‹ Dernières causeriers littérairesChapitre 2 sur 20 · M. LE COMTE DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE MONTALEMBERT

J'ai pu m'égarer bien souvent dans mes appréciations littéraires ; il y a pourtant un indice, ou, comme diraient les savants, un critérium qui ne m'a jamais trompé. Lorsqu'une lecture élève ma pensée vers des régions supérieures, lorsque je m'y sens en contact avec un cœur généreux, une âme éprise de grandeur et de beauté morale, ennemie des vulgarités et des platitudes, lorsque Fair que je respire à travers ces pages, loin d'être lourd et chargé d émanations terrestres, s'allège peu à peu et me porte à de vivifiantes hauteurs, j'admire sans méfiance, et les doutes ou les dissidences de détail, si j'en éprouve, n'ôtent rien à cette admiration sympathique. Qu'importent au voyageur qui, par une belle matinée d'été, au milieu des enchante-

* De l'avenir politique de V Angleterre.

temenls de la nature alpestre, monte vers des cimes éclatantes de lumière et d'azur, que lui importent quelques légers flocons de brume ou de nuages accrochés çà et là aux saillies des rochers el cachant peut-être des précipices? Il sait que l'atmosphère est salubre, que le chemin est splendide, que le but est grandiose, et il savoure, dans toute sa plénitude, le sentiment de la vie mêlé à ces harmonies matinales.

Cette impression ne m'a jamais manqué chaque fois que j'ai eu le bonheur de lire un des trop rares ouvrages de M. de Montaîembert, et je dirai presque qu'elle fait partie essentielle de ses qualités d'orateur et d'écrivain. Je l'ai retrouvée tout entière dans son beau travail sur V Avenir de l'Angleterre. S'il s'agissait d'un auteur ordinaire, no se préoccupant que du succès, n'ayant souci que des louanges qui s'adressent au talent, j'ajouterais que nulle part M. de Montaîembert n'avait été mieux inspiré ; que nulle part cette verve et cette émotion d'artiste qui s'unissent chez lui à la sagacité du penseur, ne s'étaient produites avec plus de feu, de jeunesse et de charme ; que ce livre a des pages sur le Parlement anglais, sur les écoles et les universités, sur la vie de campagne et les magistratures locales en Angleterre, dont rien n'égale l'accent pénétrant et vrai, l'éloquente et persuasive beauté : mais l'illustre écrivain se contenterait-il de ces ('loges? Est-il possible, est-il permis de s'y restreindre en un sujet qui touche à tant de questions brûlantes, où rien ne peut être approuvé ni relevé sans péril, et où le panégyrique, l'objection, la discussion même, n'ont que le choix des écueils? J'ai beau faire, j'ai beau ne songer qu'à Westminster-Palace et à la Tamise, élargir la Manche de toutes mes forces et imposer aux libertés parlementaires le blocus continental, la Manche est bien étroite, la

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Tamise est voisine de la Seine, l'ombre de Westminster s'allonge sur le Palais-Bourbon, et le blocus est plus facile pour les ballots que pour les idées. Entrons donc franchement dans le sujet, non pas pour combattre M. de Montalembert, encore moins pour l'encenser, mais pour indiquer rapidement ce qui peut se mêler de réserves ou de nuances à nos légitimes et sincères admirations.

M. de Montalembert a fait, Fan passé, un voyage et un séjour en Angleterre : il y a été reçu avec un empressement et des hommages que tout contribuait à rendre plus chaleureux: l'éclat de sa renommée, le sympathique attrait de sa personne, son amour déclaré pour le gouvernement constitutionnel, tout, jusqu'à sa qualité de grand orateur catholique, faite pour piquer d'honneur la courtoisit, j'allais dire la coquetterie de l'anglicanisme éclairé et poli. C'est sous celte impression naturelle d'hôte dignement accueilli et justement fêté qu'il a vu et étudié l'Angleterre, et M. de Montalembert n'est pas de ceux qui répondent à l'hospitalité par des satires : il laisse aux célébrités démagogiques ce trait de convenance et de gratitude. D'ailleurs, par la nature même de son esprit, comme par le milieu où le plaçaient ses relations et sa naissance, il devait être et il était enclin à ne pas voir ce que j'appellerai volontiers le réalisme de l'Angleterre, à n'en bien apprécier que les beaux côtés, l'idéal, surtout cet idéal politique, objet de notre émulation ou de notre envie. Enfin, à tous ces motifs d'une approbation généreuse, une âme noble comme la sienne pouvait joindre encore l'àpropos. Oui, au moment où la fortuno et la gloire des armes semblaient se faire un peu inégales entre les Anglais et nous, où, malgré mille preuves personnelles de bravoure et d'héroïsme, le premier rôle ne leur restait pas

dans la guerre, il était de bon goût de rappeler par quelles supériorités pacifiques ils balançaient ce désavantage et d'invoquer à leur profit le cédant arma togx, à travers le bruit de la mitraille et du canon. On le voit, rien de plus honorable et de plus pur que les sources d'inspiration d'où sont sorties ces belles pages : maintenant, que peut-on en conclure pour l'avenir politique de l'Angleterre? Qu ont-elles d'applicable à notre pays? Où sont les similitudes et les différences? Où sont les sujets de comparaison, de regret, d'espérance, de repentir? Thatisthe rub, dirait Hamlet, que je ne traduis pas, afin de mieux prouver que je veux, autant que possible, rester en Angleterre.

Et d abord, pour bien établir les situations respectives, il suffirait de redire l'origine, le principe et les éléments de la constitution anglaise. Cette constitution est libérale, et elle est durable ; mais pourquoi ? Parce qu'elle a été protégée, dès le premier jour, par les seules garanties qui puissent faire vivre les libertés politiques : l'aristocratie, la conservation, la tradition. Fille d'une révolution qui, au lieu de rompre violemment avec le passé, fut faite au nom du passé, fondée à une époque où les vieilles mœurs et les vieilles lois étaient encore toutes vivantes dans la société et dans les âmes, appuyée sur une aristocratie qui avait tout intérêt à la stabilité et faisait descendre la liberté de haut ep bas au lieu de la subir de bas en haut, la constitution britannique portait avec elle, en naissant, ces tempéraments et ces correctifs qui lui laissaient tout son jeu en conjurant ou ajournant ses périls. Elle s'emparait du pays dans un temps où aucun des liens de l'antique faisceau féodal n'était brisé, où il n'y avait pas rupture ni solution de continuité entre les diverses classes sociales, où propriétaires et tenanciers, gentilshommes et cultivateurs, étaien

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