'assombrissait au large sous des ciels parfois nuageux. Chacun gardait pour soi ses redoutables pensées, et en lisait, dans les yeux de l'autre, le trouble reflet. Reprise un peu par des croyances ferventes du temps de la première jeunesse, puis éteintes au flot des soucis mondains ou de l'indifiFérence de la vie, Geneviève songeait à l'au-delà que peuplent les âmes, plein de menaces ou de promesses. Plus dégagé de sa foi ancienne, Martial frissonnait pourtant de cette crainte folle que la mort, quand elle vient avant son heure, ne nous délivre pas tout à fait do la terre, où demeurerait attaché quelque chose de nous, quelque chose d'impondé-
rable et de conscient, qui souffrirait encore. Il ]a jugeait absurbe, contraire à ce qu'il croyait savoir des secrets de l'être, il essayait d'en sourire, il la raillait, il la repoussait : elle rôdait obstinément autour de lui, bourdonnant comme un insecte importun, qu'on chasse et qui revient toujours. Quelquefois, Geneviève lui posait inopinément une question qui jaillissait de leur préoccupation commune :
— Est-ce que nous serons ensemble?
Elle aurait tant voulu l'espérer, qu'il répondait :
— Peut-être...
Ce n'était pas assez pour elle. Il voyait ses yeux se charger d'angoisse ; elle disait :
— U faudrait être sûrs...
Ou bien, elle demandait :
— Si ce qu'on dit de l'autre vie était vrai?
D'un ton plus assuré, il affirmait :
— Non, non. C'est impossible!
— Pourtant... faisait-elle.
Alors, il s'efforçait de la rasséréner :
— Qu'importe ce qu'il en adviendra de nous, après ? Nous aurons réalisé notre rêve : n'est-ce pas Tessentiel? Une seule chose est certaine : nous serons affranchis de ce poids que nous avons tou-
jours senti peser sur nous, de ces chaînes dont les hommes ont alourdi la vie. Conscients ou non, noyés dans l'espace ou vivant d'une vie nouvelle et plus claire, nous serons entrés dans le repos éternel : n'est-ce pas là notre but? N'est-ce pas là où notre amour a voulu nous conduire?
Mais Geneviève ne le suivait pas si loin : que lui faisait Féternité, si elle ne pouvait, comme encore h cette heure, s'y blottir contre le cœur aimé ? Avec son bon sens raisonnable et sa sagesse modérée, elle jugeait autrement : ils mourraient, non pour poursuivre un rêve, une forme plus pure de la vie, un sentiment dégagé de ses contingences réelles, mais pour des motifs plus simples, d'ordre pratique et concret : parce qu'ils manquaient de forces ou de frivolité pour accepter leur destinée, parce que l'image de Jacques la hantait de telle sorte qu'elle voulait la fuir n'importe où, parce que de leur bonheur saisi violemment à travers trop d'obstacles une tristesse incurable montait en eux, parce qu'ils étaient seuls désormais dans un monde qui n'est point fait pour l'isolement. Et leur résolution se consolidait, ébranlée pourtant quelquefois par la pitié qui les prenait l'un de l'autre ou par le regret du bpnheur que leur valait leur tendresse,
puis de nouveau victorieuse comme la Nécessité.
Un matin Antonio, appelé la veille à Gênes pour quelques affaires, revint avec une singulière nouvelle : tandis que le golfe semblait encore presque en été, partout ailleurs c'était Thiver. Tout en servant le déjeuner sur une table de la terrasse, il déclamait avec ravissement, en bon marchand enchanté de pouvoir vanter sa marchandise :
— 11 pleut partout, Excellences, sauf ici!... Un temps, oh! un temps!... Gomme un déluge!... Et un froid. Excellences!... A Gênes, à Marseille, à Milan, dans toute TEurope, partout la pluie, la pluie, la pluie!... Mais, ici, vous voyez : c'est un paradis, un vrai paradis du bon Dieu !...
Son geste élargi montrait l'espace admirable, la lumière rutilant sur la mer bleue, sur les pins de Palmaria, sur les molles blancheurs des villages serrés le long de la côte, sur les horizons dont les belles lignes pures se confondaient dans le ciel...
Ainsi, ils se trouvaient dans une oasis de soleil, comme si la beauté de la nature l'eût préparée pour eux : symbole et refuge de leur amour, à Tabri désormais des vents cruels que déchaînent sur le monde les intérêts, les ambitions, les haines. Leur destinée les avait conduits dans une
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îlo de lumière, où ils pouvaient s'épanouir, condenser en peu de jours plus de tendresse que n'en recèle l'existence ordinaire, briller comme deux flammes qui se confondent en un unique éclat, puis s'éteindre, se dissiper dans la durée éternelle que la terre refuse à Tamour.
Us se regardaient ; Martial murmura :
— Tu vois bien !...
Elle répondit à sa pensée :
— C'est vrai !...
Antonio cependant, sans s'apercevoir qu'on ne Técoutait plus, racontait avec son habituelle exubérance les détails de son voyage, les nouvelles recueillies en chemin. Et il s'étendit complaisamment sur une grande fête dont on aurait le spectacle prochain : lancement d'un nouveau cuirassé, manœuvres navales, visite du roi à Spezzia.
— Il y aura des amiraux, Excellences, des généraux, les ministres...
L'avis passa inaperçu. Ce fut le hasard qui fit se lever, sur les fêtes annoncées, le jour choisi pour leur dernier : beau jour tiède encore, encore ensoleillé, bien que des frissons d'air plus froid courussent h travers les branches dépouillées des acacias. Le village avait pris son air de fête. De
l'étroite rue en pente, serrée entre les hautes maisons où se balançaient des drapeaux, des groupes endimanchés dévalaient vers le port grouillant de la bande impétueuse des gamins joyeux. Sur la mer argentée filaient, gagnant le large, les masses énormes des cuirassés monstrueux, éclatants de blancheur dans la blancheur de l'atmosphère matinale, ou de fines chaloupes canonnières, blanches aussi, qui rasaient la côte, pareilles à des vols d'oiseaux rapides. Parfois des détonations traversaient l'espace, tandis que des bouffées de fumée se dissipaient à l'horizon. Et l'air vibrait de bruits de fête, de cris lointains, de chansons joyeuses, des couleurs vives des pavillons frissonnant au vent et des fichus des femmes groupées sur les côtes.
Martial et Geneviève traversèrent la place du port où Antonio, qui profitait des loisirs du matin pour se mêler aux curieux, les arrêta un instant,, pour leur montrer un bâtiment colossal qui, justement, disparaissait derrière Palmaria :
— C'est la Sardaigne^ Excellences ! expliqua-til avec une vive animation, le plus grand de tous nos vaisseaux ! Voyez, voyez, voici le pavillon royal !... Oh! c'est un beau vaisseau, un vaisseau magnifique !...
Ils passèrent : ils marchaient dans un rêve, à travers ces images qui déjà n'avaient plus pour eux qu'une demi-réalité, comme si l'ombre de la m(jrt prochaine les eût presque effacées.
Sur le promontoire, autour de la vieille église ghibelline, trop de gens stationnaient déjà. D'ailleurs, le gros de la foule s'y porterait tout à l'heure, pour suivre au large les évolutions de Tescadre. Ils montèrent plus haut, derrière le château, au-dessus des cimetières où dorment d'humbles morts sous des croix noires et des cyprès.
— Reposons-nous là ! dit Geneviève.
A leurs pieds, sommeillaient les tombes muettes ; plus loin, plus bas, sur le promontoire, des groupes remuaient dans la lumière ; sur la mer, les navires s'éloignaient, réduits par la distance, tout petits maintenant, à peine visibles. — Alors, peu à peu, une douceur attendrie les enveloppa ; ils se sentirent envahis de cette molle langueur des jours de printemps et des jours d'automne où nos pensées, nos émotions, nos désirs se brouillent dans la tiédeur de l'air. Le regard de Geneviève, glissant par-dessus le décor sans le réfléchir, s'enfuyait ailleurs, sondant
l'infini; puis, chargé du mystère recueilli dans son rapide essor, il revenait à Martial^ qui répondait à ses muettes demandes par un sourire ou un serrement de mains. Réconfortée, elle essayait de sourire à son tour, bravement ; mais une irrésistible émotion la gagnait, voilant ses yeux. Et leur entretien sans paroles se prolongeait ainsi, frôlant les choses que seul exprime le silence, remuant des pensées trop lointaines pour que les mots les atteignent.
Une décharge d'artillerie, plus forte ou plus proche, les fit tressaillir.
— Tout ce bruit !... murmura Geneviève.
Martial répondit :
— Un peu de bruit, un peu de fumée, voilà toute l'activité des hommes !
En se prolongeant, leur silence l'oppressait. Nulles paroles, il le savait bien, n'en pourraient rendre les sensations multiples, nuancées, inexprimables. Mais il avait besoin d'entendre le son de sa propre voix. Il continua:
— Que d'eflForts viennent se dissiper là. Un peuple entier — avec ses savants, ses militaires, ses ingénieurs, ses armateurs, ses hommes d'Etat, ses ouvriers — travaille, peine, épargne et souffre,
pour promener sur la mer ces carcasses blindées de fer, pour tirer cette poudre dans le ciel. Et tous les peuples en font autant : le monde est chargé de menaces, hideux de haines. 11 traverse la plus odieuse phase de l'histoire qui fut jamais, qu'il enlaidit encore par l'hypocrisie de ses déclamations. L'Europe est un camp de barbares, qui ne rêvent que de s'entre-dévorer. N'est-il pas bon que le hasard nous mette aujourd'hui sous les yeux l'image vivante de ces exécrables horreurs? Tout cela nous crie que nous n'avons rien à regretter ! . . .
— Tout cela est si loin de nous ! objecta-t-elle. Il répondit :
— Loin ? Non pas. Tout cela est ici, vois-tu, tout près, sur cette mer splendide dont les flols pacifiques nous ont chanté de si belles choses ! Nous sommes dans une oasis de printemps : mais l'hiver, l'automne, demain, nous sommes cernés par la même activité des hommes. Crois-tu que nous lui aurions échappé? Impossible ! Elle nous aurait reconquis. Si notre amour nous est une retraite, c'est parce qu'il nous emporte. On n'échappe pas à la vie^par le rêve. Seule, la mort affranchit.
Elle crut qu'en parlant ainsi il luttait contre un
dernier uppel de ses instincts d'action ou réfutait le plaidoyer suprême des intérêts qui si longtemps avaient enchaîné sa vie ; reprise de sa plus poignante inquiétude et l'interrogeant des yeux plus que de la voix, avec la crainte de provoquer un retour par d'imprudentes paroles et le besoin éperdu de lire au fond de lui toute la vérité, elle demanda, très bas :
— Ainsi, tu ne regrettes rien ?
Il affirma :
— Rien !...
Et, lisant le doute dans ses yeux, il continua, avec une force croissante :
— Vois-tu, je sais, je sens qu'il n'y a qu'une chose unique qui vaut de vivre, et que c'est d'aimer. Je ne l'ai pas toujours cru, certes ! J'ai cru au travail, à la gloire, au bien qu'on peut faire. Ce sont là des mirages, que l'imagination des hommes s'efforce de dresser à l'horizon de leur désert parce que tous ne peuvent connaître la seule source vive. Elle est cachée et secrète, l'oasis que nous avons trouvée ; mais le destin ne permet pas qu'on s'y attarde. Il faudrait rentrer dans les sables : ils sont trop arides. Non, non, tu pe«x en être sûre, je ne regrette rien !
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Puis, tourmenté pour elle de la même crainte qu'elle avait pour lui, il demanda à son tour, après un silence :
— Mais toi ?...
Il songeait que les chaînes qui retenaient Geneviève à la vie étaient plus fortes que les siennes, et mille fois plus chères, puisqu'elles se rivaient, celles-là, dans le cœur ; et il tremblait de voir sa résolution chanceler ou de deviner ses regrets. Si elle en avait, elle ne les trahit pas :
— Oh ! moi, fit-elle, je t'aime !
Elle se serra contre lui, très tendre, heureuse de lire dans ses yeux que l'approche de la mort ne chassait pas Tamour ; et ils restèrent un moment fondus Tun en l'autre, sans souvenir, sans crainte, sans désir, comme si leurs deux âmes eussent déjà flotté ensemble, éperdûment unies, dans les régions de l'oubli.
L'auberge, où ils rentrèrent un moment, regorgeait d'officiers chamarrés, dorés, bruyants, importants, et de curieux extasiés devant leurs panaches. Quelque afl'airé qu'il fût par cette cohue qu'il fallait abreuver et nourrir, le brave Antonio ne négligea point ses hôtes accoutumés. Il les suivit dans leur appartement ; tout en se hâtant, il lais-
sait déborder devant eux son naïf enthousiasme : — N'est-ce pas magnifique, Excellences ? Savezvous que le roi est très satisfait ?... Tous nos vaisseaux marchent... Oh ! oh ! c'est admirable!... Et la maison ne désemplit pas... Ils mangent, ils boivent, je n'ai bientôt plus rien à leur donner !... Plus que du salami et des frutti di mare !. . . Mais ils seront contents tout de même, Excellences, à cause des drapeaux, des coups de canon, des soldats et de la musique !...
... Ils sortirent, évitant les groupes qui stationnaient autour de Tauberge, retournèrent chercher le silence aux flancs cachés des collines, par des sentiers délaissés qui n'attiraient pas les curieux. Jamais encore ils n'avaient senti avec autant de force la profondeur aveugle de leur tendresse. Ce n'était plus seulement, entre eux, le fragile lien de l'amour qui laisse étrangers les deux êtres dont au gré du désir il nàêle ou disjoint les corps : ils n'avaient plus qu'une seule vie, — comme si, au moment de s^enfuir, leurs deux âmes se fussent enfin jointes entièrement. Et cet être commun qu'ils formaient ainsi leur apparaissait déjà seul réel dans le décor qui s'eflFaçait du monde où sa place n'est point marquée. A mesure
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qu'avançait Theure, ce sentiment proche de Tabsolu les envahissait davantage, prenait la place de toutes leurs autres pensées, chassait leurs derniers regrets, teintait leur résignation de sincérité, de douceur et de joie.
— Te rappelles-tu, dit Geneviève, ces jours d'autrefois oii je te demandais si tu n^avaîs pas pour de la mort ?
Je te répondais toujours : « J'ai peur de la vie ! )) C'était vrai. Je craignais ses surprises et ses trahisons. Je craignais qu'elle nous séparât. C'était bien tout ce que je craignais.
Je no te comprenais pas, en ce temps-là. La mort m'épouvantait comme un abime noir : je ne pouvais rien concevoir de pire. Comme je te comprends, à présent ! La vie s'étendait entre nous; elle nous prenait nos forces ; elle aurait triomphé de l'amour. Et c'est la Mort qui nous unit.
— Je savais bien que l'amour y conduit par un chemin facile. Nous en sommes tout près, et le savons à peine. Pourquoi tiendrions-nous à la vie? N'avons-nous pas épuisé ses promesses ? Comment souhaiter des jours meilleurs que ceux qui se sont enfuis ?
Geneviève soupira :
— ... Et ceux-là ne peuvent pas recommencer sans cesse ! . . .
Ils parlaient ainsi, assis au bord d'un sentier perdu jonché de feuilles mortes. Soudain, des pas craquèrent tout près d'eux. Ils virent approcher un gracieux couple enlacé. Effarouchée en les apercevant, la jeune fille fit un geste pour se dégager. Le jeune homme la retint, de son bras robuste. En passant, ils sourirent ensemble aux étrangers, et, trois pas plus loin, s'embrassèrent longuement.
— Ceux-ci ne mourront pas, dit Geneviève !
Martial répondit :
— Qui sait ?
Après un silence, il reprit :
— Il y a des êtres dont la route est plane. Ils vont', bercés par une affection paisible qui n'offense aucune loi. Protégés par la vie, ils se plient è ses exigences, ils acceptent ses compromis : les sûretés qu'elle leur donne les rendent patients à se prêter aux sacrifices qu'elle exige.
Il se tut. Geneviève acheva sa pensée :
— Nous aurions ainsi vécu si nous nous étions rencontrés plus tôt, si nous avions pu nous appartenir aux yeux de tous, si...
— ... Peut-être!...
352 DERMER REFUGE
— Oh ! sûrement ! fit-elle.
Il reprit :
— Il y a aussi des révoltés, qui conquièrent par la force leur droit au bonheur, qui maintiennent leur liberté malgré les obstacles, qui sont les artisans vainqueurs de leur destinée, malgré les lois, malgré les hommes...
Elle secoua doucement la tête :
— Nous n'étions pas de ceux-là ! dit-elle.
Longuement, ils se turent ensemble: ne venaientils pas do dire le dernier mot de leur destinée?... L'heure avançait. Quand Martial, secouant le premier la torpeur de sa rêverie, leva ies yeux sur Geneviève, il la vit pâlir d'épouvante;, elle se leva d'un geste brusque, comme à Tapparition soudaine de quelque effrayante image, et fléchit. Martial se hâta de la soutenir. Elle murmura :
— Oh ! j'ai peur !...
Il dit:
— Si tu veux...
Elle comprit qu'il lui offrait de vivre. C'était la tentation dernière, si forte en cet instant de regrets et d'effroi, dans la douce paix des choses, complices éternelles de toutes nos faiblesses. Pourtant, elle secoua la tête et répondit :
DEKNIER REFUGE 3b3
— Non/
Et, serrant le bras de Martial :
— Rentrons ! dit-elle.
Les énormes cuirassés et les furtives chaloupes, revenus au* port, avaient quitté la mer prochaine, qui s'assombrissait dans la nuit tombée, autour du massif noir de Palmaria. Sur la route de Spezzia, un groupe attardé passait en chantant, qui disparut. Des bruits confus arrivaient du village, où la fête se prolongeait. Mais Tauberge s'était vidée. Antonio, qui remettait en ordre ses tables et sa vaisselle, vint gaiement au-devant de ses hôtes, confidents naturels de son contentement.
— J'espère que vous avez bien vu. Excellences, que vous avez tout vu?... Quelle journée, n'est-ce pas ? Quelle belle journée !...
— Et bonne aussi, je pense, dit Martial.
La fine figure prit un air soucieux :
— Hé ! oui, bonne, oui, sans doute!... Mais elles sont trop rares, les journées comme celle-là!... Avez-vous besoin de quelque chose, à présent!...
— Non, merci, répondit Geneviève.
Ils passèrent devant l'aubergiste, qui les accompagna jusqu'au bas de l'escalier, et leur dit encore;
— Vous êtes trop fatigués pour souper, Excellences... C'est dommage! Je vous avaisgardé quelque chose... Eh bien, bonne nuit!
Geneviève se retourna pour le remercier. Puis, devant la porte qu'ils ne rouvriraient plus, ils se regardèrent avec la même pensée : « Bonne nuit ! » — ce vœu tranquille de ceux qui veillent à ceux qui vont dormir, ce souhait charitable qui appelle le repos sur les fatigues de la journée, c'était, pour eux, le dernier écho de la voix humaine avant le grand sommeil...
Paris, novembre 1894 à juillet 1895.