‹ Dernier trait de la censureChapitre 26 sur 37 · ME FECIT · texte numérisé non relu

ME FECIT

Un nouveau tribunal criminel extraordinaire avec jurés fut érigé le lo mars i '79*3 , et mis en activité le 2 y du même mois; le 29, on prononça la peijie de mort contre ceux qui provoquaient le rétablissement dt la royauté , c'est-à-dire contre les écrivains.

Le i'7 septembre de la même année, vint le décret

(0 M. De Sèze.

contre les suspects : la Reine périt le 16 octobre. Le a8 du 'même mois, le tribunal criminel extraordinaire prit le nom fameux de tribunal révolutionnaire.

Le premier numéro du bulletin de ces lois , où sera inscrite la loi actuelle, si vous l'adoptez, contient la loi qui réprima les, abus de la liberté de la presse pendant le règne de la Terreur. Cette loi portait :

« Art. !"•. Il y aura un tribunal révolutionnaire.

« Art. 4- Le tribunal révolutionnaire est institué « pour punir les ennemis du peuple.

« Art. 5. Les ennemis du peuple sont ( suit la ca- « tégorie des ennemis drt peuple : on y trouve ) ceux (( qui auront provoqj.ié le rétablissement de la

« rojfiuté , ; ceux qui auront cherclié

« à égarer l'opinion, à altérer l'énergie et la pureté « des principes révolutionnaires ej; républicains.,. ou « à en arrêter les progrès par des écrits contre-révo- « lutionnaires ou insidieux.

« Art. '7. La peine portée contre tous les délits (( dont la connaissance appartient au tribunal révo- « lutionnaire, est la mort.

« Art. 9. Tout citoyen a le droit de saisir et de « conduire devant les magistrats les conspirateurs et « les contre-révolutionnaires. »

L'article i3 dispense delà preuve testimoniale, et l'article iG prive de défenseur les conspirateurs.

Voilà, Messieurs, delà liaine contre la liberté de la presse sur une grande écbelle : Coutlion s'enten-

tîatt à réprimer les abus de cette liberté. Au moins on ne somnettait pas les gens de lettres à une loi d'exception ; la justice et l'égalité de ces temps prome«* naient sur eux le niveau révolutionnaire : la mort était alors le droit commun français. Les écrivaii)^ frappés, avec tous les gens d'hoimeur étaient attachés en allant au supplice non avec des galériens , mais avec Maleslierbes, avec M'^*' Elisabeth. Pour comité de censiu^c on avait le club des Jacobins; pour gazette du matin , le procès-verbal des exécutions de la veille ; Je bourreau était le seul journaliste quotidien qui fût en pleine possession de la liberté de la presse. On n'exigeait pas des autres écrivains le dépôt de leurs ouvrages, mais celui de leurs têtes : c'était plus logique; car s'il est vrai que les ifiorts ne reviennent pas, il est aussi certain qu'ils n'écrivent plus.

Cependant, Messieurs, sous la Terreur on se plaignait aussi de la liberté de la presse; on arrêtait les journaux a la poste, comme rendant un compte infidèle des séances de la Convention. ïhuriot assurait que l'espi-it public était corrompu par des écrits pernicieux; il demandait que Von empêchât la circulation de ces journaux qui infectaient tous les jours la France entière de leur voison : ce sont ses propres paroles. Les rédacteurs du Moniteur se virent dans le ]jius grand péri! pour avoir cité un discours prononcé à la Société dfes Jacobins , et inséré dans le journal de cette horde. Le Comité de Salut ])ublie envoyait chercher les épreuves du Moniteur et effaçait apparemment les calomnies contre les crimes. Roberspiçrre

s'élevait contre la licence des écrits; il donnait à entendre .qu'il était impossible de gouverner avec la liberté de la presse; il incriminait quelques numéros du Vieux Co/r/e/Ze/', journal de Camille Desmoulins; il voulait qu'on le brûlât, et Camille Desmoulins lui disî'.it fort bien, o^xo. brûler n était pas répondre.

Vous jugez facilement, Messieurs, de l'état de la liberté de la presse en France à l'époque où le Vieux Cordelier puisint pour le journal de l'Opposition, pour le journal royaliste. Dans la solitude du Temple, lorsque le Roi orphelin était déjà appelé au Ciel par son père, on n'entendait que le bruit de la machine de mort et les acclamations des furies révolutionnaires. Qui dans la France désolée chantait encore un Domine salvuui fac Regeni pour le royal enfant délaissé? Quelques écrivains caches au fond des forêts, des cavernes et des tombeaux,

Après. la Terreur, la liberté de la presse reparut: son effet fut tel qu'on se crut au moment d(^ voir rentrer le Roi. Il fallut du canon et le génie de Buonaparte pour réduire la liberté de la presse. Celui qui devait ren\porter de plus nobles victoires* foudvova les écrivains. A la tête d'une des sections de Paris, il rencontra un homme d'honneur et de talent armé pour les chefs de cette vieille monarchie dont il devait écrire l'histoire; personnages -illustres auxquels il est trop heureux d'avoir pu donner dernièrement un nouveau gage de sa fidéuté (i).

(i) M, Lacretelle.

A cette même époque du i3 vendémiaire, un autre homme fut arrêté à Chartres et amené à Paris par des gendarmes , lesquels avaient ordre de l'attacher à la queue de leurs chevaux. L'enceinte où l'Académie lient aujourd'hui ses séances était alors une prison: on y renferma l'homme arrêté à Chartres. Les gendarmes venaient le prendre chaque matin ; ils le conduisaient à une commission militaire. Au hout de cinq jours , on le condamna à être fusillé. De quel crime fut-il atteint et •convaincu ? D'avoir usé dans son journal de la liberté de la presse, en faveur du Roi légitime; Cet homme, aujourd'hui membre de l'Académie, a été frappé avec deux de ses confrères, frappé dans le lieu même qui fut jadis son cachot^ frappé pour avoir récidmé une seconde fois cette liberté de la presse dont il avait fait un si loyal emploi (i). Convenons, Messieurs , que ce sont là de bizarres destinées, de singuliers rapprochemens et d'utiles leçons.

Dispersés un moment par le canon du i3 vendémiaire , quand ce censeur eut fini de gronder , les amis de la liberté de la presse revinrent à. la charge pour la royale Famille exdée. Le Directoire proposade les déporter en masse. Les propriétaires, entrepreneurs, directeurs, auteurs, rédacteurs et collaborateurs de cinquante-quatre journaux furent- proscrits. Quelques orateurs voulurent les défendre dans le conseil des Cinq-Cents; ils firent observer que par le

(r) M. Michaud.

vasue de la rédaction , les innocens couraient le danger d'être confondus avec les coupables; on cria: tant mieux! Le représentant du peuple soutint que Içs écrivains étaient des conspirateurs , que leur existence accusait la nature et compromettait l'espèce Immaiae , quils corrompaient la morale publique ^ qu' ils flétrissaient les réputations les mieux méritées. L'assemblée déclara que tous les journalistes étaient des coquins., et en répétant aux voix! aux voix! on proscrivit quatre-vingts citoyens en haine de la liberté de la presse et de la légitimité.

Et quels étaient ces vils folliculaires, ces méprisables journalistes? C'était les hommes les plus distingués par leurs talens , les Fontanes, les Suard, les Bertin, les'Fiévée, les Micbaud, les Royou, les Lacretelle, et tant d'autres. Ici, Messieurs, une remarque importante doit être faite.

La liberté de la presse a commencé en France en 1789, précisément avec la révolution : de là il est arrivé que les premiers rédacteurs des premiers journaux libres n'ont été que des citoycne de tous les rangs, de toutes les conditions, de toutes les fortunes, qui s'emparèrent de cette nouvelle arme, pour défendre, chacun selon son opinion, les intérêts de leur pays. Le noble et le plébéien, l'homme de cour et l'habitant de la ville , le prêtre et le laïque , le ministre et le député, le juge et le soldat, déposèrent leur pensée dans les feuilles périodiques. Au moment oii les plus grandes questions étaient soulevées, au montent oli l'ancien ordre de choses disparaiesuit, on no

s'occupa pas théoriquement clc la libellé de la presse; on se liâta de la mettre en pratique ; on n'usa pas de la liberté de la presse dans son intérêt propre , mais dans l'intérêt des existences personnelles en péril. Ainsi les journalistes politiques, à leur naissance, n'ont point été chez nous, comme partout ailleurs, de simpjes raconteurs de nouvelles. Voilà pounjuoi il est si injuste et si ingrat d'oublier leur iioble origine, de les insulter d'un ton si superbe. Vous leur demandez des garanties de leurs pi'incipes, ils vous exhiberont les arrêts d'emprisonnement, d'exil, de déportation ef de mort , dont ils ont été frappes. Contesterezvous la validité de leurs titres? IN'acceptercz-vous pas ces cautionnemens qui sont bien à eux, et qu'ils n'ont pas empruntés ?

Le Consulat et l'usurpation impériale ne purent s'établir que par la servitude de ia presse, mais du moins Buonaparte donna la gloire pour censeur à la liberté: c'était l'esclavage , moins la lionte.

Sous le poids de ces chaînes brillantes, les écrivains conservèrent seuls le souvenir des Bourbons : on était distrait et enivré dans les camps par la victoire : les gens de lettres en fouillant dans les caveaux de Saint- Denis, en rappelant l'antique religion, révedlaient des regrets , faisaient naître des espérances : jamais race de Rois n'a tant eu à se louer de la presse que la race de saint Louis. Je le dirai, sans crainte d'être démenti, c'est principalement aux gens de lettres que nous sommes redevables du retour de la légitimité : ils la cachèrent dans le sanctuaire des Muscs au jour delà

> 37 -< pei'séclUioli , comme les Lévites conservèrent clans le Temple la dernière goutte clii sang de David. Leur fidélité et leur dévouement au malheur ne méritaient pas le projet de loi qui les menace.

Sur les treize années de la monarchie constitutionnelle, on compte sept années de censure: dans ces sept années, se trouvent placés le retour de Buonaparte et cinq ou six conspirations. Nous n'avons. Messieurs, été tranquilles, les conspirations n'ont cessé que depuis qu'on nous a rendu la liberté de la presse. Singulière inadvertance, on met sur le compte de la liberté de la presse, à peine établie depuis quelques années, tous les désordres, tous les malheurs qui appartiennent à des temps oii la presse a été opprimée par la violence des édits, le joug de la censure, et la terreur de la révolution.

Si, m'abandonnant les crimes pour ainsi dire politiques, on se rabattait sur les crimes de l'ordre moral et civil, on n'aurait pas meilleur marché de l'histoire.

On nous épouvante de la monomanie cruelle d'une servante; et nous voyons, en i555, un misérable, appartenant à une profession sacrée, se jeter, par amour du sang, sur une petite fille âgée de six ans, et l'égorger! Aux empoisonnemens tentés de nos jours, j'opposerai ceux de la veuve Merle, en 1782; de Desrues, en 1776; de la Brinvilliers, en 1674; enfui du parfumeur de Catherine de Médicis, en 1 572 : « homme « confit en toutes sortes de cruautés et de méchancetés, «dit Pierre de l'Estoile; qui allait aux prisons poi-

^ 58 -^ « gnarder les huguenots, et ne vivait que de meurtres, « brigandages et empoisonueniens. »

Le crime de Léger est un des plus affreux de notre époque , et un de ceux qui a le plus prêté aux déclamations contre les effets immoraux de la presse : il se reproduit néanmoins plusieurs fois dans l'histoire de la monarchie absolue. On le retrouve sous le règne de Charles VII, dans le maréchal de Retz : ses débauches et ses cruautés sont trop connues. En 1610, fut roué et brûlé h Paris un scélérat, pour violences envers ses trois filles en bas âge : les détails du crime étaient si affreux , que le parlement condamna la procédure à être brûlée avec le criminel ; ci/iii, dit l'historien, que ce fait tant énorme Jût enseveli et éteint à jamais chlns les cendres cToubliance. Enfin, en l'ySa , Biaise Ferage Seyé, maçon, âgé de vingt-deux ans , se retira dans un antre sur le sommet d'une des montagnes d'Aure. Vers le déclin du jour, il sortait de sa caverne, enlevait les femmes, poursuivait à coups de fnsil celles qui fuyaient, et exerçait sur ces victimes expirantes toutes les fureurs de Léger. Il ne vivait plus de pain, et était devenu anthropophage. Il fut saisi par la justice, et rompu vif le i3 décembre lySa.

La plupart de ces criminels ne savaient ni lire ni écrire.

Mais voici cjuelque chose de plus concluant : M. le garde des sceaux a fait publier le compte général de l'administration de la justice criminelle en France pendant l'année 1825. Il résulte des tableaux synoptiques de ce compte que les Cours d'assises ont jugé 5653 accusations.

^ 59 M Eh bien! Messieurs, dans les plus beaux îemps du règne de Louis XIV, en i665, on trouve que 12,000 plaintes pour crimes de toutes les espèces furent portées devant les commissaires royaux à ce qu'on appelait les grands jours d'Auvergne; c'est-à-dire qu'en iG65 on jugea dans une seule province de la France deux fois plus de crimes que l'on n'en a jugé en i8a5 dans toute l'étendue de la France. L'historien qui raconte le fait des douze mille plaintes n'est ])as suspect de philosophie, c'est Flèchier : il entre dans les détails. Il nous apprend que l'accusateur et les témoins se trouvaient quelquefois plus criminels que l'accusé. «Un de ces terribles châtelains, dit- il, entretenait « dans des tours à Pont-du-Château douze scélérats « dévoués à toutes sortes de crimes, qu'il appelait ses « douze apôtres. » L'abbé Ducreux, éditeur des ouvrages de Flèchier, rapporte à cette occasion l'exécution d'un curé condamné pour des crimes affreux , et il déplore l'état où l'ignorance et la corruption des mœurs avaient fait tomber la société à cette époque : il y eut dans un seul jour plus de trente«exécutions en effigie.

Trente -quatre ans plus tard, en 1G99, toujours sous le règne du grand Roi, une femme, appel'éc Tiquet , eut la tête tranchée pour tentative d'assassinat sur son mari. Louis XIV, sollicité par le mari même de cette femme, allait accorder des lettres de grâce, lorsque l'archevêque .de Paris représenta, au Roi que les confesseurs avaient les oreilles rebattues de projets contre la vie des maris. L'arrêt fut exécuté.

Certes, on ue dira pas que la religion fut sans force, le clergé sans puissance, l'instruction chrétienne sans vigueur sous le règne de Louis XIV, et pourtant les forfaits que je viens de rappeler n'étaient ni prévenus par l'esprit d'un siècle que l'on nous cite comme modèle, ni fomentés par la liberté de la presse qui n'existait pas.

Il m'en a coûté. Messieurs, de vous présenter ce triste inventaire des dépravations humaines. C'est bien malgré moi c[ue j'en suis venu à ces affligeantes représailles; mais tous les jours les détracteurs de nos institutions nous poursuivaient de leurs mensonges : le tableau des prétendus crimes de la})resse, incessam-' ment ravivé, fascinait la foule, troublait les esprits faibles, rendait perplexes les caractères les plus fermes. Il fallait en finir; il fallait faire remonter le mal à sa source en confondant la mauvaise foi; il était urgent de prouver que les forfaits attribués à la liberté de la presse, afin d'avoir un prétexte de l'étouffer, ne sont point d'elle; que ces forfaits se retrouvent avec plus d'abondance , avec des circonstances plus atroces aux diverses époques de la monarchie absolue. Ignorance et censure, reprenez vos crimes! En maxime de droit les coupables ne sont reçus ni comme témoins, ni comme accusateurs.

Si l'on me disait que des attentats peuvent tire commis sous la liberté de la presse, je ne suis pas assez absurde pou^ le contester. Mais est-ce la question ? Il s'agit de savoir si l'asservissement de la presse prévient les actions coupables : or, c'est ce que je nie. Par les

cxelnJDles que j'ai cités , j'ai le droit de soutenir que leâ crimes sont plus nomjjreux, plus faciles à exécuter dans l'absence de la liberté de la presse, qu'en présence de cette liberté.

Piesle à examiner l'article des mœurs. J'en suis facile pour les partisans du projet de loi , pour les admirateurs du bon vieux temps , auquel ce projet ne manquera pas de nous ramener : les aliominablcs jours de la liberté de la presse, ces jours où nous avons le malbeur de vivre, vont encore gagner leur procès.

A quelle époque de la monarcbie absolue veut-on que je me place, sous la j)remière ou sous la secondiî race? Ouvrirons-nous Grégoire de Tours,- Frédégaire, Eginbart, les Annales de Fuldes ou les Cbroniquos des Normands? Nous y verrions de bien belles cboses sur les bonnes moeurs de ces temps où l'invention de l'imprimerie n'était point encore sortie de l'Enfer. Passerons-nous tout de suite aux Croisades ? Les cbevaliers sans doute étaient des béros ; mais étaient-ils des saints? Qu'on lise les sermons de saint Bernard; on verra ce qu'il roprocbait à son siècle. Après le règne de saint Louis, nous ne rencontrons guère que des cours corrompues; le brigandage des guerres civiles se mêle à des dévotions désbonorées par tous les genres d'excès.

Il est affreux de le dire, mais il ne faut rien laisser d'inconnu sur ces temps dont on a le courage de regretter l'ignorance : la religion , Messieurs, subissait les outrages de celte ignorance. C'était l'iiostie sur les lèvres, c'était après avoir juré à la Sainte-Table l'on-

^ 6^ <si bli de toute inimitié, qu'on enfonçait le poignard dans le sein de celui avec lequel on venait de se réconcilier. On ne se S(!rvait de l'absolution du prêtre que pour commettre le crime avec innocence. La conscience retrouvait la paix dans le sacrilège, et Louis XI expirait sans remords , sinon sans terreur.

Isabelle de Bavière mourut en i435, trois années seulement avant la découverte de l'imprimerie: apparemment que l'approche de ce fléau se fît sentir dans le règne de cette Reine, à en juger par la dépravation des mœurs.

A la cour de ces ducs de Bourgogne, qu'un de nos nobles collègues (i) a peinte avec le charme des anciennes chroniques et la raison de l'histoire moderne, les grands seigneurs se gaudissaieiit à table dans des contes trop naïfs, qui sont devenus les cent uoiivelles nouvelles. Qu'on ne dise pas que ces déviations morales n'avaient lieu que dans le cercle des grands; elles se faisaient remarquer partout. Les plaintes contre la dissolution des religieux et des prélats étaient générales. Le peuple se laissait emporter à des débordemens effroyables : qui n'a entendu parler de la vaudoisie d'Arras? Les hommes et les femmes se retiraient la nuit dans les bois, oii, après avoir trouvé un certain démon, ils se livraient pêle-mêle à une prostitu-

tion générale.

Les lois voulurent réprimer ces excès; elles fui'cnt atroces, elles punirent par une espèce de débauche de barbarie, la débauche des mœurs.

(i) M. De Barante.

Regretterons-nous ces temps où des populations entières étaient ainsi abruties? D'un coté l'ignorance des lettres humaines, de l'autre côté l'enseignement de la religion et l'exercice du pouvoir absolu, n'étaientils pas impuissans contre ces horreurs? Aujourd'hui de pareilles choses seraient-elles possibles ? N'est-ce pas le progrès de la civilisation et des lumières , n'est-ce pas l'usage que les hommes ont fait de la faculté de penser et d'écrire, n'est-ce pas l'accroissement des libertés publiques qui a délivré le monde de ces px'odigieuses corruptions!

Je ne m'imagine pas que le règne de François I*' fût précisément un règne de vertu , bien que ce grand Roi eût eu l'intention , pendant quelques mois , de faire briser toutes les presses de son i-oyaume. Rabelais et Brantôme ne manquent ni de saletés, ni d'impiétés : on brûlait cependant de leur temps les hérétiques. Il est probable que Charles IX n'eût pas permis qu'on volât la vaisselle d'argent de son hôte, le sieur de Nantouillet, chez lequel il avait diné, si l'on avait joui d'un peu plus de liberté de la presse. Henri IIÏ , habillé en femme, un collier de perles au cou, ne fait pas beaucoup d'honneur aux mœurs de ces temps oii l'on défendait d'écrire à peine de la liart. Yillequier tue sa femme parce qu'elle ne veut pas se prostituer à Henri III; Cimier tue son frère, chevalier de Malte, parce que ce frère avait entretenu un commerce criminel avec sa belle-sœur; Vermandet est décapité pour inceste; Dadon, régent de classe, est brûlé comme corrupteur de l'enfance; la duchesse de Guise se livre

à iiii moine pour ol^leiiir l'assassinat d'un Roi, et Marguerite de Valois va cacher dans le château d'Usson les désordres de sa vie.

Le sentiment religieux n'était pas moins altéré que le sentiment moral. Ceux-ci, catholiques sincères, le chapelet à la main, s'enfonçaient dans tous les vices; ceux-là, ahandonnés aux mén:ies vices, tuaient les Réformés, sans être persuadés de la religion au nom de laquelle ils les persécutaient. Maiigiron etSaint-Mégria moururent le blasphème à la bouche. Les athées étaient fort communs. Il y avait des hommes , disent plaisamment les Mchnoires du temps, qui ne croyaient a Dieu que sous bénéfice cTim'eniciire.

En nous rapprochant de notre siècle, serons-nous plus édifiés des mœurs de la Fronde? Le cardinal de Retz nous les a trop fait connaître.

Par respect, admiration et recoiuîaissance, jetons un voile sur certaine partie du règne de Louis-lc- Grand.

Enfin, à l'abri de la censure fleurirent dans toute leur innocence l'âge d'or de la Régence, et les jours purs qui l'ont suivie. Ces temps sont trop près de nous pour descendre à des particularités qui deviendraient des satires. Il suffira de noter quelques faits généraux à l'appui de la thèse que je soutiens.

A cette époque, Messieurs, les diverses classes de la société se ressemblaient : les Mémoires de I^auzun et de Rezenval ne contiennent ]kis ])!us de turpitudes que les Mémoires de Grinnn (>t de madame d'Kpinay,

que les Coiifessioiis de Rousseau et les Mémoires des secrétaires de Voltaire.

Par une dérision dont Tiiistoire offre pliisieuriJ exemples, on ne croyait pas en Dieu, et l'on fulminait des arrêts contre l'impiéto ; les hommes les moins chastes prcnonraient des chàtimens contre les publications o])scènes; les édits de 1728 etdei'ySy condamnaient au hannissement, aux galères, au pilori, h la marque, à la potence, les auteurs, imprimeurs et distributeurs des livres contre l'ordre religieux, moral et politique. Le gouvernement n'avait plus l'air d'être celui du peuple sur lequel il dominait. On remarquait, entre les lois et les mœiu^s , ces contradictions qui annoncent une altération radicale dans le fond des choses, et un prochain changement dans la société.

N'est-ce pas lorsque les collèges étaient gouvernés par des ecclésiastiques , que se sont échappés de ces mêmes collèges les destructeurs du trône et de l'autel? Je n'accuse point la science et la piété de ces anciens maîtres, je désire que l'éducation soit fortement chrétienne ; je ne fais point la guerre au passé , mais je défends le présent qu'on calomnie: je dis cîu'on n'empêche point les générations d'être ce cju'elles doivent être; je dis qu'on n'est pas reçu h charger la liberté de la presse des désordres que l'on croit apercevoir aujourd'hui, lorsque le 18^ siècle avec son impiété et sa dépravation s'est écoulé sous la censure, s'est élancé du sein même de l'enseignement religieux, dans le gouffre de la rcWolution.

Me dira-t-ou ({ue c'est précisément la licence des

écrits qui a engendré les malheurs et la corruption du dernier siècle? Alors je demande à quoi bon les mesures que vous proposez, puisque le gibet, le carcan, les galères, le donjon de Yincennes, la Bastille, la censure et le pouvoir absolu n'ont pu arrêter l'essor de la pensée, puisqu'en condamnant au feu le chevalier de la Barre, vous n'avez point épouvanté l'impiété ? Essayez donc de la liberté de la presse, ne fûtce que comme un remède , l'inefficacité de l'oppression pour étouffer l'indépendance de l'esprit de l'homme , étant reconnue.

Cessons, Messieurs, de flétrir le siècle qui conimence : nos enfans valent mieux que nous. On s'écrie que la France est impie et corrompue , et quand on jette les yeux autour de soi , on n'aperçoit que des familles plus régulières dans leurs mœurs qu'elles ne l'ont jamais été ; on ne voit que des temples où se presse une multitude attentive, qui écoute avec respect les instructions de son pasteur. Une jeunesse pleine de talent et de savoir, une jeunesse sérieuse, trop sérieuse peut-être, n'affiche ni l'irréligion, ni la débauche. Son penchant l'entraîne aux études graves et à la recherche des choses positives. Les déclamations ne la touchent point; elle demande qu'on l'entretienne de la raison , comme l'ancienne jeunesse voulait qu'on lui parlât de plaisirs. On l'accuserait injustement de se nourrir d'ouvrages qu'elle méprise ou qui sont si loin de ses idées, qu'elle ne les comprend même plus. Il y a très-peu d'hommes de mon âge et au-delà qui n'aient la mémoire souillée d'un poème

N- 67 M doublement coupable : vous ne trouveriez pas dî:sv jeunes gens qui sussent aujourd'hui dix vers de ce poème que nous savions tous par cœur au collège.

Que prétendez-vous donc ? Vous vous créez des chimères, et pour les combattre, vous imagitiez de rétablir précisément la législation qui a produit les mauvais livres dont vous vous plaignez. Voulez-vous faire des impies et des hypocrites, montrez-vous fanatiques et intolérans. La morale n'admet point de lois somptuaires : ce n'est que par les bons exemples et par la charité que l'on peut diminuer le luxe des vices.

Mais observez, je vous prie. Messieurs, que cette jeunesse si tranquille maintenant avec la liberté de la presse, était tumultueuse au temps de la censure. Elle s'agitait sous les chaînes dont on chargeait la pensée. Par une réaction naturelle, plus on la refoulait vers l'arbitraire, plus elle devenait républicaine; elle nous poussait hors de la scène , nous autres générations vieillissantes , et dans son exaspération elle nous eût peut-être écrasés tous. Bannie du présent, étrangère au passé, elle se croyait permis de disposer de l'avenir : ne pouvant écrire, elle s'insurgeait; son instinct la portait à chercher à travers le péril quelque chose de grand, fait pour elle , et qui lui était inconnu : on ne la contenait qu'avec des gendarmes. Aujourd'hui docile jusque dans l'exaltation de la douleur, si elle fait quelque résistance, ce n'est que pour accomplir un pieux devoir, que pour obtenir l'honneur de porter un cercueil. Un regard, un signe l'arrête. Sous la menace d'une nouvelle loi de servitude, cette jeunesse

^- 68 -^ donne un rare exemple tîc morleratlon : à la voix d'un maître qu'elle aime, elle comprime ces gentiment que la candeur de l'âge ne sait ni repousser, ni taire : plus de mille disciples (délicatesse toute française!) cachent dans leur admiration leur reconnaissance : ils remplacent j)ar des applaudissemens dus au plus beau talent, ceux qu'ils brûlaient de prodiguer à la noblesse d'un sacrifice (i).

Je ne sépare point, Messieurs, de ces éloges donnés à la jeunesse, les fils des guerriers renommés, des savans illustres, des administrateurs habiles, des grands citoyens, qui représentent au milieu de cette noble Cliamlîrc les différentes gloires de leurs pères. Instruits aux libertés publiques sans les avoir achetées par des malheurs, ils apprendront de vous, Nobles Pairs, l'art difficile de ces discussions oîi la connaissance d(î la matière se joint à la clarté des idées et à l'éloquence du langage, de ces discussions oii toutes les convenances sont gardées, oii les passions ne viennent jamais obscurcir les vérités, où l'on parle avec sincérité , oii l'on écoute avec conscience. Pénétrés de la plus profonde reconnaissance pour la mémoire d'un llol magnanime qui voulut bien donner à leur sang une portion de souveraineté héréditaire, nos enfans seront prêts, connue nous , à verser pour nos Princes légitimes la dernière goutte de ce sang; ils leur feront, s'il le faut, un sacrifice plus pénible : ils oseront §1gnaler les erreurs éeha})pées peut-être aux conseillers

(l) M. \'ill€iiiaiii.

de la couronne , et par qui ia France aurait à souffrir dans son repos , sa dignité ou son honneur. Ils se souviendront des belles paroles de Tordonnanee qui institue l'hérédité de la pairie : « Voulant donner à nos « peuples , dit Louis XVHI , un nouveau gage du prix « que nous mettons à fonder de la manière la plus « stable les institutions sur lesquelles repose le goûte vernement que nous leur avons donne, et que jyoes

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