‹ Dernier trait de la censureChapitre 22 sur 37 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

La censure n'a pas permis qu'où annonçât cette brochure dans leâ journaux ; cependant le titre de ce petit écrit n'a rien de séditieux :

De la Censure que l'on vient d établir. Y a-t-il là quelque chose contre le Roi et la loi? Ce titre même fait-il connoître si l'auteur de l'ouvrage est pour ou contre la censure?

Quel instinct dans les censeurs!

quelle merveilleuse sagacité! Mais

je ne dis pas tout : mon nom est imprime en têle de la brochure!

Pourroit-on croire que nous en soyons là sous le ministère de MM. Corbière et de Villèle?

QUE l'on vient d'Établir.

— — «««»ji««<«

Dans la séance de la Chambre des Pairs, du i3 mars i823, je disois, en répondant à un orateur :

« Un noble baron a présenté pour résul- » tat de l'expédition d'Espagne la France » envahie , toutes nos libertés détruites. » Quant à l'invasion de la France et à la » perte de nos libertés publiques , une » chose servira du moins à me consoler : » c'est qu'elles n'auront jamais lieu, tandis » que moi et mes collègues serons minis- » très. Le noble baron , qui professe avec

» talent des sentimens généreux, me par- » donnera cette assertion : elle sort de la » conscience d'un Français. »

Ces paroles et l'établissement de la censure expliquent assez les raisons pour lesquelles j'ai cessé d'être ministre, et les causes du traitement que j'ai éprouvé de mes collègues. Je les avois associés à mes sentimens; ils les renient aujourd'hui. Il a donc fallu qu'ils se séparassent de moi , quand ils ont médité de suspendre la plus importante de nos libertés.

Laissons ma personne : parlons de la France.

Je ne répéterai pas ce que j'ai dit cent fois à la tribune dans mes discours, ce que j'ai imprimé cent fois dans mes ouvrages :

point de gouvernement représentatif sans la liberté de la presse.

Avec la censure des journaux, la moi archie constitutionnelle devient ou beaucoi.'i plus foible ou beaucoup plus violente que la monarchie absolue : c'est une languissante machine, ou une machine désordonnée, qui s'arrêle par l'embrouillement des roues , ou se brise par l'énergie de son mouvement. Je ne dis rien de ce commerce de mensonges qui s'établit au profit de quelques hommes, dans les feuilles sapj liberté, et des diverses espèces de tur^jitudes, suite inévitable de la censure.

Pourquoi m'étendrois-je sur tout cela?

Il s'agit bien de principes! On n'en est pas à ces niaiseries. On reconnoît sans doute qu'on a dépensé en vain des somme*

to considérables pour s'emparer de l'opinion des journaux : il faut donc achever par la violence ce qu'on avoit commencé par la corruption. On prend l'entêtement pour du caractère , l'irritation de l'amour-propre pour de la grandeur d'esprit, sans songer que l'hotnme le plus débile, dans un accès de fièvre , peut mettre le feu à sa maison. Cet état de démence, est-il une preuve de force ?

L'article 4 de la loi du 17 mars 1822 est ainsi conçu :

« Si , dans l'intervalle des sessions des w Chambres, des circonstances grâces ren- » doient momentanément insuffisantes les » mesures de garantie et de répression » établies, les lois du 3i mars 1820 et » 26 juillet 1821 pourront être remises

» immédiatement en vigueur, en verlu » d'une ordonnance du Pioi , délibérée en » conseil et contresignée par trois mi- » nistres. »

Je me demande si le cas prévu par la loi est arrivé : Des armées étrangères sontelies à nos portes? Quelque complot dans l'intérieur a- t-il éclalé ? La fortune publique est-elle ébranlée ? Le Ciel a-t-il déchaîné quelques uns de ces fléaux sur la France ? Le trône est-il menacé ? Un de nos princes chéris est-il tombé sous le fer d'un nouveau Louvel ? IN on ! heureusement non !

Qu'est-il donc advenu? Que Ife ministère a fait des fautes ; qu'il a perdu la majorité dans la Chambre des Pairs ; qu'il s'est vu mettre en scène devant les tribunaux, pour avoir été mêlé à de honteuses négociations

la

dont le but étoit d'acheter des opinions; qu'il a gâté la plupart des résultats de

l'expédition d'Espagne ; qu'il s'est sépare des royalistes; en un mot, qu'il paroît peu capable , et qu'on le lui dit. Voilà les circonstances graves qui l'obligent à nous ravir la liberté fondamentale des institutions que nous devons à la sagesse du Roi! Si les circonstances étoient graves» il les auroit faites; c'est donc contre luimême qu'il auroit établi la censure.

L'expédition d'Espagne a été commencée, poursuivie , achevée en présence de la liberté de la presse : une fausse nouvelle pouvoit compromettre l'existence de M'^^ le duc d'Angoulême et le salut de son armée ; elle pouvoit occasionner la chute des fonds publics, exciter des troubles dans quelques départemens , faire faire un mouvement

i3 aux puissances de l'Europe : ces circonstances n'étoient pas assez graves pour motiver la suppression de la liberté de la presse pe'riodique. Mais on ose dire la vérité à des ministres ; le Français , né moqueur, se permet quelquefois de rire de ces ministres : vite la censure, ou la France ^st perdue ! Quelle pitié !

Il ne manquoit au couronnement de i'œuvre , que la raison alléguée pour l'établissement de la censure. On auroit pu avoir recours aux lieux communs contre la liberté de la presse, parler de ses excès, de ses dangers, en affectant de la confondre avec la licence ; on auroit pu dire que les lois actuelles de répression ne suffisent pas, bien qu'elles soient extrêmement dures, bien qu'elles aient obligé par le fait tous les journaux à se renfermer dans de justes

limites. Ce n'est pas cela : on ne se plaint pas des Journaucc , on se plaint des tribunaux! La censure est nécessaire parce que de vrais, de dignes magistrats ont défendu la liberté de la presse , parce qu'ils ont rendu un arrêt dans l'intégrité de leur conscience et l'indépendance de leur caractère , parce qu'ils ont admis pour les journaux une existence de droit, indépendante de leur existence défait. Et le moyen du droit paroît peu pertinent sous la monarchie légitime , après le fait de la révolution , après le fait des cent-jours ! Un ministre de la justice s'expose à blâmer par sa signature la sentence d'un tribunal ! il se prononce indirectement contre la chose jugée! Quel exemple donné aux peuples î Trois ministres osent mettre, pour ainsi dire, en accusation devant l'opinion publique les deux premières Cours du royaume , la

Cour de cassation, la Cour royale et le tribunal de première instance ; car ces trois tribunaux ont prononcé tous trois dans la même cause ! On attaque ainsi le monde judiciaire tout entier , depuis le sommet jusqu'à la base : même le ministère public à la Cour de cassation a opiné dans le sens de l'arrêt de cette Cour.

Tous les ministres étoient-ils présens au conseil lorsque cette dangereuse résolution a été prise ? Si l'un d'eux étoit absent , comme on le dit , il doit bien se repentir d'avoir été privé de l'honneur de se retirer.

Les Cours de justice , direz-vous , se sont trompées ! Qui vous l'a dit?Etes-vous plus sages, plus éclairés qu'elles? Y a-t-il eu à peu près partage égal des voix entre les magistrats dans ces Cours ? Je n'en sais

rien. On assure toutefois que la Cour de cassation, dont le savoir est si connu, a prononcé à la presque unanimilé dans l'affaire de VArisiarque.

Mais la résurrection de ce journal alloit faire renaître plusieurs autres journaux. Pourquoi pas, s'ils ont réellement le droit de rcparoître ? Pourquoi la loi, pourquoi la justice, ne seroient-elles pas égales pour tous? Les faits ne sont pas même exacts: il est douteux qu'il y ait d'autres journaux dans le cas précis de VAristarque,

IS'existe-t-il pas , d'ailleurs , une loi redoutable qui a suffi pour réprimer les excès de la presse ? Les tribunaux , dont on blâme la jurisprudence , n'ont-ils pas souvent porté des sentences de condamnation contre des journalistes? Si l'on additionnoit

les sommes exigées pour les amendes, les jours, les mois et les années fixés pour les emprisonnemens , on trouveroit un total de peines, qui satisferoit les esprits les plus sévères. La rigueur que les magistrats ont déployée dans leurs premiers jugemens, prouve que la douceur de leurs derniers arrêts, est l'œuvre de la plus impartiale justice.

Et pouvoient-ils, par exemple , sans se déshonorer, ces magistrats, ne pas juger comme ils ont jugé dans l'affaire de la Quotidienne ? Pourquoi le ministère ne s'est-il pas opposé à ce que cette cause où il jouoit un rôle , fût portée devant les Cours de justice? Inconcevable imprévoyance ! car on ne doit pas supposer qu'on se fît illusion sur des choses honteuses ou sur la conscience des juges.

On dit que la jurisprudence des Cours fournit un moyen d'éluder la suspension ; la suppression des journaux. Ainsi, ce n'étoit pas la répression des délits qu'on cherchoit; cetoit la suspension, la suppression des journaux, c'est-à-dire la suppression de la liberté de la presse périodique. "Votre secret vous échappe. Voilà ce que vous voyiez dans la loi ; voilà comme vous comprenez le gouvernement constitutionnel. Nous savions déjà ce que vous en pensiez ; nous avions lu vos brochures,

La justice est le pain du peuple : il en est affamé , surtout en France. Les corps politiques avoient depuis long-temps disparu dans ce pays ; ils avoient été remplacés par les corps judiciaires , leurs contemporains , et presque leurs devanciers.' ISos Cours souveraines se rattachoient par,

^9 les liens de la civilisation , par les besoins de la société , par la tradition de la sagesse des âges , par l'étude des Codes de l'antiquité , se rattachoient , dis-je , au berceau du monde. La nation, vivement frappée des vertus de nos magistrats, s'étoit accoutumée à les aimer comme Tordre , à les respecter comme la loi vivante. Les Harlay, les Lamoignon, les Mole, lesSéguier dominent encore nos souvenirs : nous les voyons toujours protecteurs comme le trône , incorruptibles comme la religion , sévères comme la liberté, probes comme l'honneur, dont ils étoient les appuis , les défenseurs et les organes.

Et ce sont les successeurs de ces magistrats immortels , que des hommes d'un jour osent attaquer ! des hommes soumis à toutes les chances de la foiiune , des

hommes qui rentreront demain dans leur néant, si la faveur royale se retire ; ces hommes viennent gourmander des juges inamovibles qui parcourent honorablement une carrière fermée à toute ambition, et consacrée aux plus pénibles travaux !

Yous vous tenez pour offensés, lorsque les Chambres n'accueillent pas vos lois ; vous vous irritez , quand les tribunaux jugent d'après leurs lumières. Vous ne voulez donc rien dans l'Etat que votre volonté , que vous seuls , que vos personnes ?

Mais si vous parveniez à ébranler chez les peuplesla confiance qu'ils doivent avoir dans leurs juges ; si vous déclariez , comme vous le faites réellement, que la jurisprudence des tribunaux est dangereuse sur un point,

n'en résulte-t-il pas qu'elle peut l'être sur d'autres? Dites-nous alors , que deyiendroit la société, où vous auriez semé de pareils soupçons, vous, autorité, vous, pou voir ministériel? Tous les jours ces tribunaux pro-^ noncent sur la fortune et la vie des citoyens, vous m'exposez donc à soupçonner tous les jours q-'un bien a peut-être été injustement ravi, qu'un innocent a peut-être péri sur récliafaud.

Imprudens qui ne voyez pas le désordre que vous jetez dans les esprits par de pareils actes ! et quelle est votre valeur morale pour condamner d'un trait de plume des Cours entières , pour substituer vos ignorances ministérielles à la science des magistrats qui tiennent de l'auteur de toute justice, la balance pour peser, le glaive pour punir ?

Pourquoi tant d'humeur contre fAristarque't seroit-ce qu'il a pour propriétaires trois de'putés de l'opposition : MM. de la Bourdonnaye , Sanlot-Baguenault et Le- Moine-|Desniares ? Le ministère est plus riche que cela : n'a-t-il pas pour lui tous ces journaux qu'on a achetés sur la place , plus ou moins cher , selon la hausse ou la baisse du prix des consciences ?

Mais est-il permis à des ministres de n'avoir pas étudié les lois qu'ils sont chargés de faire exécuter? S'ils s'étoient un peu plus occupés de celles qui doivent réprimer les délits de la presse , ils auroient vu que la censure n'y étoit placée qu'éventuellement pour un cas si rare » pour un cas si grave , que dans tous les cas ordinaires , l'exercice de cette censure lendoit impraticables quelques articles de ces mêmes

lois ; tant il avoit été loin de la pensée du législateur de faire de cette censure l'ordre commun, le droit coutumier !

Aux termes de l'article ii de la loi du 2.S mars 1822, j'ai le droit de répondre à tout ce qu'on peut me dire dans un journal : mais si le censeur a permis l'attaque et s'il ne permet pas la défense ; s'il trouve dans ma réponse quelque chose qui mérite d'être marqué du signe de sa proscription, de son encre rouge, voilà donc un article de la loi qui ne sera pas exécuté? Que ferai-je ? poursuivrai-je l'éditeur responsable? l'éditeur me renverra au censeur , et le censeur au gouvernement. Je ne puis mettre un ministre en cause que par un arrêté du conseil d'Etat. Il résulte de tout cela que je suis calomnié sans pouvoir confondre la calomnie , que

la loi est violée , que je ne puis avoir recours aux tribunaux, lesquels eux-mêmes se trouvent paralysés par rexercice d'un pouvoir extra-légal en matière judiciaire.

Le fait de la censure est par lui-même destructible de tout gouvernement constitutionnel. Mais outre le fond , il y a la forme ^ et la forme est quelque chose entre gens bien élevés , quoiqu'on sache que nous n'y tenons pas beaucoup .

Comme on a été vite , on n'avoit pas eu le temps de nommer une commission ; et comme une vérité pouvoit échapper dans vingt-quatre heures , au grand péril de la monarchie , il a fallu envoyer provisoirement à la police tous les journaux pris en flagrant délit de liberté,

Jugez quel malheur si on les avoit laisse's écrire un seul mot sur la mesure de la censure ! Ils ont donc été mystérieusement censurés à FhôLel de la direction de la police : une main invisible, peut-être celle d'un valet-de-chamhre , Caton inconnu , a mutilé le soir la pensée du maître qu'il avoit servi le matin , et cela pour la plus grande sûreté des ministres. On ignorera à jamais comment étoit provisoirement composé ce saint-office d'espions, chargé de décider de l'orthodoxie des doctrines constitutionnelles.

Mais encore ici les choses sont-elles légales ?

L'article i'' du Code civil porte : « Les lois seront exécutées dans chaque partie du royaume , du moment où la promulgation pourra en être connue.

« La promulgation faite par le Roi sera re'pute'e connue dans le département de la rc'sidence royale , un jour après celui de la promulgation. »

Or, les journaux ont reçu l'ordre de se soumettre à la censure , douze heures seulement après la publication de l'ordonnance dans le Moniteur,

Et ce censeur qui a signé les premières censures , étoit-il légalement connu , lorsqu'il a exercé ses fonctions ? L'ordonnance qui le nommoitavoit-elle été communiquée aux journalistes?

Tout cela est très-attaquable devant les tribunaux! Et il n'est pas permis , lorsqu'on est ministre, et surtout lorsqu'on a appar-

tenu à des corps judiciaires , de se montrer aussi despote , aussi ignorant.

Une commission est maintenant]"ordounée , sous la présidence du directeur de la police, à l'honneur des lumières et des lettres. On avoit été jusqu'à dire que des hommes choisis dans les deux Chambres législatives composeroient le conseil de censure. Nous eussions plaint la foiblesse de ces hommes honorables : les pairs et les députés sont faits pour être les gardiens et non les geôliers des libertés publiques.

La censure , depuis la reslauratibn , n'a sauvé personne : tous les anciens ministres qui ont voulu l'établir ont péri ; et pourtant ils avoient une sorte d'excuse; ils éloient plus près de l'événement des cent-

jours; il y avoit des troubles et des conspirations dans l'Etat : le duc de Berry avoit succombe.

De plus, ces ministres avoient une certaine force : ils apparlcnoient à un paru ; ils ne s'étoient pas mis en guerre avec toute la société ; ils ne s'étoient pas élevés contre l'autorité des tribunaux. On connoissoit moins le gouvernement représentatif , et par cette raison, il étoit plus facile de s'en écarter.

Le ministère actuel ne peut argumenter ni d'une grande catastrophe , ni de l'ignorance des principes de la Charte , mis aujourd'hui à la portée de tous. Il est sans puissance, car il lui a plu de s'isoler de toutes les opinions. Sorti des rangs royalistes , il a cessé d'être royaliste ; il n'a pas

^9 mieux traité l'antique lionneur ciuc la liberté nouvelle ; il s'est placé entre deux Frances, dans une troisième France, composée des déserteurs des deux autres, et qui ne durera pas plus que lui.

Pour vivre , il sera forcé de pousser ses systèmes à leurs dernières conséquences.

C'est une vérité triviale , qu'une erreur en entraîne une autre. Une vérité moins connue , c'est que le ministère se trompe sur deux «jualités de force ; il prend la force physique pour la force morale : or, dans la société, la première détruit, la seconde édifie.

Voyez l'enchaînement des choses :

On veut acheter des journaux ; on n'y réussit pas complètement. S'arréte-t-on , ce

qui valoit mieux? Non : il faut aller devant les tribunaux , où Ton est condamné.

On apporte une loi relative à la fortune publique ; elle est rejetée. S'arrête-t-on , ce qui étoît incontestablement plus sage ? Avec de la modération , tout pouvoit encore se réparer. L'irritation de la vanité l'emporte : on cherche des victimes, on frappe au hasard , sans s'inquiéter des résultats, sans prévoir l'effet de cette violence sur l'opinion.

L'opinion se prononce. S'arréte-t-on ?

Non : il faut une nouvelle violence, il faut la censure !

Que le ministère trouve maintenant d'autres résistances, comme il en trouvera indubitablement, il sera contraint de devenir persécuteur. Quand il aura destitué ses ad-

versaires, comblé de faveurs sds créatures, il n'aura rien fait; il faudra qu'il trouve un moyen d'empêcher les écrits non périodiques de paroître, de modifier la jurisprudence des tribunaux, puisqu'il s'en plaint; de ces tribunaux si puissans aujourd'hui par l'injure même qu'on leur afaite, sipopulaires en devenant les défenseurs de nos libertés;

Qu'imaginera le ministère pour ces Cours de justice, dans le cas où elles continueroient , comme elles le feront , à maintenir leur doctrine indépendante ? ces Cours sont établies par des lois ; sans doute on ne songe pas à violer ces lois, et le temps des jugemens par commission est passé.

Et à l'égard des Chambres , quel parti prendra-t-on? Comment viendroit-on leur déclarer qu'on a établi la censure , n'ayant

d'aulre raison à leur donner que celle dont on a eu rinconcevable naïveté de nous faire part? Oseroit-on leur dire : « Nous » avons supprime la liberté de la presse j> périodique , parce que les magistrats :» ont rendu un arrêt qu'ils avoient le droit j> de rendre ! »

On fera des pairs , soit : mais ces pairs seront-ils soumis aux caprices des ministres ? Cette première magistrature n'est-elle pas aussi indépendante que l'autre ? Ces nouveaux pairs viendroient-ils prendre leur siège , uniquement pour approuver la censure, ou voter la loi des rentes renouvelée ? Je ne vous dis pas que ces créations multipliées dans un intérêt personnel, tueroient à îa longue l'institution de la pairie. Mais songez au moins à votre chute que précipitent tant de mesures funestes.

Et la Chambre des Dépule's , qu'eu fera-t-on ? Cette Chambre excellente n'a besoin que d'un peu d'expérience : elle peut revenir formidable pour les ministres : en demandera-t-on la dissolution? Yoyez où cela mène ! et frémissez , car je veux bien supposer que vous n'avez pas vu tout cela , que vous aimez encore votre patrie.

La censure , considérée dans ses rapports avec l'état de notre société et de nos institutions , ne peut convenir à personne. Tout au plus charmera-t-elle l'antichambre et les valets qui daigneront nous transmettre dans leurs journaux les ordres de leurs maîtres. Eux seuls jouiront de la liberté , parce qu'on est sûr de leur servitude. Un journal du soir a déjà des privilèges : on lui accorde la faveur qu'on refuse à d'autres, de partir par la poste

du jour où il paroît. Si Ton veut prendre quelques nouvelles dans ce journal , on ne le peut pas sans les avoir envoyées à la censure, quoiqu'il faille bien supposer que ces nouvelles aient déjà passé sous les yeux du censeur. Mais l'on permet à l'un ce que l'on ne permet pas à l'autre : ce qui est légal dans VEtoile devicndroit illégal dans les Débats ou la Quotidienne^ dans le Constitutionnel ou le Courrier. L'impudence de ces petites tyrannies s'explique pourtant : la puissance n'a rien de blessant quand elle marche avec le génie; elle en est, pour ainsi dire, une qualité naturelle. Mais quand la médiocrité arrive aux premières places , le pouvoir a dans ses mains toute l'insolence d'un parvenu.

La liberté que l'on veut comprimer échappera de toutes parts aux mains im-

prudentes qui essaieront de la retenir; elle leur échappe déjà. Voilà les blancs ' revenus dans les journaux ; vous verrez qu'il faudra sévir contre les blancs : le délit des pages blanches seroit singulier à porter devant les tribunaux. Les petites persécutions aux messageries et à la poste ne réussiront pas davantage; quand l'opinion a pris son parti , rien ne l'arrête. La capitale, les provinces,

' Je me suis enquls des articles retranchés dans le Journal lies Débais du mardi 17 août, ce sont : i®. Un second article de la revue de la session, terminant les travaux de la Chambre des Députés, (cet article paroîtra imprimé chez Le Normant avec le premier et ceux qui doivent le suivre)'.

2°. L'annonce de la présente brochure.

3°. Quelques lignes sur ISh' le duc d'Orléans , parlant de la sensibilité de ce prince lors de la distribution des accessit obtenus par M. le duc de Chartres. Voilà les premiers exploits de la censure

vont être inondées de brochures. Le silence même deviendra une attaque , et le ministère sera accusé par la chose qu'on ne lui dira pas. Et grand Dieu! en étions-nous là à l'ouverture de la session r*

Lorsque Buonaparte pouvoit faire fusiller en vingt-quatre heures un écrivain, on conçoit qu'il y a voit répression. La terreur aussi étoit répressive ; mais le ministère , qui le craint ?

Ceux quibravoientsi fièrement l'opinion, pourquoi fuient-ils devant elle ? Pourquoi cette censure , si ce n'est la peur de cette opinion qu'ils affectent de mépriser ?

Je ne sais si Ton est frappé comme moi ; mais il me semble que tout ce que je vois est inexplicable , que cela tient à une es-

'^7 pèce de folie. Je conçois des actes, tout bizarres qu'ils puissent être , lorsqu'ils tendent au même but, lorsqu'ils doivent amener un résultat dans Tinté^êt de ceux qui les font; mais il m'est impossible de concevoir des hommes qui veulent se sauver et qui font évidemment ce qui les perdra. A quoi bon, je le demande, ces inutiles violences dont nous sommes les témoins depuis quelques mois , cette agitation au milieu du repos, cette soif de la dictature ministérielle quand personne ne dispute le pouvoir? Pourquoi corrompre les journaux et ensuite les enchaîner lorsque la victoire d'un héritier du trône et la prospérité de la France avoient anéanti toutes les oppositions révolutionnaires? Ce que le Roi avoit annoncé en ouvrant la session de 1823, la Providence l'avoit permis , et l'armée l'avoit fait. Qui ne sentoit le sol de

la patrie raffermi sous ses pas? qui ne jouissoit de voir la France remonter à son rang parmi les puissances de l'Europe?

Quelque chose d'inconnu vient nous enlever soudain nos plus douces espérances. Nous rétrogradons tout à coup de huit années ; nous nous replaçons au commencement de la restauration; nous nous armons de nouveau contre les libertés publiques , nous revenons à la censure , en aggravant le mal, par un acte sans précédent à l'égard des tribunaux ; nous imitons une conduite que nous avons stigmatisée. Nous faisons des circulaires pour des élections. Il nous faudroit des pairs pour briser une majorité; nous repoussons les royalistes, et cependant nous nous disons royalistes. Tout alloit au pouvoir ministériel ; tout s'en retire : il reste isolé, en butte à mille

3a ennemis , supporté seulement par une opinion qu'il dicte par des journaux qu'il paie, et des flatteurs qu'il méprise.

Quelquefois on seroit tenté de croire , pour s'expliquer des choses inexplicables , ce que disent des esprits chagrins , savoir: que des sociétés mystérieuses poussent à la destruction de l'ordre établi ; et que mettroit-on à sa place ? Tarbitraire ministériel , le joug de quelques commis ! et c'est avec cela qu'on prétendroit mener la France ! contrarier le mouvement de la société et des siècles !

Non, cela ne seroit pas possible; mais en repoussant ces craintes , il reste toujours celles qu'inspirent les fautes dont nous sommes les témoins et les victimes. En exagérant tout, en forçant tout, en abu-

4u sant de tout, en gâtant d'avance Icà institutions, en compromettant les choses les plus sacrées, on détruit pour l'avenir tout moyen de gouvernement, on fatigue les caractères les plus forts, on dégoûte les honnêtes gens; et, entre un despotisme impossible et une liberté impraticable , on se retranche dans cette indifférence politique, qui amène la mort de la société, comme l'indifférence religieuse conduit au néant.

Qui produit tant de mal ? quel génie funeste , mais puissant , a maîtrisé la fortune de la patrie? Ce n'est point un génie, rien de plus triste que ce qui nous arrive ; c'est le triomphe d'un je ne sais quoi indéfinissable, c'est le succès de petits savoirfaire réunis. Deux hommes se collent au pouvoir; et, pour y rester deux jours de

4i plus, ils jouent la longue destinée de Va France contre leur avenir d'un moment.

Voilà tout.

Il faut sortir promptement de la route où Ton s'est jeté , si l'on ne veut arriver à un abîme. On peut disposer de soi, on peut se perdre , si on le juge convenable ; mais on ne doit jamais compromettre son pays ; or, le ministère ébranle par son système la monarchie légitime : peu importe ses intentions; elles ne répareront pas ses actes.

Le remède est facile si la maladie est prise àtemps ; en la laissant aller elle deviendra incurable. Je ne puis développer toute ma pensée dans ce petit écrit; rapide ouvrage de quelques heures , que je publie à la hâte pour l'intérêt de la circonstance. ]| m'est

dur, déjà avancé dans ma carrière , de rentrer dans des combats qui ont consumé ma vie ; mais, pair de France, mais investi d'une, magistrature , je n'ai pu voir périr une liberté publique, je n'ai pu voir attaquer les tribunaux sans élever la voix , sans prêter mon secours, tout foible qu'il puisse être, à nos institutions menacées. Que le trône de notre sage monarque reste inébranlable ; que la France soit hcurfiuse et libre ! Et quant à ma destinée : comme il plaira à Dieu.

rix.

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