RÉSUMÉ DE LA DISCUSSION PRÉCÉDENTE
J'ai discuté le projet de loi, article par article , et je pense avoir donné une idée juste de son ensemble sans être sorti des bornes de la plus honnête argumentation. Mon travail n'est pas complet ; je le sens. C'est un canevas que je livre aux orateurs des deux Chambres ; ils y ajouteront ce que j'ai omis , et l'occasion ne leur manquera pas d'y faire briller leur éloquence.
Il me reste cependant une dernière tâche à remplir : j'ai mis en avant certaines assertions dont les dévèloppemens méritent une place à part , et j'ai cru devoir les reporter ici.
Sur l'article i^"^, j'ai soutenu qu'il ne convenait pas de bouleverser l'imprimerie et la librairie, de ruiner tous les états qui en dépendent pour arriver à la petite et inutile satisfaction de saisir jusqu'au dernier exemplaire d'une édition incriminée. J ai dit en d'autres termes , mais dans le même sens, qu'il était sage de fermer les yeux sur des abus compensés par un bien de beaucoup supérieur au mal qu'on en pourrait
craindre. Je vais m'expliquer , afin qu'on ne m'accnsc pas d'avancer des erreurs ou d'approuver des excès.
Quelque dangereux qu'on suppose un ouvrage poursuivi par les tribunaux , les exemplaires échappés à la saisie ne sont jamais en grand nombre , ou du moins c'est extrêmement rare. On les vend cher ; il n'y a que les curieux et les curieux riches en état de les acheter; par conséquent, ils ne passent pas dans les mains de la multitude.
Ces restes d'éditions, quoique flétris par la justice , ne le sont pas toujours dans l'opinion; ils intéressent l'histoire ; ils font connaître l'esprit d'une époque; s'ils contiennent des erreurs, on y trouve quelquefois des vérités enfouies, des anecdotes précieuses , des découvertes oubliées , des crimes cachés ; les publicistes et les hommes d'Eiat en ont besoin pour juger les événemens , saisir le fil des intrigues qui les ont amenés , et y puiser des règles de conduite. Il n'y a pas même de livre impie ou hétérodoxe qui ne soit utile aux théologiens pour combattre les hérésies et défendre les saines doctrines. On conserve dans les bibliothèques les ouvrages des plus fameux sectaires ; la collection des écrits de la révolution , quoiqu'il y çn ait d'atroces, est un monument que tous les jours on consulte avec fruit ; et si tous les ouvrages défendus avaient été entièrement détruits , on n'aurait plus que des traditions incertaines , des documens tronqués. Il ne faut pas se le dissimuler, les Gouvernemens
ont leuis écarts comme les peuples ; les opinions changent avec les ministres, avec les règnes, avec les circonstances , et des livres, criminels aujourd'hui , peuvent être admirés demain. Il est donc utile qu'ils ne périssent pas tous , afin que la postérité s'éclaire par les torts mêmes du pouvoir et des écrivains.
Ceci me ramène à ce que j'ai avancé à l'occasion de l'art. 5 , qu'en général on faisait trop attention à ce qu'on appelle mauvais livres. Voici une remarque dont la justesse est frappante, et qui se confirme tous les jours; c'est que plus un ouvrage est attaqué, pjus on le met en vogue ; ce qui met en doute la question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux donner aux productions de la presse , liberté pleine et entière. On y songerait beaucoup moins ; la plus grande partie mourrait de sa belle mort. On fait d'ailleurs tant de livres aujourd'hui qu'on ne peut pas les acheter tous , ni même les lire. Chacun veut avoir une bibliothèque, personne n'y regarde.
La pire de toutes les raisons d'Etat est celle qui consiste à défendre. On s'en aperçoit dans' les grandes réunions, au spectacle surtout. Demande- t-on Tartufe , par exemple? Donnez-le ; on le jouera tranquU- Icment. On l'applaudira? Laissez applaudir; le bruit ne sortira pas de la salle. Si vous refusez Tartufe , vous remuez toutes les biles , vous servez à souhait les perturbateurs , et vous créez des coupables.
Lorsque la publication d'un livre n'est suivie d'au-
cujie voie de fait , comme il arrive presque toujours . l'autorité n'est pas en péril. C^est avec de l'argent qu'on soulève le peuple ; jamais avec de misérables brochures. Poiuquoi tant s'alarmer de celles en circulation? Elles n'ont pas affaibli le Gouvernement, puisque tous les jours il augmente en force et en puissance. Quant au^x croyances, vraies ou fausses, il faut les respecter sans distinction d'aucune ; et cependant , toutes les fois qu'on parle de croyance, on entend toujours la religion dominante. On l'attaque, dit-on , dans ses ministres. Mais la religion et ses ministres sont deux choses différentes. Les ministres qui suivent franchement les saintes maximes de la religion sont aimés, respectés, honorés. Jusqu'à présent , on n'a blâmé que ceux qui lui portent atteinte par des excès , par un zèle malentendu, par des austérités qu'elle ne commande point ; que ceux qui la défigurent et en font un culte particulier , en y mêlant certaines doctrines ultramontaines qu'elle a proscrites déjà comme attentatoires aux libertés de notre Eglise gallicane.
La religion , purgée de ces doctrines , est en effet la seule religion dominante en France , la seule dont on puisse souffrir et protéger le culte extérieur; suivons-la donc, et suivons-la telle que nous l'ont transmise nos pères, telle que nous l'ont enseignée Bossuet, Fénélon j> Fléchier, Bourdaloue , Massillon , tous les prélats , tout le clergé de France , sous le règne dévot <le Louis XIV.
Ne nous melons pas surtout de ces querelles dangereuses qui ont ébranlé tant de fois les empires. Jetons les yeux sur les états du monde civilisé ; partout où l'on a le malheur de gêner les consciences, partout où on les opprime par des contraintes, on ne voit que misère , ignorance , abrutissement , brigandage , dissolutions ; mais là où la pensée est libre , où l'on ne s'effraie ni d'un mot , ni d'une opinion , où l'on ne traite personne d'impie , le Gouvernement trouve un ami, un défenseur dans chaque citoyen; la paix règne en dépit des brouillons ; les mœurs se maintiennent pures, la richesse nationale augmente; le commerce, l'industrie , les sciences prospèrent , et concourent au bonheur des habitans.
Au sujet de l'article i/\, j'ai dit que les journaux étaient nécessaires , tout le monde en convient ; ils charment nos loisirs; ils sont les messagers du Commerce, les porte-voix du Gouvernement , et ils méritent sous beaucoup d'autres rapports une protection spéciale. La malignité, il est vrai , est de leur essence; n'importe, on la leur pardonne, parce qu'elle les rend piquans. Comme il faut , pour y travailler, beaucoup d'esprit et de talent, c'est avec eux que les écrivains s'exercent à la polémique; ils y forment leur style, ils s'v habituent à une rédaction élégante et facile.
Les journaux mentent , parce que souvent on les a mal informés, le temps leur manque pour aller aux sources, et ils se rétractent dans mainte occasion ; niais
iJs disent aussi des vérités importantes , ils éclairent les discussions des chambres ; ils signalent au pouvoir les prévarications , les négligences de ses agens j ils lui révèlent des faits qui , sans eux , resteraient cachés , ensevelis dans le silence officieux des fonctionnaires subordonnés, et ce n'est pas là un léger service.
Leurs colonnes offrent de temps en temps des analyses littéraires d'un grand intérêt , des dissertations politiques traitées savamment et avec une rare sagacité.
S'ils exagèrent, on sait toujours };ien à quoi s'en tenir ^ et l'on fait justice des exagérations. Il y a bien quelque chose à reprendre dans la véhémence de certains articles qui seraient mieux lus , mieux sentis , qui persuadci'aient davantage , si l'on y trouvait plus de calme; mais le mal n'est pas grand ; on en parle un jour ou deux , et le surlendemain on n'y pense plus. Leurs diatribes sont dirigées ordinairement sm' les hommes du pouvoir , sur les hauts fonctionnaires qui vont toujours leur train et ne changent pas pour cela d'allure. Les plus grands ministres ont eu des ennemis dans tous les temps , ceux d'aujourd'hui en ont également; ceux à venir en auront aussi; c'est le sort des gens en place ; il faut s'y attendre , et l'on doit s'y résigner en France comme partout.
Quant aux calomnies , aux diffamations , la plupait du temps elles viennent du dehors; le coup n'en est pas aussi funeste dans un journal que dans un salon : on peut les repousser du moins, et le journal est obligé
d'insérer la réponse. Le public , d'ailleurs , ne fait pas ordinairement beaucoup d'attention à ces sortes d'injures , quand il les trouve là. C'est tout différent dans un salon ; l'honneur, la fortune, les talens d'un homme y sont attaqués sans qu'il puisse les défendre. S'il a une confiance^ on la lui retire j s'il possède un emploi, on le destitue : le voilà déshonoré , ruiné , perdu de réputation.
Qu'on lui demande pourquoi; il n'en sait rien : souvent il succombe sous les calomnies d'un envieux , d'un ennemi obscur , d'un intrigant avide, qui a voulu le supplanter.
Quelle influence peuvent avoir sur la chose publique des querelles de particuliers? l'incendie est dans Rome et vous vous occupez d'un feu de cheminée! Laissez aux offensés le soin de se défendre; qu'ils demandent vengeance aux tribunaux , leurs débats ne sont point des affaires d'Etat. Si l'attaque d'un journaliste est un malheur, il arrive à bien peu de personnes; faut-il pour cela mettre en rumeur tout le re^te de la société , et parce qu'une tuile m'est tombée sur la tête , est-ce le cas d'abattre les toits de nos maisons ? En somme totale, on trouvera dans la législation existante beaucoup plus de moyens qu'il n'en faut pour arrêter les journaux dans leurs écarts ; abandonnez-les à la sévérité intègre et clairvoyante de la magistrature, luises la charte , lisez l'article y6 de la loi du 28 avril 1816. l'article 4o de la loi du 26 mars 1822 , méditez toutes
les autres lois sur celte matière, et vous verrez que les journaux ont des droits. On ne saurait les approuver quand ils en usent immode'rément ; mais du moins il y a jusque dans leurs excès un point d'utilité trèse'minent qu'on chercherait vainement ailleurs. On les redoute même quand ils ont tort ; n'est-ce pas un véhicule pour se conduire de manière à ne leur jamais donner raison? Leur police est franche; elle marche à découvert ; aussi vigoureuse de près que de loin , elle a des yeux partout, et cependant elle profite au trésor au lieu de lui coûter. Toute en paroles, c'est une sentinelle qui crie : Qui vive ! et ne tire point. La police d'iui gouvernement, Lien autrement sévère, coûte beaucoup, quoiqu'elle se trompe aussi. Sa force diminue à mesure qu'elle s'éloigne du point central. Erreur ou non , elle ne parle pas , elle agit ; et ce qui la rend plus terrible, elle agit provisoirement. C'est une sentinelle comme celle dont je parlais tout à l'heure , excepte qu'avant de crier le (jui inve , elle tire , blesse et quelquefois tue. Est-ce donc la mort qu'on réserve aux journaux? Dieu veuille que cette défense ne soit pas un discours prononcé sur leur tombe.
FIN
DS