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CHAPITRE VI

Les indications du suffrage universel ne sont pas douteuses. — Les droits et le ministère Rouvier. — Il faut s’occuper des petits et des paysans. — Les fonctionnaires. — Ceux qui crie le plus contre la République Tout servie. — Le cardinal Lavigerie et la presse. — Infaillibilité de M. Paul de Gassagnac. — La démocratie ne doit plus se laisser exploiter.

Avec Raoul Duval, avec Gambetta, avec le général Boulanger nous voulions la République ouverte ; nous la voulons encore après les ^élections générales de 1889 dont les indications ne sauraient être plus longtemps méconnues. Et c’est là ce qui distingue des états-majors qui voulaient dénaturer le mouvement dont ils profitaient, ceux qui, partisans du suffrage universel et de la souveraineté nationale, ne demandaient qu’à consulter le peuple pour s’incliner devant son verdict. Et si M. Constans qui prononça en juin dernier, à Périgueux, le discours dont j’ai donné un extrait, veut me donner ce que j’attendais des autres, je suis avec M. Constans.

N’est-ce pas là une attitude plus nette, plus digne, plus loyale, plus correcte, que celle de la Droite s'alliant hypocritement avec le minis-

1ère Rouvier dans un but qu’elle n’osa jamais avouer ? Ce qu’on apprit de cette combinaison savante, c’est que la Droite était liée comme elle était liée après les élections de septembre 1889. C’est son lot d’être toujours liée sans qu’on en puisse jamais apercevoir les avantages. M. Paul de Cassagnac lui-même, le grand promoteur de cette liaison, n’en montra jamais les bénéfices. Dans un moment de mauvaise humeur, il se contenta d’écrire que M. Rouvier leur avait vendu la République. A quel prix ? Il ne le dit jamais, et on se demande pourquoi la Droite ne prit pas livraison de la République que la monarchie d’Orléans pouvait remplacer si avantageusement. Sans aucun doute le comte de Paris ne voulut pas délier les cordons, de sa bourse et le duc de la Rochefoucauld ne put lui venir en aide, ayant dépensé trop d’argent pour se déguiser en Japonais.

Ah ! si, à cette époque, le comte de Paris avait cru la duchesse d’Uzès susceptible d’un sacrifice de plusieurs millions, comme il eût puisé dans son escarcelle pour faire rétablir la monarchie par une femme, absolument comme si la loi salique n’existait pas pour lui !

Sortie victorieuse de la plus redoutable épreuve qu’elle ait eue à traverser, jamais la République n’aura une occasion plus belle d’amener à elle la génération qui ne doit rien aux régimes

passés et qui ne reste pas sourde aux conseils du suffrage universel. Et quelle belle page elle peut inscrire sur le livre d’or de la France en inaugurant, après sa victoire, une politique de paix et de réconciliation !

Le programme de la réconciliation nationale est assez vaste pour que le concours de tous les hommes de bonne volonté ne soit pas inutile. C’est alors qu’il sera facile d’aborder résolument les questions soulevées dans les cahiers électoraux, de les classer, de leur donner en quelque sorte, un numéro d’ordre, et de s’occuper des réformes possibles, au lieu de tout mettre en discussion, de subir la pression de l’opinion égarée, et de faire des lois qu’on sait n’être pas durables.

Certes, beaucoup d’erreurs ontété commises — qui n’en commet pas — et il y aurait plus de courage à les avouer qu’à persévérer dans une voie mauvaise. Souvent, on a fait trop à la fois et trop vite — cela vaut encore mieux que de ne rien faire du tout — et il serait préférable d’enrayer, d’enserrer, dans les bornes d’un budget dont l’élasticité a des limites, des réformes qui ne sont pas réalisables de longtemps encore.

Est-ce que la Chambre n’a pas de quoi occuper la présente législature en discutant des projets dont la masse réclame impérieusement la réalisation ?

Est-ce que les petits ne verraient pas avec satisfaction diminuer les frais et les lenteurs de la justice ?

Est-ce que la distraction des dettes pour le paiement des frais de succession ne serait pas une mesure bien vue?

Est-ce que les fonctionnaires subalternes ne devraient pas voir s’augmenter leurs maigres appointements alors que les gros bonnets sont, le plus souvent, beaucoup trop payés ? Ils consentiraient volontiers à travailler davantage à la condition d’être mieux payés.

Est-ce que les ouvriers des champs ne sont pas aussi intéressants que les ouvriers des villes? Et pourquoi, auPalais-Bourbon, s’occupet-on si peu des uns quand on s’occupe peut-être trop des autres ?

Vouloir réglementer le travail dans les ateliers, c'est là, à coup sur, une intention qui part d’un bon naturel — bien que je me méfie du bon naturel de Guillaume II sur cette question — mais la liberté serait encore préférable, alors, surtout, qu’il n’est venu à l’idée d’aucun député de réglementer le travail des champs, de certaines catégories d’employés et de fonctionnaires qui travaillent beaucoup plus que certains corps de métier, sans être aussi payés.

La question sociale existe et existera toujours,

mais il ne faut pas essayer de la trancher pour le plus grand avantage de quelques-uns.

Est-ce que le dégrèvement de l’impôt foncier ne mérite pas l’attention d’un parlement chargé de mener à bonne fin une réforme commencée, inscrite dans beaucoup de programmes et nécessaire, indispensable, si l’on veut que le propriétaire, que le cultivateur puissent payer leurs impôts ?

Est-ce que la réforme administrative ne s’impose pas ?

Il y a là des centaines de millions à économiser, cela est certain, mais cette réforme ne sera jamais franchement abordée tant que la forme gouvernementale sera discutée et mise en cause par un corps électoral divisé en deux parties à peu près égales. Et comme cette réforme produirait presque autant de mécontentement que de millions, on n’ose pas toucher à un rouage sacro-saint.

L’administration, en France, n’a fait aucun progrès. Elle continue à se traîner dans les errements du passé et il faudra un courage réel à l’homme qui, résolument, mettra la main à l’œuvre et portera le fer rouge dans la plaie. C’est que les bureaux sont tout-puissants ou se croient tels à cause de la fréquence des crises ministérielles qui les débarrasse d’un ministre réformateur. Et c’est toujours à recommencer,

cai' les résistances sont grandes. Cela me rappelle un mot d’un amiral s’écriant, à propos d’une modification apportée dans la marine :

— Quoi ! on ose donc toucher à Colbert !

Toute la question est là, doublée du mécontentement qui naîtrait parmi ceux qui seraient atteints. Et la minorité qui réclame à grands cris des économies et encore des économies, ne manquerait pas d'augmenter encore ce mécontentement.

Aussi bien faut-il passer outre et ne voir qu’un intérêt supérieur à l’intérêt et à l’existence des coteries. Et les fonctionnaires, plus tranquilles, désormais, ne seraient pas les derniers à reconnaître l’excellence d’une mesure qui les mettraient à l’abri des fluctuations politiques.

Ce n’est pas à dire, pour cela, que la réforme administrative accomplie , le gouvernement , quel qu’il soit, ne doive pas avoir la haute main sur son personnel. Même avec l’exagération chère aux partis, personne ne peut raisonnablement soutenir que les fonctionnaires ne soient pas tenus à une grande correction.

Je ne partage pas l’avis de ceux qui prétendent qu’un fonctionnaire est la chose du gouvernement qui les paie. C’est là un raisonnement excessif et dangereux, et ceux qui le tiennent n’auraient pas été les derniers à l’abandonner et à le condamner, si la coalition avait triomphé en septembre

et l’avait fait sien. En toute chose, il faut savoir garder une sage mesure.

Quant à moi, j’ai une théorie que je crois bonne, autrement je la mettrais tout de suite au rancart.

Un fonctionnaire ne doit pas être rendu responsable de son origine. Quand il entre dans l’administration il n’a qu’un but : remplir honnêtement et correctement les charges de son emploi.

Le gouvernement sous lequel il est entré dans l’administration, vient-il à changer? Il a devant lui, deux solutions : rester ou s’en aller.

S’il reste, le nouveau gouvernement n’a pas le droit de faire un procès de tendance, un procès d’origine, à un employé qui n’est qu’employé et accomplit exactement et loyalement son devoir, sans se mêler, ni de près ni de loin, à la politique militante.

Cet employé est-il paisible, est-il honnête, ses chefs sont-ils satisfaits de son service ? Laissezle tranquille, d’où qu'il vienne.

Mais il doit être correct.

Si, au lieu de cette correction qui fait aimer le fonctionnaire, il se livre à des manifestations extérieures et hostiles au gouvernement, le gouvernement a un droit et un devoir : révoquer dans les vingt-quatre heures un employé qui a

voulu lui-même sa révocation et aurait mauvaise grâce de se plaindre.

Donc, pas de procès de tendance et d’origine, mais correction parfaite. Dès lors, tous les droits acquis sont respectés.

Est-ce qu’il n’est pas plus digne pour un fonctionnaire de donner sa démission s’il ne veut pas servir un gouvernement? Celui-là emporte avec lui l'estime de tout le monde : il n’a pas capitulé.

Mais ceux qui servent un gouvernement qu’en dessous ils s’efforcent de détruire ; ceux qui attendent de crier contre le gouvernement qu’ils servaient, d’avoir été révoqués par lui, ceux-là n’ont que ce qu’ils méritent et on ne saurait avoir pour eux aucune considération. Leurs jérémiades, leurs [fureurs contre la République sont sans portée et dénotent une certaine inconscience, puisqu’ils 'occuperaient encore une place si cette même République avait voulu les laisser en fonctions.

Un fonctionnaire sert son pays, cela est vrai, mais sous un directeur qui a le droit d’apprécier ses services et sa conduite.

Il faut vouloir pour les autres ce que l’on voudrai t pour soi, si l’on était au pouvoir. J'imagine qu’avec cette théorie, les brebis seraient bien gardées.

Loin de moi la prétention de tracer un pro-

gramme. C'est là un soin qui ne m'incombe pas. Puis, il faudrait élargir le cadre de ce modeste travail, car les questions à traiter seraient nombreuses et comporteraient de trop long développements, mais je souhaite ardemment qu’on puisse travailler en paix. Et jamais situation ne fut plus favorable. Ce qui se passe dans le clergé français en est une preuve irréfutable.

Le cardinal Lavigerie, dans des lettres qui ont soulevé de violentes polémiques, a conseillé à son clergé de suivre les indications du suffrage universel et de renoncer à une opposition inutile et sans issue. Il a constaté l’impossibilité de toute restauration monarchique; dès lors la solution logique était toute indiquée : il faut reconnaître le gouvernement actuel et ne plus se répandre en vaines récriminations. Le cardinal est allé jusqu’au bout du raisonnement. Il a bien fait. Déjà, un autre prince de l’Eglise, Tévèquc d’Annecy, a suivi le mouvement : le clergé suivra, car il comprendra que, lui aussi, a été odieusement exploité par les politiciens qui se servaient de la religion dans leur intérêt personnel et point dans l’intérêt de l’Eglise.

Le clergé, qu'on le sache bien, n’appartient pas à un parti ; il appartient à l’Eglise qu’il a mission de défendre. Et c’est une singulière théorie que celle qui consiste à dire, à ériger en principe qu’un prêtre doit être nécessairement

royaliste. Une pareille assertion ne supporte pas Fexamen et c’est bien là ce qui exaspère les journaux qui, jusqu’à présent, recrutaient leur clientèle dans le clergé. Aussi le bout de l’oreille estil de suite apparu.

Sous l’Empire, le clergé a fait bon ménage avec le gouvernement. Pourquoi n’en serait-il pas de même sous la République qui sera d’autant plus tolérante qu’on abandonnera contre elle une guerre dont le résultat ne peut qu’être contraire aux intérêts de la religion?

Il est certain que l’apaisement conseillé par le cardinal Lavigcrie et l’évêque d’Annecy ne peut pas servir ceux qui vivaient du dévouement et de l’appui du clergé. Mais c’est là une question bien secondaire. Maître dans son église, le prêtre sera d’autant plus respecté qu’il demeurera étranger aux luttes politiques et qu’il ne donnera pas le droit de le discuter. L’évêque d’Angers qui inspire, s’il ne le rédige pas, Y Anjou, devrait se montrer moins sévère pour le cardinal Lavigerie, car il a souvent donné des gages au gouvernement de la République. Il est inutile de rechercher les motifs qui le poussaient à agir de la sorte, mais de plus curieux que nous pourraient se livrer à ce travail et leurs recherches ne seraient pas infructueuses.

Il nous souvient, par exemple, d’une rectification faite au procès-verbal d’une séance de la

Chambre par M. Paul de Cassagnac, qui disait à peu près ceci :

— Présent à la séance d’hier, je n’aurais pas voté avec Mgr Freppel, qui est un aumônier égaré dans la République.

Parmi les plus violents contre le cardinal Lavigerie, M. Paul de Cassagnac est au premier rang. Il se voile la face en présence des palinodies du prélat africain et il prêche une croisade contre ce mécréant qui a l’audace de bien comprendre les intérêts de l’Eglise. M. de Cassagnac est pape et Paul est son prophète, il n’y a plus à en douter. Lui seul connaît la véritable infaillibilité et il ne se gêne pas pour convaincre d’ignorance Léon XIII dont /’ infaillibilité 'papale n a rien , mais absolument rien à faire avec la politique intérieure d'une nation . Mais si l’infaillibilité papale n’a rien à faire avec la politique et si le royaume de Léon XI II n est pas de ce monde , pourquoi reprocher au cardinal Lavigerie dont on connaît les attaches avec le Saint- Siège, de conseiller, justement, au clergé français de ne plus faire de politique contre le gouvernement? Le directeur de Y Autorité n’a pas la prétention d’être logique; en revanche, il peut hardiment se proclamer infaillible, lui qui parle des palinodies des autres. Il ne se trompe pas ayant soutenu toutes les thèses. On a vu comment il traitait les d’Orléans et ce qu’il pensait

de leur présence dans l’armée, ce qui ne l’a pas empêché de protester contre leur radiation ; on a vu ce qu’il pensait des dettes de la France envers une famille ayant régné, ce qui ne l’a pas empêché, naguère, d’écrire le contraire. La Nation du 29 novembre l’a ainsi relevé :

M. Paul de Gassagnac a écrit un article intitulé La République des Voleurs , dans lequel il est question de millions réclamés par l’impératrice Eugénie.

Est-ce bien le même M. Paul de Gassagnac qui, en 1875, donnait une consultation préventive quand il écrivait, après s’être violemment élevé contre la présence des princes d’Orléans dans l’armée :

La France ne doit rien aux familles princieres exilées pour la politique, et elles nont le droit d'exiger aucune réparation , aucun dédommagement .

Alors ?

On a vu comment il reprochait à l’évêque d’Angers de s’égarer dans la République et on sait avec quelle véhémence il s’élève contre le cardinal Lavigerie qui donne de mauvais conseils aux prêtres abonnés à V Autorité. Eh bien! M. de Cassagnac a fait, lui aussi, une déclaration qu'il a sans doute oubliée et que je retrouve dans le Journal des Débats du 6 juillet 1887 :

Je ne suis pas de ceux qui disent : Périsse la France plutôt que mon parti. Bonapartiste je suis, bonapartiste je mourrai. Je ne fais pas de politique orléaniste, je fais de la politique nationale. Si la France veut une autre monarchie que la mienne, je me rallierai

à son désir. Si, même, elle veut s accommoder du régime actuel — pour la première fois de ma vie, je

CROIS j MESSIEURS, QUE LA CHOSE N’EST PAS IMPOSSIBLE

— moi, l’adversaire de la République, je serai le premier à m incliner devant elle , si ce gouvernement peut sauver mon pays.

Voilà de sages et patriotiques paroles et, bien certainement, le cardinal Lavigerie les a méditées avant de conseiller à son clergé d'accepter le régime actuel dont la France, par les élections générales de septembre 1889, a déclaré vouloir s accommoder .

Mais si des journalistes ont jeté les hauts cris, d'autres ont approuvé le cardinal et, parmi eux, M Francis Magnard, dont le bon sens n’est contesté que par ceux qui ne veulent pas voir. Et le Figaro s'adressant à un monde essentiellement « conservateur » a incontestablement plus d'autorité que les journaux dont les violences sont dictées par la crainte de perdre une clientèle dévouée, mais abusée. M. Magnard a eu le courage de dire ce que beaucoup pensent, à savoir que la monarchie est morte et bien morte, et ce ne sont pas les clameurs de quelques droitiers qui la rétabliront.

C'en est fait du passé; tournons-nous donc vers l’avenir, qui n’est pas à la réaction. Voilà ce que les petits, les soldats, les vaillants et honnêtes défenseurs de la démocratie doivent

savoir. Leurs sacrifices, leur dévouement n’ont jamais servi qu’aux exploiteurs de grande marque. Se sacrifier plus longtemps serait un crime.

Il est certainement pénible, pour ceux qui furent toujours de bonne foi, de voir ternir et disparaître les auréoles dont s’entouraient certaines idoles. C’est que les légendes cèdent le pas à l’histoire qui reprend ses droits. Des livres paraissent qui rétablissent la vérité. Tel est celui que le comte d’Herisson vient de publier sur l’infortuné Prince Impérial que la conduite de l’Impératrice Eugénie força, en quelque sorte, à partir pour le Zoulouland. Le Petit Prince qui avait un rang à tenir ne le pouvait, tant sa mère était avare. Et pour échapper à cette tutelle, pour n'avoir pas à demander même l’argent de poche, il revêtit l’uniforme anglais et alla mourir en héros.

Cette gêne d’argent, cette misère relative dans laquelle était continuellement le Prince, écrit M. d’Hérisson, l’Impératrice la connaissait fort bien; mais elle désirait, elle voulait que les choses fussent ainsi :

— Si tu as besoin de quoi que ce soit, disait l’Impératrice, demande-le-moi, et tu l’auras immédiatement.

Mais le Prince, qui s’était naturellement adressé à sa mère tant qu’il était enfant, n’était plus d’âge à subir cette tutelle aussi maladroite qu’illégale.

Et l’état-major bonapartiste, pour mieux avoi^

la main sur le chef des Napoléon, disait à l’Impéralrice par la bouche de M. Rouher :

— Si le Prince a besoin d’argent, qu’il vous en demande !

Les hauts personnages du parti bonapartiste ont, avec l’Impératrice, une large responsabilité dans la mort du Prince Impérial. Et comme si cette terrible responsabilité n’avait pas suffi à la veuve de Napoléon III, elle fit douter, après la terrible catastrophe, de son amour maternel. M. d’IIérisson cite, page 386, la lettre d’un vieux brave, ancien brigadier de la garde impériale :

Paris, le 18 mars 1890.

Monsieur le Comte,

Vous me demanderez des renseignements sur la chapelle élevée à la mémoire de S. A. le Prince Impérial : je m’empresse de vous les donner.

Voici : j’ai été choisi comme gardien de ce monument où la commission chargée de le faire élever a confié les travaux à un architecte. Deux ans après, cette commission a fait remise du monument à S. M. l'Impératrice : j’ai donc dépendu pendant deux ans de la commission qui m’a donné douze cents francs par an. Après cela, je me suis adressé à M. Langlois, l’homme d’afi’aires de S. M. l'Impératrice, afin d’être payé de mes gages; mais M. Langlois m’a répondu, au nom de l'Impératrice, que celle-ci n’entendait pas se charger des frais d’un gardien et que, si celui qui

était au monument ne voulait pas rester dans ces conditions-là, il n’avait qu'à s’en aller.

Ne pouvant pas admettre que S. M. l’Impératrice voulût laisser à l’abandon un monument élevé à la mémoire de son fils, je lui écrivis trois fois dans l’espace de quelques mois; mais elle ne daigna pas me faire l'honneur d’une réponse.

Je suis resté quand même comme gardien une année dans ces conditions-lâ, sans être payé; et, avant d'abandonner le monument, j’ai offert d’y rester moyennant 500 francs par an; mais cette offre a été également repoussée.

N'ayant pas de quoi vivre sans être payé pour mon travail, j’ai dû abandonner, bien à regret, mon poste, pour chercher une loge de concierge en ville.

Le monument est resté huit mois à l’abandon...

Douère.

P. S. — J’oubliais. En effet, S. M. l’Impératrice, malgré ses voyages à Paris, n’est jamais venue visiter ce monument. Yous pouvez faire, monsieur le comte, tel usage de ma lettre que vous croirez convenable.

Cette lettre est bien le plus terrible réquisitoire contre la conduite de l’Impératrice qui donne, dit M. d’IIerisson, « une singulière opinion de ses sentiments maternels ».

Un autre livre va bientôt paraître dans lequel M. Pierre de Lano qui a écrit, dans le Figaro , bien des articles sur l’Impératrice, donnera des documents encore plus tristement probants.

L’Impératrice fut le mauvais génie de la

France et de l’Empire et on se demande, vraiment, si cette Espagnole n'était pas de la famille des Bourbons.

Pauvre Petit Prince, il est bien mort tout entier emportant avec lui toute chance de restauration.

Aussi bien, tout retour en arrière n’est que rêve et utopie et la démocratie bonapartiste, fille de la grande révolution, ne doit plus faire cortège à une opposition impuissante et stérile. Qu’elle accepte résolumeut le présent. L’instruction et l’éducation ont détruit tous les privilèges ; le travail et l’intelligence sont la loi de notre société moderne qui a irrémédiablement condamné les privilèges de la naissance, et le sufrage universel attend autre chose de ses mandataires que d’inutiles plaintes.

La masse laborieuse connaît ses droits ; elle fera son devoir.

Le 9 novembre 1890, on célébrait, à Bergerac, l'anniversaire de la bataille de Coulmiers et l’on inaugurait un monument élevé à la mémoire des mobiles de la Dordogne tombés au champ d’honneur pour la défense de la Patrie. M. Fournier, préfet de la Dordogne, dans un toast fort applaudi au banquet officiel, rappela les trois glorieuses journées de Marignan, de Jemmapes et d’Austerlitz, associant ainsi, dans un même patriotique souvenir, les héros de ISIS, del792

et de 1805, héros qui combattaient pour la France sous des emblèmes différents.

Que la quatrième journée, celle dont il ne faut pas parler, mais à laquelle il faut toujours penser, soit préparée, assurée par tous ceux qui, ne songeant qu’au salut de la France, sont disposés à se tendre la main sous le drapeau tricolore.

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