Dernières causeriers littéraires
L'illustre auteur de ces Souvenirs nous permettra-t-il une première petite chicane? Son titre semble nous promettre, à doses à peu près égales, de la littérature et de l'histoire; or nous trouvons bien de l'histoire dans son livre, et de la meilleure ; de celle qui fait songer tantôt aux pages les plus colorées de Salluste, tantôt aux pathétiques grandeurs de la tragédie antique ; mais nous y trouvons fort peu de littérature, à moins qu'on ne doive donner ce nom à des portraits d'écrivains tels que Lemercier, Benjamin Constant ou Garât, transformés en hommes politiques par la crise de 1815; à un délicieux monologue de M. de Fontanes, quelque peu embelli, nous le soupçonnons, par son ingénieux auditeur ; ou enfin à de brillantes analyses des débats parlementaires provoqués, en Angle-
1 Souvenir» contemporains d'histoire et de littérature.
terre et en France, par les événements des Cent-Jours. Or la littérature, sous la plume de M. Villemain, a assez de distinction exquise et suprême pour qu'il nous soit permis d'exprimer "un regret qui est encore un hommage. Autour de ces noms de Suard, de Fontanes, de madame de Staël, de Benjamin Constant, de Sismondi, d'Arago, de Chateaubriand, de Cuvier, tour à tour évoqués au courant de ses récits. n« pouvait-il pas grouper quelques-uns de ces souvenirs plus spécialement littéraires qui auraient heureusement contrasté avec la sombre gravité de nos désastres, et formé comme des îles flottantes de verdure et de fleurs sur cette mer pleine de récifs et d'orages qui va du golfe Juan à Sainte-Hélène? Mais, me dira-t-on, c'est tout simplement un autre ouvrage que vous demandez là à M. Villemain! J'en conviens; et savez-vous pourquoi? Parce qu'il m'est plus facile peut-ôtre de regretter ce qu'il n'a pas fait que d'indiquer ce qu'il a voulu faire.
Puisque je suis en veine d'objections chagrines, j'en risquerai une autre, d'autant plus singulière que l'on ne se lasse pas d'adresser à la littérature actuelle un reproche diamétralement contraire. M. Villemain nous annonce ses souvenirs, et, en effet, nous le voyons, dans les premières pages, témoin attentif des tristes scènes qui vont se dérouler sous ses yeux; entrant, le soir, chez la veuve Lavoisier, et s'y mêlant à des personnages célèbres qu'il regarde, qu'il écoute et qu'il peint; appelé, le matin, chez M. de Fontanes, qui, se dérobant par une spirituelle retraite, le choisit pour son substitut auprès des éventualités du 20 mars. Eh bien , nous aurions voulu que ce témoin, obscur alors, illustre depuis, mais déjà si clairvoyant, si observateur, doué d'un tact si lin, d'une vue si sûre, et relevant encore ses aperçus par ses souvenirs classiques, reparût et s'accentuât davantage à travers son livre, non pas
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pour s'attribuer, avec la vanité bouffonne de nos modernes faiseurs de Mémoires, une part quelconque dans les discours et dans les actes, mais pour conserver à ses récits, si éclatants d'ailleurs et si animés, cette empreinte personnelle dont rien ne remplace la vérité et la vie. Quand on songe à ce que devait être, dès cet âge beureux de vingt-cinq ans, l'esprit de M. Villemain, à ce trésor de fortes éludes et de connaissances acquises, à cette curiosité intelligente et passionnée, à ce pressentiment de sa gloire prochaine, à cette imagination vive, saisissant à la fois le fond et la surface, le caractère et la figure -, quand on pense à tout ce que ces dons merveilleux ont dû répandre île vivacité et de fraîcheur sur ses impressions de chaque jour dans un moment où tout remuait et exaltoit les âmes, on se dispose à amnistier pleinement, que dis-je? à approuver ce narrateur, si, en parlant de ce qu'il a vu et entendu, il arrive à parler de lui. Ce sentiment, ce souvenir de la personnalité, dont la persistance fanfaronne impatiente et agace chez les autres, on le voudrait, chez lui, plus assidu ou plus fréquent. Exception bizarre et glorieuse, qu'à une époque où nous avons tant souffert de l'abus de la littérature et de l'abus du personnalisme, on puisse reprocher au livre de M. Villemain de n'être pas assez personnel et pas assez littéraire!
Prenons-le donc tel qu'il est, au lieu d'y tant discourir, ce livre éloquent où le style semble se rajeunir et se teindre des couleurs de la nouvelle école, où l'émotion s'accroît, de chapitre en chapitre, pour éclater à ce dénomment dont nulle tragédie n'égala jamais la grandeur funèbre et le gigantesque héros. M. Villemain a prouvé une fois de plus la supériorité de son goût en laissant dans l'ombre la partie stratégique et guerrière de son sujet, malgré l'exemple donné de nos jours par des historiens célèbres
qui n'ont pas cru qu'il fût nécessaire d avoir livré ou même vu des batailles pour avoir le droit de les décrire. Il y a quelque part, dans les Mémoires (V Outre-Tombe, un passage où Chateaubriand raconte que, se promenant dans la campagne, un Virgile à la main, il sentit tout à coup sous ses pas un tressaillement de la terre, et que, se baissant pour écouter, il entendit au loin, comme un vague et insaisissable murmure, le canon de Waterloo. On peut dire que cette canonnade terrible qui trancha la destinée du second Empire s'entend de même dans le livre de M. Yillemain. Elle y retentit à distance, sans qu'on assiste à la mêlée, et le contre-coup en arrive dans les salons, dans la rue, dans les chancelleries, dans les Chambres, et finalement dans l'histoire. Notre illustre auteur a traité ce grand désastre du 18 juin 1815 comme ces catastrophes tragiques que l'on désespère de montrer sur la scène dans toute leur grandiose horreur, et qui, accomplies derrière le théâtre, y vibrent pourtant dans le récit des personnages, et y répandent un souffle de mort, d'épouvante et de deuil. 11 n'a pris et observé, dans les Cent-Jours, que le côté diplomatique, mondain, parlementaire, politique; étudiant d'après nature, sur le nu, les causes de ce triomphe si soudain et de cette chute si rapide: c'est là qu'on peut recueillir, sur ses pas, avec quelques vérités contestables, beaucoup de vérités utiles.
Fidèle disciple de l'école anglaise et constitutionnelle qu'il a aimée avant de la servir, et à laquelle — chose plus méritoire! — il croit encore après l'avoir servie, M. Yillemain s'est attaché surtout â faire ressortir la situation étrange et paradoxale de l'Empereur, amené à transiger avec ces libertés représentatives qu'une autre dynastie avait apportées à la France, et à leur imprimer même un caractère plus démocratique, plus révolutionnaire.
sous prétexte que cette dynastie, libérale dans ses conditions et son but, se renouait pourtant, par son origine, aux traditions d'un autre âge et en gardait je ne sais quelle physionomie posthume de réaction monarchique ou d'ancien régime. Cette réconciliation normande, ce raccommodement in extremis f créaient pour ce prodigieux génie, passionné d'ordre et de pouvoir, une force et surtout un péril : une force, en ce qu'il y trouvait çà et là, dans les vieux partis de la Révolution, quelques auxiliaires capables de fonctions civiles ou administratives et n'appartenant pas à cette armée qui fit seule le mouvement des Cent-Jours; un péril, en ce que ces libertés de fraîche date, ces nouveaux ressorts de gouvernement peu familiers à la robuste main qui les essayait, ne pouvaient fonctionner avec cette complaisante vitesse, cette docile harmonie, cette rapide et silencieuse unité, si nécessaires en ces instants de crise suprême où tout contrôle est un dissolvant. Napoléon appelant à lui, faute de' mieux, les débris du jacobinisme et de thermidor, ^efforçant de fonder avec ces éléments hétérogènes son nouvel établissement politique, tandis que, d'une part, son armée est là, le fusil au bras, fascinée comme toujours par son génie et sa gloire, mais cette fois plus prête à mourir qu'à vaincre; de l'autre, le pays, épuisé et vide, laissant faire, mais n'agissant pas, attendant une victoire pour acclamer ou une défaite pour maudire; la situation générale de la France et de l'Europe si effroyablement tendue, qu'une victoire même ne pouvait rien résoudre : tel est le moment, unique peut-être dans l'histoire, tel est le fatal amas de contradictions, de complications et de contrastes, chaos illuminé d'éclairs, que M. Villemain a peint comme il sait peindre. Ouvrez ses Souvenirs contemporains : lisez, entre autres, cette scène matinale chez M. de Fontanes partant
pour la campagne et annonçant ce qui va se passer dans un langage si prophétique, si hardi, si rayonnant d'images fortes et vives, que ce talent sage et un peu timide semble avoir été, ce jour-là, singulièrement inspiré par l'émotion des circonstances ou aidé par la mémoire de son interlocuteur : chacune de ces pages brillantes contient en germe les problèmes de cet avenir du lendemain, si prochain et si court, les difficultés insolubles de ce triomphe réel et impossible tout ensemble, les inflexibles paradoxes où va se débattre le génie, les illusions de celui-ci, les trahisons de celui-là, les entraînements d"un troisième, les variations de tous, et, au-dessus, dominant les choses et les hommes comme ces cimes chargées de tempêtes et de nuées qui se perdent, au crépuscule, dans une brume couleur de sang, la guerre, la guerre universelle, implacable, ayant seule la clef de la situation et le mot du problème, disposant en souveraine du dernier acte de ce drame, et s'apprêtant ou à écraser le héros en cas de revers, ou à replonger dans le néant, en cas de victoire, les éléments révolutionnaires qu'il vient de déchaîner , Que de piquants et instructifs détails dans ce dialogue entre le jeune libéral, enivré de ses lectures, confiant dans le réveil de la liberté politique, et l'académicien rassis, le dignitaire vieilli dans la pratique des affaires et le contact des hommes! — « Voilà le vrai, mon cher, dit M. de Fontanes (hélas! on a pu le redire depuis, et après d'autres catastrophes); voilà où ont abouti vos idées anglaises, à vous autres, tous vos plagiats de MU des droits et de constitution libérale. Chateaubriand le comprend bien aujourd'hui... Je ne m'étonne pas de votre erreur; vous prenez la théorie constitutionnelle pour la politique ; cela est de votre âge, et cela est plus tôt fait que d'étudier les affaires et les hommes... Vous avez, malgré vos fumées
constitutionnelles, l'œil assez bon et l'esprit naturellement juste. » — Et M. Villemain t prompt à la réplique, répond avec un effort de hardiesse à ces marques de profond scepticisme en matière de libertés : « Les idées, j'en conviens, sont par moment bien faibles contre les baïonnettes... il faut pourtant que la royauté régulière ait autre chose à donner que la dictature impériale. Cette chose, c'est le droit; c'est la liberté politique, le vote réellement libre de l'impôt, la discussion des affaires publiques, et, sous l'ascendant d'un pouvoir héréditaire inviolable, cette concurrence des services, cette activité, cette émulation légitime des talents qui fait la vie d'un peuple, et qui prévient ou relève sa décadence. . Comment, monsieur, n'aimez-vous pas ce beau régime que vous avez vu en Angleterre, que vous avez étudié dans l'histoire? .. » — Et M. de Fontanes réplique à son tour avec un affectueux persiflage. Mais je ne veux pas gâter cette scène, ce prologue merveilleux, où alternent la jeunesse avide de connaître et la sagesse attristée de trop savoir, où M. de Fontanes prèle son expérience à M. Villemain, où M. Villemain prête son style à M. de Fontanes, et qui, à distance, après nos malheurs, après les nombreux naufrages de nos libertés politiques, semble une double leçon et une double prophétie. L'éminent auteur de ces Souvenirs m'en voudra-t-il beaucoup, si j'avoue que ce plaidoyer préliminaire m'a laissé un peu en suspens entre l'opinion de M. de Fontanes et la sienne? Vous avez ouï parler de ces conférences de séminaire, où l'avocat du diable s'arrange toujours pour ne pas avoir trop raison : eh bien, ici, l'avocat du diable, c'est-à-dire de l'ordre et du pouvoir indépendants des entraves et des fictions représentatives, n'a pas assez tort, et l'on est tenté de lui donner gain de cause, malgré tout l'esprit de la partie adverse.
Mais ce n'est pas là le seul enseignement qui ressorte de cette entraînante et irrésistible lecture. On s'explique, en lisant M. Villemain, certaines conséquences des Cent- Jours, qui, détachées de leur filiation immédiate et directe, avaient pu paraître inexplicables. Je m'étais souvent demandé comment il avait suffi de quelques années à peine pour effacer ce passé d'hier et oblitérer à ce point le sens public, que le libéralisme eût pu faire alliance avec les souvenirs de l'Empire, lui prêter ses illusions et lui emprunter ses gloires, de façon à combattre et à saper ensemble la vraie monarchie libérale, la monarchie selon la Charte; comment des journalistes et des pamphlétaires, des chansonniers et des avocats, avaient si vite réussi à unir ce qui semblait incompatible, à séparer ce qui était conciliable. L'Empire, ce miracle de la volonté d'un seul, dominant et comprimant la pensée de tous, l'Empire devenu l'auxiliaire tardif de la liberté étouffée par lui et reconquise à ses dépens, l'environnant de ses prestiges, lui donnant ses consignes et ses mots d'ordre, et cela sous les yeux mômes de la génération qui avait pu tout voir et tout comparer, il y avait là, selon moi, un fait anormal, un effet contraire à sa cause. Je me trompais : les peuples, comme les individus, sont toujours logiques, môme quand ils s'égarent. Le rapide épisode des Cent-Jours, avec son Acte additionnel, ses essais de refonte démocratique et de mise en scène populaire, avec ses appels aux souvenirs, aux passions, aux hommes de 89 et de 92, avec ses fascinations mag'rques subies et maintenues par les rangs inférieurs de l'armée pendant que les généraux se fatiguaient et lâchaient prise, a été un trait d'union entre la révolution passée et les révolutions futures, un pont jeté à l'esprit révolutionnaire sur cet abîme où un glorieux despotisme avait refoulé pôle-môle tous les vieux oripeaux de terro-
risme, tous les invalides de la Convention et du comité de salut public, oubliés, mitigés ou vendus. L'Empire, dans cette expression dernière et survivante pour la mémoire du peuple, n'était plus l'immense répression d'une liberté perdue par ses propres excès, la victoire armée de Tordre sur le cbaos et du pouvoir sur l'anarchie, la régénération militaire d'une société détruite par l'abus de ses réformes civiles, la remise en tutelle d'une démocratie insensée, la suspension temporaire de tout ce qu'auraient donné à la France non-seulement le mouvement de 89 purifié et adouci, mais la simple marche des années et la monarchie de Louis XVI, en un mot l'abdication ou la déchéance d'une révolution en faveur d'un homme, il était la résurrection rapide et factice de cette révolution môme, reparaissant tout à coup au milieu d'un monde à demi nouveau, à demi ancien, où nul n'avait eu encore le temps de se reconnaître, sur des vestiges du passé qui n'étaient pas le passé, mais qui en avaient l'air, devant ces fantômes d'émigration, de corvée, de seigneurie et de privilèges, mots vides de sens, aigris et aggravés pourtant par la prévention, l'ignorance ou la haine. Cette impression une fois acceptée ne s'effaça plus, et les chansons de Béranger, les pamphlets de Paul-Louis Courier, les diatribes de Manuel, les déclamations des journaux d'alors, les petites pages delà Charte- Touquet intercalées dans les grandes pages des Victoires et Conquêtes, n'en furent que l'épilogue et le commentaire.
A côté de. celte vérité si facile à recueillir dans le livre de M. Villemain, il en est une autre, parallèle à celle-là, et qui répond à cette accusation injuste et ingrate, souvent réfutée et répétée plus souvent encore : « Les Bourbons ont été ramenés par les armées étrangères. » Qu'on rouvre l'ouvrage de M. Villemain, aux pages 168 entre autres et 446 : on verra, à travers un laconisme de bon
goût et un sentiment de convenance qui ne lui permettait pas d'insister, que la maison de Bourbon, à cette époque fatale, a été à la fois le salut de la Franco et de l'Europe. Elle a sauvé la France du démembrement, des représailles terribles autorisées par les excès de ses conquêtes; elle a sauvé l'Europe d'elle-même, de l'enivrement de ses victoires et de ses colères, de la tentation funeste de rompre cet équilibre nécessaire à la viecommune des nations, de commettre une de ces énormités aussi destructives pour les vainqueurs que pour les vaincus : elle a offert un refuge au triomphe en même temps qu'une indemnité à la défaite; une solution à ce qui paraissait insoluble, une réparation à ce qui semblait irréparable. Seule capable de rassurer l'Europe sans rabaisser la France, placée, en ce moment décisif et solennel, entre ces deux forces, ces deux parties d'une même civilisation, qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas se détruire, elle lésa apaisées, pacifiées, adoucies Tune par l'autre, amortissant à la fois le paroxysme du succès et le paroxysme du désastre. Elle n'a ni pris part à la lutte, ni reparu en conquérante devant ce pays qui l'avait proscrite, ni fleurdelisé d'avance les drapeaux de ces armées étrangères qui ne songeaient pas à elle en refoulant, du droit du plus fort, nos troupes décimées et dispersées. — « La seconde émigration de Louis XVIII, a pu dire M. Villemain, n'avait pas le temps d'encourir les blâmes ou de contracter les défauts attachés parfois à la longueur des infortunes, même injustes, et à l'attente sur le sol étranger. Elle fut, de la part du roi, et grâce à son bon sens, ce qu'elle pouvait être de mieux, une inaction constante et assez fière; se regardant comme uni aux sentiments français par une année de règne et par la promulgation de la Charte, Louis XVIII ne permit pas que personne des siens prit part
à la guerre, dans les rangs de la coalition. Il attendit la . fin du duel inévitable entre Napoléon et l'Europe.- » — Et, plus tard, après que les derniers désastres sont consommés, quand les exigences du vainqueur s'accroissent à chaque pas qui le rapproche de notre capitale, quand on parle de garanties, qu'on laisse entendre que ces garanties seraient des cessions de territoire, et qu'on ajoute pourtant: Un seul nom, celui de Louis XVIII, nous paraît réunir toutes les conditions qui empêcheraient l'Europe de demander de tels gages pour sa propre sécurité, M. Villemain a pu s'écrier : « Triste révélation sans doute sur la crise extrême où était amenée la France, mais souvenir consolant pour la mémoire du roi, qui rendit ce service temporaire à son pays! » — Je voudrais, je Ta voue, supprimer cette épithéte de temporaire, qui, appliquée à l'intégrité du territoire, n'a, Dieu merci! pas de sens; je suppose qu'en l'écrivant M. Villemain songeait encore à la Charte, à laquelle il tient. — Oui, consolaut, dirons-nous à notre tour avec un peu moins de sobriété et de réticence ; consolant et glorieux pour cette Monarchie, tenue en réserve loin de cette sanglante arène, étrangère de cœur et de fait à ces malheurs inouïs, trouvant dans son principe et dans son essence de quoi conjurer ce million de bras prêts à s'appesantir sur la patrie, de quoi guérir ces maux effroyables dont elle devaitsubir plus tard l'injuste solidarité; à peu près comme ces médecins qui, appelés auprès d'un malade, le touchent, le soignent, le guérissent et meurent.
Il ne faut pas croire, cependant, que ces Souvenirs contemporains rapetissent Napoléon : non, il nous y apparaît, au contraire, dans toute son émouvante et pathétique majesté, comme un de ces héros épiques ou tragiques qui seraient, semble-t-il, moins grands s'ils étaient plus parfaits, moins glorieux s'ils réussissaient jusqu'au bout. Ses
inégalités, ses emportements, ses colères, les sophismes de son génie luttant contre l'impossible, ses brusques alternatives d abattement et de confiance, d'énergie et de lassitude, cette prostration suprême en face des périls qui se pressent, des trahisons qui se démasquent, du dénoûment inexorable qu'il ne veut ni prévoir ni éviter, cette ombre du rocher de Sainte-Hélène Rallongeant peu à peu sur les dernières pages comme le canon de Waterloo grondait déjà dans les premières; cette torture de six années, commencée à bord du Belîérophon et préludant aux immortelles confidences de sa captivité, tout cela forme un tableau incomparable, poignant, à la fois spleudide et sombre comme un orage des tropiques, et pour lequel M. Villemain a trouvé des accents et des couleurs que son talent si élégant et si pur n'avait pas encore révélés. On sent que si l'historien et le politique, chez M. Villemain, ont gardé quelque rancune, l'artiste et l'homme de cœur n'en ont pas, qu'ils s'abandonnent à ces émotions surhumain&s, à cette terreur, à cette pitié, et que le linceul, en tombant sur cette gloire sans rivale, la fait plus grande et plus sacrée que le manteau impérial. Eh ! qui pourrait, en présence de ses adversités, songer à autre chose qu'aux douleurs du conquérant déchu, de la patrie mutilée, écouter d'autre voix que ce vaste gémissement? Les âmes vraiment nobles, vraiment patriotiques, n'ont pas, ne peuvent pas avoir ces arrière-pensées mesquines et égoïstes; elles ne peuvent jamais se réjouir quand la France pleure, pleurer quand elle se réjouit, séparer leur cause de la sienne et leurs battements des siens. Qui croit le contraire les calomnie! A ces souvenirs de Waterloo, du Bellérophon, de Sainte-Hélène, elles se sentent frappées du coup qui brisa un grand pays et un grand homme, de même qu'au bruit des glorieux faits d'armes
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de notre héroïque armée d'Orient, elles les saluent d'un sympathique hommage et rappellent avec orgueil l'histoire militaire de nos zouaves, objet d'effroi pour nos ennemis et d'envie pour nos alliés !
On peut donc dire que, sous la plume de M. Villemain, la liberté constitutionnelle et parlementaire a, en définitive, amnistié son redoutable adversaire, qui s'était fait un moment son illusoire et invraisemblable ami. S'estelle aussi bien amnistiée elle-même? A-t-elle fait, alors et depuis, tout ce qu'elle devait faire, conjuré tous les périls, détourné touts les malheurs, dominé les situations, tempéré les crises, établi ce qu'elle avait rêvé, sauvegardé ce qu'elle avait établi, remplacé avec avantage une volonté unique par des volontés collectives? M. de Fontanes, dès le 18 mars 1815, n'en paraissait pas très-sûr, et M. Yillemain mettait plus d'esprit que de certitude à le contredire. Nous ne sommes pas M. de Fontanes : mais aussi il n'avait que ses prévisions, et nous avons, hélas ! notre expérience. Convenons-en sans réticence comme sans malice : dans cet épisode des Cent-Jours, le gouvernement constitutionnel n'a pas joué un bien beau rôle. En France, il n'a su ni repousser Napoléon, ni le conserver. En Angleterre, il a encouru le reproche de mauvaise foi et de trahison vis-à-vis de ce captif volontaire et désarmé. Quand M. Villemain. fidèle à ses honorables préférences, nous dit que Napoléon avait cru réveiller dans la nation anglaise un sentiment d'honneur légal et un scrupule du droit qu'il n'attendait pas des monarques absolus ; quand il ajoute avec une sorte de complaisance :« C'était un hommage suprême que ce grand dominateur des hommes rendait à l'esprit de liberté ; à tout prendre, il l'aimait mieux pour gardien que le pouvoir absolu de son ancien ami le czar, ou même de son
beau-père...» ne pourrait- on pas demander ce qui, avec le ezar ou môme avec son beau-père, aurait pu lui arriver de pire?
Mais il me semble que nous voilà bien avant dans la politique. Revenons, en finissant, à la littérature, toujours si profondément intéressée à tout ce que publie M. Villemain. Son livre n'est pas seulement piquant, ingénieux, brillant, éloquent, pathétique ; il a le plus attrayant de tous les mérites, la plus charmante de toutes les grâces : il est jeune, et il l'est doublement; car M. Villemain nous retrace les souvenirs contemporains de sa vingt-cinquième année avec le style qu'aurait aujourd'hui un Villemain qui serait jeune. Parmi les écrivains éminents qu'une gloire précoce, une vie laborieuse et une maturité féconde associent à plusieurs générations littéraires, il en est qui, ayant possédé à certain moment tout leur talent et toute leur force, font de ce moment leur date, s'y immobilisent ou y reviennent sans cesse, regardant d'un gail dédaigneux ou inquiet ce qui s'essaye après eux, et traitant volontiers de corruption ou de décadence ce qui aspire à s'appeler renouvellement ou progrès. 11 en est d'autres, plus souples, moins exclusifs, mieux doués, qui suivent avec moins de dédain et de méfiance les varialions successives du style, de l'esprit et du goût, et, sans dépasser le point où elles s'exagèrent et se dépravent, en acceptent assez pour être à la foL> les classiques de la veille et ceux du lendemain. L'illustre auteur de ces Souvenirs a été constamment au nombre de ces maîtres indulgents à qui la nouveauté ne fait pas horreur, et qui, au lieu de l'effaroucher par des rigueurs inutiles, aiment mieux lui prendre ce qu'elle a de bon, et le consacrer de leur autorité et de leur exemple. 11 y a trente ans, il expliquait aux retardalaiies Shakspeare et Waller Scotl; il saluait La-
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martine et Victor Hugo, devançant le jugement des lettrés et les hommages populaires. Aujourd'hui il ne paraît pas croire que la langue du dix-neuvième siècle mérite tout le mal que l 'on en dit, et il se met à la parler avec une grâce et une intrépidité charmantes; j'ouvresa première page, et je lis : « Dans ma mémoire de tout jeune homme, malléable et colorée comme une lame de daguerréotype sous les rayons du jour... » Je poursuis, et j'arrive au délicieux portrait de la duchesse de Dino : « Alors à peine âgée de vingt ans, la jeune duchesse, par sa beauté, le charme impérieux de sa physionomie, le feu du Midi mêlé en elle à la grâce altière du Nord, l'éclat inexprimable de ses yeux, la perfection de ses traits aquilins, la dignité de son front encadré de si beaux cheveux noirs, était une des personnes le plus naturellement destinées à faire les honneurs d'un palais, à embellir une fête, » etc. Il y a là, si nous ne nous trompons, quelques touches un peu plus modernes que ne l'eut permis M. de Fontanes, une légère teinte de Lamartine ou même de Balzac, ramenée toutefois aux conditions nécessaires de correction et d'élégance. Faut-il s'en étonner? Faut-il s'en plaindre? Le mieux est de ne pas taquiner ce délicat et sérieux plaisir, de savourer ce livre où un grand et aimable écrivain, recueilli dans ses souvenirs, a su se faire contemporain, en histoire, du passé qu'il fait revivre; en littérature, du présent qif il charme, qu'il instruit et qu'il honore.
M. GUIZOï 1
Pour qui aime passionnément et honnêtement la littérature, — comme cette belle et noble ladyRussell aimait son second mari, — c'est une joie bien vive de reconnaître que, même aux moments les moins favorables au succès littéraire, en présence d'événements qui semblent devoir tout éteindre de leur éclat et de leur bruit, il suffit de cinquante pages signées d'un grand nom et écrites d'un grand style pour remuer et charmer cette société d'élite, plus empressée de savourer les délicats plaisirs de l'intelligence que de courir à la Bourse spéculer sur la paix ou la guerre. Cette joie, M. Guizol vient de nous la donner en publiant un épisode qui se rattache à l'ensemble de ses Études sur l'histoire d'Angleterre, mais qui garde, avec bien du piquant et de la grâce, sa physionomie particulière, et fait songer une fois
1 V Amour dans k mariage. Étude historique.
de plus à ces fleurs au parfum salubre et pénétrant écloses entre les pierres des monuments et des tombeaux. On s'arrache ces pages auxquelles leur titre un peu romanesque — nous allions dire un peu paradoxal — n'ôte rien de leur gravité, et qui, parce titre même, par l'arrière-pensée qu'il suppose, n'en ont que plus complètement l'autorité d'une leçon et d'un modèle. Elles sontdans toutes les mains, elles occupent toutes les causeries, et, si les nôtres ne s'en emparaient pas à leur tour, on aurait le droit de nous demander pourquoi nous négligeons de profiter de nos attributions les plus charmantes, et par quelle contradiction bizarre nous nous taisons sur ce dont tout le monde cause, nous qui causons quelquefois de ce dont personne ne parle.
Les écrivains illustres que les affaires publiques ont jadis enlevés aux lettres, et qui, à la suite de nos catastrophes, sont revenus à leur premier domaine, y ont trouvé bien du ravage accompli en leur absence. Ils ont dû éprouver une sensation analogue à celle d'un père de famille qui, au retour d'un long voyage où il aurait recueilli plus de gloire et de fatigue que de richesse et de bonheur, reverrait, en mettant le pied sur le seuil natal, son champ dévasté, sa maison en ruines, des intrus de mauvaise mine faisant l'orgie sous son toit, en un mot tous les malheurs énumérés par Scapin, sans en excepter, hélas! la fille séduite et la femme enlevée. Ils ont reconnu, nous le savons, que de même que, dans la première phase, celle de 1830, c'était la politique qui, en précipitant son mouvement révolutionnaire, avait violemment agi sur la littérature, de même, dans la période suivante, celle de i 848, c'était la littératurequi, par ses dérèglements funestes, avait entraîné et précipité la politique. C'est en face de cette triste évidence, annoncée déjà par quelques pauvres Cassan-
20 CAUSERIES LITTÉH AIRES.
(1res littéraires, prophètes dans leur pays, — et dans le désert, — qu'on a pu et qu'on peut mesurer la différence des hommes sérieux médiocres et des hommes sérieux supérieurs. Les hommes sérieux médiocres (on assure qu'il en existe), quand nous leur pari ions autrefois des tendances du roman ou du drame, et de tout ce qu'ils introduisaient de ferments de corruption, de convoitise et de haine à travers les diverses couches sociales, haussaient superbement les épaules, et, arrondissant le bras autour de leur portefeuille gros de la destinée des empires, ils nous disaient comme à de vieux enfants maniaques: « Madame Sand! M. de Balzac! M. Eugène Sue ! M. Dumas! qu'est-ce quece/a?... Ah! oui, il me semble que j'ai vu ces noms au bas du feuilleton de mon journal... Mais excusez-moi, monsieur, je ne lis que le premier-Paris et le compte rendu de la Chambre. » Et là-dessus notre homme nous quittait pour aller rédiger un sous-amendement à l'article 4 du budget ou composer le programme d'un tiers, d'un, quart ou d'un cinquième parti, formé d'une nuance de gauche pure et d'une dose d'opposition dynastique. Eh bien, cela, c'était tout simplement la littérature, cette expression suprême et souvent toute-puissante de la civilisation française, abaissant ses niveaux pour les étendre, dégradant avec elle et après elle la société attentive ou distraite, et ruinant de son luxe frelaté même les honnêtes gens et les bons livres, comme ces femmes perdues, qu'elle se plaisait à glorifier et à peindre, dévorent non-seulement leur amant étourdi, corrompu ou aveuglé, mais encore sa maison, sa famille, ses alentours, la dot de l'épouse et de la soeur. Cela, c'était la société, qui laissait arriver jusqu'à ses hauteurs les miasmes de ses bas-fonds, déguisés dans je ne sais quelle fausse senteur de musc et d'ambre, en attendant l'heure terrible où, grisée par ces vapeurs capiteuses, elle se sentirait à son
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tour attirée vers ces abîmes. Voilà ce qu'ont admirablement compris les bommes sérieux supérieurs, dès que leur esprit a été dégagé par les événements du tracas des affaires. Ils ont mis tout d'abord le doigt sur la plaie encore saignante; ils n'ont pas eu de ces dédains, de ces fiertés hautaines, indices de la fausse noblesse, en intelligence comme en blason. Le malheur passé, le danger à venir, l'humiliation présente, étaient là, dans l'abaissement littéraire; ils y ont couru, non pas avec des récriminations stériles, des plaintes amères, des avertissements et des conseils d'après coup, mais avec des œuvres, avec des exemples, avec une morale en action nous montrant comment on s'y prend pour relever ce qui s'écroule et sauver ce qui se perd. C'est ce qui a donné à leur nouvelle, intervention dans les lettres un caractère spécial ; c'est ce que je retrouve avec bonheur dans cette Etude empruntée par M.Guizot à l'histoire pour la prêter au roman, mais au roman honnête etsolvable qui, par exception, restitue ce qu'on lui prête, sans en rien garder ni gâter; Étude dont le titre, le début et la conclusion, dans sa beauté merveilleuse, répondent d'une façon directe à ce sentiment de réparation littéraire par la littérature, de redressement du mauvais exemple par le bon, la plus noble, la plus salutaire tâche à laquelle puissent s'appliquer, après les jours d'épreuves, ces hommes restés les maîtres et les modèles de leur temps.
— «On veut des romans, nous dit M. Guizot. Que ne regarde-t-on de près l'histoire? Là aussi on trouverait la vie humaine, la vie intime, avec ses scènes les plus variées et les plus dramatiques, le cœur humain avec ses passions les plus vives comme les plus douces, et de plus un charme souverain, le charme de la réalité. J'admire et je goûte autant que personne l'imagination, ce pouvoir créateur qui du néant tire des êtres, les anime, les colore et les fait
vivre devant nous, déployant toutes les richesses de l'âme à travers toutes les vicissitudes de la destinée ; mais les êtres qui ont réellement vécu, qui ont effectivement ressenti- ces coups du sort, ces passions, ces joies et ces douleurs dont le spectacle a sur nous tant d'empire, ceux-là, quand je les vois de près et dans l'intimité, m'attirent et me retiennent encore plus puissamment que les plus parfaites œuvres poétiques ou romanesques. La créature vivante, cette œuvre de Dieu, quand elle se montre sous ses traits divins, est plus belle que toutes les créations humaines, et de tous les poètes Dieu est le plus grand. »
Il était impossible, n'est-ce pas? de nous annoncer avec plus demagnificenceetde simplicité tout ensemble ces deux êtres réels qui ont vécu, qui ont aimé, qui ont souffert, ce ménaged'un grandseigneur anglais,libéral et chrétien, lord et lady William Russell, types trop rares et trop peu suivis de l'amour dans le mariage et des chastes douceurs de la vie privée au milieu des émotions et des orages de la vie publique ! Tel est le point de départ de ce beau récit : attendrir un moment et familiariser l'histoire, la faire sortir des palais et des rues, des salles de parlement et des champs de bataille, pour nous introduire avec elle dans un intérieur embelli par une union passionnée et charmante, dans ce home dont la nation anglaise estime si haut les jouissances et les vertus, et là, à ce spectacle aimable et pur comme ces âmes, nous demander s'il est tant besoin de travestir l'histoire en roman ou le roman en histoire, pour enchanter ou émouvoir l'imagination des hommes. Tous les lecteurs de M. Guizot se chargeront de la réponse.
Il y a donc deux choses dans ce morceau , destiné à montrer sous une forme exquise et en un cadre restreint tout le bien que pourraient se faire, au lieu du mal qu'elles se sont fait, la poésie et la réalité. Il y a le côté historique,
et celui que j'appellerai romanesque, faute d'un mot plus juste et mieux famé. L'histoire de lady Russell, du comte de Southampton, son père, de lord William Russell, son second mari, touche à plusieurs événements delà révolution d'Angleterre, et le procès célèbre de lord William a sa place marquée d'avance dans les prochains volumes de l'illustre historien. Il n'y insiste que tout juste ce qu'il faut pour l'intelligence complète de son récit, et pour que les sentiments de ses personnages s'éclairent et se précisent d'un reflet de leur vie extérieure. Lady Russell, sa tendre et pieuse héroïne, descendait, par sa mère, de la famille de Ruvigny, une de ces familles françaises, nobles et protestantes, à qui l'édit de Nantes avait permis de servir le pays et le roi en restant dévouées à leur croyance, et qui, à l'époque ou cet édit chancelait sous le sentiment populaire avant d'être révoqué par la volonté royale, traversèrent ces temps d'épreuve avec un inflexible courage, et se préparèrent, pour les jours prévus de proscription et d'exil, d'autres foyers et une autre patrie. Le marquis de Ruvigny était son oncle, et nul, on le sait, ne joua un rôle plus actif et plus honorable dans les négociations de la Franco avec l'Angleterre, et de l'Église réformée avec la cour et les ministres. Lord Southampton, son père, beau-frère du marquis, figura au premier rang des conseillers et des défenseurs de Charles I er , lui demeura fidèle dans la mauvaise fortune, passa noblement dans la retraite tout le temps que durèrent la république et Cromwell, et se retrouva avec Hyde, comte de Clarendon, son ami, le ministre un peu inquiet, un peu découragé, un peu morose, mais toujours loyal et sûr, de Charles II remonté sur son trône. Enfin, lord William Russell, l'homme qu'elle choisit et qu'elle épousa à trente-quatre ans, après en avoir passé obscurément quatorze ou quinzeavec lord Vanghan, son premier mari, fut
un des chefs les plus ardents de l'opposition sous Charlesll, prit part aux complots de résistance à main armée contre l'autorité royale, fut dénoncé comme conspirateur, jeté à la tour de Londres, et, malgré les efforts de ses amis et surtout de sa femme, condamné à mort, et exécuté le 21 juillet 1685, — cinq ans avant la révolution nouvelle qui, bien différente des nôtres, devait fixer l'avenir politique de l'Angleterre. On le voit, c'est au milieu d'événements historiques et entre des personnages acquis à l'histoire que M. Guizot a su apercevoir et cueillir ce drame intime où les félicités domestiques, les tendresses conjugales, les délices d'un amour partagé et les douleurs d'une séparation tragique s'agrandissent du souvenir de ces persécutions religieuses, des traditions héréditaires de cette famille émigrée, de cette intervention passionnée dans la lutte des partis, du voisinage de cet échafaud, et enfin de ce long et mélancolique veuvage, sobre dans sa douleur, résigné dans ses regrets, ferme dans ses vertus. M. Guizot a dessiné rapidement et à larges traits ces diverses phases, et l'on reconnaît, à chaque ligne, dans cette partie de son travail, cette grandeur contenue, cette langue à la fois simple et riche, cette hauteur de vues, cette sagacité sans aigreur et sans pessimisme que la pratique des affaires communique aux esprits éminents, toutes ces qualités incomparables qui se sont révélées avec tant d'éclat dans Y Histoire des Révolulions d'Angleterre. Citons au hasard un de ces passages, tels qu'ils abondent chez M. Guizot, et que l'expérience de l'homme d'État a évidemment dictés au génie du penseur et de l'écrivain : « Lord Russell, nous dit-il, fut bientôt l'homme le plus populaire comme le plus honoré du royaume, et telles étaient, cnlre lui et le parti national, l'harmonie et la sympathie mutuelles, que rien, ne venait éclairer lord Kussell sur les fautes de ses anciens amis, ni
sur les tiennes propres; car les avertissements ne partaient <]ue de ses ennemis, — qu'on ne croit jamais. • Voilà de ces coups de pinceau que le talent seul ne donne pas ; il faut, pour les trouver, avoir été ministre — et ne plus Tôtre.
Nous en ayons dit assez sur le cadre ; voyons maintenant la figure. Voyons le roman dans l'histoire, le paradoxe dans la vérité, ou, pour revenir au texte, l'amour dans le mariage.
Une grande dame chrétienne, comme l'appelle M. Guizot, ayant passé les années de son adolescence à la campagne, c loin du monde, dans ces Jiabitudes de tranquillité, de dignité, de simplicité, d'élévation sociale et de bienfaisance populaire qui font l'honneur et le crédit d'une aristocratie chrétienne; » ayant d'abord épousé sans amour un jeune homme qu'elle connaissait à peine, et, dans cette union acceptée plutôt que choisie, s'étant acquittée de tous ses devoirs sans bruit, sans éclat, modestement et vertueïisèment heureuse, appréciée déjà pour son humeur agréable, sa douce gaieté et sa bonté parfaite ; perdant, au bout de quatorze ans de cette vie égale et silencieuse, ce premier mari dont il n'est resté de trace ni dans son cœur ni dans l'histoire ; libre alors de regarder autour d'elle, de consulter son penchant, et défaire un choix parmi les nombreux prétendants qu'attirent sa beauté, ses vertus et sa fortune; se donnant, dans toute la plénitude de sa liberté et de sa volonté, à l'homme qu'elle préfère, et qui, par hasard, se trouve digne d'elle ; se transformant, pour ainsi dire, dans ce second mariage, y développant des qualités, y préludant ù des grandeurs toutes nouvelles : tel est le premier chapitre de cette chaste et conjugale légende ; tel est, avant les jours d'orage, d'angoisses et de regrets, le doux et enviable spectacle que M. Guizot nous ouvre sur la vie pri-
vée de ses personnages et de leur temps. Mai s laissons-le parler lui-même; il faudrait, pour bien faire, que notre causerie ne fût qu'une citation perpétuelle : «Ce monde, nous dit-il dans ce style qui n'est qu'à lui, n'a point de spectacle plus charmant que celui de la passion pure et heureuse. La passion, cette explosion libre et sincère des désirs et des forces intimes de l'âme, a pour nous tant d'attrait, que nous prenons à la contempler un plaisir inGni, même quand elle s'offre à nous chargée d'égarements coupables, de troubles, de mécomptes et de douleurs ; mais la passion se déployant en harmonie avec la conscience et inondant l'âme de joie sans altérer sa beauté ni sa paix, c'est le plein essor de notre nature, la satisfaction de nos aspirations à la fois les plus humaines et les plus divines : c'est le Paradis reconquis... Rachel (c'est le nom de baptême de lady Russell) ne nous a jusqu'ici apparu que tranquille, simple, vertueuse sans élan comme sans effort, et suivant modestement la route droite, mais ordinaire de la vie. Maintenant l'amour passionné et le bonheur suprême sont entrés dans ce cœur si bien fait pour les ressentir, mais qui ne semblait pas les chercher ; Rachel s'y livre et s'y développe avec pleine liberté et confiance ; elle aime aussi ardemment qu'innocemment, et elle est parfaitement heureuse! » — Eh bien, qu'en dites-vous? Croyez vous, après avoir lu cette page, qu'il soit impossible de trouver des couleurs vives, d'irrésistibles accents, une chaleur communicative, pour peindre autre chose qu'une patricienne amoureuse d'un pianiste ou d'un rapin, un fils de famille épris d une pécheresse régénérée par l'amour, ou deux cœurs incompris cherchant dans une liaison coupable l'assouvissement de leur orgueil et de leurs chimères? Admirable exemple qu'on pourrait appeler la poétique du genre, et que nous donne là, presqu'en se jouant, cet
homme qui a présidé, pendant longues années, aux destinées de la France, cet historien de grande race qui pouvait se croire le droit de dédaigner tout ce qui n est pas le grave et positif enseignement de la politique et de l'histoire ! Lignes fécondes et salubres où le roman moderne devrait se plonger, comme un malade se plonge dans une source bienfaisante pour s'y guérir do ses plaies et s'y laver de ses souillures ! Qu'elles sont belles et sereines, ces années de bonheur légitime et radieux! Et comme le mariage prend là d'éclatantes et consolantes revanches! Neuf ans après la première expansion de cette félicité sans bornes, à quarante-trois ans, à l'âge où l'amour adultère est depuis longtemps entré dans sa période de déception, de châtiment ou de ridicule, lady Russell peut encore écrire à son mari, au milieu de mille choses non moins charmantes : a Vous écrire est le charme de ma matinée; vous avoir écrit sera la consolation de ma journée. J'écris dans mon lit, ton oreiller derrière moi ; c'est là que ta téte chérie reposera, j'espère, demain soir, et bien des jours encore... » — La récompense des affections pures dans les cœurs honnêtes est de conserver leur fraîcheur et leur jeunesse, comme celle des hautes intelligences et des nobles âmes est d'exceller à les peindre.
Hélas ! leur innocence n'est pas toujours un gage de certitude et de durée. Si elles ne sont pas troublées et brisées par les déchirements de la conscience, par la punition réservée à tout ce qui altère Tordre et l'harmonie morale, elles le sont, elles peuvent l 'être par les événements, par les hommes, par l'inévitable condition des félicités terrestres, par la volonté divine nous avertissant de leur fragilité : témoin lady Russel, qui eut bientôt à déployer, en face de dangers terribles et au sein de pathétiques douleurs, cet amour, si heureux d'abord, si délicieusement
absorbé dans le sentiment de sa confiance et de sa force. Après douze ans de ce bonheur, — elle en avait alors quarante-six, et la lune de miel durait toujours, — la foudre éclate dans ce ciel si beau : une phase nouvelle commence; phase de lutte et d'angoisse, où elle dispute la vie de son mari aux rancunes trop justifiées de Charles II avec un héroïsme calme et ferme qui excite l'admiration de ses ennemis les plus acharnes. — « Puis-je avoir quelqu'un qui écrive pour aider ma mémoire? demanda lord Russell à ses juges. — Oui, milord, un de vos serviteurs. — Ma femme est là, prête à le faire. — Lady Russell se leva pour exprimer son assentiment. Tout l'auditoire frémit d'attendrissement et de respect. » Phase de douleur profonde et sans faste, après que le sacrifice est consommé; puis, de recueillement intime et voilé, d'apaisement lent et continu, de fidélité inaltérable à la chère et infortunée mémoire; et, lorsque viennent les jours de triomphe, de réparation tardive, ce triomphe accepté sans enivrement et sans violence, cette réparation invoquée sans représailles en l'honneur de celui qui n'est plus ; ce crédit si chèrement acheté auprès des nouveaux pouvoirs, exercé sans morgue et sans abus en faveur d'honnêtes gens ; les joies, les afflictions et les vertus maternelles remplissant peu à peu cette âme résignée, s'y installant sur des ruines encore brûlantes, et s'y développant au milieu de ces épreuves inséparables des longues vies ; partout et toujours, jusqu'à la fin de ce veuvage de quarante ans; le même caractère de dignité, de grandeur sérieuse et douce, tranquille au dehors, avec une immense faculté d'aimer, de se dévouer et de souffrir, égale et ferme dans l'infortune comme dans le bonheur, forcée de se défendre çà et là, par un effort de réflexion et de conscience, contre un peu d'orgueil, n'en ayant que plus de mérite à y réussir, et réalisant, en dé-
fïnitive, l'idéal de la grande dame chrétienne. Oui, chrétienne, dirons-nous lout haut, pourvu que son illustre historien nous permette d'ajouter tout bas : Anglaise et protestante. Il y a ici, à notre point de vue, non pas, Dieu merci! une différence à constater ou une contradiction à soutenir, mais simplement une nuance à indiquer.
Loin de nous l'envie d'afficher des airs d'intolérance qui nous iraient fort mal, de nous affubler du bonnet de théologien ou de docteur, et de raviver des dissidences et des querelles qui tournent rarement au profit de la vérité! Non; c'est une œuvre littéraire et une figure historique que nous jugeons; une figure qui, grâce à M. Guizot, vient d'entrer, sinon tout à fait dans la poésie et le roman — ces deux mots prêteraient à trop de malentendus, — au moins dans ces régions intermédiaires, dans cette immortelle galerie, à demi idéale, à demi réelle, où l'imagination aime à chercher ses types et ses modèles. Or il existe, dans l'art, des écoles diverses, des interprétations différentes de la grandeur, de la sainteté, de la beauté. Une tête de Murillo ressemble peu à un portrait de Van Dyck; un tableau de notre Lesueur n'a rien de commun avec une toile du Guide ou du Corrége. OEuvre de la nature ou de l'art, création divine ou humaine, dans la société ou dans la littérature, la beauté, la vertu, la poésie protestante a un caractère à part, dont je retrouve les principaux traits dans lady Russell. Une lumière égale et réfléchie y rayonne doucement à travers l'albâir?, mais on y chercherait en vain ces jets de flamme, ces élans invincibles, ces effusions spontanées et puissantes qui sont à la vertu froide et calme ce que l'inspiration est au travail : l'orgueil y est maté par un effort de la conscience agissant sur elle-même, par un sentiment élevé et clairvoyant de la vraie dignité morale; mais il y subsiste à IV-
tat latent; il n'a pas ces abaissements surhumains, ces immolations passionnées et suprêmes qui ont fait de l'humilité catholique le plus prodigieux triomphe de la religion sur l'humanité et de l'âme sur ses propres /aiblesses. Lady Russell a de l'orgueil, on le sent, et M. Guizot le laisse deviner. Elle se trahit de temps à autre; elle est obligée d'exercer sur sa vie intérieure un vigilant et assidu contrôle pour surmonter cette disposition naturelle, ou peutêtre pour la cacher. Elle est belle, elle est aimante; mais cette beauté et cette passion ont, dans leur franchise et leur simplicité mêmes, un je ne sais quoi qui ressemble, tantôt à la métaphysique, tantôt au déshabillé de l'amour honnête; elles n'ont pas d'âge; elles ne tiennent pas compte de ces dates dont le lecteur se préoccupe malgré lui. Plus tard, lorsque lady Russell est frappée du plus grand, du plus horrible des malheurs, sa piété sincère et solide lui sert, on le comprend, d'égide et d'armure : elle grandit avec la douleur, et l'on est noblement ému en la voyant échanger avec son vieil ami, le docteur Fitz-Willam, ancien chapelain de son père, des lettres confidentielles et pieuses qui la raffermissent et la soutiennent. Oui, c'est du stoïcisme chrétien, mille fois au-dessus des plus stoïques exemples de la philosophie païenne. Et pourtant qu'il y a loin encore de là à cette expansion suhlime et absolue d'une âme dans une autre âme, à cette mission du preire auprès des cœurs désolés, à ces mystiques joies du sacrifice devenant, dès ce monde, pour la créature qu'il rachète et consacre, un gage de régénération, un commencement de possession divine! N'insistons pas trop, ou plutôt revenons à nos attributions littéraires. AValter Scott, à qui l'on songe en lisant cette magnifique Etude, n'a que deux caractères passionnés : Diana Vernon et Rehcr-ca; une papiste et une juive! Shakspeare est un
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génie essentiellement catholique; Byron; dans son scepticisme hautain et morose, est pourtant plus près de la religion duMidi que décolle du Nord ; et, dans sa vie comme dans ses poèmes, il se débat sans cesse contre la méthodique froideur, la pruderie méticuleuse de l'anglicanisme. C'est que vraiment la poésie et la passion, ces deux sœurs, ont peine à s'acclimater, même dans leurs développements les plus chastes, à cette atmosphère où tout est prévu, mesuré et réglé comme d'après un thermomètre! Comparez lady Russell, cette personnification si haute et si pure du génie protestant et britannique, comparez-la à ces femmes espagnoles du seizième siècle dont M. Pichot nous a si bien parlé, à la mère, à la femme de Charles-Quint, à Maria Pacheco, la veuve de Juan Padilla: vous sentez tout de suite une autre âme,un autre feu, uneautre vie ; vous passez du pays des ananas enserre chaude à celui des orangers en pleine terre. N'importe; telle qu'elle est, telle que M.Guizpt l'a esquissée de son crayon ineffaçable, lady Russell, en dépit de ces restrictions et de ces parallèles, n'en reste pas moins une admirable figure, n'en offre pas moins un de ces rares spectacles qui rassérènent l'intelligence et élèvent la pensée.
Et Yamour dans le mariage? ï en suis bien loin,semble-t-il, et je voudrais cependant dire un mot, avant de finir, non pas du fait en lui-môme, que l'on ne saurait contester sans irrévérence, mais de ses rapports possibles avec le roman purifié et transformé. Cet amour existe-t-il? Oui, et il serait bien triste qu'on eût à remonter, pour le trouver, aux révolutions d'Angleterre. Peut-on, à l'exemple de M. Gùizot, le proposer au roman, le recueillir dans l'histoire? Oui encore, et ces merveilleuses pages sont là pour le prouver. S'ensuit-il que le roman puisse l'approfondir, l'analyser et le peindre, et qu'il y eût là un sujet
de développements, un élément d'intérêt, comme dans la peinture d'un autre amour, moins légal et moins légitime? Là commencerait la difficulté. Ceux-là mêmes qui croient pouvoir décrire l'amour et le bonheur dans le mariage ne passent-ils pas un peu à côté, à leur insu, par la force des choses, commençant leur histoire avant que cet amour commence, et ne la finissant pas après qu'il est fini?M.Guizot, par exemple, sans le vouloir et surtout sans avoir à s'en occuper, nVt-il pas tourné plutôt que résolu la difficulté en ne donnant, dans son Etude, que deux ou trois pages au bonheur conjugal, et en~nous racontant sa belle héroïne avant et après les années heureuses? Et les romans et les drames ordinaires n'obéissent^ils pas aux conditions du genre, aux penchants de l'humaine nature, en baissant le rideau ou en fermant le livre dès que rien ne s'oppose plus au mariage, c'est-à-dire au bonheur des deux héros? Questions délicates et charmantes! Ravissant privilège de ces grands esprits, qu'il ne puissent rien produire sans éveiller une foule d'idées et même sans nous en donner, comme ces riches charitables dont le superflu nourrit les pauvres!
Ces questions incidentes n'ôtent rien à l'autorité souveraine des lignes que nous allons citer, qui couronnent le récit de M. Guizot, et que la restauration morale et littéraire devra désormais prendre pour symbole : « Notre temps, écrit-il, est atteint d'un mal déplorable, il ne croit à la passion qu'accompagnée du dérèglement; l'amour infini, le parfait dévouement, tous les sentiments ardents, exaltés, maîtres de Pâme, ne lui semblent possibles qu'en dehors des lois morales et des convenances sociales. Toute règle est à ses yeux un joug qui paralyse, toute soumission une servitude qui abaisse, toute flamme s'éteint si elle ne devient un incendie. Mal d'autant plus
grave que ce n'est pas un accès de fièvre, ni l'emportement d'une force exubérante : il a sa source dans des doctrines perverses, dans le rejet de toute loi, de toute foi, de toute existence surhumaine, dans l'idolâtrie de l'homme se prenant lui-môme pour Dieu, lui-même et lui seul, son seul plaisir et sa seule volonté! Et à ce mal vient s'en joindre un autre non moins déplorable : l'homme nonseulement n'adore plus que lui-même, mais il ne s'adore que dans la multitude où tous se confondent; il porte envie et haine à tout ce qui s élève au-dessus du commun niveau. Toute supériorité, toute grandeur individuelle, quels qu'en soient le genre et le nom, semblent à ces esprits, à la fois en délire et en décadence, une iniquité et une oppression envers ce chaos d'êtres indistincts et éphémères qu'ils appellent l'humanité. Quand ils aperçoivent dans les régions élevées de la société quelque grand scandale, quelque exemple odieux de vice et de crime, ils triomphent, ils exploitent ardemment contre les supériorités sociales ces apparitions sinistres qui éclatent dans leurs rangs. Ils voudraient faire croire que ce sont là les mœurs générales, les conséquences naturelles de la haute naissance, de la grande fortune, de la condition aristocratique, n'importe à quel titre et sur quelle base elle s'élève. Quand on a été assailli de ces basses doctrines et des honteuses passions qui les enfantent ou qui en naissent, quand on en a ressenti le dégoût et mesuré le péril, c'est une jouissance très-vive de rencontrer quelqu'une de ces grandes figures qui leur donnent un éclatant démenti. »
Que dire après de telles paroles? un cri d'admiration leur a répondu déjà, partout où n'est pas éteint lesentiment du beau et du bien : M. Guizot, en retraçant ainsi les symptômes de ces maladies morales qui se sont infiltrées dans la littérature, qui ont failli nous perdre, qui pourraient nous
perdre encore, a écrit là le programme que nous devons tous méditer pour mieux glorifier ce qu'il honore, pour mieux flageller ce qu'il flétrit. S'il est vrai que nos futiles chicanes soient plausibles, que l'amour dans le mariage, ce consolant phénomène, ne puisse pas être le sujet de développements bien variés ni de descriptions bien abondantes, il est un autre terrain, toujours fécond, fertilisé par les orages mômes, où nous pouvons profiter des douloureuses leçons résumées dans celte page éloquente. C'est la lutte, la lutte immortelle entre la passion et la conscience, entre l'imagination et le devoir, entre l'individualisme superbe et la société menacée. C'est le combat incessant entre toutes les misères et toutes les aspirations de notre nature, eutre ce qui nous fait grands et ce qui nous fait petits : c'est l'antagonisme infatigable de la révolte et de l'ordre, de l'harmonie morale et de l'exception turbulente, du bien et du mal, en un mot, ces deux forces éternellement militantes dans le cœur de Thomme, et qui, suivant que Tune ou l'autre succombe, s'appellent la perte ou le salut. Trop longtemps, sur cette arène où la société et la littérature sont en présence, le parti du bien s'est senti humilié et vaincu dans son infériorité et sa faiblesse. Des pages comme celles de M. Guizot ont cela d'admirable qu'elles déplacent, au moins une fois, les inégalités du combat, et mettent du coté de la vertu et de la vérité ces séductions, cet éclat, ce triomphe tant de fois usurpés par le mensonge et par le vice.
M. DE FALLOUX 1
M. deFallouxaeu un malheur : malheur glorieux, digne d'envie, et dont notre causerie, obstinément littéraire, a seule le droit de s'apercevoir. La rapidité de son avènement politique, sa renommée d'orateur obtenue ou plutôt emportée sur la brèche en plein combat et en plein orage, ces quinze mois de vie politique où se sont pressés plus de succès de tribune, de mouvements courageux, de traits de prévoyance et de sagesse qu'il n'en faudrait pour remplir et honorer une longue carrière, tout cela a aisément donné le change aux esprits superficiels et frivoles, et rejeté dans l'ombre, pour bien des gens, les travaux antérieurs et pacifiques par lesquels M. de Falloux avait d'avance marqué son rang de penseur et d'écrivain. Sous prétexte que son rapport sur les ateliers nationaux avait eu, en un moment
* Louis XVI. — Histoire de saint Pie V.
de crise menaçante et suprême, plus d'action immédiate sur les idées et sur les faits que sa biographie de Louis XVI, sous prétexte que son magnifique plaidoyer pour l'expédition française à Rome avait pesé d'un plus grand poids dans la destinée des révolutions européennes que son Histoire de saint Pie V y on n'a voulu voir, dans l'historien de saint Pie Y et dans le biographe de Louis XVI, que l'homme si étroitement et si vaillamment mêlé à tous les épisodes, à tous les périls de ce temps néfaste où la France, tombée dans un guet-apens, eût volontiers donné \ingt chefs-d'œuvre littéraires pour une résolution énergique, vingt talents pour un caractère. On a persisté à ne le prendre, à ne le reconnaître qu'à cette heure décisive et soudaine où il avait passé du demi-jour de ses Études historiques au grand soleil de l'arène et de la lutte, et à n'accepter ses livres que comme les gages d'une studieuse jeunesse, annonçant à l'attention de quelques-uns ce qu'elle devait faire plus tard au service de tous. Chose étrange que , ce soit Téclat même de ces services, l'urgence terrible des circonstances où ils furent rendus, la reconnaissance attachée à ces souvenirs, qui effacent presque les œuvres de M. de Falloux par ses actes, et amènentà négliger en lui l'écrivain, en le comparant, non pas à d'autres, mais à luimême!
A cette première prévention s'en est ajoutée une seconde, non moins injuste et beaucoup plus grave. Des deux principaux ouvrages de M. de Falloux, l'un touchait à la Réforme, l'autre à la Révolution française : celui-ci faisait revivre, en une sorte de tableau synoptique, d'une exactitude et d'une largeur remarquables, la figure d'un pape du s eizième siècle, en qui s'étaient incarnées les résistances et finalement les victoires de l'Église contre l'hérésie envahissante; celui-là concentrait la lumière sur l'auguste front
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d'un roi en qui s'étaient personnifiées et consacrées toutes les vertus, toutes les défaillances et toutes les douleurs de la monarchie. Comment la vérité religieuse, c'est-à-dire divine, après une phase d'affliction et d'épreuve, avait pu retrouver tout à coup, entre les mains d'un vieillard infirme, assez de force pour réparer ses pertes, corriger ses abus, repousser ses ennemis, se régénérer au dedans et se protéger au dehors; comment la vérité politique, c'est-àdire humaine, après un siècle de licence et de désordre, s'était trouvée assez affaiblie, assez condamnée pour succomber et périr en la personne d'un monarque jeune, sage, vertueux, pénétré de ses devoirs, rempli d'amour pour son peuple, expiant des fautes qu'il n'avait pas commises, subissant des malheurs qu'il n'avait pas attirés, et comment la royauté mourante, même au milieu de ses hésitations et de ses faiblesses, avait revêtu en cette victime expiatoire une touchante et ineffable majesté ; tel est le double enseignement qui ressort de ces deux livres, unis entre eux, malgré la diversité des époques, des sujets et des héros, par d'intimes affinités. Eh bien! l'auteur de Louis XVI et de saint Pie V étant arrivé aux affaires avec ce bagage historique, y ayant pris dès l'abord une vigoureuse attitude en présence de passions enflammées et de dangers imminents, s'étant attiré par là bien des colères et des haines, il en est résulté que ses deux histoires ont été représentées comme la glorification systématique, ici, de la contre- révolution la plus excessive, là, du fanatisme le plus intolérant; ici, de la persécution, là, de l'absolutisme. Puis les moutons de Panurge démocrates ou voltairiens ne pouvant manquer une si belle occasion de brouter leurs herbes favorites, M. de Falloux a été atteint et convaincu, de par tous les lecteurs qui ne lisent pas, tous les penseurs qui pensent peu et tous les incrédules qui
croient sur parole, d'avoir pris fait et cause, en plein dix-neuvième siècle, pour la corvée, la féodalité, la dîme, l'inquisition. la torture, la question ordinaire et extraordinaire, et d'avoir préludé parla à son rapport, à ses discours, à son ministère, au projet de loi sur renseignement et à l'expédition de Rome.
Telle est la situation que les ennemis de M. de Falloux lui ont faite, dans un certain monde et une certaine littérature; telle est l'injustice à deux tranchants que je voudrais réfuter.
« Quiconque veut marcher aux luttes où notre siècle nous appelle, comme il convient aux hommes qui respectent leur intelligence et leur âme, doit avoir réglé ses affaires de conscience sur deux points : le christianisme et le but final de la Révolution. » — Ainsi s'exprimait, il y a six ans, et à propos des livres de M. de Falloux, un écrivain aussi spirituel que peu fanatique. Oui, quoi qu'on dise ou qu'onfasse, quel que soit le drapeau que l'on veuille défendre ou combattre, le rôle humble ou superbe que Ton se réserve dans les conflits de l'intelligence, il faut toujours en revenir à ces deux pôles de toute pensée sérieuse, prendre parti pour ou contre ces deux grands faits qui dominent tout, contiennent tout, expliquent tout : la Réforme et la Révolution. Ouvrez un livre; interrogez un homme ; mettez le doigt sur la page, l'entretien sur l'idée qui ramènent à ces deux éternels sujets de méditations, d'étude, de dissidence; et au premier mot, à la première note qui vibrera, vous pourrez déduire, recomposer et comprendre tout ce que l'homme, tout ce que le livre pensent, veulent, repoussent, aiment, haïssent, craignent, espèrent, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. Il y a, dans ces deux souvenirs dont tout réveille et continue sous nos veux es vivantes images, je ne sais quoi d'effrayant et d'attrac-
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tif tout ensemble, où se pkiît et se trouble à la fois ki conscience humaine, comme devant deux énigmes qu'on ne peut ni résoudre ni anéantir, et qu'il faudrait pourtant anéantir ou résoudre sous peine de périr. Le seizième siècle et la Réforme, son œuvre, ont-ils relevé ou abaissé, sauvé ou perdu le monde moderne, préparé aux sociétés nouvelles des conditions de grandeur ou de ruine, fait autant de bien à l'humanité que de mal à l'Église, ou frappé d'un môme coup l'Église et l'humanité? Le dixhuitième siècle et la Révolution, sa fille, ont-ils été la perte ou le salut des nations? Ont-ils mérité l'hommage ou IV nathème de quiconque, en dehors de ses intérêts de personne ou de caste, envisage l'intérêt collectif, durable, universel ? — Oui, non, est-il répondu des deux parts avec une égale violence, et ces réponses, se croisant comme des lames d epées, retardent indéfiniment ces solutions môme désirées toujours, parfois entrevues, jamais réalisées. Glorifier la Réforme, adorer la Révolution, maudire la Réforme, exécrer la Révolution : voilà, semble-t-il, le seul dénoûment possible à ce combat acharné, meurtrier, implacable; et voilà pourquoi peut-être ce combat n'a pas de dénoûment.
Il en aurait un, et, au lieu d'échanger des récriminations stériles, nous pourrions concourir ensemble à un but commun de pacification intellectuelle et sociale, si Ton comprenait enfin que les champions du principe d'autorité religieuse et monarchique ne veulent ni ne peuvent dire : « La Réforme et la Révolution n'ont pas eu leurs raisons d'être ; ce sont deux faits monstrueux que nous refusons de reconnaître, sinon dans leurs développements matériels, au moins dans leur cause et leur existence morale. Tant qu'elles ne seront pas rentrées, pour la mémoire et la conscience des hommes, dans le néant et l'abîme d'où elles sont sorties, rien n'est possible ; l'humanité n'a qu'à plier
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CAUSEIllËS LITTÉHAIllES.
sous le poids fatal de ce double héritage. » C'est, ou à peu près, le langage qu'on nous prête et qui éternise les malentendus. S'il nous arrive d'affirmer que Luther, Calvin - et Zuinglc ne furent pas précisément des modèles de vertu, de sincérité et même de tolérance, que la façon dont se produisit la Réforme n'était pas propre à réformer, mais à détruire, aussitôt on nous traite d'inquisiteurs et de tortionnaires. Si nous ajoutons que les héros de la Révolution furent moins purs que ses martyrs, que la liberté eut plus à souffrir de ses fanatiques que de ses adversaires, et que rien ne ressembla moins au mouvement généreux qui précéda 89, que le paroxysme hideux qui amena 93, on nous dénonce à l'instant comme des suppôts d'ancien régime, aveugles et sourds aux leçons péremptoires transmises du dernier siècle à celui-ci. On le voit, la question ainsi posée pourrait être longtemps débattue sans autre profit que de faire payer les frais de la guerre à toutes les opinions, à toutes les classes, à tous les partis.
M. de Falloux s'est-il placé sur ce terrain? A -t-il accepté le débat tel que le restreignent nos passions et nos querelles? S'est-il borné, dans son rôle d'historiographe d'un roi vaincu par la Révolution et d'un pape vainqueur de l'hérésie, à gémir de la défaite de l'un, à applaudir au triomphede l'autre? S'il n'avait fait que cela, il mériterait encore nos suffrages : nous aurions à le féliciter d'avoir écrit de bons livres sur des sujets qui en ont inspiré tant de mauvais ; mais il y a autre chose dans la pensée et dans l'œuvre de Téminent écrivain : il y aie sentiment très-net et très-profond des devoirs et des droits de la papauté et de la royauté en temps de crise et de péril, non pas pour étouffer l'esprit de liberté, mais pour se l'assimiler et le soumettre; non ps pour repousser toutes les réformes, mais pour les tirer de soi-même et d'un travail intérieur,
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au lieu de les accepter du dehors et de conditions agressives. Il y a l'intelligence très-vive et très-pénetrantede ce que peuvent être ces grands etj-edoutables mouvements de l'esprit humain, suivant qu'on s'en empare ou qu'on s'y livre, qu'on les dirige ou qu'on les subit, qu'on en est le maître ou le jouet. Il y a l'hommage respectueux et sympathique, tour à tour rendu à deux hommes qui, avec des * destinées bien diverses et des succès bien différents, ont été le vivant témoignage de tout ce qui peut raffermir et de tout ce qui peut affaiblir l'autorité ; il y a enfin, — et c'est là qu'il sied d'insister, — l'étude attentive et loyale d une conciliation possible entre ces deux idées, ces deux forces dont l'antagonisme presque continu est l'histoire même de nos déchirements et de nos misères: le principe d'autorité et le principe de liberté.
Quelques mots donc sur Pie Y et sur Louis XVI, tels que M. de Falloux les a compris, les a aimés et les a peints.
Pour qui se bornerait à des considérations purement terrestres, le Saint-Siège et l'Église, au moment où le pieux dominicain Michel Ghislieri monta sur le trône pontifical sous le nom de Pie V, étaient tout aussi menacés que le fut la monarchie française, lors de l'avènement de Louis XVI ou de la convocation des états généraux. Tout le nord de l'Europe appartenait à l'hérésie, et môme, dans les pays restés fidèles, les représentants couronnés de l'orthodoxie catholique semblaient, à divers titres, prédestinés à compromettre ou à amoindrir la religion qu'ils professaient. Marie Stuart étonnait et attristait le monde chrétien du spectacle de ses désordres et de ses malheurs. En France, la politique mesquine et cauteleuse de Catherine de Médicis s'embrouillait dans ses propres filets, préparait à l'histoire d'éternelles équivoques, amassait sur le règne des Valois ces reproches
d'astuce souvent mérités par la faiblesse, et substituait un machiavélisme étroit aux grandes lignes deJa justice et de la vérité. En Pologne, un roi débauché. Sigismond, paraissait disposé à recommencer Henri VIII, à faire de ses passions le catéchisme de ses croyances, et à transiger avec toute religion qui le débarrasserait de sa femme. En Allemagne, Maximilien, moins libertin, mais plus avare, trouvait très-commode de lever des impôts sur ses sujets dissidents, et de calculer la prospérité de ses finances d'après les progrès de l'hérésie dans ses États. En Italie, la propagande protestante pénétrait presque librement jusqu'au cœur de la Lombardie et de la Toscane. Enfin, l'Espagne môme, l'Espagne de Philippe H, ce boulevard du catholicisme, ne laissait pas que d'inquiéter parfois et de contrarier le Saint-Siège par des restes de dissentiment et d'exigence, tradition de la toute-puissance de Charles-Quint, par une de ces amitiés tyranniques où, sous des marques extérieures de soumission et de dévouement, la raison du plus fort trouve toujours moyen de se traduire, et par un luxe d'inquisition et d'intolérançe pour son propre compte, qui eût volontiers créé chez soi une petite Église, sauf à laisser périr ailleurs ou à opprimer la grande. Ajoutez à cela les misères intérieures de la cour pontificale, ces souvenirs de la Grèce et de Rome, implantés par des proscrits au sein de la civilisation chrétienne, l'ère des Léon X, des Lascaris et des Bembo fondant, pour l'amour des lettres, des sciences et des arts, une sorte de néo-paganisme prompt à passer de la littérature dans la morale, des livres dans la société et des esprits dans les âmes; cette Renaissance, en un mot, comme on l'a nommée, qui remplaçait partout la séve primitive et originale des croyances, des nationalités, des inspirations et des mœurs par une élégance «l'emprunt, d'imitation et d'après-coup ; mettez en présence
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tous ces éléments de perturbation au dehors, d'amollissement au dedans, et demandez-vous si la sagesse humaine ne pouvait pas, à ce moment critique de 1560, prévoir la dissolution prochaine d'une puissance aussi généralement attaquée, aussi faiblement défendue!
Mais cette puissance ne devait point périr, et Dieu lui suscita tout à coup des auxiliaires au niveau de ses dangers, des soldats au niveau de ses chefs, des chefs au niveau de ses agresseurs. 11. faut relire, dans le livre de M. de Falloux,, ce consolant tableau ; il faut suivre du regard, à travers ces éloquentes pages, la convalescence providentielle de ce grand malade, se ranimant peu à peu sous ces mains pieuses et vaillantes, et le sang, reflué sur ce cœur qui battait à peine, circulant de nouveau dans toutes ces veines, y ramenant la force, le mouvement, la vie. Mais ce qu'il faut surtout, c'est comprendre, avec l'historien, l'esprit de saint Pie V et de ses dignes lieutenants ; c'est examiner par quelles armes s'accomplirent ces prodiges de persuasion, de régénération et de foi, retrempant le catholicisme dans ses propres sources, au lieu de le laisser défigurer par des interprétations étrangères ou ennemies. C'est là le point délicat, essentiel, et, si je m'y arrête un moment, c'est qu'il touche à l'accusation même soulevée contre saint Pie V à propos du livre de M. de Falloux, ou plutôt dirigée contre M. de Falloux à propos de saint Pie V.
Lorsqu'on prend la peine d'approfondir et de creuser quelque peu ces idées, ces mots, ces souvenirs dont l'esprit moderne a fait des champs de bataille et qui servent de texte à nos intarissables discordes, on y reconnaît presque toujours deux sens, deux caractères bien distincts, qui, suivant que nos préférences ou nos haines s'attachent à l'un ou à l'autre, expliquent à leur tour nos haines ou nos
préférences. Ainsi, ce mot si cruel, si reproché et si discuté, intolérance, peut signifier ou la plus nécessaire et la plus légitime des défenses, ou la plus inutile et la plus odieuse des persécutions. Il y a un principe d'intolérance dans tout ce qui existe, moralement ou physiquement : que dis-je? l'intolérance, c'est la vie môme, intolérante contre la mort, comme la mort est intolérante contre la vie ; c'est la vérité, intolérante contre l'erreur, comme Terreur est intolérante contre la vérité; c'est le jour, intolérant contre la nuit, comme la nuit est intolérante contre le jour. Seulement, ce qu'il s'agit de savoir, c'est si l'intolérance partielle arrive à temps pour empêcher le malheur collectif; si le mensonge étouffé dans un individu rend impossible la propagation d'une hérésie ; si le coup de fusil tiré sur un émeutier arrête une révolution : car, on ne saurait assez le répéter, du moment que l'intolérance n'est plus nécessaire, elle devient coupable; du moment qu'elle n'est plus utile, elle devient criminelle.
Maintenant, de quoi se compose une erreur? de l'erreur même, c'est-à-dire de l'idée, et de l'homme qui la professe. Tant qu'on a pu croire que l'homme et l'idée pouvaient périr ensemble, qu'une fois l'homme disparu, c'en était fait de l'idée, de ses ravages, des catastrophes qu'elle apportait, des flots de sang qu'elle s'apprêtait à répandre, on a pu aussi, sans cruauté et sans crime, regarder comme juste et même comme charitable toute mesure qui prévenait, par le châtiment d'un seul, le malheur de tous. Dés que, par la diffusion des lumières, la circulation plus rapide, la facilité des communications, et surtout par la découverte de l'imprimerie, l'idée a acquis une force, une influence, des moyens de propagande indépendants de l'individu et destinés à lui survivre, l'intolérance, la persécution, la répression, de quelque nom qu'on la
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décore ou qu'on la flétrisse, n'a plus été qu'un inslrument vulgaire de rigueur ou do vengeance, et a cessé d'être légitime en cessant d'être utile. A l'amputation salutaire qui sacrifie un membre pour sauver le corps, a succédé la mutilat'on brutale qui change le patient en victime et le chirurgien en bourreau. Dès lors, aussi, la vérité religieuse a dû transformer ses moyens de défense et ne plus chercher qu'en elle-même, dans sa supériorité intellectuelle et morale, dans l'autorité de ses leçons et de ses exemples, dans la justice tardive des expériences et des siècles, de quoi triompher de l'erreur ou du moins arrêter ses progrès. Eh bien ! la source de uos incessantes méprises et de nos disputes continuelles, c'est que l'intolérance des temps où elle était utile et nécessaire est constamment jugée au point de vue des temps où elle serait impuissante et odieuse ; que l'intolérance des sociétés où elle faisait partie des mœurs publiques, répondait à l'imminence des périls et s'accordait avec la rudesse des événements et des caractères, est contrôlée d' après les idées et les mœurs d'une société où elle n'apparaîtrait plus que comme une superfétalion monstrueuse, une dissonance impossible. Quand les hommes tels que M. de Falloux s'efforcent d'en linir avec cet irritant malentendu, avec ce contre-sens, volontaire ou non, d'optique et de distance, que font-ils? une œuvre de discorde ou une œuvre conciliatrice? Et, quand on les accuse, quels sont les vrais ennemis de toute conciliation possible? Eux ou leurs accusateurs?
Ai-je besoin, à présent, de déterminer le rôle de saint Pie V dans cette phase d'où l'Église sortit victorieuse? Avant d'être pape, Michel Ghislieri avait été dominicain et inquisiteur; donc il avait commis toutes les cruautés que ces deux mots impliquent pour tout esprit fort, nourri de
la lecture du Siècle, Je Michelet et de Béranger. Pendant son pontificat, Pie V repoussa l'hérésie dans les limites qu'elle ne devait plus franchir, contint, avertit, encouragea les souverains catholiques, réprima les fautes, excommunia les erreurs, se montra partout vigilant, inflexible, infatigable, et finit par pousser la chrétienté, hors de ces guerres civiles, qui l'énervaient, dans une guerre contre les Turcs, ses plus redoutables ennemis; couronnant par la bataille de Lépante, — la dernière des victoires chrétiennes, — son règne de six années, le dernier grand règne de la papauté, prise à l'état de puissance temporelle : donc Pie V fut un persécuteur, un tyran et un fanatique. M. de Falloux élève un pieux monument à sa mémoire; donc M. de Falloux approuve ses persécutions, souscrit à sa' tyrannie et partage son fanatisme: cercle vicieux d'où l'on sortirait en ouvrant le livre, mais où Ton aime mieux rester! Prévention absurde, que tout confond, mais que l'on trouve commode de maintenir, et que M. de Falloux lui-même semble avoir pressentie ailleurs, lorsqu'il nous disait, au début de quelques belles pages de polémique politique 1 : a II n'est pas toujours sage de croire que les allégations odieusement invraisemblables se réfutent d'elles-mêmes. »
Le vrai rôle de saint Pie V,dansson siècle et dans son moment, a été de deux sortes : intérieur et extérieur; à l'intérieur, il a arrêté les conquêtes d'une réforme hostile par une réforme salutaire: il a ramené le christianisme à son esprit véritable, pour le sauver des atteintes de l'esprit novateur; il a oté à l'hérésie ses prétextes pour mieux l'extirper dans ses causés ou la combattre dans ses effets; et il a été secondé dans cette tâche réparatrice par toute une génération de
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saints, de docteurs, d'évêques, de négociateurs, d'apôtres, héroïques milices en qui palpitait l'âme du concile de Trente; depuis l'illustre cardinal Comendon jusqu'au magnanime François Borgia, depuis Philippe de Néri jusqu'à François Xavier, depuis Charles Borromée jusqu'à Sainte- Thérèse. A l'extérieur, Pie V, moine ou cardinal, inquisiteur ou pape, suivit toujours la môme ligne, la ligne droite. 11 disputa le terrain à l'hérésie, pied à pied, vaillamment, loyalement, comme à un ennemi, à un conquérant qu'il fallait repousser et vaincre au grand jour, et non pas comme à un opprimé qu'il s'agissait d'achever par la violence ou par la ruse, à un libérateur qu'il importait de charger de chaînes et de rejeter dans les geôles et les cachots. Étrange opprimé qui s'emparait déjà d'une moitié de l'Europe et entraînait, au nom d'intérêts terrestres, les grands et les puissants de ce monde! Étrange libérateur qui répondait à des résistances de dogme par des déclarations de guerre! Dans tous les actes, dans tous les écrits de Pie V, c'est le christianisme, c'est l'Église qui agit et qui parle avec son incomparable mélange de fermeté et de douceur. S'il est sévère pour les incorrigibles, la seule possibilité du repentir ne le trouve jamais inexorable. II réhabilite le cardinal Morone; il arrache l'archevêque de Tolède à l'inquisition de Philippe II; il reproche au roi d'Espagne cette dévotion ombrageuse et sombre qui se pétrifiait à l'Escurial. Si on l'eût écouté, Marie Stuart ne serait pas morte sur l'échafaud : Elisabeth se fût épargné ce crime, qui devait avoir, dans l'histoire d'Angleterre, et, par contre-coup, dans la nôtre, le danger d'un précédent et l'autorité d'un exemple. La Saint-Barthélemy n'aurait pas eu lieu; Catherine de Médicis n'aurait pas été amenée à dénouer dans le sang ce qu'elle avait noué dons l'intrigue. Que sorait-ce si nous parlions de la vit?
intérieure de Saint Pie V, de ses austérités, de ses vertus, de ses perfections angéliques, d'après ce portrait si émouvant et si ému que nous en a donné M. deFalloux? Jamais personnification évangélique et chrétienne ne fut plus irrécusable et plus touchante; jamais harmonie plus complète, plus divine, ne se manifesta entre l'influence d'un règne, les grandeurs d'un pays, les vertus d'un saint. Dans cette période mauvaise et troublée où tant de crimes chez les grands, tant de douleurs chez les petits, attristent et épouvantent le regard, l'œil se repose doucement sur cette pieuse et austère figure, faite d'héroïsme et de mansuétude, et l'on s'explique cette parole de Soliman : « Je crains plus les prières de ce débile vieillard que tous les efforts de leurs armes. »
Franchissons deux siècles; descendons de la vérité religieuse à la vérité politique et de l'Église à la Royauté. Nous voici en présence d'une Réforme s'appelant Révolulion, partie du môme point, remontant à la même origine, et demandant, après la liberté de conscience, la liberté civile. Seulement ici la lutte, engagée de même, finit d'une façon contraire; le principe d'autorité succombe dans l'homme qui en a reçu l'héréditaire fardeau. Dieu ne s'est pas engagé à faire vivre éternellement et sans éclipse ce principe dans sa manifestation humaine et par conséquent périssable. Il permet que son représentant, isolé et désarmé, soit trop faible pour résister à ce choc terrible, pour vaincre ces ennemis conjurés; mais il ne veut pas, — et jamais cette évidence n'apparut avec plus d'éclat que dans le Louis XVI de M. de Falloux, — il ne veut pas que ce principe, sauvegarde des sociétés et des peuples, périsse dans son ignominie et tombe dans sa souillure. Il ne veut pas que ces baines qui le frappent, que ces calomnies qui j l'outragent, que l'histoire qui mêlera plus tard ses sophis-
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mes et ses systèmes à ces haines et à ces calomnies, puissent s'autoriser de cette dernière vie royale, de ce dernier roi du passé. Il veut, au contraire, que cette vie si pure, cette royauté si honnête, ce sincère désir de réformes utiles, de libertés sages, cette économie attentive, ce dévouement passionné au bonheur et au bien-être du pays, soient là, toujours là,commo une protestation permanente contre ceux qui ont fait avorter tant de germes heureux et de pensées bienfaisantes, comme une preuve de ce qu aurait pu faire dans le sens même d'une révolution graduelle et féconde, pacifique et inévitable, celte monarchie entravée dés son premier pas, renversée par des crimes et remplacée par des ruines. Tel est le sens, telle est la physionomie particulière du Louis XVI de M. de Falloux : D'autres ont retracé avec plus ou moins d'éclat, de partialité ou de justice, les luttes de la Révolu- " lion contre la Royauté; Louis XVI, dans leurs récits, n'a été qu'un des acteurs de ce grand drame, un rouage bientôt brisé dans le jeu de cette machine effrayante. Pitié ou terreur, admiration ou indifférence, sympathie ou soupçon, tout cela se disséminait sur d'autres parties du tableau, et comme l'initiative et l'action, dans ces jours funestes, avaient passé des mains de la victime dans celles des persécuteurs, comme le Roi, en cette phase suprême — la plus sublime et la plus sainte ! — devenait un être passif, cloué sur le lit de mort de la monarchie par ceux qui lui prenaient tour à tour son troue, sa liberté, sa vie, il y avait un moment dans ces histoires, où il disparaissait avant de périr, et n'obtenait plus qu'une mention brève et distraite auprès du lecteur entraîné vers d'autres émotions et d'autres scènes. Chez M. de Falloux, le roi reste jusqu'à la lin sur le premier plan du tableau : c'est le roi qu'il a voulu peindre ; c'est la royauté succombant dans
son innocence et dans sa faiblesse ; son innocence qui lui vient de l'homme ; sa faiblesse qui lui vient des hommes ! Les événements de la Révolution, tant de fois racontés, flétris, réhabilités, débattus, ne sont plus là que comme l'accessoire, chargé de faire valoir la figure principale sans jamais l'écraser ni la dominer. S'ensuit-il que le livre perde de son intérêt politique; qu'en se concentrant ainsi sur les vertus et les malheurs de Louis XVI, il se range dans cette école chevaleresque et sentimentale, digne assurément de tous nos respects, mais condamnée par l'orgueil et le dédain des générations nouvelles à ne pas compter parmi les éléments de discussion et les sérieux travaux de l'esprit*? Non; la pensée de M. deFallouxs'y dessine bien nette et déjà bien virile, telle que nous la retrouverons à toutes les pages de ses écrits, à tous les moments de sa carrière. Honorer la royauté héréditaire, non pas par un hommage stérile et des fleurs de rhétorique funèbre, mais en rappelant le bien qu'elle seule pouvait faire, la liberté qu'elle seule pouvait donner, l'œuvre qu'elle seule pouvait entreprendre et qui, interrompue par sa chute, devait, au bout d'un quart de siècle, être reprise par elle et avec elle; redire ce qui, à cette heure décisive, aurait pu tout prévenir; tout conjurer et tout sauver; nous montrer la monarchie mourante, plus belle et plus sacrée que si elle était plus forte, attirant à soi les dernières lueurs d'amour, de piété et d'espérance, comme ces hauteurs sur qui se posent les derniers rayons du soleil couchant; enfermer dans son tombeau cette clef d'or dont nous n'avons pas su encore nous servir, et qui ouvre à la fois sur le passé et sur l'avenir, sur l'autorité et la liberté; regretter et rechercher, dans une première étape intellectuelle, dans une première halte historique, cette réconciliation et cette alliance, étude de tous les
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bons esprits, problème des sociétés modernes; la placer, dans Tordre politique comme dans Tordre religieux, à distance égale de la violence et de la faiblesse; et, comme symboles de cette pensée une et double, choisir Louis XVI d'abord, et, plus tard, saint Pie V: voilà ce que M. de Falloux a voulu faire et ce qu'il a fait; voilà comment il a préludé à sa vie publique ; nous ne croyons pas qu'il fût possible d'en mieux préparer, d'en mieux déterminer à Tavance le sens, le but et Tunité.
Cette vie publique nous échappe ; ses titres à Tadmiration et à la gratitude des honnêtes gens dépasseraient notre étroit et modeste cadre, et sont d'ailleurs trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Il faudrait cependant, pour que cette élude fût un peu moins incomplète, parler des Réflexions sur mes entretiens avec le duc de la Vauguyon, œuvre du Dauphin (depuis Louis XVI), et que M. de Falloux a fait précéder d'une belle et pieuse introduction, prologue naturel de son premier livre. Il faudrait parler de cet article: Les Républicains et les Monarchistes depuis la Révolution de février, publié dans la Revue des Deux Mondes du 1 er février 1851, article qui produisit une sensation si vive, dont bien des passages, relus à distance, font l'effet de prophéties, et où le style de Téminent écrivain, toujours si solide et si pur, semble avoir acquis, sous le feu de la lutte, encore plus de verve, de trait et d'éclat. Il y a là, sur la Restauration, sur l'injustice des partis, sur le courage civil, sur la résignation de la Noblesse achevant d'accepter le niveau de l'égalité républicaine, des pages merveilleuses d'esprit, de finesse, de bon sens, d'élévation, de grâce, des pages que nous devrions citer pour donner une idée complète de la manière de M. de Falloux quand il discute, quand il raconte, quand il colore et réchauffe la vérité à la flamme de cette colère
généreuse, contenue et polie, toujours permise, quelquefois ordonnée à l'homme de cœur en présence de la mauvaise foi, de la méchanceté et de la sottise. En nous attachant uniquement aux livres sur Louis XVI et sur saint Pie V, en revenant à M. de Falloux historien et écrivain, nous avons voulu rappeler les droits de la littérature sur celle vie si nohle, si utile, si bien remplie. Nous avons voulu surtout faire ressouvenir ou remarquer qu'en déployant dans le langage et les actes de sa carrière politique cotte fermeté conciliatrice, ce mélange de force et de douceur, ce sens profond de l'alliance entre la liberté et l'autorité, tous ces dons acquis ou innés qui furent si puissants contre nos périls et nos misères, M. de Falloux, • n'avait fait que se continuer, pour ainsi dire, et appliquer aux réalités de son temps les études, les leçons et les exemples qu'il avait cherchés dans l'histoire.
Les indulgents lecteurs de ces Causeries ont pu remarquer que nos prédilections étaient surtout acquises aux hommes qui s'offraient à nous avec ces deux caractères ' distinctifs : un sincère dévouement à la liberté véritable uni à un tendre respect pour notre passé monarchique, — et un ardent amour pour les lettres, conservé au milieu des agitations de la vie politique, et devenant, à l'heure des mécomptes, la consolation et le couronnement d'une glorieuse carrière. Â ce double titre, non-seulement M. de Salvandy devait figurer dans nos rapides esquisses, mais il ne pouvait leur échapper, et, si l'expression était moins familière, je dirais qu'il leur appartenait d'avance. On me pardonnera donc d'apporter mon tribut à cette pure et loyale renommée, comme, dans une dette publique, le
« La Révolution A 1850. — l'Histoire de Jean Sobieski.
pauvre apporte son obole après de plus riches offrandes. Avoir lu les nouvelles éditions, plus considérables et plus parfaites, de la Révolution de 1830 et de V Histoire de Sobieski ; avoir eu l'honneur d'assister aux trois mémorables séances académiques où M. de Salvandy a tour à tour répondu à Monseigneur d'Orléans, à M. Berryer et à M. de Sacy, et négliger plus longtemps l'homme à qui nous avons dû ces nobles jouissances, ce serait plus qu'une omission, ce serait de l'ingratitude.
Le privilège des rares esprits, qui savent allier la justesse à l'éclat, est de donner à leurs œuvres de circonstance la valeur durable d'un livre d'histoire, et à leurs livres d'histoire le piquant d'un perpétuel à-propos. Comme ils mêlent toujours aux vérités particulières que les événements leur inspirent un ensemble de vérités générales dont l'application ne varie pas, comme le retour des mômes faits s'explique par les mêmes causes, on est tout surpris, après vingt années, de retrouver des enseignements destinés, semblait-il, à périr avec la crise qui les avait suggérés, se rajeunissant, pour ainsi dire, dans une crise nouvelle. D'autre part, les esprits dont je parle, étant constamment dirigés vers ces grandes questions contemporaines, qui sont l'intérêt le plus pressant et la vie même de leur pays et de leur époque, un instinct supérieur leur fait choisir, dans l'histoire des pays étrangers et des siècles évanouis, ce qui se rapporte aux temps présents et renferme, sous des formes différentes, d'aussi salutaires leçons. Quand M. de Salvandy, au milieu des orages qui signalaient sous la Restauration le laborieux enfantement des libertés constitutionnelles, fouilla d'une main ferme les annales de la Pologne et groupa autour de l'immortelle figure de Jean Sobieski le tableau des malheurs attirés sur une nation héroïque par les vices d'une constitution op-
pressive pour la royauté, la jeune liberté qu'il aimait put trouver dans ce pathétique épisode de quoi s'instruire sur ses vrais dangers, et apprendre qu'ils n'existaient pas pour elle dans la solidité ou la régularité du pouvoir, mais dans sa faiblesse. Quatre ans après, lorsqu'au plus fort des entraînements qui suivirent la Révolution de juillet, l'historien de Sobieski, redevenant publiciste, jeta en travers du courant révolutionnaire ces feuilles véhémentes et prophétiques où vibrait la grande voix de la vérité, dominant des passions destructives, il eut le courage de rétablir dans tout son jour l'idéal de la monarchie française défigurée déjà par des contrefaçons républicaines, et d'écrire, sous cette vive et rapide allure, un ouvrage dont les pièces justificatives se continuent et se complètent sous nos yeux, Ainsi ces deux livres, d'origine et d'apparence si diverses, sont, dans le fait, unis par des affinités profondes, et, en nous parlant, l'un de la patrie de Jean Sobieski, l'autre de la Révolution de 1830, tous deux, au fond, nous tiennent le seul langage qui assure la durée des œuvres de l'esprit : ils nous parlent de nous-mêmes.
On Ta dit souvent, il en est de l'existence des peuples comme de celle des individus. Or qui de nous, à ce déclin de l'âge où l'expérience ne sert plus qu'à refaire en idée sa vie, ne trouve un mélancolique plaisir dans ces fictions rétrospectives qui, nous remettant en présence de nos chagrins et de nos fautes, les suppriment ou les atténuent par des combinaisons faciles, et nous font, en définitive, plus riches, plus paisibles, plus honorés, plus heureux? Eh bien ! appliquez ce travail conjectural et personnel à notre vie publique depuis quarante ans, recherchez ce que nous aurions dû faire, ce que nous aurions dû éviter pour conjurer tel péril, échapper à tel ccueil, nous défendre de telle erreur, rendre impossible telle catastrophe, affermir
enfin et conserver ces libertés politiques, douloureuses conquêtes chèrement achetées, et vous vous direz, à l'honneur de M. de Salvandy, qu'à quelque moment que vous preniez ses travaux de publiciste, d'historien ou d'homme d'État, il eût suffi de l'écouter, de le suivre, de profiter de ses pressentiments et de ses leçons pour remplir ce programme idéal de progrès sans secousse, de liberté sans anarchie, de pouvoir sans excès, se fortifiant et s'aimant les uns les autres au lieu de se suspecter et de se combattre. Bien jeune encore, et sorti des rangs de l'armée pour affronter d'autres combats, il prit poste à favant-garde des défenseurs de cette Monarchie selon la Charte, dont le plan venaitd'être tracé par un écrivain illustre, mais fut, à vrai dire, plus fidèlement suivi par le disciple que par le maître ; car, il faut bien l'avouer, toute la polémique de M. de Chateaubriand sous la Restauration ne fut qu'un tissu de contradictions éloquentes et de magnifiques inconséquences. Adversaire passionné de ce centre droit qui s'honorait de compter les Molé, les Pasquier, les Richelieu, les Lainé, les Royer-Collard, et de répondre à la pensée du plus sage et du plus habile des rois, il devenait plus tard, pour une question d'orgueil personnel, le plus redoutable ennemi de cette extrême Droite vers laquelle il avait d'abord poussé la Royauté. Il jouait avec cette arme que la Charte livrait à son génie, de façon à s'éblouir de ses éclairs, et à oublier, pourvu que le coup fût terrible et que le sang coulât, sur qui portait ce coup et de quelles veines coulait ce sang. Enivré de bruit, de colère et de gloire, il immolait son vrai culte aux faux dieux d'un libéralisme agressif et d'une popularité menleuse; et lorsque la tempête, suscitée par ses nouveaux amis et par lui-môme, eut emporté le trône en trois jours, il trouva moyen d'humilier à la fois la Royauté qu'il défendait trop tard et celle qu'il espé-
rail détrôner. M. de Salvandy, lui, n'eut pas de ces revirements soudains, de ces coupables volte-faces dans sa conduite politique, et s'il eut la gloire de voir ses articles attribués à M. de Chateaubriand, ce glorieux quiproquo de deux beaux styles n'eut assurément pas lieu dans ces jours de vertige où la muse enchanteresse d'ftudore et de René ne servit plus ni le vrai pouvoir, ni la liberté véritable. Mieux inspiré, plus retenu, plus dégagé de soi-même, II. de Salvandy ne confondit jamais le rôle d'Archiloque avec celui de Cassa ndre : tout en aimant la liberté, il eut toujours soin de la prémunir contre ses faux amis et ses mauvaises tendances : tout en avertissant le pouvoir de ses dangers. et de ses fautes, il sut toujours l'honorer et le respecter. Aussi, quand vint l'heure fatale, il la subit sans y applaudir, sans même que les traits d'héroïsme et de modération qui s'y mêlèrent lui fissent perdre un moment de vue les funestes conséquences de cette première victoire de la démocratie insurgée, et Ton vit en lui le noble et singulier spectacle d'un homme consentant, par crainte de pire, à servir le gouvernement issu d'une révolution, tout en se réservant le droit de haïr ses origines, de pressentir ses destinées et de rester plus respectueux pour la monarchie tombée que bon nombre de ses défenseurs.
C'est à ce point de vue de résignation douloureuse, entremêlée de sinistres présages, que fut écrit ce livre de la Révolution de 1830, ou Vingt mois et leurs résultats. Commencé et publié sous une première forme quatre mois auparavant, pendant l'automne 1831, ce travail embrasse donc le temps écoulé depuis les journées de Juillet jusqu'aux approches du choléra et à l'agonie triomphante de Casimir Périer. Celte phase turbulente où les espérances démagogiques, ajournées plutôt que vaincues par le bon sens de la France, se révélèrent sur tous les points d'atta-
que politique, intellectuelle et morale, renfermait en germe ou trahissait d'avance tout ce qui devait, dix-hrit a«s plus tard, se développer à des clartés plus vives, sur une plus vaste échelle, dans une révolution plus radicale. Seulement, pour donner à la situation et au livre qui la reflète ce caractère doublement instructif qui se traduit par les différences non moins que par les analogies, on peut, à distance, saisir entre les deux époques bien des nuances qui concourent à l'effet de la leçon. Après 1850, la société se sentait ébranlée, mais elle se croyait soutenue. Ayant trempé bien plus avant et d'une façon bien plus collective dans la chute du gouvernement qu'elle n'avait pas encore le temps de regretter, sortant, sans l'avoir voulu, mais sans en prendre le deuil, d'un état très-libéral au fond, mais coloré d'un arrière-reflet d'ancien régime pour les esprits prévenus ou légers, elle jouait avec les ruines qu'elle avait faites, avec les hochets qu'elle avait conquis, sans se douter que chacun de ces débris fût une garantie nécessaire, que chacun de ces hochets fût une arme mortelle. Victorieuse par l'esprit, par le journal, par la tribune, par le théâtre, par la chanson, par l'allusion, par la satire, grisée de cet esprit, de ce succès, de cette supériorité brillante et bruyante des idées sur les baïonnettes, elle n'était pas encore assez effrayée pour redevenir sage. De là plus de laisser-aller, plus de tolérance pour ces folies humanitaires, socialistes, fouriéristes, saint-simoniennes, impies, immorales, antilittéraires, qui semblaient alors n'atteindre que les surfaces et où l'on voyait des mascarades plutôt que des entreprises. Après Février, ce fut bien différent. Prise d'assaut et au dépourvu par une horde qui n'était pas môme un parti, la société comprit aussitôt à qui et à quoi on en voulait. Tout étant détruit ou nivelé dans l'ordre politique et extérieur, cette
dernière victoire étant remportée malgré elle et contre elle, il Fut évident qu'elle-même était enjeu. Dès lors ses alarmes lui tinrent lieude moralité et daustérité. Elle se garda d'encourager ou môme de permettre bien des licences qui, après 1850, s'étaient librement produites au théâtre, dans les livres, dans les salons, dans les rues, à la faveur de cet entrain général, tenant le milieu entre la joie qui éclate et le bruit qui veut s'étourdir. Cette fois, plus d'étourdissement, plus de méprise, plus d'illusion possible. A dix-huit ans d'intervalle, Athènes maudissait ce dont Athènes s'était amusée; 1851 avait été le carnaval de la démagogie, 1S48 en fut la bataille.
Telles sont les différences : mais ces différences mêmes sont encore des liens, et l'esprit d'élite qui, dès les premiers jours de la première phase, signala hardiment les abîmes creusés au bout de cette route où les pavés de l'émeute se cachaient sous les fleurs de rhétorique, a mérité que son livre, prophétique alors, historique aujourd'hui, marquât ces distinctions et ces similitudes d'une époque à l'autre, et que, commenté par nos récentes épreuves, il devînt plus nouveau et plus vrai à mesure que la perspective s'éclairait en s'éloignant. Au risque d'être accusé de présomption ou de malice, on peut afiirmer que l'ouvrage de M. de Salvandy dut, à son apparition, plaire assez peu, même a ceux qu'il défendait. Les royautés, de quelque nature qu'elles soient, ont peu de goût pour la vérité, et il y en avait alors plusieurs, la royauté des Tuileries, celle de l'Hôtel de Ville, celle de la Chambre, celle du journal, celle de la rue, et celle de M. de la Fayette, que l'auteur de la Révolution de 1850 appelait spirituellement le Pavillon Marsan du parti révolutionnaire. Toutes ces royautéslà, même la véritable, avaient leurs courtisans, car il est probable que, même en se partageant, il en restait encore
pour toutes. Toutes aussi, amies ou ennemies, eussent été volontiers d'avis que M. de Salvandy imitât la discrétion deFontenelleet n'ouvrit pas ses mains pleines. Et d'ailleurs ne s'alarmait-il pas un peu trop? Cette intelligente bourgeoisie, pour qui était fait le gouvernement né de ce grand triomphe populaire, ne saurait-elle pas le protéger? N'était-il pas juste de sacrifier aux opinions, aux intérêts, aux amours-propres de cette classe victorieuse les derniers restes des grandeurs (le la Monarchie : ici l'hérédité de la pairie, là quelques millions de la liste civile; plus loin, les pompes de la religion catholique, et môme, par-ci par-là, quelques croix, quelques églises, quelques palais d'archevêques suspects de tendances absolutistes et féodales? N'était-il pas sage surtout de bien déterminer dans quelles conditions existait la royauté nouvelle ; agréée comme expression révolutionnaire, et non pas comme tradition ou accommodement monarchique ; acceptée quoique de sang royal, et forcée par conséquent de faire oublier sa tache originelle à l'aide de concessions toujours croissantes et toujours insuffisantes? Que voulait donc ce fâcheux, ce chevalier errant des légitimités disparues, persistant dans ses anacbronismes, réclamant pour les choses d'hier les garanties ou les splendeurs d'autrefois, et se déclarant inquiet ou mécontent si le descendant de Henri IV et de Louis XIV était discuté pur M. de Cormenin, marchandé par M. Laffitte, chicané parM.Dupin, effacé par M. de la Fayette, humilié par MM. Mauguin etÀudry de Puyraveau? On le comprend, cette voix fatidique, au moment même où elle s'éleva, ne pouvait avoir toute son autorité et tout son succès. Trop de gens avaient intérêt à ce qu'elle se trompât, à commencer par ceux qu'elle avertissait pour leur bien! Parmi les dépositaires du pouvoir, ceux que la supériorité de leurs vues politiques pénétrait des dangers
M. DE SALVANDY. fil
do leur situation et des exigences de leur rôle, furent contrariés peut-être de se voir mis en face de concessions et d'humiliations passagères dont ils espéraient bien s'affranchir tôt ou tard. Ainsi, à la différence de la plupart des livres de circonstance qui réussissent en flattant le plus de passions qu'ils peuvent, le livre de M. de Salvandy les combattait presque toutes. Mais aussi ces adulateurs intéressés des passions contemporaines ne leur survivent pas un jour, et la vérité qu'ils ont trahie se venge d'eux en les supprimant. L'œuvre de M. de Salvandy, trop vraie d'abord pour convaincre, l'est assez aujourd'hui pour vivre ; et en dehors de mille beautés de pensée et de style, d'une foule de traits éloquents, de pages brillantes, de portraits finement touches et de saillies vengeresses, c'est l'heureuse fortune de cet ouvrage que ses amis aient pu le méconnaître à l'époque qui l'inspira, -et que ses ennemis mêmes ne puissent le contredire à l'époque qui le justifie.
Le justifie, ai-je dit? Hélas! c'est là sa gloire et aussi notre tristesse. On s'est étonné parfois que le gouvernement de 1850 fût tombé si vite : quand on a lu le livre do M. de Salvandy, quand on se rappelle les vingt mois dont il nous offre un si fidèle tableau, on ne s'étonne plus que d'une chose : c'est que ce gouvernement ait pu durer si longtemps; et l'on en rapporte l'honneur à ceux dont le talent, la sagesse, le courage, assurèrent à la France, après la première secousse, le temps d'arrêt qui lui donna la force de supporter la seconde. Que de redoutables symptômes! que de plaies secrètes, creusées et envenimées au cœur de la Royauté! que de sombres nuages dans ce ciel mi-parti d'azur monarchique et de rougeurs républicaines ! Il faut relire, dan» la Révolution de 1830, tous ces chapitres si frappants, si bien sentis et pressentis, sur les alternatives de la Monarchie, sur le parti révolutionnaire,
sur les parodistes de 95, sur l'émeute, sur la guerre extérieure, sur la tyrannie démagogique, sur la déchéance de la pairie, sur les lois votées par la Chambre, sur les indices d'anarchie morale, et se demander ensuite à quelle date doivent être assignées ces pages, et si Fauteur n'a pas dû prévenir une inévitable méprise en nous rappelant, de temps à autre, qu'elles furent écrites en 1831. Est-ce en 1831, est-ce en des années plus récentes que le parti révolutionnaire poussait à la guerre universelle; admirables patriotes, qui, sous prétexte de sauvegarder l'honneur du pays, voudraient mettre le feu à l'Europe et saisir leur proie dans l'incendie? Est-ce en 1831, est-ce vingt ans plus tard que furent publiquement proposées à l'émulation des plagiaires la glorification du terrorisme, l'apologie du régicide, l'apothéose de Saint-Just, de Marat et de Robespierre? Est-ce en 1831, est-ce après une autre révolution, que l'égalité, cette sœur bâtarde et hargneuse de la liberté, se substituait à sa sœur et consentait à la laisser périr pourvu qu'elle-même pût triompher? Est-ce en 1831, est-ce hier, est-ce aujourd'hui, que des symptômes d'anarchie morale s'infiltrent dans la société, infestent la littérature, défigurent l'histoire, salissent le théâtre, déplacent les notions du bien et du mal, et se dédommagent dans la vie sociale de leurs défaites dans la vie politique? Chaque détail de cette éntimération ramènerait un chapitre du livre de M. de Saîvandy. En nous renseignant sur un temps, il nous a renseignés sur tous : car il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'une révolution; il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'un révolutionnaire : seulemeut.... nomeri illi legio.
Ce serait un inexcusable paradoxe de s'obstiner à ne voir dans Y Histoire de Jean Sobieski qu'une autre face de la même pensée, Rappliquant à un personnage et à un épi-
M. DE SALVANDY. <i3.
sode historique pour y chercher des leçons analogues. Non ; l'histoire est instructive, mais elle n'est point pédante, et ce n'est pas M. de Salvandy qui lui apprendra à le devenir; car chez lui l'imagination égale le bon sens, et il y a des moments où on serait tenté de l'appeler poëte, si ce nom n'avait été tellement compromis, de nos jours, par ceux qui le portent et par ceux qui le décernent. Sans doute, les Polonais ont souvent mérité qu'on les nommât les Français du Nord ; sans doute, cette aristocratie remuante et batailleuse, délibérant à cheval, sans réflexion et sans unité, et exerçant sur la royauté une pression fatale, devait aboutir, à la longue, à l'anarchie et à la dissolution politique, de même que la démocratie française, créant un gouvernement et ne voulant pas qu'il la gouvernât, devait tôt ou tard expier son inconséquence, soit par la ruine de son pays, soit par la ruine de ses libertés. Ce peuple spirituel, passionné, chevaleresque, se perdant avec une étourderie héroïque et déployant pour gaspiller sa nationalité plus de génie, de fougue et de bravoure qu'il n'en eût fallu pour conquérir des empires, offre — qui ne l'a répété? — des traits de ressemblance avec ce . que nous sommes chaque fois qu'abandonnés à nousmêmes ou refusant d'être dirigés, nous portons nos qualités à l'envers. Enfin, pour compléter le parallèle, on peut remarquer que l'aristocratique Pologne a eu le malheur de figurer, comme prétexte, comme cri ou comme cocarde, dans presque toutes les fredaines de la France démocratique. M. de Salvandy a pensé à tout cela en écrivant son livre et en le publiant de nouveau avec ce soin, ce sentiment du mieux, qui caractérisent les talents vraiment littéraires. Dans le choix de son sujet comme dans ses développements, il a eu présents à l'esprit les dangers de la liberté moderne et les fruits que nous pouvions tirer, pour
notre propre expérience, du spectacle de <r celte Pologne, vaste débris, pierre d'attente perpétuelle ou perpétuel embarras de l'avenir, grande et terrible leçon qui semble avoir été proposée par la divine sagesse au début de ce profond conflit de tous les pouvoirs et de toutes les libertés auquel nous assistons, pour instruire le monde du péril de deux excès, de deux fléaux déplorablement réunis sous l'empire de lu constitution polonaise : l'oppression et la licence. » En terminant, dès 1827, par ces lignes pleines de pressentiments, l'exposition de son Histoire, l'illustre écrivain a suffisamment marqué ce but, cette inspiration constante qu'on reconnaît dans tous ses travaux. En même temps, cet héroïque Sobieski, prêté par la Pologne à l'Europe qui devait la payér de ce bienfait en la mutilant, ce poétique représentant de la civilisation slave, s'interposant entre l'Orient et l'Occident dans une lutte suprême qui refoula et enchaîna pour jamais la puissance ottomane, si longtemps formidable à la chrétienté, ne ramène-t-il pas nos regards , par un impérieux contraste , vers cette gigantesque lutte d'aujourd'hui, où les Turcs, menaçants alors, sont maintenant protégés? Bien ne manque donc au double à-propos de V Histoire de Jean Sobieski ; mais, encore une fois, il y a autre chose dans ce livre : il y a la recherche savante des origines slaves, le. coup d'œil pénétrant dans ces obscurités primitives, l'art de masser par groupes larges et clairs les préliminaires et les accessoires de son sujet principal ; un sentiment admirable de la vérité et de l'équité; une richesse de couleur, une variété de tons, passant avec un bonheur égal des familiarités anecdotiques de la cour de Versailles et des alentours de Marie d'Arquien, épouse adorée et peu adorable de Sobieski, aux plus graves aspects de ces collisions intérieures où la Pologne devait périr. Il y a enfin un amour fervent, enthou-
M. DE SALVANDY. Gî> .
siaste, généreux, sympathique, pour £obieski lui-même, 'pour ce sauveur, ce héros, ce brave roi, comme rappelait madame de Sévigné, qui, malgré l'inévitable tribut payé à l'humaine faiblesse, est resté un des personnages les plus purs, les plus intéressants du monde moderne et de l'histoire; le tout relevé par un grand style, et montant sans effort jusqu'à la plus haute éloquence, quand l'historien rencontre sur ses pas une de ces choses qui remuent les fibres du cœur ou touchent aux lois de la conscience universelle.
Ces qualités éminentes, nous les avons retrouvées toutes — vous savez avec quel éclat — dans ces trois discours où M. de Salvandy, répondant à trois hommes illustrés par l'éloquence chrétienne, l'éloquence politique et la presse, sut se maintenir au niveau de tous les trois. Nous les y avons retrouvées avec ce je ne sais qaoi d'achevé <c que la vertu emprunte au malheur, » que les talents généreux empruntent aux épreuves où ils s'affermissent sans s'aigrir. Dignité de la pensée proclamée au milieu des méfiances qu'elle inspire et des disgrâces que lui ont values ces méfiances, pieux hommages aux grandeurs si longtemps associées à la grandeur môme de la France, culte des vérités immortelles qui survivent à l'écroulement des empires et dont l'oubli dégrade à la fois la société et la littérature, sentiment réparateur qui vivifie ou rélève les ruines, tout cela a rencontré en M. de Salvandy un interprète énergique, infatigable, et les pages qu'il a écrites depuis lors prouvent que ce souffle inspirateur n'est ni affaibli ni épuisé. Pour nous, à la fin de ce chapitre trop long et pourtant si incomplet, nous ne pouvons qu'en résumer l'idée principale en saluant encore une fois l'homme dont le langage n'a jamais trahi l'alliance de l'autorité et de la liberté, l'homme qui a mieux aimé di-
plaire que flatter, qui a exercé le pouvoir avec honneur, en est sorti avec noblesse, et a gardé le plus durable, le plus incontesté de tous : celui que s'assurent, pour leurs jours de studieuse retraite, les beaux talents et les beaux caractères.