‹ Dernière défaiteChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Dans la Dordogne. — Importance numérique des orléanistes. — Leurs procédés pour faire croire à leur influence et s’imposer aux autres. — Election du général Boulanger. — Election Taillefer en remplacement du général Boulanger. — Le comte de Paris envoie 20,000 francs. — Il réclame le reliquat. — Toujours les procédés orléanistes. — M. Meilhodon candidat des royalistes et des curés. — M. Naquet. — Franchise et fluctuation d’un candidat prisonnier des orléanistes. — La démocratie doit abandonner les étatsmajors. — M. le comte de Paris et ses engagements civils et religieux.

Depuis longtemps — avant même les élections générales — j’avais songé à écrire sur les étatsmajors ce que je crois être la vérité et, depuis les élections, je voulais ajouter quelques souvenirs personnels sur le mouvement boulangiste que j’avaisvupar un tout petit côté. La publication des Coulisses boulangistes a modifié mon plan. Il me répugnait d’avoir l’air, même de loin, de me faire délateur et de raconter certaines choses dont j’avais été témoin bien que les conseils et les collaborateurs les plus intimes du général Boulanger n’aient pas eu les mêmes scrupules, eux qui savaient tout. Il ne me plaît pas — encore — de suivre leur exemple. C’est pour-

quoi je me cantonnerai dans mon département, dans la Dordogne, ne voulant me servir que des faits qui fortifieront ma thèse. Par exemple, je soulèverai résolument le bandeau que les étatsmajors et les comités soi-disant révisionnistes avaient appliqué sur les yeux de la démocratie.

La Dordogne que les orléanistes considèrent comme acquise àleurs traditions n’est pas réactionnaire. Elle est libérale et de tempérament gouvernemental : sous l’Empire, elle votait avec le gouvernement. Elle n’est pas cléricale non plus, mais désire qu’on ne persécute pas la religion et que chacun soit à sa place. Elle est, en un mot, , tranquille, et ne demande qu’à vaquer en paix à ses affaires.

Cet état d’esprit ne peut satisfaire les royalistes qui sont une quantité négligeable, mais ont la prétention de tout diriger. Ils sont une poignée de chefs sans soldats qui, à l’aide des troupes empruntées à la démocratie bonapartiste, ne font pas trop mauvaise figure devant le suffrage universel. Aussi abusent-ils d’un système dont le bon sens populaire aura bientôt fait justice. Et, véritablement, il est grand temps qu’ils se comptent, seuls, pour leur compte personnel, pour leur roi. Alors on verra combien peu de place ils occupent dans le peuple qui ne veut pas retourner en arrière.

Les orléanistes, dans la Dordogne, veulent

être tout : il faut qu’ils ne soient rien. Cependant, à les entendre, on ne peut se passer de leur concours. C’est ce qu’ils avaient réussi à faire croire à l’entourage du général, à M. Naquet, notamment.

Avant de raconter leurs agissements, voyons quelle est leur importance numérique.

En 1871, le 2 juillet, au scrutin de liste, il s’agissait de remplacer M. Thiers élu le 8 février précédent. Un candidat royaliste, M. de Nattes, ancien lieutenant-colonel des mobiles de la Dordogne, se présenta. Il pensait que là où le colonel avait passé, — M. de Chadois, colonel des mobiles, avait été élu le 8 février — le lieutenantcolonel passerait. Malgré son titre militaire, M. de Nattes n’obtint, dans tout le département, que 4,211 voix.

En 1888, le 8 avril, il y a une élection, au scrutin de liste. Les conservateurs n’osent pas présenter un candidat. Surgit alors la candidature du général Boulanger. Les orléanistes, qui ne pouvaient point songer à mettre un des leurs sur les rangs, ne voulaient pas du général. Alors, fidèles à une tactique qui leur est familière, ils inventent la candidature deM. Taillefer. Le scrutin a lieu. Les royalistes votent pour M. Taillefer qui obtient, comme M. de Nattes dix-sept ans avant, voix. Dans ce chiffre il

y avait certainement des suffrages bonapartistes

Les orléano-royalistes sont restés stationnaires : leurs prétentions seules ont augmenté. Ils ont cru — du moins ils l’affirment — avoir progressé, marché. Ils sont comme le voyageur qui s'installe dans un train et croit être parti, se dirigeant déjà vers son point d’arrivée, alors qu’il n’a pas bougé. C’est le train d’à côté qui marche ! — Les chiffres sont là et leur éloquente brutalité prouve que les tenants du comte de Paris sont toujours en gare.

La manœuvre tentée au 8 avril 1888 fut renouvelée quand il fallut remplacer le général Boulanger. Ne pouvant rien par eux-mêmes, les orléanistes agissent sournoisement et trompent une fois de plus leurs alliés bonapartistes qui ont la naïveté de toujours se laisser faire.

Une élection devait avoir lieu le 22 juillet 1888. Battus en 1885 — leur liste avait été aussitôt sa naissance, baptisée : la liste des nobles — les conservateurs n’avaient pas affronté la lutte au mois d’avril, mais ils espéraient, cette fois, passer après le général. La chose paraissant facile, ils devenaient crânes. Peu leur importait de vaincre sans péril.

Le comité central bonapartiste de Paris et le Prince Victor appuyaient le général du Barail à qui la candidature avait été offerte. Cela déplaisait fort aux orléanistes qui craignaient, qu’une fois député, le général du Barail ne de-

vînt tête de liste en 1889 et composât la liste à sa guise. Comment parer le coup? Ils ne furent pas longtemps embarrassés.

— Nous ne pouvons présenter un candidat à nous qui serait honteusement battu, se dirent-ils, mais nous pouvons tourner la difficulté. Trouvons un candidat qui soit tout disposé à accepter le comte de Paris, le moment venu, et qui ait l’étiquette bonapartiste. S’il est élu, ce sera un ami de demain ; s’il est battu, c’est le parti bonapartiste qui supportera les conséquences de la défaite.

M. Thirion-Montauban fut choisi par le comité révisionniste de la Dordogne, composé d’orléanistes et d’impérialistes solutionnistes. Il accepta. Fut-il dupe ou complice? J’aime à croire qu’il ne fut que dupe.

Alors commencèrent les pourparlers entre les comités plus ou moins centraux et directeurs de Paris. Il y eut des résistances. M. Thiron-Montauban retirerait sa candidature si le général du Barail relirait la sienne et M. Taillefer serait candidat. On prenait en même temps l’engagement d’admettre le général du Barail sur la liste de la Dordogne lors des élections générales. Le comité central bonapartiste capitula. Il ne fallait pas mécontenter les orléanistes ! Et le Prince yictor abandonna le général du Barail, son repré-

sentant, qui était aussi le président du comité central !

Le tour était joué et M. Taillefer candidat. La tactique avait réussi. On évitait le général du Barail dont l’élection eût porté un coup fatal à l’apparente influence des orléanistes. Ils exultèrent. Il y avait néanmoins un point noir dans leur joie. M. Taillefer avait mollement protesté contre V « abus » que ces bons apôtres avaient fait de son nom au mois d’avril, mais il protestait énergiquement contre les charges d’une candidature qu’il acceptait. Cela coûterait cher; il donnait son nom. C’était tout. Ce n’était pas suffisant pour aller à la bataille. 11 fallait le nerf de la guerre. On le trouva.

Le comte de Paris envoya une vingtaine de mille francs.

C’était là un sacrifice qui liait M. Taillefer et assurait sa reconnaissance. Il fut élu. Les orléanistes avaient payé les violons, bien certains de faire danser les bonapartistes.

Je ne sais si le comte de Paris avait prélevé ces vingt mille francs sur sa cassette particulière ou sur celle d’une duchesse quelconque, mais on peut, on doit même supposer qu’il avait tiré les vingt billets de sa poche, car il en surveilla l’emploi avec la sollicitude d’un bon père de famille.

Il y eut un reliquat de plus de deux mille francs,

pas de trois , que le comte de Paris fit réclamer avant les élections générales de 1889. Ce d’Orléans ne perdait pas le nord.

Quelle réponse fut faite à cette généreuse demande que le lecteur aura tout de suite qualifiée? Je l’ignore, mais on aurait pu répondre laconiquement, avec tous les égards dus à un bailleur de fonds aussi méticuleux : Zut! ou bien écrire :

— Vous réclamez, monsieur le comte de Paris, un reliquat resté disponible. Cette délicate réclamation nous prouve que les traditions de votre famille ne tomberont pas dans l’oubli; elle nous indique avec quelle économie désintéressée vous administrerez la France le jour où le trône d’Orléans sera restauré par la reconnaissance populaire. Cependant, il nous est impossible de vous faire tenir le reliquat tout entier. Le Prince Victor, qui ne réclame rien, a envoyé cinq mille francs pour l’élection de M. Taillefer et il est simplement équitable de faire une répartition proportionnelle. Vous reconnaîtrez, monsieur le comte de Paris, la justesse de notreobservation vous qui aimez les comptes justes. Certes, M. Taillefer vous appartient, pour quatre cinquièmes, mais il serait malséant de vous attribuer l’autre cinquième quand personne n’ignore qu’au point de vue électoral, dans la Dordogne, c’est la répartition inverse qu’il faudrait opérer!

Bref, M. Taillefer fut élu. Son élection ne lui coûtait que le sacrifice de son amour-propre !

Les orléanistes avaient procédé de la sorte en 1885; ils continuaient en 1888. Ce système leur réussissait et ils n'avaient pas à se gêner. Sans troupes, sans racine dans le pays, les chefs entraient à la Chambre, en 1885, en plus grand nombre que les bonapartistes. En 1889, ce devait être le couronnement définitif de leurs efforts. Du reste, le comité Central bonapartiste était bon garçon et ne s’opposait que pour la forme à leurs empiétements. Il discutait, oh ! fort peu, et cédait, pourvu qu’on ne touchât pas aux candidatures de ses grands pontifes.

Jamais, en effet, dans ce solennel concile, on ne songea à prendre la défense des petits, de ceux qui, arrivant par eux-mêmes à la vie politique, ne demandaient qu’une chose, qu’on les laissât seuls se débrouiller avec le suffrage universel. Et, désormais tranquilles et assurés de leurs sièges — ils le croyaient — grâce à leur entente avec les orléanistes qui menaçaient de couper les vivres si on les gênait dans leurs opérations, les états-majors impérialistes solutionnâtes fournissaient des troupes à leurs alliés qui n’en avaient pas. Ils abdiquaient et trahissaient, pourvu qu’on payât leur élection.

Les Coulisses boulangistes ne laissent aucun doute à ce t égard.

Dès lors, la direction électorale appartenait aux orléanistes. Ils en abusèrent.

Mery a dit qu’on ne parlait jamais mieux des choses que lorsqu’on ne les connaissait pas. Je ne partage pas l’avis de ce romancier. Aussi bien raconterai-je ce qui m’est personnel dans la Dordogne; de cette façon, les rectifications seront impossibles.

Comme beaucoup d’autres, j’ai voulu être candidat à la députation. Ne me réclamant ni de l’aristocratie du nom, ni de l’aristocratie de l’argent, je pensais qu’en notre siècle do démocratie, j’avais le droit de briguer les suffrages de mes concitoyens. Mais je comptais sans les coteries dont je n’avais jamais voulu subir la loi. N’étant pas orléaniste, je n’avais pas eu l’idée d’aller quémander l’estampille et faire ma soumission au comte de Paris. Ma conduite était étrange et on ne la comprenait pas, puisque tous les autres en passaient par là !

Cependant, mon arrondissement était rebelle aux menées réactionnaires et orléanistes. On le savait. Les partisans du comte de Paris ne pensèrent pas un seul instant à présenter un des leurs; ils ne pensèrent pas davantage à s’opposer ouvertement à ma candidature. J’étais le champion de la démocratie bonapartiste, des bleus; je ne craignais pas de m’expliquer en public; j’étais un gêneur qui ne prendrait jamais

DELIKIÈRE DÉFAITE

son mot d’ordre auprès du comte de Paris et de ses amis. Mon indépendance était une mauvaise recommandation. A tout prix, il fallait m’éviter. Comment faire? Ce fut simple comme bonjour. On avait bien évité le général du Barail, on écarterait, par le même procédé, M. Ernest Gay.

Alors, en sous main, on offrit la candidature à M. Meilhodon qui l’avait refusée plusieurs fois quand je la lui offrais, mais qui se prêta à la combinaison. Oh! à l’entendre, il ne voulait pas être candidat, mais il se laisserait faire et accepterait si un congrès le désignait. On sait ce que cela veut dire. Et avec la franchise des orléanistes dont il devenait le prisonnier, M. Meilhodon écrivait à certains délégués, connus d’avance, quil comptait sur eux.

M. Meilhodon était riche, tous ses titres à la députation étaient en portefeuille. De plus, il était conseiller général. C’était quelque chose; ce n’était pas suffisant, car il avait été élu, péniblement, avec 126 voix de majorité quand son canton donnait, le 8 avril 1888, au général Boulanger, 905 voix de majorité, et le 22 juillet suivant, à M. Taillefer, 822 voix. La comparaison était instructive, mais importait peu puisque le conseiller général devenait l’homme des orléanistes. Associé à eux, il prit leurs habitudes, s’il ne les avait déjà.

Une entrevue s’imposait entre nous. Je voulais voir en face cet homme qui avait refusé la candidature, qui l’acceptait ensuite et faisait le jeu des pires ennemis des idées qu’il était censé représenter. Cette entrevue eut lieu le 1er mai 1888, devant témoins.

— Les royalistes et les curés ne voteront pas pour vous, dit M. Meilhodon.

— Alors vous êtes royaliste, vous?

11 balbutia et répéta qu'il n’était pas candidat et ne poserait pas sa candidature, mais qu’il accepterait d’être candidat si le congrès le désignait. Toujours le même manque de franchise.

Cette situation n’était plus douteuse. On me faisait un procès de tendance parce que j’étais nettement anti-orléaniste et parce que je n’étais pas clérical. Vers la fin de mai, dans les couloirs de la Chambre, M. Taillefer me tint le même propos. Les royalistes et les curés ne voteraient pas pour moi et M. Meilhodon était leur homme. Je proposai, pour trancher la difficulté, de nous en rapporter au suffrage universel lui-même et de faire cinq grandes réunions, une dans chaque canton. Nous nous expliquerions en public, nous développerions 'notre programme, et je m’engageais à retirer ma candidature si, dans trois réunions, la majorité se prononçait contre moi. Tout naturellement, ma proposition Tut refusée : elle était trop loyale. Cela ne faisait

pas l’affaire de M. Meilhodon qui ne parle pas, disent les méchants, de peur d’user sa langue.

Le 31 mai, je me rendis le matin chez M. Naquet à qui je n’avais, jusqu’alors, jamais adressé la parole. Il s’occupait, m’avait-on dit, des élections et je voulais avoir une explication catégorique.

— Vous n’avez aucune chance, me dit-il ?

— Qui vous a dit cela?

— M. Auffray !

Je me levai d’un trait :

— Puisque vos renseignements vous sont fournis, monsieur Naquet, m’écriai-je, par le secrétaire du comité du comte de Paris, je n’ai plus rien à faire ici.

M. Naquet me retint. On verrait. Il ne fallait rien brusquer. J’avais contre moi les députés en exercice et les anciens députés. Pour un peu plus, l’apôtre du divorce m’eut reproché de n’être pas clérical! Il n’osa pas aller jusque-là. Le succès lui tenait à cœur et chacun devait se dévouer. En prenant congé de lui, je lui déclarai que la façon dont on pi'océdait menait droit à la défaite, parce que le peuple ne voulait pas de la réaction et n’accepterait pas la direction des orléanistes. Il sourit en sphinx et m’invita à la patience.

J’avais dit nettement ma façon dépenser et je

n’étais pas assez naïf pour ne pas m’apercevoir que cela déplaisait.

Le lendemain, je rencontrai M. Naquet sur le boulevard.

— Eh bien? fit-il,

— Eh bien, mes intentions sont les mêmes.

— Causons.

Mes déclarations ne furent pas moins catégoriques que la veille. Je les accentuai davantage encore.

— Je ne me piquepas d’être prophète, monsieur Naquet, et je ne suis pas assez au courant de ce que vous faites, mais mon bon sens me dit que vous courez à une catastrophe. Les orléanistes dirigent tout; ils veulent arriver en majorité dans la nouvelle majorité et faire prisonniers, tout à la fois, le général Boulanger et les bonapartistes. On échouera, mais si on réussissait, souvenez-vous de ce que je vous déclare aujourd’hui : nous, démocrates de bonne foi, nous n’hésiterons pas une minute à faire cause commune avec les républicains au pouvoir pour sauver la démocratie contre le coup que tenteraient les orléanistes !

M. Naquet me fixa. Je continuai :

— Je suis le général parce que son programme est le mien depuis longtemps. Je veux la république ouverte. A.vec lui, c’est une transition, un pont, pour rompre avec les états-majors, les

laisser de côté, et si nous rompons avec eux, ce n’est pas pour nous soumettre aux états-majors orléanistes, le général voulût-il nous les imposer !

— Eh bien, marchez, ajouta M. Naquet.

Notre entretien était terminé. Il avait eu lieu en plein air. Autant en emporta le vent. M. Naquet trompait déjà les démocrates qui, sans arrière-pensée, souhaitaient l’apaisement dans la république ouverte.

M. Naquet venait souvent dans les réunions des comités démocratiques de la Seine. Il parlait si bien, avait l’air de si bonne foi, nous recommandait tant de nous méfier des orléanistes qui nous avaient trompés en 1885, qu’on se laissait aller à croire à sa parole. Au contact des orléanistes, M. Naquet s'organisait : comme eux, il nous trompait et ce n’est pas ce qu'il écrit maintenant qui changera rien à notre manière de voir. Comment croire, en effet, à la parole d’un homme qui reproche au général Boulanger d’avoir fui et qui a couvert cette fuite par la lettre que l’on sait ?

Aulieu defournirdes renseignements àM. Mermeix, monsieur Naquet, après la débâcle ; au lieu de reprocher une fuite que, pour le public, vous aviez conseillée, encouragée, il valait mieux, quand il en était temps encore, ne pas vous associer aux orléanistes pour exploiter la démo-

cratie ; il valait mieux prendre pour vous les conseils patriotiques que vous donniez aux autres afin de calmer leurs inquiétudes, et plutôt que de nous livrer, vous deviez crier casse-cou. Vos relations avec M. Auffray, représentant du comte de Paris, rendent vaines toutes vos dénégations !

Quand le congrès se réunit àPérigueux, il était composé de délégués triés sur le volet. Tous devaient voter pour M. Meilhodon choisi d’avance comme candidat. On avait même émis la prétention de ne pas me convoquer.

Devant le congrès, présidé par M. Meilhodon lui-même, je m’expliquai sans ambage, mais le siège était fait et tout ce que j’aurais pu dire eût été bien inutile. Seulement, j’avais la satisfaction de prouver de quel côté était la bonne foi. On grogna, maisle candidat du congrèsétaittellement insuffisant, qu’on me suppliadele défendre. Pour me faciliter cette tache et aussi ne pas user sa langue, M. Meilhodon déclara que mon programme était le 'sien. Il s’en tirait avec une demiph rase, sans lire.

Il était candidat. Il se sacrifiait pour le bonheur de la France et, plus encore, pour la réussite des combinaisons orléanistes. Sa joie était sans bornes.

Deux journaux conservateurs, mais avec des tendances opposées, existaient à cette époque.

L Indépendant de la Dordogne avait été le pivot de la candidature Meilhodon, comme il avait été le mandataire du comité républicain national pour la distribution de certains fonds : il était solutionniste. L'Echo de la Dordogne était bonapartiste démocrate, et préconisait sans arrière-pensée la république ouverte : il était anti-orléaniste. Il fallait le ménager. A l’issue du congrès, la note suivante lui avait été apportée :

« Hier, à midi, dans une salle de Dhôtel Mataguerre, « à Périgueux, les délégués composant le congrès « révisionniste de la 23 circonscription de Périgueux, « se sont réunis, à l’effet de désigner leur candidat.

« Ce congrès était formé des conseillers généraux,

« des conseillers d’arrondissement et de toutes les « notabilités du parti révisionniste de la circonscrip- « lion*

« Après avoir entendu les explications fournies par « divers candidats , on a procédé au scrutin. Sur 143 « délégués présents, 133 ont désigné comme candidat « à la députation M. Meilhodon, conseillergénéral de « Savignac-les-Eglises.

« Avant le vote, sur la demande unanime des dé- « légués, les candidats présents avaient pris l’enga- « gement formel, non seulement de s’incliner devant « la décision du Congrès, mais de travailler de toutes « leurs forces à la faire prévaloir devant le corps élec- « toral.

« De leur côté, tous les délégués présents avaient # pris le même engagement.

Celte note, mensongère en plus d’un point, n’avait pas été rédigée par M. Meilhodon — jamais personne ne l’accusera de cela ! — mais elle fut apportée par lui à Y Echo de la Dordogne qui faisait des réserves. L’ Indépendant de la Dordogne n’en faisait aucune. L’hypocrisie et l'astuce qui avaient présidé à la préparation de sa candidature, florissaient encore après le vole du congrès. On engageait sur toute la ligne ceux qui n’avaient contracté aucun engagement. On mentait, espérant qu’il en resterait toujours quelque chose. La note disant que divers candidats avaient fourni des explications ; que les candidats présents avaient pris l’engagement formel de travailler de toutes leurs forces pour M. Meilhodon, je protestai par une lettre publique, car, au congrès, moi seul avais pris la parole.

On avait un candidat, mais chacun paraissait inquiet et... confus de son choix. On voulait le succès et nul ne s’illusionnait, ce candidat étant incapable de se présenter devant les électeurs, de leur inspirer confiance, de développer son programme, d’expliquer les idées... des autres. Autant on avait voulu se passer de moi, autant on me cajolait, autant on me choyait, maintenant. J’étais un grand homme, un grand orateur. Mon concours était indispensable pour faire élire le personnage considérable imposé au

congrès par la coterie orléaniste ; sa modestie l’empêchait de se faire valoir lui-même devant Je corps électoral. On comptait sur moi pour cela. J’étais jeune et mon heure viendrait... On se ruinait en promesses. Les plus généreux pensaient, quand ils seraient au pouvoir, à m’offrir lasous-préfecture de Savignac-les-Eglises, quand elle serait créée...

Tout cela me laissait froid et la note, volontairement erronée, publiée par les journaux, me disposait peu à la complaisance. Comme Achille, je rentrai sous ma tente. On vint m’y chercher. Un mandataire de M. Meilhodon me fit lever un matin, dès l’aube, pour me communiquer des propositions.

Qu’est-ce que je risquais ? Cela ne m’engageait à rien. On voulait me fournir une occasion de me faire connaître. Plus tard, cela me servirait. Je résistai, puis acceptai une entrevue. Quelques jours après, je recevais une lettre de M. Meilhodon. L’astuce et l'hypocrisie y tenaient la première place.

— X... m’écrit que vous sollicitez une entrevue, disait la missive, je suis tout disposé à vous l’accorder...

Les rôles étaient singulièrement changés. Je ne répondis pas. M. X... fit part de mon étonnement et je reçus une autre lettre.

— Puisque ce n’est pas vous qui sollicitez une entrevue, c’est moi qui la sollicite...

Les rôles changeaient de nouveau.

M. Meilhodon prenait tout mon programme et je défendis, devant les électeurs, mon programme beaucoup plus que mon candidat, qui fut élu et se crut un grand homme. A la Chambre, il ne doutait pas de sa validation. On n’oserait pas se passer de lui. Arriva la vérification des pouvoirs. Il n’eut pas un mot pour me défendre. Il fut invalidé.

Cet homme n’avait aucune aptitude pour la vie politique. On lui conseilla de ne plusse présenter. En même temps qu’il m’écrivait une lettre dans laquelle il m’offrait la candidature, il apportait au Journal de la Dordogne une lettre de remerciements à ses électeurs. Mais des orléanistes se trouvèrent sur son chemin. Quoi ! Lui qui faisait si bien leur affaire, qui s’était présenté comme révisionniste et ne votait pas la révision, qui s’était présenté comme candidat du parti national et ne votait pas la validation du général Boulanger, il allait les abandonner et laisser la place libre à un indépendant qu reprenait, enmai l890, le programme de septembre 1889 ? Tout était perdu. Pourquoi se retirer? Il serait réélu avec 1,500 voix de majorité, aisément. Il se laissa faire, retrancha de sa lettre de remerciements le passage constatant son désis.

tement et garda dans sa poche la lettre qui m’était destinée. L’économie d’un timbre-poste lui coûta cher !

Le tour était joué une fois de plus et le raisonnement cher aux orléanistes trouvait sa pleine application. Victorieux, M. Meilhodon ne ferait pas d’opposition au comte de Paris, MM. de Fourtou et Maréchal étant ses guides; vaincu, c’était le parti bonapartiste qui était battu.

Livré à ses propres forces et soutenu par les orléanistes qui lui promettaient un minimum de 1,200 voix de majorité, M. Meilhodon échoua piteusement. La majorité promise se changea en minorité !

Je sais bien qu’on me rend responsable de cet échec. J’en revendique toute la responsabilité, En soutenant la candidature de M. Meilhodon, j’avais défendu un programme et non un homme. Le programme était défendable ; l’homme ne l’était pas, de l’aveu même de ses plus chauds partisans. Puis, à la Chambre, il avait trahi ses engagements et son programme : je lui tournai le dos et posai ma candidature dans le seul but d’éclairer les électeurs sur les mérites d’un candidat qui n'était même pas capable de savoir voter.

— Vous avez tort de vous présenter, me disait le curé de S. -IL, attendez la mort de M. Meilhodon.

Les électeurs se sont faits Providence pour exaucer le vœu charitable du curé de S. -R., M. Meilhodon est bien mort pour eux.

Le Journal de la Dordogne , qui patronnait M. Meilhodon, écrivait le lendemain du scrutin:

« Malgré les apparences, le vainqueur de la jour- « née n’est pas M. Ghavoix, c’est M. Gay.

« Il ne recueille, il est vrai, pour lui-même, qu'un « chiffre infime de suffrages, sans doute parce qu’il * est voué à l’éternel sic vos non nobis. Mais la camée pagne qu'il a menée contre l'honorable M. Meilho- « don a porté ses fruits. Les électeurs se sont dit « qu'il devait bien connaître ce candidat, puisque a c'est lui qui le défendait au mois de septembre der- « nier, et, tout naturellement, ils l’ont cru mainte- « nant qu’il le dénigrait. »

On a souvent médit du suffrage universel Certes, il n’est pas parfait; mais, en la circonstance, il a fait preuve de bon sens en repoussant un candidat qui prenait encore, après ne pas l’avoir votée, le faux nez de la révision et trahissait la démocratie bonapartiste en se faisant le complaisant des orléanistes.

L’élection du 4 mai est un avertissement pour ceux qui ne veulent pas reconnaître les progrès accomplis : elle est une leçon pour ceux qui ne veulent pas retourner en arrière et se laisser berner plus longtemps par une coterie.

La démocratie s’est reprise ; elle ne se laissera pas reprendre.

Ce qu’on a fait en Dordogne a été fait dans tous les autres départements. Ab uno disce omnes . Le loup orléaniste revêt, selon roccurrence, le manteau de la tradition, dit M. G. Veran, un royaliste pur. Il a raison. Les orléanistes voulaient tout accaparer ; ils ont dépassé la mesure. Aussi bien, les derniers événements seront-ils pour nous un enseignement inoubliable.

Et maintenant, qu’on crie, dans la Dordogne, ou qu’on fasse la conspiration du silence autour de ce chapitre — à compléter si cela devient nécessaire, — la chose importe peu. J’ai accompli un devoir : ceux qui aiment véritablement le peuple me sauront gré d’avoir mis en garde les électeurs contre les agissements et les prétentions orléanistes. Au suffrage universel de faire le reste.

Livrés à eux-mêmes, les orléanistes sont impuissants et leurs engagements, au point de vue électoral, ont tout juste la même valeur que leurs engagements civils ou religieux.

Durant la dernière période électorale — août et septembre 1889 — ceux-là même qui s’étaient laissé imposer par eux un candidat, leur disaient de ne pas se montrer dans les réunions afin de ne pas effrayer la démocratie conservatrice qui eût aisément tourné le dos. Et qu’on ne croie pas que ce soit un allégation en l’air! C’est la vérité pure. Sans vouloir citer des noms — ce

qui serait facile, — je dirai qu'on priait de rester chez eux, de ne pas se montrer dans les réunions ou avec le candidat, des orléano-royalistos qui avaient été candidats au conseil général dans le canton même où leur vue, seule, devenait nuisible !

Voilà leur puissance électorale î

Ecoutez, maintenant, un journaliste de grand talent à l'honnêteté duquel on ne saurait trop rendre justice, M. Henry des Houx, parlant au comte de Paris :

Ah! vous ne voulez pas du drapeau blanc? Vous préférez l’emblème de la monarchie de Juillet? Alors quelle comédie a-t-on jouée à Frohsdorf en 1873 ? Qu’a-t-on été chercher en 1883 au chevet du roi agonisant? Par quelles manœuvres a-t-on réussi à capter la confiance de beaucoup de légitimistes? Tout n’était donc que mensonge dans ces démonstrations, tout, jusqu’au nom de Philippe VII, qui ne va pas sans le drapeau blanc.

Peut-on se jouer ainsi d’engagements solennels pris devant celui qui n’est plus, comme devant les fidélités qui lui survivent? Et si ces fidélités se prêtent à ce jeu, tristes fidélités ! Mais quoi? On en agit avec le droit monarchique comme avec le bon Dieu. On eri prend et on en laisse. On souscrit la somme de 19,801 fr. 43 centimes pour faire la restauration de féglise d’Eu. Puis, quand on n’est plus là pour recueillir le bénéfice politique de la pieuse donation, on la révoque. On mettait Dieu dans ses intérêts; l’intérêt disparu, on remet l’argent en poche. On traitait Dieu comme un fonctionnaire bon à se laisser corrompre

par la Caisse noire. Le moment ne paraît pas favorable, on ferme la caisse. Pourtant la vente du chenil suffisait presque à payer la dette contractée envers l’église d’Eu,

La vente du chenil eût été plus productive si la loi d’exil n’en avait pas chassé le plus chien !

Comment s’étonner que le comte de Paris ait réclamé le reliquat resté disponible sur l’argent versé pour l’élection Taillefer? La lettre suivante se passera de tout commentaire :

administration Eu, le 4 août 1886.

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