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DÉLIVRANCE

• L'ordre de Geneviève : « Partez, vous ! » ce cri de défaite, cet aveu désolé d'impuissance, poursuivait Martial par la descente du chemin de la gare, que tout à l'heure il gravissait si gaiement, et qu'il dévalait maintenant sans rien voir, à pas rapides, sous l'éperon de la douleur. Nulle rancune n'aigrissait son désespoir : elle était femme, elle était faible, elle fléchissait sous le faix du monde qui l'opprimait, ses chaînes en vain secouées: comment s'en irriter? Pauvre princesse de légende emprisonnée, elle chassait le libérateur, pour rester dans sa tour, au pouvoir du mauvais enchanteur. Que peut l'amour qui nous exalte un instant, contre les sortilèges ourdis par les siècles? Ceuxci l'emportent toujours, et les cœurs révoltés s'apaisent : telle est la leçon des sages ; ceux qui se sont consolés après avoir souffert l'enseignept

aux autres, et ainsi transmise des vieux aux jeunes, elle forme, d'un article unique, le catéchisme de la résignation.

Comme il approchait de la gare, il aperçut, remontant dans l'air léger, la fumée d'un train qui fendait la campagne. Il pressa le pas, courut, arriva juste pour se jeter, essoufflé, dans un coupé, où il fut seul; tout en respirant, il reprit la suite de ses pensées, que sa course avait interrompues:

« ... Son fils, ses devoirs, son mari même à qui l'unissait le lien du respect, de l'habitude, de la crainte, toute sa vie enfin, voilà ce qui comptait pour elle. Moi, qu'étais-je? Un caprice du cœur, de l'imagination, des sens, une heure d'oubli, un trouble dans sa paix, une faute, un remords, un danger... »

Il s'appesantit sur cette inégalité de leur situation respective, qu'il n'avait jamais qu'entrevue : elle, épouse, mère, solidement établie dans une vie régulière qui n'était point malheureuse, sans grand besoin d'émotions fortes; lui, seul au monde, n'ayant jamais aimé, frôlant l'âge mélancolique où l'amour négligé clame ses droits, plus romanesque qu'elle, vite épris. Pourquoi donc l'aurait-elle préféré à tout le reste? Elle s'était donnée, c'est vrai,

mais quelle part, dans son premier baiser, revenait à Tamour, et quelle à la pitié ? De la pitié, oui, oui, voilà ce qui Tavait perdue. Elle avait eu pitié de sa solitude, de son amour, de sa détresse; elle l'avait pris comme on fait Taumône, sans calculer, sans prévoir. Et maintenant...

« Mieux vaut que cela finisse ainsi, essaya-t-il de conclure. Elle retrouvera l'équilibre, Tordre, le calme nécessaire à sa paisible nature. Elle sera plus heureuse. Elle oubliera peu à peu. Quant à moi... »

Ici, par un retour de justice, l'inégalité se présentait autrement : pour sortir de la crise, Geneviève retrouvait ses appuis : le bel arrangement solide de sa vie, ses habitudes, ses amis, Taffectiôn de son enfant; tandis qu'il restait- seul, lui, dépossédé de l'unique trésor où il avait mis son âme. Il frissonna en regardant ses lendemains : des palais féeriques où il s'attardait depuis un temps qu'il ne mesurait plus, partait une triste avenue, filant vers l'inconnu banal de mornes plaines ; c'est là qu'il faudrait marcher désormais, sous le soleil ou sous la pluie, comme ces piétons accablés qui vont semant leur sueur le long des routes. Non! non! non! Il y a un recours pour le

misérable que cingle trop fort le fouet du Destin, il y a un refuge où les désespérés peuvent se blottir.

Il répondit à cette suggestion, sans lui laisser le temps d'exercer toute sa fascination attirante :

« Je vivrai pourtant, je vivrai pour elle. Je ne puis mourir par sa faute, je ne puis lui léguer un remords. Pour le bien qu'elle m'a voulu, pour le bonheur qu'elle m'a donné, pour le mal que je lui ai fait, je lui dois de vivre, et qu'elle me croie consolé... »

Mais la vision qui venait de s'esquisser devant ses yeux, cette vision rassurante d'une nouvelle Geneviève reconquise par sa vie, guérie des anciennes blessures, oublieuse des orages apaisés, changea soudain de caractère, et, en se précisant, devint cruelle : changée, c'était elle encore, moins belle à peine, n'ayant plus dans les yeux l'éclat qu'y mettaient les pensées d'amour ; résignée, très douce, elle régnait de nouveau dans la paix de sa maison, en simple honnête femme qu'elle était dans l'âme, entre son fils grandissant et son mari qui pardonnait, ayant su la défendre... Qui pardonnait!... Tout à coup, Martial saisit tout le sens de ce mot de grâce et d'amour, et cette idée le traversa comme une lame de feu, qu'elle appar-

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tiendrait de nouveau à cet homme. Aussitôt, Tindulgence, la bonté, la douceur s'enfuirent de son cœur, qu'inondèrent des flots de haine. Tassé sur lui-même, la main crispée contre la portière, les yeux ouverts dans le vide comme s'ils eussent réellement réfléchi le spectacle de cette reconquête, Tâme séchée par la jalousie, par la colère impuissante, par la soif de vengean<;e, il murmura :

« Et cela sera !... Et je ne peux rien ! rien ! rien!... »

Puis, revenant par un détour à la tentation d'abord repoussée :

« Si fait, je puis mourir !... C'est une vengeance, la mort !... Je mourrai pour moi, contre elle... Elle ne sera plus heureuse, plus jamais... 11 y aura mon sang sur eux... Je tuerai la paix de LEUR vie... Ah ! il pardonne !... Eh bien, moi, pas !... L'amour s'efl'ace... Bon, bon ! Le sang, jamais!...

Rien ne restait de sa tendresse, que balayait l'évocation jalouse. Geneviève n'était plus qu'une ennemie. Il la haïssait plus que l'autre, de toute sa force, de tout son fiel. Dans son corps perdu, il voulait broyer Tâme, et, le front plissé, il répétait :

« Je ne veux pas qu^elle oublie... On n'oublie pas le sang qu'on a fait couler... Je mourrai... »

Creusant ainsi son désespoir, il ne remarquait pas le défilé des gares, quand soudain, à l'arrêt de Maisons, la portière du coupé s'ouvrit : il vit monter M""' Lancelot, accompagnée d'une femme de chambre.

La vieille dame observa tout de suite l'égarement de Duguay que trahissait un visage presque convulsé. Mais, leurs regards s'étant rencontrés, elle n'osa lui faire la charité de le laisser seul : il nous faut toujours sacrifier à des conventions nos meilleurs sentiments, à des formes vides la compassion efficace que nous pouvons avoir des autres. Elle s'installa donc en face de lui, tandis que sa compagne occupait un des autres coins, et regardait le paysage.

— Par quel hasard...? demanda-t-elle en lui tendant la main.

11 répondit :

— Une visite obligée.

Il se retrouvait, s'efforçait de reprendre son air habituel, de détendre ses traits, d'effacer de son visage les marques de son désespoir, obéissant une fois de plus à cette nécessité de vivre, la mort au

cœur, sans en rien laisser voir aux autres, en leur disant les paroles qu'on trouve inscrites en soi par rhabitude et qu'on sait à peine encore prononcer.

— Et vous-même, Madame, demanda-t-il en tâchant de sourire, vous qui ne bougez pas de la campagne et rentrez la dernière à Paris ?

— C'est vrai, dit-elle; mais nous avons ccsoir un dîner de famille chez mon frère le général ; il a bien fallu que je me mette en route.

Sûre qu'il ne l'écoutait pas, elle parla d'elle, de sa famille, de ses devoirs* de grand'mère ; puis, s'apercevant que son babil faisait diversion, que le son de sa voix sortait Martial de lui-même, elle essaya, dans une intention charitable, de l'intéresser :

— A propos, fit-elle, qu'avez-vous dit de la terrible fin de mon vieil ami, M. de Marville ?

Martial se rappela le singulier vieillard entrevu chezM""® Lancelot, en un temps dont les moindres détails restaient dans sa mémoire :

— Quelle fin a-t-il faite? demanda-t-il, je ne sais pas.

— Vous ne lisez donc pas les journaux?

— Ces temps-ci, guère.

— Mais cela date de trois semaines... 11 est en prison. . . Une abominable affaire d'argent. . . Quelque chose de honteux... Un faux, à ce qu'on dit...

Comme Martial ne disait rien :

— Quel dénouement, n'est-ce pas?... Au bout d'une carrière oii il y a eu tout ce qui fait la beauté de la vie, voler parce qu'on perd au jeu...

—^ Pourquoi ne s'est-il pas tué ? demanda Martial.

M""" Lancelot ne répondit pas ; elle reprit, après un instant de réflexions :

— Toutes les passions sont mauvaises quand elles ne savent pas s'apaiser. Qu'il s'agisse du jeu, de l'amour ou de l'ambition, il faut que tout cela se détende et se tasse...

Elle faisait le geste de rabattre, de réduire, comme pour appuyer sa démonstration, et son regard restait posé affectueusement sur Duguay:

— Aussi ceux qui sont sages ne désespèrent jamais. Ils laissent agir le temps... Oh ! quel bon allié, pour la raison, que le temps! Que d'obstacles il aplanit ! Que de difficultés il arrange! Vous ne pouvez pas savoir, mon ami, pas encore...

Sans regarder la vieille dame, Martial murmura :

— Il y a cependant des difficultés que le temps n'arrange pas.

Elle se pencha vers lui, plus intime.

— Je ne sais pas lesquelles : la misère, les chagrins, le désespoir, qu'est-ce qui lui résiste, dites ? Il est là, il attend, il absorbe tout.

Dans les yeux, dans la voix, elle mettait cette sympathie qui appelle la confiance. Mais Martial ne pouvait rien montrer de son mal, que plus d'une fois il avait failli découvrir à cette confidente éclairée et bonne.

— La résignation, l'oubli, fit-il, c'est ce que vous entendez, n'est-ce pas?

La vieille dame fit un signe affirmatif :

— C'est bon ! murmura- t-elle.

Il continua, lentement, comme s'il eût rêvé sa pensée :

— La résignation... Elle ne dépend pas de nos douleurs, mais de nos âmes... Les chagrins sont tous pareils, tandis que les âmes diffèrent à l'infini... Il y en a qui plient, qui s'écrasent, qui s'affaissent : pauvres âmes, celles-là, que le temps console. .. 11 y en a qui ne savent pas attendre : elles se révoltent sous l'aiguillon du désespoir... et s'enfuient.

Dun geste spontané, M""' Lanoelot lui prit la main :

— Non, dit-elle, ce n'est pas cela, pas tout à fait, mon ami... Je dirai, moi, plus simplement que vous : il y a des âmes qui s'exaspèrent et d^autres qui se résignent... Cela est plus simple et plus juste.

Et, pressant un peu la main qu'elle tenait, avec une bonté infinie :

— Soyez de celles qui se résignent !

Elle mit tant de pitié dans ces paroles que Martial, ému, ne songea plus à dissimuler ; avec un triste demi-sourire, il répondit seulement :

— Sait-once qu'on est? Se connaît-on soi-même? il faut l'épreuve.

Gomme il détournait les yeux, elle n'osa point insister davantage. Mais, à l'arrivée, inquiète d'abandonner ce malheureux que sa muette sympathie soulageait peut-être, elle lui demanda :

— Voyons, mon cher ami, où voulez-vous que je vous emmène?

— Merci, répondit Martial, je suis près de mon but.

Et, l'ayant conduite à sa voiture, où elle le retint un instant encore par quelques paroles afiFec-

tueuses, il s'en alla perdu dans la foule des passants.

Ces êtres qui s*agitaient par les rues, actifs, pressés, vivant leur vie extérieure telle qu'elle se trahit aux yeux étrangers, rongés peut-être dans le mystère de leur cœur, où nul regard ne pénètre, par des souffrances sœurs de la sienne, ce mouvement déréglé, incohérent, fiévreux, ce va-et-vient, ces cris, ces roulements de voiture, — tout ce tumulte humain réveilla d'abord en Martial le goût presque éteint de l'existence. Si, souvent au cours du tourbillon qui l'emportait depuis trois années, il s'était arrêté, pris de vagues regrets, pour contempler sa propre course en se demandant : « Est-ce là tout?... » à cette heure, la question revenait pressante et précise, dominant le bruit ou lue sur les fronts étrangers. Homme, fort, maître de sa destinée, il avait devant soi non pas, au sortir d'un palais de rêve, l'avenue désolée qui file vers la banalité des plaines, mais la montée attirante, l'ascension où les muscles jouent, où le souffle s'élargit et s'épure, vers le sommet jamais atteint où conduit l'effort. Belles comme des tentations, des œuvres le sollicitaient : il pouvait être, audessus des anonymes qui pullulent et disparaissent.

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une de ces unités puissantes que le sort marque pour de larges triomphes, un vainqueur dans Féternel conflit, un héros de Taction. Il possédait des trésors de création et de gloire. Confident des secrets de la matière inerte, il maniait une de ces forces qui font des miracles, il était de ces ouvriers qui corrigent le monde ou, de jour en jour, le recréent, — demi-dieux de nos temps nouveaux. Or, la douleur soufflait sur lui, — la plus commune des douleurs, la plus enfantine, celle que connaissent tous les adolescents — et, pour la fuir, il allait détruire avec son être la puissance qu'il détenait... Un instant, il rougit dans sa conscience, il eut honte de cette fin de bachelier trompé par sa grisette, de ce suicide de commis qui a volé la caisse. Alors, il marcha plus vite, la tête haute, croisant ses regards contre ceux des passants, avec un flux de sang qui battait dans ses veines. 11 arriva ainsi sur les boulevards, qu'il se mit à suivre par les trottoirs, encombrés, longeant les terrasses des cafés qu'emplissait l'heure de l'absinthe. Et voici que, de nouveau, sans autre cause qu'un coup du vent intérieur qui ballottait son àme, il changea : un dégoût le prit de cette activité vaine qui l'emportait comme le courant d'une

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eau fangeuse, un mépris de cette foule où il s'engluait, — rhorreur de ce qui est action, combat ou mouvement. Rien de tout cela ne valait de vivre^ la vie elle-même ne valait point de souffrir comme à cette heure, où saignait et brûlait sa blessure. Ayant goûté Tamour, il l'appelait comme un morphine son poison ; et l'amour ne répondait pas. Tout à coup, au coin d'une rue, l'image de M. de Marville passa dans sa mémoire: il vit sa haute figure accroupie dans une prison, il le vit devant les juges : « Pourquoi ne s'est-il pas tué celui-là?... » On ne sacrifie pas impunément à la passion, quelle qu'elle soit : ceux qui se sont faits ses esclaves lui appartiennent à jamais. Seule, la mort les délivre...

Martial le savait dès longtemps. Dès la première rencontre de Geneviève, dès son premier aveu, dès leur premier baiser, une voix Tavait averti : « Pour toi, pour elle il n'y a que la mort. » Pendant les trois ans de leur amour, aux heures seules où il se désespérait dans l'attente, aux heures folles où leurs corps se fondaient l'un dans l'autre, aux heures douces où, dans le silence du désir apaisé, il la berçait sur ses genoux, — la voix mystérieuse répétait sans cesse le même avis à son oreille qui

veillait. Mais c'était un refrain de berceuse qui ne l'effrayait point : car il rêvait d'une belle mort poétique, à deux, après une période d'ivresse trop ardente pour durer, d'un suicide très doux dans un décor de choix, d'une entrée à la fois voluptueuse et paisible dans le règne de l'éternel au mystère embelli de promesses vagues. La mort ainsi rêvée couronnait leur amour: elle le continuait en dehors des contingences, elle le prolongeait vers l'infini. Et voici qu'au lieu de ce rêve il s'agissait de partir seul pour le voyage sans retour, seul et désespéré, en abandonnant l'aimée à la vie qui pourrait la reprendre, la balloter dans ses flots, la souiller de ses ordures.

Un importun, que Duguay reconnut à peine, l'arrêta au milieu du trottoir, avec une agaçante affectation de familiarité. Des paroles s'échangèrent:

— Vous êtes donc à Paris, monsieur Duguay?

Je vous croyais encore absent. Puis-je vous offrir quelque chose?

— Non, merci, je ne puis m'arrêter.

— Oh! je regrette !... Je désirais vous voir, justement, pour vous parler de...

La canne sous son bras, l'homme prenait la pos-

ture d'un fâcheux qui veut parler quand môme ; Martial l'interrompit presque brusquement :

— Excusez-moi, je vous prie, Monsieur ; je suis pressé.

— Alors, une autre fois, n'est-ce pas ?

— C'est cela, une autre fois.

— J'irai vous voir^..

— Quand vous voudrez !

La crainte de nouvelles rencontres, de devoir encore écouter, répondre, faire le geste banal de la main qui se tend, chassa Martial du boulevard. Prenant d'instinct le chemin de sademoure, il descendit vers la Seine, et se trouva bientôt accoudé au parapetdu pontdesèaints-Pères,rœiletlapensée attirés par la masse de Notre-Dame, qui se dessinait en tons obscurs dans la lumière mourante du crépuscule. Souvent il s'était arrêté là, car il aimait ce paysage où le grand rêve d'autrefois semble planer sur l'agitation du siècle : il contempla longtemps le puissant édifice, solide et haut, dominant la ville. Comme son regard remontait le long des tours, ridée de Dieu effleura son esprit : Dieu qui ordonne, qui punit, qui défend, qui console. Il faillit changer de route et marcher vers l'église. Mais il savait trop bien que les voûtes sont vides.

— Il n'y a rien! murmura-t-il. Alors... ?

Il reprit sa marche, sans plus rîen voir.

S'il s'assignait un but, c'était de mettre en ordre ses papiers les plus importants. Mais cette besogne, on se prolongeant, le lassa : il y avait trop à faire ; et, d'ailleurs, à quoi bon? Qu'importait ce qui restait de lui ? Il brûla pêle-mêle des documents, des comptes, des lettres, des notes, — tout un fatras dont les cendres s'envolèrent. Et il sourit en songeant à l'effort que la fumée emportait. Puis, il sortit, après avoir pris un revolver. Huit heures sonnaient. Il voulait refaire la route faite si souvent le cœur en joie, revoir les lieux où tenaient tous ses souvenirs, ceux des vaines attentes, ceux des longs désespoirs, ceux des courtes ivresses, — et mon ri r là.

L'atelier s'ouvrit, désert comme si l'âme en était partie, dégageant aussitôt cette pénible odeur de renfermé que prennent les grandes pièces abandonnées. Il était plein de choses qui parlaient encore d'elle, alors qu'elle ne viendrait plus. Sur son chevalet, le portrait inachevé attendait les retouches : l'expression en était grave, presque triste, malgré le demi- sourire des lèvres et des yeux. « Comme elle a changé ! » se dit Martial en évoquant

devant cette image des jours anciens, la dernière apparition de Geneviève dans la véranda des Charmilles : pâle, amaigrie et muette. Puis, songeant qu'il ne pouvait laisser après soi ce portrait, il le détruisit : le cadre vide, entourant de sa dorure un trou béant, demeura, survivant à Tœuvre lacérée, au sentiment quelamortetToubli allaient éteindre, — comme un symbole de Tindifférence des choses. Ce cadre, commelefauteuil où s'asseyait Geneviève, comme la théière de fine porcelaine anglaise à ramages, qu'elle maniait avec tant de grâce, comme la glace en verrede Venise, à bordure de roses, devant laquelle elle tordait ses cheveux, comme la lampe en fer forgé qui avait éclairé ses deux seules visites du soir, qu'il venait d'allumer, dont la lumière brillerait sur son dernier acte, — tous ces objets familiers, où il y avait un peu d'euxmêmes, se disperseraient au hasard des enchères, et dureraient dans d'autres mains, sous d'autres yeux, tandis que leur amour s'éteignait comme une lueur et disparaissait comme un souffle...

A frôler ces mystères, les pensées de Martial se faisaient confuses et lourdes. Une grande fatigue lui venait, une sorte de sommeil pesant, qui, peu à peu, engourdissait sa douleur. Il avait posé son

arme sur un guéridon : il s'assit tout près, roula une cigarette, attendit. Des souvenirs lointains se levèrent : il se revit à des âges différents, dans des formes diverses, en des moments oubliés; en sorte qu'il se reconnaissait à peine et se demandait : « Était-ce bien moi? » Il ne savaR plus : son Moi actuel datait du jour où, ayant entrevu Geneviève, il Tavait aimée; de l'instant où, pour la première fois, il entendit le son de sa voix. Seule, elle avait fait la réalité de sa vie : et voici qu'il se rappelait le goût de ses baisers, la douceur de ses caresses, son parfum, ses regards, toutes ces furtivités que rien n'avait lixées, qui déjà n'étaient plus. Mais sa pensée bondissait à travers les années ; comme un plongeur qui rapporte au hasard, dans une poignée de limon, des débris informes et des perles précieuses, elle ramenait du fond de sa mémoire des lambeaux décolorés de choses passées et d'autres lumineux et bénis. Ou bien, des empreintes dès longtemps effacées se réveillaient à demi, des images surgissaient, noyées d'ombres, dont son regard s'efforçait de préciser les formes confuses. Et ces apparitions demeuraient irréelles, pareilles à de vagues souvenirs de lectures anciennes qui flottent dans l'esprit sans qu'on parvienne à les

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saisir : telle phrase... à telle page... dans tel livre... Mais la phrase est indécise; les caractères lus autrefois dansent devant les yeux; le titre, on ne le sait plus. Telle il jugeait que la vie avait passé sur lui. Il répéta l'image éternelle et banale : comme un songe. Aussi, ne la regrettait-il guère ; et la mort ne l'effrayait point. Il la regardait, celle-là, bien en face, avec sérénité. Dans une heure, dans un instant, quand il voudrait, au signe imperceptible de son doigt pressant la gâchette, l'abîme entr'ouvert se fermerait sur lui. Oh! pourquoi Geneviève le redoutait-elle si fort? Eût-elle eu plus de courage, ils s'y seraient plongés ensemble, avec une joie si profonde! Pourquoi donc, pourquoi n'avait-elle pas compris, la chère, que la vie est une étroite prison, où il n'y a point de place pour l'amour? Incompatible avec la loi sociale, il dépérit sous son. oppression : seule, la Mort lui rouvre l'espace nécessaire : il ne s'épanouit que derrière la frontière des pays inconnus d'où nul voyageur ne revient, qui ne ressemblent à aucun de ceux que nous connaissons.

Gomme il fouillait des yeux cet horizon plein de mystères où il allait entrer, la porte secouée s'ouvrit violemment : Geneviève apparut sur le seuil.

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Il se dressa, croyant peut-être à une de ces vaines images dont l'entourait sa fantaisie excitée.

Elle, cependant, épuisée de fatigue, d'émotion, d'angoisse, de terreur, ravie aussi de le trouver là, vivant, alors que depuis des heures son imagination éperdue la ballottait à travers des visions de sang et de deuil, s'arrêtait, promenait son regard autour d'elle, et, montrant du doigt Tarme prête qui justifiait son pressentiment, s'écriait :

— Pas seul !... Ensemble !.,. Ensemble, n'est-ce pas?...

Puis, elle fut dans ses bras ; serrée contre lui, cachant la tête contre sa poitrine, la relevant pour chercher ses lèvres, elle disait :

— Vois-tu, je suis venue. . . Comme tu voulais ! . . . Je suis là... Nous ne pouvons pas vivre : eh bien, nous mourrons... Nous mourrons ensemble , puisque tu veux mourir... Je n'ai plus peur... Je suis à toi, toute... Viens !... Partons et mourons!...

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