L'ENFER
L'expiation rampe au plus profond de l'être.
Qu'est-elle?
Énigme triste et que nul ne pénètre Et qui fait quereller les sages ténébreux !
Une vapeur qui sort de ce mystère alïreux Filtre lugubrement à la surface obscure Des dogmes, sur qui plane \zraël ou Mercure Et que traduit au peuple aveugle qu'il soumet Tantôt Tirésias et tantôt Mahomet.
Aux vivants efiarés cette vapeur qui monte Révèle vaguement le lieu d'ombre et de honte. — C'est l'enfer I disent-ils, la peine, le tourment I Et l'on en voit l'étrange et hideux flamboiement Trembler au noir sommet des religions sombres.
L'Hadës où les titans râlent sous des décombres, Le Ténare, eau qui brûle et dont le flot rongeur Jette aux porches de l'ombre une fauve rougeur, Le Phlégéton, TÉrèbe au funèbre cratère.
Sont les trous monstrueux qu'à travers cette terre L'homme fait en tremblant du côté de la nuit Et la forme qu'au fond du gouffre où rien ne luit Sa superstition, sa crainte ou sa démence Donne aux noirs soupiraux du châtiment immense.
L'antique enfer payen tombe et croule aujourd'hui; 11 est vide ; on ne sait dans quel néant ont fui Ses mânes au long voile et ses mégères nues; On n'en répare plus les blêmes avenues Et le prêtre en dédaigne aujourd'hui l'entretien. 11 nous fait maintenant croire à l'enfer chrétien. La foi des hommes s'est par degrés retirée Du Tartare, où s'éteint l'épouvante sacrée.
Leur mobilité va jusqu'à changer d'enfer ; Leur peur quitte Pluton — et passe à Lucifer.
Je te dis qu'il travaille et travaille toujours I
Ehl oui, rien qu'en vidant son verre dès Taurore,
Et qu'en le remplissant pour le vider encore,
En riant, en chantant, en narguant tout devoir,
En se laissant rouler sous la table le soir,
Aidé sans le savoir par le destin qu'il raille,
11 construit, sans marteau, sans clous et sans tenaille.
Par un travail certain, infaillible et fatal,
Le brancard qui le doit porter à l'hôpital.
Quoi ! tu doutes de Tâme I Et c'est l'astre qui brille I et c'est l'aube qui point! Et que verras-tu donc si tu ne la vois point?
L'âme, elle est dans le cri! L'âme, elle est dans le verbe 1
Elle sort de la foule ainsi qu'un lys de l'herbe.
Elle empêche Gaton pensif de se courber.
Quand Danton, formidable et noir, laissait tomber
Ce grondement du haut de la tribune austère :
« La Révolution, ô maîtres de la terre,
despotes, c'est l'heure où le lion a faim. »
Quand Cicéron disait : « Jusques à quand enfin
Abuseras-tu donc de notre patience,
Catilina? » Quand Job sentait sa conscience
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' ..1 s'écriait : « Assez!
, vous qui passez ! > ée a mis sa flamme •rabre éclair de Tâme.
L'œuvre humaine est Técho de la chose divine. Astre ou pensée, on sent errer le même mot Du chef-d'œuvre d'en bas au chef-d'œuvre d'en haut. Shakspeare, Dante, Job, Eschyle! vos génies Sont eux-mêmes, devant l'azur, des harmonies ; Ils contemplent le monde et l'ombre et le ciel bleu Et l'être; et ce qu'ils font est leur répUque à Dieu. Us prennent l'idéal dans leurs vastes poursuites. Vois. Dieu fait l'Océan ; l'homme fait Hamlet. Quittes.
L'Inconnu, ce quelqu'un qu'on distingue dans Tombre, Prend les poètes, joue avec leur ânae sombre, Emplit leurs yeux profonds de la lueur des soirs. Et donne à deviner à ces œdipes noirs Le bien, le mal, Tenfer, Dieu, l'amour, les désastres. Ce mystérieux sphinx, dont les yeux sont deux astres, Mêle l'immense énigme au clavier de leurs vers. Les ouvre ou les referme ou les laisse entr' ouverts, Et pose en souriant ses griiFes contractiles Sur le spondée auguste et sur les frais dactyles, De sorte qu'on les sent pleins d'un charme hideux; Et, voyant le problème horrible trop près d'eux, Craignant d'être emportés sur de trop rudes faites, Les poètes ont peur de devenir prophètes.
— L ame de l'homme est-elle? et vivrons-nous ailleurs, Ceux-ci pour le triomphe et ceuï-là pour les pleurs? L'homme dans le sépulcre est-il sûr de rendtre? One existence après suppose, pour tout être, Quel qu'il soit, atome, astre, une existence avant. Certes, l'homme n*est pas un nouvel arrivant Émergeant hors de rien sur l'échelle infinie Qui tremble en bas sous l'hydre, eji haut sous le génie. Or, ébaudies, fœtus, avortons, embryons.
Si nous avions vécu jadis, nous le saurions ; L'homme se sentirait une âme commencée; Il verrait sa racine au fond de sa pensée ; Son fantôme serait debout derrière lui ; Autrefois d'aujourd'hui serait le point d'appui, Et, dans le passé morne et brumeux qui se ferme, De l'avenir s'ouvrant nous sentirions le germe.
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Dans notre souvenir, espèce de forêt,
Dans les secrets avis que tout nous donnerait,
Dans l'haleine de Tâpre et profonde nature.
Partout, nous sentirions cette vague ouverture;
Nous aurions le passé pour répondant, alors
Que l'âme douterait en présence du corps.
Mais non. Vers le passé nul retour ne nous mène.
Pas de fil arraché dans la mémoire humaine.
Puisqu'aucun souvenir au passé ne nous joint.
Nous n'avons pas été ; donc nous ne serons point.
L'&me n'est pas. Ce monde est un champ froid et triste
Où la vie un moment au sépulcre résiste.
Mais elle expire presque à l'instant qu'elle éclôt
Et n'existe pas plus que la forme d'un flot.
Tout ce que le hasard sur notre terre apporte,
Par une porte arrive et fuit par l'autre porte ;
Dn vent sort des berceaux, un vent sort des cercueils ;
Et ce qu'on nomme vie entre ces deux écueils,
Ce qu'on appelle l'âme en ce tourbillon sombre.
Est du néant qui passe entre deux souffles d'ombre. —
Sans que j'eusse parlé, l'Esprit me répondit
— As-tu donc oublié ce qu'ailleurs on t'a dit? L'homme est l'exception. L'homme est un équilibre. L'épreuve âpre, suprême, auguste, où l'on est libre, Où l'on tâte le sort, avec le sombre droit De voir le chemin large et de prendre l'étroit,
Où rien ne semble écrit qu'en obscurs caractères, Où Ton a sous la main, pour choisir, deux mystères : Oui, non, deux ayatars : Tarchange et l'animal ; Deux ténèbres : le bien plein d'angoisse et le mal ; Cette épreuve orageuse, effrayante, diverse, C'est l'homme firissonnant et noir qui la traverse, Indécis, hésitant, grave, attentif, forcé, Ignorant l'avenir, d'ignorer le passé.
Sache-le, toi qui veux pénétrer et connaître,
11 n'est rien qui ne soit exprimé par un être.
Sous peine de ne point exister, rien qui n'ait
Son moi dans cette nuit que l'infini connaît.
Dieu, c'est la vérité; Satan, c'est le mensonge;
L'homme est le doute. Errant, fait d'argile et de songe,
Par quelqu'un qui lui parle en secret retenu,
11 donne les deux mains dans l'ombre à l'inconnu.
Crépuscule, il s'en va, selon qu'il s'oriente.
Vers la brume farouche ou l'aube souriante.
Et, matin, monte au jour, ou, soir, tombe à la nuit.
Sa conscience en haut comme en bas le conduit.
Jonction d'un mystère et de l'autre, soudure
De ce qui passe avec ce qui persiste et dure,
Point d'intersection de deux obscurités.
L'homme a deux yeux que l'ombre ouvre à deux cécités.
Pensif, ayant le monde entier pour conjecture.
Soupçonnant dans l'instinct brutal la forfaiture.
Le mal sous les plaisirs, le bien sous les ennuis.
L'homme est le double aveugle à tâtons dans deux nuits.
La tombe et le berceau, lugubres, font silence ;
Au fond de sa pensée il porte une balance.
Triste oscillation de calculs, de desseins,
D'appétits, de désirs généreux ou malsains.
De maux, de voluptés, de rêves, d'apparences;
Et dans les deux bassins pèsent deux ignorances :
Ce qu'il était hier, ce qu'il sera demain.
Cette égalité d'ombre est tout Tesprit humain :
— Qu'ai-je été? — Que serai-je? — Il sonde, il fouille; il pèae.
Tremblant, une hypothèse avec l'autre hypothèse ;
Il y joint la science et le raisonnement,
xMais c'est de la fumée et du rêve. Et comment
Faire entrer dans l'espace et la forme et le nombre
Cet hier, ce demain de l'éternité sombre.
Se liant, dans le goufire où l'œil s'enfonce en vain,
A des hiers sans borne, à des demains sans fin !
Un abîme en avant, un abîme en arrière.
De là l'anxiété, les veilles, la prière,
Et l'auscultation perpétuelle en soi
De la conscience, humble et souveraine loi.
Voix basse qui traduit sans cesse la voix haute;
De là l'attention, la crainte de la faute,
Le travail, la vertu, l'effort toujours debout.
Or, une certitude, homme, troublerait tout.
Tombant du haut des cieux que l'éternité voile. Dans ces plateaux de nuit avec un poids d'étoile. Pour que l'homme, en ce monde où Jésus seul voyait. Soit le grand frémissant et le grand inquiet,
Pour que Tépreuve soit Tépreuve, et qu'il demeure L'être mixte qui cherche en attendant qu*il meure, 11 faut que les plateaux gardent leur pesanteur Et restent dans son âme à la même hauteur; L'un ne peut s'élever sans que l'autre ne sombre ; L'ombre de ce qui fiit fait contrepoids à l'ombre De ce qui germe encore et de ce qui sera, Suis-je? est le premier mot que l'homme soupira.
Le monde est le cadran étemel ; l'homme est l'heure.
Il tient, dans l'orbe étroit et borné qu'il effleure,
A l'instant qui surgit, comme à l'instant qui part;
Il les touche et les sent; mais il existe à part.
Ces deux instants vers qui se tournent ses envies,
Ces deux vagues moments, sont ses deux autres vies,
Celle dont il naquit, et celle que son œil
Voit luire ou flamboyer aux fentes du cercueil.
Il ne sait pas si l'ombre est propice ou fatale,
Ni ce que jetteraient d'horreur à son front pâle,
Ou de ravissement à son œil ébloui,
S'il les apercevait, ces deux formes de lui.
Que sontrelles? problème! énigme! Il n'en devine.
Méchant, que ce qu'il faut pour la crainte divine,
Et, bon, pour l'espérance ; il ne connaît du sort
Que la crèche où l'on entre et la tombe où l'on sort.
A peine, dans la brume où flottent les mémoires,
Distingue-t-il le bruit que les deux heures noires,
Celle qui le précède et celle qui le suit.
Font sur son front obscur dans l'éternelle nuit,
Voix d'avenir qui chante ou de passé qui pleure.
Si rhomme pénétrait sa vie antérieure,
La Tuture serait transparente; il verrait,
A travers un secret connu, Tautre secret;
Son regard atteindrait de sa sphère à la nôtre,
Et, perçant une nuit, il pourrait percer l'autre.
Il ne serait plus l'homme, il ne douterait plus.
Qu'est-ce que l'océan sans flux et sans reflux?
Qu'est-ce que l'aquilon sans nord et sans aurore?
L'homme en lui sentirait l'ange ou la bête éclore ;
Il ferait de la mort l'ouvrage redouté ;
L'équilibre rompu romprait l'humanité;
Plus de motif de vivre et plus de raison d'être ;
L'homme ne serait plus l'ombre où le jour peut naître ;
11 ne serait plus l'être oscillant du milieu;
Et, selon qu'il tendrait vers l'azur plein de Dieu
Ou vers le mal, égout de Satan qui s'y vautre,
11 s'évanouirait dans un gouffre ou dans l'autre. —
— Hé bien, criai-je, esprit! où serait le malheur? L'homme, ce marcheur las et ce vain travailleur, Cet à peu près de monstre et cet à peu près d'ange, Ce passant qui sans cesse hésite, flotte, change, Et qui, mauvais témoin de sa propre douleur, A besoin de la mort pour devenir meilleur, Ce lugubre inconnu, peut-être ce coupable, Ce faux roi de la terre, imbécile, incapable De parler, dans l'auguste et sauvage concert. Assez haut pour donner des ordres au désert.
Cette larve à côté du lion étrangère,
Cette bouche qui ment, ce ventre qui digère,
Ce faiseur d un limon plus vil que le limon,
Ce méchant qui se tord pour atteindre au démon,
Qui se croit le complice et n*est que le malade,
Ce nain dont l'infini dédaigne l'escalade,
Ce misérable esprit dont la chair est l'attirait.
Cet orgueil, ce sanglot, quand il disparaîtrait? —
L'Esprit me regarda fixement :
— Es-tu juge?
Portes-tu le tonnerre et tiens-tu le déluge?
Tais-toi! Regarde et pense. 11 faut que Thomme soit. Songeur, bien au delà de votre monde étroit, Dans des globes flottant au fond des étendues, Des races comme vous sont partout répandues.
Pour qu'aucun échelon ne manque à l'infini.
Que l'azur divin reste aux ténèbres uni.
Que la transition des gouflres soit possible, 11 faut que l'homme soit; car, dans l'inaccessible. Entre l'être d'en bas et les êtres des deux.
Les humanités sont des ponts mystérieux.