LES HISTORIENS LITTÉRAIRES
M. D. NI S Ail I) 1
Ce qui domine la littérature de notre siècle, c'est l'imagination, ou, en d'autres termes, la personnalité; car, on le comprend, et je rentre ici dès l'abord dans la thèse favorite de M. Nisard, l'imagination n'est que ce côté personnel et particulier de chaque esprit, s'imposant à la raison universelle au lieu d'en accepter les lois et d'en parler le langage. Ce que cette tendance excessive a apporté de désordre et d'alliage dans l'œuvre des plus beaux ta-
1 Histoire de la littérature française.
M. 1). MSAKD.
lents, comment il est arrivé pour tous ou pour presque tous un moment où, se dérobant aux vraies et utiles conditions de leur supériorité, ilssesont égarés dans les complaisances stériles ou funestes du moi, et comment, par une pente inévitable, cette déviation intellectuelle s'est traduite, dans la conduite de la vie, en déviation morale, c'est ce qui ressort de l'ensemble de notre époque littéraire, et ce qu'attestent, sans qu'il soit besoin «de citer un seul nom, de nombreux et illustres exemples. Qu'en est-il résulté? Que les esprits restés sages au milieu de cet entraînement général ont trop aimé leur sagesse : que, se considérant à juste titre comme les dépositaires de la grande et saine tradition classique, ils se sont trop épris de cette tradition, et que, mis en défiance par les excès de l'imagination humaine, ils ont fait une trop large part à la raison, qui peut avoir, elle aussi, ses périls et ses excès. Telle est, selon moi, l'objection sommaire que Ton peut adresser au corps de doctrines de M. Nisard, et, entre autres, à son Histoire de la littérature française, son œuvre capitale; où tant de parties essentielles commandent l'estime, et dont le légitime succès vient d'être récemment consacré par une seconde édition.
La méthode de M. Nisard a l'avantage d'être à la fois très-solide et très-simple, comme l'art qu'elle glorifie. On pourrait la réduire à quelques idées principales, que je vais, à mon tour, essayer de résumer, afin de me reconnaître et de me borner dans un sujet aussi immense, qui exigerait des volumes, et pour lequel je n'ai que des pages.
C'est l'immortel honneur de l'esprit français, et par conséquent de la littérature française, d'être, plus que toute autre, l'interprète de l'esprit humain, et de recueillir ainsi l'héritage des deux grandes littératures antiques. Il n'y a pas, en effet, de marque plus décisive de la perfection, ou,
pour parler comme Henri Estienne, de la préexcellence littéraire, — dans un livre, que d'exprimer la plus grande part de vérités ou d'idées générales admises par les bons esprits de son siècle, — dans un siècle, que de donner à l'expression de ces vérités la forme la plus pure à la fois et la plus populaire, — dans un pays, que de faire de ces vérités, revêtues par ses grands écrivains de leur forme dëlinitive, le fonds commun, ^tradition vivante, le patrimoine de l'humanité. On voit d'ici le plan etla suite de V Histoire de M. Nisard : ces livres dont les auteurs expriment tout ensemble leur sens propre et le sens universel, ce sont les livres du siècle le plus parfait de notre littérature; ce siècle par excellence, où le génie n'a été que l'interprète des vérités générales, c'est le dix-septième; ce pays, initiateur et en Tiiême temps conservateur de la fortune intellectuelle du genre humain, c'est la France. L'organe, l'instrument qui lui a servi à cette assimilation de la pensée de tous les peuples par sa pensée, et de sa pensée par celle de ses écrivains supérieurs, c'est la raison. J'avoue — pour le dire en passant — que je n'aurais jamais cru les Français si raisonnables !
Mais, avant d'arriver à ce point de perfection et d'universalité, la littérature et la langue française ont passé par un noviciat long et pénible, par une adolescence d'autant plus lente, d'autant plus troublée, que la virilité devait être plus forte et la maturité plus féconde : ténèbres du moyen âge, formules barbares de la scolastique, obscurités de la théologie, puérilités ou licences d'une poésie grossière, érudition indigeste, emprunts maladroits, caprices de la mode, ivresse d'un premier contact avec les beautés de l'art antique, il leur a fallu tout traverser, tout subir avant d'arriver à cette aurore qui s'appelle Rabelais, Calvin, Montaigne, Amyot, Malherbe, à ce jour splendide qui s'ap-
pelle Descaries, Corneille, Pascal, Bossuet, Molière, Racine, la Fontaine, et, finalement, Boileau. Comment, par quels degrés, par quel aide, ont-elles atteint ces hauteurs audessus desquelles il n'y a rien, et d'où, absorbant les rayons de la Grèce et de Rome, elles ont rayonné à leur tour sur le monde moderne ? A l'aide de deux grands faits qui remplirent tout le seizième siècle : la Renaissance et la Réforme; la Renaissance, qui les remit en présence de leurs ancêtres et des trésors dont elles allaient hériter, comme on remet un fils de famille sur la trace de parents illustres qu'il ne connaissait pas; la Réforme, qui, en introduisant la discussion dans le domaine des grandes vérités religieuses, en forçant le catholicisme à sortir de son immobilité et à déchirer ses voiles théocratiques, en obligeant les défenseurs du dogme et du culte à descendre des profondeurs du sanctuaire et à parler mieux que tout le inonde la langue de tout le monde, prépara cette langue à des prodiges de fermeté et de justesse, de transparence et de netteté, nécessaires à ces échanges, à ces conflits des intelligences émancipées.
Arrêtons-nous là : nous en avons assez pour apprécier, sinon tout l'ensemble, au moins tout le point de départ du travail de M. Nisard, et pour indiquer, au seuil même de son livre, par quels endroits il a rétabli ou maintenu les vraies notions de l'esprit français, et par quels endroits il nous a semblé vulnérable. Ceux-là, nous pourrions presque les réduire à trois, qui expliqueraient tous les autres, et contiendraient en germe toutes nos réserves, philosophiques, littéraires et poétiques ; l'admiration trop vive de M. Nisard pour la Renaissance ; sa sympathie trop visible pour la Réforme ; sa tendresse trop filiale pour Boileau.
M. Nisard a-t-il lu l'étrange livre, intitulé Renaissance, de son ancien maître ou condisciple, M. Michelet? A-t-il vu
là, dans ce chaos sillonné d'éclairs, tout ce qu'un esprit faux, un aventurier de l'imagination moderne et du sens individuel, peut récolter à son profit dans cette phase qui " lui semble si belle : — revanche furieuse de la chair mortifiée par le christianisme; révolte des sens et de l'intelligence contre tout frein et toute règle ; orageux pêle-mêle des éléments les plus contraires de la civilisation et de l'art; braque réveil du paganisme dans des âmes encore incapables d'en discerner le bien et le mal ; philtres capiteux absorbés par des cerveaux novices qui ne pouvaient en supporter les vapeurs; ferments de discorde, de dissolution et de mort, jetés tout à coup dans une société sans transition entre la tutelle de la veille et les emportements du lendemain? Un pareil spectacle, déifié par une plume vouée à toutes les idées destructives, ne lui inspire-t-il pas, à lui, le champion de la discipline, de Tordre moral et littéraire, quelque sonpçon et quelque doute aur les mérites et les bienfaits de cette époque ? — « Elle se caractérise assez par son nom, nous dit M. Nisard. Ce nom est plus qu'une définition ; il exprime un sentiment. N'y substituons pas une dénomination nouvelle... La Renaissance a paru à nos pères une sorte de résurrection de l'esprit français ; la reconnaissance a imaginé ce mot... » — L'apologie est ingénieuse, mais nous ne l'acceptons pas en entier. La reconnaissance dont nous parle ici M. Nisard, c'est celle de l'homme tel que devaient plus tard l'approfondir et le peindre les moralistes du dix-septième siècle, de l'homme mauvais, sensuel, rebelle, gouverné par ses penchants, fatigué d'obéir et de croire, et rentrant violemment dans des droits dont il ne sait pas la portée, dans des biens dont il ne mesure pas l'us3ge. Ce fonds d'orgueil, de convoitise, de bestialité, d'insoumission, d'impatience, dont la grossièreté, encore dominante, ne pouvait être domptée ou tem-
pérée que par le christianisme, s échappant et débordant par ces ouvertures soudaines qui lui viennent du dedans et du dehors : voilà ce qui pousse un cri de gratitude, et ce qui décerne le beau nom de Renaissance à la saison hâtive qui lui permet de renaître. Mais, dans un sens plus élevé, plus détaché de la partialité humaine, je substituerais volontiers à ce mot de Renaissance celui de Crise, — une crise violente, pareille à ces maladies dont on guérit, dont on sort même avec une apparence de force renouvelée et rajeunie, mais dont on garde, pour un avenir plus ou moins prochain, un germe délétère et une chance de rechute; — une crise qu'il fallut subir, et ce fut là l'histoire des erreurs, des fautes et des malheurs du seizième siècle ; — une crise qu'il fallut vaincre, et ce fut là la gloire et le triomphe du dix-septième. Remarquez, en effet, que ce grand siècle, dans ce qu'il eut de plus pur et de plus caractéristique, ne fut l'héritier delà Renaissance qu'en réagissant contre elle, ^ et que la grandeur de ses hommes illustres pourrait, pour ainsi dire, s'échelonner par rang détaille, et, d'après le plan même de M. Nisard, à mesure qu'ils s'éloignent de l'époque de la Renaissance et qu'ils en dépouillent les derniers vestiges. Remontons même cinquante ans plus haut, pour rendre l'image plus complète. Rabelais, ce type de la Renaissance, ce pourceau de génie, ce détestable et prodigieux bouffon, lançant d'admirables lueurs entre une indigestion d'ivrogne et une indigestion d'érudit, Rabelais que je remercie M. Nisard d'avoir médiocrement loué, est bien moins vrai, bien moins sensé, bien moins humain, Bien moins initiateur d'idées générales, que Montaigne. Montaigne, ce délicieux chercheur de soi-même etd'autrui, non pas pour se corriger ou s'affermir, mais pour s'en amuser et se divertir dans son doute, est inférieur à Descaries, le grand promoteur de l'esprit français dans celte recherche des v» ; -
rites universelles qui allait être son glorieux domaine. Descartes, dont la méthode et la langue sont incomparables, mais en qui l'homme disparaît sous ridée, et qui, à force de s'abstraire du sentiment de la vie commune, isole la vérité philosophique de son application chrétienne et morale, me touche et me ravit moins que Pascal, dont je sens le cœur battre dans ses sublimes et douloureux élans vers ce vrai qu'il voudrait saisir par la seule force de sa pensée, vers cette foi où il voudrait arriver par son doute même, et où il finit par s'abîmer dans une pieuse immolation de sa ra'ison éperdue. Pascal enfin, en qui « le penseur a des supérieurs, mais l'écrivain n en a pas \ » Pascal, avec ses inquiétudes, ses troubles, ses alternatives d'ardeur et d'abattement, la peine infinie qu'il se donné pour introduire dans les choses de foi les procédés mathématiques, et faire table rase d'une révélation surnaturelle, afin de mieux . se forcer à croire à la religion révélée, est moins rassurant, moins solide, moins sain pour la conscience et pour l'Ame, moins parfait, en un mot, et moins complet que Bossuet, le suprême génie dans le suprême bon sens, le penseur qui a su rester plus grand en s'abaissant devant le catéchisme que Descartes en recherchant à soi seul la vérité philosophique, que Pascal en poursuivant à soi seul la vérité religieuse; Bossuet, l'homme qui personnifie avec le plus d'éclat, de majesté et de beauté, cet esprit français, dignement salué par M. Nisard, interprète, organe, trésorier de l'esprit humain et n'aspirant au beau que pour faire triompher le vrai. Reprenez un à un ces cinq noms qui représentent tout le progrès de la langue, de la prose, de la littérature françaises. Placez-les comme des jalons sur cette route qui va de l'orageuse moitié du seizième siècle à la
* Victor Cousin.
triomphale moitié du dix-septième : votre admiration s'accroîtra, deviendra plus sereine et plus sûre; vous verrez s'amoindrir, par gradations manifestes, le sens individuel au profit du sens universel, à mesure que se dissiperont les fumées de la Renaissance, jusqu'à ce qu'elles disparaissent tout à fait pour faire place, en Bossuet, à l'infaillible certitude du génie humiliant à la fois et fortifiant la raison humaine par son désarmement volontaire devant les trois choses que la Renaissance a le plus compromises : l'Autorité, la Tradition et la Foi. Au point de vue purement littéraire et poétique, je ne suis pas plus persuadé. Loin de moi l'envie de méconnaître les services rendus à la poésie moderne parles merveilles de l'art antique, restauré et retrouvé ! Loin de moi l'idée de contester les immortelles beautés de cet art, et de leur comparer, comme objet dVtude et de goût, les Pères de l'Église grecque ou latine ! Jugés en dehors de l'esprit chrétien, comme guides et maîtres «les intelligences et des imaginations profanes, les Homère et les Virgile, les Sophocle et les Horace, les Platon et les Cicéron sont plus purs, plus parfaits que les Augustin, les Basile, les Chrysostome et les Ambroise, venus à une époque de décadence littéraire et de refonte sociale. La question, ou du moins toute la question n'est pas là ; mais je crois fermement qu'au moment où ces admirables chefs-d'œuvre furent tout à coup rendus à l'esprit moderne, il n'était pas mûr pour les recevoir, qu'il y eut là pour lui un éblouissement, et, comme l'a fort bien dit M. N isard, un enivrement qui retarda de près d'un siècle et altéra pour toujours l'avènement de la vraie poésie française. Je crois que, pour notre littérature en particulier, il eût mieux valu que l'inspiration originale dominât pendant cent ans encore, et que cette débâcle de beautés antiques, beautés merveilleuses mais étrangères à nos mœurs,
CAUSKRIKS LITTÉn M RM S.
à notre sol, à notre foi, n'eût lieu qu'après que notre langue eût été assez formée pour traiter avec l'antiquité d'égale à égale, après surtout qu'elle aurait produit un de ces génies originaux, une de ces œuvres nationales qui font . plus pour la gloire d'une littérature que les imitations les plus harmonieuses et les plus habiles. Ce sera l'éternel regret des admirateurs français de Shakspeare et de Datite, que notre poésie n'ait pas eu le temps de tirer de son propre fonds l'analogue ou l'équivalent de leur œuvre sublime, avant que les Grecs et les Romains soient venus jeter leurs tuniques sur nos pourpoints, et émonder de leurs savants ciseaux les végétations primitives de notre génie. Mais que dis-je? Est-il besoin de faire de l'histoire conjecturale ? Là encore, comme tout à l'heure, ne suffit-il pas de s'en tenir à l'excellente méthode de M. Nisard, et de suivre pas à pas, nom par nom, d'une part, le progrès, l'assainissement de la poésie française, de l'autre, l'effacement progressif . es empreintes de la Renaissance dans cette même poésie? Qu'est-ce que Ronsard, sinon la Renaissance incarnée? Qu'est-ce que Malherbe, sinon le premier effort de l'esprit français réagissant contre tout cet attirail de poète érudit, et cherchantsa voie au milieu decet encombrement de richesses étrangères, ruineuses pour notre noble pauvreté? Qu'estce enfin que notre grand Corneille, le Descartes de notre poésie, sinon le génie même de notre nation, celui de Richelieu et de Condé, se révélant dans l'art, rompant avec les derniers restes de la Renaissance et installant le spiritualisme sur notre scène, avec Chimène et Polyeucte? Le spiritualisme ! C'est là qu'il faut revenir, et c'est là-dessus * que j'appelle l'attention de M. Nisard. Si nous glorifions trop la Renaissance, c'est-à-dire la revanche de la matière retrouvant ses titres de noblesse dans le paganisme, la révolte du sens individuel se déchaînant dans l'hérésie, de
quel droit M. Nisard nous fera-t-il admirer, dans le dixseptième siècle, ce victorieux travail de l'esprit domptant de nouveau la chair, rétablissant le règne des vérités générales, non plus à l'aide d'une foi ignorante et d'une théologie oppressive, mais par l'élévation môme de la pensée publique et le concours des plus hautes intelligences qui aient éclairé le monde? 11 faut opter : dans l'art comme dans la conscience, nul ne peut servir deux maîtres, le spiritualisme et le matérialisme, l'autorité et le désordre, la discipline et la révolte. La lutte entre les deux principes est ouverte depuis trois cents ans, ou plutôt depuis que l'homme se débat dans le douloureux antagonisme de sa double nature, de sa double origine. Suivant que l'un des deux triomphe ou succombe, les littératures et les sociétés se relèvent ou s'abaissent; et, si le dix-septième siècle est resté le plus grand de tous comme expression de la pensée humaine, c'est parce que Descartes, Port-Royal, Corneille, Bossuet, ont fait monter si haut l'idéal des âmes, que, malgré le paganisme, malgré l'antiquité grecque ou romaine, malgré Gassendi, malgré la part inévitable faite aux sens et à la matière, cet idéal, en définitive, a attiré à lui les éléments contraires, au lieu d'y descendre et de s'y perdre. L'erreur, une des erreurs de notre époque et de quelques critiques contemporains, a été de croire que tout se réduisait à des questions de style et de forme, qu'on pouvait concilier les deux principes opposés sans remonter à la source, à la conscience et au cœur de l'homme, à sa vie morale, à ses croyances, et en se bornant à faire honte à la langue de ses excès matérialistes, à flétrir les abus de mots, de ciselures et d'images, à rappeler que la phrase ne doit être que le voile transparent de l'idée; la lampe éclairant tout ensemble les objets extérieurs et l'albâtre qui la recouvre. Ils ne se sont pas aperçus que ce luxe effréné
de la forme n'était que la conséquence de l'appauvrissement de la pensée, qu'on ne ramenait pas une langue au spiritualisme quand on négligeait d'y ramener les auteurs qui la parlent, que ce vice littéraire était invinciblement lié à un vice intellectuel, et qu'essayer de corriger l'un sans l'autre, c'était vouloir échouer contre tous deux ; méprise fâcheuse, qui a fait les affaires de cette littérature réaliste et fantaisiste, aussi odieuse assurément à M. Nisard qu'à nous-même. Fidèle admirateur, éloquent historien de nos gloires littéraires du dix-septième siècle, peut-être auraitil été plus conséquent avec lui-même s'il en eût mieux dégagé, mieux purifié les origines, s'il les eût cherchées à des hauteurs plus lumineuses et plus divines : mais.peut-être aussi lui eût-il fallu pour cela un fil conducteur plus solide et plus sûr que la raison. Tout va bien encore, tant que nous n'en sommes qu'à la raison de Descartes, de Bossuet et même de Fénelon : nous attendons M. Nisard à la raison de Jean-Jacques et de Voltaire *.
Parlerai-je de la Réforme ? Le sujet est plus délicat, car il y a encore des réformés, et il n'y a plus, hélas! de renaissants. 11 est bien entendu d'ailleurs qu'il ne s'agit pas ici de la religion protestante, devenue, avec de nombreuses variantes, la religion d'une partie de l'Europe, mais de la propagande de Luther, de Calvin et de Zuingle, mais de ces prédications meurtrières qui, sous prétexte de réformer quelques abus, livrèrent les âmes et les consciences à la merci des interprétations personnelles, déchirèrent la tradition de quinze siècles et préparèrent au monde ces luttes sanglantes d'où sont sorties tout armées les révolutions modernes. Ceci nous mènerait trop loin de notre sujet, ou du
1 Dans son quatrième volume, M. Nisard doit aborder le dix-huitième siècle.
moins en altérerait la spécialité littéraire. Maintenons-la on demandant simplement à M. Nisard si, dans ses Études sur la Renaissance, il n'a pas été plus attiré par la vertu et la foi de Thomas Morus, que par la stérile neutralité d'Érasme ou la rêverie impuissante de Mélanchthon; en lui demandant si l'autorité, la règle et le sens universel, ces trois pivots autour desquels il fait tourner toute sa doctrine, toute sa tradition d'écrivain classique, lui paraissent mieux sauvegardés par la religion de Luther que par celle de Bossuet; si des sectes qui, à leur naissance, durent leur succès à la négation de l'autorité, au morcellement de la la vérité et à l'émancipation des intelligences, lui semblent plus favorables que le catholicisme à cette perfection des littératures, qui, selon lui, consiste à absorber la pensée générale dans l'œuvre d'un seul, et à ramener à un principe d'unité les divergences d'opinions et de génies.
Je sais bien que M. Nisard ne glorifie pas d'une manière absolue les effets de la Réforme sur notre littérature et sur les perfectionnements de notre prose ; il lui sait gré surtout d'avoir secoué la torpeur du dogmatisme catholique, et d'avoir contraint ses défenseurs à cesser d'être théologiens pour devenir écrivains, à passer de renseignement routinier d'une lettre morte ou close à la discussion libre, animée, vivante, mise au service de toutes les âmes. Il reconnaît même qu'une fois descendus dans l'arène, ils y ont fait assez bonne figure, que l'avantage leur est resté, et que ce combat et. celte victoire ont achevé de former notre langue. A ce point de vue, nous sommes d'accord avec M. Nisard : seulement, prenons-y garde. Il faudrait, dans ce système, remercier la maladie qui fait ressortir l'art du médecin, le procès qui met en relief le talent de l'avocat, l'ennemi qui donne à nos généraux et à notre armée l'occasion de se couvrir de gloire : c'est possible, mais je ne
suis pas plaideur, la paix a ses charmes, et j'aimerais autant me bien porter.
Je ne connais rien de pire que le réchauffé littéraire, et s'il ne s'agissait ici que de réveiller, à propos de Boileau, de vieilles querelles fort heureusement oubliées, je ne chicanerais pas M. Nisard sur son admiration excessive pour l'auteur du Lutrin et de Y Art poétique. Mais cette admiration, chez M. Nisard, est plus qu'un sentiment ; elle est une cocarde : elle se rattache à l'ensemble de ses doctrines, qui, selon moi, font une part trop grande à la raison dans la littérature française. Quelques mots sur la poésie et sur ce qu'elle nous semble avoir perdu avant, pendant et après Boileau, par ce côté trop raisonnable et trop didactique, nous aideront à expliquer notre pensée.
S'il y a lieu de reconnaître, avec réminent auteur de celte Histoire, que le plus beau mérite des ouvrages en prose soit d'exprimer mieux que personne ce que tout le monde pense, et de faire ainsi de l'esprit d'un seul l'organe puissant et agrandi de l'esprit humain, on doit ajouter, — et M. Nisard ne l'a peut-être pas assez dit, — que le caractère de la vraie poésie, du vrai poète, est d'imaginer et de sentir, à un degré supérieur, ce que tout le monde sent et imagine, d'en fixer l'expression dans une langue que nous entendons sans la parler, et de faire ainsi, du poème d'un seul l'harmonieuse vibration du poème universel. Ces deux facultés ont des noms qui, lorsqu'on
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songe à Boilcau, ressemblent presque à une épigramme : elles s'appellent imagination et sensibilité. Maintenant, qu'il soit essentiel d'en régler l'usage en y mêlant un grain déraison; qu'elles puissent produire, en s'exagérant, les effets les plus déplorables ; qu'il en résulte chez ces natures à la fois privilégiées et incomplètes une surexcitation fébrile, une exaltation factice, un débordement du moi, un manque d'équilibre intellectuel et moral, souvent trèsdangereux dans l'application pratique; qu'en un mot, depuis Platon, qui s'y connaissait etqui exilait les poètes de sa République, jusqu'à Lamartine, qui eût mieux fait de ne passe mêler de la nôtre, les hommes trop doués du don de poésie aient été constamment suspects aux gens raisonnables, c'est ce que tous les siècles ont reconnu et ce que notre siècle a, mojns que tout autre, le droit de contredire. Il n'en est pas moins vrai qu'un poète dépourvu d'imagination et de sensibilité, ou même un poëte chez qui ces facultés seraient, non pas pondérées, maisdominées par la raison, est tout simplement un être impossible. Autant vaudrait se figurer un prêtte sans culte, un riche sans argent ou un orateur muet. Or les admirateurs mêmes de Boileau conviennent avec nous qu'il a peu brillé par l'imagination, et moins encore par le sentiment. Que dis-je ? Ils ne croient pouvoir mieux le louer que par le tableau trop fidèle des inconvénients et des excès du sentiment et de l'imagination. Ce n'est pas tout : il y a, au sujet du dix-septième siècle, une observation à faire, qui n'en diminue pas la gloire : c'est que, dans cesiède si fertile en grands écrivains, en créateurs de toutes sortes, l'esprit critique était encore à l'état d'enfance; et remarquez que ces deux faits, loin de se combattre, s'appuient et s'expliquent l'un par l'autre : pour les époques comme pour les individus, la création exclut l'analyse, et réciproque-
ment. On a même constaté, en l'honneur du dix-septième siècle, que la plupart des œuvres qui l'avaient le plus illustré, avaient été écrites en dehors de toute préoccupation littéraire. Là où cette préoccupation se fit particulièrement sentir, l'infériorité fut évidente, et se trahit par un mélange de pédantisme et de puérilité auquel les meilleurs esprits eurent quelque peine à échapper; témoins Balzac, Voiture, Ménage, Huet, Chapelain, comparés à Descartes, à Pascal, à Bossuet, à Saint-Simon. Eh bien, Boileau, dans son temps, représenta justement l'esprit critique, l'esprit littéraire, c'est-à-dire ce qui restait inférieur, étroit, arriéré, au milieu de cet épanouissement spontané de chefs-d'œuvre. Il eut le mérite, — et c'est beaucoup, — - de ne pas se tromper dans ses préférences, de faire acte d'un goût sûr et quelquefois précurseur dans ce triage des renommées contemporaines où la postérité a ratifié ses jugements, de prendre parti pour l'or contre le clinquant, et pour la gloire contre la vogue ; mais, en conscience, ce n'est pas assez pour avoir le droit de garder son rang dans ce merveilleux groupe qui a écrit les Pensées, Polyeucte, le Misanthrope, les Fables, Athalie, Y Histoire universelle, les Lettres, Télémaque, les Caractères. A ces inspirations si diverses, mais toutes si hautes, qui ont conservé, après deux cents ans, leur immortelle jeunesse, est-il permis d'assimiler l'inspiration vulgaire et vieillotte qui a dicté les satires sur le Mauvais Dîner, sur les Embairas de Paris et sur P Équivoque? Les ÈpUns, supérieures aux Satires, ne dépassent guère, comme valeur poétique, une conversation élégante, soutenue et relevée par les césures et les rimes. Que dire du Luftin, abandonné à demi par M. Nisard, sinon que le prodigieux travail d'exécution, et môme le fini de plusieurs détails, n'y font que mieux ressortir la pauvreté d'imagination, et que le poème héroï-co-
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mique est, avec le poëme didactique, le plus froid et le plus suranné de tous les genres? Ceci nous mène droit à Y Art poétique, dont M. Nisard s'est fait le très-ingénieux panégyriste, sans réussir pourtant à me convaincre. Ce qui a prolongé la popularité de cet ouvrage, c'est une foule d'axiomes faciles à retenir, prenant aisément, grâce au rhythme et à la coupe du vers, une tournure proverbiale, et assurant aux esprits communs, pour les jours de disette, une bonne provision de "vérités toutes faites. Boileau est ainsi devenu le pain quotidien de bien des gens qui mourraient de faim s'ils n'avaient pas ce pain-là. Mais au fond le sentiment vrai, délicat, créateur, en est complètement absent ; tout s'y réduit à des règles un peu mesquines d'un art qui ne s'apprend point, et, dès les premiers vers, toutes ces vieilles images du Parnasse, de Phébus et de Pégase nous mettent à cent lieues de la poésie véritable, telle que nous l'entendons aujourd'hui. Chose singulière ! Y Art poétique d'Horace, écrit il y a deux mille ans, pour une littérature païenne et dans une langue morte, est resté plus jeune, plus nouveau, plus vivant que celui de Boileau. C'est qu'Horace est poëte! Il vit de plain-pied avec l'art, la tradition, les divinités, dont sa main légère esquisse les lois et les leçons avec une grâce inimitable. Il appuie moins ; il faitglisser ses aimables préceptes à la surfaced'une épître ; il ne leur donne pas cette forme savamment et correctement didactique, qui jette, quoi qu'on en dise, un froid . glacial sur l'ensemble; enfin, son style, malgré ses négligences, est d'un grain poétique très-préférable à celui de Boileau. Je sais tout le mauvais renom de novateur retardataire auquel on s'expose en attaquant, à propos du style de Boileau, l'opinion accréditée dans la bonne et saine littérature. C'est donc en toute humilité que je m'accuse làdessus d une impression personnelle, proche voisine de
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rimpénitence. Le style deBoileau, surtout dans Y Art poétique, m'a toujours paru manquer des qualités que j'admire le plus chezjes écrivains et les poètes du dix-septièmo siècle ; et, au premier rang, je place le naturel. Son vers est pénible, il sent le travail, l'effort, l'huile. Comparez-le aux vers de Racine, de Molière, de la Fontaine : quelle différence! Comme on voit que le souffle inspirateur a fait défaut, qu'il lui a fallu celte espèce de heurt, de ressaut amené par le détail technique de la versification, pour donner à l'idée et à son expression un peu de relief et de montant! Cueillez au hasard, parmi les passages les plus souvent cités, les plus pieusement érigés en dogmes par les dévots de la tradition classique, celui-ci, par exemple :
De la foi d'un cbréiicn les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
Y a-t-il quelque chose de plus plat, déplus prosaïque? On multiplierait ces citations à l'infini, si une critique de mots n'était aujourd'hui encore plus passée de mode qu'une querelle pour ou contre Boileau. A tous moments son lecteur est tenté de dire de lui ce qu'il a dit lui-môme de Chapelain : « Que n'écrit-il en prose? » — Et cependant on se tromperait : la prose de Boileau est médiocre, M. Nisard le reconnaît, et cette fois nous sommes de son avis. Contrairement à presque tous les grands poêles, qui onl été aussi d'excellents prosateurs, l'auteur du Lutrin, qui semblait, pour descendre à la prose, n'avoir qu'à parler sa langue naturelle, y est inférieur à lui-même. Ceci serait encore une preuve accablante, s'il nous convenait d'insister. Cette intelligence laborieuse, vive et nette, mais sans inspiration, avait besoin d'une lutte contre les difficultés poétiques pour se maintenir à une certaine hauteur: et
M. D. NISAKD.
comme ses vers n'étaient, après tout, que de la bonne prose, dès qu'elle baissait d'un ion et s'abandonnait un peu plus, le niveau même de la prose lui échappait : elle n'avait su être prosaïque qu'en vers. Mais en voilà beaucoup trop, et j'ai vraiment honte, en l'an de grâce et de guerre 1855, de renouveler nos pacifiques batailles des temps heureux, nos romantiques équipées de 1828. Encore une fois, tout ce que j'ai voulu, c'est marquer, par celle prédilection de M. Nisard pour un poète qui ne fut peutêtre qu'un critique antidaté, et qui sacrifia, sans y avoir beaucoup de mérite, l'imagination à la raison, la tendance de son esprit et la physionomie de son livre. Dieu merci ! ce livre offre des compensations assez belles, pour que le plus obstiné contradicteur de M. Nisard y trouve d'amples sujets de sympathie et de louange. Le plan môme de son ouvrage, cette manière de graduer, phase, par phase, les progrès de l'esprit français jusqu'au point où, se rencontrant avec l'esprit humain, il se l'assimile et s'empare du sens universel en prenant pleine possession de lui-même, a un caractère de grandeur magistrale qui donne à la fois une leçon et un exemple d'unité. Ce travail dégradation lumineuse, d'assimilation conquérante, aboutissant au dix-septième siècle comme à son triomphe et à son couronnement suprême, est indiqué par Tauleur avec un tel art et une telle netteté, quele lecteur, entraîné, éprouve une impression analogue à celle qu'on ressent, dans une belle matinée r d'été, en voyant peu à peu le crépuscule s'éclaircir, le ciel se teindre, l'aube blanchir, l'aurore paraître et le soleil éclater. Puis, une fois arrivé à ce siècle dont il a fait sa religion littéraire, il s'y établit, pour ainsi dire, comme dans son domaine, et trouve, pour caractériser ces beaux génies tant de fois analysés et admirés, des aperçus nouveaux, des remarques ingénieuses, des accents qui s'élèvent cl gran-
CAUSERIES LlTTÉlt AIHES.
dissent avec son sujet. Rarement Louis XIV avait été mieux loué ; c'est plaisir de voir un homme arrive des extrémités du libéralisme rendre si bien justice aux mérites d'un monarque absolu, et déterminer d'une main si ferme les vrais rapports de ce monarque avec les gens de lettres, qu'il arrachait aux domesticités humiliantes, aux capricieuses libéralités des grands seigneurs ou des financiers pour les élever au rang de pensionnaires de la Royauté et de l'État. Nous renvoyons à ces excellents chapitres du livre de M. INisard les partisans de l'opinion récemment émise, qui consiste à isoler Louis XIV des gloires littéraires de son règne, et à prétendre que ce fut en dehors ou même en dépit de son influence que ses contemporains illustres écrivirent leurs chefs-d'œuvre. Peut-être même, dans l'ardeur de son zèle apologétique et l'abondance de ses bonnes raisons, M. INisard est-il allé un peu loin. Il est bien difficile, en effet, de ne pas avouer qu'il y a eu, parmi les grands écrivains du siècle de Louis XIV, le côté des indépendants, qui, continuant une veine légèrement gauloise, et tempérés d'ailleurs par le bon esprit et l'amour de la règle familiers à toute leur époque, ont uni aux avantages de la discipline, de l'ordre et de l'harmonie, les agréments moins solides, mais plus piquants, de l'originalité et de la liberté d'allures. Ainsi dans de's nuances bien diverses, Port-Royal, la Fontaine, le cardinal de Retz, madame de Sévigné, Fénelon, Saint-Simon, les disgraciés, les né-, gligés, respirant l'air du siècle sans humer l'air de la Cour, n'ont pas cette régularité à la Lenôtre que Ton remarque chez les poètes favoris ou courtisans. Bossuet et Molière — le Père de l'Église et le comédien de génie — ont eu seuls l'envergure assez puissante pour embrasser ces deux familles d'esprits, et les poumons assez robustes pour respirer indifféremment les deux atmosphères. Maisce n'est
M. D. NISAUD.
pas à moi qu'il convient d'insister sur ces nuances, et il y aurait un bizarre paradoxe à les voir contestées, en l'honneur de Louis XIV, par un ancien ami de Carrei et rappelées par un féroce absolutiste. Aussi bien, nous y aurions perdu, si M. Nisard les avait trop aisément admises, son charmant chapitre sur Racine, où ce talent un peu austère, un peu grisâtre — c'est de M. Nisard que je parle — s'attendrit et se colore avec son modèle. Ai-je besoin d'ajouter qu'entre Bossuet et Fénelon, dans la fameuse querelle du quiétisme, M. Nisard a pris parti pour Bossuet? Ce ne serait pas assez dire : il a, sur Fénelon, des vues d'une justesse rigoureuse, qui percent à jour cette nature singulière, à la fois angélique et subtile, justifiant par ses subterfuges et désarmant par ses grâces les rigueurs de l'orthodoxie, si différente pourtant du Fénelon de roman et de mélodrame qu'ont imaginé après coup les parleurs de philosophie et les fournisseurs de panthéons. Malgré l'archevêché de Cambrai, d'admirables venus et les délicieuses beautés de ses ouvrages, nous jurons toujours, pour notre part, quelque peine à pardonner à Fénelon cette popularité posthume que semble avoir pressentie et désirée cet esprit constamment occupé de séduire : on dirait qu'il se complaît encore à exercer sur la postérité le prestige que subirent ses contemporains. On lui en veut presque de cette coquetterie ingénue, mêlée de naturel et d'art, dont le charme inquiétant lui survit, et qui lui a valu, comme récompense ou châtiment, le triste honneur d'inaugurer,, à titre d'ancêtre ou de précurseur, la série des prédicateurs d'humanité, des apôtres du sentiment, des rhétoriciens de la nature, menant tout doucettement le genre humain à la Terreur par l'Idylle. M. Nisard analyse en maître les complications et les détours de cette âme de séraphin sophiste. Il nous montre comment Fénelon a été, dans l'ordre des temps, le
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premier de ces grands hommes en qui le sens individuel se soit fait jour, et qu'on ne puisse lire, par conséquent, sans un peu d'anxiété mêlée à un attrait plus vif déjà et plus dangereux. Il fait ressortir ce goût d'utopie, cette critique de la royauté d'alors, ces duretés peu patriotiques et peu charitables envers Louis XIV vieilli et vaincu, ces préludes révolutionnaires, par lesquels le pieux archevêque tend, en effet, la main aux démolisseurs à venir. Toute cette partie de son Étude est aussi solide qu'ingénieuse et peut être citée comme un modèle d'histoire littéraire. Mais, puisque M. Nisard humiliait si justement Fénelon devant Bossuet, et notait d'un doigt si ferme les méprises de la postérité, pourquoi, quelques pages plus loin, rend-il à Fénélon cette môme gloire que lui a décernée la philosophie moderne: d'avoir servi d'initiateur à des vérités bienfaisantes; d'avoir préparé la mission des écrivains du dix-huitième siècle ; d'avoir ajouté à la charité chrétienne l'amour de l'humanité; d'être, en un mot, l'aïeul plus ou moins lointain des héroïques novateurs de 178D? Comment se figurer que le même homme ait pu avoir tort devant son siècle, raison devant l'époque suivante? Tort en présence de Bossuet, raison en attendant Voltaire? Que ce qui était sophisme et péril en 1700, ait pu devenir vérité et bienfait cinquante ans plus tard? 11 y a là une inconséquence ou du moins une solution de continuité qui m'étonnerait de la part d'un homme aussi réfléchi que M. Nisard, si je ne rae souvenais qu'en prenant la raison pour signe de ralliement et pour point de repère à travers les phases successives de son Histoire de la littérature française, il s'est logiquement condamné à suivre cette raison dans sa marche un peu accidentée, et peut-être à accepter d'elle, à un siècle de distance, des conclusions fort différentes. Car enfin, on no saurait le nier, Voltnire, en un moment donné, exprima
M. D. MSAKD.
le sens général de son époque, et fit de l'esprit français l'interprète de l'esprit humain tout autant que Bossuet cent ans auparavant. S'en suit-il que ce sens général ait été aussi sensé, celte raison aussi raisonnable, et qu'on doive décerner à l'auteur de Candide les mômes honneurs qu'à l'auteur de Y Histoire universelle ? M. Nisard n'ira sans doute pas jusque-là, et pourtant je ne suis pas tout à fait rassuré. Je lui dirais volontiers, à propos de son admiration si légitime et si éloquente pour Bossuet, ce que disait ce grand seigneur assistant à la belle scène où Auguste accable Cinna : — « Ah! tu me gâtes le Soyons amis, Cinna ! » — Lui aussi me gâte un peu le soyons amis, Bossuet ! » en me rappelant trop souvent que l'événement a donné tort au sublime évôque, qu'on peut lire ses chefs-d'œuvre de polémique religieuse avec enthousiasme, tout en se réservant à part soi le droit d'objection et de doute, qu'avec lui l'éloge le plus magnifique n'implique pas la conviction; qu'en un mot le sens universel si pleinement exprimé par Bossuet a pu n'être que le sens contemporain, et, plus tard, s'est effacé, modifié ou démenti. Ah ! s'il faut mesurer le prix d'une louange par celui qu'y aurait attaché l'homme qu'on loue, n'y a-t-il pas là, en dehors même de la question d'orthodoxie et de foi, quelque sujet de tristesse? Il nous semble entendre Bossuet lui même, ce génie si peu préoccupé de gloire humaine, dont les plus beaux ouvrages furent écrits, loin de toute arrière-pensée littéraire, pour convaincre et élever les âmes, pour défendre et propager la vérité, il nous semble l'entendre repousser ces panégyriques où la littérature a trop de part, où la foi n'en a pas assez, et s'écrier avec une sorte de pieuse colère : « Je ne veux pas qu'on m'admire, je veux qu'on me croie! » Mais je m'arrête : faire parler Bossuet serait plus téméraire encore que critiquer M. Nisard. Pour m'en punir, je vais
descendre de ces hauteurs dans les infiniment petits. Le livre de M. Nisard est assez exact, assez classique, pour mériter qu'on lui signale, en vue d'une édition nouvelle, quelques très-légères inexactitudes. Ainsi il nous donne la date.de la naissance de Malherbe et celle de sa mort; les deux dates combinées ne font que soixante et onze ans, et il nous parle d'une pièce de vers que Malherbe composa à soixante-quatorze. Ainsi il altère, à deux reprises, un mot célèbre et charmant de Louis XIV : Le grand roi n'a pas dit, à propos de Fénelon : « C'est le plus chimérique des beaux esprits démon royaume, » mais : a C'est le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. » — Il y a là une nuance qui doit être maintenue.
Nous serions bien trompé si ces critiques minutieuses, ces objections chagrines, ces réserves indiquées sur plusieurs points littéraires et même sur quelques questions plus graves que la littérature, ne prouvaient pas à M. Nisard, mieux que d'uniformes hommages, le sérieux plaisir que nous a causé la lecture attentive de son ouvrage et le rang élevé que nous lui assignons dans les lettres contemporaines. A une époque où bien des livres offrent, comme nos frêles causeries, des caractères de précipitation et de hâte, et où l'on sent que les auteurs veulent surtout arriver vite, au risque de repartir plus vite encore, c'est une bonne et douce surprise, presque une rareté, que d'avoir entre les mains une œuvre où tout se tient, où la trame est solide, où se révèlent une réflexion patiente, une étude profonde, un lent ej victorieux travail de composition et d'unité. Seulement, nous avons pensé que chacun devait garder son poste, parmi les plus humbles comme les plus éminents défenseurs des doctrines réparatrices. Si toutes les conclusions de M. Nisard étaient acceptées, si toutes les parties de son livre semblaient inattaquables, si la tradition qu'il
relève et qu'il glorifie redevenait toute-puissante, il faudrait tout simplement regarder Comme non avenu le grand mouvement littéraire qui s'est accompli il y a trente ans. Or, malgré nos repentirs de détail, nos illusions perdues et nos
idoles brisées, nous ne pouvons exagérer à ce point les capitulations de notre défaite. Le romantisme, à son début, a représenté une idée féconde et vraie, l'idée d'un siècle qui naissait et à qui il fallait une nouvelle littérature pour exprimer de nouvelles pensées, de nouvelles mœurs, une nouvelle société, un nouveau monde. On s'est égaré, c'est incontestable; partis du spiritualisme chrétien, les novateurs sont arrivés, par des déviations funestes, à ces excès panthéistes, matérialistes, réalistes, fantaisistes, qui dégradent l'art en corrompant les intelligences. Y a-t-il un remède à cette situation désastreuse? On a vu des révolutions politiques se terminer par des transactions : peut-être en serait-il de môme des révolutions littéraires. Il y a trente ans, à cette époque de radieuse espérance dont je me plais à parler comme on parle des premières amours de sa jeunesse, les maîtres de la littérature et de la critique, les Villemain, lesGuizot, les Cousin, étaient moins éloignés du groupe des novateurs qu'on aurait envie de le croire. Leur instinct supérieur leur disait que la vie, l'avenir, la vérité, étaient là. Aujourd'hui les ruptures sont plus violentes et les scissions plus formelles : grâce à plus d'excès d'une part, à plus 1 de méfiance de l'autre, on s'exagère des deux côtés. C'est un malheur; car il ne peut y avoir, dans un siècle, de bonne littérature, que quand la nouveauté et la tradition, au lieu de se renvoyer des défis et des invectives, se réconcilient et se combinent; mais, hélas! voila le difficile. Pour y parvenir, nous devrions tous commencer par avouer nos fautes; il est plus agréable et plus commode de continuer à en commettre.
M. SAINT-MARC GIRARDIN '
On s'exposerait à Être injuste envers l'œuvre ingénieuse d'un éminent et aimable esprit, si Ton oubliait sous quelle forme elle s'est d'abord produite, et comment ces pages charmantes ont été une leçon avant de devenir un livre. Ceci nous semble essentiel et tient à l'ensemble du rôle rempli par M. Saint-Marc Girardin dans la littérature et la société de son temps Le professeur, voilà ce qui domine en lui, non pas dans l'étroite et pédantesque acception du mot, mais dans un sens d'enseignement moral et pratique et avec une vue très-fine et très-juste de ce que cet enseignement doit être pour répondre ou pour remédier aux penchants de la génération nouvelle. Pour les hommes supérieurs, se rencontrant avec une jeunesse enthousiaste et passionnée, c'est une tâche brillante et facile de s'associer à son élan, de la guider dans cette voie où, à côté d'illusions dangereuses, se pressent de riches espérances, de l'aider à tracer ce sillon où germent avec une égale vigueur la mauvaise herbe et le bon grain. Plus tard, lorsqu'aux années radieuses et fécondes a succédé la
* Cours (h littérature dramatique (Iroisième volume).
M. SAINT-MARC GIRARDIN
phase de lassitude et de mécompte, lorsque les esprits, découragés ou aigris, se désistent ou s'exagèrent, le langage des maîtres doit changer, et il devient alors moins doux à entendre et moins facile à parler. 11 faut qu'ils amoindrissent volontairement leur centre d'action et d'influence, qu'ils renoncent aux conquêtes du dehors, aux grands horizons où tout a fini par se confondre dans la brume du soir et la poussière du combat, pour s'enfermer avec leurs auditeurs et leurs disciples dans un idéal plus modeste, mieux abrité, dans des vérités familières et domestiques où le positif de la vie reparaît sans trop irriter ni trop aplatir les âmes, où il ne s'agit plus d'être des héros, de grands citoyens ou des poètes, niais de rester ou de redevenir d'honnêtes gens. C'est Là ce qu'a voulu être et ce qu'a été, à son moment, M. Saint-Marc Girardin: — un moraliste arrivé au lendemain des ivresses intellectuelles, enseignant à se modérer et réussissant à adoucir, à force d'esprit et de bon esprit, ces heures de prostration ou d'amertume qui, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, suivent les heures d'excès; un prédicateur de tempérance, mais d'une tempérance agréable qui ressemble au régime de l'homme sage plutôt qu'à l'austérité du cénobite: un maître de sauvetage au service des naufragés et des vaincus. En voyant M. Saint-Marc Girardin attaqué par l'école des néo-romantiques, des romantiques tard venus, des réalistes, des fantaisistes, de tous ces survivants de la bataille qui saccagent et brûlent faute d'avoir su vaincre, nous avons quelquefois songé à ces gouvernements doux, économes, bienfaisants, réparateurs, guérissant les blessures qu'ils n'ont pas faites, et que l'injustice des peuples rend cependant responsables de la souffrance que leur ont causée ces blessures, et des sacrifices nécessaires pour en guérir. Nous qui sommes moins injustes,
reconnaissons en M. Saint-Marc Girardin cette physionomie particulière, toute d'autorité et de grâce, et qu'elle nous tienne en respect, si nous avions, par hasard, envie de nous étonner de ses haltes en des sujets un peu fades pour nos imaginations blasées, de sa persistance à traiter la littérature par les émollients et les calmants, et de ses assiduités prolongées auprès de l'amour ingénu.
L'amour ingénu, en 1855, professé par un membre de l'Académie française, à quelques cents pas du théâtre où l'on joue le Demi-Monde et de la Bourse où Ton cote le Crédit foncier! N'y a-t-il pas là un contraste, que dis-je? un assemblage de contrastes tels que les aime l'esprit humain, et qui expliquent comment les lettres représentent la société tantôt par les similitudes, tantôt par les différences! Ce n'est pas pourtant par pur caprice, ni par velléité de paradoxe, ni par complaisance pour un public frivole, que M. Saint-Marc Girardin a été amené à traiter ce sujet devant son auditoire. Pour lui, cet amour ingénu n'est qu'un chapitre de son Cours de littérature dramatique, c'est-à-dire de l'étude du drame, de la tragédie, du roman, considérés non pas dans les livres, non pas d'après des méthodes que la nature se plaît à démentir souvent et que l'art n'observe pas toujours, mais dans le cœur de l'homme, dans ce drame permanent, intérieur, vivant, toujours varié en ses prétendues ressemblances, toujours le môme en ses variations apparentes, et dont les œuvres poétiquesne sont que l'interprétation plus ou moins vraie, modifiée plutôt qu'altérée par le goût de chaque siècle et le tour de chaque génie. Avons-nous besoin de faire ressortir tout ce qu'a d'ingénieux et de fécond cette méthode qui appartient en propre à l'auteur du Cours de littérature dramatique, combien elle est préférable à la sécheresse didactique qui discute ses sujets par le dehors, et
M. SÀL\T-MAUC G1KARDIN.
que d'aperçus elle ouvre, que de courants elle établit entre la parole du maître et l'âme de l'auditeur? C'est ainsi que M. Saint-Marc Girardin a suivi, à travers les siècles et les progrès ou les crises de la civilisation morale, poétique, littéraire, Je développement des passions, tantôt simples et primitives, amour de la vie, affections naturelles, affections de famille, sentiment paternel, tendresse de mère, amour fraternel et filial, tantôt raffinées, mais innocentes encore, telles que l'amour et ses expressions diverses chez les anciens, au moyen âge, dominé ici par le sentiment exquis du beau s'élevant à l'idéal et au platonisme; là, par le sentiment chrétien, triomphant de la chair et créant la chevalerie. Chaque partie de ce grand travail embrasse, on le voit, une période de l'histoire de" l'humanité et une phase de l'histoire de la littérature dans ses rapports avec les passions, ou, en d'autres termes, dans le drame dialogué, chanté ou raconté; sur la scène, dans le poème et dans le roman. A chaque nouvelle étape, l'historien se trouve également au courant de ce qui se passe dans le monde et dans les cœurs, de ce que les œuvres de l'esprit empruntent aux mœurs publiques'et de ce qu'elles leur prêtent, du commentaire en partie double qu'elles échangent, s' expliquant et se complétant les unes par les autres. Au lieu de s'enfermer dans les livres, et de se demander, après chaque lecture, s'ils sont conformes à telle ou telle notion, à tel ou tel penchant de l'âme humaine étudiée séparément, il s'est établi, pour ainsi dire, dans l'âme elle-même, la prenant à la fois pour observatoire, pour pierre de touche et pour juge, et bien sûr que ce qu'elle lui apprendrait sur ceux qui avaient essayé de la peindre ne serait jamais ni faux, ni sec, ni stérile. Voilà comment M. Saint-Marc Girardin, après avoir confronté l'expri ^sion des sentiments primitifs
dans les sociétés primitives, celle de l'amour raffiné et idéalisé dans le platonisme, celle de l'amour chevaleresque chez les barbares domptés et purifiés par le christianisme, arrive aujourd'hui, en suivant la marche des siècles et les gradations naturelles de son sujet, à cet amour qui n'est plus l'amour primitif, puisqu'il admet ou implique déjà bien des délicatesses; qui n'est plus l'amour platonique, puisqu'il ressemble à un attrait bien plus qu'à une doctrine; qui n'est plus l'amour chevaleresque, puisqu'il n'en connaît ni les lois, ni les sacrifices, ni les grandeurs; qui n'est pas l'amour honnête ni l'amour vertueux, puisque l'honnêteté suppose un raisonnement et la vertu un effort; qui est encore moins l'amour coupable, puisqu'il ne règne que sur des âmes innocentes et cesse d'être au moment où commence l'idée de faute, de révolte et de remords : amour qui a laissé sa trace dans presque toutes les civilisalions, dans presque toutes les littératures, et qui, marquant la transition, dans l'homme, entre l'adolescence et la jeunesse, dans le cœur, entre l'ignorance et la science, dans la société, entre la rudesse et le raftinement, dans les livres, entre la grossièreté et l'élégance, a dû surtout prospérer et fleurir à ces époques intermédiaires où, ri étant déjà plus nuit, il n'était pas encore jour, où le cœur, l'esprit, la société, l'individu, les mœurs, l'art, la langue, les livres, se rencontraient et préludaient dans un même sentiment d'attente confuse, de vague désir, d'aspiration juvénile vers un idéal nouveau. C'est cet amour que M. Saint-Marc Girardin appelle l'amour ingénu.
Cet amour ingénu, le spirituel professeur le trouve un peu partout, et il a raison ; dans la pastorale et l'idylle, dans Théocrite, dans Virgile, dans l'élégie antique, dans les poëmes du moyen âge, dans les romans de chevalerie, dans le Tasse, dansGuarini, dans nos vieux poëmes,
M. SAINT-MARC GIRAHDIN
dans Sydney, dans Shakspeare, dans Cervantes; il eût pu ajouter encore d autres textes et d'autres auteurs, car l'amour ingénu , à vrai dire , c'est bien une variété de l'amour, mais c'est aussi l'amour lui-même. Ces classifications ingénieuses, où* M. Saint-Marc Girardin excelle, offrent cet avantage, que l'esprit s'y complaît et s'y éclaire, comme dans tout ce qui simplifie et met en ordre ses sujets de délassement et d'étude ; mais elles ont aussi cet inconvénient, qu'avec un peu d'exagération et d'effort on peut aisément les mêler, les étendre, et gâter le jeu en brouillant les cartes. L'amour ingénu, par exemple, comment le limiter et le définir d'une façon assez exacte, assez exclusive, pour que les autres sortes d'amour ne puissent jamais lui ressembler? Ophélia, Juliette, Desderaona, est-ce de l'amour ingénu? Oui, et pourtant ce n'est pas le même que celui des fantasques héroïques de Comme il vous plaira, du Conte d'hiver, de Cymbeline et du Songe d'une nuit d'été. Daphnis et Chloé, est-ce de l'amour ingénu? Assurément; et pourtant, la pastorale de Longus éveille des images dont l'ingénuité pourrait mener très-loin. Paul et Virginie, est-ce de l'amour ingénu? Je n'en doute pas; mais il s'y mêle déjà un sentiment si fin, si moderne, l'approche si visible d'un art nouveau, mélancolique et troublé, que, si l'on regrette que M. Saint-Marc Girardin n'ait point parlé des héros de Bernardin de Saint- Pierre, on ne peut ni l'en blâmer, ni s'en étonner. Chérubin, est-ce de l'amour ingénu? Je le crois, et cependant!... quel amour raisonné ou même coupable ne préférerait-on pas à cette inquiétante peinture, si sensuelle et si corruptrice dans sa naïveté d'adolescent? On pourrait multiplier peut-être ces objections et ces exemples; on pourrait même dire qu'il n'y a pas d'amour complètement ingénu, ni d'amour possible sans un peu d'ingénuité; que
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les âmes naïves deviennent fines et rusées quand elles aiment ; que les âmes corrompues, raffinées, blasées, redeviennent naïves en aimant ; que rien n'est plus ingénu qu'un vieillard amoureux, fût-il en même temps libertin, voltairien et usurier; que personne îi'est plus avisé qu'une jeune fille amoureuse, fût-elle en même temps un prodige d'ignorance et de candeur. On le voit, suivant que nous apporterions à la question plus de taquinerie et de paradoxe, il y aurait moyen de varier à l'infini les solutions et les aspects, et de déranger de plus en plus la classification primitive, comme ces avocats diserts ou bavards qui, à force de discourir autour de leur cause, finissent par plaider la cause contraire. Le mieux est de revenir à l'honnête et aimable définition de M. Saint-Marc Girardin : « Quiconque, nous dit-il, berger ou homme du monde, aime avec pureté et avec candeur, quiconque se laisse aller ingénument aux premiers et aux plus doux mouvements de son cœur,* qu'il soit des champs ou de la ville, est un héros de l'amour ingénu. » — Le mieux est de nous arrêter avec lui aux œuvres où il a cru trouver l'expression élevée et délicate de cet amour, et dont l'analyse forme les chapitres les plus neufs et les plus piquants de ce volume : YAmadis, YAstrée, la Clëlie. Evidemment, c'est l'examen, j'allais dire la réhabilitation de ces ouvrages, qui donne à cette partie du travail de M. Saint- Marc Girardin toute sa' physionomie : c'est donc sur ce point que doivent porter, de préférence, nos assentiments ou nos réserves.
Les intelligences les meilleures, — et l'auteur du Cours de littérature dramatique en est la preuve, — ne sont pas inaccessibles à l'idée et au goût de réaction : non pas de cette réaction passionnée et brutale qui consiste à briser ce qu'on a adoré, à exalter ce qu'on a insulté la veille,
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mais de cette réaction spirituelle, judicieuse, discrète, qui, en face d'un excès, d'une injustice et d'un travers, démêle et parfois invente le parti à tirer des choses les plus opposées à ce travers, à cette injustice, à cet excès. Cette tendance, trop naturelle à l'esprit français et appliquée par nous aux plus sérieux intérêts de ce monde, se produit également dans la littérature, et il sied d'y prendre garde : d'abord parce que l'on risquerait, si l'on s'y livrait trop, de faire marcher l'art par petites lignes brisées au lieu des grandes lignes droites; ensuite parce que ces intelligences dont je parle sont sujettes, à force de distinction, d'ingéniosité et de finesse, à donner leurs qualités à ces choses passées qu'elles réhabilitent, à ne les plus voir qu'à travers elles-mêmes et à en faire leur propre ouvrage ; ce qui est un moyen sûr de les embellir, mais aussi de les altérer. Il y a vingt ans, au début de ses tentatives pour purifier et mitiger la littérature et la morale, M. Saint-Marc Girard in eut à réagir contre le romantisme proprement dit, celui des préfaces de M. Hugo, des grandes bataillesdu drame moderne, des fastueux programmes . et des victoires, douteuses de cette révolution littéraire dont le 89 a été si beau, et le 95 si misérable. Pour protester contre ces écarts, pour ramener son auditoire aux sources vives et aux bons modèles, pour illustrer par des exemples ses doctrines conservatrices, il n'eut qu'à puiser à pleines mains dans les trois grands siècles, dans ces limpides et inaliénables trésors qui vont d'Homère à Bossuet et d'Eschyle à Racine* Aujourd'hui, grâce à nos évolutions rapides, ou plutôt, hélas ! à nos décadences, les points de vue et les antagonismes ne sont plus tout à fait les mômes. Au vrai romantisme, qui était fort discutable, mais qui avait au moins le mérite de remuer de grandes questions, de grandes idées, et de se rattacher à un mouvement spiri-
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tualiste, sauf à renier plus tard son origine, a succédé ce réalisme, ce fantaisisme dont M. de Balzac a été le Shakspeare, et qui, abstraction faite de toute infériorité de talent, de tout jugement personnel sur les hommes et les œuvres, a le tort et le- malheur de rabaisser, dans l'art, le but et le niveau, la vie que l'œuvre emprunte à l'homme, et celle que l'homme emprunte à l'œuvre. En face de ce nouvel ennemi, M. Saint-Marc Girardiri, cherchant dans le passé de nouveaux auxiliaires, a été naturellement poussé jusqu'aux extrêmes : le drame et le roman moderne se faisaient les daguerréotypes de la fange et de l'ordure, les photographes de la laideur matérielle et morale; ils découpaient leurs tableaux à l'emporte-piéce dans la réalité la plus dure et la plus crue : M. Saint- Marc Girardin est allé bien loin, aussi loin que possible, pensant que plus il mettrait d'espace entre cette littérature et lui, plus il avait de chance de retrouver l'air salubre et la bonne compagnie. À ce nouveau trait d'aberration ou de dégradation littéraire, il ne pouvait plus guère opposer, comme préservatifs directs ou protestations concluantes, Eschyle, Sophocle, Euripide, Virgile, Corneille, Racine; il n'y eût plus eu proportion ni contraste exact entre- ce qu'il condamnait et ce qu'il voulait glorifier. On étalait devant lui des personnages et des caractères, on déroulait des scènes de la vie réelle, d'où, sous prétexte de vérité, avait disparu tout idéal, tout sentiment d'élévation et de grandeur, où le vice, la passion, la nature, le monde intérieur, les lèpres et les ulcères des sociétés vieillies, étaient vus et décrits à la loupe, sans qu'on nous fît grâce d'une tache ou d'une verrue : il a pris à la hâte, pour conjurer ces miasmes, le premier flacon qui lui est tombé sous la main, sans s'inquiéter s'il contenait de la pure essence ou de l'eau de Cologne éven-
M. SAINT-MARC GIRARDIN
tée. Ce qu'il lui fallait, ce qui devait aider à l'ensemble de ses leçons d'honnêteté littéraire et de dignité morale, c'étaient des types qui fissent passer son anditoire d'un pôle à l'autre, qui rétablissent sous ses yeux tout ce que la passion a de plus délicat, l'amour de plus épuré, l'homme de meilleur, la nature et la société de plus dégagé de ces misères, de ces appétits grossiers, de ces corruptions avilissantes, triste et inséparable cortège de la race humaine, à l'état naturel comme à l'état social. Le roman et le drame venaient de faire parader, pour l'édification d'innombrables lecteurs, la Goualeuse et le Chourineur, le Chiffonnier et le Paillasse, l'Homme-poisson et la Rabouilleuse, le galérien et la courtisane, le recéleur et l'escroc, l'escarpe et le saltimbanque, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal, tous les haillons, toutes les immondices, toutes les loques de ce linge sale des civilisations malades, qu'il ne faudrait ni remuer, ni compter, ni même laver en public : M. Saint-Marc Girardin, le cœur soulevé, a couru aux antipodes, à YAmadis, à YAstrée, à la Clêlie.
L'intention est excellente, la réaction est utile, T exagération est naturelle; la réhabilitation est-elle possible? Est-elle sérieuse? Est-elle viable? Nous ne le croyons pas.
La grande et belle littérature du dix-septième siècle s'est formée si vite, elle s'est si vite épanouie en d'admirables chefs-d'œuvre, elle a passé si rapidement du bégaiement à la langue et de l'aurore au soleil, qu'il en est résulté deux choses : d'abord, qu'elle n'a pas eu conscience d'elle-même au moment où elle commençait déjà à opérer le triage du bon et du mauvais; ensuite, qu'il est fort difficile, à distance, de préciser ce point exact où le bon a prévalu, où le mauvais a cessé d'être. Corneille, pour ne citer qu'un exemple, la veille du Cid, n'avait encore écrit que de pitoyables pièces, et il est très-probable qu'il n'a ,
pas compris lui-môme, au premier instant, le pas immense qu'il faisait en écrivant le Cid. Ce que nous disons de Corneille pourrait se dire de toute cette période à laquelle se rattachent délie et même YAstrée. Le vrai et le faux, la grandeur et l'emphase, le héros et le matamore, l'or et le clinquant, les couleurs vives du génie français et l'enluminure plus ou moins déteinte des littératures ou des modes étrangères, tout cela vivait côte a côte et pêle-mêle, sans que les contemporains se rendissent encore un compte bien exact de ce qui ne méritait pas de leur survivre et de ce qui devait être immortel. Il y a plus : le sens littéraire, le sens critique, dans une société qui se civilise et se dégage, et d'autant moins développé, d'autant moins sûr, que cette société est plus près de l'époque où elle va jeter tout son éclat. Il y a, dans l'enfantement, dans Féclosion des merveilles de Fart et de la pensée, quelque chose de prime-sautier, de spontané, qui exclut toute idée de calcul, d'analyse, de retour laborieux et réfléchi sur soimême et sur les autres. C'est surtout à ces époques que le détestable est l'envers de l'excellent, et ceux qui les ont tous deux sous la main ne distinguent pas très-bien, tout d'abord, l'envers et l'endroit. Je voudrais trouver des circonlocutions encore plus polies, des préparations encore plus habiles, pour arriver, sans trop d'encombre, à dire de YAstrée et de Clélie tout ce que j'en penso : c'est que YAstrée et Clélie sont tout simplement détestables ; c'est que YAstrée et Clélie sont, avec mille fois moins d'art, d'invention, d'intérêt, de qualités malfaisantes mais puissantes, la mauvaise littérature de leur temps, comme les Mystères de Paris, le Juif Errant, les Parents pauvres, la Rabouilleuse , le Comte de Monte-Cristo, sont la mauvaise littérature du nôtre; qu'ils furent l'envers des héroïques grandeurs de Corneille, des divines élégances de Racine,
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comme les brutalités réalistes des Frédéric Soulié, des Eugène Sue, des Balzac, sont l'envers de chefs-d'œuvre qui, malheureusement, n'existent pas, mais qui auraient pu exister et que l'on regrette, après les avoir pressentis, espérés, rêvés et manqués. Unique, mais cruelle différence entre les littératures qui donnent plus qu'elles ne promettent, comme celle du dix-septième siècle,— et celles qui ont promis plus qu'elles ne donnent, — comme la nôtre !
Notre causerie, on le comprend, ne peut approfondir un sujet qui se rattache, d'une façon plus ou moins directe, à mille questions d'art et de critique dans le passé et dans le présent. Touchons seulement à un point : M. Saint-Marc Girardin, en ressuscitant YAstrée et Clélie, tient-il assez de compte de cette malheureuse chose que nous avons rendue, j'en conviens, très-ridicule à force d'en abuser et qu'il faut bien appeler par son nom : la couleur locale? Je sais tout ce qu'on peut me répondre : que les Romaines de Corneille parlent de leurs appas, de leurs feux, du pouvoir de leurs yeux ; que Roxane n'est pas Turque, qu'Andromaque n'est pas Grecque, que Junie n'est pas Romaine, que Phèdre n'est pas antique; que la vérité humaine est préférable à la vérité locale ou historique; que mieux vaut peindre des sentiments vrais sous des vêtements impossibles, que des sentiments impossibles sous des vêtements exacts ; que notre manie de costume, de détails archéologiques, de bric-à-brac grec, romain ou moyen âge, nous a conduits à faire des mannequins et des collections, et non des personnages et des caractères. Tout cela est incontestable ; mais il y a une vérité générale, approximative, intermédiaire, qui sert de trait d'union entre la vérité humaine et la vérité historique, qui les fond toutes deux en un ensemble suffisant ; de même qu'il y a une fausseté historique si énorme, si révoltante, si grotesque, qu'elle
rejaillit sur la vérité humaine et la détruit. Assurément Àndromaque n'est pas Grecque, Phèdre n'est pas antique; mais on peut s'y prêter à l'assouplissement du type primitif, et l'esprit, ne rencontrant rien qui le choque complètement, s'abandonne avec délices au charme incomparable de cet idéal, de cette passion, de cette poésie, de ces sentiments si délicats et si vrais exprimés dans cette langue enchanteresse. Lorsque, au contraire, vous prenez dans l'histoire romaine Brutus, Tarquin, Lucrèce, Collatin, Clélie, et que vous en faites uniquement les acteurs d'un bal masqué, continuant sous le masque leurs déclarations galantes, leurs commérages raffinés ou leur pathos métaphysique, à force de supprimer l'illusion, vous supprimez
I intérêt, et je ne vois plus qu'une charade gigantesque, un logogriphe en dix volumes, à l'usage d'une société polie, peu renseignée encore et voulant occuper ses loisirs ou se distraire de ses soucis. La société polie! disons- nous,
II n'est pas pour la littérature de protectrice, d'alliée plus charmante; mais sa protection a aussi ses périls, son alliance a ses charges comme toutes les protections et toutes les alliances.
Et remarquez que les contemporains eux-mêmes ne s'y sont pas trompés, ceux du moins dont l'esprit supérieur pressentait ou formulait d'avance la critique de leur siècle. Boileau a éreinté d'Urfé et Scudéry ; Molière, quoi qu'on en dise, s'est moqué de l'hôtel de Rambouillet, qui, malgré quelques hôtes illustres et fort dégagés, en sortant, du ton et du goût de la maison, était à la société d'alors ce que YAstrée et la Clélie furent à la littérature. Restons-en là ; restons-en à la note juste, à Molière, à Racine, et, tout au plus dans le roman, à madame de la Fayette, qui rentre dans le vrai cadre, et qui ne vaut pourtant ni madame de -a, ni la duchesse de Duras, ni madame d'Arbouville,
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ni madame deStaël des grands jours, ni madame Sand des bonnes heures.
Mais, nous le répétons et nous ne saurions assez le redire, ce travail de M. Saint-Marc Girardin sur l'amour ingénu, cette réhabilitation de Clélie et de YAstrée, n'est ni un paradoxe, ni une fantaisie, ni un point de doctrine littéraire, ni un chapitre d'histoire : c'est un traitement, c'est une tisane d'idéal, de galanterie vertueuse, de passion honnête, de raffinement délicat des plus hautes aspirations de l'âme, destinée à nous guérir de nos orgies, de notre alcool réaliste. C'est, pour mieux dire, un anneau de plus dans cette chaîne d'enseignements utiles, applicables, pratiques, persuasifs, auxquels il sait donner des formes si attrayantes ; une variation nouvelle et toujours charmante dans ce rôle de mentor aimable, de médiateur ingénieux, de pacificateur modéré entre les rêves d'une génération, les réalités d'une autre, et ce doux abri d'honnêteté, de bon sens, de sagesse, de poésie sobre et familière, où l'une peut se reposer de ses chimères et l'autre de ses fatigues. Là, nos sympathies ne connaissent plus ni restriction ni réserve; si le critique nous a suggéré quelques chicanes, le moraliste ne peut rencontrer que des hommages : — « Qui veut trop prouver ne prouve rien, » — c'est un proverbe que M. Saint-Marc Girardin a peut-être un peu oublié en glorifiant YAstrée elClélie, mais dont on n'a rien à craindre en prouvant, que l'éminent et cloquent professeur est une des meilleures influences de notre pays et de notre temps.
UKS HISTOUIKNS DR I.A FEMMK
Pour un homme du mode, appelé au rare et difficile honneur de rendre compte d'un livre écrit par un prêtre ou un religieux illustre, il y a deux partis à prendre : ou s'incliner devant cette œuvre à demi sacrée, l'admirer sans restriction et sans réserve, et se borner à un de ces hommages où le fidèle a plus de part que le critique ; ou bien, tout en restant dans les limites d'une respectueuse convenance, d'une pieuse sympathie, traiter cet ouvrage comme s'il s'agissait d'un de nos justiciables ordinaires, et en discuter librement, sinon les principaux points de vue et les doctrines essentielles, au moins les détails et les accessoires. Le premier de ces deux partis serait peut-être le meilleur, le plus sûr, le mieux d'accord avec nos sentiments pour l'éloquent et savant auteur de la Femme catholique ; mais
1 La Femme catholique.
le second ne lui plaira-t-il pas davantage? Cette liberté dans l'admiration, alors même qu'il s'y mêlerait un grain de critique et d'analyse, ne répond-elle pas mieux à la pensée de quiconque, ayant écrit un livre, veut le voir réussir, et ne dédaigne pas, au milieu d'ambitions plus hautes et moins terrestres, le succès littéraire?
Je réclame donc mes franchises habituelles, malgré l'autorité d'un nom presque synonyme de l'infaillibilité théologique et la gravité d'un sujet qui touche à chaque instant aux grandes vérités dogmatiques et historiques de la religion et de l'Église. Ce sujet même, si attrayant et si beau, n'est-ce pas en faire ressortir l'attrait et la beauté que d'indiquer comment on aurait pu çà et là le rattacher de plus près encore aux besoins, aux périls et aux souffrances de la société moderne ?
Christianisme et paganisme, c'est à ces deux grandes divisions qu'il faut toujours revenir, lorsque l'on s'applique, soit dans le passé, soit dans le présent, aux destinées intellectuelles, morales et sociales de l'humanité. Il est bien entendu que le mot jmganisme ne signifie plus ici le polythéisme, le culte des dieux et des déesses, auxquels le monde païen avait cessé de croire longtemps avant la chute officielle des idoles, mais cette religion de la matière et des sens, ce culte des appétits charnels et des intérêts terrestres, qui, abaissant ou annulant l'âme devant le corps, préférant la terre au ciel et bornant ici-bas les fins suprêmes de l'homme, se continue d'âge en âge et sous des formes diverses, tantôt brutal et grossier comme la convoitise, tantôt superbe et raffiné comme l'orgueil. La question ainsi posée, le sort de la femme en ce monde n'est pas difficile à classer. Toute société qui se rapprochera davantage du paganisme, c'est-à-dire du règne de la matière et de la chair, amoindrira et dégradera le rôle de la femme, à l'exemple de ces -
sociétés antiques, païennes par excellence, qui traitaient la femme comme une chose, en faisaient une esclave, et ne consentaient à observer envers elle une sorte d'égalité intelligente et mondaine que lorsqu'elle abdiquait toute pudeur et s'appelait Aspasie. Au contraire, plus l'élément chrétien domine dans un siècle et dans un pays, plus aussi la mission de la femme s'y agrandit et s'y relève, plus elle y apparaît dans sa triple condition de liberté, de dignité et d'autorité. Affranchie par l'Évangile, devenue l'égale, la compagne et la conseillère de l'homme, ne tenant plus son influence d'une beauté périssable et d'un charme fugitif, mais d'un idéal de beauté morale, d'un reflet de lumière divine, qui survivent à la jeunesse et se prolongent même au delà du tombeau, la femme chrétienne est remise au rang que le paganisme lui avait fait perdre. Car il est clair, en dehors même de toute révélation surnaturelle, que là ou régnent l'âme et la pensée du ciel, l'importance sociale et domestique de la femme est tout entière dans les qualités de son âme et dans sa part aux récompenses célestes, et que là où la matière et les sens asservissent le reste, la femme n'a d'autre valeur que celle que lui donnent les désirs et les caprices de ses maîtres. Or, le catholicisme étant l'expression la plus vraie, la plus pure et la plus complète de la religion chrétienne, il en résulte que c'est la femme catholique qui représente, dans son acception la plus élevée, la plus sainte et la plus active, ce magnifique rôle de la femme réhabilitée et ennoblie. C'est dans le catholicisme et par le catholicisme qu'éclate toute la grandeur de cette tâche réparatrice que Dieu lui assigna dès le commencement du monde, et qu'il lui réserve encore au milieu des incertitudes et des orages de l'avenir. Ce que le catholicisme a été et a fait pour la femme; comment elle a répondu, dans toutes les grandes phases de l'histoire, à
ce qu'il avait fait pour elle; comment elle pourrait de nouveau retrouver les éléments de son influence, accomplir sa mission spirituelle et coopérer au salut de l'humanité, telles sont les divisions naturelles, tel est, à vol d'oiseau ou de causeur, le plan de cet ouvrage.
La grandeur, l'exactitude, l'opportunité de ce tableau, ne sauraient être contestées. Il n'y a (ju'un seul point où nous chicanerons dès l'abord le père Ventura. Oui, il est très-vrai que le vieux monde chrétien est peut-être destiné à des catastrophes, à des convulsions nouvelles, pareilles à celles que nous retrace l'histoire des persécutions et du Bas-Empire; que, dans ces crises futures, il ne pourra être sauvé que par le catholicisme, et que le catholicisme luimême, si puissamment servi par les femmes depuis son avènement, aura encore beaucoup à attendre de leur dévouement et de leur zèle pendant cette période décisive où leur salut sera le sien, où son salut sera le nôtre : il n'est pas moins vrai que la société actuelle revient, par maint endroit, au paganisme; que la matière y règne en souveraine dans toutes ces recherches du bien-être, dans tous ces développements de l'industrie, dans tous ces raffinements du luxe; que, dans bien des détails de mœurs, dans . les arts, dans les lettres, au théâtre surtout, ce côté de la littérature placé en contact permanent avec la vie publique et le sentiment populaire, nous redevenons des païens, non pas de la Renaissance, mais de la décadence, et que le monde, par conséquent, offre à l'observateur quelques-uns des aspects qui précédèrent sa grande régénération chrétienne. Toutefois peut-on dire, pour compléter l'analogie i qu'il tende de nouveau à traiter la femme en esclave, à lui retirer sa part d'autorité ou d'influence, à la réduire, en un mot, au rôle de corruption ou de servitude, d'oppression ou d'avilissement, que lui imposait la société
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païenne? Ici, nouç osons contredire l'illustre auteur-de ce livre. Ne laissons jamais calomnier notre temps; il a bien assez de ses fautes et de ses misères, et ce n'est pas, d'ailleurs, un bon moyen de relever et de purifier les âmes, que d'exagérer l'abaissement où elles sont tombées. Il y a, du moins, une grave distinction à faire. Le rôle des courtisanes s'est agrandi, et, sous ce rapport, la ressemblance avec les mœurs antiques a fait de funestes progrès. Ces femmes-là, de quelque nom piquant ou adouci qu'on les appelle, sont devenues une puissance sociale. Elles ont leur royauté, leur royaume, leur budget, leurs listes civiles, leurs sujets, leur paix armée, leurs flatteurs, leurs salons, leurs comédiens et leurs théâtres. Mais pourquoi cet accroissement scandaleux de pouvoir, de vogue et d'arrogance? Parce que la femme mariée, l'honnête femme, est plus respectée qu'autrefois; parce que le mariage est pris plus au sérieux; parce que l'épouse et la mère vivent davantage au centre de leurs affections et de leurs devoirs; parce que le faisceau de la famille est plus sacré, plus indissoluble; parce que la galanterie, cette chevalerie bâtarde, s'est réfugiée dans les souvenirs des octogénaires; parce que l'homme à bonnes fortunes est allé rejoindre, dans les gardes-meubles du passé, les maîtres de poste, les chaises à porteurs et les carlins. Parcourez rapidement les diverses époques de la vie mondaine depuis les Valois, et vous reconnaîtrez que jamais la bonne compagnie n'a été plus morale qu'aujourd'hui. Or, comme l'homme se ressemble toujours, surtout par ses faiblesses et ses vices; comme il y a, dans toute civilisation avancée, une moyenne de corruption élégante ou grossière qui demande sa pâtée, elle va la chercher toute faite chez les Marguerite Gautier ou les Olympe Taverny, au lieu de l'assaisonner dans le boudoir des duchesses et des marquises. Maintenant qu'il
ait là un trait de plus de similitude avec l'antiquité païenne; que la femme vertueuse, délaissée à cause de sa vertu, y renouvelle parfois le domum mansit, lanam fecit de la matrone romaine, tandis que des courtisanes brillantes nous offrent des contrefaçons peu embellies de Laïs ou de Phryné; qu'on puisse môme voir un très-fâcheux symptôme dans cette séparation toujours croissante entre la vie honnête et la vie de plaisir, nous ne songeons pas à le contester. Mais il n'est point exact de dire que la femme légitime, la fille, la sœur, l'épouse et la mère soient aujourd'hui plus rabaissées et plus asservies, à moins qu'aux yeux du père Ventura ce soit les rabaisser et les asservir davantage que de moins s'occuper à les séduire : nous ne pensons pas que ce soit là son avis.
Ceci n'altère en rien, du reste, les lignes principales de son œuvre. De ce que nous croyons, plus qu'il ne paraît le croire, la femme de notre époque traitée d'après l'esprit du christianisme, il ne s'ensuit pas — bien au contraire! — que la mission de la femme catholique en soit amoindrie dans le présent, dans le passé ou dans l'avenir . Nous ne pouvons donc que saluer avec un profond sentiment d'admiration et de reconnaissance les deux premières parties de ce livre, qui sont à peu près le livre tout entier. Dogmatique ou historique, il est toujours supérieur, et si l'on ne savait que le père Ventura est le premier théologien de ce temps-ci, qu'il s'est assimilé avec une puissance incomparable les trésors de science, de sagesse, d'intuition divine, renfermés dans les Pères de l'Église et dans saint Thomas, on s'en convaincrait en présence de cette argumentation lumineuse, de ce récit plein de majesté et d'ampleur, de cette érudition nourrie de la moelle des lions du désert, des Augustin et des Jérôme, et qu'une imagination italienne recouvre de ses richesses et de ses grâces, au mo-
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ment où le lecteur mondain s'apprêterait à la trouver trop robuste pour sa faiblesse. C'est à peine si, dans ce magnifique traité des rapports du catholicisme avec la femme, dans cette splendide histoire des grandeurs et des mérites de la femme catholique depuis la prédication de l'Évangile jusqu'au lit de mort de notre pieuse et admirable princesse Marie, nous surprenons quelques traits de partialité un peu trop ultramontaine, que nous voudrions effacer, parce qu'ils n'ajoutent rien à la persuasion des convertis et peuvent effaroucher les dissidents. Ainsi il nous semble qu'après avoir parlé avec son énergie ordinaire de tout ce que la femme peut pour le mal comme pour le bien, de sa part d'influence dans la propagation des hérésies, du soin que prenaient les ariens, les gnostiques ou les eutichiens, de ramasser des femmelettes vaines, légères, impudiques, pour faire pénétrer dans les familles leurs détestables doctrines, il n'aurait pas dû placer sur la même ligne les femmes jansénistes affiliées à Port-Royal. Celles-là ne furent ni impudiques ni légères, et l'archevêque de Paris, en les appelant orgueilleuses comme des démons, mais pures comme des anges, marqua l'abîme qui les séparait de toutes ces pourvoyeuses d'hérésie, justement odieuses au père Ventura. Le docte écrivain ne s'est-il pas aussi montré trop dur envers les femmes protestantes? Il ne s'agit ici, à Dieu ne plaise, ni de discuter des articles de foi, ni de remonter aux origines de la Réforme. C'est, nous le croyons bien, en exploitant les passions humaines, et la plus violente de toutes, que Luther et Calvin firent tant de prosélytes. Mais, puisque Fauteur de la Femme catholique voulait mettre son livre au point de vue actuel, en faire une œuvre d'utilité immédiate et contemporaine, il y aurait eu, selon nous, plus d'habileté et de justice à ne pas réveiller d'irritants souvenirs et à reconnaître que le
protestantisme, pratiqué de bonne foi, renferme encore assez de morale et de vérité chrétienne pour inspirer aux femmes de fortes et austères vertus, et maintenir parmi elles cet amour de la famille, ce génie du foyer domestique, si remarquables, par exemple, chez les Anglaises et dans certaines provinces de l'Allemagne. Pour notre part, nous ne faisons aucune difficulté d'avouer que nous connaissons des femmes protestantes auxquelles bien des femmes catholiques seraient heureuses de ressembler. Enfin, s'il n'était pas bien convenu, de par les journaux démocratiques, ces excellents patriotes, que nous aimons tendrement les Russes, nous demanderions au père Ventura comment ils pourraient déployer une vigueur, une bravoure, une intelligence constatées par leurs ennemis eux-mêmes, si tous, grands seigneurs et paysans, popes et laïques, boyards et serfs, hommes et femmes, étaient énervés, hébétés, corrompus et abrutis, comme il nous les représente. Le danger de l'excès devrait être toujours présent à la pensée de ceux qui, par leur caractère, leur talent, l'excellence de leurs doctrines, leurs dons merveilleux de persuasion et d'éloquence, ont autorité et charge d'âmes.
En revanche, et une fois ces réserves faites, que de beauté, de splendeur, d'émotion pathétique et entraînante dans ces récits de l'Église primitive, dans ces maternités spirituelles de la femme catholique, fécondant par le martyre le sol des persécutions, convertissant ses bourreaux par son héroïsme surhumain au milieu des plus affreux supplices, ouvrant le ciel à des milliers de néophytes éclairés par ses leçons et ses exemples, et donnant au monde les fils de ses entrailles ou de ses vertus, les Ambroise, les Grégoire, les Athanase, les Chrysostome, les Basile! Ces flambeaux immortels de la foi et de la science,
c'est toujours le souffle d'une femme qui les allume; ces conducteurs de l'Église naissante à travers le double écueil de la persécution et de l'hérésie, c'est la main d'une femme qui les soutient et les guide. Qu'elles sont belles et grandes, gracieuses et touchantes sous la plume inspirée du père Ventura, ces saintes, ces vierges, ces héroïnes, ces miracles vivants et mourants pour le christianisme, Agathe, Agnès, Lucie, Paule, Cécile, Marcelle! Et plus tard, dans des conditions et à des époques différentes, quelle page de notre histoire n'est pas embellie, purifiée, attendrie par une femme, Clotilde, Geneviève, Blanche, Jeanne d'Arc! Dans le livre du père Ventura, c'est là la partie que nous préférons, et c'est aussi celle qui y tient le plus de place. Vigoureux, mais parfois excessif quand il argumente, il est irrésistible quand il raconte, quand il trace celte série de tableaux où la femme chrétienne nous apparaît avec son auréole de pitié, de chasteté et de courage. Parleronsnous de son style? Nous qui savons si mal notre langue et qui nous étonnons toujours qu'on puisse l'apprendre, nous sommes à la fois honteux et fier de voir un étranger, arrivé en France à un âge où les hommes ordinaires oublient tout et n'apprennent plus rien, écrire le français avec une verve, une originalité qui plaît et attache jusque dans ses incorrections. Voici une page que je cite, parce qu'elle résume l'esprit du livre dans ce qu'il a d'excellent, et parce qu'elle donne une idée de ce style, solide et ferme comme le granit, sous ses légères aspérités : — « Il en est de même de la liberté. L'homme qui ne voit que l'homme dans l'homme ne l'estime pas, ne le respecte pas; bien plus, il cherche à l'exploiter, à l'asservir, à le convertir en chose, en instrument de ses passions. La liberté de l'homme n'est jamais sortie, ne sortira jamais du cerveau de l'homme purement homme, et moins encore de son cœur. L'homme
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ne commence à être estimé, respecté; ses droits à une personnalité honorable, libre et indépendante de tout arbitraire, de tout caprice humain, ne commencent à poindre, ne commencent à être reconnus, appréciés, garantis, que dès le moment où Dieu projette sur lui son ombre divine, pour l'en envelopper et l'y protéger; dès le moment où l'on voit dans l'homme quelque chose de divin et de sacré; dès le moment où l'on voit en lui l'image de Dieu et même l'enfant de Dieu. C'est ce que fait le christianisme; et, par conséquent, la liberté même civile n'est qu'une inspiration chrétienne, n'est qu'une pensée sortie de l'intelligence et du cœur de Dieu même, descendant dans l'intelligence et dans le cœur de l'homme, et lui persuadant la révérence pour l'homme, dont Dieu donne lui-même l'exemple. Par des moyens doux et pacifiques, sans violence et sans bruit, mais par l'influence de son esprit et l'onction de sa grâce, le christianisme tend de lui-même à affranchir l'homme, non-seulement du joug du péché, mais aussi du joug de l'homme, non-seulement au point de vue religieux, mais aussi au point de vue civil et politique; et c'est ainsi que lui, lui seul, a aboli, chez les peuples qui l'ont embrassé, le despotisme tel qu'il est pratiqué chez les peuples païens, le despotisme du souverain aussi bien que le despotisme du maître, du père et de l'époux, et a condamné avant tout la servitude de la femme. En sorte que, comme il est impossible que rien soit libre — et la femme moins que tout autre être humain — chez les peuples païens, de même il est impossible que rien, à la longue, demeure esclave — et la femme moins que tout autre être humain — chez les peuples chrétiens. »
A côté de ces mâles beautés, il y a çà et là quelques italianismes, quelques concetti, un certain abus des images mystiques, des phrases à antithèse ou à symétrie, « la
vertu de tous les mérites et le mérite de toutes les vertus. » — - Un peu plus loin : « le zèle rempli de foi et la foi remplie de zèle.» Mais ce ne sont là que des vétilles : si j'osais adresser au père Ventura une critique un peu plus grave, ou plutôt si je ne craignais d'avoir l'air de lui demander autre chose que ce qu'il a voulu faire, je lui reprocherais la brièveté et l'insuffisance relatives de la troisième partie de son livre; celle où il indique à la femme catholique de notre époque les moyens de reconquérir son influence. Ici un peu d'expérience mondaine combinée avec la science théologique n'aurait pas nui. L'illustre écrivain a des classifications trop absolues : il place d'une part la femme chaste, de l'autre la femme dévergondée; d'une part la femme pieuse, de l'autre la femme sceptique ou frivole : à coup sûr, le choix n'est pas difficile à faire. Mais n'y a-t-il pas des nuances, et, comme dit M. Sainte-Beuve, des entre-deux, qu'il serait sage d'observer quand on veut prendre de l'empire sur un mari intelligent, spirituel, homme d'imagination ou homme du monde? Le père Ventura a aisément trouvé dans le Nouveau et même dans l'Ancien Testament des preuves de la liberté, de la dignité, de l'autorité de la femme chrétienne, c'est très-bien; mais ne siérait- il pas d'y chercher aussi pour elle des leçons d'humilité, de douceur et d'obéissance; vertus tout aussi évangéliques, tout aussi patriarcales, dont les couvents à la mode devraient bien faire une branche essentielle de l'enseignement féminin? Le père Ventura cite et adopte un mot très-juste de Nodier : « La révolution, c'est le paganisme. » — Hélas! oui; mais, dans notre malheureux siècle, cette maudite révolution s'est si. bien glissée jusque dans ses contraires, qu'on la retrouve partout, môme dans la façon dont les femmes dévotes traitent l'autorité de leurs maris. Notre pieux auteur voudrait qu'elles
LE R. P. VENTURA. m
apprissent le latin dans les Pères de l'Église. Il croit que leur sa] u ta ire influence deviendrait irrésistible, et qu'elles nous convertiraient tous jusqu'au dernier, si elles pouvaient nous citer couramment des pages de Tertullien ou de saint Ambroise. Nous ne contestons pas l'efficacité de ce moyen : pourtant un peu de grâce et d'indulgence en français aurait bien aussi son mérite.
On le voit, c'est tout un autre sujet qu'aurait eu là sous sa main le père Ventura, et il est trop délicat pour que j'y insiste. J'aime mieux relever, dans un de ses beaux chapitres sur les gloires de la femme catholique, un défaut d'appréciation, par lequel, beaucoup plus que par son style, il a payé tribut à sa qualité d'étranger. 11 cite une page d'un homme qu'il désigne ainsi : « Un laïque, aussi grand chrétien ^qu'il est grand publiciste, et dont le sentiment religieux est à la hauteur de l'abondance, des charmes et de l'originalité du style. » — J'avoue qu'après ce séduisant portrait je m'attendais à lire au bas de la citation le nom de M. de Montalembert : point du tout! il s'agit de M. de Cormenin ! Je ne mets pas en doute le christianisme du fougueux pamphlétaire qui ne trouvait pas, en 1848, la Constitution assez républicaine et assez démocratique pour lui, et qui, aujourd'hui, siège stoïquement au conseil d'État; mais je puis affirmer à son pieux panégyriste que son style n'est ni original, ni charmant, que l'esprit de parti a pu seul lui créer une réputation littéraire, et que le plus légitime oubli commence à faire justice de ses prétendus chefs-d'œuvre. Si, en sa qualité de grand chrétien, M. de Cormenin a la conscience délicate, il doit, en ce moment, éprouver de bien vifs remords quand il songe qu'il a passé dix ans à démontrer, dans des phrases à facettes taillées comme des bouchons de carafe, que la monarchie de 1850 ruinait le pays.
Mais revenons, en finissant, à des images plus douces : J'ai laissé entendre que le livre du père Ventura ne paraîtrait pas complet à quelques maris, trop bien convaincus déjà de la liberté, de l'autorité et de la dignité de leurs femmes : j'ai eu grand tort. Le père Ventura a un paragraphe qu'il intitule : Toilette de la Femme catholique, et qui sera adopté avec enthousiasme par tous ces avares oppresseurs, assez injustes pour se plaindre parfois de l'accroissement indéfini des jupes et des volants. « Pour la femme chrétienne, nous dit réminent écrivain, la parure la plus magnifique, la plus splendide et la plus éblouissante de charme et de richesse, consiste en ceci : la robe de la grâce sanctifiante, la ceinture de la chasteté, les rubans de la mortification, la chaussure de l'imitation de Jésus- Christ, l'anneau de la fidélité au devoir, les bracejets de la soumission, le collier de la patience, le camée de l'amour de la croix, le bouquet de la ferveur, le diadème de la sagesse, les roses de la pudeur, le fard de la modestie, les parfums des bons exemples, les pierreries du mérite des saintes œuvres, Yampleur du dévouement; la sainte fierté de la foi, l'air assuré de l'espérance, et l'or de la charité. »
A coup sûr, voilà une toilette bien économique, et les maris les plus voltairiens voudront y souscrire. Loin de nous pourtant l'envie de plaisanter en un si grave sujet et à propos d'un si bel ouvrage! Si nous avons reproduit ces quelques lignes, charmantes encore dans leur bizarrerie, c'est que nous y retrouvons l'impression générale que nous ont laissée l'auteur et le livre. Il y a dans la Femme catho* lique beaucoup du grand théologien, de l'écrivain supérieur, de l'aimable légendaire, de l'irréfutable érudit, presque de l'homme de génie, et un peu du moine italien*
Lorsqu'on vient de lire un ouvrage signé d'un beau nom littéraire, écrit par un homme trés-distingué d'esprit et de cœur, et que, tout en rendant justice à l'excellence de ses intentions, à la noblesse de ses pensées, à Y élégance de son style, on ne se sent pas tout à fait content, on doit presque toujours attribuer les imperfections du livre à trois causes : les circonstances extérieures ou publiques, les circonstances particulières ou personnelles, et le défaut de parti pris.
H suffit de lire cent pages de YHistoire morale des Femmes pour reconnaître qu'elle a été conçue et préparée dans un mauvais voisinage : celui de la république de Février. Non pas, à Dieu ne plaise! que je reproche à M. Legouvé ses illusions d'alors, expiées sans doute par ses regrets d'aujourd'hui! Dans une intelligence aussi élevée, aussi désintéressée que la sienne, ces illusions n'étaient et ne pouvaient être qu'honorables. Mais nous avons tous un dada quelconque, une idée favorite, où notre esprit, une fois lancé, abonde un peu trop et se laisse aisé-
4 Histoire morale des Femmes.
ment glisser sur la pente; et heureux ceux qui, comme M. Legouvé, ont le dada le plus charmant de tous, celui qui consiste à regarder les femmes comme supérieures aux hommes! Or un des caractères de celte infortunée République et de ses accessoires fut justement d'exagérer, chez ceux qui l'acceptèrent avec joie et même chez quelques autres, cette note préférée à laquelle on revient toujours, soit en public quand l'occasion est favorable, soit à huis clos quand la voie publique est fermée. Pour les uns, cette chimère amoureusement caressée fut le sentiment de leur importance, décuplé par le niveau démocratique; pour les autres, ce fut la certitude de leur vocation politique, signalée tout à coup chez les tailleurs et les rapins d'atelier. Pour ceux-ci, ce fut l'application de doctrines extravagantes, impossibles en temps de calme ; pour ceuxlà, la satisfaction immédiate de tous les appétits matériels; pour plusieurs enfin, — et c'était là le plus chimérique, — la conviction qu'ils avaient toujours prévu, prédit, aimé et désiré la république. Pour M. Legouvé, ce fut et ce dut être l'émancipation et la suprématie morale des femmes; et j'arrive ici à ces circonstances personnelles dont je parlais tout à l'heure. Il y a, entre la plus belle partie du genre humain et la gloire poétique ou héréditaire de M. Legouvé, un gracieux échange, une aimable alliance à laquelle il ne saurait faillir sans ingratitude. Les femmes sont à la fois les obligées et les bienfaitrices de ce nom qui en est à sa seconde génération de talent, de célébrité et d'Académie. Seulement, — pardonnez-moi cet abus des nuances en un sujet qui les permet toutes, — ce qui, à d'autres époques, n'eût été pour M. Legouvé qu'une précieuse tradition de famille, justifiée et consacrée par toutes les vertus et toutes les grâces du bonheur domestique, une plus-value d'héritage grossie par Timagi-
M. ERNEST LEUOUVÉ.
nation d'un poëte et le cœur d'un honnête homme, devint peut-être, sous cette échauffante influence, un code de morale familière demandant à entrer dans la vie publique et à sortir du demi-jour d'un foyer d'élite pour passer dans les régions officielles de la loi. Dès lors il y a matière à chicane, et même à un peu de rancune de la part de ceux qui, comme moi, ont eu aussi leur dada républicain : celui de haïr tellement la République, qu'ils en ont gardé l'humeur chagrine contre tout ce qu'elle a fait, inspiré ou amené. Que M. Legouvé nous excuse donc si, tiraillé en sens contraire par nos sympathies pour son talent et nos antipathies contre son Égérie d'alors, nous expliquons par ce contraste les deux défauts que nous trouvons dans son livre, rempli pourtant de pages charmantes, d'aperçus ingénieux, d'observations délicates, de bonne et vraie science du monde et du cœur humain, relevée par un irréprochable sentiment moral. Ces deux défauts, que l'on peut attribuer à la même cause, sont, d'une part, le manque de parti pris entre le traité de philosophie et de législation pratique et l'œuvre purement littéraire; d'autre part, — ce qui est plus grave, et nous a attristé davantage, — le manque de décision sur un point qui, selon nous, doit tout dominer, tout absorber, tout trancher dans cette question de l'émancipation et de la glorification des femmes : le christianisme. J'enfermerai dans cette double critique tout le mal que j'ai à dire de cet ouvrage : quant au bien, je le ferai aisément comprendre, en ajoutant que, malgré mes rigueurs, il est peu de lectures plus attrayantes pour tout le monde, meilleures et plus saines pour les maris récalcitrants ou sceptiques.
Le caractère un peu indéterminé de cette Histoire morale des Femmes a l'inconvénient de provoquer chez le lecteur l'envie d'ergoter et de contredire, au lieu de s'a-
bandonner au charme; ce qui n'eût pas manqué, si l'auteur, moins préoccupé d'un appel à des réformes légales et sociales suggérées par un bouleversement universel, se fût contenté d'être moraliste, de donner simplement son avis, en y mêlant de vives raisons, de touchants récits et de pathétiques tableaux. Loin de moi l'idée de traiter son livre comme un roman! M. Legouvé aurait le droit de n'accepter sur ce terrain ni mes réserves ni mes éloges. Mais, enfin, si l'on m'accorde que toute œuvre ou toute entreprise où la femme joue le premier rôle a peine à se défendre d'une ceftaine teinte romanesque, je remarquerai, à l'honneur de M. Legouvé, qu'il représente, dans l'ensemble de son ouvrage, tout le côté honnête, spécieux et permis de ces idées relatives à la condition, à la destinée des femmes, dont nous avons vu, dans des romans célèbres, le côté orageux, subversif et corrupteur. En général, voilà ce qui m'impatiente et me désarme à la fois dans ce séduisant plaidoyer : on sent que, si l'auteur avait fait un pas de plus, il se trouvait en plein au plus gros des paradoxes favoris du moment, éclos dans la serre chaude du Luxembourg et ailleurs : droit au travail, femme libre, divorce, instituteurs laïques, enseignement Carnot et autres bouquets de noce et de lune de miel républicaines. Ce pas, il ne Ta point fait, grâce à sa droiture naturelle, à cet instinct honnête et sensé qui retient sur la pente des grands précipices. Pourtant, même dans la zone intermédiaire et tempérée où il a su se maintenir, il reste encore un je ne sais quoi d'indéfinissable, quelque chose comme ces airs maladifs que l'on contracte dans un pays malsain, et dont on ne se guérit qu'à la longue :
« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »
Si bien que le livre peut donner lieu à une distinction
perpétuelle entre un bon esprit et une mauvaise influence : ce qui est bon appartient à l'auteur; ce qui est contestable appartient au voisinage et au moment.
Je n'entrerai pas dans le détail'de tous les droits, de toutes les réparations morales et légales que M. Legouvé réclame pour ses clientes. Il faudrait, pour les discuter avec lui, être tantôt théologien, tantôt historien, tantôt jurisconsulte, tantôt médecin, et je ne suis, hélas ! rien de tout cela : il n'y a que cet excellent M. Planche qui possède la science universelle, sans compter Tébénisterie et l'orfèvrerie. Mais, pour bien rendre l'impression que laisse cette lecture, il suffit d'indiquer cette espèce d'anxiété et de malaise qu'on éprouve en se voyant si près de doctrines que Ton a réfutées et redoutées. M. Legouvé, j'en conviens et je le répète, en a adouci et corrigé les aigreurs inquiétantes; il ne leur a laissé que celte vague saveur romanesque, chère aux imaginations vives, sans danger pour les imaginations pures, mais parfois périlleuse pour les autres. Le roman, c'est-à-dire un tour particulier donné aux questions sérieuses et pratiques, qui plaît d'abord, où Ton devine une belle âme, qui semble même applicable, mais qui ne résiste pas toujours à la réflexion, à l'expérience! Qui ne connaît ce prisme ou ce mirage? Qui n'a eu plusieurs fois en sa vie le tort de s'y complaire? Et qui n'a été forcé d'y renoncer, sauf à sacrifier en môme temps quelques illusions chéries? Voilà dans quelles dispositions d esprit nous jette le livre de M. Legouvé, et nous y songeons davantage, justement parce qu'il a un peu trop affecté les formes d'un traité ou d'un code en expectative. A tout moment, en tournant ces pages brillantes, graves ou attendries, on se dit tout bas : Que ce serait beau si c'était possible, si les choses se passaient comme l'auteur les souhaite et comme il serait bien
digne de les obtenir! Mais tout cela s'est trop bien arrangé dans sa tête ou sous ses yeux par quelques rares et beaux exemples; dans le monde,- il en serait autrement: ces institutrices laïques sont peut-être de sages et doctes personnes; et pourtant leur présence amène presque toujours dans les communes des dissentiments et des désordres : ces directrices de postes s'acquittent fort bien de leur tâche; il n'en est pas moins vrai qu'elles groupent autour d'elles tous les beaux esprits des petites villes où elles arrivent en étrangères, et qu'il en résulte parfois des choses peu édifiantes. Ce que nous disons de ces deux spécialités, prises au hasard, pourrait se dire des autres fonctions auxquelles M. Legouvé appelle les femmes, et qui toutes, pour que les avantages pussent dépasser les inconvénients, auraient besoin d'être exercées par des natures exceptionnelles. Voir trop en beau, c'est une vertu, c'est un bonheur! mais c'est aussi un danger. L'avouerai-je à M. Legouvé? Oui, car ce sera lui rappeler un de ses succès de théâtre. Quand je le vois combiner avec tant de chaleureux optimisme tout le bien que pourraient faire les femmes, épouses, filles, mères, institutrices, fonctionnaires, si on leur accordait plus d'initiative et d'autorité, je pense à George Bernard de sa jolie comédie Par Droit de Conquête, à cet ingénieur chevaleresque, Bayard des ponts et chaussées, qui dessèche des marais, endigue des rivières, enrichit son département et refuse de toucher ses honoraires. Tout cela est parfait, et s'encadre dans une action trop intéressante, dans un dialogue trop spirituel, pour que le spectateur y trouve à redire. Mais demandez aux vrais propriétaires, aux vrais conseillers généraux, aux vrais paysans comme moi, où l'on rencontre de pareils ingénieurs? Ils vous répondront : Rue Richelieu, soufflés par
M. Legouvé et joués par Bressant : nous n'en connaissons pas d'autres. Je note en courant ce trait pour montrer comment rheureux auteur de Par Droit de Conquête et de Bataille de Dames ressemble aux abeilles, qui, ne connaissant que les fleurs et le miel, ont le droit de ne pas croire aux ronces et aux chardons.
Et cependant, pour donner à son ouvrage toute sa portée, M. Legouvé avait un moyen qu'il a entrevu, qu'il a effleuré, mais qui, dans le milieu où se produisait, où se préparait ce livre, ne pouvait avoir tout son jeu et se développer dans toute sa puissance. Il lui suffisait de reconnaître et de proclamer, à toutes ses pages, que le problème de la destinée des femmes en ce monde n'a été et n'a pu être résolu que par le christianisme, de prendre, par conséquent, la religion pour base de tout son système de réhabilitation féminine. Là étaient la force, la vie, la solidité de ses doctrines et de son sujet, et c'est faute de lavoir ouvertement compris, hautement déclaré, c'est pour avoir cherché ses arguments et ses témoignages, non pas tout à fait en dehors, mais à côté du christianisme, que cette Histoire morale des Femmes paraît à la fois moins conséquente et moins concluante. On le voit, c'est à ce point capital qu'il faut revenir pour s'expliquer l'antagonisme et l'embarras que les circonstances créaient à M. Legouvé et dont son livre s'est ressenti.
Par ses propres tendances non moins que par l'intérêt^ de sa cause, il était forcément amené à chercher les lettres de noblesse de la femme là où elles se trouvent. Or quel a été l'ennemi de la dignité, de la liberté, de l'autorité de la femme? Le paganisme, n'en déplaise aux admirateurs des civilisations grecque et romaine, où les esprits les plus raffinés ne traitaient la femme comme leur égale que quand elle s'était faite préalablement courtisane, où les hommes
les pluséminents par la vertu et le génie avaient là-dessus des idées au moins fort singulières. Par quelle puissance les femmes ont-elles été relevées de leur abaissement primitif? Par l'Évangile, par le christianisme, par l'Église. En quel temps et par quelle influence l'image de la femme a-t-elle été progressivement purifiée et ennoblie ? Dans le moyen âge, par la chevalerie. Par quelle révolution intellectuelle les femmes furent-elles frappées d'un nouvel abaissement, menacées d'une nouvelle déchéance? Parla philosophie sensualiste et sceptique du dix-huitième siècle. Quel fut l'enfant de cette philosophie? 4789. Dans quel livre 1789 formula-t-il ses idées et ses conquêtes? Dans le Code civil. Contre quoi voulait réagir M.Legouvé en l'honneur et au profit des femmes? Contre ce même Code civil. Dans quelles conditions, dans quel mouvement de pensées et de faits, en vertu de quel événement, devant quel public prit-il la parole? Dans un mouvement, dans des conditions révolutionnaires, devant un public révolutionnaire, à la suite d'une secousse révolutionnaire, qui reprenait en sous-œuvre et continuait, en l'exagérant, l'esprit de 89. Dès lors, il se trouvait placé dans un cercle que je n'appellerai pas vicieux, puisqu'il s'agit des femmes et de leurs mérites, mais qui n'en était pas moins sans issue. Spiritualiste, plaçant très-haut son idéal, j'allais dire son culte pour la femme, la dégageant de cet amour sen- . suel, de cette poésie charnelle qui est le gage de sa servitude et l'abaisse au rang de créature subalterne, l'entourant de respect, de pureté, de piété et de tendresse, retraçant, à travers les âges, l'éternel contraste de Vénus VranieeX de Vénus Pandémos, il se heurtait fatalement aux doctrines, aux partis, aux souvenirs qui donnaient à ses théories les plus chères un éclatant démenti ; car, s'il est vrai, comme l'ont dit des voix éloquentes, que la' Ré-
volution soit le paganisme, que toutes les crises, toutes les passions qui y ramènent, soient marquées au coin de ce matérialisme qui glorifie la chair aux dépens de 1 ame, de cette religion des sens qui ferme le ciel pour être plus sûre de l'empire de la terre; qu'en un mot la femmeréhabilitée, affranchie, sanctifiée par l'esprit du christianisme, soit rejetée dans sa fange et dans son néant par l'esprit révolutionnaire, on comprendra quel a dû être l'embarras de M. Legouvé entre l'idée qui faisait sa force et celle que, par situation ou par circonstance, il était obligé de ménager. Son sujet et son cœur lui disaient christianisme, chevalerie, moyen âge, amour chrétien, poésie spiritualiste, grands exemples donnés par des vierges, des saintes et des reines, religion du sacrifice forçant la chair d'obéir à l'âme; et la sphère où s'agitaient son auditoire et son entourage lui disait paganisme, sensualisme, philosophie, révolte, triomphe du sens individuel, haine au passé, néant du sacrifice, réclamation immédiate des jouissances terrestres et charnelles. Son cœur et son sujet lui disaient saint Paul, Augustin, Monique, Geneviève, Clotilde, Hélène, Blanche, saint Louis, Gerson, Dante, Bayard, François de Sales, Vincent de Paul, snint Thérèse, Fénelon ; — ceux dont la passagère victoire lui donnait la parole lui disaient Rome, Athènes, Renaissance, Rabelais, Cabanis, Condorcet, Carnot, Merlin. Son cœur et son sujet lui disaient Jeanne d'Arc; on lui disait Voltaire!
C'est à cela et à cela seul qu'il faut attribuer cette gêne, cette indécision qui se révèlent dans maint passage de cette Histoire morale des Femmes. Ah ! quel beau livre aurait fait M. Legouvé, si, s'abandonnant librement à ses inspirations naturelles, il eût tout rattaché, tout subordonné à l'Évangile, montré toute la destinée de la femme dans les deux types d'Ève et de Marie, l'une qui représente l'hu-
miliation et la douleur, l'autre la rédemption et le salut; s'il eût fait descendre de ces deux sources primitives et sacrées tout ce qui abaisse et tout ce qui relève la femme ; s'il eût fait voir comment la lumière évangélique, se répandant tout à coup sur le monde, éclaire cette suave figure laissée jusque-là dans l'ombre de la servitude et de la volupté, change l'esclave en compagne et ordonne à la femme chrétienne de racheter tout ce que la femme païenne a perdu! Alors toutes les difficultés disparaissaient pour lui comme par enchantement. 11 demandait paur les femmes une place à la tête des écoles, des hôpitaux, des salles d'asile, des institutions charitables, dans les cours de chirurgie, de botanique, de chimie et de médecine; qu'il marquât cette place avec une croix et un chapelet, et nul ne l'eût disputée; qu'il jetât sur ses protégées une robe noire ou grise, et à l'instant s'effaçaient toutes les craintes d'abus et de désordre. Il a écrit une page vraiment très-belle sur les bienfaits du travail; qu'à côté du travail il eût inscrit la foi et la prière, et ses arguments redoublaient de force, et rien n'eût manqué à l'ensemble des droits et des devoirs qu'il réclamait pour ses clientes. Il a demandé, au sujet du divorce, une sorte de moyen terme qui ne résout rien : qu'il eût envisagé le mariage au point de vue chré- . tien, et son indissolubilité, qui lui est si chère, lui eût apparu dans toute sa puissance, toute sa beauté. Ai-je besoin d'insister et de détailler davantage? Non, j'aime mieux^ avant de finir, rendre hommage à mille choses délicates, ingénieuses, persuasives, émouvantes, que M. Legouvé a su écrire en dépit des contradictions et de l'antagonisme que je signale. Quoi de plus charmant que ce passage de la vieille fille restant auprès de son vieux père pour soigner et adoucir ses derniers jours? «Qui de nous n'a rencontré dans la vie quelqu'une de ces Cordélia agenouillée devant
M. ERNEST LEGOUVÉ. Ul
un père infirme ou affaibli de raison? Par une contradiction touchante, la fille alors devient la mère; souvent même les intonations tendres et caressantes, réservées pour l'enfance, les paroles qui n'appartiennent, ce semble, qu'à la bouche des mères, sont parfois écbangées entre eux avec une grâce charmante ; car le vieillard s'aperçoit de ce renversement des rôles, et un demi-sourire plein de mélancolie et de tendresse va dire à sa fille : Ce sont des enfantillages, je le sais, mais je suis si heureux d'être ton enfant! »
M. Legouvé n'est pas moins bien inspiré, quand il nous parle de ce premier enfant servant de lien, de conciliateur, entre sa mère et sa grand'mère, parfois un peu délaissée dans les premiers enivrements du mariage : « A la vue de son enfant, je me trompe, de son petit-enfant, appellation plus douce encore, la triste abandonnée renaît comme par miracle à la vie ; elle sent, avec une surprise délicieuse, s'éveiller dans son âme, qu'elle croyait morte, un amour maternel inconnu et pénétrant; elle aime d'une affection non pas plus tendre, mais plus attendrie, qu'elle n'aimait sa fille; elle n'est plus bellemère, elle est grand'mère; grand'mère I ce mot familier exprime bien le mélange d'expérience et d'indulgence, de faiblesse et de perspicacité, de déraison apparente et de bon sens caché qui caractérise l'affection des aïeules. Une maison sans aïeule est une maison incomplète : le siège d'honneur y est vide. C'est l'aïeule qui tempère par ses souvenirs les inquiétudes de la jeune mère sur ses enfants. La voit-elle s'effrayer de leur caractère : « Tu as été bien « plus méchante, » lui dit-elle; et la mère se rassure. La voit-elle éperdue pour un malaise : « N'aie pas peur, je « t'ai guérie de la même souffrance en un jour. »
L'idéal du mariage, tel que le conçoit, tel que le connaît
M. Legouvé, ne pouvait manquer de porter bonheur à sa plume. L esquisse est digne du modèle :
« Entre de tels époux, nous dit-il, pas de commandement ; pas d'inférieur ou de supérieur, aux yeux du mari surtout, car son seul vœu est d'apprendre la liberté à sa femme et de lui ordonner de vouloir. Dans cette sainte alliance le mélange des qualités se transforme en échange; elle devient plus forte auprès de lui, il devient meilleur auprès d'elle: la tendresse, ce divin sentiment qui joint à toute L'ardeur de la passion la douceur pénétrante'de la sympathie, la tendresse, s'insinuant entre leurs cœurs, les fond pour ainsi dire dans un seul. Ils ont, sans doute, d'autres objets bien chers d'affection, des enfants, une mère; mais rien n'est pareil à ce qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Il n'y a qu'elle qui soit lui, il n'y a que lui qui soit elle; les mêmes pensées arrivent sur leurs lèvres au môme moment; leurs visages, par l'habitude des sentiments semblables, contractent une sorte de ressemblance, et, à les voir comme à les entendre, on sent entre eux une parenté plus puissante que celle du sang, la parenté de l'âme. Une telle union ne craint pas môme les années et leurs ravages. C'est le misérable emploi de la vie des femmes, c'est leur oisiveté et toutes les mesquines passions qu'elle enfante, qui flétrissent leur bonheur avec leur visage... L'épouse dont nous avons dessiné le portrait n'a rien à redouter de la main du temps... Vienne donc la vieillesse elle-même, elle n'altérera cette union que lorsqu'elle la brisera. Quand les enfants éloignés ou établis laisseront seuls auprès du foyer les deux vieux compagnons, la mémoire de celte vie commune si pqre et si tendre, la conscience de s'être perfectionnés l'un l'autre, la certitude d'immortalité que donne une affection qui n a jamais faibli, suffiront pour défendre leurs 5mes du
contact glacé de l'âge. Cette affection s'empreindra même d'une mélancolie solennelle à la vue de la terre qui s'éloigne, de Dieu qui approche, et ils s'aimeront à la fois comme des êtres qui vont se quitter et comme des êtres qui se retrouveront. »
Dieu, que ce tableau est séduisant, mais qu'il est cruel... pour les célibataires!
Vous voyez d'ici le livre de M. Legouvé,— par où il brille et par où il pèche. Au point de vue religieux et social, il n'a pas tiré partide tout ce que lui offrait le christianisme, parce que les circonstances qui faisaient l'à-propos de son plaidoyer en étaient aussi l'entrave. Historien, on peut lui adresser un reproche analogue : il a forcément négligé une partie de ses éléments de succès, lui qui, ayant à prouver l'aptitude des femmes pour le gouvernement, n'a pas nommé une seule reine, ni Isabelle la catholique, ni Élisabeth, ni Marie-Thérèse, ni Catherine; lui qui, cherchant des femmes héroïques en temps de révolution, a parlé convenablement de Madame Roland, d'Olympe de Gouges et de Charlotte Corday, mais n'a rien dit de mademoiselle de Sombreuil et de madame Royale. Voilà le côté faible! Heureusement, le moraliste, le poëte, l'homme de cœur, ont tout racheté par la grâce, l'émotion, l'éloquence, cette chaleur commun icative où se reconnaît une âme aimante, élevée et convaincue. Toutes les foisque le livre cesse d'être un traité, un projet de code, un corps de doctrine, et rentre dans le domaine du sentiment, le sentiment est exquis, le charme est irrésistible, et l'on oublie que la base manque en contemplant l'édiuce. Enfin, je donnerai une exacte idée de cette Histoire morale des Femmes, si je dis qu'on ne peut ni l'approuver sans réserve ni s'empêcher d'aimer celui qui l'a écrite.