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DE LA PRESSE

Quelque définition qu'on se plaise à donner du mot liberté, elle ne saurait être étendue jusqu'au pouvoir de nuire. Si la liberté procure des avantnj^es désirables, il est de son essence que tout le monde y participe égfalenient, et qu'ils ne s'accjuièrent pas au détriment d'autrui. Le jour où, sous le nom de liberté, un homme pourrait s'arroger le droit de faire tort à ses semblables, la liberté n'existerait plus: une véritable <)ppression aurait usurpé son nom et sa place.

Pour faire à la liberté de la presse rapj)]ication de ces principes incontestables , il est évident que si l'homme qui a le talent, le loisir, ou la hardiesse d'écrire, pouvait dès-lors impunément en user au préjudice de <^{ui il lui plairait, ou de la société en p^énéral, cette liberté prétendue ne serait plus un bienfait; ce serait un instrument d'oppression et d'injustice, mis à la disposition de quiconque saurait s'en saisir et le manier. Il est donc nécessaire que dans tout [gouvernement régulier cette liberté soit restreinte dans de justes bornes; que la loi, qui met l'écrivain à l'abri de la persécution, ne lui permette pas de devenir le persécuteur de ceux qui n'écrivent point, ou qui n'écrivent pas aussi bien que lui; et surtout qu'il ne puisse pas avec impunité devenir l'ennemi de tous, en menaçant par ses écrits l'existence de la société entière.

Cependant j'ai (întendii hien dtsfoiseii Aii^^leterre, et quelquefois en Fi aiice, réclamer pour la presse une liberté illimitée, ou à peu près. J'ai vu aussi, ce qui n'est pas très différent a mes yeux , bien des personnes qui, sans réclîimer la liloerté illimitée en théorie, se récriaient infailliblement contre toutemesure tendante à larestreindje. Je vais essayer de résumer les principaux argumens des partisans de la liberté illimitée de la presse, autant que j'ai pu les saisir.

L'esprit de notre siècle, disent-ils, le progrès des lumières, tout concourt désormais à faire de la liberté de la presse une nécessité. Elle est devenue un des élémens de la société dans son état et sa constitution actuelle. En vain d.'ailleurs voudrait-on Fempêcher d'exister. C'est comme si l'on voulait interdire Tusaj^e de la poudre à canon, du bateau à vapeur, et autres inventions modernes. Elle est surtout dans l'essence de notre forme de Gouvernement. La liberté illimitée porte avec elle son propre remède; elle laisse la même latitude à la défense qu'à l'attaque : la vérité jaillit du choc des opinions. Si elle est quelque temps éclipsée ^ elle se montrera tôt ou tard au grand jour. Au reste , le silence et le mépris sont souvent la meilleure défense; enfin l'abus se réforme de lui-même, et par ses propres excès; et il vaut mieux le laisser subsister à un certain point, que de s'exposer à restreindre l'usage légitime. i

Je ne suis pas disposé à contester quelques unes de ces assertions; mais je vais examiner les conclusions qu'on en tire.

J'accorde qu'au siècle où nous vivons, il est difficile qiîe la presse ne jouisse pas d une liberté assez éten-

( 5 ) duc. Je pourrais, il est vrai , citer un ï)ou nombre d'années dans ce siècle où elle n'était rien moins que libre, et cependant le siècle marchait; et il serait difficile de dire combien de temps cela eût pu durer; et, dans tous les cas, si le Gouvernement qui maintenait cet état de choses a été renversé, ce n'est pas à l'absence de la liberté de la presse qu'on peut attribuer sa chute. Je ne me prévaudrai pas d'un exemple que je ne prétends pas recommander à l'imitation ; mais je demanderai si l'esprit de notre siècle exi^e qu'aucunes limites ne soient posées entre la liberté et. la licence; si l'état présent de la société est tel qu'on doive pouvoir tout écrire , tout publier avec impunité; le mensonge comme la vérité, les doctrines les plus pernicieuses comme les plus salutaires, les principes les plus incendiaires comme les plus raisonnables et les plus justes? C'est ce dont j'aime à douter ; car notre siècle serait trop malheureux s'il ne pouvait s'accommoder que d'un joug de fer, ou de la licence la plus effrénée.

Sans doute on entreprendrait vainement aujourd'hui d'interdire l'usage de la poudre à canon; mais c'est précisément parcequ'une invention utile, quand elle est bien appliquée , mais dangereuse par ellemême, est devenue d'un usage général, que des précautions souvent rigides sont adoptées pour en prévenir les dangers. Je ne pense pas qu'on laissât tranquillement un habitant de Paris entasser au milieu de la ville des milliers de poudre dans sa cave, quand même il serait prouvé qu'il n'aurait aucunes mauvaises intentions en formant ce dangereux magasin, et

( 6) quoiqu'il pût alléguer que sa propre sûreté serait le garant de sa prudence.

*Je suis également loin de oier que la faculté de publier ses pensées ne joue un rôle nécessaire dans notre forme de gouvernement. Mais c'est précisément parceque le talent de la parole, et son auxiliaire le talent de la plume, ont une si grande influence sous le gouvernement dont nous jouissons, qu'il faut que cette puissance colossale ne puisse abuser de sa force; que tout équilibre ne soit pas rompu entre elle et le reste de la société; que les lois offrent un refuge et une défense contre ses attaques.

Est-il bien vrai que la liberté illimitée de la presse porte avec elle son propre remède? Sans doute tout le monde peut en user. Le cbamp est ouvert à la défense comme à l'attaque. Mais la loi dont j attends la protection contre le voleur et l'assassin ne me dit pas : Marchez armé, défendez- vous. Elle ne constitue pas la société en état de guerre civile permanente. Elle protège par des mesures rigoureuses ma personne et ma propriété. Moins sanglante , mais non moins acharnée, une guerre civile de plume est-elle donc i)eaucoup plus désirable? Le citoyen qui remplit des devoirs envers la société, celui même qui vaque simplement aux occupations de son état, n'ont-ils pas le droit de s'attendre à ce que la loi veille sur leur réputation et leur honneur comme sur leur vie? Faudra-t-il nécessairement sortir du cercle de ses occupations et de ses devoirs, pour entreren lice avec l'écrivain calomnieux ou diffamateur? Sera-t-on contraint de faire à cet égard ce que la loi interdit en toute autre occasion , de se faire justice à soi-niémo? D'ailleurs la partie est elle

(7) souvent égale? Outre que le talent d'écrire et la capacité de remplir des fonctions importantes ou utiles ne sont pas toujours réunis dans la même personne, l'avantage est-il égal entre l'homme occupé d'intérêts, de fonctions , ou d'affaires , qui n'a le plus souvent ni l'habitude ni le temps d'écrire pour le public, et celui qui n'a d'autre état et d'autre occupation, d'autre source de profit que d'amtiser la curiosité du public , et souvent sa malignité? Lorsque les lois du moyen âge ordonnaient le combat, elles voulaient que les armes fussent égales.

Est-il vrai aussi que la vérité jaillisse souvent du choc des opinions? L'expérience nous autorise-t-elle à l'espérer? Dans cette singulière forme de jugemens que je rappelais tout-à-l'lieure , la force et l'adresse obtenaient le succès qui n'eût été dû qu'à l'innocence et à la justice. Dans la lutte entre deux écrivains, le bon droit aura-t-il une chance beaucoup plus réelle? Quel sera celui qui en sortira avec le plus de certitude victorieux aux yeux du public? Sera-ce toujours l'écrivain le plus véridique, le plus modéré, le plus juste, celui qui défendra la meilleure cause, celui qui sera véritablement en droit de se plaindre? ou sera-ce l'écrivain le plus spécieux, le plus spirituel, le plus habile, le plus exercé à écrire? Ne sera-ce pas trop souvent l'écrivain le plus véhément, le plus envenimé, celui qui saura prêter au mensonge et à la diffamation les couleurs les plus séduisHUtes, ou le ton le plus affirmatif et le plus assuré? Mais la vérité, dit-on, paraîtra tôt ou tard. Quelquefois sans doute; et on se résignerait à l'attendre , si on était assuré qu'elle j)arût toujours. Mais j'ai trop vécu pour me bercer de pa-

(8 ) reiiles illusions. J'ai vu tiojj souvent l'erreur survivi*e à tout et se perpétuer; j'ai vu trop souvent la vérité abymée dans un torrent d crieurs et de mensonffes ^ ne pouvoir jamais surnager; j'ai vu trop souvent la blessure faite par un trait perfide et cmpoisoTiiié , non seulement laisser après^ elle une cicatriee, mais ne jamais se fermer.

Sans doute le silence et le mépris sont souvent la meilleure défense de l'homme calomnié; mais l'intérêt de la société n'est pas qu'on s'accoutume à outrager et à calomnier impunément. Chaque calomnie, prise séparément , peut n'exciter que le mépris ; mais la fréquence et la multiplicité des calomnies devient une vraie peste pour la société, G est ainsi que là où l'offensé serait disposé à pardonner ou à dédaigner^ la société peut, et souvent doit être portée à sévir. D'ailleurs, pour un individu qui se vengerait suffisamment de la diffamation par le mépris, il peut s'en trouver plus d'un, aussi innocent que lui, dont le silence serait pris pour un aveu, ou pour un signe de faiblesse, qui encouragerait à de nouveaux outrages. C'est toujours une expérience dangereuse d'attendre que l'abus se réforme de lui-même , et par ses propres excès. Mais s'il est des circonstances dans lesquelles cette marche puisse être adoptée, ce n'est certes pas lorsqu'on voit le mal , loin de s'arrêter , empirer chaque jour, et l'abus faire les progrès les plus effrayans. Ce n'est pas surtout lorsque ces progrès, trop lents sans doute au gré de je ne sais quels génies malfaisans, sont accrus et accélérés par tous les moyens qu'une industrie perfide peut inventer; lorsque non seulement le bas prix des éditions, la petitesse des

( 9) formats, mais même les distributions fjratuites ont été laises en usage pour répandre avec profusion les écrits les plus pernicieux parmi des classes auxquelies leur pauvreté devrait au moins procurer l'avantage d'ignorer l'existence de ces écrits. Dans une situation pareille , insensé serait celui qui attendrait que l'abus se réformât de lui-même. C'est le moment ou jamais d'appiiquer ie remède; et loin de craindre que l'usage légitime de la presse en souffre, on devrait sentir qu'il gagnera plus qu'il ne perdra par la répression d'abus qu'on n'a laissé que trop long-temps subsister.

Jusqu'ici je n'ai examiné la liberté illimitée de la presse qu'en théorie. Il est temps de rechercher quels ont été ses effets connus. Une seule fois elle a existé en France. Introduite d'abord en contrebande, et bientôt par connivence, mais ayant enfin obtenu la faculté de s'exercer ouvertement et sans entraves , la liberté de la presse enfanta la révolution, fille dénaturée, qui a bientôt enchaîné sa mère! Au premier acte de cette révolution, la presse jouit d'une liberté sans bornes. Dès le second acte, elle fut plus comprimée que jamais. Tant que la licence dé la presse ne fît que contribuer à précipiter la malheureuse France d'excès en excès, on n'eut garde d'y mettre des entraves. Mais dès qu'on put craindre que la presse n'usât enfin de sa liberté pour s'élever contre ces mêmes excès^ on sut lui imposer silence. C'est ainsi que la licence en tout genre mène infailliblement à l'esclavage.

Tjorsque plus tard un Gouvernement s'éleva , qui voulait bi:n profiter de tous les résultats de ia révolution, mais ;([ii n'avait nulle envie de la voir se re-

( lo ) nouveler à son détriment, la presse fut soigneusement maintenue sous le joug qui lui avait été imposé. Plus généreuse, moins égoïste, la restauration proclama sa liberté. Il ne peut lui être permis d'ébranler l'autorité à laquelle elle a dû. une nouvelle existence, et de s'armer contre la légitimité de ses propres bienfaits. Trop bien instruits par la funeste expérience que je viens de rappeler, devons-nous attendre que les mômes causes nous conduisent aux mêmes effets?

C'est ici le moment de le demander : Peut-on croire que des écrivains qui ne respectent rien respecteraient davantage la Charte , qu'on invoque sans cesse en lenr faveur? Si ce qu'il y a de plus sacré, ce qu'il y a de plus précieux aux yeux des hommes, si la religion et les mœurs, l'honneur et la réputation, ont été les objets de leurs outrages, la Charte serait-elle plus sacrée pour eux? Qu'on mette quelques uns de leurs écrits en regard avec la Charte; on verra si les principes qu'elle consacre sont compatibles avec les principes désorganisateurs que de tels écrivains professent? Il est vrai que la Charte est un retranchement, derrière lequel il leur est commode jusqu'à présent de se mettre à l'abri. Mais croit-on véritablement qu'ils se fissent un scrupule de le renverser, le jour où ce serait le seul obstacle pour atteindre le but auquel ils tendent?

On ne doit point imaginer que dans tout ce que je viens dédire, j'aie en vue uniquement ou principalement ces prétendues biographies, recueils en miniature de mensonges aussi absurdes qu'infâmes, dont l'indignation publi([ue a fait justice bien mieux que les tribunaux. Certes si c'étaient là les seules produc-

tions condamnables qui existassent, on n'aurait pas besoin d'avoir recours à de nouvelles lois. Aussi ne les cité-je que comme preuves de l'étendue du mal. Car on n'arrive à un tel de^jré d'effronterie qu'après beaucoup d'intermédiaires, et lorsqu'on se sent encourafifé par des auxiliaires nombreux. De tels enfants perdus annoncent une puissante armée. C'est l'écume du torrent; mais avant qu'une pareille écume puisse paraître, il faut que l'inondation se soit élevée bien baut.

Lorsque l'existence d'un mal est démontrée, il est naturel de demander si le remède existe, ou s'il faut en cbercber un plus effectif? A quels symptômes peuton reconnaître si une loi répressive remplit l'objet auquel elle a été destinée? S'agit-il de compter le nombre des jufjemens, de comparer celui des condamnations avec celui des absolutions? De tels signes sont fort incertains. La fréquence des condamnations prouverait en dernière analyse la fréquence des délits. Le législateur qui établit une loi pénale doit toujours en anticiper à regret l'application. N'est-ce pas au contraire lorsque les délits deviennent rares, lorsque les tribunaux trouvent peu d'occasions de prononcer une sentence pénale, et le ministère public peu d'occasions de la requérir, qu'on peut conclure que le but de la loi est atteint? Mais si dans le cours de cinq années après qu'une loi a été portée, les délits qu'elle devait réprimer n'ont fait que se multiplier et devenir plus graves, il me semble qu'elle a été mise à une assez longue épreuve. Or le progrès continu et rapide des abus de la presse m'avait paru un fait notoire, et qui n'était révoqué en doute que par ses partisans outrés; et ce

n'est que lorsqu'une nouvelle loi a été mise en discussion, que j'ai vu avec ëtonnement bien des g^ens chauffer à cet égard de manière de voir et de lang^age.

Une loi pénale peut être insuffisante sous trois rapports différens; en ne définissant pas bien les délits, en n'établissant pas des peines convenables, adaptées et proportionnées aux délits, ou en fournissant ellemême des facilités pour échapper à son application. La loi de 1822 avait assez bien défini les diverses natures de délits auxquels la presse peut donner lieu. Elle avait prononcé des peines convenables. Je n'examine pas ici si des dispositions plus sévères seraient nécessaires dans de certains cas. Mais cette loi avait laissé subsister sans modifications quelques dispositions des lois antérieuE;es, trop aisées à éluder; et en tout, l'industrie et l'habileté, qui ont été employées pour éluder la loi, appellent des mesures plus efficaces, quand on voudra en assurer l'exécution. Nous pouvons peut-être nous passer d'une loi plus sévère. Mais il en faudrait une qui ne devînt pas illusoire, en laissant les moyens de se soustraire à son action. Tel est le but auquel on devra tendre essentiellement toutes les fois qu'il s'agira de proposer une loi contre les abus de la presse.

Il est impossible de n'être pas frappé, par exemple^ dans la rédaction d'une pareille loi, de la nécessité d'adopter des mesures particulières au sujet des brochures, pamphlets, et écrits d'un petit nombre de pages, ou au-dessous du volume ordinaire des ouvrages de bibliotiièque. La facilité avec laquelle ces écrits se répandent dans le public, celle (jue leur prix et leur peu d'étendue donne pour les faire passer sous

les yeux d'un grand nombre de lecteurs, comme aussi pour les dérober aux yeux de l'autorité, beaucoup d'autres circonstances aisées à sentir, les rendent, lorsqu'ils sont dune nature dangereuse, beaucoup plus dangereux que les écrits plus volumineux. On pourrait ajouter que leurs auteurs se trouvent plus souvent dans la classe de ceux <{ui ont peu de chose ou rien à perdre.

Il a été objecté à cet q^^ard que parmi les brochures et petits écrits, il pouvait y en avoir, et il y en avait de bien intentionnés, de bons et d'utiles; que ceux-ci se trouveraient assujétis comme les autres à la gêne que des règlemens spéciaux introduiraient dans leur publication. Gela est vrai. Mais je pense que plus d'une fois , lorsque parmi les pièces de monnaie d'une même espèce et d'une même grandeur, on s'est aperçu qu'il y en avait beaucoup d'un mauvais aloi, on a établi des mesures de précaution générales sur la circulation de ces monnaies; le porteur d'une monnaie de bon aloi n'y a rien perdu en définitive. On sait fort bien aussi que tous les ballots qui débarquent du Levant ne sont pas empestés; cependant tous subissent la quarantaine. Celui qui aurait la certitude que toutes ses marchandises sont saines serait obligé de s'y soumettre comme les autres ; il en résulterait pour lui une gêne, un inconvénient , peut-être une perte. Aurait-il toutefois le droit de se plaindre d'une précaution qui ferait la sûreté de son pays et la sienne propre? L'auteur d'une brochure dans laquelle des principes sains seraient professés, des sujets utiles ou même indifférens seraient traités, n'aurait pas lieu non plus de se plaindre de ce qu'on chercherait à réprimer plus efficacement

les délits commis avec un instrument dont lui-même ferait un bon usa^e, ou du moins un usage innocent; ni de ce que les précautions ou même les peines seraient proportionnées à la facilité avec laquelle l'instrument pourrait être adapté à un usage nuisible.

Mais parmi les écrits de peu d'étendue, il est une classe spéciale pour laquelle une j^olice particulière est encore plus indispensable. On voit bien que je veux parler des journaux. Transportés tous les jours rapidement sur tous les points du royaume, reçus et lus partout avec avidité, devenus pour ainsi dire un objet de presiiière nécessité, la lecture favorite d'une infinité fde gens, la lecture unique de quelques uns, les journaux seront des instrumens dangereux toutes les fois ■que des esprits malvéillans parviendront à s'en emparer. Et le mal qu'ils peuvent faire n'est pas le mal d'un jour. Ils peuvent répéter, continuer, agraver le lendemain celui qu'ils ont fait la veille. L'attention du législateur ne peut manquer de se porter sur eux.

De leur côté, ils ont senti leur force, et l'importance qu'ils pouvaient acquérir en tirant parti de la curiosité , souvent de la crédulité publique. Les récits d'événemens arri^^és, et l'exposé des bruits courans , n'eussent pas suffisamment rempli leurs feuilles quotidiennes. On s'est volontiers accoutumé va y trouver leurs jugemens, leurs avis, leurs prédictions, leurs réflexions. Elles ont embrassé le passé, le présent et l'avenir; ce qui se faisait, ce qui aurait dû , ce qui devrait se faire. A cet égard, ils ont été souvent représentés comme les interprètes de l'opinion publique, ou des diverses opinions entre lesquelles !e public est partagé. Eux-mêmes, lorsqu'ils se trouvent sur la

- ( .5 ) (î(^fensive> il leur est commode de se donner comme n'exprimant que ces opinions, et les exprimant fidèlement. Mais en général leurs prétentions ne sont pas si modestes. Ce n'est point à eux à recevoir leur impulsion de l'opinion publique, c'est à eux à la diriger. Encouragés par leurs succès en ce genre (i), ils sont devenus bientôt comme la Renommée de Virgile, dont ils ont trop souvent toutes les qualifications, une puissance gigantesque. Plus d'un parmi eux s'est érigé en tribunal, pour juger les mesures, les actions et les hommes; tribunal qui n'admet point de défense, et ne souffre point d'appel. On pourrait néanmoins faire valoir quelques moyens de cassation contre les arrêts d'un pareil tribunal; on pourrait alléguer que le juge y est souvent l'accusateur, quelquefois peut-être l'unique témoin; on pourrait affirmer que l'impartialité ne fut jamais son attribut, assuré comme il l'est qu'aux yeux d'une portion du public sa partialité passera pour de la justice; on pourrait dire enfin que, contre la maxime de tous les autres tribunaux, celui-ci s'expose volontiers à flétrir cent innocens plutôt que de laisser échapper un coupable, ou, pour mieux dire, quelqu'un qui l'est à ses yeux.

Toutefois les prétentions exorbitantes de certains journaux auraient été peut-être suffisamment punies par le ridicule, auquel eux-mêmes n'échappent pas toujours, en voulant sans cesse le déverser sur les autres. Mais les doctrines que quelques uns d'entre

(i) Depuis que cette phrase a été écrite, une circonstance déplorable a fait voir qu'ils étaient assez forts pour amener le mal, impuissans pour le prévenir.

eux ont professées, lés erreurs qu'ils se sont plu à pror pager, surtout le ton non seulement inconvenant, mais incendiaire , que ces mêmes journaux ont pris et prennent encore tous les jours davantage, font assez sentir l'insuffisance des lois existantes. On serait tenté de se deJiiander si leur intention est de foire regretter, en ce qui les regardait, que les dispositions proposées aient été retirées, et de faire désirer qu'elles ne soient qu'ajournées. Au reste, parmi les facilités existantes pour éluder la loi, on ne peut rien citer de mieux que des mannequins cVéditeurs responsables, semblables à ces capitaines posticbes qu'on trouve ordinairement sur les vaisseaux qui se livrent à un commerce illicite. On avait vu depuis long-temps ce que c'était qu'une pareille responsabilité.

J'ai indi([ué d'une manière fort générale le but qu'on devrait se proposer d'atteindre. Il n'entre pas dans mon sujet aujourd'hui d'en discuter les moyens. Mais je n'ignore pas que si dans la session prochaine, ou par la suite, une loi de répression était de nouveau proposée, elle serait bientôt attaquée avec la même chaleur et avec les mêmes armes avec lesquelles la clernière l'a été. Ce serait un attentat à la Charte,, un prélude à l'anéantissement de toutes les libertés publiques, etc., etc.; ce serait surtout la ruine de notre librairie, de nos imprimeurs, et de tous les genrg^ d'jndu$trie qui concourent au procédé de l'imprinjer! rie. On saurait même la représenter comme funestç^ià; notre littérature. C'est ainsi qu'on ouvre un beau champ à réloqiience. On en a amplement usé; on en userait encore. Toutefois si j'analyse quelques uns des discours ou écrits les plus remarquables dans ce ^ef\^y

V '7 ) qui ont été prononcés ou publiés cette année, j y aperrois plus d'assertions que de preuves, plus de véhémence que de raisonnement. Lorsque les passions ont été mises en mouvement, et rarement elles le furent davantage, leur éloquence peut quelquefois éblouir, et même entraîner. Mais l'hyperbole est la figure qui lui est la plus familière. Dans une question aussi grave, la logique plus froide et moins fleurie de la raison cl de l'expérience fera seule impression sur moi. Tout ce qui porte l'empreinte de l'exagération manquera sur moi son effet; et plus de tels argumens seront revêtus des couleurs de l'éloquence, plus je serai en garde contre leur séduction. Un proverbe trivial, mais bien vrai , dit que celui qui veut trop prouver ne prouve rien ; et plus d'une fois le talent le plus brillant ne m'a pas emj)êché à' en faire l'application.

Toute la première partie de cet écrit a assez fait voir que je ne considérais pas une loi répressive des abus do la presse comme contraire à la Charte, ni contraire à une sage et raisonnable liberté. Quant aux craintes <]u'on affectait, comme si rimprimerie allait être réduite à l'inaction, je demande si on p^ense de bonne foi qu'une ,loi,qui tendrait uniquement à mettre un terme à de pernicieux abus, empêchât des milliers de volumes de sortir encore annuellement de nos presses? Non ; l'ardeur d'écrire et de se faire imprimer, passion innocente en elle-même, ne s'éteindrait pas pour si peu de chose; elle saurait trouver des alimens, quand même on lui en interdirait quelques uns. D'ailleurs existe-t-il des presses qui ne puissent travaillei (]uc pour produire des livres dangereux? Ne trouve-

l'dîeat-elles pas un emploi aussi avantageux à impii-^ mer de bons ouvrages?

On n'oserait me répondre sans doute ce que plus d'un libraire ou éditeur se dirait peut-être tout bas, que ce sont précisément les mauvais livres, les livres dangereux, qui se vendent le mieux, et dont on vend le plus grand nombre. Mais si quelqu'un articulait ingénument un tel aveu, je répliquerais: S'il est vrai qu'une fièvre contagieuse, allumée par des écrivains pervers, ait pénétré à ce point toutes les parties de !a société, est-ce une raison pour permettre qu'on continue à l'entretenir? S'il est vrai qu'un goût dépravé en soit venu à préférer les alimens les plus nuisibles à une nourriture saine, est-ce une raison pour le flatter et l'encourager, en lui fournissant la pâture qui acliC' vera de le corrompre? Enfin écouterait-on l'homme qui ne rougirait pas de se plaindre de ce qu'on ne lui permettrait plus de faire fortune à fabriquer et à vendre des poisons?

Quant aux résultats qu une loi de ce genre pourrait avoir pour notre littérature, j'avoue que j'en suis encore moins inquiet. Craindrait-on que la polémique des brochures et des journaux, obligée de se restreindre dans de certaines bornes, devînt un peu moins active? Graindrait-on <{ue le nombre des écrivains politi«|ues, et de leurs productions, en fut un peu diminué? Je pense qu'on pourrait se rassurer à cet égard : ces malheurs n'arriveraient pas. Mais quand bien même cela arriverait, la perte serait-elle bien déplorable pour notre littérature? Des écrits politiques, soutenus par la chaleur de la discussion, et revêtus de tout l'intérêt que leur prêtent les circonstances dans

( '!) ) lesquelles ils sont publiés, peuvent obtenir nioiuentanément une admiration qui ne sera pas toujours partagée par la postérité, ni même de notre temps par les nations étrangères. Il est vrai que parfois des écrivains se rencontrent, qui savent s'élever dans ce genre à une hauteur capable d'assurer la durée de leurs écrits. Mais ces illustres et rares exceptions entraînent et gâtent peut-être une infinité d'autres écrivains, qui se flattent vainement de les imiter. Les ouvrages polémiques, par leur nature même, ne sont-ils pas presque toujours composés à la hâte, avec l'irréflexion de la passion et de l'esprit de parti, et sous l'influence de fortes préventions? Eh bien! si par quelque cause ils devenaient moins nombreux, si ce torrent était détourné en partie dans d'autres canaux, croit-on qu'il ne sortît pas de nos presses autant et plus d'ouvrages dignes de passer à la postérité ?

Mais pour en venir à une classe d'écrits plus dangereux encore, on ne disconviendra pas que si on retranchait de notre littérature tous les livres impies, obscènes et séditieux, qui ont été publiés en français, il resterait assez d'ouvrages immortels pour la maintenir au rang qu'elle a su atteindre. De même s'il était possible d'empêcher que personne osât désormais composer de ces funestes écrits, croit-on qu'il n'en paraîtrait pas assez dans d'autres genres pour perpétuer une gloire littéraire qui ne s'est jamais fondée sur de pareils titres?

.le défends de bonne foi une cause dont je connais toute l'impopularité, .le sais tout ce qui a été dit et écrit contre ceux qui oseraient appuyer la loi qui avait été proposée, ou qui osaient mêrae énoncer l'o-

pinion ([u une loi de ce genre fût devenue nécessaire. D étranges i ntentions leur ont été attribuées ; d'étranges imputations leur ont été faites. En eiterai-je un seul exemple? On a été jusqu'à faire entendre en termes assez clairs que ces libelles scandaleux, dont tout le monde était révolté, pourraient bien avoir été composés à l'instigation d'un parti qui voulait décrier la liberté de la presse, pour avoir un prétexte de l'anéantir. Je n aurais pas rappelé cette insinuation, si je n'y voyais un puissant argument en faveur de la cause que je soutiens. Car puisqu'on s'est permis de soupçonner, dans ceux qui abusaient au plus baut degré d'une liberté, des ennemis cacbés de cette liberté, on i^ut au moins voir dans des partisans outrés des amis imprudens; et il m'est permis de demander quels sont donc les véritables amis de la liberté de la presse. Sont-ce ceux qui voudraient la voir poursuivre sa carrière désordonnée, et s'affrancliir de tout frein ? ou ceux qui désirent qu'elle soit restreinte dans des JiOrnes justes et raisonnables, ceux qui voudraient voir mettre un terme à ses effrayans abus, ceux enfin qui voudraient réellement et effectivement la préserver du danger de ses propres excès.

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