MON JARDIN
HauteTille-House.
Dans le gazon qu'au sud abrite un vert rideau, On voit, des deux côtés d'une humble flaque d'eau Où nagent des poissons d'or et de chrysoprase, Deux aloës qui font très bien dans une phrase ; Le bassin luit dans Therbe, et semble, à ciel ouvert. Un miroir de cristal bordé de velours vert; Un lierre maigre y rate un effet de broussaille ; Et, bric^-brac venu d'Anet ou de Versaille, Pris à Tantre galant de quelque nymphe Écho, Un vase en terre cuite, en style rococo.
10/i DERNIÈRE GERBE
Dans l*eau qui tremble avec de confuses cadences, Mire les deux serpents qui lui tiennent lieu d'anses, Et qui jadis voyaient causer dans leur réduit Les marquises le jour, les dryades la nuit.
CHOUGNA
Ma chienne, la Ghougna, n'est pas, certe, une béte 1
Nous rentrons. Sous mes mains fourrant sa grosse tête,
Elle sent un sermon venir et se tient coi.
Je la prends par Toreille, et je lui dis : — Pourquoi
Te comportes-tu mal, Chougna, devant le monde?
Pourquoi, quand nous sortons, — il faut que je te gronde !
Cours-tu, jappant, hurlant, à travers les buissons.
Après les jeunes chiens et les petits garçons?
Pourquoi ne vois-tu pas un coq sans le poursuivre?
Si bien que, moi, j'ai Tair d'avoir une chienne ivre!
Cela nous fait mal voh*, les gens sont irrités.
Je te connais beaucoup de bonnes qualités,
Fidèle, réservée, intelligente, affable;
Mais vraiment, quand tu sore, tu n'es pas raisonnable !
Quiconque pense, illustre, obscur, sifflé, vainqueur.
Grand ou petit, exprime en son livre son cœur.
Ce que nous écrivons de nos plumes d'argile,
Soit sur le livre d'or comme le doux Virgile,
Soit comme Alighieri sur la bible de fer.
Est notre propre flamme et notre propre chair.
Le livre est à ce point Tauteur, et le poëme
Le poète, notre œuvre est tellement nous-même,
Nous la sentons en nous si mêlée à nos pleurs,
A notre sang, si bien faite de nos douleurs
Et si profondément dans nos os pénétrante,
Que lorsqu'il arriva qu'en Tan mil huit cent trente
Mademoiselle Mars, Firmin et Joanny
Pour la première fois jouèrent Hernani,
J'eus un frémissement de pudeur violée.
Jusqu'à ce moment-là, dans une ombre étoilée
Ruy, Carlos, le bandit, le cor de la forêt,
Dona Sol pâle, étaient mon rêve et mon secret;
Je leur parlais au fond des extases farouches.
Je voyais remuer distinctement leurs bouches.
Je vivais tête-à-tête, ému d'un vague effroi,
Avec ce monde obscur qui se mouvait en moi,
La foule s*y ruant me parut un supplice.
Il me sembla quand, seul derrière la coulisse,
Je vis Faure crier au machiniste : Va!
Et lorsqu'en frissonnant la toile se leva,
Que devant tout ce peuple immense aux yeux de flamme
Je voyais se lever la jupe de mon âme.
Jersey, septembre 1852.