‹ Derniére gerbeChapitre 14 sur 56 · LES DEGRES DE L'ECHELLE · texte numérisé non relu

LES DEGRES DE L'ECHELLE

Le sort s'est acharné sur cette créature.

C'était peu que cet être eût la prunelle obscure, L'œil éteint, le front bas, le cri rauque, et des nœuds D'opprobre et de misère à ses genoux cagneux, Qu'il fût difforme, abject, vil ; il fallait encore Que, battu, fouetté, maigre, et marchant dès l'aurore Sous un fardeau trop lourd pour sa force, il courbât Son échine saignante aux boucles de son bât.

Et cependant l'ortie, à ses pieds, sur la route, Liée au sol tandis qu'il va, vient, passe et broute. Muette, ne pouvant fuir ni changer de lieu.

Tremblante sous la dent de l'âne, le croit dieu.

Et plus bas, car la brume a la nuit pour voisine, Seul dans la terre aveugle et noire, sans racine, Sans germe, sans lien avec quoi que ce soit, Le caillou, sourd, stérile, informe, inerte, froid, Sent au-dessus de lui la plante frémir, vivre. Fleurir dans la clarté dont Tinfini s^enivre, Et croître, et s'abreuver au souffle universel, Et, dur, triste, envieux, dit : L'ortie est au ciell

Descends; tu trouveras des jaloux de la pierre. Les zones sont sans fin dans cette fondrière !

Monte, monte aussi haut que peut s* élever Tœil ; Où l'aïur t'apparalt, tu trouveras le deuil.

Vois : ce génie ayant pour épouse la grâce,

€et être à qui la femme en souriant s'enlace.

Cet élu de la force et de la majesté,

Par l'aigle et le lion à peine contesté,

Ce front craint des serpents qui rampent sur leurs ventres,

Cet éblouissement des bêtes dans les antres.

Ce souverain de l'eau, de la terre et du feu,

Grand, fier, obéissant pourtant à son milieu.

Pris par la pesanteur, loi de sa sphère, et chaîne

De son globe qui passe avec un bruit de haine.

LKS DEGRÉS D£ L ÉCHELLE M

1/homme, avec ses besoins de la chair et des sens.

Avec ses appétits du fumier renaissants,

De la honte secrète incurable piqûre,

Rappel perpétue] à la bassesse obscure,

Avec son sang fatal, acre et noir, dont ses mœurs.

Ses croyances, ses dieux, ses lois sont les tumeurs,

Avec le doute aiïreux que son regard reflète.

Et ses fièvres, ses maux, ses pleurs, et son squelette,

Spectre qui vaguement se dessine à son flanc.

Et son vil alambic d'entrailles distillant

Le cloaque, et, hideux, souillant même la fange,

L'homme, roi pour la brute, est un forçat pour l'ange.

De là, toutes vos soifs d'idéal et de beau, Et l'aspiration des justes au tombeau.

Et l'ange, ce gardien des races planétaires, Lumineux visiteur de lunes et de terres, €omme vous d'une terre, habitant d'un soleil. Ayant pour vol l'éclair de son rayon vermeil. Pour domaine l'azur qu'il échauffe, et pour borne Le point où ce rayon s'éteint dans l'éther morne, L'ange, errant dans vos cieux conune dans une mer, Est lui-même la nuit, l'inférieur, l'enfer, Pour l'immense archange ivre et ruisselant d'aurore, Espèce d'aigle monde et d'oiseau météore !

Tout est doux et démenti astres ou feux de pâtres, Tout ce que nous suivons de nos yeux idolâtres

Tient de Dieu sa clarté.

11 est dans les soleils comme il est dans les roses. L atome est plein de gloire, et les plus grandes choses

Sont pleines de bonté.

Ainsi rétoile d*or, cette splendeur suprême, Ne se contente pas de faire voir Dieu même

A Toeil du genre humain, Elle prend en pitié la nacelle qui flotte.

Se fait humble, et d'en haut souriant au pilote

Lui montre son chemin.

Vous «Tes, madame, une ^ce exquise, Une douceur nobie, un bel enjouement, Un regard céleste, un bonnet cliarmant, L'air d'une déesse et d'une marquise.

Vos attraits piquants, fiers et singuliers, Dignes des Circés, dignes des Armides, Font lever les yeux même aux plus timides Et baisser le ton aux plus familiers.

La nuit, quand je vois, dans les cieux sans voiles, Les étoiles d'or, mon cœur songe à vous; Le jour, jeune belle aux regards si doux.

Lorsque je vous vois, je songe aux étoiles.

30 septembre 1844.

C'était la première soirée Du mois d'avril.

Je m'en souviens, mon adorée; T'en souvient-il?

Nous errions dans la ville immense, Tous deux, sans bruit,

A l'heure où le repos commence Avec la nuit.

Heure calme, charmante, austère,

Où le soir nait.

Dans cet ineffable mystère

Tout rayonnait.

58 DERMtRE GKRBE

Tout! lamour dans tes yeux sans voile,

Fiers, ingénus; Aux vitres mainte pauvre étoile,

Au ciel Vénus.

Notre-Dame, parmi les dômes Des vieux faubourgs,

Dressait comme deux grands fantômes Ses grandes tours.

La Seine, découpant les ombres

En angles noirs, Faisait luire sous tes ponts sombres

De clairs nnroîrs.

L'œil voyait sur la plage amie Briller ses eaux

Comme une couleuvre endormie Dans les roseaux.

Et les passants, le long des grèves

Où Tonde init, Étaient vagues comme les réve:^

Qu'on a la nuit.

SÙIM 0AVML 5»

Je te dMés : -- Cterté« hêim^ Bnéte lent» cl drax,

Dieu fliel iMileB les huminirn Avtoorde dm».

Aube qin faût^ soir qui Aanhoîe^ Tout a 800 tour;

Et j'ai râme^lrâne de joîe^ mon UMnr!

Que m'importe fiie la nuit t|»bey EtreiKte^ô Bienf

SeariiUUe as ptafond d'oDO tmalut Le bean del bkol

Qm n'importe que Pari» dorme^

Ivre d'oubU, Dans la brome épaisse ei sans Corme

EMevelîI

Que m'iaijporte, ans bmres noctonfees

Où DOQS erroiifi, Lea omkrea qui vetaent loars «mes,

Sur tons les ficonts,

(iO DERNIÈRE GERBE

Et, noyant de leurs plis funèbres L'&me et le corps,

Font les vivants dans les ténèbres Pareils aux morts !

Moi, lorsque tout subit Tempire Du noir sommeil,

J'ai ton regard, j'ai ton sourire, J'ai le soleil I —

Je te parlais, ma bien-aimée,

doux instants I Ta main pressait ma main charmée.

Puis, bien longtemps,

Nous nous regardions pleins de flamme.

Silencieux, Et 1 ame répondait à Tâme,

Les yeux aux yeux.

Sous tes cils une larme obscure

Brillait parfois ; Puis ta voix parlait, tendre et pure.

Après ma voix.

Gomme on entend dans la coupole

Un double écho ; Comme après un oiseau s'enyole

Un autre oiseau.

Tu disais : a Je suis calme et fiëre,

Je t'aime ! oui ! »

Et je rêvais à ta lumière

Tout ébloui.

Oh ! ce fut une heure sacrée, T'en souvientr-il?

Que cette première soirée Du mois d'avril I

Tout en disant toutes les choses, Tous les discours

Qu'on dit dans la saison des roses Et des amours,

Nous allions, contemplant dans l'onde

Et dans l'azur Cette lune qui jette au monde

Son rayon pur,

62 D£B?I1ÈKE GERBE

Et ^pn, d'en hrai, »eraiie oorame Un front dormaiit^

Regarde to iKiiibeBr de rhomme Si.doiftcement.

Tu disais : — soleils sans nombre !

Nuit ! ciel en feu !

Dans vos clartés et dans votre ombre,

Tout monte à Dieu.

Rien ne se perd. Cendre, étincelle,

Ramier, ^'alltou^, Le moindre battement d'une aile

Ou d un amour,

Le chant du nid qui, sous la feuille.

Va s^assoupir, Du cœur pensif qui se recueille

Chaque soupir,

Les rêves de Tàme enivrée, Du fnmt qui bout,

La nature immense et sacrée Retrouve ii<ntt.

Car tout suit sa k» graye et douce ;

Tout à la Ans; L'herbe Yer£t, la branche pousse

Au fond des bots;

La nuit eodort les champs, la foule,

. Les mers, les moQîts ; Le Teat ftiit, Tastre hiit, l'eau coule, Et oous aimons.

Nous aimons parce que nous sommes !

C'est notre vœu !

Aimer, c'est vivre loin des hommes

Et {HTès de Dieu ;

C'est s'ouvrir à la clarté pure, Comme ht fleur ;

C'est sentir toute la nature Vivre en son cœur ;

C'est accomplir le code auguste D'^den naissant

Que suivait devant le ciel juste L'honuue innocenl.

6/i DERNIÈRE GERBE

Soyons heureux, ô toi que j'aime !

Bravons le sort!

Car, seuls à cette heure suprême,

Seuls quand tout dort,

Dédaignant d'un monde où tout tremble

Les bonheurs vains, Sûrs d'être en paix avec l'ensemble

Des faits divins,

Conune en un temple où lombre rampe

Devant nos pas, On suit la lueur d'une lampe

Qu'on ne voit pas,

Nous sentons sur notre âme fière,

Tout en rêvant, L*œil sans sommeil, l'œil sans paupière

Du Dieu vivant.

Va, dans mon cœur rien ne chancelle.

Sois mon époux.

La conscience universelle

Est avec nous.

Donnons-nous à Tamourl — Écoute,

Soupirs, concerts, Pervenche du bord de la route,

Perle des mers,

La mousse, en avril épaissie.

Des bois dormants,

Les sourires, la poésie.

Les pleurs charmants,

Le bleu du ciel, le vert de Tonde,

L'éclat du jour.

Les belles choses de ce monde

Sont à Tamour.

C'est l'amour qui tient toute chose, Et fait, d'un mot,

Épanouir ici la rose.

L'astre là-haut.

C'est lui qui veut qu'on ne commande

Qu'à deux genoux ; C'est lui qui fait la femme grande

Et l'homme doux ! —

6r> DERNIÈRE GERBE

Ainsi tu parlais, et sans doute.

Dieu t'inspirait ;

Car j'écoutais comme on écoute Dans la forêt

Quand Dieu se mêle à la nature.

Au bruit des vents,

Quand il parle dans le murmure Des bois vivants.

Août 1844.

Oh ! l'amour est pareil aux perles de rosée Qui brillent aux feuilles des fleurs,

Et qui, sur la corolle au soleil exposée, Scintillent de mille couleurs.

N'approchez pas vos yeux, que tant de splendeur charme^ De cette goutte d'eau qui reluit un moment.

De près, ce n'est plus qu'une larme ;

De loin, c'était un diamant !

Quand je veux savoir vos douleurs secrètes, Vous dites, ô belle aux yeux adorés :

— Je ne puis sortir des lieux où vous êtes ; Vous êtes mon maître ! — Et puis vous pleurez.

Et vous reprenez : — Quoi! sans récompense Mes jours près de vous s'usent à souffrir !

Je veux vous quitter; mais, lorsque j'y pense, Je ne sais pourquoi je me sens mourir! —

Le même esclavage, ô belle, est le nôtre ; De vous jusqu'à moi la chaîne revient ; Nous ne sommes pas libres l'un ni l'autre ; Je vous tiens, madame, et le sort me tient.

Vous êtes à bord, et je suis la barque.

Oui, comprends-moi bien, mes discours sont vrais; Cet homme qui t*aime, esclave et monarque, Est un dur navire aux sombres agrès ;

il emporte au loin votre cœur, votre âme ; 11 est emporté par le gouffre amer!

Vous ne pouvez pas en sortir, madame, Kt lui ne peut pas sortir de la mer!

Il subit Tautan, le nord, l'hiver, Tonde; Souvent sur Téciieil on le croit perdu ; L'eau s'en joue, et, quand la tempête gronde. Dans l'orage noir il passe éperdu.

Il lutte ; les vents n'épargnent personne ; En se rappelant maint naufrage ancien, Sur les vastes mers il flotte, il frissonne.. 11 est votre maître et n'est pas le sien.

Il novembre 1847.

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