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HISTORIENS ET CRITIQUES

L'illustre auteur de ces Souvenirs nous permettra-t-il une première petite chicane? Sun titre semble nous promettre, à doses à peu près égales, de la littérature et de rhistoire; or nous trouvons bien de Thistoire dans son livre, et de la meilleure ; de celle qui fait songer tantôt aux pages les plus colorées de Salluste, tantôt aux pathétiques grandeurs de la tragédie antique ; mais nous y trouvons fort peu de littérature, à moins qu'on ne doive donner ce nom à des portraits d'écrivains tels que Lemercier, Benjamin Constant ou Garât, transformés en hommes politiques par la crise de 1815; à un délicieux monologue de H. de Fontanes, quelque peu embelli, nous le soupçonnons, par son ingénieux auditeur *, ou enfin à de brillantes analyses des débats parlementaires provoqués, en A^ngle-

' Souvenirs contemporains d^hittoire et de littérature.

terre et en France, par les événements des Cenl-Jours. Or la littérature, sous la plume de M. Villemain, a assez de distinction exquise et suprême pour qu'il nous soit permis d'exprimer un regret qui est encore un hommage. Autour de ces noms de Suard, de Fontanes, de madame de Staël, de Benjamin Constant, de Sismondi, d'Ârago, de Chateaubriand, de Guvier, tour à tour évoqués au courant de ses récits, ne pouvait-il pas grouper quelques-uns de ces souvenirs plus spécialement littéraires qui auraient heureusement contrasté avec la sombre gravité de nos désastres, et formé comme des îles flottantes de verdure et de fleurs sur cette mer pleine de récifs et d'orages qui va du golfe Juan h Sainte-Hélène? Mais, me dira-t-on, c'est tout simplement un autre ouvrage que vous demandez là à M. Villemain! J'en conviens; et savez-vous pourquoi? Parce qu'il m*esl plus facile peut-être de regretter ce qu'il n*a pas fait que d'indiquer ce qu'il a voulu faire.

Puisque je suis en veine d'objections chagrines, j'en risquerai une autre, d'autant plus singulière que Ton ne se lasse pas d'adresser à la littérature actuelle un reproche diamétralement contraire. M. Villemain nous annonce ses souvenirs, et, en effet, nous le voyons, dans les premières pages, témoin attentif des tristes scènes qui vont se dérouler sous ses yeux; entrant, le soir, chez la veuve Lavoisier, et s'y mêlant à des personnages célèbres qu'il regarde, qu'il écoute et qu'il peint; appelé, le matin, chez H. de Fontanes, qui, se dérobant par une spirituelle retraite, le choisit pour son substitut auprès des éventualités du 20 mars. Eh bien , nous aurions voulu que ce témoin, obscur alors, illustre depuis, mais déjà si clairvoyant, si observateur, doué d'un tact si fin, d'un.e vue si sûre, et relevant encore ses aperçus par ses souvenirs classiques, reparut et s*accentuât davantage à travers son livre, non pas

pour s'attribuer, avec la vanité bouffonne de nos modernes faiseurs de Mémoires, une part quelconque dans les discours et dans les actes, mais pour conserver à ses récits, si. éclatants d'ailleurs et si animés, cette empreinte personnelle dont rien ne remplace la vérité et la vie. Quand on songe à ce que devait être, dès cet âge heureux de vingt-cinq ans, Tesprit de H. Yillemain, à ce trésor de fortes études et de connaissances acquises, à cette curiosité intelligente et passionnée, à ce pressentiment de sa gloire prochaine, a cette imagination vive, saisissant à la fois le fond et la surface, le caractère et la figure-, quand on pense à tout ce que ces dons merveilleux ont dû répandre de vivacité et de fraîcheur sur ses impressions de chaque jour dans un moment où tout remuait et exaltait les âmes, on se dispose à amnistier pleinement, que dis-je? à approuver ce narrateur, si, en parlant de ce qu'il a vu et entendu, il arrive à parler de lui. Ce sentiment, ce souvenir de la personnalité, dont la persistance fanfaronne impatiente et agace chez les autres, on le voudrait, cboz lui, plus assidu ou plus fréquent. Exception bizarre et glorieuse, qu'à une époque où nous avons tant souffert de Tabusde la littérature et de l'abus du personnalisme, on puisse reprocher au livre de M. ViHemain de n'être pas assez personnel et pas assez littéraire!

Prenons-le donc tel qu'il est, au lieu d'y tant discourir, ce livre éloquent où le style semble se rajeunir et se teindre des couleurs de la nouvelle école, où Témotion s'accroit, de chapitre en chapitre, pour éclaler 'à ce dénoûment dont nulle tragédie n'égala jamais la grandeur funèbre et le gigantesque héros. M. ViHemain a prouvé une fois de plus la supériorité de son goût en laissant dans l'ombre la partie stratégique et guerrière de son sujet, malgré l'exemple donné de nos jours par des historiens célèbres

qui n'ont pas cru qu'il fût nécessaire d'avoir livré ou même Vu des batailles pour avoir le droit de les décrire. Il y a quelque part, dans les Mémoires d" Outre-Tombe, un passage où Chateaubriand raconte que, se promenant dans la campagne, un Virgile à la main, il sentit tout à coup sous ses pas un tressaillement de la terre, et que, se baissant pour écouter, il entendit au loin, comme un vague et insaisissable murmure, le canon de Waterloo. On peut dire que cette canonnade terrible qui trancha la destinée du second Empire s'entend de même dans le livre de H. Villemain. Elle y retentit à distance, sans qu'on assiste à la mêlée, et le contre-coup en arrive dans les salons, dans la rue, dans les chancelleries, dans les Chambres, et finalement dans l'histoire. Notre illustre auteur a traité ce grand désastre du i 8 juin i 815 comme ces catastrophes tragiques que l'on désespère de montrer sur la scène dans toute leur grandiose horreur, et qui, accomplies derrière le théâtre, y vibrent pourtant dans le récit des personnages, et y répandent un souffle de mort, d'épouvante et de deuil. 11 n'a pris et observé, dans les Cent-Jours, que le côté diplomatique, mondain, parlementaire, politique; étudiant d'après nature, sur le nu, les causes (Je ce triomphe si soudain et de cette chute si rapide: c'est là qu'on peut recueilHr, sur ses pas, avec quelques vérités contestables, beaucoup de vérités utiles.

Fidèle disciple de l'école anglaise et constitutionnelle qu'il a aimée avant de la servir, et à laquelle — chose plus méritoire! — il croit encore après l'avoir servie, M. Yillemain s'est attaché surtout à faire ressortir la situation étrange et paradoxale de l'Empereur, amené à transiger avec ces libertés représentatives qu'une autre dynastie avait apportées à la France, et à leur imprimer même un caractère plus démocratique, plus révolutionnaire.

sous prétexte que cette dynastie, libérale dans ses conditions et son but, se renouait pourtant, par son origine, aux traditions d'un autre âge et en gardait je ne sais quelle physionomie posthume de réaction monarchique ou d'ancien régime. Cette réconciliation normande, ce raccommodement in extremis, créaient pour ce prodigieux génie, passionné d'ordre et de pouvoir, une force et surtout un péril : une force, en ,ce qu'il y trouvait çà et là, dans les vieux partis de la Révolution, quelques auxiliaires capables de fonctions civiles ou administratives et n'apparte* nant pas à cette armée qui fit seule le mouvement des Gent-Jours; un péril, en ce que ces libertés de fraîche date, ces nouveaux ressorts de gouvernement peu familiers à la robuste main qui les essayait, ne pouvaient fonctionner avec cette complaisante vitesse, cette docile harmonie, cette rapide et silencieuse unité, si nécessaires en ces instants de crise suprême où tout contrôle est un dissolvant. Napoléon appelant à lui, faute de' mieux, les débris du jacobinisme et de thermidor, s'efforçant de fonder avec ces éléments hétérogènes son nouvel établissement politique, tandis que, d'une part, son armée est là, le fusil au bras, fascinée comme toujours par son génie et sa gloire, mais cette fois plus prête à mourir qu'à vaincre; de l'autre, le pays, épuisé et vide, laissant faire, mais n'agissant pas, attendant une victoire pour acclamer ou une défaite pour maudire; la situation générale de la France et de l'Europe si effroyablement tendue, qu'une victoire même ne pouvait rien résoudre : tel est le moment, unique peut-être dans l'histoire, tel est le fatal amas de contradictions, de complications et de contrastes, chaos illuminé d'éclairs, que M. Villemain a peint comme il sait peindre. Ouvrez ses Souvenirs contemporains : lisez, entre autres, cette scène matinale chez M. de Fontanes partant

pour la campagne et annonçant ce qui va se passer dans un langage si prophétique, si hardi, si rayonnant d'images fortes et vives, que ce talent sage et un peu timide semble avoir été, ce jour-là, singulièrement inspiré par fémotion des circonstances ou aidé par la mémoire de son interlocuteur : chacune de ces pages brillantes contient en germe les problèmes de cet avenir du lendemain, si prochain et si court, les difficultés insolubles de ce triomphe réel et impossible tout ensemble, les inflexibles paradoxes où va se débattre le génie, les illusions de celui-ci, les trahisons de celui-là, les entraînements d'un troisième, les variations de tous, et, au-dessus, dominant les choses et les hommes comme ces cimes chargées de tempêtes et de nuées qui se perdent, au crépuscule, dans une brume couleur de sang, la guerre, la guerre universelle, implacable, ayant seule la clef de la situation et le mot du problème, disposant en souveraine du dernier acte de ce drame, et s'apprêtant ou à écraser le héros en cas de revers, ou à replonger dans le néant, en cas de victoire, les éléments révolutionnaires qu'il vient de déchaîner* Que de piquants et instructifs détails dans ce dialogue entre le jeune libéral, enivré de ses lectures, confiant dans le réveil de la liberté politique, et Tacadémicien rassis, le dignitaire vieilli dans la pratique des affaires et le contact des hommes! — « Voilà le vrai, mon cher, dit M. de Fontanes (hélas! on a pu le redire depuis, et après d'autres catastrophes); voilà où ont abouti vos idées an* glaises, à vous autres, tous vos plagiats de bill des droits et de constitution libérale. Chateaubriand le comprend bien aujourd'hui... Je ne m'étonne pas de votre erreur; vous prenez la théorie constitutionnelle pour la politique ; cela est de votre âge, et cela est plus tôt fait que d'étudier les affaires et les hommes... Vous avez, malgré vos fumées

constitutionnelles, Tœil assez bon et Tesprit naturellement juste. » — Et M. Villemain, prompt à la réplique, répond avec un effort de hardiesse à ces marques de profond scepticisme en matière de libertés : a Les idées, j'en conviens, sont par moment bien faibles contre les baïonnettes... il faut pourtant que la royauté régulière ait autre chose à donner que la dictature impériale. Cette chose, c'est le droit; c'est la liberté politique, le vote réellement libre de Timpôt, la discussion des affaires publiques, et, sous Tascendant d'un pouvoir héréditaire inviolable, cette concurrence des services, cette activité, cette émulation légitime des talents qui fait la vie d'un peuple, et qui prévient ou relève sa décadence... Gomment, monsieur^ n'aimez-vous pas ce beau régime que vous avez vu en Angleterre, que vous avez étudié dans l'histoire? .. » — Et M. de Fontanes réplique à son tour avec un affectueux persiflage. Mais je ne veux pas gâter cette scène, ce prologue merveilleux, où alternent la jeunesse avide de connaître et la sagesse attristée de trop savoir, où M. de Fontanes prête son expérience à M. Yillemain, où M. Villemain prête son style à M. de Fontanes, et qui, à distance, après nos malheurs, après les nombreux naufrages de nos libertés politiques, semble une double leçon et une double prophétie. L'éminent auteur de ces Souvenirs m'en voudra-t-il beaucoup, si j'avoue que ce plaidoyer préliminaire m'a laissé un peu en suspens entre l'opinion de M. de Fontanes et la sienne? Vous avez ouï parler de ces conférences de séminaire, où l'avocat du diable s'arrange toujours pour ne pas avoir trop raison : eh bien, ici, l'avocat du diable, c'est-à-dire de l'ordre et du pouvoir indépendants des entraves et des fictions représentatives, n'a pas assez tort, et l'on est tenté de lui donner gain de cause, malgré tout l'esprit de la partie adverse.

io Causeries littéraires.

Mais ce n'est pas là le seul enseignement qui ressorte (Je cette entraînante et irrésistible lecture. On s'explique, en lisant M. Villemain, certaines conséquences des Geot- JourSj qui, détachées de leur filiation immédiate et directe, avaient pu paraître inexplicables. Jem'étais souvent demandé comment il avait suffi de quelques années à peine pour effacer ce passé d'hier et oblitérer à ce point le sens public, que le libéralisme eût pu faire alliance avec les souvenirs de l'Empire, lui prêter ses illusions et lui emprunter ses gloires, de façon à combattre et à saper ensemble la vraie monarchie libérale, la monarchie selon la Charte; comment des journalistes et des pamphlétaires, des chansonniers et des avocats, avaient si vite réussi à unir ce qui semblait incompatible, à séparer ce qui était conciliable. L'Empire, ce miracle de la volonté d'un seul, dominant et comprimant la pensée de tous, TEmpire devenu l'auxiliaire tardif de la liberté étouffée par lui et reconquise à ses dépens, Tenvironnant de ses prestiges, lui donnant ses consignes et ses mots d'ordre, et cela sous les yeux mêmes de la génération qui avait pu tout voir et tout comparer, il y avait là, selon moi, un fait anormal, un effet contraire à sa cause. Je me trompais : les peuples, comme les individus, sont toujours logiques, même quand ils s'égarent. Le rapide épisode des Cent-Jours, avec son Actea'dditionnel, ses essais de refonte démocratique et de mise en scène populaire, avec ses appels aux souvenirs, aux passions, aux hommes de 89 et de 92, avec ses fascinations magiques subies et maintenues par les rangs inférieurs de Tarmée pendant que les généraux se fatiguaient et lâchaient prise, a été un trait d'union entre la révolution passée et les révolutions. futures, un pont jeté à Tesprit révolutionnaire sur cet abîme où un glorieux despotisme avait refoulé pêle-mêle tous les vieux oripeaux de terro-

M. VÏLLEMAIN. 11

risme, tous les invalides de la Convention et du comité de salut public, oubliés, mitigés ou vendus. L*Empire, dans cette expression dernière et survivante pour la mémoire du peuple, n'était plus Timmense répression d'une liberté perdue par ses propres excès, la victoire armée de Tordre sur le chaos et du pouvoir sur Tanarchie, la régénération militaire d'une société détruite par Tabus de ses réformes civiles, la remise en tutelle d'une démocratie insensée, la suspension temporaire de tout ce qu'auraient donné à la France non-seulement le mouvement de 89 purifié et adouci, mais la simple marche des années et la monarchie de Louis XVI, en un mot l'abdication ou la déchéance d'une révolution en faveur d'un homme. 11 était la résurrection rapide et factice de cette révolution môme, reparaissant tout à coup au milieu d'un monde à demi nouveau, à demi ancien, où nul n'avait eu encore le temps de se reconnaître, sur des vestiges du passé qui n'étaient pas je passé, mais qui en avaient l'air, devant ces fantômes d'émigration, de corvée, de seigneurie et de privilèges, mots vides desens, aigris et aggravés pourtant par la prévention, l'ignorance ou la haine. Cette impression une fois acceptée ne s'effaça plus, et les chansons de Eéranger, les pamphlets de Paul-Louis Courier, les diatribes de Manuel, les Réclamations des journaux d'alors, les petites pages delà Charte- Touquet intercalées dans les grandes pages des Victoires et Conquêtes^ n'en furent que l'épilogue et le commentaire. A côté de. cette vérité si facile à recueillir dans le livro de M. Villemain, il en est une autre, parallèle à celle-là, et qui répond à cette accusation injuste et ingrate, souvent réfutée et répétée plus souvent encore : « Les Bourbons ont été ramenés par les armées étrangères. » Qu'on rouvre l'ouvrage de M. Villemain, aux pages 168 entre autres et 446 : on verra, à travers un laconisme de bon

goût et un sentiment de convenance qui ne lui permettait pas d'insister, que la maison de Bourbon, à cette époque fatale, a été à la fois le salut de la Franco et de TEurope. Elle a sauvé la France du démembrement, des représailles terribles autorisées par les excès de ses conquêtes; elle a sauvé l'Europe d'elle-même, de Tenivrement de ses victoires et de ses colères, de la tentation funeste de rompre cet équilibre nécessaire à la viecommune des nations, de commettre une de ces énormités aussi destructives pour les vainqueurs que pour les vaincus : elle a offert un refuge au triomphe en même temps qu'une indemnité à la défaite; une solution à ce qui paraissait insoluble, une réparation à ce qui semblait irréparable. Seule capable de rassurer l'Europe sans rabaisser la France, placée, en ce moment décisif et solennel, entre ces deux forces, ces deux parties d'une même civilisation, qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas se détruire, elle les a apaisées, pacifiées, adoucies Tune par l'autre, amortissant à la fois le paroxysme du succès et le paroxysme du désas^tre. Elle n'a ni pris part à la lutte, ni reparu en conquérante devant ce pays qui l'avait proscrite, ni fleurdelisé d'avance les drapeaux de ces armées étrangères qui -ne songeaient pas à elle en refoulant, du droit du plus fort, nos troupes décimées et dispersées. — « La seconde émigration de Louis XVIII, a pu dire M. Villemain, n'avait pas le temps d'encourir les blâmes ou de contracter les défauts attachés parfois à la longueur des infortunes, même injustes, et à l'attente sur le sol étranger. Elle fut, de la part du roi, et grâce à. son bon sens, ce qu'elle pouvait être de mieux, une inaction constante et assez fière; se regardant comme uni aux sentiments français par une année de règne et par la promulgation de la Charte, Louis XVIII ne permit pas que personne des siens prît part

à la guerre, dans les rangs de la coalition. Il attendit la fin du duel inévitable entre Napoléon et TEurope. » — Et, plus tard, après que les derniers désastres sont consommés, quand les exigences du vainqueur s'accroissent à chaque pas qui le rapproche de notre capitale, quand on parle de garanties, qu'on laisse entendre que ces garanties seraient des cessions de territoire, et qu'on ajoute pourtant : Un seul nom, celui de Louis XVIII, nous paraît réunir toutes les conditions qui empocheraient l'Europe de demander de tels gages pour sa propre sécurité, M. Villemain a pu s'écrier : « Triste révélation sans doute sur la crise extrême où était amenée la France, mais souvenir consolant pour la mémoire du roi, qui rendit ce service temporaire à son pays! j) — Je voudrais, je Tavoue, supprimer cette épithète de temporaire, qui, appliquée à l'intégrité du territoire, n'a, Dieu merci! pas de sens; je suppose qu en l'écrivant M. Villemain songeait encore à la Charte, à laquelle il tient. — Oui, consolant, dirons-nous à notre tour avec un peu moins de sobriété et de réticence ; consolant et glorieux pour cette Monarchie, tenue, en réserve loin de cette sanglante arène, étrangère de cœur et de fait à ces malheurs inouïs, trouvant dans son principe et dans son essence de quoi conjurer ce million de bras prêts à s'appesantir sur la patrie, de quoi guérir ces maux effroyables dont elle devaitsubir plus tard Tinjuste solidarité; à peu près comme ces médecins qui, appelés auprès d'un malade, le touchent, le soignent, le guérissent et meurent, il ne faut pas croire, cependant, que ces Souvenirs contemporains rapetissent Napoléon : non, il nous y apparaît, au contraire, dans toute son émouvante et pathétique majesté, comme un de ces héros épiques ou tragiques qui seraient, semble-t-il, moins grands s'ils étaient plus parfaits, moins glorieux s'ils réussissaient jusqu'au bout. Ses

inégalités, ses emportements, ses colères, les sophismes de son génie luttant contre Timpossible, ses brusques alternatives d'abattement et de confiance, d'énergie et de lassitude, cette prostration suprême en face des périls qui se pressent, des trahisons qui se démasquent, du dénoûment inexorable qu'il ne veut ni prévoir ni éviter, cette ombre du rocher de Sainte-Hélène s'allongeant peu à peu sur les dernières pages comme le canon de Waterloo grondait déjà dans les premières; cette torture de six années, commencée à bord du Bellérophon et préludant aux immortelles confidences de sa captivité, tout cela forme un tableau incomparable, poignant, à la fois spleudide et sombre comme un orage des tropiques, et pour lequel M. Villemain a trouvé des accents et des couleurs que son talent si élégant et si pur n'avait pas encore révélés. On sent que si l'historien et le politique, chez M. Villemain, ont gardé quelquft» rancune, l'artiste et l'homme de cœur n'en ont pas, qu'ils s'abandonnent à ces émotions surhumaines, à cette terreur, à cette pitié, et que le linceul, en tombant sur cette gloire sans rivale, la fait plus grande et plus sacrée que le manteau impérial. Eh ! qui pourrait, en présence de ses adversités, songer à autre chose qu'aux douleurs du conquérant déchu, de la patrie mutilée, écouter d'autre voix que ce vaste gémissement? Les âmes vraiment nobles, vraiment patriotiques, n'ont pas, ne peuvent pas avoir ces arrière-pensées mesquines et égoïstes; elles ne peuvent jamais se réjouir quand la France pleure, pleurer quand elle se réjouit, séparer leur cause de la sienne et leurs battements des siens. Qui croit le contraire les calomnie I A ces souvenirs de Waterloo, du Belléraphorif de Sainte-Hélène, elles se sentent frappées du coup qui brisa un grand pays et un grand homme, de même qu'au bruit des glorieux faits d'armes

de notre héroïque armée d'Orient, elles les saluent d*un sympathique hommage et rappellent avec orgueil l'histoire militaire de nos zouaves, ohjet d'effroi pour nos ennemis et d'envie pour nos alliés !

On peut donc dire que, sous la plume de H. Villemain, la liberté constitutionnelle et parlementaire a, en définitive, amnistié son redoutable adversaire, qui s'était fait un moment son illusoire et invraisemblable ami. S'estelle aussi bien amnistiée elle-même? A-t-elle fait, alors et depuis, tout ce qu'elle devait faire, conjuré tous les périls, détourné touts les malheurs, dominé les situations, tempéré les crises, établi ce qu'elle avait rêvé, sauvegardé ce qu'elle avait établi, remplacé avec avantage une volonté unique par des volontés collectives? M. deFontanes, dés le 18 mars 1815, n'en paraissait pas très-sûr, et M. Yillemain mettait plus d'esprit que de certitude à le contredire. Nous ne sommes pas M. de Fontanes : mais aussi il n'avait que ses prévisions, et nous avons, hélas î notre expérience. Convenons-en saqs réticence comme sans malice : dans cet épisode des Cent-Jours, le gouvernement constitutionnel n'a pas joué un bien beau rôle. En France, il n'a su ni repousser Napoléon, ni le conserver. En Angleterre, il a encouru le reproche de mauvaise foi et de trahison vis-à-vis de ce captif volontaire et désarmé. Quand M. Yillemain, fidèle à ses honorables préférences, nou^ dit que Napoléon avait cru réveiller dans la nation anglaise un sentiment d'honneur légal et un scrupule du droit qu'il n'attendait pas des monarques absolus ; quand il ajoute avec une sorte de complaisance :« C'était un hommage suprême que ce grand dominateur des hommes rendait à l'esprit de liberté ; à tout prendre, il l'aimait mieux pour gardien que le pouvoir absolu de son ancien ami le czar, ou même de son

16 CAUSERIES LlTTEKAlRES.

beau-père...» ne pourrait- on pas demander ce qui, avec le czar ou même avec son beau-père, aurait pu lui arriver de pire?

Mais il me semble que nous voilà bien avant dans la politique. Revenons, en finissant, à la littérature, toujours si profondément intéressée à tout ce que publie M. Villemain. Son livre n'est pas seulement piquant, ingénieux, brillant, éloquent, pathétique ; il à le plus attrayant de tous les mérites, la plus charmante de toutes les grâces : il est jeune, et il Test doublement; car H. Villemain nous retrace les souvenirs contemporains de sa vingt-cinquième année avec le style qu'aurait aujourd'hui un Villemain qui serait jeune. Parmi les écrivains éminents qu'une gloire précoce, une vie laborieuse et une maturité féconde associent à plusieurs générations littéraires, il en est qui, ayant possédé à certain moment tout leur talent et toute leur force, font de ce moment leur date, s'y immobilisent ou y reviennent sans cesse, regardant d'un qeil dédaigneux ou inquiet ce qui s'essaye après eux, et traitant volontiers de corruption ou de décadence C/O qui aspire à s'appeler renouvellement ou progrès, il en est d'autres, plus souples, moins exclusifs, mieux doués, qui suivent avec moins de dédain et de méfiance les variations successives du style, de l'esprit et du goût, et, sans dépasser le point où elles s'exagèrent et se dépravent, en acceptent assez pour être à la fois les classiques de la veille et ceux du lendemain. L'illustre auteur de ces Souvenirs a été constamment au nombre de ces maîtres indulgents à qui la nouveauté ne fait pas horreur, et qui, au lieu de l'effaroucher par des rigueurs inutiles, aiment mieux lui prendre ce qu'elle a de bon, et le consacrer de leur autorité et (le leur exemple. 11 y a trente ans, il expliquait aux relardalaires Shakspeare et Walter Scott; il saluait La-

martineel Victor Hugo, devançant le jugement des lettrés et les hommages populaires. Aujourd'hui il ne paraît pas croire que la langue du dix-neuvième siècle mérite tout le mal que Ton en dit, et il se met à la parler avec une grâce et une intrépidité charmantes; j'ouvresa première page, et je lis : « Dans ma mémoire de tout jeune homme, malléable et colorée comme une lame de daguerréotype sous les rayons du jour... » Je poursuis, et j'arrive au délicieux portrait de la duchesse de Dino : « Alors à peine âgée de vingt ans, la jeune duchesse, par sa beauté, le charme impérieux de sa physionomie, le feu du Midi mêlé en elle à lagrâce altièredu Nord, Téclat inexprimable de ses yeux, la perfection de ses traits aquilins, la dignité de son front encadré de si beaux cheveux noirs, était une des personnes le plus naturellement destinées à faire les honneurs d*un palais, à embellir une fête, » etc. II y a là, si nous ne nous trompons, quelques touches un peu plus modernes que ne Teût permis M. deFontanes, une légère teinte de Lamartine ou même de Balzac, ramenée toutefois aux conditions nécessaires de correction et d'élégance. Faut-il s'en étonnera Faut-il s'en plaindre? Le mieux est de ne pas taquiner ce délicat et sérieux plaisir, de savourer ce livre où un grand et aimable écrivain, recueilli dans ses souvenirs, a su se faire contemporain, en histoire, du passé qu'il fait revivre; en littérature, du présent qu'il charme, qu'il instruit et qu'il honore.

Pour qui aime passionnément et honnêtement la littérature, — comme cette belle et noble lady Russell aimait son second mari, — c'est une joie bien vive de reconnaître que, môme aux moments les moins favorables au succès littéraire, en présence d'événements qui semblent devoir tout éteindre de leur éclat et de leur bruit, il suffit de cinquante pages signées d'un grand nom et écrites d'un grand style pour remuer et charmer cette société d'élite, plus empressée de savourer les délicats plaisirs de l'intelligence que de courir à la Bourse spéculer sur la paix ou la guerre. Cette jofe, H. Guizot vient de nous la donner en publiant un épisode qui se rattache à Tensemble de ses Études sur l'histoire d'Angleterre, mais qui garde, avec bien du piquant et de la grâce, sa physionomie particulière, et fait songer une fois

* L'amour dant k mariagef Étude historique.

de plus à ces fleurs au parfum salubre et pénétrant écloses entre les pierres des monuments et des tombeaux. On s'arrache ces pages auxquelles leur titre un peu romanesque — nous allions dire un peu paradoxal — n'ôte rien de leur gravité, et qui, parce titre même, par Tarrière-pensée qu'il suppose, n'en ont que plus complètement Tautorité d'une leçon et d'un modèle. Elles sontdans toutes les mains, elles occupent toutes les causeries, et, si les nôtres ne s'en emparaient pas à leur tour, on aurait le droit de nous demander pourquoi nous négligeons de profiter de nos attributions les plus charmantes, et par quelle contradiction bizarre nous nous taisons sur ce dont tout le monde cause,

nous qui causons quelquefois de ce dont personne ne parle.

Les écrivains illustres que les affaires publiques ont jadis enlevés aux lettres, et qui, à la suite de nos catastrophes, sont revenus à leur premier domaine, y ont trouvé bien du ravage accompli en leur absence. Ils ont dû éprouver une sensation analogue à celle d'un père de famille qui, au retour d'un long voyage où il aurait recueilli plus de gloire et de fatigue que de richesse et de bonheur, reverrait, en mettant le pied sur le seuil natal, son champ dévasté, sa maison en ruines, des intrus de mauvaise mine faisant l'orgie sous son toit, en un mot tous les malheurs énumérés par Scapin, sans en excepter, hélas ! la fille séduite et la femme enlevée, ils ont reconnu, nous le savons, que de même que, dans la première phase, celle de 1830, c'était la politique qui, en précipitant son mouvement révolutionnaire, avait violemment agi sur la littérature, de même, dans la période suivante, celle de i 848, c'était lalittératurequi, par ses dérèglements funestes, avait entraîné et précipité la politique. C'est en face de cette triste évidence, annoncée déjà par quelques pauvres Gassan-

20 CAUSERIES LITTËIIAIRES.

dres littéraires, prophètes dans leur pays, — et dans le désert, — qu'on a pu et qu'on peut mesurer la différence des hommes sérieux médiocres et des hommes sérieux supérieurs. Les hommes sérieux médiocres (on assure qu'il en existe), quand nous leur pari ions autrefois des tendances du roman ou du drame, et de tout ce qu'ils introduisaient de ferments de corruption, de convoitise et de haine à travers les diverses couches sociales, haussaient superbement les épaules, et, arrondissant le bras autour de leur portefeuille gros de la destinée des empires, ils nous disaient comme à de vieux enfants maniaques: « Madame Sand! M. de Balzac! M. Eugène Sue ! M. Dumas! qu'est-ce quecela?.,. Ah! oui, il me semble que j*ai vu ces noms au bas du feuilleton de mon journal... Mais excusez-moi, monsieur, je ne lis que le premier-Paris et le compte rendu de la Chambre. > Et là-dessus notre homme nous quittait pour aller rédiger un sous-amendement à l'article 4 du budget on composer le programme d*un tiers, d'un, quart ou d'un cinquième parti, formé d'une nuance de gauche pure et d'une dose d'opposition dynastique. Eh bien, cela^ c'était tout simplement la littérature, cette expression suprême et souvent toute-puissante de la civilisation française, abaissant ses niveaux pour les étendre, dégradant avec elle et après elle la société attentive ou distraite, et ruinant de son luxe frelaté même les honnêtes gens et les bons livres, comme ces femmes perdues, qu'elle se plaisait à glorifier et à peindre, dévorent non-seulement leur amant étourdi, corrompu ou aveuglé, mais encore sa maison, sa famille, ses alentours, la dot de l'épouse et delà sœur. C^ta, c'était la société, qui laissait arriver jusqu'à ses hauteurs les miasmes de ses bas-fonds, déguisés dans je ne sais quelle fausse senteur de musc et d'ambre, en attendant l'heure terrible où, grisée parées vapeurs capiteuses, elle se sentirait à son

tour attirée vers ces abîmes. Voilà ce qu'ont admirablement compris les hommes sérieux supérieurs, dès que leur esprit a été dégagé par les événements du tracas des affaires. Ils ont mis tout d'abord le doigt sur la plaie encore saignante; ils n'ont pas eu de ces dédains, de ces fiertés hautaines, indices de la fausse noblesse, en intelligence comme en blason. Le malheur passé, le danger à venir, rhumiliation présente, étaient là, dans l'abaissement littéraire; ils y ont couru, non pas avec des récriminations stériles, des plaintes amères, des avertissements et des conseils d'après coup, mais avec des œuvres, avec des exemples, avec une morale en action nous montrant comment on s'y prend pour relever ce qui s'écroule et sauver ce qui se perd. C'est ce qui a donné n leur nouvelle intervention dans les lettres un caractère- spécial ; c'est ce que je retrouve avec bonheur dans cette Étude empruntée par M.Guizot à riiistoire pour la prêter au roman, maisau roman honnête etsolvable qui, par exception, restitue ce qu'on lui prête, sans en rien garder ni gâter; Étude août le titre, le début et la conclusion, dans sa beauté merveilleuse, répondent d'une façon directe à ce sentiment de réparation littéraire par la littérature, de redressement du mauvais exemple par le bon, la plus noble, la plus salutaire tâche à laquelle puissent s'appliquer, après les jours d'épreuves, ces hommes restés les maîtres et les modèles de leur temps. — «On veut des romans, nous dit M. Guizot. Que ne regarde-t-ori de près Phisloire? Là aussi on trouverait la vie humaine, la vie intime, avec ses scènes les plus variées et les plus dramatiques, le cœur humain avec ses passions les plus vives comme les plus douces, et de plus un charme ^souverain, le charme de la réalité. J*admire et je goûte autant que personne l'imagination, ce pouvoir créateur qui du néant tire des êtres, les anime, les colore et les fait

vivre devant nous, déployant toutes les richesses de Tâme à travers toutes les vicissitudes de la destinée ; mais les êtres qui ont réellement vécu, qui ont effectivement ressenti* ces coups du sort, ces passions, ces joies et ces douleurs dont le spectacle a sur nous tant d^empire, ceux-là, quand je les vois de près et dans Tintimité, m'attirent et me retiennent encore plus puissamment que les plus parfaites œuvres poétiques ou romanesques. La créature vivante, cette œuvre de Dieu, quand elle se montre sous ses trahs divins, est plus belle que toutes les créations humaines, et de tous les poètes Dieu est le plus grand. »

Il était impossible, n'est-ce pas? de nous annoncer avec plus demagniGcenceet de simplicité tout ensemble ces deux êtres réels qui ont vécu, qui ont aimé, qui ont souffert, ce ménaged'un grandseigneur anglais,libéral et chrétien, lord et lady William Russell, types trop rares et trop peu suivis de Tamour dans le mariage et des chastes douceurs de la vie privée au milieu des émotions et des orages de la vie publique ! Tel est le point de départ de ce beau récit : attendrir un moment et familiariser l'histoire, la faire sortir des palais et des rues, des salles de parlement et des champs de bataille, pour nous introduire avec elle dans un intérieur embelli par une union passionnée et charmante, dans ce home dont la nation anglaise estime si haut les jouissances et les vertus, et là, à ce spectacle aimable et pur comme ces âmes, nous demander sMl est tant besoin de travestir Thistoire en roman ou le roman en histoire, pour enchanter ou émouvoir Timaginatton des hommes. Tous les lecteurs de H. Guizotse chargeront de la réponse.

Il y a donc deux choses dans ce morceau, destiné à montrer sous une forme exquise et en un cadre restreint tout le bien que pourraient se faire, au lieu du mal qu^elles se sont fait, la poésie et la réalité. Il y a le côté historique^

M. GUÏZOT. 25

et celui que j'appellerai romanesque, faute d'un mot plus juste et mieux famé. L'histoire de lady Russell, du comte de Southampton, son père, de lord William Russell, son second mari, touche à plusieurs événements de la révolution d'Angleterre, et le procès célèhre de lord William a sa place marquée d'avance dans les prochains volumes de l'illustre historien. Il n'y insiste que tout juste ce qu'il faut pour l'intelligence complète de son récit, et pour que les sentiments de ses personnages s'éclairent et se précisent d'un reflet de leur vie extérieure. Lady Russell, sa tendre et pieuse héroïne, descendait, par sa mère, de la famille de Rùvigny, une de ces familles françaises, nobles et protestantes, a qui l'édit de Nantes avait permis de S6frvir le pays et le roi en restant dévouées à leur croyance, et qui, à l'époque où cet édit chancelait sous le sentiment populaire avant d'être révoqué par la volonté royale, traversèrent ces temps d'épreuve avec un inflexible courage, et se préparèrent, pour les jours prévus de proscription et d'exil, d'autres foyers et une autre patrie. Le marquis de Ruvigny était son oncle, et nul, on le sait, ne joua un rôle plus actif et plus honorable dans les négociations de la France avec l'Angleterre, et de l'Église réformée avec la cour et les ministres. Lord Southampton, son père, beau-frère du marquis, figura an premier rang des conseillers et des défenseurs de Charles V\ lui demeura fidèle dans la mauvaise fortune, passa noblement dans la retraite tout le temps que durèrent la république et Cromwell, et se retrouva avec Hyde, comtede Clarendon, son ami, le ministre un peu inquiet, un peu découragé, un peu morose, maistoujoursloyal etsûr, deCharles H remonté surson trône. Enfin, lord William Russell, l'homme qu'elle choisit et qu'elle ép<5usa à trente-quatre ans, après en avoir passé obscurément quaiorzeou quinzeavec lord Vanghan, son premier mari Jut

un des chefs les plus ardents de Topposition sous Gharlesll, prit part aux coroplots de résistance à main armée contre Tautorité royale, fut dénoncé comme conspirateur, jeté à la tour de Londres, et, malgré les efforts de ses amis et surtout de sa femme, condamné à mort, et exécuté le 21 juillet 1685, — cinq ans avant la révolution nouvelle qui, bien différente des nôtres, devait fixer Tavenir politique de l'Angleterre. On le voit, c'est au milieu d'événements historiques et entre des personnages acquis à l'histoire que M. Guizot a su apercevoir et cueillir ce drame intime où les félicités domestiques, les tendresses conjugales, les délices d'un amour partagé et les douleurs d'une séparation tragique s'agrandissent du souvenir de ces persécutions religieuses, des traditions héréditaires de cette famille émigrée, de cette intervention passionnée dans la lutte des partis, du voisinage de cet échafaud, et enfin de ce long et mélancolique veuvage, sobre dans sa douleur, résigné dans ses regrets, ferme dans ses vertus. H. Guizot a dessiné rapidement et à larges traits ces diverses phases, et l'on recon- • nait, à chaque ligne, danscettepartiedeson travail, cette grandeur contenue, cette langue à la fois simple et riche, cette hauteur de vues, cette sagacité sans aigreur et sans pessimisme que la pratique des affaires communique aux esprits éminents, toutes ces qualités incomparables qui se sont révélées avec tant d'éclat dans Y Histoire des Révolulions (T Angleterre. Citons au hasard un de ces passages, tels qu'ils abondent chez H. Guizot, et queVexpérience de l'homme d'Etat a évidemment dictés au génie du penseur et de l'écrivain : « Lord Russell, nous dit-il, fut bientôt l'homme le plus populaire comme le plus honoré du royaume, et telles étaient, entre lui et le parti national, l'harmonie et la sympathie mutuelles, que rien, ne venait éclairer lord Russell sur les fautes de ses anciens amis, ni

sur les tiennes propres; car les avertissements ne partaient que de ses ennemis, — qu'on ne croit jamais, i Voilà de ces coups de pinceau que le talent seul ne donne pas ; il faut, pour les trouver, avoir été ministre — et ne plus Tôtre.

Nous en ayons dit assez sur le cadre ; voyons maintenant la figure. Voyons le roman dans Thistoire, le paradoxe dans la vérité, ou, pour revenir au texte, Tamour dans le mariage.

Une grande dame chrétienne, comme l'appelle M. Guizot, ayant passé les années de son adolescence à la campagne, « loin du monde, dans ces Jiabitudes de tranquillité, de dignité, de simplicité, d'élévation sociale et de bienfaisance populaire qui font Thonneur et le crédit d'une aristocratie chrétienne; » ayant d'abord épousé sans amour un jeune homme qu'elle connaissait a peine, et, dans cette union acceptée plutôt que choisie, s'étant acquittée de tous ses devoirs sans bruit, sans éclat, modestement et vertuefiisèment heureuse, appréciée déjà pour son humeur agréable, sa douce gaieté et sa bonté parfaite ; perdant, au bout de quatorze ans de cette vie égale etsilencieuse, ce premier mari dont il n'est resté de trace ni dans son cœur ni dans l'histoire ; libre alors de regarder autour d'elle, de consulter son penchant, et défaire un choix parmi les nombreux prétendants qu'attirent sa beauté, ses vertus et sa fortune; se donnant, dans toute la plénitude de sa liberté et de sa volonté, à l'homme qu'elle préfère, et qui, par hasard, se trouve digne d'elle ; se transformant, pour ainsi dire, dans ce second mariage, y développant des qualités, y préludant à des grandeurs toutes nouvelles : tel est le premier chapitre de cette chaste et conjugale légende ; tel est, avant les jours d'orage, d'angoisses et de regrets, le doux et enviable spectacle que H. Guizot nous ouvre sur la vie pri-

vée de ses personnages et de leur temps . Hais laissons-le parler lui-même; il faudrait, pour bien faire, que notre causerie ne fût qu'une citation perpétuelle : «Ce monde, nous dit-il dans ce style qui n'est qu'à lui, n'a point de spectacle plus charmant que celui de la passion pure et heureuse. La passion, cette explosion libre et sincère des désirs et des forces intimes de l'âme, a pour nous tant d'attrait, que nous prenons à la contempler un plaisir infini, même quand elle s'offre à nous chargée d'égarements coupables, de troubles, de mécomptes et de douleurs ; mais la passion se déployant en harmonie avec la conscience et inondant l'âme de joie sans altérejr sa beauté ni sa paix, c'est le plein essor de notre nature, la satisfaction de nos aspirations à la fois les plus humaines et les plus divines : c'est le Paradis reconquis... Rachel (c'est le nom de baptême de lady Russell) ne nous a jusqu'ici apparu que tranquille, simple, vertueuse sans élan comme sans effort, et suivant modestement la route droite, mais ordinaire de la vie. Maintenant Tamour passionné et le bonheur suprême sont entrés dans ce cœur si bien fait pour les ressentir, mais qui ne semblait pas les chercher ; Rachel s'y livre et s'y développe avec pleine liberté et confiance ; elle aime aussi ardemment qu'innocemment, et elle est parfaitement heureuse! » — Eh bien, qu'en dites-vous? Croyez vous, après avoir lu cette page, qu'il soit impossible de trouver des couleurs vives, d'irrésistibles accents, une chaleur communicative, pour peindre autre chose qu'une patricienne amoureuse d'un pianiste ou d'un rapin, un fils de famille épris d'une pécheresse régénérée par Tàmour, ou deux cœurs incompris cherchant dans une liaison coupable l'assouvissement de leur orgueil et de leurs chimères? Admirable exemple qu'on pourrait appeler la poétique du genre, et que nous donne là, presqu'en se jouant, cet

homme qui a présidé, pendant longues années, aux destinées de la France, cet historien de grande race qui pouvait se croire le droit de dédaigner tout ce qui n'est pas le grave et positif enseignement de la politique et de l'histoire ! Lignes fécondes et salubres où le roman moderne devrait se plonger, comme un malade se plonge dans une source bienfaisante pour s'y guérir de ses plaies et s'y laver de ses souillures ! Qu'elles sont belles et sereines, ces années de bonheur légitime et radieux! Et comme le mariage prend là d'éclatantes et consolantes revanches! Neuf ans après la première expansion de cette félicité sans bornes, à quarante-trois ans, à Tâge où Tamour adultère est depuis longtemps entré dans sa période de déception, de châtiment ou de. ridicule, lady Russell peut encore écrire à son mari, au milieu de mille choses non moins charmantes : a Vous écrire est le charme de ma matinée; vous avoir écrit sera la consolation de ma journée. J'écris dans mon lit, ton oreiller derrière moi ; c'est là que ta tête chérie reposera, j'espère, demain soir, et bien des jours encore... i) — La récompense des affections pures dans les cœurs honnêtes est de conserver leur fraîcheur et leur jeunesse, comme celle des hautes intelligences et des nobles âmes est d'exceller à les peindre.

Hélas ! leur innocence n'est pas toujours un gage de certitude et de durée. Si elles ne sont pas troublées et brisées par les déchirements de la conscience, par la punition réservée à tout ce qui altère l'ordre et l'harmonie morale, elles le sont, elles peuvent l 'être par les événements, par les hommes, par l'inévitable condition des félicités terrestres, par la volonté divine nous avertissant de leur fragilité : témoin lady Russel, qui eut bientôt à déployer, en face de dangers terribles et au sein de pathétiques douleurs, cet amour, si heureux d'abord, si délicieusement

absorbé dans le sentiment de sa confiance et de sa force. Après douze ans de ce bonheur, — elle en avait alors quarante-six, et la lune de miel durait toujours, — la foudre éclate dans ce ciel si beau : une phase nouvelle commence; phase de lutte et d'angoisse, où elle dispute la vie de son mari aux rancunes trop justifiées de Charles H avec un héroïsme calme et ferme qui excite Tadmiratian de ses ennemis les plus acharnes. — « Puis-je avoir quelqu'un qui écrive pour aider ma mémoire? demanda lord Russell à ses juges, — Oui, milord, un de vos serviteurs. — Ma femme est là, prête à le faire. — Lady Russell se leva pour exprimer son assentiment. Tout Tauditoire frémit d'attendrissement et de respect. » Phase de douleur profonde et sans faste, après que le saciçifice est consommé; puis, de recueillement intime et voilé, d'apaisement lent et continu, de fidélité inaltérable à la chère et infortunée mémoire; et, lorsque viennent les jours de triomphe, de réparation tardive, ce triomphe accepté sans enivrement et sans violence, cette réparation invoquée sans représailles enFhonneur de celui qui n'est plus ; ce crédit si chèrement acheté auprès des nouveaux pouvoirs, exercé sans morgue et sans abus en faveur d'honnêtes gens ; les joies, les afflictions et les vertus maternelles remplissant peu à peu cette âme résignée, s'j" installant sur des ruines encore brûlantes, et s'y développant au milieu de ces épreuves inséparables des longues vies ; partout et toujours, jusqu^à la fin de ce veuvage de quarante ans, le même caractère de dignité, de grandeur sérieuse et douce, tranquille au dehors, avec une immense faculté d'aimer, de se dévouer et de souffrir, égale et ferme dans l'infortune comme dans le bonheur, forcée de se défendre çà et là, par un effort de réflexion et de conscience, contre un peu d'orgueil, n'en ayant que plus de mérite à y réussir, et réalisant, en dé-

finitive, l'idéal de la grande dame chrétienne. Oui, chrétienne, dirons-nous tout haut, pourvu que son illustre historien nous permette d'ajouter tout bas : Anglaise et protestante. Il y a ici, à notre point de vue, non pas, Dieu merci ! une différence à constater ou une contradiction à soutenir, mais simplement une nuance à indiquer.

Loin de nous Tenvie d'afficher des airs d*intoléranco qui nous iraient fort mal, de nous affubler du bonnet de théologien ou de docteur, et de raviver des dissidences et des querelles qui tournent rarement au profit de la vérité! Non ; c'est une œuvre littéraire et une figure historique que nous jugeons; une figure qui, grâce à M. Guizot, vient d'entrer, sinon tout à fait dans la poésie et le roman — ces deux mots prêteraient à trop de malentendus, — au moins dans ces régions intermédiaires, dans cette immortelle galerie, à demi idéale, à demi réelle, où l'imagination aime à chercher ses types et ses modèles. Or il existe, dans l'art, des écoles diverses, des interprétations différentes de la grandeur, d'e la sainteté, de la beauté. Une tête de Murillo ressemble peu à un portrait de Van Dyck ; un tableau de notre Lesueur n'a rien de commun avec une toile du Guide ou du €orrége. OEiuvre de la nature ou de l'art, création divine ou humaine, dans la société ou dans la littérature, la beauté, la vertu, la poésieprotestante a un caractère à part, dont je retrouve les principaux traits dan^ lady Russell. Une lamière égale et réfléchie y rayonne doucement à travers Talbairo, mais on y chercherait en vain ces jets de flamme, ces élans invincibles, ces effusions spontanées et puissantes qui sont à la vertu froide et calme ce que l'inspiration est au travail : l'orgueil y est maté par un effort de la conscienco. agissant sur elle-même, par un sentiment élevé et clairvoyant de la vraie dignité morale; mais il y subsiste à l'é-

tat latent; il n'a pas ces abaissements surhumains, ces immolations passionnées et suprêmes qui ont fait de Thumilitë catholique le plus prodigieux triomphe de la religion sur Thumanité et de Tàme sur ses propres faiblesses. Lady Russell a deTorgueil, on le sent, et M. Guizot le laisse .deviner. Elle se trahit de temps à autre; elle est obligée d'exercer sur sa vie intérieure un vigilant et assidu contrôle pour surmonter cette disposition naturelle, ou peutêtre pour la cacher. Elle est belle, elle est aimante; mais cette beauté et cette passion ont, dans leur franchise et leur simplicité mêmes, un je ne sais quoi qui ressemble, tantôt à la métaphysique, tantôt au déshabillé de Tamour honnête; elles n'ont pas d'âge; elles ne tiennent pas compte de ces dates dont le lecteur se préoccupe malgré lui. Plus tard, lorsque lady Russell est frappée du plus grand, du plus horrible des malheurs, sa piété sincère et solide lui sert, on le comprend, d'égide et d'armure : elle grandit avec la douleur, et l'on est noblement ému en la voyant échanger avec son vieil ami, le docteur Filz-Willam> ancien chapelain de son père, des lettres confidentielles et pieuses qui la raffermissent et la soutiennent. Oui, c'est du stoïcisme chrétien, mille fois au-dessus des plus stoïques exemples de la philosophie païenne. Et pourtant qu'il y a loin encore de là à cette expansion sublime et absolue d'une ame dans une autre âme, à cette mission du prèire auprès des cœurs désolés, à ces mystiques joies du sacrifice devenant, dès ce monde, pour la créature qu'il rachète et consacre, un gage de régénération, un commencement de possession divine! N'insistons pas trop, ou plutôt revenons à nos attributions littéraires. AValler Scott, à qui l'on songe en lisant cette magnifique Étxvde, n'a que deux caractères passionnés : Diana Vernon et Rebecca; une 'papiste et une juive! Shakspeare est un

génie essentiellement catholique; Byron; dans son scepticisme hautain et morose, est pourtant plus près de la religion du Midi que décolle du Nord ; et, dans sa vie comme dans ses poëmes, il se déhat sans cesse contre la méthodique froideur, la pruderie méticuleuse de Tanglicanisme. C'est que vraiment la poésie et la passion, ces deux sœurs, ont peine à s'acclimater, même dans leurs développements les plus chastes, à cette atmosphère où tout est prévu, mesuré et réglé comme d'après un thermomètre! Comparez lady Russell, cette personnification si haute et si pure du génie protestant et britannique , comparez-la à ces femmes espagnoles du seizième siècle dont M. Pichot nous a si bien parlé, à la mère, à la femme de Charles- Quint, à Maria Pacheco, la veuve de Juan Padilla: vous sentez tout de suiteune autre âme,un autre feu, uneautre vie ; vous passez du pays des ananas enserre chaude à celui des orangers en pleine terre. N'importe ; telle qu'elle est, telle que M. Guizpt Ta esquissée de son crayon ineffaçable, lady Russell, en dépit de ces restrictions et de ces parallèles, n'en reste pas moins une admirable figure, n'en offre pas moins un de ces rares spectacles qui rassérènent Tintelligence et élèvent la pensée.

Et Vamour dans le mariage? ïen suis bien loin,semble-t-il, et je voudrais cependant dire un mot, avant de finir, non pas du fait en lui-même, que l'on né saurait contester sans irrévérence, mais de ses rapports possibles avec le roman purifié et transformé. Cet amour existe-t-il? Oui, et il serait bien triste qu'on eût à remonter, pour le trouver, aux révolutions d'Angleterre. Peut-on, à l'exemple de H. Guizot, le proposer au roman, le recueillir dans rhistoire? Oui encore, et ces merveilleuses pages sont là pour le prouver. S'ensuit-il que le roman puisse l'approfondir, l'analyser et le peindre, et qu'il y eût là un sujet

de développements, un élément d'intérêt, comme dans la peinture d'un autre amour, moins légal et moins légitime? \À commencerait la difficulté. Ceux-là mêmes qui croient pouvoir décrire Tamour et le bonheur dans le mariage ne passent-ils pas un peu à côté, à leur insu, par la force des choses, commençant leur histoire avant que cet amour commence, et ne la finissant pasaprèsqu ilest fjniîH.Guizot, par exemple, sans le vouloir et surtout sans avoir à s'en occuper, n'a-t-il pas tourné plutôt que résolu la difficulté en ne donnant, dans son Élude, que deux ou trois pages au bonheur conjugal, et en-nous racontant sa belle héroïne avant et après les années heureuses? Et les romans et les drames ordinaires n'obéissent-ils pas aux conditions du genre, aux penchants de Thumaine nature, en baissant le rideau ou en fermant le livre dès que rien ne s'oppose plus au mariage, c'est-à-dire au bonheur des deux héros? Questions délicates et charmanles! Ravissant privilège de ces grands esprits, qu'il ne puissent rien produire sans éveiller une foule d'idées et même sansnous en donner, comme ces riches charitables dont le superflu nourrit les pauvres !

Ces questions incidentes n'ôtent rien a Tautorité souveraine des lignes que nous allons citer, qui couronnent le récit de M. Guizot, et que la restauration morale et littéraire devra désormais prendre pour symbole : « Notre temps, écrit-il, est atteint d'un mal déplorable, il ne croit à la passion qu'accompagnée du dérèglement; l'amour infini, le parfait dévouement, tous les sentiments ardents, exaltés, maîtres de Fâme, ne lui semblent possibles qu'en dehors des lois morales et des convenances sociales. Toute règle est à ses yeux un joug qui paralyse, toute soumission une servitude qui abaisse, toute flamme s'éteint si elle ne devient un incendie. Mal d'autant plus

grave que ce n'est pas un accès de fièvre, ni i'emporlement d*une force exubérante : il a sa source dans des doctrines perverses, dans le rejet de toute loi, de toute foi, de toute existence surhumaine, dans Tidolâtrie de l'homme se prenant lui-même pour Dieu, lui-même et lui seul, son seul plaisir et sa seule volonté! Et à ce mat vient s'en joindre un autre non moins déplorable : l'homme nonseulement n'adore plus que lui-même, mais il ne s'adore que dans la multitude où tous se confondent; il porte envie et haine à tout ce qui s'élève au-dessus du commun niveau. Toute supériorité, toute grandeur individuelle, quels qu'en soient le genre et le nom, semblent à ces esprits, à la fois en délire et en décadence, une iniquité et une oppression envers ce chaos d'êtres indistincts et éphémères qu'ils appellent Thumanité. Quand ils aperçoivent dans les régions élevées de la société quelque grand scandale, quelque exemple odieux de vice et de crime, ils triomphent, ils exploitent ardemment contre les supériorités sociales ces apparitions sinistres qui éclatent dans leurs rangs. Ils voudraient faire croire que ce sont là les mœurs générales, les conséquences naturelles de la haute naissance, de la grande fortune, de la condition aristocratique, n'importe à quel titre et sur quelle base elle s'élève. Quand on a été assailli de ces basses doctrines et des honteuses passions qui les enfantent ou qui en naissent, quand on en a ressenti le dégoût et mesuré le péril, c'est une jouissance très-vive de rencontrer quelqu'une de ces grandes figures qui leur donnent un éclatant démenti. )>

Que dire après de telles paroles? un cri d'admiration leur a répondu déjà, partout où n'est pas éteint lesentiment du beau et du bien : M. Guizot, en retraçant ainsi les symptômes de ces maladies morales quise sont infiltrées dans la littérature, qui ont failli nous perdre, qui pourraient nous

perdre encore, a écrit là le programme que nous devons tous méditer pour mieux glorifier ce qu'il honore, pour mieux flageller ce qu'il flétrit. S'il est vrai que nos futiles chicanes soient plausibles, que Tamour dans le mariage, ce consolant phénomène, ne puisse pas être le sujet de développements bien variés ni de descriptions bien abondantes, il est un autre terrain, toujours fécond, fertilisé par les orages mêmes, où nous pouvons profiter des douloureuses leçons résumées dans celte page éloquente. C'est la lutte, la lutte immortelle entre la passion et la conscience, entre l'imagination et le devoir, entre l'individualisme superbe et la société menacée. C'est le combat incessant entre toutes les misères et toutes les aspirations de notre nature, eutre ce qui nous fait grands et ce qui nous fait petits : c'est Tantagonisme infatigable de la révolte et de Tordre, de Tharmonie morale et de Texception turbulente, du bien et du mal, en un mot, ces deux forces éternellement militantes dans le cœur de rhomme, et qui, suivant que l'une ou Tautre succombe, s'appellent la perte ou le salut. Trop longtemps, sur cette arène où la société et la littérature sont en présence, le parti du bien s'est senti humilié et vaincu dans son infériorité et sa faiblesse. Des pages comme celles de M. Guizot ont cela d'admirable qu'elles déplacent, au moins une fois, les inégalités du combat, et mettent du côté de la vertu et de la vérité ces séductions, cet éclat, ce triomphe tant de fois usurpés par le mensonge et par le vice.

M. deFallouxaeu un malheur : malheur glorieux, digne d'envie, et dont notre causerie, obstinément littéraire, a seule le droit de s'apercevoir. La rapidité de son avènement politique, sa renommée d'orateur obtenue ou plutôt emportée sur la brèche en plein combat et en plein orage, ces quinze mois de vie politique où se sont pressés plus de succès de tribune, de mouvements courageux, de traits de prévoyance et de sagesse qu'il n'en faudrait pour remplir et honorer une longue carrière, tout cela a aisément donné le change aux esprits superficiels et frivoles, et rejeté dans Tombre, pour bien des gens, les travaux antérieurs et pacifiques par lesquels M. de Falloux avait d'avance marqué son rang de penseur et d'écrivain. Sous prétexte que son rapport sur les ateliers nationaux avait eu, en un moment

* Loûit XVI. — Histoire de saint Pie F*

de crise menaçante et suprême, plus d'action immédiate sur les idées et sur les faits que sa biographie de Louis XVI, sous prétexte que sou magnifique plaidoyer pour l'expédition française à Rome avait pesé d'un plus grand poids dans la destinée des révolutions européennes que son Histoire de saint Pie Y, on n'a voulu voir, dans riiistoriendesaintPie Y etdans le biographe de Louis XYI, que l'homme si étroitement et si vaillamment mêlé à tous les épisodes, à tous les périls de ce temps néfaste où la France, tombée dans un guet-apens, eût volontiers donné ^^ingt chefs-d'œuvre littéraires pour une résolution énergique, vingt talents pour un caractère. On a persisté à ne le prendre, à ne le reconnaître qu'à cette heure décisive et soudaine où il avait passé du demi-jour de ses Études historiques au grand soleil de l'arène et de la lutte, et à ii'accepter ses livres que Comme les gages d'une studieuse jeunesse, annonçant à l'attention de quelques-uns ce qu'elle devait faire plus tard au service de tous. Chose étrange que . ce soit Téçlat môme de ces services, l'urgence terrible des circonstances où ils furent rendus, la reconnaissance attachée à ces souvenirs, qui effacent presque les œuvres de M. de Falloux par ses actes, et amènentà négliger en lui Técrivain, en le comparant, non pas à d'autres, mais à luimême !

A celle première prévention s'en est ajoutée une seconde, non moins injuste et beaucoup plus grave. Des deux principaux ouvrages de H. de Falloux, l'un touchait à la iléfornie, l'autre à la Révolution française: celui-ci faisait revivre, en une sorte de tableau synoptique, d'une exactitude et d'une largeur remarquables, lafigure d'un papedu seizième siècle, en qui s'étaient incarnées les résistances et finalement les victoires de l'Église contre l'hérésie envahissanté; celui-là concentrait la lumière sur l'auguste front

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d'un roi en qui s'étaient personnifiées et consacrées toutes les vertus, toutes les défaillances et toutes les douleurs de la monarchie. Comment la vérité religieuse, c'est-à-dire divine, après une phase d'affliction et d'épreuve, avait pu retrouver tout à coup, entre les mains d'un 'vieillard infirme, assez de force pour réparer ses perles, corriger ses abus, repousser ses ennemis, se régénérer au dedans et se protéger au dehors; comment la vérité politique, c'est-àdire humaine, après un siècle de licence et de désordre, s'était trouvée assez affaiblie, assez condamnée pour succomber et périr en la personne d'un monarque jeune, sage, vertueux, pénétré de ses devoirs, rempli d'amour pour son peuple, expiant des fautes qu'il n'avait pas commises, subissant dès malheurs qu'il n'avait pas attirés, et comment la royauté mourante, même au milieu de ses hésitations et de ses faiblesses, avait revêtu en cette victime expiatoire une touchante et ineffable majesté ; tel est le double enseignement qui ressort de ces deux livres, unis entre eux, malgré la diversité des époques, des sujets et des héros, par d'intimes affinités. Eh bien! l'auteur de Ijouis XVI et de saint Pie V étant arrivé aux affaires avec ce bagage historique, y ayant pris dès l'abord une vigoureuse attitude en présence de passions enflammées et de dangers imminents, s'étant attiré par là bien des colères et des haines, il en est résulté que ses deux histoires ont été représentées comme la glorification systématique, ici, de la contre-révolution la plus excessive, là, du fanatisme le plus intolérant; ici, de la persécution, là, de l'absolutisme. Puis les moutons de Panurge démocrates ou voltairiens ne pouvant manquer une si belle occasion de brouter leurs herbes favorites, H. de Falloux a été atteint et convaincu, de par tous les lecteurs qui ne lisent pas, tous les penseurs qui pensent peu et tous les incrédules qui

croient sur parole, d'avoir pris fait et cause, en plein dix-neuvième siècle, pour la corvée, la féodalité, la dime, l'inquisition ; la torture, la question ordinaire et extraordinaire, et d'avoir préludé par là à son rapport, à ses discours, à son ministère, au projet de loi sur renseignement et à l'expédition de Rome.

Telle est la situation que les ennemis de M. de Falloux lui ont faite, dans un certain monde et une certaine littérature; telle est Tinjusticc à deux tranchants que je voudrais réfuter.

« Quiconque veut marcher aux luttes où notre siècle nous appelle, comme il convient aux hommes qui respectent leur intelligence et leur âme, doit avoir réglé ses affaires de conscience sur deux points : le christianisme et ]fi but final de la Révolution. » — Ainsi s'exprimait, il y a six ans, et à propos des livres de M. de Falloux, un écrivain aussi spirituel que peu fanatique. Oui, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, quel que soit le drapeau que l'on veuille défendre ou combattre, le rôle humble ou superbe que Ton se réserve dans les conflits de l'intelligence, il faut toujours en revenir à ces deux pôles de toute pensée sérieuse, prendre parti pour ou contre ces deux grands faits qui dominent tout, contiennent tout, expliquent tout : la Réforme et la Révolution. Ouvrez un livre; interrogez un homme ; mettez le doigt sur la page, Tentretien sur Tidée qui ramènent à ces deux éternels sujets de méditations, d'étude, de dissidence ; et au premier mot, à la première note qui vibrera, vous pourrez déduire, recomposer et comprendre tout ce que l'homme, tout ce que le livre pensent, veulent, repoussent, aiment, haïssent, craignent, espèrent, dans le passé, dans le présent, dans Tavenir. Il y a, dans ces deux souvenirs dont tout réveille et continue sous nosyeu^ es vivantes images, je ne sais quoi d'effrayant et d'attrac-

tif tout ensemble, où se plaît et se trouble à la fois lu coDsciedce humaine, comme devant deux énigmes qu'on ne peut ni résoudre ni anéantir, et qu'il faudrait pourtant anéantir ou résoudre sous peine de périr. Le seizième siècle et la Réforme, son œuvre, ont-ils relevé ou abaissé, sauvé ou perdu le monde moderne, préparé aux sociétés nouvelles des conditions de grandeur ou de ruine, fait autant de bien à l'humanité que de mal à TÉglise, ou frappé d'un même coup TÉglise et l'humanité? Le dixhuitième siècle et la Révolution, sa fille, ont-ils été la perte ou le salut des nations? Ont-ils mérité Thommage ou Fanathème de quiconque, en dehors de ses intérêts de personne ou de caste, envisage F intérêt collectif, durable, universel? — Oui, non, est-il répf)ndu des deux parts avec une égale violence, et ces réponses, se croisant comme des lames d'épées, retardent indéfiniment ces solutions même désirées toujours, parfois entrevues, jamais réalisées. Glorifier la Réforme, adorer la Révolution, maudire la Réforme, exécrer la Révolution : voilà, semble-t-il, le seul dénoûment possible à ce combat acharné, meurtrier, implacable; et voilà pourquoi peut-être ce combat n'a pas de dénoûment. Il en aurait un, et, au lieu d'échanger des récriminations stériles, nous pourrions concourir ensemble à un but commun de pacification intellectuelle et sociale, si Ton comprenait enfin que les champions du principe d'autorité religieuse et monarchique ne veulent ni ne peuvent dire : « La Réforme et la Révolution n'ont pas eu leurs raisons d'être ; ce sont deux faits monstrueux que nous refusons de reconnaître, sinon dans leurs développements matériels, au moins dans leur cause et leur existence morale. Tant qu'elles ne seront pas rentrées, pour la mémoire et la conscience des hommes, dans le néant et l'abîme d'où elles sont sorties, rien n'est possible ; l'humanité n'a qu'à plier

sous le poids fatal de ce double héritage. » C'est, ou ù peu près, le langage qu'on nous prête et qui éternise les malentendus. S'il nous arrive d'affirmer que Luther, Calvin et Zuingle ne furent pas précisément des modèles de vertu, de sincérité et même de tolérance, que la façon dont se produisit la Réfornie n'était pas propre à réformer, mais à détruire, aussitôt on nous traite d'inquisiteurs et de tortionnaires. Si nous ajoutons que les héros de la Révolution furent moins purs que ses martyrs, que la liberté eut plus à souffrir de ses fanatiques que de ses adversaires, et que rien ne ressembla moins au mouvement généreux qui précéda 89, que le paroxysme hideux qui amena 95, on nous dénonce à l'instant comme des suppôts d'ancien régime, aveugles et sourds aux lôçons péremptoires transmises du dernier siècle à celui-ci. On le voit, la question ainsi posée pourrait être longtemps débattue sans autre profit que de faire payer les frais de la guerre à toutes les opinions, à toutes les classes, à tous les partis.

M. de Falloux s' est-il placé sur ce terrain? A-t-il accepté le débat tel que le restreignent nos passions et nos querelles? S'est-il borné, dans son rôle d'historiographe d'un roi vaincu par la Révolution et d'un pape vainqueur de l'hérésie, à gémir de la défaite de l'un, a applaudir au triomphede l'autre? S'il n'avait fait que cela, il mériterait encore nos suffrages : nous aprions à le féliciter d'avoir écrit de bons livres sur des sujets qui en ont inspiré tant de mauvais ; mais il y a autre chose dans la pensée et dans l'œuvre de l'éminent écrivain : il y aie sentiment très-net et très-profond des devoirs et des droits de la papauté et de la royauté en temps de crise et de péril, non pas pour étouffer l'esprit de liberté, mais pour se l'assimiler et le soumettre ; non pas pour repousser toutes les reformes, mais pour les tirer de soi-même et d'un travail intérieur,

au lieu de les accepter du dehors et de conditions agressives. Il y a l'ipleUigence très-vive et très-pénetranlede ce que peuvent être ces grands etjedoutables mouvements de Tesprit liumain, suivant qu'on s'en empare ou qu'on s'y livre, qu'on les dirige ou qu*on les subit, qu'on en est le maître ou le jouet. Il y a Thommage respectueux et sympathique, tour à tour rendu à deux hommes qui, avec des destinées bien diverses et des succès bien différents, ont été le vivant témoignage de tout ce qui peut raffermir et de tout ce qui peut affaiblir l'autorité; il y a enfin, — et c'est là qu'il sied d'irisister, — l'élude attentive et loyale d'une conciliation possible entre ces deux idées, ces deux forces dont l'antagonisme presque continu est l'histoire même de nos déchirements et de nos misères : le principe d'autorité et le principe de liberté.

Quelques mots donc sur Pie V et sur Louis XYl, tels que H. de Falloux les a compris, les a aimés et les a peints.

Pour qui se bornerait à des considérations purement terrestres, le Sainl-Siége et TÉglise, au moment où le pieux dominicain Michel Ghislieri monta sur le trône pontifical sous le nom de Pie Y, étaient tout aussi menacés que le fut la monarchie française , lors de l'avènement de Louis XVI ou de la convocation des états généraux. Tout le nord de l'Europe appartenait à l'hérésie, et même, dans les pays restés fidèles, les représentants couronnés de l'orthodoxie catholique semblaient, à divers titres, prédestinés à compromettre ou à amoindrir la religion qu'ils professaient. Marie Sluart étonnait et attristait le monde chrétien du spectacle de ses désordres et de ses malheurs. En France, la politique mesquine et cauteleuse de Catherine de Médicis s'embrouillait dans ses propres filets, préparait à l'histoire d'éternelles équivoques, amassait sur le règne des Valois ces reproches

d'astuce souvent mérités par la faiblesse, et substituait un machiavélisme étroit aux grandes lignes de^la justice et de la vérité. En Pologne, un roi débauché, Sigismond, paraissait disposé à recommencer Henri Vllï, à faire de ses passions le catéchisme de ses croyances, et à transiger avec toute religion qui le débarrasserait de sa femme. En Allemagne, Maximilien, moins libertin, mais plus avare, trouvait très-commode de lever des impôts sur ses sujets dissidents, et de calculer la prospérité de ses finances d'après les progrès de Thérésie dans ses États. En Italie, la propagande protestante pénétrait presque librement jusqu'au cœuE de la Lombardie et de la Toseane. Enfin, TEspagne môme, TEspagne de Philippe II, ce boulevard du catholicisme, ne laissait pas que d'inquiéter parfois et de c^ontrarier le Saint-Siège par des restes de dis^ntimentet d'exigence, tradition de la toute-puissance de Gharles-Quint, par une de ces amitiés tyranniques où, sous des marques extérieures de soumission et de dévouement, la raison du plus fort trouve toujours moyen de se traduire, et par un luxe d'inquisition et d'intolérauQe pour son propre compte, qui eût volontiers créé chez soi une petite Église, sauf à laisser périr ailleurs ou à opprimer la grande. Ajoutez à cela les misères intérieures de la cour pontificale, ces souvenirs de la Grèce et de Rome, implantés par des proscrits au sein de la civilisation chrétienne, Tère des Léon X, des Lascaris et des Bembo fondant, pour Tamour des lettres, des sciences et des arts, une sorte de néo-paganisme prompt à passer de la littérature dans la morale, des livres dans la société et des esprits dans les âmes; cette Renaissance, en un mot, comme on Ta nommée, qui remplaçait partout la sève primitive et originale des croyances, des nationalités, des inspirations et des mœurs par une élégance d'emprunt, d'imitation et d'après-coup ; mettez en présence

tous ces éléments de perturbation au dehors, d'amollissement au dedans, et demandez-vous si la sagesse humaine ne pouvait pas, à ce moment critique de 1560, prévoir la dissolution prochaine d'une puissance aussi généralement attaquée, aussi faiblement défendue !

Mais celte puissance ne devait point périr, et Dieu lui suscita tout à coup des auxiliaires au niveau de ses dangers, des soldats au niveau de ses chefs, des chefs au niveau de ses agresseurs. 11, faut relire, dans le livre de M. de Falloux^ ce consolant tableau ; il faut suivre du regard, à travers ces éloquentes pages, la convalescence providentielle de ce grand malade, se ranimant peu à peu sous ces mains pieuses et vaillantes, et le sang, reflué sur ce cœjir qui battait à peine, circulant de nouveau dans toutes ces veines, y ramenant la force, le mouvement, la vie. Mais ce qu'il faut surtout, c'est comprendre, avec l'historien, Tesprit de saint Pie V et de ses dignes lieutenants ; c'est e.xaminer par quelles armes s'accomplirent ces prodiges de persuasion, de régénération et de foi, retrempant le catholicisme dans ses propres sources, au lieu de le laisser défigurer par des interprétations étrangères ou ennemies. C'est là le point délic/at, essentiel, et, si je m'y arrête un moment, c'est qu'il touche à l'accusation même soulevée contre saint Pie V à propos du livre de M. de Falloux, ou plutôt dirigée contre M. de Falloux à propos de saint PieV.

Lorsqu'on prend la peine d'approfondir et de creuser quelque peu ces idées, ces mots, ces souvenirs dont l'esprit moderne a fait des champs de bataille et qui servent de texte à nos intarissables discordes, on y reconnaît presque toujours deux sens, deux caractères bien distincts, qui, suivant que nos préférences ou nos haines s'attachent à l'un ou à l'autre, expliquent à leur tour nos haines ou nos

préférences. Ainsi, ce mot si cruel, si reproché et si discuté, intolérance, peut signifier ou la plus nécessaire et la plus légitime des défenses, ou la plus inutile et la plus odieuse des persécutions. Il y a un principe d'intolérance dans tout ce qui existe, moralement ou physiquement : que dis-je?rintolérance, c'est la vie même, intolérante contre la mort, comme la mort est intolérante contre la vie ; c'est la vérité, intolérante contre l'erreur, comme Terreur est intolérante contre la vérité; c'est le jour, intolérant contre la nuit, comme la nuit est intolérante contre le jour. Seulement, ce qu'il s'agit de savoir, c'est si l'intolérance partielle arrive à temps pour empêcher le malheur collectif; si le mensonge étouffé dans un individu rend impossible la propagation d'une hérésie ; si le coup de fusil tiré sur un émeutier arrête une révolution : car, on ne saurait assez le répéter, du moment que l'intolérance n'est plus nécessaire, elle devient coupable ; du moment qu'elle n'est plus utile, elle devient criminelle.

Maintenant, de quoi se compose une erreur? de l'erreur même, c'est-à-dire de l'idée, et de Thomme qui la professe. Tant qu'on a pu croire que l'homme et l'idée pouvaient périr ensemble, qu'une fois l'homme disparu, c'en était fait de l'idée, de ses ravages, des catastrophes qu'elle apportait, des flots de sang qu'elle s'apprêtait à répandre, on a pu aussi, sans cruauté et sans crime, regarder comme juste et même comme charitable toute mesure qui prévenait, par le châtiment d'un seul, le malheur de tous. Dés que, par la diffusion des lumières, la circulation plus rapide, la facilité des communications, et surtout par la découverte de Timprimerie, l'idée a acquis une force, une influence, des moyens de propagande indépendants de l'individu et destinés à lui survivre, l'intolérance, la persécution, la répression, de quelque nom qu'on la

décore ou qu'on la flétrisse, n'a plus été qu'un inslrument vulgaire de rigueur ou do vengeance, et a cessé d'être légitime en cessant d*éire utile. A l'amputation salutaire qui sacrifie iin membre pour sauver le corps, a succédé la mutilat'on brutale qui change le patient en victime et le chirurgien en bourreau. Dès lors, aussi, la vérité religieuse a dû transformer ses moyens de défense et ne plus chercher qu'en elle-même, dans sa supériorité intellectuelle et morale, dans l'autorité de ses leçons et de ses exemples, dans la justice tardive des expériences et des siècles, de quoi triompher de Terreur ou du moins arrêter ses progrès. Eh bien ! la source de nos incessantes méprises et de nos disputes continuelles, c'est que rintolérance des temps où elle était utile et nécessaire est constamment jugée au point de vue des temps où elle serait impuissante et odieuse ; que l'intolérance des sociétés où elle faisait partie des mœurs publiques, répondait à l'imminence des périls et s accordait avec la rudesse des événements et des caractères, est contrôlée d'après les idées et les mçeurs d'une société où elle n'apparaîtrait plus que comme une superfétation monstrueuse, une dissonance impossible. Quand les hommes tels que M. de Falloux s'efforcent d'en finir avec cet irritant malentendu, avec ce contre-sens, volontaire ou non, d'optique et de distance, que font-ils? une œuvre de discorde ou une œuvre conciliatrice? Et, quand on les accuse, quels sont les vrais ennemis de toute conciliation possible? Eux ou leurs accusateurs?

Ai-je besoin, à présent, de déterminer le rôle de saint Pie V dans cette phase d'où l'Église sortit victorieuse? Avant d'être pape, Michel Ghislieri avait été dominicain et inquisiteur; donc il avait commis toutes les cruuulcs que ces deux mots impliquent pour tout esprit fort, nourri do

la lecture du Siècle, de Michelet et de Béranger. Pendant son pontiGcat, Pie V repoussa rhérésie dans les limites qu'elle ne devait plus franchir, contint, avertit, encouragea les souverains catholiques, réprima les fautes, excommunia les erreurs, se montra partout vigilant, inflexible, infatigable, et finit par pousser la chrétienté, hors de ces guerres civiles, qui l'énervaient, dans une guerre contre les Turcs, ses plus redoutables ennemis; couronnant par la bataille de Lépante, — la dernière des victoires chrétiennes, — son règne de six années, le dernier grand règne de la papauté, prise à Tétat de puissance temporelle : donc Pie Y fut un persécuteur, un tyran et un fanatique. H. de Falloux élève un pieux monument à sa mémoire; donc M. de Falloux approuve ses persécutions, souscrit à sa 'tyrannie et partage son fanatisme: cercle vicieux d*où Ton sortirait en ouvrant le livre, mais où Ton aime mieux rester! Prévention absurde, que tout confond, mais que Ton trouve commode de maintenir, et que H. de Falloux lui-même semble avoir pressentie ailleurs, lorsqu'il nous disait, au début de quelques belles pages de polémique politique ' : € Il n'est pas toujours sage de croire que les allégations odieusement invraisemblables se réfutent d'elles-mêmes. »

Le vrai rôle de saintPieV, dansson siècle et dans son moment, a été de deux sortes : intérieur et extérieur; à Tintérieur, il a arrête les conquêtes d'une réforme hostile par une réforme salutaire: il a ramené le christianisme à son esprit véritable, pour le sauver des atteintes de Tesprit novateur; il a ôté à l'hérésie ses prétextes pour mieux l'extirper dans ses causés ou la combattre dans ses effets; et il a été secondé dans cette tâche réparatrice par toute une génération de

* Revue des Deiw Mondes, l" février 1851 .

saints, de docteurs, d'évêques, de négociateurs, d'apôtres, héroïques milices en qui palpitait Tâme du concile de Trente; depuis Tillustre cardinal Comendon jusqu'au magnanime François Borgia, depuis Philippe de Néri jusqu'à François Xavier, depuis Charles Borromée jusqu'à Sainte- Thérèse. A Textérieur, Pie V, moine ou cardinal, inquisiteur ou pape, suivit toujours la même ligne, la ligne droite. Il disputa le terrain à Thérésie, pied à pied, vaillamment, loyalement, comme à un ennemi, à un conquérant qu'il fallait repousser et vaincre au grand jour, et non pas comme à un opprimé qu'il s'agissait d'achever par la violence ou pa^ la ruse, à un libérateur qu'il importait de charger de chaînes et de rejeter dans les geôles et les cachots. Étrange opprimé qui s'emparait déjà d'une moitié de l'Europe et entraînait, au nom d'intérêts terrestres, les grands et les puissants de ce monde ! Etrange libérateur qui répondait à des résistances de dogme par des déclarations dé guerre! Dans tous les actes, dans tous les écrits de Pie V, c'est le christianisme, c'est l'Église qui agit et qui parle avec son incomjparable mélange de fermeté et de douceur. S'il est sévère pour les incorrigibles, la seule possibilité du repentir ne le trouve jamais inexorable. 11 réhabilite le cardinal Morone; il arrache l'archevêque de Tolède à l'inquisition de Philippe II; il reproche au roi d'Espagne cette dévotion ombrageuse et sombre qui se pétrifiait à TEscurial. Si on l'eût écouté, Marie Stuart ne serait pas morte sur l'échafaud : Elisabeth se fût épargné ce crime, qui devait avoir, dans l'histoire d'Angleterre, et, par contre-coup, dans la nôtre, le danger d'un précédent et l'autorité d'un exemple. La Saint-Barthélémy n'aurait pas eu lieu ; Catherine de Médicis n'aurait pas été amenée à dénouer dans le sang ce qu'elle avait noué dans l'intrigue. Que sorait-ce si nous parlions de la vie

intérieure de Saint Pie Y, de ses austérités, de ses vertus, de ses perfections angéliques, diaprés ce portrait si émouvant et si ému que nous en a donné M. de Falloux? Jamais personnification évangélique et chrétienne ne fut plus irrécusable et plus touchante; jamais harmonie plus complète, plus divine, ne se manifesta entre Tinfluence d'un règne, les grandeurs d'un pays, les vertus d*un saint, bans cette période mauvaise et troublée où tant de crimes chez les grands, tant de douleurs chez les petits, attristent et épouvantent le regard, Toeil se repose doucement sur cette pieuse et austère figure, faite d'héroïsme et de mansuétude, et Ton s'explique cette parole de Soliman : c Je crains plus les prières de ce débile vieillard que tous les efforts de leurs armes. »

Franchissons deux siècles ; desi^endons de la vérité religieuse à la vérité politique et de TEglise à la Royauté. Nous voici en présence d'une Réforme s'aippelant Révolution, partie du même point, remontant à la même origine, et demandant, après la liberté de conscience, la liberté civile. Seulement ici la lutte, engagée de môme, finit d'une façon contraire; le principe d'autorité succombe dans l'homme qui en a reçu l'héréditaire fardeau. Dieu ne s'est pas engagé à faire vivre éternelloment et sans éclipse ce principe dans sa manifestation humaine et par conséquent périssable. Il permet que son représentant, isolé et désarmé, soit trop faible pour résister à ce choc terrible, pour vaincre ces ennemis conjurés; mais il ne veut pas, — et jamais cette évidence n'apparut avec plus d'éclat que dans le Loids XYIde M. de Falloux, — il ne veut pas que ce principe, sauvegarde des sociétés et des peuples, périsse dans son ignominie et tombe dans sa souillure. Il ne veut pas que ces haines qui le frappent, que ces calomnies qui 1 outragent, queThistoirc qui mêlera plus tard ses sophis-

mes et ses systèmes à ces haines et à ces calomnies, puissent s'autoriser de cette dernière vie royale, de ce dernier roi du passé. Il veut, au contraire, que cette vie si pure, cette royauté si honnête, ce sincère désir de réformes utiles, de libertés sages, cette économie attentive, ce dévouement passionné au bonheur et au bien-être du pays, soient là, toujours là, comme une protestation permanente contre ceux qui ont fait avorter tant de germes heureux et de pensées bienfaisantes, comme une preuve de ce qu'aurait pu faire dans le sens même d'une révolution graduelle et féconde, pacifique et inévitable, cette monarchie entravée dès. son premier pas, renversée par des crimes et remplacée par des ruines. Tel est le sens, telle est la physionomie particulière du Lmiù XVI de M. de Falloux : D'autres ont retracé avec plus ou moins d'éclat, de partialité ou de justice, les luttes de la Révolu- ' tion contre la Royauté ; Louis XVI, dans leurs récits, n'a été qu'un des acteurs de ce grand drame, un rouage bientôt brisé dans te jeu de cette machine effrayante. Pitié ou terreur, admiration ou indifférence, sympathie ou soupçon, tout cela se disséminait sur d'autres parties du tableau, et comme l'initiative et l'action, dans ces jours funestes, avaient passé des mains de la victime dans celles des persécuteurs, comme le Roi, en cette phase suprême — la plus sublime et la plus sainte ! — devenait un être passif, cloué sur le lit de mort de la monarchie par ceux qui lui prenaient tour à tour son trône, sa liberté, sa vie, il y avait un moment dans ces histoires, où il disparaissait avant de périr, et n'obtenait plus qu'une mention brève et distraite auprès du lecteur entraîné vers d'autres émotions et d'autres scènes. Chez M. de Falloux, le roi reste jusqu'à la lin sur le premier plan du tableau : c'est le roi qu'il a voulu peindre; c'est la royauté succombant dans

son innocence et dans sa faiblesse ; son innocence qui lui vient de Thomme ; sa faiblesse qui lui vient des hommes ! Les événements de la Révolution, tant de fois racontés, flétris, réhabilités, débattus, ne sont plus là que comme Taccessoiro, chargé de faire valoir la figure principale sans jamais Técraser ni la dominer. S'ensuit-il que le livre perde de son intérêt politique; qu'en se concentrant ainsi sur les vertus et les malheurs de Louis XVI , il se range dans cette école chevaleresque et sentimentale, digne assurément de tous nos respects, mais condamnée par l'orgueil et le dédain des générations nouvelles à ne pas compter parmi tes éléments de discussion et les sérieux travaux de l'esprit ? Non; la pensée de M. de Falloux s*y dessine bien nette et déjà bien virile, telle que nous la retrouverons à toutes les pages de ses écrits, à tous les moments de sa carrière. Honorer la royauté héréditaire, non pas par un hommage stérile et des fleurs de rhétorique funèbre, mais en rappelant le bien qu'elle seule pouvait faire, la liberté qu'elle seule pouvait donner, Tœuvre qu'elle seule pouvait entreprendre et qui, interrompue par sa chute, devait, au bout d'un quart de siècle, être reprise par elle et avec elle; redire ce qui, à cette heure décisive, aurait pu tout prévenir; tout conjurer et tout sauver; nous montrer la monarchie mourante, plus belle et plus sacrée que si elle était plus forte, attirant à soi les dernières lueurs d'amour, de piété et d'espérance, comme ces hauteurs sur qui se posent les derniers rayons du spleil couchant ; enfermer dans son tombeau cette clef d'or dont nous n'avons pas su encore nous servir^ et qui ouvre à la fois sur le passé et sur l'avenir, sur l'autorité et la liberté; regretter et rechercher, dans une première étape intellectuelle, dans une première halte historique, celte réconciliation et celte alliance, étude de tous les

bons esprits, problème des sociétés modernes; la placer, dans Tordre politique comme dans Tordre religieux, à distance égale de la violence et de la faiblesse; et, comme symboles de cette pensée une et double, choisir Louis XVI d'abord, et, plus tard, saint Pie V: voilà ce que M. de Falloux a voulu faire et ce qu'il a fait; voilà comment il a préludé à sa vie publique; nous ne croyons pas qu'il fût possible d'en mieux préparer, d'en mieux déterminera l'avance le sens, le but et Tunité.

Cette vie publique nous échappe ; ses titres à Tadmiration et à la gratitude des honnêtes gens dépasseraient notre étroit et modeste cadre, et sont d'ailleurs trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister. 11 faudrait cependant, pour (|ue cette élude fût un peu moins incomplète, parler des Réflexions sur mes entretiens avec le duc de la Vauguyon, œuvre du Dauphin (depuis Louis XVI), et que M. de Fallottx a fait précéder d'une belle et pieuse introduction, prologue naturel de son premier livre. Il faudrait parler de cet article: Les Républicains et les Monarchistes depuis la Révolution de février, publié dans la Revue des Deux Mondes du !•' février 1851, article qui produisit une sensation si vive, dont bien des passages, relus à distance, font l'effet de prophéties, et où le style de Téminent écrivain, toujours si solide et si pur, semble avoir acquis, sous le feu de la lutte, encore plus de verve, de trait et d'éclat. 11 y a là, sur la Restauration, sur Tinjustice des partis, sur le courage civil, sur la résignation de la Noblesse achevant d'accepter le niveau de l'égalité républicaine, des pages merveilleuses d'esprit, de finesse, de bon sens, d'élévation, de grâce, des pages que nous devrions citer pour donner uue idée complète de la manière de M. de Falloux quand il discute, quand il raconte, quand il colore et réchauffe la vérité à la flamme de celte colère

généreuse, contenue et polie, toujours permise, quelquefois ordonnée à Thomme de cœur en présence de la mauvaise foi, de la méchanceté et de la sottise. En nous attachant uniquement aux livres sur Louis XVI et sur saint Pie F, en revenant à M. de Falloux historien et écrivain, nous avons voulu rappeler les droits de la littérature sur cette vie si noble, si utile, si bien remplie. Nous avons voulu surtout faire ressouvenir ou remarquer qu'en déployant dans le langage et les actes de sa carrière politique cette fermeté conciliatrice, ce mélange de force et de douceur, ce sens profond de l'alliance entre la liberté et Tautorité, tous ces dons acquis ou innés qui furent si puissants contre nos périls et nos misères, M. de Falloux • n'avait fait que se continuer, pour ainsi dire, et appliquer aux réalités de son temps les études, les leçons et les exemples qu'il avait cherchés dans l'histoire.

Les indulgents lecteurs de ces Catiseries ont pu remarquer que nos prédilections étaient surtout acquises aux hommes qui s'offraient à nous avec ces deux caractères distinctifs : un sincère dévouement à la liberté véritable uni à un tendre respect pour notre passé monarchique, — et un ardent amour pour les lettres, conservé au milieu des agitations de la vie politique, et devenant, à l'heure des mécomptes, la consolation et le couronnement d'une glorieuse carrière. A ce double titre, non-seulement M. de Salvandy devait figurer dans nos rapides esquisses, mais il ne pouvait leur échapper, et, si l'expression était moins familière, je dirais qu'il leur appartenait d'avance. On me pardonnera donc d'apporter mon tribut à cette pure et loyale renommée, comme, dans une dette publique, le

* La Révolution deibTîO. — V Histoire de JeanSobieski,

pauvre apporte son obole après de plus riches oiTrandes. Avoir lu les nouvelles éditions, plus considérables et plus parfaites, de la Révolution de 1830 et de V Histoire de Sobieski ; avoir eu Thonneur d'assister aux trois mémorables séances académiques où H. de Salvandy a tour à tour répondu à Monseigneur d'Orléans, à Mi Berryôr et à H. de Sacy, et négliger plus longtemps Thomme à qui nous avons dû ces nobles jouissances, ce serait plus qu'une omission, ce serait de Tingratitude.

. Le privilège des rares esprits, qui savent allier la justesse à Téclat, est de donner à leurs œuvres de circonstance la valeur durable d'un livre d'histoire, et à leurs livres d'histoire le piquant d*un perpétuel à-propos. Gomme ils mêlent toujours aux vérités particulières que les événements leur inspirent un ensemble de vérités générales dont Tapplication ne varie pas, comme le retour des mêmes faits s'explique par les mêmes causes, on est tout surpris, après vingt annjées, de retrouver des enseignements destinés, semblait-il, à périr avec la crise qui les avait suggérés, se rajeunissant, pour ainsi dire, dans une crise nouvelle. D'autre part, les esprits dont je parle, étant constamment dirigés vers ces grandes questions contemporaines, qui sont l'intérêt le plus pressant et la vie même de leur pays et de leur épo^iue, un instinct supérieur leur fait choisir, dans l'histoire des pays étrangers et des siècles évanouis, ce qui se rapporte aux temps présents et renferme, sous des formes différentes, d'aussi salutaires leçons. Quand M. de Salvandy, au milieu des orages qui signalaient sous la Restauration le laborieux enfantement des libertés constitutionnelles, fouilla d'une main ferme les annales de la Pologne et groupa autour de Timmortelle figure de Jean Sobieski le tableau des malheurs attirés sur une nation héroïque par les vices d'une constitution op-

pressive pour la royauté, la jeune liberté qu*il aimait put trouver dans ce pathétique épisode de quoi s'instruire sur ses vrais dangers, et apprendre qu'ils n'existaient pas pour elle dans la solidité ou la régularité du pouvoir, mais dans sa faiblesse. Quatre ans après, lorsqu'au plus fort des entraînements qui suivirent la Révolution de juillet, Thistorien de Sobieski, redevenant publiciste, jeta en travers du courant révolutionnaire ces feuilles véhémentes et prophétiques où vibrait la grande voix de la vérité, dominant des passions destructives, il eut le courage de rétablir dans tout son jour Tidéal de la monarchie française défigurée déjà par des contrefaçons républicaines, et d'écrire, sous cette vive et rapide allure, un ouvrage dont les pièces justificatives se continuent et se complètent sous nos yeux^ Ainsi ces deux livres, d'origine et d'apparence si diverses, sont, dans le fait, unis par des affinités profondes, et, en nous parlant, Tun de la patrie de Jean Sobieski, Vautre de la Révolution de 1850, tous deux, au fond, nous tiennent le seul langage qui assure In durée des œuvres de Tesprit : ils nous parlent de nous-mêmes.

On Ta dit souvent, il en est de l'existence des peuples comme de celle des individus. Or qui de nous, à ce déclin de l'âge où Texpérience ne sert plus qu'à refaire en idée sa vie, ne trouve un mélancolique plaisir dans ces fictions rétrospectives qui, nous remettant en présence de nos chagrins et de nos fautes, les suppriment ou les atténuent par des combinaisons faciles, et nous font, en définitive, plus riches, plus paisibles, plus honorés, plus heureux? Eh bien ! appliquez ce travail conjectural et personnel à notre vie publique depuis quarante ans, recherchez ce que nous aurions dû faire, ce que nous aurions dû éviter pour conjurer tel péril, échapper à tel écueil, nous défendre de telle erreur, rendre impossible telle catastrophe, affermir'

enfin et conserver ces libertés politiques, douloureuses conquêtes chèrement achetées, et vous vous direz, à Thonneur de M. de Salvandy, qu'à quelque moment que vous preniez ses travaux de pubiiciste, d'historien ou d'homme d'État, il eût suffi de l'écouter, de le suivre, de profiter de ses pressentiments etde ses leçons pour remplir ce programme idéal de progrès sans secousse, de liberté sans anarchie, de pouvoir sans excèS; se fortifiant et s'aimant les uns les autres au lieu de se suspecter et de se combattre. Bien jeune encore, et sorti des rangs de l'armée pour affronter d'autres combats, il prit poste à Tavant-garde des défenseurs de cette Monarchie selon la Charte, dont le plan venait d'être tracé par un écrivain illustre, mais fut, à vrai dire, plus fidèlement suivi par le disciple que par le maître ; car, il faut bien l'avouer, toute la polémique de H. de Chateaubriand sous la Restauration ne fut qu'un tissu de contradictions éloquentes et de magnifiques inconséquences. Adversaire passionné de ce centre droit qui s'honorait de compter les Mole, les Pasquier, les Richelieu, les Laine, les Royer-Gollard, et de répondre à la pensée du plus sage et du plus habile des rois, il devenait plus tard, pour une question d'orgueil personnel, le plus redoutable ennemi de cette extrême Droite vers laquelle il avait d'abord poussé la Royauté. Il jouait avec cette arme que la Charte livrait à son génie, de façon à s'éblouir de ses éclairs, et à oublier, pourvu que le coup fût terrible et que le sang coulât, sur qui portait ce coup et de quelles veines coulait ce sang. Enivré de bruit, de colère et de gloire, il immolait son vrai culte aux faux dieux d'un libéralisme agressif et d'une popularité menteuse; et lorsque la tempête, suscitée par ses nouveaux amis et par lui-même, eut emporté le trône en trois jours, il trouva moyen d'humilier à la fois la Royauté qu'il défendait trop tard et celle qu'il espé-

rait détrôner. M. de Salvandy, lui, n'eut pas de ces revirements soudains, de ces coupables volte-faces dans sa con^ iluite politique, et s'il eut la gloire de voir ses articles attribués à M. de Chateaubriand, ce glorieux quiproquo de deux beaux styles n'eut assurément pas lieu dans ces jours de vertige où la muse enchanteresse d'Eudore et dé René ne servit plus ni le vrai pouvoir, ni la liberté véritable. Mieux inspiré, plus retenu, plus dégagé de soi-même, H. de Salvandy ne confondit jamais le rôle d'Archiloque avec celui de Cassandre : tout en aimant la liberté, il eut toujours soin de la prémunir contre ses faux amis et ses mauvaises tendances : tout en avertissant le pouvoir de ses dangers, et de ses fautes, il sut toujours l'honorer et le respecter. Aussi, quand vint Theure fatale, il la subit sans y applaudir, sans même que les traits d'héroïsme et de modération qui s'y mêlèrent lui fissent perdre un moment de vue les funestes conséquences de cette première victoire de la démocratie insurgée, et Ton vit en lui le noble et singulier spectacle d'un homme consentant, par crainte de pire, à servir le gouvernement issu d'une révolution, tout en se réservant le droit de haïr ses origines, de pressentir ses destinées et de rester plus respectueux pour la monarchie tombée que bon nombre de ses défenseurs.

C'est à' ce point de vue de résignation douloureuse, entremêlée de sinistres présages, que fut écrit ce livre de la Révolution de 1830, ou Vingt mois et leurs résultats. Commencé et publié sous une première forme quatre mois auparavant, pendant Tautomne 1831, ce travail embrasse donc le temps écoulé depuis les journées de Juillet jusqu'aux approches du choléra et à Tagonie triomphante de Casimir Périer. Cette phase turbulente où les espérances démagogiques, ajournées plutôt que vaincues par le bon sens de la France, se révélèrent sur tous les points d'atta-

que politique, intellectuelle et morale, renfermait en germe ou trahissait d'avance tout ce qui devait, dix-hcit ans plus tard , se développer à des clartés plus vives, sur une plus vaste échelle, dans une révolution plus radicale. Seulement, pour donner à la situation et au livre qui la reflète ce caractère doublement instructif qui se traduit par les différences non moins que par les analogies, on peut, à distance, saisir entre les deux époques bien des nuances qui concourent à Teffet de la leçon. Après 1850, la société se sentait ébranlée, mais elle se croyait soutenue. Ayant trempé bien plus avant et d'une façon bien plus collective dans la chute du gouvernement qu'elle n'avait pas encore le temps de regretter, sortant, sans l'avoif voulu, mais sans en prendre le deuil, d'un état très-libéral au fond, mais coloré d'un arrière-reflet d'ancien régime pour les esprits prévenus ou légers, elle jouait avec les ruines qu'elle avait faites, avec les hochets qu'elle avait conquis, sans se douter que chacun de ces débris fût une garantie nécessaire, que chacun de ces hochets fut une arme mortelle. Victorieuse par l'esprit, par le journal, par la tribune, par le théâtre, par la chanson, par Tallusion, par la satire, grisée de cet esprit, de ce succès, de cette supériorité brillante et bruyante des idées sur les baïonnettes, elle n'était pas encore assez effrayée pour redevenir sage. De là plus de laisser-aller, plus de tolérance pour ces folies humanitaires, socialistes, fouriéristes, saint-simoniennes, impies, immorales, antilittéraires, qui semblaient alors n'atteindre que les surfaces et où l'on voyait des mascarades plutôt que des eptreprises. Après Février, ce fut bien différent. Prise d'assaut et au dépourvu par une horde qui n'était pas même un parti, la société comprit aussitôt à qui et à quoi on en voulait. Tout étant détruit ou nivelé dans l'ordre politique et extérieur, cette

dernière victoire étant remporiée malgré elle et contre elle, il fut évident qu'elle-même était enjeu. Dés lors ses alarmes lui tinrent lieu-de moralité et d'austérité. Elle se garda d'encourager ou même de permettre bien des licences qui, après 1830, s'étaient librement produites au théâtre, dans les livres, dans les salons, dans les rues, à la faveur de cet entrain général, tenant le milieu entre la joie qui éclate et le bruit qui veut s'étourdir. Cette fois, plus d'étourdissement, plus de méprise, plus d'illusion possible. A dix-huit ans d'intervalle, Athènes maudissait ce dont Athènes s'était amusée; 1851 avait été le carnaval de la démagogie, 1S48 en fut la bataille.

Telles sont les différences: mais ces différences mêmes sont encore des liens, et l'esprit d'élite qui, dès les premiers jours de la première phase, signala hafdiment les abîmes creusés au bout de celte route où les pavés de l'émeute se cachaient sous les fleurs de rhétorique, a mérité que son livre, prophétique alors, historique aujourd'hui, marquât ces distinctions et ces similitudes d'une époque à l'autre, et que, commenté par nos récentes épreuves, il devînt plus nouveau et plus vrai à mesure que la perspective s'éclairait en s'éloignant. An risque d'être accusé de présomption ou de malice, on peut affirmer que l'ouvrage de M. de Salvandy dut, à son apparition, plaire assez peu, même à ceux qu'il défendait. Les rojwtutés, de quelque nature qu'elles soient, ont peu de goût pour la vérité, et il y en avait alors plusieurs, la royauté des Tuileries, celle de l'Hôtel de Ville, celle de la Chambre, celle du journal, celle de la rue, et celle de M. de la Fayette, que l'auteur de la Révolution de 1830 appelait spirituellement le Pavillon Marsan du parti révolutionnaire. Toutes ces royautéslà, même la véritable, avaient leurs courtisans, car il est probable que, même en se partageant, il en restait encore

pour toutes. Toutes aussi, amies ou ennemies, eussent été volontiers d'avis que M. de Salvandy imitât la discrétion deFontenelleet n*oumi pas ses mains pleines. Etd'ailleurs ne s'alarmait-il pas un peu trop? Cette intelligente bourgeoisie, pour qui était fait le gouvernement né de ce grand triomphe populaire, ne saurait-elle pas le protéger? N'était-il pas juste de sacriGer aux opinions, aux intérêts, aux amours-propres de cette classe victorieuse les derniers restes des grandeurs de la Monarchie : ici Thérédité delà pairie, là quelques millions de la liste civile ; plus loin, les pompes de la religion catholique, et même, par-ci par-lù, quelques croix, quelques églises, quelques palais d'archevêques suspects de tendances absolutistes et féodales? N'était-il pas sage surtout de bien déterminer dans quelles conditions existait la royauté nouvelle; agréée comme expression révolutionnaire, etnon pas comme tradition ou accommodement monarchique ; acceptée quoique de sang royal, et forcée par conséquent de faire oublier sa tache originelle à Taide de concessions toujours croissantes et toujours insuffisantes? Que voulait donc ce fâcheux, ce chevalier errant des légitimités disparues, persistant dans ses anachronismes, réclamant pour les choses d'hier les garanties ou les splendeurs d'autrefois, et se déclarant inquiet ou mécontent si le descendant de Henri IV et de Louis XIV était discuté par M. de Cormenin, marchandé par M. Laffitte, chicané parM.Dupin, effacé par M. de la Fayette, humilié par MM. Mauguin et Audry de Puyraveau? On le comprend, cette voix fatidique, au moment même où elle s'éleva, ne pouvait avoir toute son autorité et tout son succès. Trop de gens avaient intérêt à ce qu'elle se trompât, à commencer par ceux qu'elle avertissait pour leur bieni Parmi les dépositaires du pouvoir, ceux que la supériorité de leurs vues politiques pénétrait des dangers

de IcursiliLilion et des exigences de leur rôle, furent contrariés peut-être de se voir mis en face de concessions et d'humiliations passagères dont ils espéraient bien s'affranchir tôt ou tard. Ainsi, à la différence de la plupart des livres de circonstance qui réussissent en flattant le plus de passions qu'ils peuvent, le livre de M. de Salvandy les combattait presque toutes. Mais aussi ces adulateurs inlcressés des passions contemporaines ne leur survivent pas un jour, et la vérité qu'ils ont trahie se venge d'eux en les supprimant. L'œuvre de M. de Salvandy, trop vraie d'abord pour convaincre, l'est assez aujourd'hui pour vivre ; et en dehors de mille beautés- de pensée et de style, d'une foule de traits éloquents, de pages brillantes, de portraits finement touches et de saillies vengeresses, c'est l'heureuse fortuné de cet ouvrage que ses amis aient pu le méconnaître à l'époque qui l'inspira, -et que ses ennemis mêmes ne puissent le contredire à l'époque qui le justifie.

Le justifie, ai-je dit? Hélas! c'est là sa gloire et aussi notre tristesse. On s'est étonné parfois que le gouvernement de 1830 fût tombé si vite : quand on a lu le livre de M. de Salvandy, quand on se rappelle les vingt mois dont il nous offre un si fidèle tableau, on ne s'étonne plus que d'une chose : c'est que ce gouvernement ail pu durer si longtemps; et l'on en rapporte l'honneur à ceux dont le talent, la sagesse, le courage, assurèrent à la France, après la première secousse, le temps d'arrêt qui lui donna la force de supporter la seconde. Que de redoutables symptômes! que de plaies secrètes, creusées et envenimées au cœur de la Royauté! que de sombres nuages dans ce ciel mi-parli d'azur monarchique et de rougeurs républicaines! Il faut relire, dans la Révolution de 1850, tous ces chapitres si frappants, si bien sentis et pressentis, sur les alternatives de la Monarchie, sur le parti révolutionnaire,

sur les parodistes de 95, sur rémeute, sur la guerre extérieure, sur la tyrannie démagogique, sur la déchéance de la pairie, sur les lois votées par la Chambre, sur les indices d^anarchie morale, et se demander ensuite à quelle date doivent être assignées ces pages, et si Tauteur n'a pas dû prévenir une inévitable méprise en nous rappelant, de temps à autre, qu'elles furent écrites en 1831. Est-ce en 1831, est-ce on des années plus récentes que le parti révolutionnaire poussait à la guerre universelle; admirables patriotes, qui, sous prétexte de sauvegarder l'honneur du pays, voudraient mettre le feu à l'Europe et saisir leur proie dans Tincendie? Est-ce en 1831, est-ce vingt ans plus tard que furent publiquement proposées à Fémulation des plagiaires la glorification du terrorisme, Tapologie du régicide, Fapothéose de Saint-Just, de Marat et de Robespierre? Est-ce en 1831, est-ce après une autre révolution, que Tégalité, cette sœur bâtarde et hargneuse de la liberté, se substituait à sa sœur et consentait à la laisser périr pourvu qu'elle-même pût triompher? Est-ce en 1831, est-ce hier, est-ce aujourd'hui, que des symptômes d'anarchie morale s'infiltrent dans la société, infestent la littérature, défigurent l'histoire, salissent le théâtre, déplacent les notions du bien et du mal, et se dédommagent dans la vie sociale de leurs défaites dans la vie politique? Chaque détail de cette énumération ramènerait un chapitre du livre de M. de Salvandy. En nous renseignant sur un temps, il nous a renseignés sur tous : car il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'une révolution; il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'un révolutionnaire : seulement.... nomen illi legio.

Ce serait un inexcusable paradoxe de s'obstiner à ne voir dans VHistoire de Jean Sobieski qu'une autre face de la même pensée, s'appliquant à un personnage et à un épi-

sodé historique pour y chercher des leçons analogues. Non ; rhistoire est instructive, mais elle n'est point pédante, et ce n'est pas H. de Salvandy qui lui apprendra à le devenir; car chez lui Timagination égale le bon sens, et il y a des moments où on serait tenté de l'appeler poëte, si ce nom n'avait été tellement compromis, de nos jours, par ceux qui le portent et par ceux qui le décernent. Sans doute, les Polonais ont souvent mérité qu'on les nommât les Français du Nord ; sans doute, cette aristocratie remuante et batailleuse, délibérant à cheval, sans réflexion et sans unité, et exerçant sur la royauté une pression fatale, devait aboutir, à la longue, à l'anarchie et à la dissolutioa politique, de même que la démocratie française, créant un gouvernement et ne voulant pas qu'il la gouvernât, devait tôt ou tard expier son inconséquence, soit par la ruine de son pays, soit par la ruine de ses libertés. Ce peuple spirituel, passionné, chevaleresque, se perdant avec une étourderie héroïque et déployant pour gaspiller sa nationalité plus de génie, de fougue et de bravoure qu'il n'en eût fallu pour conquérir des empires, offre — qui ne Ta répété? — des traits de ressemblance avec ce que nous sommes chaque fois qu'abandonnés à nousmêmes ou refusant d'être dirigés, nous portons nos qualités à l'envers. Enfin, pour compléter le parallèle, on peut remarquer que l'aristocratique^ Pologne a eu te malheur de figurer, comme prétexte, comme cri ou comme cocarde, dans presque toutes les fredaines de la France démocratique. M. de Salvandy a pensé à tout cela en écrivant son livre et en le publiant de nouveau avec ce soin, ce sentiment du mieux, qui caractérisent les talents vraiment littéraires. Dans le choix de son sujet comme dans ses développements, il a eu présents à l'esprit les dangers de la liberté moderne et les fruits que nous pouvions tirer, pour

notre propre expérience, du spectacle de a cette Pologne, vaste débris, pierre d'attente perpétuelle ou perpétuel embarras de l'avenir, grande et terrible leçon qui semble avoir été proposée par la divine sagesse au début de ce profond conflit de tous les pouvoirs et de toutes les libertés auquel nous assistons, pour instruire le monde du péril de deux excès, de deux fléaux déplorablement réunis sous Tempire de la constitution polonaise : l'oppression et la licence. » En terminant, dès 1827, par ces lignes pleines de pressentiments, l'exposition de son Histoire, Tillustre écrivain a suffisamment marqué ce but, cette inspiration constante qu'on reconnaît dans tous ses travaux. En même temps, cet héroïque Sobieski, prêté par la Pologne à l'Europe qui devait la payer de ce bienfait en la mutilant, ce poétique représentant de la civilisation slave, s'interposant entre TOrient et l'Occident dans une lutte suprême qui refoula et enchaîna pour jamais la puissance ottomane, si longtemps formidable à la chrétienté, ne ramènet-il pas nos regards , par un impérieux contraste , vers cette gigantesque lutte d'aujourd'hui , où les Turcs , menaçants alors, sont maintenant protégés? Rien ne manque donc au double à*propos de V Histoire de Jean Sobieski ; mais, encore une fois, il y a autre chose dans ce livre : il y a la recherche savante des origines slaves, le coup d'oeil pénétrant dans ces obscurités primitives, l'art de masser par groupes larges et clairs les préliminaires et les accessoires de son sujet principal ; un sentiment admirable de la vérité et de Téquilé; une richesse de couleur, une variété de tons, passant avec un bonheur égal des familiarités anecdotiques de la cour de Versailles et des alentours de Marie d'Arquien, épouse adorée et peu adorable de Sobieski, aux plus graves aspects de ces collisions intérieures où la Pologne devait périr. Il y a enfin un amour fervent, enlhou-

siasle, généreux, sympalhique, pour jSobieski lui-même, *poiir ce sauveur, ce héros, ce brave roi, comme l'appelait madame de Sévigné, qui, malgré Tinëvitable tribut pay^ à rhumaine faiblesse, est resté un des personnages les plus purs, les plus intéressants du monde moderne et de l'histoire ; le tout relevé par un grand style, et montant. sans effort jusqu'à la plus haute éloquence, quand Thistorien rencontre sur ses pas une de ces choses qui remuent les fibres du cœur ou touchent aux lois de la conscience universelle.

Ces qualités éminentes, nous les avons retrouvées toutes — vous savez avec quel éclat — dans ces trois discours où M. de Salvandy, répondant à trois hommes illustrés par Téloquence chrétienne, Téloqucnce politique et la presse, sut se maintenir au niveau de tous les trois. Nous les y avons retrouvées avec ce je ne sais qaoi d^ achevé a que la vertu emprunte au malheur, » que les talents généreux empruntent aux épreuves où ils s'affermissent sans s'ai • grir. Dignité de la pensée proclamée au milieu des méfiances qu'elle inspire et des disgrâces que lui ont values ces méfiances, pieux hommages aux grandeurs si longtemps associées à la grandeur môme de la France, culte des vérités immortelles qui survivent, à Técroulement des empires et dont Toubli dégrade à la fuis la société et la littérature, sentiment réparateur qui vivifie ou rélève les ruines, tout cela a rencontré en M. de Salvandy un interprète énergique, infatigable, et les pages qu'il a écrites depuis lors prouvent que ce souffle inspirateur n'est ni affaibli ni épuisé. Pour nous, à la fin de ce chapitre trop long et pourtant si incomplet, nous ne pouvons qu*en résumer l'idée principale en saluant encore une fois rhonrme dont le langage n'a jamais trahi l'allianco d<.' l'autorité et de la liberté, l'iiomnie qui n inioux niiiK; di-

plaire que flatter, qui a exercé le pouvoir avec honneur, en est sorti avec noblesse, et a gardé le plus durable, le plus incontesté de tous : celui que s'assurent, pour leurs jours de studieuse retraite, les beaux talents et les beaux caractères.

J*ai pu in*égarer bien souvent dans mes appréciations littéraires ; il y a pourtant un indice, ou, comme diraient les savants, un critérium qui ne m'a jamais trompé. Lorsqu'une lecture élève ma pensée vers des régions supérieures, lorsque je m'y sens en contact avec un cœur généreux, une âme éprise de grandeur et de beauté morale, ennemie des vulgarités et des platitudes, lorsque Tair que je respire à travers ces pages, loin d'être lourd et chargé d'émanations terrestres, s'allège peu à peu et me porte à de vivifiantes hauteurs, j'admire sans méHance, et les doutes ou les dissidences de détail, si j'en éprouve, n'ôlent rien à cette admiration sympathique. Qu'importent au voyageur qui, par une belle matinée d*été, au milieu des enchante-

* De Vaotnir politique de VAngletetre.

tcments de la nature alpestre, monte vers des cimes écia> tantes de lumière et d'azur, que lui importent quelques légers flocons de brume ou de nuages accrochés çà et là aux saillies des rochers et cachant peut-être des précipices? Il sait que Tatmosphère est salubre, que le chemin est splendide, que le but est grandiose, et il savoure, dans toute sa plénitude, le sentiment de la vie mêlé à ces harmonies matinales.

Cette impression ne m'a jamais manqué chaque fois que j'ai eu le bonheur de lire un des trop rares ouvrages de M. de Hontalembert, et je dirai presque qu'elle fait partie esseniielle de ses qualités d'orateur et d'écrivain. Je l'ai retrouvée tout entière dans son beau travail sur V Avenir de VAngleterre. S'il s'agissait d'un auteur ordinaire, ne se préoccupant que du succès, n'ayant souci que des louanges qui s'adressent au talent, j'ajouterais que nulle part M. de Montalenibert n'avait été mieux inspire; que nulle part cette verve et cette émotion d'artiste qui s'unissent chez lui à la sagacité du penseur, ne s'étaient produites avec plus de feu, de jeunesse et de charme; que ce livre a des pages sur le Parlement anglais, sur les écoles et les universités, sur la vie de campagne et les magistratures locales en Angleterre, dont rien n'égale l'accent pénétrant et vrai, l'éloquente et persuasive -beauté: mais l'illustre écrivain se contenterait-il de ces éloges? Est-il possible, est-il permis de s'y restreindre en un sujet qui touche à tant de questions brûlantes, où rien ne peut être approuvé ni relevé sans péril, et où le panégyrique, l'objection, la discussion même, n'ont que le choix des écueils? J'ai beau faire, j'ai beau ne songer qu'à Westminster-Palace et à la Tamise, élargir la Manche de toutes mes forces et imposer aux libertés parlementaires le blocus continental, la Manche est bien étroite. In

Tamise est voisine de la Seine, l'ombre de Westminster s'allonge sur le Palais-Boiurbon, et le blocus est plus facile pour les ballots que pour les idées. Entrons donc franchement dans le sujet, non pas pour combattre M. de Hontalembert , encore moins pour Tencenser, mais pour indiquer rapidement ce qui peut se mêler de reserves ou de nuances à nus légitimes et sincères admirations.

M. de Montalembert a fait, Tan passé, un voyage et un séjour en Angleterre : il y a été reçu avec un empressement et des hommages que tout contribuait à rendre plus chaleureux: Téclat de sa renommée, le sympathique attrait de sa personne, son amour déclaré pour le gouvernement constitutionnel, tout, jusqu'à sa qualité dé grand orateur catholique, faite pour piquer d'honneur la courtoisie, j'allais dire la coquetterie de Tanglicanisme éclairé et poli. C'est sous cette impression naturelle d'hôte dignement accueilli et justement fêté qu'il a vu et étudié l'Angleterre, et M. de Montalembert n'est pas de ceux qui répondent à l'hospitalité par des satires : il laisse aux célébrités démagogiques ce trait de convenance et de gratitude. D'ailleurs, par la nature même de son esprit, comme par le milieu où le plaçaient ses relations et sa naissance, il devait être et il étail enclin à ne pas voir ce que j'appellerai volontiers le réalisme de l'Angleterre, à n'en bien apprécier que les beaux côtés, l'idéal, surtout cet idéal politique, objet de notre émulation ou de notre envie. Enfin, à tous ces motifs d'une approbation généreuse, une âme noble comme la sienne pouvait joindre encore l'àpropos. Oui, au moment où la fortune et la gloire des armes semblaient se faire un peu inégales entre les Anglais et nous, où, malgré mille preuves personnelles de bravoure et d'héroïsme, le premier rôle ne leur restait pas

dans la guerre, il était de bon goût de rappeler par quelles supériorités pacifiques ils balançaient ce désavantage et d'invoquer à leur profit le cédant arma togx, à travers le bruit de la mitraillé et du canon. On le voit, rien de plus honorable et de plus pur que les sources d'inspiration d'où sont sorties ces belles pages : maintenant, que peut-on en conclure pour l'avenir politique de TAngleterre? Qu'ont-elles d'applicable à notre pays? Où sont les similitudes et les différences? Où sont les sujets de comparaison, de regret, d'espérance, de repentir? That is the rub, dirait Uamlet, que je ne traduis pas, afin de mieux prouver que je veux, autant que possible, rester en Angleterre.

Et d'abord, pour bien établir les situations respectives, il suffirait de redire l'origine, le principe et les éléments de la constitution anglaise. Cette constitution est libérale, et elle est durable ; mais pourquoi ? Parce qu'elle a été protégée, dès le premier jour, par lés seules garanties qui puissent faire vivre les libertés politiques : l'aristocratie, la conservation, la tradition. Fille d'une révolution qui, au lieu de rompre violemment avec le passé, fut faite au nom du passé, fondée à une époque où les vieilles mœurs et les vieilles lois étaient encore toutes vivantes dans la société et dans les âmes, appuyée sur une aristocratie qui avait tout intérêt à la stabilité et faisait descendre la liberté de haut ep bas au lieu de la subir de bas en haut, la constitution britannique portait avec elle, en naissant, ces tempéraments et ces correctifs qui lui laissaient tout son jeu en conjurant ou ajournant ses périls. Elle s'emparait du pays dans un temps où aucun des liens de l'antique faisceau féodal n'était brisé, où il n'y avait pas rupture ni solution de continuité entre les diverses classes sociales, où propriétaires et tenanciers, gentilshommes et cultivateurs, étaien

unis entre eux par une sorte de soHdarité féconde et de cordiale communauté. De là une force de résistance et de vie qui permettait à ces institutions de se développer librement dans des limites fixées d'avance et de sortir triomphantes de leurs désordres passagers. Elles n'étaient, à vrai dire, que la continuation et l'application, sous une forme appropriée aux temps nouveaux, d'un ancien état de choses à qui elles empruntaient ses principales conditions d'autorité, de grandeur et de durée. En France, au contraire, la Révolution, celte Révolution qui dure encore et de qui dérivèrent nos constitutions et nos chartes, fut, avant tout, la rupture avec le passé : elle détruisit tout ce qui n'était pas elle, et, comme elle datait de la veille, tout disparut sous son niveau. Venue un grand siècle après la Révolution anglaise, elle trouva le pays dans un état tout différent; les souvenirs nationaux et monarchiques, frappés de discrédit, rejetés dans Toubli et dans l'ombre; les diverses classes séparées les unes des autres moins encore par la dis. tance des rangs que par la méfiance, l'ignorance et la haine; Taristocratie énervée et abaissée par la vie des cours sous une royauté absolue, n*ayant plus racine ni dans le sol ni dans les cœurs, et prête à se disperser à tous les vents comme une plante arrachée. Notre Révolution ne fut donc pas et ne pouvait pas être Tavénement de la liberté, prépa* rée, acceptée et tempérée par le concours de toutes les forces sociales ; elle fut le déplacement de Tabsolutisme, passant brusquement d'une puissance qui s'appelait le Roi à une puissance qui s'appelait le Peuple ; la démocratie unitaire et égalitaire, s'installant sur une table rase* De là ce caractère de violence inouïe, cette fougue dévorante exercée sur elle-même, cette ardeur d'expansion, tendant toujours à sortir de ses bornes et à briser son cadre, sauf à se détruire en s'exagérant» De là aussi, après la phase

l'h CAUSERIES LITTÉRAIHKS

d'enivrement et de fièvre, ce penchant "à se donner à un maître qui la personnifia à sa manière, et répondit à ses instincts cachés en lui confisquant la liberté dont elle se souciait peu, 'en lui conservant ses plus chères conquêtes, l'égalité et Tunité. Puis, lorsqu'à la suite de malheurs et de catastrophes incroyables, on voulut essayer de cette monarchie tempérée par des institutions libérales dont nos voisins jouissaient depuis si longtemps, il était trop tôt et trop tard : trop tôt, parce qu'il n'y avait pas encore assez de maturité et d'expérience pour réconcilier et cimenter tous les éléments divers ou contraires dont se formait ce régime: trop tard, parce qu'un abîme de sang et de larmes étant creusé entre le passé et le présent, ils ne pouvaient plus ni se rapprocher ni se comprendre, et que les rancunes se traduisaient en malentendus. Aussi, malgré Tassentiment des esprits d'élite, malgré de grands talents, de grandes vt^rtus et trente-trois années dont l'histoire n'oubliera pas les bienfaits, notre gouvernement parlementaire,- suspendu dans le vide plutôt qu implanté au cœur du pays, a-t-ilété renversé ou entamé à chacune de nos tempêtes, et a-t-il fini par disparaître tout entier.

Telles sont les vérités trop vraks ou, pour continuer à parler anglais, les tnûsmSy présents à notre pensée, en face de ces brillants tableaui où M. de Hontalembert a groupe tout ce qui peut, au milieu des dangers actuels ou prochains, rassurer l'Angleterre et lui promettre de longs jours de libertés constitutionnelles. Ces motifs de sécurité ou d'espérance sont de deux sortes ; les uns tiennent aux lois, les autres aux mœurs; mais là recommence l'embarras que l'on éprouve toujours en pareille matière : où commencent les mœurs? où commencent les lois? Les lois seraient-elles aussi efficaces, si elles n'étaient l'expression des mœurs? Les mœurs seraient-elles aussi vivaces, si elles

n'étaient maintenues parles lois? M. de Montalembert, en énumërant les avantages de la législation du peuple anglais, en relevant avec éclat les grands traits de sa physionomie nationale, en ayant Tair de chercher dans chacune de ces séduisantes peintures un reproche ou un appel à un autre peuple qui n*a su ni rester aussi sage ni mériter d'être aussi libre, tient-il assez de compte de cette différence des tempéraments et des caractères qui rend possible et bon, de l'autre côté du détroit, ce qui serait ici impraticable, impopulaire, sujet à bien des déchirements et des colères? Rien, je le sais, n'est plus odieux à un esprit supérieur que le lieu commun, et rien n'est plus commun que cette thèse qui explique le contraste des destinées politiques de TAngleterre et de la France par la diversité des races, du tour d'esprit, de l'organisation intellectuelle et morale des deux nations. Et pourtant, lorsqu'un fait est avéré, constaté, consacré par les événements, il faut bien l'accorder aux esprits vulgaires, ne fût-ce que pour leur ôter le plaisir d'en reparler. Or on ne saurait contester que, dans cette législation, dans ces coutumes que M. de Montalembert nous peint excellemment comme des garanties de la stabilité probable des institutions anglaises, tout ou presque tout serait inapplicable à la France. Ainsi Tillustre écrivain nous parle de ces magistratures locales qu'exercept dans les comtés les grands propriétaires, des rapports affectueux qu'elles établissent entre TarisU^cratie foncière et les populations rurales, de ce sentiment pieux et éminemment conservateur qui réprésente au paysan anglaisle grand seigneur comme son allié naturel, qui lui fait aimer les vieux usages, les antjques familles, et le protège contre les dissolvants révolutionnaires. Eh bien ! en France, dans des situations analogues, il y aurait infailliblement, dans chaque canton, un avocat de justice de paix, un institu-

teur révoqué ou un paysan enrichi qui ne laisserait aux gens ni repos ni trêve, jusqu'à ce qu'il eût brouillé les cartes, semé les méfiances, envenimé les jalousies et les haines, et rendu la place intolérable pour le principal in* téressé. H. de Montalembert nous parle aussi de cette part de défense à la fois personnelle et collective que prend chaque citoyen anglais dans les moments de crise, de la solidarité qui en résulte, et de tout ce qu'elle produit d'utile et de décisif pour le maintien de Tordre et la sécurité du pays. En France^ cette part de défense mutuelle a un nom et même un uniforme; elle s'appelle la garde nationale, c'est-à-dire, à quelques exceptions prés, la complice volontaire ou aveugle de tous les désordres qui, en commençant, ont été des quolibets, en continuant, des émeutes, et, en finissant, des révolutions. En6n le plus significatif, le plus souverain de ces articles de loi, celui sur lequel M. deMontalembert insiste avec le plus de force et de raison, la liberté de tester, de parer au démembrement des propriétés et des fortunes, cette cause de toute destruction, de toute dissolution sociale, nous place en face, non-seulement du Code civil, qui est l'expression régularisée de la France révolutionnaire et qui, dans tous les cas, nous fermerait la bouche, mais des plus intimes, des plus violentes répugnances de notre société moderne. A part les aines et les fils uniques, vous ne trouveriez pas en France, même dans Jes rangs les plus conservateurs, cinquante individus qui fussent d'avis que notre législation a tort, et que le père de famille a autant de droit à laisser tous ses biens à un seul de ses enfants qu'en avait le roi de France à ne point partager entre ses fils les diverses provinces de son royaume. M. de Montalembert nous rappelle qudi ce droit d'ainesse, qui ne peut être odieux et suspect qu'au despotisme, eut le malheur, sous la Restauration, d'être proposé et défendu

par des hommes regardes comme les antagonistes des idées et des institutions libérales. Le souvenir est exact, mais nous ne croyons pas que l'application soit juste. Ce ne fut pas parce que la loi destinée à consacrer le principe du droit d'aînesse eut pour promoteurs des hommes de l'extrême droite, que cette loi fut impopulaire et finalement rejetée : ce fut parce que cette loi était impopulaire, antipathique au nouvel esprit de la nation, à cette passion d'égalité qui pour nous domine tout, qu'elle fut signalée comme rentrant dans l'ensemble des doctrines et des projets du parti contre-révolutionnaire. Quand même elle eût été promulguée par un libéral, on ne Taurait pas mieux reçue, d'abord parce que ce libéral eût été ministre, ensuite parce que, sous la Restauration comme toujours, TOpposition n'a jamais songé à la liberté qui n'assure que des principes, mais à l'égalité qui flatte des passions et caresse des égoïsmes. Et puis, nous le demandons à M. de Montalembert, qui se plaint si éloquemment de nos excès de bureaucratie, de la dissolvante influence du morcellement des fortunes et de l'égalité absolue sur nos mœurs politiques, de cette nuée toujours grossissante de gens quêtant des places et formant en permanence une nation vénale au sein d'un peuple libre : s'il n'y avait plus, en France, de propriétaires que les aînés, y aurait-il moins de solliciieurs?

La France une fois mise hors de cause pour une foule de bonnes raisons, s'ensuit-il que l'Angleterre n'ait rien à craindre pour l'avenir de ses institutions politiques? H. de Montalembert indique les périls, mais la plupart ne lui paraissent ni imminents ni sans remède. Le penchant des Anglais à médire de leur gouvernement ne prouve rien et ne doit pas être pris au pied de la lettre par les étrangers, pas plus que, dans un genre moins sérieux, la mauvaise humeur des Parisiennes contre Paris, humeur

que Ton guérirait vite en exilant pour quelques mois les jolies boudeuses à deux cents lieues de Saint-'Thomas d'Aquin. La plaie du paupérisme, que d'autres publicistes ont signalée avec tant de véhémence et de prédictions sinistres, est, sinon fermée, au moins adoucie par les admirâbles efforts des classes riches et intelligentes, se déployant, suivant Theureuse coutume anglaise, en des œuvres spontanées, qui n'ont rien d'officiel ni de bureaucratique. Un symptôme plus grave semblerait se révéler dans les violences de la presse et surtout dans la tendance de la nouvelle école littéraire à glorifier la force établissant son empire sur un nivellement général, à insulter aux supériorités sociales, aux garanties aristocratiques pour y substituer le culte de Tidole humaine, fieroworshipping, Tindividualité victorieuse et puissante en qui se personnifie Talliance entre le despotisme et Tégalité. Par là comme par d'autres indices éclate le progrès de Tesprit démocratique, et M. de Mootalembert se demande si la démocratie, en supposant qu'elle triomphe, doit être nécessairement fatale au gouvernement libéral de l'Angleterre, si là ou partout ailleurs elle est incompatible avec Tordre, avec la durée, avec la monarchie tempérée, avec les libertés politiques. Il se rassure eu songeant à la démocratie américaine, fondée sur un niveau si absolu, sur un terrain si neuf, si dégagée de tout lien avec le passé, de tout élément aristocratique, et pourtant si vivace, si féconde pour la prospérité du nouveau monde; et il se rappelle avec bonheur que c'est encore cette forte race saxonne dont le génie conservateur a colonisé l'Amérique et qui a infusé dans ces jeunes veines son sang énergique et patient. Cet exemple est spécieux, mais peut-être ne serait-il pas bien concluant pour nos sociétés européennes. C'est la nouveauté de la démocratie américaine qui a fait

sa force; c'est parce qu'elle ne trouvait sous ses pas m monument, ni passé, ni supériorité héréditaire, ni relique de l'ancien régime, ni débris aristocratique, que, n'ayant rien à envier, à haïr ou à combattre, elle a pu se développer librement et sans secousse dans le sens de ses vraies conquêtes et de ses véritables destinées. Chez elle, l'égalité a été un principe icihérent à son origine et faisant partie de sa raison d'être; elle n'a pas été un sentiment, une passion, un retour ombrageux et méfiant vers les souvenirs d'un autre âge. En France, on a déjà fait faire à la démocratie trois ou quatre révolutions, on l'a fait sortir trois ou quatre fois de ses conditions naturelles d'affermissement normal et pacifique, en agitant devant ses yeux, comme le mouchoir rouge devant le taureau, les vieilles images de la dîme, des droits du seigneur, des privilèges nobiliaires, de l'inquisition et des lettres de cachet. En Amérique, quiconque essayerait d'évoquer ces fantômes passerait pour un fou ou pour un politique de l'autre monde.

Saluons,- en finissant, deux sentiments d'une émouvante grandeur qui se font jour dans le beau livre de M. de Montalembert. Catholique fervent, M. de Montalembert ne s'effraye pas des tyrannies partielles de la religion anglicane, sûr que les portions de vérité qu'elle garde encore au sein de l'erreur s'en dégageront de plus en plus et finiront par se fondre dans l'éternelle vérité ; certain surtout que, sous un gouvernement libre, avec une liberté complète de conscience et de discussion, la victoire doit appartenir tôt ou tard à cette vérité religieuse, c'est-à-dire au catholicisme. Sincèrement dévoué à l'ardro et aux idées conservatrices, M. de Montalembert aime et regrette la liberté de tribune, assuré que, sous le feu des débats parlementaires, l'esprit public s-épure; que le

juste et le vrai finissent par prévaloir, et que. « par. une sorte de fascination bienfaisante qui s*est exercée sur Mirabeau comme sur M. Berryer, les principes conservateurs ont en général fini par rallier les grands orateurs. )> Ainsi cette liberté, dans son expression la plus éloquente et la plus haute, cette liberté que nous avons vue, denos jours, défigurée, coupable, calomniée et désertée, M. de Mon talembert, catholique et conservateur, la proclame au nom et dans l'intérêt de sa religion et de sa politique. En dehors de toute chicane de détail, il y a là un plan général dont Tensemble s'accorde bien avec la noblesse et l'élévation de cette âme. N'appuyons pas trop; ne rappcflons pas que Mirabeau, avant de se rallier à l'ordre^ eut le temps de lui faire assez de mal pour se rendre impossible à lui-même de le relever et de le sauver ; ne disons rien de M. Berryer, qui nous mènerait ailleurs qu'en Angleterre : n'imitons pas surtout ce géomètre qui demandait en sortant d'une représentation d-Andromaque: « Qu'est-ce que cela prouve? » Remarquons, avec M. de Montalembert, que l'Angleterre n'est si grande que parce qu'elle a été fréquemment et heureusement inconséquente, et que, si en parlant d'elle Ton manquait un peu de logique, ce ne serait que de la couleur locale. Ajoutons que la logique est une sotte, que personne n'est conséquent ici-bas, excepté les mathématiciens, qui en profitent pour être souvent les gens les plus absurdes de Tunivers. Ou plutôt, sans tant raisonner, suivons M. de Montalembert dans tous les détails de ce merveilleux tableau offert par le patriotisme français au patriotisme britannique. Arrêtons-nous avec lui au seuil de cette salle du Parlement, sanctuaire de l'éloquence politique, tf A la voix de ses grands orateurs, nous dit-il, l'Angleterre tout entière tressaille. Elle reconnaît ce prestige

éphémère, mais incomparable, qui fait de la parole humaine, à certains moments, le type suprême de la beauté, Tarme irrésistible de la vérité, d Paroles magiques sous la plume de M. de Montalembert, image saisissante où Ton devine un vague regret qu'il a le droit de ressentir et que tous ses admirateurs partageront avec lui.

LES HISTORIENS UTTÉRAJRES

Ce qui domine la littérature de notre siècle, c*est Timagination, ou, en d'autres termes, la personnalité ; car, on le comprend, et je rentre ici dès l'abord dans la thèse favorite de M. Nisard, l'imagination n'est que ce côté personnel et particulier de chaque esprit, s'imposant à la raison universelle au lieu d'en accepter les lois et d'en parler le langage. Ce que cette tendance excessive a apporté de désordre et d'alliage dans l'œuvre des plus beaux ta-

Histoire de la littérature française.

M. D. MSAHD. 81

lents, comment il est arrivé pour tous ou pour presque tous un moment où, se dérobant aux vraies et utiles conditions de leur supériorité, ilssesont égarés dans les complaisances stériles ou funestes du moi, et comment, par une pente inévitable, cette déviation intellectuelle s*est traduite, dans la conduite de la vie, en déviation morale, c'est ce qui ressort de l'ensemble de notre époque littéraire, et ce qu'attestent, sans qu'il soit besoin «de citer un seul nom, de nombreux et illustres exemples. Qu'en est-il résulté? Que les esprits restés sages au milieu de cet entraînement général ont trop aimé leur sagesse ; que, se considérant à juste titre comme les dépositaires de la grande et saine tradition classique, ils se sont trop épris de cette tradition, et que, mis en défiance par les excès de Timagination bumaine, ils ont fait une trop large part à la raison, qui peut avoir, elle aussi, ses périls et ses excès. Telle est, selon moi, l'objection sommaire que l'on peut adresser au corps de doctrines de M. Nisard, et, entre autres, à son Histoire de la littératttre française^ son œuvre capitale; où tant de parties essentielles commandent l'estime, et dont le légitime succès vient d'être récemment consacré par une seconde édition.

La métbode de H. Nisard a l'avantage d'être à la fols très-solide et très-simple, comme l'art qu'elle glorifie. On pourrait la réduire à quelques idées principales, que je vais, à mon tour, essayer de résumer, afin de me reconnaître et de me borner dans un sujet aussi immense, qui exigerait des volumes, et pour lequel je n'ai que des pages.

C'est l'immortel honneur de l'esprit français, et par conséquent de la littérature française, d'être, plus que toute autre, l'interprète de Tesprit humain, et de recueillir ainsi l'héritage des deux grandes littératures antiques. Il n'y a pas, en effet, de marque plus décisive de la perfection, ou,

pour parler comme Henri Estienne, de la préexcellence littéraire, — dans un livre, que d'exprimer la plus grande part de vérités ou d'idées générales admises par les bons esprits de son siècle, — dans un siècle, que de donner à l'expression de ces vérités la forme la plus pure à la fois et la plus populaire, — dans un pays, que de faire de ces vérités, revêtues par ses grands écrivains de leur forme déf^ nitive, le fonds commun, la«tradition vivante, le patrimoim^ de l'humanité. On voit d'ici le plan et la suite de VHistomi de M. Nisard : ces livres dont les auteurs expriment tout ensemble leur sens propre et le sens universel, ce sont les livres du siècle le plus parfait de notre littérature; ce siècle par excellence, où le génie n*a été que l'interprète des vérités générales, c'est le dix-septième ; ce pays, initiateur el en Inême temps conservateur de la fortune intellectuelle du genre bumain, c'est la France. L'organe, l'instrument qui lui a servi à cette assimilation de la pensée de tous les peuples par sa pensée, et de sa pensée par celle de ses écrivains supérieurs, c'est la raison. J'avoue — pour le dire en passant — que je n'aurais jamais cru les Français si raisonnables !

Mais, avant d'arriver à ce point de perfection et d'universalité, la littérature et la langue française ont passé par un noviciat long et pénible, par une adolescence d'autant plus lente, d'autant plus troublée, que la virilité devait être plus forte et la maturité plus féconde : ténèbres du moyen âge, formules barbares de la scolastique, obscurités de la théologie, puérilités ou licences d'une poésie grossière, érudition indigeste, emprunts maladroits, caprices de la mode, ivresse d'un premier contact avec les beautés de l'art antique, il leur a fallu tout traverser, tout subir avantd'arriver à cette aurore qui s'appelle Rabelais, Calvin, Montaigne, Amyot, Malherbe, à ce jour splendide qui s'ap-

M. D. NISARO. 85

pelle Descartes, Corneille, Pascal, Bossuet, Molière, Racine, la Fontaine, et, finalement, Boileau. Comment, par^uels degrés, par quel aide, ont-elles atteint ces hauteurs audessus desquelles il n'y a rien, et d'où, absorbant les rayons de la Grèce et de Rome, elles ont rayonné à leur tour sur le monde moderne ? Â Taide de deux grands faits qui remplirent tout le seizième siècle : la Renaissance et la Réforme ; la Renaissance, qui les remit en présence de leurs ancêtres et des trésors dont elles allaient hériter, comme on remet un fils de famille sur la trace de parents illustres qu'il ne connaissait pas; la Réforme, qui, en introduisant la discussion dans le domaine des grandes vérités religieuses, en forçant le catholicisme à sortir de son immobilité et à déchirer ses voiles théocratiques, en obligeant les défenseurs du dogme et du culte à descendre des profondeurs du sanctuaire et à parler mieux que tout le moude la langue de tout le monde, prépara cette langue à des prodiges de fermeté et de justesse, de transparence et de netteté, nécessaires à ces échanges, à ces conflits des intelligences émancipées.

Arrêtons-nous là : nous en avons assez pour apprécier, sinon tout l'ensemble, au moins tout le point de départ du travail de H. Nisard, et pour indiquer, au seuil même de son livre, par quels endroits il a rétabli ou maintenu les vraies notions de l'esprit français, et par quels endroits il nous a semblé vulnérable. Ceux-là, nous pourrions presque les réduire à trois, qui expliqueraient tous les autres, et contiendraient en germe toutes nos réserves, philosophiques, littéraires et poétiques ; Tadmiration trop vive de M. Nisard pour la Renaissance ; sa sympathie trop visible pour la Réforme ; sa tendresse trop filiale pour Boileau.

M. Nisard a-t-il lu l'étrange livre, intitulé Renaissance, de son ancien maître ou condisciple, M. Michelet? A-t-il vu

là, dans ce chaos sillonné d*éclairs, tout ce qu'un esprit faux, un aventurier de Tima^ination moderne et du sens individuel, peut récolter à son profit dans cette phase qui lui semble si belle : — revanche furieuse de la chair mortifiée par le christianisme ; révolte des sens et de Tintelligence contre tout frein et toute règle ; orageux pêle-mêle des éléments les plus contraires de la civilisation et de Tart; brusque réveil du paganisme dans des âmes encore incapables d'en discerner le bien et le mal ; philtres capiteux absorbés par des cerveaux novices qui ne pouvaient en supporter les vafieurs; ferments de discorde, de dissolution et de mort, jetés tout à coup dans une société sans transition entre la tutelle de la veille et les emportements du lendemain? Un pareil spectacle, déifié par une plume vouée à toutes les idées destructives, ne lui inspire-t-il pas, à lui, le champion de la discipline, de Tordre moral et littéraire, quelque soupçon et quelque doute aur les mérites et les bienfaits de cette époque ? — « Elle se caractérise assez par son nom, nous dit M. Nisard. Ce nom est plus qu'une définition ; il exprime un sentiment. N'y substituons pas une dénomination nouvelle... La Renaissance a paru à nos pères une sorte de résurrection de l'esprit français ; la reconnaissance a imaginé ce mot... » — L'apologie est ingénieuse, mais nous ne l'acceptons pas en entier. La reconnaissance dont nous parle ici M. Nisard, c'est celle de rhomme tel que devaient plus tard l'approfondir et le peindre les moralistes du dix-septième siècle, de l'homme mauvais, sensuel, rebelle, gouverné par ses penchants, fatigué d'obéir et de croire, et rentrant violemment dans des droits dont il ne sait pas la portée, dans des biens dont il ne mesure pas l'usage. Ce fonds d'orgueil, de convoitise, de bestialité, d'insoumission, d'impatience, dont la grossièreté, encore dominante, ne pouvait être domptée ou tem-

pérée que par le cbristianisme, s'échappant et débordant par ces ouvertures soudaines qui lui viennent du dedans et du dehors : voilà ce qui pousse un cri de gratitude, et ce qui décerne le beau nom de Renaissance à la saison hâtive qui lui permet de renaître. Mais, dans un sens plus élevé, plus détaché de la pai'tidiité humaine, je substituerais volontiers «à ce mot de Renaissance celui de Grise, — une crise violente, pareille à ces maladies dont on guérit, dont on sort même avec une apparence de force renouvelée et rajeunie, mais dont on garde, pour un avenir plus ou moins prochain, un germe délétère et une chance de rechute;-:— une crise qu'il fallut subir, et ce fut là Thistoire des erreurs, des fautes et des malheurs du seizième siècle ; — une crise qu'il fallut vaincre, et ce fut là la gloire et le triomphe du dix-septième. Remarquez, en effet, que ce grand siècle, dans ce qu'il eut de plus pur et de plus caractéristique, ne fut l'héritier de la Renaissance qu'en réagissant contre el le, ^ et que la grandeur de ses hommes illustres pourrait, pour ainsi dire, s'échelonner par rang de taille, et, d'après le plan même de M. Nisard, à mesure qu'ils s'éloignent de l'époque de la Renaissance et qu'ils en dépouillent les derniers vestiges. Remontons même cinquante ans plus haut, pour rendre l'image plus complète. Rabelais, ce type de la Renaissance, ce pourceau de génie, ce détestable et prodigieux bouffon, lançant d'admirables lueurs entre une indigestion d'ivrogne et une indigestion d'érudit, Rabelais que je remercie M. Nisard d'avoir médiocrement loué, est bien moins vrai, bien moins sensé, bien moins humain, tien moins initiateur d'idées générales, que Montaigne. Montaigne, ce délicieux chercheur de soi-même etd'autrui, non pas pour se corriger ou s'affermir, mais pour s'en amuser et se divertir dans son doute, est inférieur à Descartes, le grand promoteur de Pesprit français dans cette recherche des v(?.

rites universelles qui allait être son glorieux domaine. Descartes, dont la méthode et la langue sont incomparables, mais en qui Fhomme disparaît sous Tidée, et qui, à force de s'abstraire du sentiment de la vie commune, isole la vérité philosophique de son application chrétienne et morale, me touche et me ravit moins que Pascal, dont je sens le cœur battre dans ses sublimes et douloureux élans vers ce vrai qu'il voudrait saisir par la seule force de sa pensée, vers cette foi où il voudrait arriver par son doute même, et où il finit par s*abîmer dans une pieuse immolation de sa ra*ison éperdue. Pascal enfin, en qui « le penseur a des supérieurs, mais récrivain n'en a pas *, » Pascal, avec ses inquiétudes, ses troubles, ses alternatives d*ardeur et d'abattement, la peine infinie qu'il se donné pour introduire dans les choses de foi les procédés mathématiques, et faire table rase d'une révélation surnaturelle, afin de mieux « se forcer à croire à la religion révélée, est moins rassurant, moins solide, moins sain pour la conscience et pour Tâme, moins parfait, en un mot, et moins complet que Bossuet, le suprême génie dans le suprême bon sens, le penseur qui a su rester plus grand en s'abaissant devant le catéchisme que Descartes en recherchant à soi seul la vérité philosophique, que Pascal en poursuivant à soi seul la vérité religieuse; Bossuet, l'homme qui personnifie avec le plus d'éclat, de majesté et de beauté, cet esprit français, dignement salué par M. Nisard, interprèle, organe, trésorier de Tesprit humain et n'aspirant au beau que pour faire triompher le vrai. Reprenez un à un ces cinq noms qui représentent tout le progrès de la langue, de la prose, de la littérature françaises. Placez-les comme des jalons sur cette route qui va de Torageuse moitié du seizième siècle à la

* Victor Cousin.

triomphale moitié du dix-septième : votre admiration s*accroîtra, deviendra plus sereine et plus sûre; vous verrez s'amoindrir, par gradations manifestes, le sens individuel au profit du sens universel, à mesure que se dissiperont les fumées de la Renaissance, jusqu'à ce qu'elles disparaissent tout à fait pour faire place, en Bossuet, à Tinfaillible certitude du génie humiliant à la fois et fortifiant la raison humaine par son désarmement volontaire devant les trois choses que la Renaissance a le plus compromises : l'Autorité, la Tradition et la Foi. Au point de vue purement littéraire et poétique, je ne suis pas plus persuadé. Loin de moi Tenvie de méconnaître les services rendus à la poésie moderne parles merveilles de Fart antique, restauré et retrouvé I Loin de moi l'idée de contester les immortelles beautés de cet art, et de leur comparer, comme objet d'étude et de goût, les Pères de l'Église grecque ou latine ! Jugés en dehors de l'esprit chrétien, comme guides et maîtres des intelligences et des imaginations profanes, les Homère et les Virgile, les Sophocle et les Horace, les Platon et les Cicéron sont plus purs, plus parfaits que les Augustin, les Basile, les Chrysostome et les Ambroise, venus à une époque de décadence littéraire et de refonte sociale. La question, ou du moins toute la question n'est pas là ; mais je crois fermement qu'au moment où ces admirables chefs-d'œuvre furent tout à coup rendus à l'esprit moderne, il n'était pas mûr pour les recevoir, qu'il y eut là pour lui un éblouissement, et, comme l'a fort bien dit M. Nisard, un enivrement qui retarda de près d'un siècle et altéra pour toujours l'avènement de la vraie poésie française. Je crois que, pour notre littérature en particulier, il eût mieux valu que l'inspiration originale dominât pendant cent ans encore, et que cette débâcle de beautés antiques, beautés merveilleuses mais étrangères a nos mœurs^

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ù notre sol, à notre foi, n'eût lieu qii*après que notre langue eût été assez formée pour traiter avec Tantiquité d'égale à égale, après surtout qu'elle aurait produit un de ces génies originaux, une de ces œuvres nationales qui font plus pour la gloire d'une littérature que les imitations les plus harmonieuses et les plus habiles. Ce sera Téternel regret des admirateurs français de Shakspeare et de Datite, que notre poésie n'ait pas eu le temps de tirer de son propre fonds l'analogue ou Téquivalent de leur œuvre sublime, avant que les Grecs et les Romains soient venus jeter leurs tuniques sur nos pourpoints, et émonder de leurs savants ciseaux les végétations primitives de notre génie. Mais que dis-je? Est-il besoin de faire de l'histoire conjecturale? Là encore, comme tout à Theure, ne suffît-il pas de s'en tenir à Texceliente méthode de M. Nisard, et de suivre pas à pas, nom par nom, d'une part, le progrès, Tassainissement de la poésie française, de Tautre, reflacement progressif .es empreintes de la Renaissance dans cette même poésie? Qu'est-ce que Ronsard, sinon la Renaissance incarnée? Qu'est-ce que Malherbe, siuon le premier effort de l'esprit français réagissant contre tout cet attirail de poëte érudit, et cherchant sa voie au milieu de cet encombrement de richesses étrangères, ruineuses pour notre noble pauvreté? Qu'estce enfin que notre grand Corneille, le Descartes de notre poésie, sinon le génie même de notre nation, celui de Richelieu et de Condé, se révélant dans Tart, rompant avec les'derniers restes de la Renaissance et installant le spiritualisme sur notre scène, avec Chimène et Polyeucte? Le spiritualisme ! C'est là qu'il faut revenir, et c'est là-dessus que j'appelle l'attenlion de M. Nisard. Si nous glorifions trop la Renaissance, c'est-à-dire la revanche de la matière retrouvant ses litres de noblesse dans le paganisme, la révolte du sens individuel se déchaînant dans l'hérésie, de

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quel droit H. Nisard nous fera-t-il admirer, dans le dixseptième siècle, ce victorieux travail de Tesprit domptant de nouveau la chair, rétablissant le règne des vérités générales, non plus à Taide d'une foi ignorante et d'une théologie oppressive, mais par l'élévation même de la pensée publique et le concours des plus hautes intelligences qui aient éclairé le monde? 11 faut opter : dans Tart comme dans la conscience, nul ne peut servir deux maîtres, le spiritualisme et le matérialisme, Tautorité et le désordre, la discipline et la révolte. La lutte entre les deux principes est ouverte depuis trois cents ans, ou plutôt depuis que l'homme se débat dans le douloureux antagonisme de sa double nature, de sa double origine. Suivant que Tun des deux triomphe ou succombe, les littératures et les sociétés se relèvent ou s'abaissent; et, si le dix-septième siècle est resté le plus grand de tous comme expression de la pensée humaine, c'est parce que Descartes, Port-Royal, Corneille, Bossuet, ont fait monter si haut Tidéal des âmes, que, malgré le paganisme, malgré l'antiquité grecque ou romaine, malgré Gassendi, malgré la part inévitable faite aux sens et à la matière, cet idéal, en définitive, a attiré à lui les éléments contraires, au lieu d'y descendre et de s'y perdre. L'erreur, une des erreurs de notre époque et de quelques critiques contemporains, a été de croire que tout se réduisait à des questions de style et de forme, qu'on pouvait concilier les deux principes opposés sans remonter à la source, à la conscience et au cceur de l'homme, à sa vie morale, à ses croyances, et en se bornant à faire honte à la langue de ses excès matérialistes, à flétrir les abus de mots, de ciselures et d'images, à rappeler que la phrase ne doit être que le voile transparent de l'idée*, la lampe éclairant tout ensemble les objets extérieurs et l'albâtre qui la recouvre. Ils ne se sont pas aperçus que ce luxe effréné

de la forme n'était que la conséquence de l'appauvrissemeot de la pensée, qu'on ne ramenait pas une langue au spiritualisme quand on négligeait d'y ramener les auteurs qui ta parlent, que ce vice littéraire était invinciblement lié à un vice intellectuel, et qu'essayer de corriger Tun sans Tautre, c'était vouloir échouer contre tous deux ; méprise fâcheuse, qui a fait les affaires de cette littérature réaliste et fantaisiste, aussi odieuse assurément à M. Nisard qu'à nous-même. Fidèle admirateur, éloquent historien de nos gloires littéraires du dix-septième siècle» peut-être auraitil été plus conséquent avec lui-môme s'il en eût mieux dégagé, mieux purifié les origines, s'il les eût cherchées à des hauteurs plus lumineuses et plus divines : mais.peut-étre aussi lui eût-il fallu pour cela un fil conducteur plus solide et plus sûr que la raison. Tout va bien encore, tant que nous n'en sommes qu'à la raison de Descartes, de Bossuet et même de Fénelon : nous attendons H. Nisard à la raison de Jean-Jacques et de Voltaire '.

Parlerai-je de la Réforme ? Le sujet est plus délicat, car il y a encore des réformés, et il n*y a plus, hélas! de venaissants. Il est bien entendu d'ailleurs qu'il ne s'agit pas ici de ia religion protestante, devenue, avec de nombreuses variantes, la religion d'une partie de l'Europe, mais de la propagande de Luther, de Calvin et de Zuingle, mais de ces prédications meurtrières qui, sous prétexte de réformer quelques abus, livrèrent les âmes et les consciences à la merci des interprétations personnelles, déchirèrent la tradition de quinze siècles et préparèrent au monde ces luttes sanglantes d'où sont sorties tout armées les révolutions modernes. Ceci nous mènerait trop loin de notre sujet, ou du

* Dans son quatrième volume, M. Nisard doit aborder le dix-huitième siècle.

moins en altérerait la spécialité littéraire. Maintenons-la en demandant simplement à M. Nisard si, dans ses Études sur la Renaissance, il n*a pas été plus attiré par la vertu et la foi de Thomas Morus, que par la stérile neutralité d'Érasme ou la rêverie impuissante de Mélanchthon ; en lui demandant si Tautorité, la règle et le sens universel, ces trois pivots autour desquels il fait tourner toute sa doctrine, toute sa tradition d'écrivain classique, lui paraissent mieux sauvegardés par la religion de Luther que par celle de Bossuet; si des sectes qui, à leur naissance, durent leur succès à la négation de Tautorité, au morcellement de la la vérité et à l'émancipation des intelligences, lui semblent plus favorables que le catholicisme à cette perfection des littératures, qui, selon lui, consiste à absorber la pensée générale dans l'œuvre d'un seul, et à ramener à un principe d'unité les divergences d'opinions et de génies.

Je sais bien que H. Nisard ne glorifie pas d'une manière absolue les effets de la Réforme sur notre littérature et sur les perfectionnements de notre prose ; il lui sait gré surtout d'avoir secoué la torpeur du dogmatisme catholique, et d'avoir contraint ses défenseurs à cesser d'être théologiens pour devenir écrivains, à passer de l'enseignement routinier d'une lettre morte ou close à la discussion libre, animée, vivante, mise au service de toutes les âmes. Il reconnaît même qu'une fois descendus dans Tarène, ils y ont fait assez bonne figure, que l'avantage leur est resté, et que ce combat et cette victoire ont achevé de former notre langue. A ce point de vue, nous sommes d'accord avec M. Nisard : seulement, prenons-y garde. [1 faudrait, dans ce système, remercier la maladie qui fait ressortir Tart du médecin, le procès qui met en relief le talent de l'avocat, Tennemi qui donne à nos généraux et à notre armée l'occasion de se couvrir de gloire : c'est possible, mais je ne

suis pas plaideur, la paix a ses charmes, et j'aimerais autant me bien porter.

Je ne connais rien de pire que le réchatiffé littéraire, et s'il ne s'agissait ici que de réveiller, à propos de Boileau, de vieilles querelles fort heureusement oubliées, je ne chicanerais pas M. Nisard sur son admiration excessive pour l'auteur du LiUrin et de V Art poétique. Hais celte admiration, chez M. Nisard, est plus qu'un sentiment ; elle est une cocarde : elle se rattache à l'ensemble de ses doctrines, qui, selon moi, font une part trop grande à la raison dans la littérature française. Quelques mots sur la poésie et sur ce qu'elle nous semble avoir perdu avant, pendant et après Boileau, par ce côté trop raisonnable et trop didactique, nous aideront à expliquer notre pensée.

S'il y a lieu de reconnaître, avec l'éminent auteur de celte Histoirey que le plus beau mérite des ouvrages en prose soit d'exprimer mieux que personne ce que tout le monde pense, et de faire ainsi de l'esprit d'un seul l'organe puissant et agrandi de Tesprit humain, on doit ajouter, — et M. Nisard ne l'a peut-être pas assez dit, — que le caractère de la vraie poésie, du vrai poêle, est d'imaginer et de sentir, à un degré supérieur, ce que tout le monde sent et imagine, d'en fixer l'expression dans une langue que nous entendons sans la parler, et de faire ainsi, du poëme d'un seul l'harmonieuse vibration du poëme universel. Ces deux facultés ont des noms qui, lorsqu'on.

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songe à Boileau, ressemblent presqae à une épigramme :. elles s'appellent imagination et sensibilité. Maintenant, qu'il soit essentiel d'en régler l'usage en y mêlant un grain déraison; qu'elles puissent produire, en s'exagérant, les effets les plus déplorables ; qu'il en résulte chez ces natures à la fois privilégiées et incomplètes une surexcitation fébrile, une exaltation factice, un débordement du moi, un manque d'équilibre intellectuel et moral, souvent trèsdangereux dans l'application pratique; qu'en un mot, depuis Platon, qui s'y connaissait et qui exilait les poètes de sa République, jusqu'à Lamartine, qui eût mieux fait de ne pas se mêler de la nôtre, les hommes trop doués du don de poésie aient été constamment suspects aux gens raisonnables, c'est ce que tous les siècles ont reconnu et ce que notre siècle a, moins que tout autre, le droit de contredire. Il n'en est pas moins vrai qu un poëte dépourvu d'imagination et de sensibilité, ou même un poëte chez qui ces facultés seraient, non pas pondérées, mais dominées par la raison, est tout simplement un être impossible. Autant vaudrait se figurer un prêtse sans culte, un riche sans argent ou un orateur muet. Or les admirateurs mêmes de Boileau conviennent avec nous qu'il a peu brillé par Fimagination, et moins encore par le sentiment. Que dis-je? Ils ne croient pouvoir mieux le louer que par le tableau trop fidèle des inconvénients et des excès du sentiment et de l'imagination. Ce n'est pas tout : il y a, au sujet du dix-septième siècle, une observation à faire, qui n'en diminue pas la gloire : c'est que, dans cesiède si fertile en grands écrivains, en créateurs de toutes sortes, l'esprit critique était encore à l'état d'enfance; et remarquez que ces doux faits, loin de se combattre, s'appuient et s'expliquent l'un par l'autre : pour les époques comme pour les individus, la création exclut l'analyse, et réciproque-

94 CAUSEKIES LITTÉRAIRES.

ment. On a même constaté, en Tbonneur du dix-septième siècle, que la plupart des œuvres qui Favaient le plus illustré, avaient été écrites en dehors de toute préoccupation littéraire. Là où cette préoccupation se fît particulièrement sentir, l'infériorité fut évidente, et se trahit par un mélange de pédantisme et de puérilité auquel les meilleurs esprits eurent quelque peine à échapper; témoins Balzac, Voiture, Ménage, Huet, Chapelain, comparés à Descartes, à Pascal, âBossuet, à Saint-Simon. Eh bien, Boileau, dans son temps, représenta justement l'esprit critique, Tesprit littéraire, c'est-à-dire ce qui restait inférieur, étroit, arriéré, au milieu de cet épanouissement spontané de chefs-d'œuvre. Il eut le mérite, — et c'est beaucoup, — de ne pas se tromper dans ses préférences, de faire acte d'un goût sûr et quelquefois précurseur dans ce triage des renommées contemporaines où la postérité a ratifié ses jugements, de prendre parti pour l'or contre le clinquant, et pour la gloire contre la vogue ; mais, en conscience, ce n'est pas assez pour avoir le droit de garder son rang dans ce merveilleux groupe qui a écrit les Pensées, Polyeticte, le Misanthrope, les Fables, Athulie, Y Histoire universelle, lès Lettres, Télémaque, les Caractères, A ces inspirations si diverses, mais toutes si hautes, qui ont conservé, après deux cents ans, leur immortelle jeunesse, est-il permis d'assimilerrinspiration vulgaire et vieillotte qui a dicté les satires sur le Mauvais Dîner, sur les Embarras de Paris et sur V Équivoque? Les Èpîtns, supérieures aux Satires, ne dépassent guère, comme valeur poétique, une conversation élégante, soutenue et relevée par les césures et les rimes. Que dire du Lutrin, abandonné à demi par Bi. Nisard, sinon que le prodigieux travail d'exécution, et même le fini de plusieurs détails, n'y font que mieux ressortir la pauvreté d'imagination, et que le poëme héroï-co-

mique est, avec le poëme didactique, le plus froid et le plus suranné de tous les genres? Ceci nous mène droit à VArt poétique, dont M. Nisard s'est fait le très-ingénieux panégyriste, sana réussir pourtant à me convaincre. Ce qui a prolongé la popularité de cet ouvrage, c'est une foule d'axiomes faciles à retenir, prenant aisément, grâce au rhythme et à la coupe du vers, une tournure proverbiale, et assurant aux esprits communs, pour les jours de disette, une bonne provision de 'vérités toutes faites. Boileau est ainsi devenu le pain quotidien de bien des gens qui mourraient de faim s'ils n'avaient pas ce pain-là. Hais au fond le sentiment vrai, délicat, créateur, en est complètement absent; touts'y réduit à des règles un peu mesquines d'un art qui ne s'apprend point, et, dès les premiers vers, toutes ces vieilles images du Parnasse, dePhébuset de Pégase nous mettent à cent lieues de la poésie véritable, telle que nous l'en tendons aujourd'hui. Chose singulière ! ÏArt poétique d'Horace, écrit il y a deux mille ans, pour une littérature païenne et dans une langue morte, est resté plus jeune, plus nouveau, plus vivant que celui de Boileau. C'est qu'Horace est poëte ! H vit de piain-pied avec l'art, la tradition, les divinités, dont sa main légère esquisse les lois et les leçons avec une grâce inimitable. Il appuie moins ; il faitglisser ses aimables préceptes à la surfaced'une épitre ; il ne leur donne pas cette forme savamment et correctement didactique, qui jette, quoi qu'on en dise, un froid glacial sur l'ensemble; enfin, son style, malgré ses négligences, est d'un grain poétique très-préférable à celui de Boileau. Je sais tout le mauvais renom de novateur retardataire auquel on s'expose en attaquant, à propos du stylo de Boileau, l'opinion accréditée dans la bonne et saine littérature. C'est donc en toute humilité que je m'accuse làdessus d'une impression personnelle, proche voisine de

96 CAISEUIES LIÏTERAIIIES.

rimpénitence. Le style deBoileau, surtout ûdiXïsV Art poétique, m'a toujours paru manquer des qualités que j'admire le plus chezjes écrivains et les poëtes du dix-septième siècle ; et, au premier rang, je place le naturel. Son vers est pénible, il sent le travail, Teffort, Thuile. Comparez-le aux vers de Racine, de Molière, de la Fontaine : quelle différence! Comme on voit que le souffle inspirateur a fait défaut, qu'il lui a fallu cette espèce de heurty de ressaut amené par le détail technique de la versification, pour donner à l'idée et à son expression un peu de relief et de montant! Cueillez au hasard, parmi les passages les plus souvent cités, les plus pieusement érigés en dogmes par les dévots de la tradition classique, celui-ci, par exemple :

De la foi d'un chrulien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Y a-t-il quelque chose de plus plat, de plus prosaïque? On multiplierait ces citations à Tinfini, si une critique de mots n'était aujourd'hui encore plus passée de mode qu'une querelle pour ou contre Boiieau. Â tous moments son lecteur est tenté de dire de lui ce qu'il a dit lui-même de Chapelain : « Que n'écrit-il en prose? » — Et cependant on se tromperait : la prose de Boiieau est médiocre, M. Nisard le reconnaît, et cette fois nous sommes de son avis. Contrairement à presque tous les grands poëtes, qui ont été aussi d'excellents prosateurs, l'auteur du Lutrin, qui semblait, pour descendre à la prose, n'avoir qu'à parler sa langue naturelle, y est inférieur à lui-môme. Ceci serait encore une preuve accablante, s'il nous convenait d'insister. Cette intelligence laborieuse, vive et nette, mais sans inspiration, avait besoin d'une lutte contre les difficultés poétiques pour se maintenir à une certaine hauteur; et

M. D. NISAKD.

comme ses vers n'étaient, après tout, que de la bonne prose, dès qi\'elle baissait d'un Ion et s'abandonnait un peu plus, le niveau même de la prose lui échappait: elle n'avait su être prosaïque qu'en vers. Mais en voilà beaucoup trop, et j'ai vraiment honte, en Tan de grâce et de guerre 1855, de renouveler nos pacifiques batailles des temps heureux, nos romantiques équipées de 1828. Encore une fois, tout ce que j*ai voulu, c'est marquer, par cette prédilection de M. Nisard pour un poëte qui ne fut peutêtre qu'un critique antidaté, et qui sacrifia, sans y avoir beaucoup de mérite, Timagination à la raison, la tendance de son esprit et la physionomie de son livre. Dieu merci ! ce livre offre des compensations assez belles, pour que le plus obstiné contradicteur de M. Nisard y trouve d'amples sujets de sympathie et de louange. Le plan même de son ouvrage, cette manière de graduer, phase, par phase, les progrès de l'esprit français jusqu'au point où, se rencontrant avec l'esprit humain, il se l'assimile et s'empare du sens universel en prenant pleine possession de lui-même, a uncaractèrede grandeur magistrale qui donne à la fois une leçon et un exemple d'unité. Ce travail dégradation lumineuse, d'assimilation conquérante, aboutissant au dix-septième siècle comme à son triomphe et à son couronnement suprême, est indiqué par Tau leur avec un tel art et une telle netteté, quele lecteur, entraîné, éprouve une impression analogue à celle qu'on ressent, dans une belle matinée ' d'été, en voyant peu à peu le crépuscule s'éclaircir, le ciel se teindre, l'aube blanchir, l'aurore paraître et le soleil éclater. Puis, une fois arrivé à ce siècle dont il a fait sa religion littéraire, il s'y établit, pour ainsi dire, comme dans son domaine, et trouve, pour caractériser ces beaux génies tant de fois analysés et admirés, des aperçus nouveaux, des remarques ingénieuses, des accents qui s'élèvent et gran-

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dissent avec son sujet. Rarement Louis XIV avait été mieux loué ; c'est plaisir de voir un homme arrivé des extrémités du libéralisme rendre si bien justice aux mérites d'un monarque absolu, et déterminer d'une main si ferme les vrais rapports de ce monarque avec les gens de lettres, qu'il arrachait aux domesticités humiliantes, aux capricieuses libéralités des grands seigneurs ou des financiers pour les élever au rang de pensionnaires de la Royauté et de FÉtat. Nous renvoyons à ces excellents chapitres du livre de M. Nisard les partisans de l'opinion récemment émise, qui consiste à isoler Louis XIV des gloires littéraires de son règne, et à prétendre que ce fut en dehors ou même en dépit de son influence que ses contemporains illustres écrivirent leurs chefs-d'œuvre. Peut-être même, dans Tardeur de son zèle apologétique et l'abondance de ses bonnes raisons, M. Nisard est-il allé un peu loin. Il est bien difficile, en effet, de ne pas avouer qu'il y a eu, parmi les grands écrivains du siècle dé Louis XIV, le côté des indépendants, qui, continuant une veine légèrement gauloise, et tempérés d'ailleurs par le bon esprit et l'amour de la règle familiers à toute leur époque, ont uni aux avantages de la discipline, de l'ordre et de l'harmonie, les agréments moins solides, mais plus piquants, de Toriginalité et de la liberté d'allures. Ainsi dans des nuances bien diverses, Port-Royal, la Fontaine, le cardinal de Retz, madame de Sévigné, Fénelon, Saint-Simon, les disgraciés, les né-, gligés, respirant l'air du siècle sans humer l'air de la Cour, n'ont pas cette régularité à la Lenôtre que l'on remarque chez les poëtes favoris ou courtisans. Rossuet et Molière — le Père de l'Église et le comédien de génie — ont eu seuls l'envergure assez puissante pour embrasser ces deux familles d'esprits, et les poumons assez robustes pour respirer indifféremment les deux atmosphères. Maisce n'est

pas à moi qu il convient d'insister sur ces nuances, et il y aurait un bizarre paradoxe à les voir contestées, en Thonneuf de Louis XIV, par un ancien ami de Carrel et rappelées par un féroce absolutiste. Aussi bien, nous y aurions perdu, si M. Nisard les avait trop aisément admises, son charmant chapitre sur Racine, où ce talent un peu austère, un peu grisâtre — c'est de M. Nisard que je parle — s'attendrit et se colore avec son modèle. Ai-je besoin d'ajouter qu'entre Bossuet et Fénelon, dans la fameuse querelle du quiétisme, M. Nisard a pris parti pour Bossuet? Ce ne serait pas assez dire : il a, sur Fénelon, des vues d'une justesse rigoureuse, qui percent à jour cette nature singulière, à la fois angélique et subtile, justifiant par ses subterfuges et désarmant par ses grâces les rigueurs de l'orthodoxie, si différente pourtant du Fénelon de roman et de mélodrame qu'ont imaginé après coup les parleurs de philosophie et les fournisseurs de panthéons. Malgré l'archevêché de Cambrai, d'admirables vertus et les délicieuses beautés de ses ouvrages, nous jurons toujours, pour notre part, quelque peine à pardonner à Fénelon cette popularité posthume que semble avoir pressentie et désirée cet esprit constamment occupé de séduire : on dirait qu'il se complaît encore à exercer sur la postérité le prestige que subirent ses contemporains. On lui en veut presque de cette coquetterie ingénue, mêlée de naturel et d'art, dont le charme inquiétant lui survit, et qui lui a valu, comme récompense ou châtiment, le triste honneur d'inaugurer,, à titre d'ancêtre ou de précurseur, la série des prédicateurs d'humanité, des apôtres du sentiment, jlesrhétoriciens delà nature, menant tout doucettement le genre humain à la Terreur par l'Idylle. M. Nisard analyse en maître les complications et les détours de cette âme de séraphin sophiste. Il nous montre comment Fénelon a été, dans l'ordre des temps, le

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premier de ces grands hommes en qui le sens individuel se soit fait jour, et qu'on ne puisse lire, par Conséquent, sans un peu d'anxiété mêlée à un attrait plus vif déjà et plus dangereux. Il fait ressortir ce goût d'utopie, cette critique de la royauté d'alors, ces duretés peu patriotiques et peu charitables envers Louis XIV vieilli et vaincu, ces préludes révolutionnaires, par lesquels le pieux archevêque tend, en effet, la main aux démolisseurs à venir. Toute cette partie de son Étude est aussi solide qu'ingénieuse et peut être citée comme un modèle d'histoire littéraire. Mais, puisque M. Nisard humiliait si justement Fénelon devant Bossuet, et notait d'un doigt si ferme les méprises de la postérité, pourquoi, quelques pages plusloin, rend-il à Fénéloii cette même gloire que lui a décernée la philosophie moderne : d'avoir servi d'initiateur à des vérités bienfaisantes; d'avoir préparé la mission des écrivains du dix-huitième siècle ; d'avoir ajouté à la charité chrétienne l'amour de l'humanité; d'être, en un mot, l'aïeul plus ou moins lointain des héroïques novateurs de 178^? Comment se figurer que le même homme ait pu avoir tort devant son siècle, raison devant l'époque suivante? Tort en présence de Bossuet, raison en attendant Voltaire? Que ce qui était sophisme et péril en 1700, ait pu devenir vérité et bienfait cinquante ans plus tard? Il y a là une inconséquence ou du moins une solution de continuité qui m'étonnerait de la part d'un homme aussi réfléchi que M. Nisard, si je ne me souvenais qu'en prenant la raison pour signe de ralliement et pour point de repère à travers les phases successives de son Histoire de la littérature française, il s'est logiquement condamné à suivre cette raison dans sa marche un peu accidentée, et peut-être à accepter d'elle, à un siècle de distance, des conclusions fort différentes. Car enfin, on no saurait le nier, Voltnire, en un moment donné, exprima

M. D\ NÎSARD. 101

le sens général de son époque, et fît de l'esprit français Finterprète de l'esprit humain tout autant que Bossuet cent ans auparavant. S'en suit-il que ce sens général ait été aussi sensé, cette raison aussi raisonnable, et qu'on doive décerner à Fauteur de Candide les mêmes honneurs qu'à l'auteur de VHistoire universelle? M. Nisard n'ira sans doute pas jusque-là, et pourtant je ne suis pas tout à fait rassuré. Je lui dirais volontiers, à propos de son admiration si légitime et si éloquente pour Bossuet, ce que disait ce grand seigneur assistant à la belle scène où Auguste accable Cinna : — « Ah ! tu me gâtes le Soyons amis, Cinna / » — Lui aussi me gâte un peu le soyons amis, Bossuet ! » en me rappelant trop souvent que Tévénement a donné tort au sublime évêque, qu'on peut lire ses chefs-d'œuvre de polémique religieuse avec enthousiasme, tout en se réservant à part soi le droit d'objection et de doute, qu'avec lui reloge le plus magnifique n'implique pas la conviction; qu'en un mot le sens universel si pleinement exprimé par Bossuet a pu n'être que le sens contemporain, et, plustard, s'est effacé, modifié ou démenti. Ah î s'il faut mesurer le prix d'une louange par celui qu'y aurait attaché Thomme qu'on loue, n'y a-t-il pas là, en dehors même de la question d'orthodoxie et de foi, quelque sujet de tristesse? Il nous semble entendre Bossuet lui même, ce génie si peu préoccupé de gloire humaine, dont les plus beaux ouvrages furent écrits, loin de toute arriére-pensée littéraire, pour convaincre et élever les âmes, pour défendre et propager la vérité, il nous semble l'entendre repousser ces panégyriques où la littérature a trop de part, où la foi n'en a pas assez, et s'écrier-avec une sorte de pieuse colère : « Je ne veux pas qu'on m'admire, je veux qu'on me croie ! » Mais je m'arrête : faire parler Bossuet serait plus téméraire encore que critiquer M. Nisard. Pour m'en punir, je vais

descendre de ces hauteurs dans les infiniment petits. Le livre de H. Nisard est assez exact, assez classique, pour mériter qu'on lui signale, en vue d'une édition nouvelle, quelques très-légères inexactitudes. Ainsi il nous donne la date.de la naissance de Malherbe et celle de sa mort; les deux dates combinées ne font que soixante et onze ans, et il nous parle d'une pièce de vers que Malherbe composa à soixante-quatorze. Ainsi il altère, à deux reprises, un mot célèbre et charmant de Louis XIV : Le grand roi n'a pas dit, à propos de Fénelon : « C'est le plus chimérique des beaux esprits Je mon royaume, » mais : « C'est le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. » — Il y a là une nuance qui doit être maintenue.

Nous serions bien trompé si ces critiques minutieuses, ces objections chagrines, ces réserves indiquées sur plusieurs points littéraires et même sur quelques questions plus graves que la littérature, ne prouvaient pas à M. Nisard, mieux que d'uniformes hommages, le sérieux plaisir que nous a causé la lecture attentive de son ouvrage et le rang élevé que nous lui assignons dans les lettres contemporaines. A une époque où bien des livres offrent, comme nos frêles causeries, des caractères de précipitation et de hâte, et où l'on sent que les auteurs veulent surtout arriver vite, au risque de repartir plus vite encore, c'est une bonne et douce surprise, presque une rareté, que d'avoir entre les mains une œuvre où tout se tient, où la trame est soMAe, où se révèlent une réflexion [fatiente, une' étude profonde, un lent e) victorieux travail de composition et d'unité. Seulement, nous avons pensé que chacun devait garder son poste, parmi les plus humbles comme les plus éminents défenseurs des doctrines réparatrices. Si toutes les conclusions de M. Nisard étaient acceptées, si toutes les parties de son livre semblaient inattaquables, si la tradition qu'il

relève et qu'il glorifie redevenait loute-puissante, il faudrait tout simplement regarder Comme noti avenu le grand mouvement littéraire qui s'est accompli il y a trente ans. Or, malgré nos repentirs de détail, nos illusions perdues et nos idoles brisées, nous ne pouvons exagérer à ce point les capitulations de notre défaite. Le romantisme, à son début, a représenté une idée féconde et vraie, l'idée d'un siècle qui naissait et à qui il fallait une nouvelle littérature pour exprimer de nouvelles pensées, de nouvelles mœurs, une nouvelle société, un nouveau monde. On s'est égaré, c'est incontestable; partis du spiritualisme chrétien, les novateurs sont arrivés, par des déviations funestes, à ces excès panthéistes, matérialistes, réalistes, fantaisistes, qui dégradent l'art en corrompant les intelligences. Y a-t-il un remède à cette situation désastreuse? On a vu des révolutions politiques se terminer par des transactions : peut-être en serait-il de même des révolutions littéraires. 11 y a trente ans, à cette époque de radieuse espérance dont je me plais à parler comme on parle des premières amours de sa jeunesse, les maîtres de la littérature et de la critique, les Villemain, lesGuizot, les Cousin, étaient moins éloignés du groupe des novateurs qu'on aurait envie de le croire. Leur instinct supérieur leur disait que la vie, l'avenir, la vérité, étaient là. Aujourd'hui les ruptures sont plus violentes et les scissions plus formelles ; grâce à plus d'excès d'une part, à plus* de méfiance de l'autre, on s'exagère des deux côtés. C'est un malheur; car il ne peut y avoir, dans un siècle, de bonne littérature, que quand la nouveauté et la tradition, au lieu de se renvoyer des défis et des invectives, se réconcilient et se combinent; mais, hélas! voila le difficile. Pour y parvenir, nous devrions tous commencer par avouer nos fautes; il est plus agréable et plus commode de continuer à en commettre.

104 CAUSERIES I.ITTÉHAIRES.

On s'exposerait à être injuste envers l'œuvre ingénieuse d'un éminent et aimable esprit, si Ton oubliait sous quelle forme elle s'est d'abord produite, et comment ces pages charmantes ont été une leçon avant de devenir un livre. Ceci nous semble essentiel et tient à l'ensemble du rôle rempli par M. Saint-Marc Girardin dans la littérature et la société de son temps. Le professeur, voilà ce qui domine en lui, non pas dans l'étroile et pédantesque acception du mot, mais dans un sens d'enseignement moral et pratique et avec une vue très-fine et très-juste de ce que cet enseignement doit être pour répondre ou pour remédier aux penchants de la génération nouvelle. Pour les hommes supérieurs, se rencontrant avec une jeunesse enthousiaste et passionnée, c'est une tâche brillante et facile de s'associer à son élan, de la guider dans cette voie où, à côté d'illusions dangereuses, se pressent de riches espérances, de l'aider à tracer ce sillon où germent avec une égale vigueur la mauvaise herbe et le bon grain. Plus tard, lorsqu'aux années radieuses et fécondes a succédé la

* Cours de lUtératvre dramatique (troisième vplume).

phase de lassitude et de mécompte, lorsque les esprits, découragés ou aigris, se désistent ou s'exagèrent, le langage des maîtres doit changer, et il devient alors moins doux à entendre et moins facile à parler. Il faut qu'ils amoindrissent volontairement leur centre d'action et d'influence, qu'ils renoncent aux conquêtes du dehors, aux grands horizons où tout a fini par se confondre dans la brume du soir et la poussière du combat, pour s'enfermer avec leurs auditeurs et leurs disciples dans un idéal plus modeste, mieux abrité, dans des vérités familières et domestiques où le positif de la vie reparaît sans trop irriter ni trop aplatir les âmes, où il ne s'agit plus d'être des héros, de grands citoyens ou des poètes, mais de rester ou de redevenir d'honnêtes gens. C'est là ce qu'a voulu être et ce qu'a été, à son moment, M. Saint-Marc Girardin: — un moraliste arrivé au lendemain des ivresses intellectuelles, enseignant à se modérer et réussissant à adoucir, à force d'esprit et de bon esprit, ces heures de prostration ou d'amertume qui, dans l'ordre moral comme dans Tordre physique, suivent les heures d'excès; un prédicateur de tempérance, mais d'une tempérance agréable qui ressemble au régime de l'homme sage plutôt qu'à l'austérité du cénobite: un maître de sauvetage au service des naufragés et des vaincus. En voyant H. Saint-Marc Girardin attaqué par Técole des néo-romantiques, des romantiques tard venus, des réalistes, des fantaisistes, de tous ces survivants de la bataille qui saccagent et brûlent faute d'avoir su vaincre, nous avons quelquefois songé à ces gouvernements doux, économes, bienfaisants, réparateurs, guérissant les blessures qu'ils n'ont pas faites, et que Tinjustice des peuples rend cependant responsables de la souffrance que leur ont causée c^s blessures, et des sacrifices nécessaires pour en guérir. Nous qui sommes moins injustes,

reconnaissons en H. Saint-Harc Girardin cette physionomie particulière, toute d'autorité et de grâce, et qu'elle nous tienne en respect, si nous avions, par hasard, envie de nous étonner de ses haltes en des sujets un peu fades pour nos imaginations blasées, de sa persistance à traiter la littérature par les émollients et les calmants, et de ses assiduités prolongées auprès de Tamour ingénu.

L'amour ingénu, en 1855, professé par un membre de l'Académie française, à quelques cents pas du théâtre où Ton joue le Demi-Monde et de la Bourse où Ton côte le Crédit foncier! N')^ a-t-il pas là un contraste, que dis-je? un assemblage de contrastes tels que les aime l'esprit humain, et qui expliquent comment les lettres représentent la société tantôt par les similitudes, tantôt par les différences! Ce n'est pas pourtant par pur caprice, ni par velléité de paradoxe, ni par complaisance pour un public frivole, que M. Saint-Marc Girardin a été amené à traiter ce sujet devant son auditoire. Pour lui, cet amour ingénu n'est qu'un chapitre de son Cours de littérature dramatique, c'est-à-dire de l'étude du drame, de la tragédie, du roman, considérés non pas dans les livres, non pas d'après des méthodes que la nature se plaît à démentir souvent et que l'art n'observe pas toujours, mais dans le cœur de l'homme, daps ce drame permanent, intérieur, vivant, toujours varié en ses prétendues ressemblances, toujours le même en ses variations apparentes, et dont les œuvres poétiques ne sont que Pinterprétation plus ou moins vraie, modifiée plutôt qu'altérée par le goût de chaque siècle et le tour de chaque génie. Avons-nous besoin de faire ressortir tout ce qu'a d'ingénieux et de fécond cette méthode qui appartient en propre à l'auteur du Cours de littérature dramatique^ combien elle est préférable à la sécheresse didactique qui discute ses sujets par le dehors, et

M. SAINT-MARC GlUARDIN. 107

que d'aperçus elle ouvre, que de courants elle établit entre la parole du maître et Tâme de l'auditeur ? C'est ainsi que H. Saint-Marc Girardin a suivi, à travers les siècles et les progrès ou les crises de la civilisation morale, poétique, littéraire, Je développement des passions, tantôt simples et primitives, amour de la vie, affections naturelles, affections de famille, sentiment paternel, tendresse de mère, amour fraternel et filial, tantôt raffinées, mais innocentes encore, telles que Tamour et ses expressions diverses chez les aaciens, au moyen âge, dominé ici par le sentiment exquis du beau s'élevant à l'idéal et au platonisme; là, par le sentiment chrétien, triomphant delà chair et créant la chevalerie. Chaque partie de ce grand travail embrasse, on le voit, une période de l'histoire dé l'humanité et une phase de l'histoire de la littérature dans ses rapports avec les passions, ou, en d'autres termes, dans le drame dialogué, chanté ou raconté; sur la scène, dans le poëme et dans le roman. A chaque nouvelle étape, l'historien se trouve également au courant de ce qui se passe dans le monde et dans les cœurs, de ce que les œuvres de l'esprit empruntent aux mœurs publiques'et de ce qu'elles leur prêtent, du commentaire en partie double qu'elles échangent, s'expliquant et se complétant les unes par les autres. Au lieu de s'enfermer dans les livres, et de se demander, après chaque lecture, s'ils sont conformes à telle ou telle notion, à tel ou tel penchant de l'âme humaine étudiée séparément, il s'est établi, pour ainsi dire, dans l'âme elle-même, la prenant à la fois pour observatoire, pour pierre de touche et pour juge, et bien sûr que ce qu'elle lui apprendrait sur ceux qui avaient essayé de la peindre ne serait jamais ni faux, ni sec, ni stérile. Voilà comment M. Saint-Marc Girardin, • après avoir confronté ^expr^^sion des sentiments primitif»

108 CAUSERIES LITTÉUAIRES.

dans les sociétés primitives, celle de Tamour raffiné et idéalisé dans le platonisme, celle de Tamour chevaleresque chez les barbares domptés et purifiés par le christfanisme, arrive aujourd'hui, ensuivant la marche des siècles et les gradations naturelles de son sujet, à cet amuur qui n*est plus Tamour primitif, puisqu'il admet ou implique déjàbiendes délicatesses; qui n'est plus l'amour platonique, puisqu'il ressemble à un attrait bien plus qu'à une doctrine; qui n'est plus Famour chevaleresque, puisqu'il n'en connaît ni les lois, ni les sacrifices, ni les grandeurs; quj n'est pas l'amour honnête ni l'amour vertueux, puisque l'honnêteté suppose un raisonnement et la vertu un effort; qui est encore moins l'amour coupable, puisqu'il ne règne que sur des âmes innocentes et cesse d'être au moment où commence l'idée de faute, de révolte et de remords : amour qui a laissé sa trace dans presque toutes les civilisations, dans presque toutes les littératures, et qui, marquant la transition, dans l'homme, entre l'adolescence et la jeunesse, dans le cœur, entre l'ignorance et la science, dans la société, entre la rudesse et le raffinement, dans les livres, entre la grossièreté et l'élégance, a dû surtout prospérer et- fleurir à ces époques intermédiaires où, n étant déjà plus nuit, il n'était pas encore jour, où le cœur, l'esprit, la société, l'individu, les mœurs, l'art, la langue, les livres, se rencontraient et préludaient dans un môme sentiment d'attente confuse, de vague désir, d'aspiration juvénile vers un idéal nouveau. C'est cet amour que M. Saint-Marc Girardin appelle l'amour ingénu.

Cet amour ingénu, le spirituel professeur le trouve un peu partout, et il a raison ; dans la pastorale et l'idylle, dans Théocrile, dans Virgile, dans l'élégie antique, dans les poëmes du moyen âge, dans les romans de chevalerie, dans le Tasse, dansGuarini, dans nos vieux poëmes,

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dans Sydney, dans Shakspeare, dans Cervantes ; il eût pu ajouter encore d'autres textes et d'autres auteurs, car l'amour ingénu , à vrai dire , c'est bien une variété de Tamour, mais c'est aussi Tamour lui-même. Ces classifications ingénieuses, où* H. Saint-Marc Girardin excelle, offrent cet avantage, que l'esprit s'y complaît et s'y éclaire, comme dans tout ce qui simplifie et met en ordre ses sujets de délassement et d'étude ; mais elles ont aussi cet inconvénient, qu'avec un peu d'exagération et d'effort on peut aisément les mêler, les étendre, et gâter le jeu en brouillant les cartes. L'amour ingénu, par exemple, comment le limiter et le définir d'une façon assez exacte, assez exclusive, pour que les autres sortes d'amour no puissent jamais lui ressembler? Ophélia, Juliette, Desdemena, est-ce de l'amour ingénu? Oui, et pourtant ce n'est pas le même que celui des fantasques héT6i(\ue^ de Comme il vous plaira, du Conte d'hiver, de Cymbeline et du Songe d'une nuit (Tété. Daphnis et Chloé, est-ce de l'amour ingénu? Assurément; et pourtant, la pastorale de Longus éveille des images dont l'ingénuité pourrait mener très-loin. Paul et Virginie, est-ce de Tamour ingénu? Je n'en doute pas; mais il s'y mêle déjà un sentiment si fin, si moderne, rapproche si visible d'un art nouveau, mélancolique et troublé, que, si l'on regrette que M. Saint-Marc Girardin n'ait point parlé des héros de Bernardin de Saint- Pierre, on ne peut ni l'en blâmer, ni s'en étonner. Chérubin, est-ce de l'amour ingénu? Je le crois, et cependant!... quel amour raisonné ou même coupable ne préférerait-on pas à cette inquiétante peinture, si sensuelle et si corruptrice dans sa naïveté d'adolescent? On pourrait multiplier peut-être ces objections et ces exemples; on pourrait même dire qu'il n'y a pas d'amour complètement ingénu, ni d'amour possible sans un peu d'ingénuité; que

les âmes naïves deviennent fines et rusées quand elles aiment ; que les âmes corrompues, raffinées, blasées, redeviennent naïves en aimant; que rien n'est plus ingénu qu un vieillard amoureux, fût-il en même temps libertin, voltairien et usurier; que personne li*est plus avisé qu'une jeune fille amoureuse, fût-elle en même temps un prodige d'ignorance et de candeur. On le voit, suivant que nous apporterions à la question plus de taquinerie et de paradoxe, il y aurait moyen de varier à Tinfini les solutions et les aspects, et de déranger de plus en plus la classification primitive, comme ces avocats diserts ou bavards qui, à force de discourir autour de leur cause, finissent par plaider la cause contraire. Le mieux est de revenir à l'honnête et aimable définition de M. Saint-Marc Girardin : « Quiconque, nous dit-il, berger ou homme du monde, aime avec pureté et avec candeur, quiconque se laisse aller ingénument aux premiers et aux plus doux mouvements de son cœur,'qu'il soit des champs ou de la ville, est un héros de Tamour ingénu. » — Le mieux est de nous arrêter avec lui aux œuvres où il a cru trouver l'expression élevée et délicate de cet amour, et dont l'analyse forme les chapitres les plus neufs et \es plus piquants de ce volume : YAmadis, YAstrée, la Clélie. Evidemment, c'est l'examen, j'allais dire la réhabilitation de ces ouvrages, qui donne à cette partie du travail de M. Saint- Marc Girardin toute sa^ physionomie : c'est donc sur ce point que doivent porter, de préférence, nos assentiments ou nos réserves.

Les intelligences les meilleures, — et l'auteur du Contas de littérature dramatique en est la preuve, — ne sont pas inaccessibles à l'idée et au goût de réaction : non pas de cette réaction pa^ionnée et brutale qui consiste à briser ce qu'on a adoré, à exalter ee qu'on a insulté la veille,

mais de cette réaction spirituelle, judicieuse, discrète, qui, en face d'un excès, d'une injustice et d'un travers, démêle et parfois invente le parti à tirer des choses les plus opposées à ce travers, à cette injustice, à cet excès. Cette tendance, trop naturelle à l'esprit français et appliquée par nous aux plus sérieux intérêts de ce monde, se produit également dans la littérature, et il sied d y prendre garde : d'abord parce que Ton risquerait, si Ton s'y livrait trop, de faire marcher l'art par petites lignes brisées au lieu des grandes lignes droites; ensuite parce que ces intelligences dont je parle sont sujettes, à force de distinction, ^ingéniosité et de finesse, à donner leurs qualités à ces choses passées qu'elles réhabilitent, à ne les plus voir qu'à travers elles-mêmes et à en faire leur propre ouvrage ; ce qui est un moyen sûr de les embellir, mais aussi de les altérer. Il y a vingt ans, au début de ses tentatives pour purifier et mitiger la littérature et la morale, H. Saint-Marc Girard in eut à réagir contre le ramantisme proprement dit, celui des préfaces de M. Hugo, des grandes batailles du drame moderne, des fastueux programmes . et des victoires, douteuses de cette révolution littéraire dont le 89 a été si beau, et le 93 si misérable. Pour protester contre ces écarts, pour ramener son auditoire aux sources vives et aux bons modèles, pour illustrer par des exemples ses doctrines conservatrices, il n'eut qu'à puiser à pleines mains dans les trois grands siècles, dans ces limpides et inaliénables trésors qui vont d'Homère à Bossuet et d'Eschyle à Racine^ Aujourd'hui, grâce à nos évolutions rapides, ou plutôt, hélas 1 à nos décadences, les points de vue et les antagonismes ne sont plus tout à fait les mêmes. Au vrai romantisme, qui était fort discutable, mais qui avait au moins le mérite de remuer de grandes questions, de grandes idées, et dQ se rattacher à un mouvement spiri-

Hî2 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

tualiste, sauf à renier plus tard son origine, a succédé ce réalisme, ce fantaisisme dont M. de Balzac a été le Shakspeare, et qui, abstraction faite de toute infériorité dç talent, de tout jugement personnel sur les hommes et les œuvres, a le tort et le- malheur de rabaisser, dans Tart, le but et le niveau, la vie que Tœuvre emprunte à l'homme, et celle que l'homme emprunte à l'œuvre. En face de ce nouvel ennemi, M. Saint-Marc Girardiri, cherchant dans le passé de nouveaux auxiliaires, a été naturellement poussé jusqu'aux extrêmes : le drame et le roman moderne se faisaient les daguerréotypes de la fange et de l'ordure, les photographes de l'alaideur matérielle et morale; ils découpaient leurs tableaux à l 'emporte-pièce dans la réalité la plus dure et la plus crue : M. Saint- Marc Girardin est allé bien loin, aussi loin que possible, pensant que plus il mettrait d'espace entre cette littérature et lui, plus il avait de chance de retrouver l'air salubre et la bonne compagnie. A ce nouveau trait d'aberration ou de dégradation littéraire, il ne pouvait plus guère opposer, comme préservatifs directs ou protestations concluantes, Eschyle, Sophocle, Euripide, Virgile, Corneille, Racine ; il n'y eût plus eu proportion ni contraste exact entre* ce quMl condamnait et ce qu'il voulait glorifier. On étalait devant lui des personnages et des caractères, on déroulait des scènes de la vie réelle, d'où, sous prétexte de vérité, avait disparu tout idéal, tout sentiment d'élévation et de grandeur, où le vice, la passion, la nature, le monde intérieur, les lèpres et les ulcères des sociétés vieillies, étaient vus et décrits à la loupe, sans qu'on nous fît grâce d'une tache ou d'une verrue : il a pris à la hâte, pour conjurer ces miasmes, le premier flacon qui lui est tombé sous la main, sans s'inquiéter s'il contenait de la pure essence ou de l'eau de Cologne éven-

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tée. Ce qu'il lui fallait, ce qui devait aider à Tensemble de ses leçons d'honnêteté littéraire et de dignité morale, c'étaient des types qui fissent passer son auditoire d'un pôle à l'autre, qui rétablissent sous ses yeux tout ce que la passion a de plus délicat, l'amour de plus épuré, Thomme de meilleur, la nature et la société de plus dégagé de ces misères, de ces appétits grossiers, de ces corruptions avilissantes, triste et inséparable cortège de la race humaine, à l'état naturel comme à Tétat social. Le roman et le drame venaient de faire parader, pour Tédification d'innombrables lecteurs, la Goualeuse et le Chourineur, le Chiffonnier et le Paillasse, l'Homme-poisson et la Rabouilleuse, le galérien et la courtisane, le receleur et l'escroc, l'escarpe et le saltimbanque, Couche^tout-nu et la reine Bacchanal, tous les haillons, toutes les immondices, toutes les loques de ce linge sale des civilisations malades, qu'il ne faudrait ni remuer, ni compter, ni même laver en public : H. Saint-Marc Girardin, le cœur soulevé, a couru aux antipodes, à YAmadis, à VAstrée, à la Clélie,

L'intention est excellente, la réaction est utile, l'exagération est naturelle; la réhabilitation est-elle possible? Est-elle sérieuse? Est-elle viable? Nous ne le croyons pas.

La grande et belle littérature du dix-septième siècle s'est formée si vite, elle s'est si vite épanoui^en d'admirables chefs-d'iDeuvre, elle a passé si rapidement du bégaiement à la langue et de Taurore au soleil, qu'il en est résulté deux choses : d'abord, qu'elfe n'a pas eu conscience d'elle-même au moment où elle commençait déjà à opérer le triage du bon et du mauvais; ensuite, qu'il est fort difficile, à distance, de préciser ce point exact où le bon a prévalu, où le mauvais a cessé d'être. Corneille, pour ne citer qu'un exemple, la veille du Cidy n'avait encore écrit que de pitoyables pièces, et il est très-probable qu'il n'a ,

pas compris lui-môme, au premier instant, le pas immense qu'il faisait en écrivant le Cid. Ce que nous disons de Corneille pourrait se dire de toute cette période à laquelle se rattachent CJ^Ite et même VAstrée. Le vrai et le faux, la grandeur et Temphase, le héros et le matamore, Tor et le clinquant, les couleurs vives du génie français et Tenluminureplus ou moins déteinte des littératures ou des modes étrangères, tout cela vivait côte à côte et pêle-mêle, sans que les contemporains se rendissent encore un compte bien exactde ce qui ne méritait pas de leur survivre et de ce qui devait être immortel. Il y a plus : le sens littéraire, le sens critique, dans une société qui se civilise et se dégage, et d'autant moins développé, d'autant moins sûr, que cette société est plus près de l'époque où elle va jeter tout son éclat. Il y a, dans l'enfantement, dans Téclosion des merveilles de Tart et de la pensée, quelque chose de prime-sautier, de spontané, qui exclut toute idée de calcul, d'analyse, de retour laborieux et réfléchi sur soimême et sur les autres. C'est surtout à ces époques que le détestable est l'envers de l'excellent, et ceux qui les ont tous deux sous la main ne distinguent pas très-bien, tout d'abord, l'envers et l'endroit. Je voudrais trouver des circonlocutions encore plus polies, des préparations encore plus habilesi pour arriver, sans trop d'encombre, à dire de VAstrée et àeClélie tout ce que j'en penso : c'est que VAstrée et CléliesonX tout simplement détestables ; c'est que VAstrée eXClélie sont, avec mille fois moins d'art, d'invention, d'intérêt, de qualités malfaisantes mais puissantes, la mauvaise littérature de leur temps, comme les Mystères de Paris, \q Juif Errant, les Parents pauvres y \diRabouiL leuse , le Comte de Mont-e-Cristo, sont la mauvaise littérature du nôtre; qu'ils furent l'envers des héroïques grandeurs de Corneille, des divines élégances de Racine,

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comme les brutalités réalistes des Frédéric Soulié, des Eugène Sue, des Balzac, sont Tenvers de chefs-d'œuvre qui, malheureusement, n'existent pas, mais qui auraient pu exister et que Fon regrette, après les avoir pressentis, espérés, rêvés et manques. Unique, mais cruelle différence entre les littératures qui donnent plus qu'elles ne promettent, comme celle du dix-septième siècle,— et celles qui ont promis plus qu'elles ne donnent, — comme la nôtre ! Notre causerie, on le comprend, ne peut approfondir un sujet qui se rattache, d'une façon plus ou moins directe, à mille questions d'art et de critique dans le passé et dans le présent. Touchons seulement à un point : M. Saint-Marc Girardin, en ressuscitant YAstrée et Clélie, tient-il assez de compte de cette malheureuse chose que nous avons rendue, j'en conviens, très-ridicule à force d'en abuser et qu'il faut bien appeler par son nom : la couleur locale ? Je sais tout ce qu'on peut me répondre : que les Romaines de Corneille parlent de leurs appas, de leurs feux, du pouvoir de leurs yeux ; que Roxane n'est pas Turque, qu'Andromaque n'est pas Grecque, que Junie n'est pas Romaine, que Phèdre n'est* pas antique; que la vérité humaiue est préférable à la vérité locale ou historique ; que mieux vaut peindre des sentiments vrais sous des vêtements impossibles, que des sentiments impossibles sous des vêtements exacts ; que notre manie de costume, de détails archéologiques, de bric-à-brac grec, romain ou moyen âge, nous a conduits à faire des mannequins et des collections, et non des personnages et des caractères. Tout cela est incontestable ; mais il y a une vérité générale, approximative, intermédiaire, qui sert de trait d'union entre la vérité humaine et la vérité historique, qui les fond toutes deux en un ensemble suffisant; de même qu'il y a une fausseté historique si énorme, si révoltante, si grotesque, qu'elle

rejaillit sur la vérité humaÎDe et la détruit. Assurément Andromaque n'est pas Grecque, Phèdre n'est pas antique; mais on peut s'y prêter à Tassouplissement du type primitif, et Tesprit, ne rencontrant rien qui le choque complètement, s'ahandonne avec délices au charme incomparable de cet idéal, de cette passion, de cette poésie, de ces sentiments si délicats et si vrais exprimés dans cette langue enchanteresse. Lorsque, au contraire, vous prenez dans rhistoire romaine Brutus, Tarquin, Lucrèce, Gollatin, Clélie, et que vous en faites uniquement les acteurs d'un bal masqué, continuant sous le masque leurs déclarations galantes, leurs commérages raffinés ou leur pathos métaphysique, à force de supprimer Tillusion, vous supprimez rintérêt, et je ne vois plus qu'une charade gigantesque, un logogriphe en dix volumes, à Tusage d'une société polie, peu renseignée encore et voulant occuper ses loisirs ou se distraire de ses soucis. La société polie ! disons-npus, Il n'est pas pour la littérature de protectrice, d'alliée plus charmante; mais sa protection a aussi ses périls, son alliance a ses charges comme toutes les protections et toutes les alliances.

Et remarquez que les contemporains eux-mêmes ne s'y sont pas trompés, ceux du moins dont Tesprit supérieur pressentait ou formulait d'avance la critique de leur siècle. Boileau a éreinté d'Urfé et Scudéry ; Molière, quoi qu'on en dise, s'est moqué de l'hôtel de Rambouillet, qui, malgré quelques hôtes illustres et fort dégagés, en sortant, du ton et du goût de la maison, était à la société d'alors ce que YAstrée et la Clélie furent à la littérature. Restons-en là ; restons-en à la note juste, à Molière, à Racine, et, tout au plus dans le roman, à madame de la Fayette, qui rentre dans le vrai cadre, et qui ne vaut pourtant ni madame de Souza, ni la duchesse de Duras, ni madame d'Ârbouville,

ni madame de Staël des grands jourS) ni madame Sand des bonnes heures.

Mais, nous le répétons et nous ne saurions assez le redire, ce travail de M. Saint-Marc Girardin sur Tamour ingénu, cette réhabilitation de Clélie et de VAstrée, n'est ni un paradoxe, ni une fantaisie, ni un point de doctrine littéraire, ni un chapitre d'histoire : c'est un traitement, c'est une tisane d'idéal, de galanterie vertueuse, de passion honnête, de rafQnement délicat des plus hautes aspirations de l'âme, destinée à nous guérir de nos orgies, de notre alcool réaliste. G*est, pour mieux dire, un anneau de plus dans cette chaîne d'enseignements utiles, applicables, pratiques, persuasifs, auxquels il sait donner des formes si attrayantes ; une variation nouvelle et toujours charmante dans ce rôle de mentor aimable, de médiateur ingénieux, de pacificateur modéré entre les rêves d'une génération, les réalités d'une autre, et ce doux abri d'honnêteté, de bon sens, de sagesse, de poésie sobre et familière, où Tune peut se reposer de ses chimères et l'autre de ses fatigues. Là, nos sympathies ne connaissent plus ni restriction ni réserve ; si le critique nous a suggéré quelques chicanes, le moraliste ne peut rencontrer que des hommages : — « Qui veut trop prouver ne prouve rien, » — c'est un proverbe que M. SaintrHarc Girardin a peut-être un peu oublié en glorifiant VAstrée exClélie, mais dont on n*a rien à craindre en prouvant, que l'éminent et éloquent professeur est une des meilleures influences de notre pays et de notre temps.

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