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CHAPITRE IY

La coalition ne pouvait pas réussir. — Les orléanistes dirigent le mouvement révisionniste pour trahir ensuite. — La proposition Maujan. — Discours deM. Constans à Périgueux. — Attaques contre M. Constans par les droites et flagorneries des droites pour M. Constans. — Les droites sont liées. — Rôle de M. de Mackau pour les invalidations. — Lâcheté politique de la droite. — Gomment M. Lambert de Sainte- Croix a célébré, envers, la royauté. — Candidature officielle.

Le cumul.

La coalition, en effet, ne pouvait pas réussir. C’est qu’il faut, pour aboutir, être de bonne foi de part et d’autre quand le but à atteindre est nettement délimité. Alors chacun marche à sa place de bataille, serre les coudes, sans se préoc cuper de savoir qui arrivera premier puisqu’on doit arriver ensemble. Mais, pour cela, il ne faut pas avoir des alliés toujours disposés à trahir en route et à tirer dans le dos de ceux qui, loyalement, sans arrière-pensée, combattentpour le respect absolu du suffrage universel.

Le programme, cependant, était bien tracé. Les monarchistes de toute nuance, en prenant le général Boulanger comme leader, reconnaissaient l’impossibilité de toute monarchie

puisqu’ils ne mettaient pas en cause la forme de gouvernement et que les prétendants abdiquaient de fait entre les mains de l’ancien ministre de la guerre.

De quoi s’agissait-il ? De consolider la République imposée à tous par le chef du mouvement révisionniste, de l’ouvrir largement à toutes les bonnes volontés, à tous les dévouements, de la mettre au-dessus de toutes compétitions, de toute attaque, de toute atteinte, par une révision votée par une Constituante élue spécialement à cet effet.

Ce programme, je l’avoue sincèrement, m’avait séduit, non pas à cause de ceux qui devaient le faire triompher — les hommes passent et les principes restent — mais, uniquement, parce que ce programme était le mien, parce que je le croyais bon, juste, et que je voyais dans sa réalisation l’acheminement rapide vers la réconciliation nationale sur un terrain devenu accessible à tous. Pour moi, le mot, l’étiquette importent peu : la chose seule me tient à cœur, et je pensais qu’il était temps, enfin, de mettre un terme à des malentendus, à des luttes stériles, sinon nuisibles, se renouvelant périodiquement tousles quatre ans ; je pensais qu’il fallaitmettre, une bonne fois, la forme gouvernemental hors de discussion, cette forme gouvernementale que les monarchistes n’attaquent pas franchement,

deu.njèke défaite

ouvertement, en période électorale, mais se réservent, par restriction mentale, de saper sournoisement.

La révision, certainement, se fera un jour ou l’autre et c’en. sera fait, alors, de cette constitution bâtarde créée à leur image par les orléanistes. Ce jour-là, il n’y aura plus qu’à s’incliner, car les équivoques ne seront plus permises aux roublards qui réclamaient la révision comme moyen d’opposition et non comme solution. L’apaisement sera complet, et tant pis pour les réactionnaires qui, du reste, seraient une quantité bien négligeable.

Oh ! nous n’ignorons pas le raisonnement des orléanistes et des solutionnistes. Pour eux, la révision était un prétexte, ce n’était pas un but. Aussi les a-t-on vus, au lendemain des élections générales de septembre 1889, repousser la proposition Maujan et, ainsi, trahir leurs engagements et leurs promesses. Et pour quel motif? Parce que la révision, telle que la comprenait M. Maujan, n’était pas celle de leur rêve! En vérité, ce n’est là qu’une piteuse et malhonnête défaite. Il n’y avait pas à se demander si la révision proposée était la révision type, il fallait simplement se dire que c’était un premier pas de fait dans la voie où l’on s’était si tumultueusement engagé. La politique du tout ou rien est la pire des politiques et les droites, en

s’abstenant ou en repoussant la proposition Maujan, ont cyniquement trahi leur mandat.

Cela leur importe peu. La révision était pour elle un cheval de renfort, un cheval de bataille qui est rentré fourbu à l’écurie après la course, et comme ce quadrupède ne pouvait plus servir à tirer le véhicule orléaniste, on a préféré le mettre complètement à la réforme au lieu d'utiliser, pour un parcours moindre, ce serviteur qui réclamait des soins et des ménagements. Quelques députés, révisionnistes fougueuxcommecandidats, notamment M. Dugué de la Fauconnerie, ont motivé leurs votes.

— La révision était tout notre programme ; le suffrage universel n’en a pas voulu ; donc, à bas la révision !

Si je croyais qu’un député eût le droit de manquer aussi vite à ses engagements, ce raisonnement serait de nature à me faire excuser sa conduite. Je n’irai pas jusque-là.

Unprogramme constitue un ensemble de vœux, de promesses, d’engagements, et n’est pas réalisable en bloc, en un seul jour. Il vaut mieux obtenir un peu, que rien du tout. Du reste, pour être logiques, ceux qui pensent comme M. Dugué de la Fauconnerie devraient aller jusqu'au bout.

Le plébiscite est, sous une forme plus large, plus vaste, une élection générale dégagée, dans une certaine mesure, de l’esprit local; c’est

pour cela, à mon sens, que le verdict de tout un peuple est sans appel. Mais qui ne reconnaîtra pas dans les élections générales de 1889 une consultation nationale plus complète que celles faites jusqu’à ce jour ?

La lutte s’est engagée dans des conditions spéciales, elle a été plus vive, plus acharnée, plus précise que jamais, et si la coalition avait triomphé, elle n’eût pas manqué de crier bien haut :

— Le suffrage universel a prononcé contre vous, allez-vous-en, gens du pouvoir, et cédeznous la place !

Ce ne serait pas sans raison que les vainqueurs auraient tenu ce langage. Pourquoi, alors, ne pas reconnaître, comme une vérité, ce qu’on eût proclamé un principe devant lequel auraient dû se prosterner les vaincus? Pourquoi? Parce qu’on avait une arrière pensée et que certains pêcheurs en eau trouble mettent toute leur habileté à confondre le mot et la chose pour continuer leur exploitation.

Avant le général Boulanger, j’appelais de mes vœux le verdict du peuple ; si ce verdict n’est pas aussi complet que je l’eusse souhaité, il n’en est pas moins décisif pour quiconque a le courage d’envisager la situation en face et de se prononcer. Pour les autres, qu’un respect humain exagéré retient encore et qui craignent de passer

pour renégats aux yeux de ceux qui ont servi tous les gouvernements et les ont tous trahis, il est à souhaiter qu’on leur accorde le mot, le plébiscite, épreuve dans laquelle la République n’a rien à redouter, car elle en sortirait bien victorieuse.

Le peuple ayant parlé et dicté sa loi, l’heure de la réconciliation serait venue, de cette réconciliation si utile aux intérêts et à la grandeur de la France. Et tant pis pour les émigrés de l'intérieur, car il n’y aurait plus d’équivoque possible : il n’y aurait qu’à obéir.

Avec le général Boulanger, les uns acceptaient — nous étions de ceux-là — la république ouverte, libérale, accueillant tout le monde, tous les enfants d’une même mère dont l’éducation n'a pas été confiée au même professeur, mais désireux de concourir à la prospérité du pays ;

Les autres, les orléanistes, acceptaient tout — que n’accepteraient-ils pas ? — mais songeaient déjà à arriver en majorité, dans la nouvelle majorité, à faire prisonniers le général et la démocratie bonapartiste et, par suite, à faire un « coup parlementaire ». L’or des d’Orléans eût suffi à tout et à tous.

C’était la guerre intestine pour le lendemain de la bataille qui devait inaugurer une ère de paix et de tranquillité. Le bon sens populaire a fait bonne justice : il faut l’en féliciter.

Le programme de 1889r nous le revendiquons en 1890, tout disposé à être reconnaissant envers ceux qui le réalisent. Nous étions de bonne foi et souhaitions la république ouverte, libérale, accueillant tout le monde ; il en est de même encore, tandis que les autres ne désiraient la réussite que dans un intérêt particulier ou dynastique. Ceux-là crieront au scandale, se voileront la face : tant pis pour eux.

Aussi bien, n’ai-je pas à regarder d’où vient la république ouverte, libérale, tolérante, pourvu qu’elle vienne : qui me la donnera, sera le bienvenu. Les clameurs me laissent froid et indifférent, ayant bec et ongles et étant résolu à montrer de quel côté est la bonne foi. Quand un ministre dit, après sa victoire éclatante :

« A l’intérieur, la paix paraît se faire plus complè- « tement de jour en jour. Sans doute, il est encore « des gens qui regrettent des régimes anciens qui « ont eu leurs dates glorieuses et qui ont fait de la « France un grand pays. Ceux-là sont retenus, ratta- « chés par leurs traditions ou leurs souvenirs. Nous « respectons leurs croyances et nous ne cherchons « pas plus à les en détacher qu eux-mêmes ne son- « géraient à nous détacher des nôtres. Mais il est « aussi une génération toute nouvelle et qui ne doit « rien au passé. Nous nous adressons à ceux qui « la composent, en appelant à nous tous les hommes « de bonne volonté. La République est large et les « accueillera à bras ouverts. Recevons-les comme

« des pères, et fasse Dieu qu’il n'y ait plus bientôt a dans ce pays que des patriotes également dévoués « à la France et à la République. »

Ce ministre, s’appelât-il Constans, est mon homme.

C'est pour le coup qu’on va se signer et crier à l’abomination de la désolation. Criez, orléanistes, chantez même, et sur l’air de Marlborough, ce sera de circonstance, car, bientôt, vous n’aurez plus pour vous entendre les « quatr’ zoffîciers » qui jetèrent la dernière pelletée de terre sur vos prétentions.

En la circonstance, comme en tant d'autres, ceux qui se montreront le plus scandalisés sont certainement ceux qui ont occupé de grasses fonctions sous l’Empire et ont les premiers envahi les Tuileries, ceux qui ont servi la République et la serviraient encore si la République ne les avait cassés aux gages. Moi, qui n’ai servi ni l'Empire, ni la République, j’ai bien le droit de dire ma façon de penser et d’accepter un gouvernement que certains discutent encore pour conserver une clientèle qui leur échappe, une clientèle qu’ils ont trompée et qui est leur seule raison d’être. Ce droit n’est pas contestable et c’est aussi le droit — voire même le devoir — de tous les petits qui, voyant plus clair dans les menées des états-majors, retourneront à la démocratie.

Ce retour n’est qu’une question de jours et d’heures.

M. Conslans a été le plus attaqué durant la période électorale ; il n’en faut pas être surpris, puisqu’il était ministre de l’intérieur et, comme tel, chargé de la direction des élections. Ce n’était pas un homme nouveau et on devait savoir que pas un ministre n’inspirait autant de confiance aux fonctionnaires. Jamais, en effet, un chef n’a soutenu et couvert les subordonnés comme M. Constans soutient et couvre ses subordonnés. Ils savent qu’on a en lui un défenseur et il n’en faut pas davantage pour que chacun obéisse à une direction qui ne [fait jamais défaut. Consultez les préfets, les sous-préfets, non pas seulement pour 1889, mais même du temps où M. Granet était directeur du personnel: tous vous diront que M. Conslans répondait toujours nettement aux questions posées et qu’ils repartaient pour leurs départements sachant ce qu’ils avaient à faire.

M. Constans était le meilleur atout dans le jeu gouvernemental. Il laissait crier, poursuivait ses combinaisons, et ce Gascon spirituel, bon garçon, attendait la fin.

On sait quelle elle fut.

Mais si on le couvrit d’injures avant et pendant la bataille, les candidats devenus députés l’auraient volontiers couvert de fleurs pour obtenir de

lui un sourire, si ce sourire annonçait de bonnes dispositions pour les validations. C’est à l’époque de la vérification des pouvoirs qu’il fallait voir les courbettes, les bassesses des défenseurs du trône et de l’autel. M. Constans avait-il éternué trois fois; on se précipitait place Beauvau pour avoir des nouvelles de l’auguste malade ! M. Constans paraissait-il dans les couloirs de la Chambre après une absence de quelques jours, on accourait, les bras ouverts, on le complimentait sur la fin de sa maudite indisposition, on l’attirait dans l’embrasure d’une fenêtre, pour se recommander à lui.

Etre validé, tout étaitlà et, à droite, les colères, les récriminations, les plaintes avaient changé : on ne récriminait plus, on ne se plaignait plus ; oubliant les colères, on était tout sucre et tout miel. Dans la salle des séances, c’était une véritable procession au banc ministériel ; on prodiguait de l’Excellence à bouche que veux-tu. L’intérêt personnel avait tout de suite plié ces grands caractères î

Voilà ce que ne doivent plus ignorer les électeurs, les petits qui eussent été bien étonnés, au mois de novembre, de voir causer amicalement avec M. Constans, si vilipendé en septembre, MM. le marquis de Breteuil, Paul de Cassagnac, Delafosse, Jolibois, Robert Mitchell, etc.. Témoins de cela, la désillusion serait vite venue, et avec

la désillusion, l’abandon de personnalités qui n’ont jamais songé à monter à la tribune pour contester l’élection de Toulouse.

Pour ceux qui connaissent le dessous des cartes et qui savent ce qui se passe dans les couloirs, il était aisé de prévoir que pas un membre de la Droite ne s’élèverait contre l’élection de M. Constans. Mais on ne pouvait espérer que la Droite elle-même avouerait son entente avec le ministère.

Voici, m extenso , ce qu’on trouve dans le Journal officiel du 8 décembre 1889 :

M. Emmanuel Arène. — Messieurs, je n’ajouterai qu’un mot. Je vous demande, je demande à mes honorables collègues de la droite, ce qu’ils diraient si un fonctionnaire quelconque, à quelque degré que ce fut de la hiérarchie civile, écrivait, en période électorale, une lettre semblable. (Bruyantes interruptions à droite.)

A droite : Ils le font tous !

M. le baron de Mackau et plusieurs autres membres. — Nous pourrions vous en citer beaucoup.

M. Gustave Rivet. — Apportez-en donc une seule?

M. Bergerot. — Ils en ont fait bien d’autres.

M. le Président se tournant vers la droite. — Nous sommes arrivés à la fin de la vérification des pouvoirs, et il est certain qu’aucun de vous n’a apporté à la tribune un seul document tendant à établir un fait de cette nature. (Applaudissements à gauche et au centre. — Interruptions à droite.)

M. le Provost de Launay. — Nous avons des raisons pour cela : vous savez bien que nous ne sommes pas libres .

IVJ. le Président. — Gomment! vous n’êtes pas libres?

M. le Provost de Launay. — NON! NOUS SOMMES LIÉS.

Liés par qui? Liés par quoi?

Je connais, moi, un lien qui devait obliger les conservateurs à conserver leur liberté — ils ne savent même pas conserver cela — c’est le lien contracté avec les électeurs qui, ayant suivi les candidats de l’opposition, attendaient d’eux une attitude plus digne, plus honnête et plus indépendante. Mais ils étaient liés, bonnes gens, et vous êtes bien curieux de demander à savoir par qui, par quoi et pourquoi ? Oubliant cyniquement ceux qui les avaient élus, ils n’oubliaient pas leurs intérêts particuliers. Ils voulaient rester députés.

M. Drumont s’est demandé, lui aussi, dans Dernière Bataille , par qui et par quoi les conservateurs étaient liés. On n’a pas répondu à sa question indiscrète, pas plus qu’on ne satisfit la curiosité des quelques journaux qui, comme Y Univers, désiraient apprendre comment on s’y était pris pour ligoter les hommes de la Droite. Mais il répond lui-même quand il écrit :

Cela me rappelle la surprise d’un député de mes

amis qui débarquait de province avec l’idée de combattre ; il arrive pour déjeuner chez des amis. « Mon cher, lui dit le maître de la maison, vous avez autre chose à faire qu’à déjeuner, allez vite chez de Mac-

kau... *

— Pourquoi chez Mackau?...

— C’est Mackau qui fait le travail des invalidations avec Constans...

— Comment ! Mackau fait le travail des invalidations avec Constans... Je trouve votre charge d’un goût douteux.

— C’est comme cela... Mackau négocie toujours... 11 aurait affaire avec l’exécuteur des hautes œuvres qu’il négocierait toujours avec lui un modus vivendi.

Mon député alla trouver Mackau et fut validé.

Il vaut mieux rire que se fâcher, bien qu’on soit pris d’un haut-le-cœur en voyant des hommes se conduire de la sorte. Ils se prétendent honnêtes et volent la confiance de ceux qui les ont élus ; ils se prétendent honnêtes et volent ceux qui ont fait des sacrifices pour les soutenir; ils se prétendent honnêtes et trahissent leur mandat !

Et voilà les parangons de vertu qui posent pour le désintéressement, pour le dévouement à la chose publique et à leurs commettants ! Ce sont de simples flibustiers politiques.

La Droite, du reste, a toujours trahi sa cause.

En 1885, il y eut des invalidations. Les députés conservateurs élus dans le Tarn-et-Garonne retournèrent devant leurs électeurs. Le résultat

fut contesté pour la liste tout entière, mais trois conservateurs avaient la majorité exigée. Le quatrième, M. Brunei, avait plus de voix que M. Lasserre, candidat républicain venant le premier après les quatre candidats conservateurs. Ceux qui ne se rappellent pas ce qui s’est passé, penseront de suite qu’on valida les trois premiers et que MM. Brunei et Lasserre furent renvoyés devant le suffrage universel. Oh! que nenni.

La Droite proposa elle-même de valider ses trois amis qui avaient obtenu la majorité légale et de valider en même temps M. Lasserre, républicain, qui n’arrivait que cinquième, alors qu’il ne fallait que quatre députés.

M. Brunei, conservateur, était sacrifié, et la Droite avait commis une lâcheté politique de plus.

Il est vrai qu’en ce temps-là, — comme maintenant — les orléanistes dirigeaient la Droite et que toutes les concessions, toutes les bassesses étaient à l’ordre du jour pour essayer de sauver M. Lambert de Sainte-Croix élu dans les Landes et ami personnel du comte de Paris. On avait sacrifié M. Brunei tout comme on avait sacrifié un grand nombre de droitiers. Ces platitudes ne sauvèrent pas M. Lambert de Sainte-Croix, qui fut invalidé et ne fut pas réélu. 11 y avait donc, ce jour-là, une justice!

M. Lambert de Sainte-Croix disparaissait de la scène politique, s'en allait , ainsi que les rois, cousins du comte de Paris, dont il célébrait ainsi la gloire :

Vous n’êtes plus majestés en détresse,

Bonnes qu’à boire et qu’à faire l’amour.

Rois bambocheurs, hâtez-vous, le temps presse,

La royauté n‘a peut-être qu’un jour.

Çà, vautrez-vous dans votre auguste fange, ttohenzollern, Romanoff et Cobourgs,

Bragance, Habsbourgs, Brunswick, Savoie, Orange, Les rois s’en vont ! battez aux champs, tambours.

La démocratie battra aux champs, elle aussi, mais pour célébrer sa délivrance et sa rupture complète avec les états-majors réduits, alors, à l’impossibilité de nuire et de trahir puisqu’ils seront seuls. Le châtiment sera juste; il pourrait être plus sévère.

Je connais un brave officier qui avait placé toutes ses économies dans le Panama. Il disait :

— Je me consolerais d’avoir perdu mes économies si je pouvais porter des chaussons de lisière fabriqués en prison par Ferdinand de Lesseps !

Parmi ceux qui ont placé leur confiance en la Droite, combien se consoleraient d’avoir perdu leur temps et leurs votes, s’ils pouvaient porter

des chaussons de lisière fabriqués, à l’ombre, par M. de Mackau et ses complices!

Dans la vérification des pouvoirs, je voudrais qu’on ramenât tout à une question de principes, parce que c’est là une opération grosse de dangers. Avec elle naissent des précédents qui peuvent se retourner contre ceux qui les ont créés. En politique, rien n’est terrible comme l’état de représailles permettant à un parti succédant à un autre, de dire :

— Et vous? Vous en avez fait bien plus encore !

IN’esl-il pas déplorable, en effet, de voir une majorité — quelle qu’elle soit — se demander, en matière de validation, si le député élu reviendra on ne reviendra pas, et ne vaudrait-il pas mieux tout rattacher à un principe? La question serait ainsi simplifiée.

On connaît la théorie de M. Madier de Monjau s’écriant : Je n’ai pas à savoir si les opérations électorales ont été régulières ou non ; M. X... est boulangiste, je l’invalide parce qu’il est boulangiste. Je comprends cette théorie qui a au moins le mérite de la franchise. On l’aurait aussi comprise après le 16 Mai. Les 363, condamnant la candidature officielle, n’avaient qu’à invalider en bloc tous ceux qui avaient arboré l’affiche blanche. C’était plus franc, je le répète, c’était aussi plus loyal. Væ victi&l

Mais, chercher dans un dossier un prétexte à invalidation, cela n’est pas digne d’un législateur qui ne doit pas être tout à la fois, juge et partie. Après la bataille, on n’a pas le sang-froid nécessaire et, de plus, on n’aime pas à oublier les siens.

Un parti, cela est indéniable, n’a pas le monopole de l’honnêteté électorale, et tout candidat fait ce qu’il peut pour sortir victorieux de l’urne. On ne saurait le blâmer, pourvu qu’il n’emploie pas certains moyens condamnés par tous. C’est pourquoi la vérification des pouvoirs devrait être confiée au conseil d’Etat qui examinerait avec calme et indépendance les résultats des élections. Cela serait préférable pour la Chambre elle-même qui n’aurait plus aucune responsabilité et, partant, les animosités, les haines, les divisions seraient moins grandes, moins profondes entre collègues appelés à vivre côte à côte pendant quatre ans.

On arrivera peut-être à cette amélioration ; nous ne serons pas des derniers à nous en réjouir.

Les conservateurs se sont plaints que le gouvernement fit de la candidature officielle. En vérité, c’était pousser la naïveté un peu loin. J’admets la candidature officielle, car il est impossible qu’un gouvernement ne marque pas ses préférences pendant une période électorale dont l’issue est pour lui une question d’existence. Pourquoi

ne pas vouloir pour les autres ce qu’on veut pour soi ? Au 16 Mai, le ministère ne s’est point gêné pour appuyer ses amis et il est tout simple que M. Gonstans n’ait pas abandonné les siens en 1889. Seulement, M. Constans les soutient jusqu’au bout ! Et les conservateurs qui reprochent si amèrement la candidature officielle aux autres, la pratiquent, non seulement au pouvoir, mais encore dans le choix des candidats. Leurs congrès sont préparés, les délégués sont triés, les candidatures sont arrêtées par avance afin qu’aucune main profane ne vienne s’abattre sur les fiefs de famille. N’est-ce pas là la candidature officielle la plus éhontée qui se puisse voir? Mais l’étatmajor, les dirigeants ne songent pas à la poutre qu’ils ont dans l’œil.

A dire le vrai, la logique n’est pas le lot de la Droite et ce n’est pas seulement quand il s’agit de la candidature officielle qu’on peut retourner contre elle les arguments qu’elle dirige si imprudement entre les autres. Elle se blesse avec ses propres traits.

A-t-elle assez blâmé le cumul ? En cela, elle avait raison. Le cumul est une exception dont il faut à peine user. Aussi ne l’ai-je jamais approuvé. Consultez la Droite et demandez-lui s’il est possible d’être à la fois sénateur ou député à Paris et ambassadeur à Londres ou à Berne ! Hardiment, elle répondra : Non ! Demandez-lui

maintenant, s’il est possible d’être à la fois député à Paris et évêque à Angers ! Elle vous répondra... Je ne me charge pas de sa réponse.

Pour avoir le droit de réprimer des abus, de détruire des exceptions, il ne faut pas réclamer pour soi des abus et des exceptions. C’est ainsi qu’on se lie et que des réformes promises ne s’accomplissent pas. Pour sauver un des siens, on laisse passer les autres. Jamais politique ne fut plus mauvaise. Chacun à sa place. Et si un droitier s’écrie :

De deux choses l’une : le Sénat et les ambassades sont utiles et alors, un seul homme ne peut occuper en même temps les deux emplois, ou bien, ils ne sont pas indispensables et, alors, on doit supprimer l’un ou l’autre — il ne faut pas qu’un adversaire riposte :

De deux choses l’une : un évêque est ulile dans son diocèse ou il ne l’est pas ; s’il l’est, il ne peut être en même temps à Paris comme député... alors, supprimons l’évêque...

Le dilemme est embarrassant pour ceux qui aiment les exceptions. Qu’on fasse disparaître le cumul et tout embarras cessera.

Un jour, nous discutions cette question avec des confrères. Chacun émettait son avis. L’un d’eux, ami de la Droite, mais spirituel et spectique, dit aussi son mot, celui de la fin, à propos des ambassades :

— Consultez M. de Larochefoucauld, il vous répondra : On peut bien supprimer les ambassades, elles ne servent à rien. Tenez, la preuve, c’est que j’ai été ambassadeur à Londres...

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