M. HEIN1U BLAZE DE BURY
11 y a longtemps que je voulais faire figurer dans ma modeste galerie un homme dont le talent plein de distinction et d'élégance ne me paraît pas occuper encore toute la place qu'il mérite. A toutes les époques, nous avons eu, dans notre littérature, de ces écrivains ingénieux, fins, délicats, mais difficiles à classer faute de ces qualités magistrales que l'élite recommande à la foule, ou de ces qualités populaires que la foule fait remarquer à l'élite. Sied-il donc de les négliger, de les omettre, de les laisser dans ce demi-jour où ils semblent s attarder et se complaire, dansée dilettantisme charmant qu'ils craignent peut- cire d'échanger contre la discussion et le bruit? En un moment où les maîtres sont rares comme toujours, et où les grosses célébrités s'affaissent dans l'oubli ou se per-
1 Souvenirs et réiits des camjyifjncs d'Autriche. Épisode de l'histoire Je Hanovre : les Kœnigsinarvk
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dent dans le tapage, on se sent ramené avec plus de prédilection et d'attrait vers ces renommées discrètes qui ne s'imposent à personne, qui reçoivent le succès chez elles au lieu de le fatiguer de leurs poursuites, et que la causerie littéraire peut placer au même rang dans la littérature où elle cherche ses sujets et dans la bonne compagnie où elle cherche ses lecteurs.
Je ne voudrais d'autre preuve de la souplesse du talent de M. Henri Blaze que ces deux livres, publiés à un assez court intervalle. Rien, en effet, ne se ressemble moins: d'une part, une légende voluptueuse et fantasque; poésie d'aventuriers et de grandes dames , pages de TArioste ou de Boccace qui semblent coupées en plein moyen âge et transportées au dix-huitième siècle, au milieu de galanteries transitoires entre les majestueuses amours de Louis XIV et les licencieux caprices de Louis XV; fugitifs pastels de Latour, toiles enrubanées de Watteau , mais d'un Watteau allemand, chez qui les Grâces amoureuses et les Silènes avinés s'encadrent dans un paysage plein de mystère et de rêverie; d'autre part, quelques-unes des réalités terribles de nos dernières crises révolutionnaires, recueillies sur le théâtre même du drame, chaudes encore de tant de passions et de douleurs, et élevées, par le bon sens spirituel de l'auteur, jusqu'à la vérité de l'histoire; le rapide tableau de ces éphémères républiques écloses sous le souffle ardent de 1848, et bientôt vaincues, tuées, anéanties, moins encore par les armes de l'Autriche que par leur propre principe et parce qu'elles portaient en elles de dissolvant et de mortel; un épisode de cette grande lutte entre l'ordre et l'anarchie, dont nous avons tous été les témoins ou les acteurs, se résumant dans ces éloquentes paroles de Donoso Cortès, citées par M Blaze de Bury : a 11 était réservé à notre époque de nous montrer le double
spectacle de la barbarie amenée par les idées et de la civilisation restaurée par les armes. » — On le voit, jamais spectacles, jamais groupes ne furent plus différents, et il suffirait, pour en mieux préciser la différence, de personnifier l'un dans la belle et poétique Aurore de Kœnigsmark, l'autre dans le vieux et énergique Radetzky. Pourtant un moraliste sévère, rattachant l'un de ces deux sujets à l'autre , pourrait remarquer peut-être que si les intrépides compagnons du maréchal octogénaire ont eu de si rudes assauts à soutenir contre la démagogie débordée, c'est parce que les souverains et les princes du dix-huitième siècle nous avaient préparé toutes ces misères par leurs prodigalités, leurs amours et leurs folies : en même temps, un poëte incorrigible, au milieu des patrouilles tudesques et des ordres du jour de l'état major autrichien, ne manquerait pas de nous faire observer que ces villes insurgées, assiégées, reprises, s'appelaient Vérone, Venise, Milan, Rome ; que ces patrouilles foulaient le sol où avaient passé les Capulets et lesMontaigus; que ces ordres du jour s'écrivaient à deux pas du balcon où s'était penchée Juliette, écoutant, aux pâles clartés du matin, l'alouette et le rossignol. M. Blaze de Bury est à la fois moraliste et poëte : faut-il s'étonner qu'il ait su nous faire réfléchir en nous racontant les romanesques prouesses des Kœûigsmark, et nous faire rêver en nous parlant des batailles de Radetzky et de Charles-Albert? C'est là le fil soyeux et léger qui peut nous conduire d'un de ces récits à l'autre : — un rayon de poésie au milieu des dures réalités de l'histoire contemporaine; une leçon de morale à travers l'idylle aventureuse ou la sombre tragédie d'Aurore, de Philippe et de Sophie- Dorothée.
Le difficile, pour M. Blaze de Bury, n'était pas de nous intéresser aux péripéties de ces campagne* d'Autriche,
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dont le souvenir lui apparaissait à chaque étape de son voyage et qui ont communiqué aux pages de son livre leur feu et leur mouvement. Voyageur ému, narrateur éloquent, écrivain habile, il n'avait qu'à traduire ses impressions journalières pour faire, des feuilles de son album, les chapitres de son ouvrage. Pour lui, comme pour tous ceux qui veulent juger sainement cette période orageuse, la difficulté résidait dans le caractère môme de ces guerres où des ambitions spécieuses, de séduisants retours vers des libertés perdues et des nationalités abolies, déguisèrent un moment ce que la propagande et l'épidémie révolutionnaires apportaient avec elles de violences, de fureurs et de ruines. Loin de nous l'envie d'essayer le panégyrique ou l'apologie des Manin, des Gœrgey, ou môme de*ce roi imprévoyant, volontaire couronné d'une croisade à contresens, et que ses rêves de monarchie libérale devaient fatalement placer entre l'émeute de Milan et les batteries de Novarc, entre les poignards républicains et les baïonnettes autrichiennes! Mais enfin il faut bien convenir que ces agitateurs vénitiens, lombards, piémontais, hongrois, s' insurgeant pour l'indépendance de leur pays contre une puissance étrangère , avaient au moins un prétexte et un point de départ que ne sauraient alléguer nos démagogues français, conspirant contre une monarchie nationale et un État régulier, sans autre mobile que leurs basses convoitises ou leurs instincts anarchiques. 11 faut bien avouer que Charles-Albert a lavé ses fautes dans le sang de ses blessures, que Manin a fait preuve de modération et de courage, que les rêves de Kossuth n'ont pas manqué de grandeur, et que l'ensemble de leurs actes, campagne d'Italie, défense de Venise, réveil des Madjars, parle un peu plus à l'imagination que le complot du 15 mai, l'équipée de Risquons-Tout ou le vasistas des Arts et Métiers.
Ajoutez à cela ces noms sonores, ces radieuses images, ces prestiges immortels, ces ineffables échos de la poésie et de l'histoire, qui vont de l'Adigc au Tibre et de la ville des doges à la ville des Césars, et vous comprendrez que, même au point de vue conservateur et monarchique où s'est très-sagement placé M. Henri Blaze, il y avait là bien des nuances à maintenir, bien des ménagements à garder. Des nuances, ai je dit? C'est justement le triomphe des talents fins et délicats comme celui de notre aimable écrivain. Il a su nous faire admirer la simple et martiale ligure de Radetzky, le coup d'œil d aigle du général Hess, l'habileté diplomatique du fcld-marécnal Schœnals, l'ardeur chevaleresque du prince Schwarzenberg : il a su nous rappeler sans cesse combien il importait à la société, au salut, à la civilisation européenne, que l'Autriche sortît victorieuse de cette lutte; et cependant, çà et là , dans le courant de son récit, mille fugitives échappées nous avertissent qu'il n'est insensible à aucune de ces vibrations magiques qui s'exhalent sous ses pas comme les mélodies primitives de l'Italie et du Tyrol , qu'il a respiré avec délices ces fleurs épanouies parmi les ruines et dont le parfum se transmet, de siècle en siècle, aux natures poétiques et bien douées. C'était là, nous le répétons, la difficulté du sujet, et c'est là le mérite du livre. Amoureux de poésie et d'art, initié, dès son adolescence, aux séductions du romantisme allemand, ayant pratiqué en maître cette littérature germanique si imprégnée de patriotisme, de nationalité et de liberté, M. Blaze de Bury en retrouvait l'empreinte sur ce sol encore labouré par les événements qu'il racontait. Dans ces révolutions successives, vaincues parla logique et par l'épée, la poésie lui parlait un langage qu'il aime à entendre et qu'il excelle à parler; car on ne saurait méconnaître le rôle considérable qu'elle a
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joué dans cette crise où des poètes se sont enrôlés et coinpromis, où l'imagination a un instant prévalu contre l'expérience et le sens commun, et qui se fût, à vrai dire, réduite à bien peu de chose si Ton en avait dès l'abord élagué ces chimères, ces rêveries, ces mirages, qui, pour les peuples comme pour les individus, reviennent de droit à la folle du logis. Penchant, habitude, esprit de corps, il y avait là bien des tentations pour un tràducteur de Uhland, de Schiller et de Gœthe, pour un admirateur de Byron et de Dante, parcourant ces pittoresques contrées dont chaque pierre est un monument, chaque nom un souvenir, chaque horizon un poème. Que de tact et de sagacité n'a-t-il pas fallu à M. Henri Blaze pour dégager, en ceci comme en tout, la bonne poésie de la mauvaise, se tenir à distance égale des sbires et des tribuns, et découvrir constamment, derrière ce brillant attirail d'évocations républicaines et nationales, l'éternel cortège révolutionnaire, enthousiaste le matin, furieux à midi, sanguinaire le soir; l'inévitable crescendo passant du mot d'ordre que tout le monde approuve au cri de rage que personne n'a prévu; le déclamateur après le croyant, l'utopiste après le déclamateur, le sectaire après l'utopiste, le sicaire après le sectaire; Mazzini et Garibnldt après Charles-Albert et Manin; les assassins de Hossi après les libérateurs de Venise! Cette finesse d'organes qui caractérise M. Blaze de Bury l'a admirablement servi dans ce triage, et il a fait, pour ces poêles de l'insurrection, pour ces grands hommes de la barricade, pour ces artistes de l'émeute, ce qu'eussent fait pour les faux gentilshommes Chérin ou d'Hozicr, d'autant plus impitoyables envers ceux-là qu'ils étaient plus respectueux vis-à-vis des véritables. Il a surtout mis en relief, avec une ironie exquise et un grain de comédie charmante, le côté théâtral et mélodramatique de ces en-
trepreneurs de révolutions, se costumant pour la circonstance comme s'il s'agissait de paraître dans Fra Diavolo ou dans Robert, chef de brigands , jouant Tunique pièce de leur répertoire sur des tréteaux faits exprès, et avec l'accompagnement obligé; puis, quand le canon menace d'interrompre les acteurs , quand les populations, d'abord fascinées par la mise en scène, commencent à souffrir de la faim, à s'effrayer du sang qui coule et de l'ennemi qui approche , pliant bagage comme les comédiens ambulants plient leur toile de fond et emballent leur vestiaire, et allant porter leur répertoire, leurs oripeaux et leur orchestre dans une ville prochaine, où le même prologue, la môme comédie et le môme mélodrame amèneront le même dénoûment. M. Henri Blaze n'a donc pas eu, dans le fait, à contraindre ses goûts et ses préférences, à étouffer ses souvenirs, à donner sa démission de poëte et à s'enfermer volontairement dans l'absolutisme et l'immobilisme, pour répondre à nos idées monarchiques. Il lui a suffi de démêler le vrai du faux, la voix de l'écho, le plagiat de l'original et la copie du modèle; il lui a suffi de percer à jour cette première enveloppe de pourpre et de clinquant ramassés dans les carrefours de la poésie et de l'histoire, et de sentir battre au-dessous toutes ces passions mauvaises, destructives, haineuses, dont l'ensemble s'appelle révolution. Puis, une fois en présence de Radetzky, de ses lieutenants, de ses soldats, il a contemplé ces figures honnêtes, loyales, vaillantes; au lieu de ces prétendus ogres sur lesquels nos caricatures avaient jeté leur bave et leur boue comme elles l'avaient fait déjà pour notre général Bugeaud, il a vu ces fronts nobles, sereins, intrépides, dont chaque cicatrice signifiait discipline, autorité, ordre, devoir; et il a compris, il a montré que non-seulement la force était là, mais encore le droit, un droit supérieur à