Dernière défaite
La Drcite impuissante. — Les états-majors parlent de discipline pour empêcher d’agir et ne rien faire. — Mots du maréchal Pélissier et du maréchal Bugeaud — Raoul Duval. — Gomment Amagat devint orateur financier et reparut à la tribune.
La Droite, quelle soit plus ou moins nombreuse, est, par son essence même, condamnée à l’impuissance et à la stérilité.
Elue avec un programme d 'Union Conservatrice — la plus vaste piperie qui soit — elle a, avec une apparence d’origine commune, des principes opposés et des tendances hétérogènes, se servant d’un mot : Droite, pour couvrir une marchandise aux couleurs disparates et abriter des royalistes purs, des royalistes orléanistes mâtinés de blancs d’Espagne et de blancs d’Eu, des impérialistes cléricaux, bourgeois et solutionnistes, et des bonapartistes libéraux et démocrates.
Les uns n’ont rien appris, rien oublié et j pensent, avec le comte de Chambord, qui 11e fut
qu'un prétendant héraldique, que la monarchie traditionnelle, celle d’avant 1789, s’impose et reviendra infailliblement de par le droit divin ; les autres, plus pratiques et moins honnêtes, mêlent tout, les idées modernes avec les idées anciennes, s’associant sans vergogne à toutes les compromissions, décidés à tromper leurs alliés comme ils ont trompé leurs parents de la branche aînée ; ceux-ci ont servi l’Empire comme ils auraient servi tout autre gouvernement, comme ils ont servi les de Broglie, les Buffet, les Pasquier, les pires ennemis de l’Empire qui les avait gavés et attendent la première solution qui leur mettra une clé dans le dos ; ceuxlà, enfin, peu soucieux de l’étiquette, se proclament hautement les fils de la grande révolution et les serviteurs de la démocratie qui crée, donne et délègue le pouvoir, pourvu que ce pouvoir gouverne, ait de l’autorité et se fasse respecter.
L’action de la Droite a été nulle et sera plus nulle encore. Avec ses éléments multicolores, elle se discrédite chaque jour davantage, ne contentant personne : elle perd les intérêts que les électeurs lui ont confié.
La masse électorale, en effet, qui s’est rangée derrière l’opposition, ne comprend pas l’attitude des conservateurs au Palais Bourbon.
Les uns n’admettent qu’une opposition irréconciliable précipitant les crises ministérielles
et les incidents qui tendent à prouver que la République n’est pas un gouvernement stable, un gouvernement d’ordre et de tranquillité sous lequel on puisse travailler à l’aise avec la sécurité du lendemain ; les autres pensent qu’après la bataille, il faut travailler en paix, et comme ils ont nommé des opposants, ils souhaiteraient les voir se mettre résolument à l’œuvre, proposer des réformes utiles, défendre énergiquement les droits et les intérêts des petits, de ceux qui souffrent et peinent, de ceux qui se sont compromis pour eux et montrer, qu’arrivés au pouvoir, ils feraient mieux que ceux qui le détiennent.
La Droite n’a su choisir ni l’un ni l’autre de ces deux systèmes, mécontentant ses mandants sans profit pour personne, et le peuple se détache d’hommes qui ne font rien pour lui. Le moment est proche où ces états-majors fainéants ne trouveront plus la clientèle qu’ils ont trop longtemps trompée.
Est-ce à dire que, dans la Droite, il n’y ait pas des hommes de valeur, des énergies capables de se montrer et de prendre en main la défense des intérêts qui leur ont été confiés ? Non. Mais, de même que le mot Droite englobe tous les députés d’opposition, de même le mot Discipline annihile toutes les bonnes volontés, tous les
jeunes prêts à percer et à grandir en toute indépendance.
Ah! la Discipline , quelle jolie guitare dont abusent les mentors trop vieux pour faire quoi que ce soit et trop jaloux pour laisser venir au jour des talents qui seraient d’autant plus populaires qu’ils seraient plus convaincus, plus modernes, plus démocrates.
Mais chut, la Discipline est là qui veille et on ne passe pas !
Cela nous remet en mémoire une boutade du maréchal Pelissier qui ne mâchait pas les mots. Il demandait à un jeune homme noble ce qu’il faisait et à quelle carrière il se destinait. Ce jeune homme vieux siècle répondit pompeusement :
— Les traditions de ma famille, monsieur le maréchal, m’empêchent de faire quoi que ce soit.
Le maréchal riposta :
— Vos traditions! Un prétexte pour ne rien f...tre.
La Discipline, pour la Droite, est aussi une tradition.
Et il faut voir avec quel air hautain les pontifes répondent à ceux qui se sentent mal à l’aise dans les vieux moules, et les veulent briser.
Un jour, dans les couloirs du Palais-Bourbon, je disais nettement ma façon de penser à un
Discipliné, à un ancien préfet gonflé d’orgueil beaucoup plus que d’idées. Ma franchise lui déplaisait. Quoi! Je discutais ! C’était l’abomination de la désolation. Alors, solennel, il gonfla sa panse et s’écria, me prenant la barbe :
— Jeune homme, vous n’avez pas comme moi la barbe blanche. Croyez-en ma vieille expérience. Yoilà quarante ans que je fais de la politique etje sais ce que je dis...
Comme j’ai juré de mourir dans l’indépendance finale, cette « vieille expérience » m’avait peu convaincu. Je répondis :
— Ma barbe n’est pas encore blanche, cela est vrai, et votre perspicacité n’est point en défaut, mais il n’est pas besoin d’avoir fait de la politique pendant quarante ans pour juger sainement une situation. Tel était l’avis de mon illustre compatriote le maréchal Bugeaud disant au général Changarnier qui, lui aussi, faisait parade de sa vieille expérience :
— Ecoutez, général, le maréchal do Saxe avait une mule qui avait fait toutes ses campagnes et elle n’en savait pas davantage pour cela !
Mon ancien préfet court encore.
Il était convaincu, ce brave homme, que sa grande valeur incomprise et son nom devaient suffire à passionner les masses trop heureuses de se prosterner à ses augustes pieds ! Grande a dû être la déception; car, à son titre d’ancien pré-
fet, il en joint un autre, depuis le 22 septembre 1889, celui d’ancien député.
Plus et mieux éclairés sur les devoirs de leurs mandataires, les électeurs sont plus exigeants : ils veulent voir ceux qui les représentent, leur raconter leurs petites affaires. Ils ont parfaitetement raison. Aussi ne saurait-on trop les féliciter d’avoir rendu à leurs chères études des personnages qui ont peur de se salir à leur contact. Le peuple aime qui l’aime et le fréquente et ses leçons sont, le plus souvent, méritées.
Avec la Discipline , il n’y a place dans l’aréopage de la Droite que pour quatre ou cinq personnalités et il ne faut pas être surpris des résultats négatifs obtenus par cette réunion » d’hommes venus de tous les points de l’horizon politique.
A-t-on une idée et veut-on la faire prévaloir, la porter à la tribune, la défendre publiquement? Mais c’est la fin d’un monde auquel on n’a pas encore louché, car on va montrer que les sages de l'Union conservatrice n’ont jamais rien fait. Alors on se signe dans le camp, on se réunit, on délibère : l’ennemi est aux portes des Droites. Et on décide, solennellement, que l'imprudent néophyte qui voulait parler se tiendra coi. Et il demeure coi, ce néophyte qui a de la bonne volonté, mais commence à douter de ses forces
et n’ose plus affronter la colère de ses amis et l’indifférence de ses adversaires.
Jolie chose, en vérité, que la discipline !
Puis, quelques jours après, le jeune député, peu rompu au métier et aux roueries parlementaires, s’étonne. Son idée a été reprise, portée à la tribune par un des pontifes patentés, par celui-là même qui le cathéchisait, le conspuait, l’anathématisait.
Elle n’était donc pas si mauvaise, son idée, puisqu’on la lui a soufflée ? Eh! non, elle n’était pas mauvaise, elle était même excellente, seulement c’était lui, le nouveau, qui l’avait eue et il troublait, comme l’agneau de la fable, la douce quiétude des vieux droitiers enfermés, à double tour dans une châsse dite conservatrice !
Tout est là.
Il me souvient des belles fureurs de la Droite quand Raoul Duval agissait à sa guise, ne consultant personne s’il avait l'intention de prendre la parole. On lui envoyait des émissaires : parler était intempestif, c’était faire rater une de ces combinaisons mirifiques dont la Droite a le secret et gêner, par ses théories libérales, les directeurs des groupes et sous-groupes. Il riait, de ce bon rire franc et loyal qui attirait tout le monde, et venait nous raconter la chose :
— Toujours les mêmes, disait-il, ignorants, peureux et finassiers !
Il aurait pu ajouter : toujours jaloux !
Raoul Duval avait pour lui tout ce qu’un homme peut souhaiter.
Travailleur infatigable et doué d’une intelligence qui lui permettait d’aborder toutes les questions avec compétence, il s’était néanmoins cantonné dans les questions commerciales et de finances. Il avait vite « lu » un budget et trouvé le défaut de la cuirasse, et c’est avec sincérité qu’il apportait son opinion à la tribune, louant hautement, sans arrière-pensée, ce qui lui paraissait bon, critiquant ce qui lui paraissait mauvais, sans souci des intérêts particuliers et des intérêts électoraux.
C’était un indépendant dans la plus large acception du mot.
Représentant un arrondissement essentiellement protectionniste, il était et restait libre échangiste, saisissant toutes les occasions d’affirmer ses convictions , dût-il en perdre son mandat de député. Il croyait que là était la vérité économique et commerciale, l’intérêt des classes laborieuses et du plus grand nombre.
Son indépendance, son immense talent oratoire servi par une instruction presque universelle, avaient suscité des haines et des jalousies parmi les médiocrités qui pontifiaient et parmi ceux qui, sans intelligence, sans valeur et, de
plus, fainéants, pensaient que leurs titres de noblesse et leurs titres en portefeuille suffisaient à tout. Aussi Raoul Duval qui n’avait jamais écouté la voix égoïste de ses intérêts particuliers ou électoraux, n’était-il pas disposé à subir la loi de ceux qui se retranchaient toujours derrière la Discipline. Et il allait, allait toujours de l’avant.
Il faut avoir fréquenté le Palais-Bourbon, avoir assisté aux séances de la Chambre pour juger cet ami des petits.
A la tribune, il était superbe.
D’une taille un peu au-dessus de la moyenne, bâti en véritable athlète, admirablement proportionné, il dominait tout de suite l’Assemblée. Blond avec toute la barbe coupée courte et des cheveux clairsemés taillés en brosse, il avait une figure véritablement léonine et une physionomie d’une extrême douceur : sa voix, ronde, sonore, bien timbrée, véritable voix d’or, captivait.
Ses succès oratoires ne se comptent pas. Toutefois, deux séances marquèrent sa dernière législature,
A* propos du Tonkin, Raoul Duval prononça un grand discours. Pied à pied, il combattait les arguments do ceux qui reconnaissaient les fautes commises mais n’osaient enrayer. Il citait les raisonnements des ministres de l’Empire défen-
dant l’expédition du Mexique, et sa logique était si serrée, son éloquence si communicative, ses angoisses patriotiques si émouvantes, que l’Assemblée presque tout entière lui prodiguait ses frénétiques applaudissements. Il avait entraîné tout le monde, les droites et les gauches, et, cependant, dans la Droite qui approuvait les critiques, les craintes du grand orateur, se trouvaient des hommes qui avaient approuvé les raisonnements des ministres de l’Empire !
Ce fut un des beaux jours de la tribune française. Les jalousies n’avaient pas résisté à l’éloquence. Un seul, à droite, insensible à tant d’indépendance, silencieux et immobile à son banc, la tête entre les mains, ne daigna pas applaudir: c’était M. Paul de Cassagnac qui n’a jamais apprécié le talent des autres.
Un autre beau jour pour la tribune française fut la séance au cours de laquelle Raoul Duval fit hautement adhésion à la République.
— La République, disait-il, n’est-elle pas à vous, à moi, à tout le monde!
Ce fut, parmi les gauches, un véritable enthousiasme, pendant qu’à droite on demeurait silencieux. Combien, pourtant, dans cette droite, pensaient que Raoul Duval avait raison? Il avait le courage de dire son opinion ; les autres ne l’avaient pas.
Du reste, Raoul Duval n’avait jamais bien
combattu la forme républicaine qui convenait mieux à son esprit libéral que les attaches monarchistes qu’on aurait voulu lui imposer. Il avait une trop grande valeur pour accepter sans contrôle et comme un dogme infaillible les idées des prétendants et de leur entourage. Déjà, en 1881, il avait écrit une lettre dans laquelle il déclarait que la République existait et qu’il fallait l’améliorer, non la détruire. Cette lettre l’avait rapproché de Gambetta qui aimait cette nature droite et loyale et appréciait un talent hors de pair.
Les monarchistes qui auraient voulu enrégimenter Raoul Duval, disaient :
— Il ne sait pas ce qu’il veut.
Oh ! si, il savait ce qu’il voulait, ce grand cœur.
Il voulait le triomphe de la démocratie, le bienêtre de l’ouvrier de l’atelier et des champs;
Il voulait la liberté pour lui et pour les autres ;
Il voulait que chacun eut sa place au soleil, car il méprisait les titres héréditaires uniquement appuyés sur l’argent;
Il voulait que les jeunes qui travaillaient et savaient, arrivassent de préférence à ceux qui n’avaient d’autre mérite que d’être nés privilégiés, que d’être des « fils à papa? »
11 était toujours disposé à aider et à pousser les jeunes.
— Ma génération descend la pente, disait-il, et nous devons aider à croître en valeur qui veut travailler.
C’était, selon l’expression de Frédéric Passv : un ouvreur d’intelligences.
Tout naturellement, il ne pouvait que mécontenter les réactionnaires qui voyaient un ennemi personnel en celui qui avait la prétention d’agir à sa guise.
Voici une anecdote qui nous dira combien Raoul Duval éLait une nature d’élite.
Arrivé au Palais Bourbon et convaincu de sa valeur réelle, M. Amagat n’avait pas eu la patience d’étudier la Chambre. Professeur, il avait apporté à la tribune des phrases bien construites, élégantes et bien pensées qui détonnaient dans ce milieu parlementaire où les élèves étaient des enfants terribles. Puis, il s’énoncait d’une façon un peu solennelle, pédante : ce fut un fiasco complet. On disait :
— C’est un homme de valeur, mais c’est un grotesque.
Raoul Duval avait apprécié son nouveau collègue et regrettait sincèrement l’échec d’un homme intelligent et d’un travailleur extraordinaire. Tout le monde conspuait Amagat; il so rapprocha de lui et ils devinrent deux amis.
Amagat était tenace et n’abandonnait pas la
partie, aspirant à prendre une éclatante revanche. Quand il connut Raoul Duval, il lui dit :
— Vous qui parlez si bien et connaissez à fond le monde parlementaire, dites-moi pourquoi j’ai été si grotesque.
Cette question dénotait un tempérament.
— Eh! bien, mon cher ami, franchise pour franchise. Vous êtes venu au Palais Bourbon où vous ne connaissiez personne et vous avez pensé qu’avec votre valeur personnelle, vous vous imposeriez à des gens qui n’avaient pas votre talent. A la tribune , vous avez prononcé de belles phrases, mais sur un ton qui ne convenait pas à votre auditoire.
— Comment faire, alors, pour prendre ma revanche ?
— Attendre et travailler.
Raoul Duval traça à Amagat son programme Les orateurs financiers sérieux étaient rares et la question financière primait tout. Il fallait donc piocher le budget.
— Mais je n’y comprends rien, absolument rien, s’écrie le député du Cantal.
— Je vous apprendrai à lire un budget.
Amagat apprit vite à « lire » le budget. Quelque temps après, il abordait Raoul Duval, l’air rayonnant :
— Je suis prêt, fit-il, à monter à la tribune.
— C’est un joli tour de force.
A quelques jours de là, je fus chez Raoul Duval, rue Lincoln. Encore clans l’antichambre, j’entendis un bruit de voix, mais un bruit régulier, puis des interruptions.
— Je ne veux pas entrer, dis-je au domestique, il y a du monde et cela dérangerait.
— Non, non, il n’y a personne et Monsieur ne serait pas content si je vous laissais partir.
J’entrai dans le salon attenant au cabinet de travail. Parla baie vitrée, j’aperçus Raoul Duval étendu dans un fauteuil. Souriant, il me fit amicalement signe de m’asseoir. La voix continuait toujours et aussi les interruptions.
— Trèsjolie, cette phrase, mais mal débitée. Maudite intonation professorale !
Et il reprenait l’orateur qui, debout devant une table, parlait comme s’il eut été à la tribune, en présence de la Chambre tout entière et répétait la phrase mal dite.
Le discours dura bien deux heures. Quand il fut terminé, Raoul Duval se leva, tout heureux, et serra la main d’Amagat :
— Vous tenez votre revanche, mon cher, et vous voilà orateur financier. Bravo ! Dès à présent votre place est marquée à la Chambre, mais attention : soyez député et plus professeur ! Maintenant allons déjeuner.
On nous présenta et nous déjeunâmes gaiement.
Trois jours après, deux heures durant, sans une seule note, devant une assemblée hostile qui se rappelait les débuts grotesques de celui qui tentait la suprême épreuve, Amagat s’imposa à l’attention de tous. Sa place était, en effet, marquée et bien marquée.
Ami dévoué de Raoul Duval, il disait à qui voulait l'entendre :
— Je suis son élève bien reconnaissant !
Amagat était un indépendant, ne cachant jamais son opinion. Il était férocement antiboulangiste.
Raoul Duval avait le cœur trop haut placé pour ne pas mépriser les mesquines jalousies suscitées par sa supériorité, et nul ne pratiqua mieux que lui l’oubli des injures.
Le Prince Napoléon et ses amis avaient fondé un journal politique quotidien, dans lequel Raoul Duval, alors directeur de l'Ordre et du Peuple Français avait été souvent pris à partie. Pourquoi? Parce qu’il était toujours et quand même indépendant, et ne voulait pas subir la volonté et les caprices soit du Prince, soit de certains de ses amis. Ces attaques, il les regrettait et n’y répondait pas.
Un jour vint où le Prince Napoléon fit appel à lui. Incarcéré à la Conciergerie à la suite de son manifeste placardé sur lès murs de Paris et publié dans le Figaro, le Prince lui demanda de
l’assister dans son procès. On attendait de lui un service; Raoul Duval accepta. Le procès n’eut pas lieu et le grand orateur n’eut pas à prendre la parole dans une cause où ses théories libérales, égalitaires et antihéréditaires se seraient donné libre carrière, car, en acceptant la défense du prince Napoléon, il n’entendait pas enchaîner sa liberté de parole.
Le Prince fut remis en liberté.
Quelques jours après, j’étais chez Raoul Duval. En causant je lui demandai des nouvelles du Prince.
— Je pense qu'il se porte bien.
— Comment? Vous ne l’avez pas vu ces joursci ?
— Mais non, aussitôt l’ordonnance de non-lieu rendue, je suis allé à Auteuil m’assurer de sa mise en liberté : c’était mon devoir d’avocat. Le Prince est libre, maintenant, et n’a plus besoin de moi : je n’ai donc pas à aller le voir. Je ne me suis pas souvenu des attaques qu’il avait fait ou laissé diriger contre moi ; il était en prison, j’ai accepté de le défendre. Cette mission terminée, l’ami reste chez lui et ne se fait pas courtisan !
Cet homme qui avait une aussi belle intelligence, une éducation quasi universelle, qui était un orateur de premier ordre, était la modestie même. C’était presque un timide, mais un de ces timides qui, pendant l’année terrible,
défendit Rouen contre les exigences prussiennes, avec une énergie et une ténacité qui faillirent plusieurs fois le faire coller au mur. Les menaces n’avaient pas prise sur une âme aussi bien trempée. Luttant pour tous, il ne songeait pas à lui. Se rappelant ses services, le département de la Seine-Inférieure l’envoya siéger à l’Assemblée nationale.
Raoul Duval fut un grand orateur : c’était aussi un lin lettré ami que Gustave Flaubert. Mais ce fut — n’est-ce pas là son plus grand éloge ? — un patriote.
Que restera-t-il de l’homme politique ? Le souvenir impérissable de sa loyauté et de son talent. Mais, — je le souhaite pour la France qui vaut mieux que tous les princes, que tous les prétendants et que tous les gouvernements qui se sont succédé et se succéderont — nous verrons continuer l’œuvre qu'il avait entreprise, la réconciliation de tous les Français, réconciliation souhaitée par tous, retardée seulement par les états-majors qui verraient tomber leur égoïste nullité dans ce grand acte national.