‹ Dernier trait de la censureChapitre 25 sur 37 · LA SECONDE ÉDITION · texte numérisé non relu

LA SECONDE ÉDITION

Paris, ce 7 mai 1827.

Le public a bien voulu recevoir avec quelque faveur le discours que je devais prononcer à la chambre des Pairs , sur la loi relative à la police de la presse. Les vérités contenues dans les trois dernières parties de ce discours sont encore applicables à notre position politique.

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J'ose me flatter que tout homme de bonne foi , après avoir lu la seconde partie de cette espèce de traité sur la presse, ne croira plus aux crimes de cette presse.

Néanmoins je n'ai pas tout dit sur les siècles où la presse était inconnue et sur les temps où elle était opprimée (i).

Dans le détail de la Jacquerie et des troubles sous Charles VI, j'ai passé sous silence bien des atrocités. Je n'ai point fouillé les chroniques de Louis XI; j'ai parlé dfs crimes des catholiques à la Saint-Barthélémy et sous la Ligue ; j'aurais pu mettre en contrepoids les crimes des protestans qui n'étaient pas plus éclairés que leurs persécuteurs. Cinq ans avant la Saint-Barthélemi, les protestans de Nîmes précipitèrent quatre-vingt

(i) Dans ma revue de la liberté de la presse sous le Directoire , je ne suis pas encore allé assez loin. Avant même le i8 fructidor, l'imprimerie de Dupont (de Nemours) fut détruite, et bientôt M. Marbé de Marbois, qui avait donné quelques articles à la feuille publiée par Dupont, fut déporté à la Guvanne.

catholiques notables de cette ville dans le puits de l'archevêché. Ils renouvelèrent de semblables assassinats en i56r).

On a voulu nous persuader, que le suicide et Tinfanticide étaient plus communs de nos jours qu'autrefois. Qu'on ouvre le journal de Pierre de \ Étoile^ et l'on y trouvera à toutes les pages le suicide , même parmi les enfans.

Quand à l'infanticide, nous citerons ce passage de Guy-Patin : « Les vicaires -généraux et les pé- « nitenciers se sont ailés plaindre à monsieur le (( premier président que depuis im an ( 1 660) six. « cents femmes, de compte fait, se sont corifes- « sées d'avoir tué et étouffé leur fruit. »

Remarquons que la science administrative était ignorée dans les siècles barbares; presque personne ne savait lire, très-peu d'hommes savaient écrire; il n'y avait point de journaux, point de chemms,point de communications : combien de forfaits

devaient donc rester ensevelis dans l'oubli ! Nous connaissons maintenant, heure par heure, tous les délits qui se commettent sur la surface de la France : malgré cette différence de renseignemens , nous trouvons dans les chroniques et les mémoires, année par année, des crimes plus fréquens et d'un caractère infiniment plus horrible que ceux qui se commettent aujourd'hui.

ïl y a un fait que je n'ai pu dire, et qui était l'objet de la douleur et de la consternation de tous les curés de campagne, dans les parties de l'Europe les plus ignorantes et les plus sauvages.

Quant à la troisième et surtout à la quatrième partie démon discours, le retrait du projet^de loi ne lui a rien oté ; notre mal présent vient de la résistance d'une poignée d'hommes aux changemens produits par les siècles. Des calculs fournis dernièrement par M. le baron Dupin viennent à l'appui de mon assertion et sont comme les éloquentes pièces justificatives de mon dis*

cours. « Hâtons-nous, dit-il, d'indiquer les vastes « changemens survenus dans la population frant< raise, dans ses mœurs , ses idées et ses intérêts K depuis la fin de l'empire. Durant treize années «f seulement , douze millions quatre cent mille <t Français sont venus au monde, et neuf millions «f sept cent mille sont descendus dans la tombe.... « Déjà près du cfuart de la population qui vivait « sous Tempire n'existe plus. Les deux tiers de « la population actuelle n'étaient pas nés en 1 789 , (f à l'époque où fut convoquée l'assemblée cons- «tituante; les hommes qui comptaient alors l'âge « de vin2,t ans ne forment plus aujourd'hui qu'un cf neuvième de la population totale; ils représente tent les grand-pères et grand-mères de nos fa- « milles ; enfin la totalité des hommes qui compte taient vingt ans lors de la mort de Louis XV, (( ne forme plus que la quarante-neuvième partie (c de cette population; ils représentent les bisaïeuls K et les bisaïeules de nos familles

« Une révolution plus grande encore s'est opéfc rée aur le continent européen.

xu

« En Europe , depuis 18 1 4, la génération iiôu- « veile est fortifiée par quatre - vingt millions « d'hommes venus au monde, etî'ancienne est af- « faiblie par soixante millions d'hommes descen- « dus dans la tombe. Sur 220 millions d'indivi- « dus , l'ancienne génération n'en compte plus « que vingt-trois qui subsistent encore ou plutôt « qui meurent chaque join\ Quelle moisson ter- « rible de peuples et de rois! Ainsi les hommes « qui comptaient vingt ans lors de la mort de « Louis XV ne forment plus cjue la quarante- « neuvième partie de la population totale de la «France; ceux cjui comptaient vin^t ans en T789, « n'en forment plus que le neuvième, et les deux « tiers de la population actuelle n'étaient pas nés «< au commencement de la révolution. »

Maintenant, si vous retranchez du petit nombre d'hommes qui ont connu l'ancien régime , ceux qui ont embrassé le régime nouveau, à combien peu se réduiront ces lionimcs (Vaiiti'cfois qui ^ toujours les jeux attachés sur le passé, le clos

tonrnc à T avenir , marchent a reculons vers cet avenir?

C'est pourtant ces demenrans (Viiii autre âge qu'on écoute : les passions ministérielles s'emparent de cette raison décrépite ; ou plutôt , lorsque ces passions agissent , le radotage d'une sagesse surannée se charge de prouver* que les passioris n'ont pas tort. Chaque jour nous fournit une preuve nouvelle des anachronismes où tombe, relativement à la société , la faction du passé qui nous tourmente. Sur quel motif a-t-on fondé par exemple l'ordonnance qui licencie la garde nationale ? sur des cris inconvenans, lesquels auraient été poussés au Chapip-de-Mars.

Voilà bien les personnages que je signale! La monarchie représentative est toujours pour eux la monarchie absolue; les faits sont toujours pour eux non avenus; rien n'a changé depuis 1789 dans les choses et dans les hommes; personne n'est mort ; une révolution qui a boulevei'sé le

monde ancien et émancipé le nouveau monde, trente -huit aimées écoulées, ne sont rien! La garde nationnale en 1827 est toujours la garde nationale de la première fédération; le roi est toujours en présence du peuple; il n'y a entre lui et ce peuple ni deux chambres législatives, ni une Charte constitutionnelle ; à bas les ministres est un. cri répréhensible dans un pays où les ministres sont responsables et où la liberté de parler et d'écrire est établie par la loi !

En Angleterre, non-seulement on crie à bas les ministres , mms on casse leurs vitres; ils les fout tranquillement remettre : le roi n'est pour rien dans tout cela, pas plus qu'en France le roi n'entre pour quelque chose dans les inimitiés soulevées par les dépositaires de son pouvoir. On s'obstine à voir sédition et révolution là où il n'y a qu'antipathie pour les ministres. Ceux-ci violent l'esprit de la constitution en demeurant au pouvoir lorsque l'opinion les repousse; il en résulte que cette opinion saisit les occasions favorables d'écla-

ter : c'est l'effet qui sort de la cause; la couronne est parfaitement étrangère à cette position.

Autre méprise : les partisans des ministres applaudissent surtout au coup porté, parce qu'il n'en est résulté aucun mouvement; ils attribuent à la fermeté de ce coup l'immobilité du public.

« Voilà ce que c'est, s'écrient -ils, que d'agir « avec vigueur! encore, quelques mesures de cette « espèce et tout rentrera dans l'ordre! »

Dans l'ordre ? qui s^nge à sortir de l'ordre ? N'allez vous pas vous persuader que la mesure ministérielle a répandu la terreur ? Elle a excité

la pitié des indifférens , elle a réjoui les ennemis , elle a profondément affligé les amis de la royauté; elle n'a fait peur à personne.

Pourquoi cette folle mesure n'a-t-elle été suivie d'aucun mouvement? Par une raison simple qui tient à la nature même de ce gouvernement repré-

sentatif que vous détestez, alors même qu'il vous sauve de vos propres erreurs.

Le pouvoir de la couronne, employé par les ministres, n'est pas sorti de son droit légitime en licenciant la garde nationale. Le coup a été violent, mais il n'a pas été inconstitutionnel ; aucune partie du pacte fondamental n'a été lésée, aucune liberté n'a péri, aucun intérêt politique ni même municipal n'a succombé. Il importe peu à nos institutions prises dans leur ensemble, cpi'un citoyen de Paris soit vêtu d'un uniforme ou d'un habit bourgeois; une garde paisible et fidèle, quia rendu tant de services à la restauration, peut sans doute s'attrister d'en être si étrangement récompensée par des ministres, mais elle ne se révolte pas contre son lloi. Changez la question; supposez qu'une mesure ministérielle viole ouvertement un article de la Charte, et vous verrez alors l'impression produite par cette mesure.

Ainsi, ces liommes qui sont tout étonnés de leur

courage, qui pensent devoir à leur héroïsme de bureau le reposdont ils jouissent, ne s'aperçoivent pas qu'ils sont redevables de ce repos aux institutions même dont la forme les irrite, à ce gouvernement représentatif qui donne de la modération et de la raison à tous, à cet esprit constitutionnel que l'attaque aux principes pourrait seule pousser à la sédition. Tant que Ton ne portera pas la main sur les Chambres et sur les libertés publiques, il n'y aura point de mouvement dangereux en France. Les libertés publiques sont patientes; elles attendent très-bien la fin des générations, et les nations qui en jouissent n'ont rien d'essentiel à demander.

Dans les gouvernemens absolus, au contraire, le peuple, comme les flots de la mer, se soulève au moindre vent: le premier ambitieux le trouble; quelques pièces d'argent le remuent; une taxe nouvelle le précipite dans les crimes; il se jette sur les ministres , massacre les favoris et renverse quelquefois les trônes.

Dans les gouvernemens représentatifs, le peuple n'a jamais ni ces passions, ni cette allure; rien ne l'émeut profondément, quand la loi fondamentale est respectée. Porquoi se soulèverait-il ? Pour ses libertés, il les a; pour l'établissement d'un impôt? Cet impôt est voté par ses mandataires. Vient-on chez le pauvre lui enlever arbitrairement son dernier fils pour l'armée, son dernier écu pour le trésor? Nul ne peut être arrêté que d'après la loi, chacun est libre de parler et d'écrire, tous peuvent, selon leur bon plaisir, faire ce qu'ils veulent, aller où il leur plaît, user et abuser de leur propriété. La monarchie représentative fait ainsi disparaître les principales causes des commotions populaires; il n'en reste qu'une seule pour cette monarchie : c'est, on ne saurait trop le répéter, l'atteinte aux libertés pubhques.

Et alors même ce gouvernement est-il sans défense ? non. L'histoire de l'Angleterre nous apprend avec quelle simplicité se résout encore cette difficulté : les chambres repoussent la loi de finances, et si , cette loi n'étant pas votée, le gou-

vernement veut lever irrégulièrement l'impôt, le peuple refuse de le payer.

Heureusement nt)us n'en viendrons jamais là en France"; mais ces explications font sentir combien serait vain et téméraire le projet de procéder de violences en violences à la suppression de la liberté; elles font voir combien sont dénuées de justesse les raisons par lesquelles on a voulu faire de quelques cris isolés une sédition commune , digne d'être punie d'un licenciement général. Laissons des médiocrités colériques applaudir à Femportement de l'impuissance comme à la preuve de la force; les vrais amis du Roi en gémissent. Quant à moi , depuis le jour où je vis, à Saint-Denis , passer un homme trop fameux pour aller mettre ses mains entre les mains du frère de Louis XVI, je n'ai jamais été si profondément affligé.

Éhî, comment les conseillers de la couronne ne se sont-ils pas souvenus qu'un monarque paternel vivait au milieu de ses peuples, que le temps était

passé où les princes se renfermaient dans le donjon de \incennes ou dans les galeries de Versailles? Comment n'ont-ils pas compris qu'e cette mesure précipitée porterait le deuil au fond des cœurs? que la fidélité et l'amour, craignant de devenir suspects, oseraient à peine fyire entendre, sur le passage d'un prince chéri, d'un prince si longtemps éprouvé par la fortune, le cri du salut de la France? N'y avait-il pas d'autres mo^'ens de punir quelques exclamations inconvenantes? Le mode même du licenciement général était- il raisonnable? Licencie-t-on 3o,ooo hommes qui restent de fait réunis dans la même ville, presque sous le même toit, avec leujs armes ? En Angleterre , d'après l'ordonnance du licenciement , on s'est figuré que de grands troubles avaient éclaté parmi nous; le reste de l'Europe le croira de même. N'est-ce rien que d'avoir fait naître dans l'esprit des étrangers une telle idée de la situation de la France ?

Si l'on pouvait croire à un dessein suivi , à un enchauiement de principes dans un système qui

jusqu'à présent n'a marché que par bonds, et n'a su donner que des saccades, on devrait s'attendre à une série de mesures corrélatives au licenciement de la garde nationale de Paris. Conséquens ou inconséquens , les agens du pouvoir ne peuvent faire sortir que des maux de cette mesure déplorable. L'humeur de ceux qui approuvent cette mesure prouve qu'intérieurement ils en sentent les graves inconvéniens.

Il serait à désirer toutefois qu'ils modérassent leur zèle : Qui pensent-ils imposer en parlant de casser la chambre des Pairs? comme si on pouvait casser la chambre des Pairs! En attendant le jour où ces fanfarons de fidélité qui .s'étouffaient dans les salles des Tuileries le i6 mars i8i5, et qui disparurent le 20; en attendant le jour où ils se cacheraient de nouveau, le jour où ils nous laisseraient défendfe encore la monarchie, si la monarchie était attaquée, qu'ils cessent d'animer le soldat contre le citoyen, de vouloir tripler la garnison de Paris, de faire marcher, en pensée, des

troupes sur la capitale. Il serait curieux de rassembler l'armée, de compromettre la tranquillité de la France pour assurer le portefeuille de deux ou trois ministres et la pitance des familiers de ces ministres ! Cette petite agitation d'antichambre dans le grand repos du royaume, serait risible, si elle n'avait un côté dangereux. Les rodomontades amènent quelquefois des rixes. Dieu sait ce que pourrait produire une goutte de sang répandue siir ime terre également disposée à porter des moissons ou des soldats. Lorsque dans les troubles des empires on en est venu à l'emploi de la force, il ne s'agit plus de la première attaque, mais de la dernière victoire.

La police prendrait-elle pour une conspiration contre le trône les propos qu'elle peut entendre contre une administration brouillonne et sauvage ? Ses rapports seraient-ils dans ce sens? voudraitelle qu'on fit parader des gendarmes , qu'on dou-^'' blât les postes ; contre qui ? contre des complaintes? Il ne manquerait plus que de couronner la violence par le ridicule.

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Laretraite d'unministre estimé est venue mettre le sceau de la réprobation à un acte d'amour-propre en démence. Ce ministre honorable et honoré n'a pas cru pouvoir s'asseoir plus long- temps auprès des hommes qui font de leur intérêt personnel la cause de la monarchie. Mais au milieu des consciences muettes, une conscience qui parle est séditieuse; la vertu qui se réveille, importune le devoir qui dort; une bonne action est une leçon insolente pour ceux qui n^'ont pas le courage dé la faire : je ne serais donc pas étonné qu'un La Rochefoucauld, qu'un royaliste dévoué, qu'un esprit aussi conciliant que modéré, qu'un chrétien pieux et sincère, ne passât aujourd'hui parmi la tourbe servile pour un démocrate, un révolutionnaire, un furibond, .un impie. •

N'en sommes nous pas là , tous tant que nous sommes? Qui n'a dans sa poche son brevet de jacobin, expédié en bonne forme par des royalistes de métier? Ne viens -je pas d'ajouter à tous mes crimes celui d'avoir publié ( à l'exemple

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de iioml)re du pairs et de députés ) un discours qui n'a pas été prononcé? Si on ne le lit pas, quel mal fait-il? Si on le lit, on y trouve donc autre chose que le projet de loi retiré ? La vérité est que, plus radmiiîistration commet de fautes, plus elle désire le silence, llf^uidrait renoncer à la parole, afm que l'incapacité perpétuée au pouvoir se vantât d'avoir subjugué ses adversair.es par la force de son génie. Ne nous laissons pas prendre à ce grossier artifice; nous ne sauverions rien en nous taisant. Toute alliance est impossible entre le mal et le bien : on ne se réunit pas à l'abîme ; on s'y engloutit.

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