‹ Dernière défaiteChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jérémiades des conservateurs. — Affiche de la dernière heure.

— Le duc de Larochefoucauld déguisé en japonais. — Les

défenseurs du trône et de l’autel. — Mot de M. Jolibois. —

Dévouement inutile.

Les conservateurs — ceux qui ont plein la bouche de ce mot sans signification précise — sont les pires ennemis de la cause qu’ils ont la prétention de servir et le temps qu’ils pourraient et devraient consacrer à sa défense, s’écoule en jérémiades et en lamentations sans fin.

Le conservateur est pleurard par nature.

Riche, presque toujours, il aime ses aises et veut jouir d’une quiétude sans mélange. Il n’est point d’humeur batailleuse et c’est surtout le dos au feu, le ventre à table, qu’il est susceptible d'un grand élan et qu’il lance son cri de guerre contre le gouvernement et les gens au pouvoir. Les pieds bien chauds et le ventre satisfait, il s’écrie avec une énergie peu commune :

— Quel sale gouvernement! Mon Dieu, qui nous en débarrassera?

Et alors il songe mélancoliquement à faire

appel au stylet vengeur de l’homme sans position, tant souhaité et tant attendu par les orléanistes bien pensants pour assassiner Napoléon III.

Se servir des autres, c’est bien ; agir par soimême, c’est une toute autre affaire.

Pendant les périodes électorales, surtout, on juge bien les conservateurs dirigeants. Alors que les petits, les soldats, ceux qui ont le tort de croire à leur énergie et à leur dévouement à la chose publique, vont de l’avant, eux se souviennent de Louis XIV que sa grandeur attachait au rivage et, rivés sur leurs chaises plus ou moins curules, non point par leur grandeur mais par leur mollesse et par leur avachissement, ils demeurent héroïquement spectateurs. Ils crient comme des hiboux brusquement éveillés et, ayant fait beaucoup de bruit à huis clos, dans leur famille, ils se figurent avoir effrayé l’ennemi.

C’était la veille d’une élection. Au siège d’un comité conservateur on s’agitait fébrilement. Que se passait-il donc ? On entrait, on sortait.

— Vous ne savez pas ? Il va y avoir une affiche de la dernière heure.

— Vous plaisantez ?

— Pas du tout.

— Il faut aviser au plus vite et répondre par avance. La chose est grave.

— Parfaitement. Avisons.

Et chacun d’opiner du bonnet. Mais il fallait un secrétaire capable de rédiger cette réponse préventive. Un journaliste était là qui avait vainement tenté de rassurer tout le monde. Il s’installa devant une table.

— Eh! bien, vous n’écrivez pas?

— Je suis tout prêt à écrire ce que vous me dicterez.

Diable, on attendait mieux de lui et on pensait qu’il trouverait tout seul ce que les populations liraient avec une poignante anxiété. Mais ce journaliste, qui avait beaucoup d’esprit et prenait plaisir à l’embarras des autres, attendait toujours. Enfin on se décida :

— Ecrivez, s’écria-t-on délibérément :

Mes chers concitoyens !

— Non, non, effacez, pas chers concitoyens :

Mes chers compatriotes !

— Non, effacez. Il me semble que : Electeurs , tout court, sonnerait mieux. Ecrivez :

Électeurs !

Et le journaliste effaçait, écrivait, écrivait, effaçait ce commencement si pénible, pendant qu’on discutait le mérite de telle ou telle formule. Enfin, pendant une heure on se demanda si l’on mettrait : Mes chers concitoyens! Mes chers compatriotes! ou, seulement : Electeurs!

La Chambre n’existait plus et le Sénat étant en vacances, on ne pouvait songer à le réunir

pour le consulter sur le grave conflit pendant. A quelle sauce serait donc arrangée l’affiche de la dernière heure?

Tout est sauvé. Voici le candidat. De quoi s’agit-il? Ce n’est que cela? On va répondre et de la bonne encre. Ce sera soigné. Il opte tout de suite pour : Électeurs !

Voilà un grand pas de fait.

— Écrivez, fit-il.

Électeurs,

On vous dira...

C’était tapé comme début. Les vieux se regardent et murmurent :

— Quel candidat! Il n’y avait que lui!

Le journaliste, qui avait la patience plus facile que la prose du candidat, attendait toujours la suite; il l’attendrait encore s’il n’était parti d’un éclat de rire qui fit partir aussi le candidat, lequel prit son chapeau et sortit majestueusement en lançant cette apostrophe :

— Moi, d’abord, je n’aime pas qu’on se f. .. de moi !

La séance était finie.

Décidément « on ne dira » rien aux électeurs.

D’aucun côté, il n’y eut d’affiche de la dernière heure.

C’est égal, la peur avait bien agité les cervelles !

Quelle triste engeance que ces états-majors qui s’arrogent le droit de tout diriger et ne dirigent rien, si ce n’est leur barque personnelle. Cela durera autant qu’eux : après eux la tempête. Ils sont à l’abri !

A les entendre, leur existence même est indissolublement liée à la monarchie qu’ils souhaitent avec une évangélique philosophie. Est-ce que tout ne vient pas à point à qui sait attendre ? Et tous ces cunctators sont sous Eorme !

Cependant, ils ne restent pas inactifs.

Ils font la fête, donnent de brillantes réceptions — c’est le monde où l’on s’amuse — gaspillent des sommes folles et se iigurent avoir sauvé la monarchie parce que leurs journaux ont parlé d’eux, cité leurs noms et versé des flots d’encre — à combien la goutte? — sur les magnificences d’une soirée où M. le duc de Larochefoucauld, à ce moment Bisaccia, s’est déguisé en Japonais. Maintenant que M. Larochefoucauld est duc de Doudeauville, il ne se déguise plus.

Ce changement de nom me remet en mémoire un joli mot sur les Tulleyrand :

— Les Talleyrand s’appelleront Talleyrand- Périgord à la saison des truffes et Montmorency à la saison des cerises !

Quelques journaux, ainsi qu’un acte d’huis-

sier, indiquaient le coût de la réception du duc : 200,000 francs ! Une bagatelle, quoi !

Quel plaisir cela devait faire à ceux qui s’étaient compromis et avaient perdu le pain de leur famille en votant pour lui!

Quand on est monarchiste convaincu ;

Quand on est véritablement patriote et qu’on croit que la France s’achemine chaque jour vers sa perte tant qu’elle sera en République ;

Quand on aime sincèrement son prince et que ce prince souffre en exil, on ne fait pas Ja fête, on se recueille, on travaille à ramener la monarchie, on fait des économies pour le jour de la lutte, on n’a pas le cœur à s’amuser, on est en deuil du trône et de l’autel et on ne se déguise pas en Japonais.

Ce n’est pas en agissant de la sorte que les états-majors inspireront confiance. Un général ne remportera jamais une victoire en disant seulement à ses troupes :

— Combattez, je vous soutiens du geste et du regard!

Il faut que les chefs vivent de la vie du soldat; il faut qu’ils le connaissent et sachent ses besoins. Le chef fait les soldats, de même que les soldats font les chefs. Il y a entraînement mutuel et, alors, tout va bien. Mais quand les chefs vivent à part, ne visitent même pas leurs troupes, tout va mal. 11 ne suffit pas de passer

DEKNIÈRE DÉFAITE

la revue, il faul la préparer. Autrement, aller à la bataille, c’est aller à la défaite.

C’est que les progrès réalisés depuis un siècle — malheur à qui ne le voit pas — sont la loi de tous les Français dépouillés des préjugés d’un autre âge et décidés à être les fils de leurs œuvres.

La masse aime et respecte le bon riche, celui qui sait venir en aide aux déshérités de la fortune, celui qui ne craint pas de se mêler à elle. Alors, elle le met à sa tête, en fait son représentant. Mais elle n’aime pas ceux qui se croient pétris d’une autre pâte que la sienne et ne la viennent trouver que pour la tromper et l’exploiter.

Quoi qu’on en dise, la masse est honnête et il faut vraiment qu’elle le soit, pour croire encore à la vertu de certaines personnalités qui parlent sans cesse de la famille, de la religion, de la Patrie, de Dieu, et qui se soucient de la famille, de la religion, de la Patrie, de Dieu, comme un poisson d’une pomme.

On estime ceux qui croient et pratiquent, mais on doit avoir le plus souverain mépris pour ceux qui se couvrent du manteau de la religion pour cacher leurs hideuses plaies. Et ceux-là crient bien haut que leur vie est consacrée à la défense de la famille, du trône et de l’autel ! Ce sont de sinistres farceurs spéculant sur la naïveté

humaine. Comme les bâtons flottants de Lafontaine, de loin ils sont quelque chose ; de près, ils sont moins que rien.

Toute leur honnêteté ne résiste pas à quelques secondes d’examen, et il est aisé de voir que les vertus, que les qualités dont ils font si tapageusement parade sont « en devanture » ; ouvrez les volets, il n’y a plus rien. Leur conscience est une espèce de baraque de foire dont la toile peinte attire les badauds ; entrez, vous êtes volés.

Cependant, ce sont ceux-là qui se proclament les censeurs, les moralisateurs, les grands pontifes de la société.

Tel, par exemple, marié, père de famille, défenseur patenté du trône et de l’autel, écrit des articles enflammés pour la famille, la monarchie, la religion, et s’en va prodiguer des caresses adultères aux actrices qui lui constituent de faux ménages ;

Tel autre va à la messe, avec ostentation, vous blâme de n’y pas aller, et caresse ses servantes sous le toit conjugal;

Celui-ci est un des piliers de l’Eglise et de la noblesse, et n’hésite pas à faire faire de faux testaments ;

Celui-là est un fieffé coquin, mais comme il pratique ses devoirs religieux, la bonne société

l’accueille avec des sourires sur les lèvres et mange ses bons dîners.

Il est inutile de multiplier les exemples : ces gaillards-là sont légion.

Je connais un homme, jeune encore, appartenant à lameilleure noblesse et conservant dan sson cœur toutes les traditions de la monarchie chrétienne. Il n’admet pas la libre-pensée et ne comprend pas que si on ne veut pas détruire la religion, on n'en observe pas toutes les prescriptions. Avec un raisonnement aussi serré, aussi radical, vous supposez, n’est-ce pas, que ce rempart de la chrétienté 11e fausse jamais compagnie aux lois de l’Eglise ?

— Eh bien ! lui dis-je, vous devez être un pratiquant modèle : vous communiez, vous vous confessez, vous ne manquez jamais la messe...

11 répondit :

— Je ne manque jamais la messe, en efïet, mais je ne vais pas à confesse et par conséquent ne communie pas...

— Et pourquoi ?

— Parce que j’ai une maîtresse et qu’en sortant du confessionnal je retournerais la trouver !

Les étals-majors sont des jouisseurs préoccupés uniquement de leur situation personnelle. Leur passé, sous la monarchie, les a mis en vedette et a assuré leur présent : ils sont députés

ou sénateurs. Quant à leur avenir, ils ne s’en inquiètent pas. Ils n’ont qu’à se laisser vivre et, un monarque arrivant sur le trône, ils seront toujours quelque chose.

Aussi bien, avec des idées semblables, n’ontils pas besoin de faire quoique ce soit, puisque lés électeurs sont assez naïfs pour croire à eu!’ et leur accorder leurs votes. Mais le suffrage universel commence à voir clair dans le jeu do ces vieux roublards qui se couchent en travers de la route pour barrer le passage aux curieux.

Il est vrai que si les états-majors jalousent les indépendants et les jeunes, ils ne se jalousent pas moins entre eux.

Dans un comité central soi disant directeur et s’occupant des candidatures aux élections générales de 1889, un des gros bonnet songeait à se présenter à la députation. Il avait été député officiel sous l’Empire, pourquoi ne tenterait-il pas de rentrer au Palais-Bourbon ? C’était un des conseils les plus riches et les plus autorisés du prince Victor. Il fallait trouver une circonscription où le succès parût certain, car un chambellan ne devait pas échouer. Dans l’arrondissement où il avait des propriétés, la défaite était certaine ; dans l’arrondissement qu’il avait représenté, la place n’était pas libre. Alors, il jette son dévolu sur une circonscription où, depuis

une douzaine d’années, les conservateurs rassis, bien posés, riches, vieux, n’avaient pas lutté, tant le résultat apparaissait douteux. Celte fois, avec le mouvement boulangiste, on sortait de son apathie et on combattrait.

Mais un jeune, un démocrate, fils de ses œuvres, s’est déjà mis sur les rangs :

— Allez trouver M .X... et arrangez-vous avec lui, lui conseille-t-on.

Le chambellan va trouver M. X... N’y a-t-il pas moyen de s’entendre? Il ne resterait pas longtemps député et lui laisserait sa succession. Le Prince tenait a ce qu’il entrât à la Chambre pour voter la Constitution. Ensuite il démissionnerait.

M. X... raconta la conversation à un autre conseil du Prince, alors et encore député, M. Jolibois :

— Oui, oui, dit-il, le Prince souhaite que Z... entre à la Chambre pourvu qu’il reste dans Y antichambre !

Ces gens-là ne peuvent supporter personne. Ce sont des grincheux, de égoïstes et, comme je le disais au début de ce chapitre : les pires ennemis de la démocratie. Ils ne tiennent qu’à leurs privilèges, n’ayant aucune bonne parole, aucune sympathie pour qui que ce soit en dehors d’eux.

Aussi est-il véritablement temps d’éclairer les

petits. Qu'ils cessent de les soutenir, et leur fin aura sonné. Là est le meilleur, le seul remède à apportera une scandaleuse exploitation. Que les soldats rentrent sous leur tente ; qu’ils ne défendent plus avec leur énergie honnête, les chefs qu’ils ne voient qu’au jour de la parade, et ces chefs disparaîtront d’eux-mêmes, car ils n’existent que par le dévouement des autres. Ce dévouement ne doit plus être de la bêtise.

Yatel était l’honnêteté culinaire en personne et se donna la mort parce que la marée manquait. Ce fut un imbécile. Mme de Sévigné raconte qu'on regretta \ratel , mais qu’on mangea gaîment le déjeuner qu’il avait ordonné et préparé. Dévouezvous donc pour de pareils personnages !

Les conservateurs dirigeants font comme les courtisans de Louis XIY : ils n’ont pas la reconnaissance longue ; ils ne l'ont pas plus facile. Ils oublient vite les services rendus et ne se dérangent même pas pour accompagner à sa dernière demeure un de ces sous-officiers, de ces officiers subalternes delà démocratie morts sur la brèche. J’en trouve un exemple topique dans les comités impérialistes de la Seine.

L’un de leurs vice-présidents généraux, Dunal Levesque, avait consacré tout son temps à défendre M. Paul de Cassagnac contre ceux qui accusaient le député du Gers de négliger les idées plébiscitaires pour se rapprocher des d'Orléans,

Les luttes avaient été vives, souvent violentes, entre les comités impérialistes solutionnistes et les comités démocratiques que cette divergence de vue avait profondément divisés. Dunal couvrait toujours M. Paul de Cassagnac dont il était le secrétaire. II succomba à la peine et M. Paul de Cassagnac n’assista même pas aux obsèques de celui qui l’avait, dans la presse et dans plus de cinq cents réunions tenues dans tous les coins de Paris et de la banlieue, par tous les temps et à toute heure, toujours énergiquement défendu. Les petits, eux, firent leur devoir, perdant une journée de salaire pour suivre le convoi du rédacteur et du secrétaire de M. Paul de Cassagnac. Chacun avait oublié les luttes passées ; le directeur de Y Autorité avait oublié Dunal Levesque!

Tous les grands chefs ne négligent pas les cérémonies funèbres. Pour eux, les anniversaires sont une occasion de se montrer. Aux messes annuelles de Saint-Augustin, c’est le rendez-vous des vieilles rosettes qui viennent là comme pour montrer qu’elles sont encores inscrites sur les registres de la Légion d’honneur et que, l’Empire revenant, elles consentiraient à occuper les places grassement rétribuées et bien dues à leur fidélité latente. Jugez donc! Ces messieurs ont avancé leur déjeuner d’une heure ! Cela vaut bien une récompense, sans doute!

Un mot indiquera bien l’esprit qui règne parmi ces gros bonnets.

A la sortie de l’une des messes de Saint- Augustin, on se congratule dans un groupe fortement décoré.

— Il y avait du monde, cette année, n’est-ce pas?

Et on se sépare. N’a-t-on pas assez perdu de temps? Puis, l’autre s’écrie :

— Oui, oui, il y avait du monde. Allons, mon cher, à l’année prochaine !

Mais si, à ces messes, les petits décidaient de n’y pas assister, les états-majors se trouveraient ridicules d’être une poignée et demanderaient pourquoi les anniversaires deviennent si peu suivis. Alors, peut-être, ils se diraient que leur étoile pâlit, qu’ils n’ont plus de raison d’être si le peuple les abandonne, et qu’il est temps grand temps, de prévenir la débandade puisqu’ils sont impuissants à faire des recrues.

Le jour où les soldats resteront chez eux, ils verront venir les chefs jusque dans leurs ateliers et, ce jour-là, ils auront la satisfaction de pouvoir s’écrier ;

— Vous repasserez, brave homme, on vous a déjà donné !

Restons les serviteurs fidèles, inébranlables, de la démocratie et du suffrage universel, mais

cessons de servir de marchepied à qui nous dédaigne ensuite.

Une leçon du peuple est le commencement de la justice.

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