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LKS HISTORIENS DE LA FEMME

Pour un homme du mode, appelé au rare et difficile honneur de rendre compte d'un livre écrit par un prêtre ou un religieux illustre, il y a deux partis à prendre : ou s'incliner devant cette œuvre à demi sacrée, Fadmirersans restriction et san$ réserve, et se borner à un de ces hommages où le fidèle a plus de part que le critique; ou bien, tout en restant dans les limites d'une respectueuse convenance, d'une pieuse sympathie, traiter cet ouvrage comme s'il s'agissait d'un de nos justiciables ordinaires, et en discuter librement, sinon les principaux points de vue et les doctrines essentielles, au moins les détails et les accessoires. Le premier de ces deux partis serait peut-être le meilleur, le plus sûr, le mieux d'accord avec nos sentiments pour l'éloquent et savant auteur de la Femme catholique ; mais

* La Femme catholique.

le second ne lui plaira-t-il pas davantage? Cette liberté dans l'admiration, alors même qu*il s'y mêlerait un grain de critique et d'analyse, ne répond-elle pas mieux à la pensée de quiconque, ayant écrit un livre, veut le voir réussir, et ne dédaigne pas, au milieu d'ambitions plus hautes et moins terrestres, le succès littéraire?

Je réclame donc mes franchises habituelles, malgré Tautorité d'un nom presque synonyme de Tinfaillibilité théologique et la gravité d'un sujet qui touche à chaque instant aux grandes vérités dogmatiques et historiques de la religion et de rÉglise. Ce sujet même, si attrayant et si beau, n'est-ce pas en faire ressortir Tattrait et la beauté que d'in-, diquer comment on aurait pu çà et là le rattacher de plus près encore aux besoins, aux périls et aux souffrances de la société moderne?

Christianisme et paganisme, c'est à ces deux grandes divisions qu'il faut toujours revenir, lorsque l'on s'applique, soit dans le passé, soit dans le présent, aux destinées intellectuelles, morales et sociales de Thumanité. Il est bien entendu que le mot paganisme ne signifie plus ici le polythéisme, le culte des dieux et des déesses, auxquels le monde païen avait cessé de croire longtemps avant la chute officielle des idoles, mais cette religion de la matière et des sens, ce culte des appétits charnels et des intérêts terrestres, qui, abaissant ou annulant l'âme devant le corps, préférant la terre au ciel et bornant ici-bas les fins suprêmes de l'homme, se continue d'âge en âge et sous des formes diverses, tantôt brutal et grossier comme la convoitise, tantôt superbe et raffiné comme l'orgueil. La question ainsi posée, le sort de la femme en ce monde n'est pas difficile à classer. Toute société qui se rapprochera davantage du paganisme, c'est-à-dire du règne de la matière et de la chair, amoindrira et dégradera le rôle de la femme, à Texemple de ces

sociétés antiques, païennes par excellence, qui traitaient la femme comme une chose,' en faisaient une esclave, et ne consentaient à observer envers elle une sorte d'égalité intelligente et mondaine que lorsqu'elle abdiquait toute pudeur et s'appelait Aspasie. Au contraire, plus l'élément chrétien domine dans un. siècle et dans un pays, plus aussi la mission de la femme s'y agrandit et s'y relève, plus elle y apparaît dans sa triple condition de liberté, de dignité et d'autorité. Affranchie par TÉvangile, devenue l'égale, la compagne et la conseillère de Thomme, ne tenant plus son influence d'une beauté périssable et d'un charme fugitif, mais d'un idéal de beauté morale, d'ulfi reflet de lumière divine, qui survivent à la jeunesse et se prolongent même au delà du tombeau, la femme chrétienne est remise au rang que le paganisme lui avait fait perdre. Car il est clair, en dehors même de toute révélation surnaturelle, que là ou régnent l'âme et la pensée du ciel, l'importance sociale et domestique de la femme est tout entière dans les qualités de son âme et dans sa part aux récompenses célestes, et que là où la matière et les sens asservissent le reste, la femme n'a d'autre valeur que celle que lui donnent les désirs et les caprices de ses maîtres. Or, le catholicisme étant l'expression la plus vraie, la plus pure et la plus complète de la religion chrétienne, il en résulte que c'est la femme catholique qui représente, dans son acception la plus élevée, la plus sainte et la plus active, ce magnifique rôle de la femme réhabilitée et ennoblie. C'est dans le catholicisme et par le catholicisme qu'éclate toute la grandeur de cette tâche réparatrice que Dieu lui assigna dès le commencement du monde, et qu'il lui réserve encore au milieu des incertitudes et des orages de l'avenir. Ce que le catholicisme a été et a fait pour la femme; comment elle a répondu, dans toutes les grandes phases de l'histoire, à

ce qi)*il avait fait pour elle ; comment elle pourrait de nouveau retrouver les éléments de son influence, accomplir sa mission spirituelle et coopérer au salut de Thumanité^ telles sont les divisions naturelles, tel est, à vol d'oiseau ou de causeur, le plan de cet ouvrage.

La grandeur, Texactitude, l'opportunité de ce tableau, ne sauraient être contestées. Il n'y a .qu'un seul point où nous chicanerons dés l'abord le père Ventura. Oui, il est très-vrai que le vieux monde chrétien est peut-être destiné à des catastrophes, à des convulsions nouvelles, pareilles à celles que nous retrace l'histoire des persécutions et du Bas-Empire; que, dans ces crises futures, il ne pourra être sauvé que par le catholicisme, et que le catholicisme luimôme, si puissamment servi par les femmes depuis son avènement, aura encore beaucoup à attendre de leur dévouement et de leur zèle pendant cette période décisive où leur salut sera le sien, où son salut sera le nôtre : il n'est pas moins vrai que la société actuelle revient, par maint endroit, au paganisme; que la matière y règne en souveraine dans toutes ces recherches du bien-être, dans tous ces développements de Tindustrie, dans tous ces raffinements du luxe; que, dans bien des détails de mœurs, dans les arts, dans les lettres, au théâtre surtout, ce côté de la littérature placé en contact permanent avec la vie publique et le sentiment populaire, nous redevenons des païens, non pas. de la Renaissance, mais de la décadence, et que le monde, par conséquent, offre à Tobservateur quelques-uns des aspects qui précédèrent sa grande régénération chrétienne. Toutefois peut-on dire, pour compléter l'analogie^ qu'il tende de nouveau à traiter la femme en esclave, à lui retirer sa part d'autorité ou d'influence, à la réduire, en un mot, au rôle de corruption ou de servitude, d'oppression ou d'avilissement, que lui imposait la société

i22 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

païenne? Ici, nou^ osons contredire Tillustre auteur-de ce livre. Ne laissons jamais calomnier notre temps; il a bien assez de ses fautes et de ses misères, et ce n'est pas, d'ailleurs, un bon moyen de relever et de purifier les âmes, que d'exagérer rabaissement où elles sont tombées. Il y a, du moins, une grave distinction à faire. Le rôle des courtisanes s'est agrandi, et, sous ce rapport, la ressemblance avec les mœurs antiques a fait de funestes progrès. Ces femmes-ià, de quelque nom piquant ou adouci qu'on les appelle, sont devenues une puissance sociale. Elles ont leur royauté, leur royaume, leur budget, leurs listes civiles, leurs sujets, leur paix armée, leurs flatteurs, leurs salons, leurs comédiens et leurs théâtres. Hais pourquoi cet accroissement scandaleux de pouvoir, de vogue et d'arrogance? Parce que la femme mariée, l'honnête femme, est plus respectée qu'autrefois; parce que le mariage est pris plus au sérieux; parce que réponse et la mère vivent davantage au centre de leurs affections et de leurs devoirs; parce que le faisceau de la famille est plus sacré, plus indissoluble; parce que la galanterie, cette chevalerie bâtarde, s'est réfugiée dans les souvenirs des octogénaires; parce que l'homme à bonnes fortunes est allé rejoindre, dans les gardes-meubles du passé, les maîtres de poste, les chaises à porteurs et les carlins. Parcourez rapidement les diverses époques de la vie mondaine depuis les Valois, et tous reconnaîtrez que jamais la bonne compagnie n'a été plus morale qu'aujourd'hui. Or, comme l'homme se ressemble toujours, surtout par ses faiblesses et ses vices; comme il y a, dans toute civilisation avancée, une moyenne de corruption élégante ou grossière qui demande sa pâtée^ elle va la chercher toute faite chez les Marguerite Gautier ou les Olympe Taverny, au lieu de l'assaisonner dans le boudoir des duchesses et des marquises. Maintenant qu'il

ait là un trait dé plus de similitude avec rantiquité païenne; que la femme vertueuse, délaissée à cause de sa vertu, y renouvelle parfois le domum mansit, lanam fecit de la matrone romaine, tandis que des courtisanes brillantes nous offrent des contrefaçons peu embellies de Laïs ou de Phryné; qu'on puisse même voir un très-fâcheux symptôme dans cette séparation toujours croissante entre la vie honnête et la vie de plaisir, nous ne songeons pas à le contester. Mais il n'est point exact de dire que la femme légitime, la fille, la sœur, Tépouse et la mère soient aujourd'hui plus rabaissées et plus asservies, à moins qu'aux yeux du père Ventura ce soit les rabaisser et les asservir davantage que de moins s'occuper à les séduire : nous ne pensons pas que ce soit le son avis.

Ceci n'altère en rien, du reste, les lignes principales cfe son œuvre. De ce que nous croyons, plus qu'il ne paraît le croire, la femme de notre époque traitée d'après l'esprit du christianisme, il ne s'ensuit pas — bien au contraire! — que la mission de la femme catholique en soit amoindrie dans le présent, dans le passé ou dans Tavenir. Nous ne pouvons donc que saluer avec un profond sentiment d'admiration et de reconnaissance les deux premières parties de ce livre, qui sont à peu près le livre tout entier. Dogmatique ou historique, il est toujours supérieur, et si l'on ne savait que le père Ventura est le premier théologien de ce temps-ci, qu'il s'est assimilé avec une puissance incomparable les trésors de science, de sagesse, d'intuition divine, renfermés dans les Pères de l'Église et dans saint Thomas, on s'en convaincrait en présence de cette argumentation lumineuse, de ce récit plein de majesté et d'ampleur, de cette érudition nourrie de la moelle des lions du désert, des Augustin et des Jérôme, et qu'une imagination italienne recouvre de ses richesses et de ses grâces, au mo-

ment où le lecteur mondain s'apprêterait à la trouver trop robuste pour sa faiblesse. C'est à peine si, dans ce magnifique traité des rapports du catholicisme avec la femme, dans cette splendide histoire des grandeurs et des mérites de la femme catholique depuis la prédication de TÉvangile jusqu'au lit de mort de notre pieuse et admirable princesse Marie, nous surprenons quelques traits de partialité un peu trop ultramontaine, que nous voudrions effacer, parce qu'ils n'ajoutent rien à la persuasion des convertis et peuvent effaroucher les dissidents. Ainsi il nous semble qu'après avoir parlé avec son énergie ordinaire de tout ce que la femme peut pour le mal comme pour le bien, de sa part d'influence dans la propagation des hérésies, du soin que prenaient les ariens, les gnostiques ou les eutichiens, de ramasser des femmelettes vaines, légères, impudiqves, pour faire pénétrer dans les familles leurs détestables doctrines, il n'aurait pas dû placer sur la même ligne les femmes jansénistes affiliées à Port-Royal. Celies-là ne furent ni impudiques ni légères, et Tarchevéque de Paris, en les appelant orgueilleuses comme des démons, mais pures comme des anges, marqua l'abime qui les séparait de toutes ces pourvoyeuses d'hérésie, justement odieuses au père Ventura. Le docte écrivain ne s'est-il pas aussi montré trop dur envers les femmes protestantes? Il ne s'agit ici,, à Dieu ne plaise, ni de discuter des articles de foi, ni de remonter aux origines de la Réforme. C'est, nous le croyons bien, en exploitant les passions humaines, et la plus violente de toutes, que Luther et Calvin firent tant de prosélytes. Hais, puisque l'auteur de la Femme catholique voulait mettre son livre au point de vue actuel, -en faire une œuvre d'utilité immédiate et contemporaine, il y aurait eu, selon nous, plus d'habileté et de justice à ne pas réveiller d'irritants souvenirs et à reconnaître que le

protestantisme, pratiqué de bonne foi, renferme encore assez de morale et de vérité chrétienne pour inspirer aux femmes de fortes et austères vertus, et maintenir parmi elles cet amour de la famille, ce génie du foyer domestique, si remarquables, par exemple, chez tes Anglaises et dans certaines provinces de TAllemagne. Pour notre part, nous ne faisons aucune difficulté d'avouer que nous connaissons des femmes protestantes auxquelles bien des femmes catholiques seraient heureuses de ressembler. Enfin, s'il n'était pas bien convenu, de par les journaux démocratiques, ces excellents 'patriotes, que nous aimons tendrement les Russes, nous demanderions au père Ven< tura comment ils pourraient déployer une vigueur, une bravoure, une intelligence constatées par leurs ennemis eux-mêmes, si tous, grands seigneurs et paysans, popes et laïques, boyards et serfs, hommes et femmes, étaient énervés, hébétés, corrompus et abrutis, comme il nous les représente. Le danger de Texcès devrait être toujours présent à la pensée de ceux qui, par leur caractère, leur talent, l'excellence de leurs doctrines, leurs dons merveilleux de persuasion et d'éloquence, ont autorité et charge d*âmes.

En revanche, et une fois ces réserves faites, que de beauté, de splendeur, d'émotion pathétique et entraînante dans ces récits de l'Église primitive, dans ces maternités spirituelles de la femme catholique, fécondant par le martyre le sol des persécutions, convertissant ses bourreaux par son héroïsme surhumain au milieu des plus affreux supplices, ouvrant le ciel à des milliers de néophytes éclairés par ses leçons et ses exemples, et donnant au monde les fils de ses entrailles ou de ses vertus, les Ambroise, les Grégoire, les Athanase, les Chrysostome, les Basile! Ces flambeaux immortels de la foi et de la science.

c'est toujours le souffle d'une femme qui les allume; ces conducteurs de TÊglise naissante à travers le double écueiï delà persécution et de Thérésie, c'est la main d'une femme qui les soutient et les guide. Qu'elles sont belles et grandes, gracieuses et touchantes sous la plume inspirée du père Ventura, ces saintes, ces vierges, ces héroïnes, ces miracles vivants et mourants pour le christianisme, Agathe, Agnès, Lucie, Paule, Cécile, Harcelle! Et plus tard, dans des conditions et à des époques différentes, quelle page de notre histoire n'est pas embellie, purifiée, attendrie par une femme, Clotilde, Geneviève, Blanche, Jeanne d'Arc! Dans le livre du père Ventura, c'est là la partie que nous préférons, et c'est aussi celle qui y tient le plus de place. Vigoureux, mais parfois excessif quand il argumente, il est irrésistible quand il raconte, quand il trace cette série de tableaux où la femme chrétienne nous apparaît avec son auréole de pitié, de chasteté et de courage. Parleronsnons de son style? Nous qui savons si mal notre langue et qui nous étonnons toujours qu'on puisse l'apprendre, nous sommes à la fois honteux et fier de voir un étranger, arrivé en France à un âge où les hommes ordinaires oublient tout et n'apprennent plus rien, écrire le français avec une verve, une originalité qui plaît et attache jusque dans ses incorrections. Voici une page que je cite, parce qu'elle résume l'esprit du livre dans ce qu'il a d'excellent, et parce qu'elle donne une idée de ce style, solide et ferme comme le granit, sous ses légères aspérités : — « Il en est de méipe de la liberté. L'homme qui ne voit que l'homme dans l'homme ne Testime pas, ne le respecte pas; bien plus, il cherche à l'exploiter, à l'asservir, à le convertir en chose, en instrument de ses passions. La liberté de J'homme n'est jamais sortie, ne sortira jamais du cerveau de l'homme purement homme, et moins encore de son cœur. L'homme

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ne commence à être estimé, respecté; ses droits à une personnalité honorable, libre et indépendante de tout arbitraire, de tout caprice humain, ne commencent à poindre, ne commencent à être reconnus, appréciés, garantis, que dès le moment où Dieu projette sur lui son ombre divine, pour l'en envelopper et Vy protéger; dès le moment où Ton voit dans Thomme quelque chose de divin et de sacré; dès le moment où Ton voit en lui Timage de Dieu et même l'enfant de Dieu. C'est ce que fait ie christianisme; et, par conséquent, la liberté même civile n'est qu'une inspiration chrétienne, n'est qu'une pensée sortie de l'intelligence et du cœur de Dieu môme, descendant dans l'intelligence et dans le cœur de l'homme, et lui persuadant la révérence pour l'homme, dont Dieu donne lui-même l'exemple. Par des moyens doux et pacifiques, sans violence et sans bruit, mais par l'influence de son esprit et l'onction de sa grâce, le christianisme tend de lui-même à affranchir l'homme, non-seulement du joug du péché, mais aussi du joug de l'homme, non-seulement au point de vue religieux, mais aussi au point de vue civil et politique; et c'est ainsi que lui, lui seul, a aboli, chez les peuples qui l'ont embrassé, le despotisme tel qu'ilest pratiqué chez les peuples païens, le despotisme du souverain aussi bien que le despotisme du maître, du père et de l'époux, et a condamné avant tout la servitude de la femme. En sorte que, comme il est impossible que rien soit libre — et la femme moins que tout autre être humain — chez les peuples païens, de même il est impossible que rien, à la longue, demeure esclave — et la femme moins que tout autre être humain — chez les peuples chrétiens. »

A cdté de ces lûâles beautés, il y a çà et là quelques italianismes, quelques concettiy un certain abus des images mystiques, des phrases à antithèse ou n symétrie, « la

vertu de tous les mérites et le mérite de toutes les vertus.» -r- Un peu plus loin : « le zèle rempli de foi et la foi remplie de zèle.» Mais ce ne sont là que des vétilles : si j*osais adresser au père Ventura une critique un peu plus grave, ou plutôt si je ne craignais d'avoir Tair de lui demander autre chose que ce qu'il a voulu faire, je lui reprocherais la brièveté et Tinsuffisance relatives de la troisième partie de son livre; celle où il indique à la femme catholique de notre époque les moyens de reconquérir son influence. Ici un peu d'expérience mondaine combinée avec la science théologique n'aurait pas nui. L'illustre écrivain a des classifications trop absolues : il place d'une part la femme chaste, de l'autre la femme dévergondée; d'une part la femme pieuse, de Fautre la femme sceptique ou frivole : à coup sûr, le choix n'est pas difficile à faire. Hais n'y a-t-il pas des nuances, et, comme dit H. Sainte-Beuve, des entre-deux^ qu'il serait sage d'observer quand on veut prendre de l'empire sur un mari intelligent, spirituel, homme d'imagination ou homme du monde? Le père Ventura a aisément trouvé dans le Nouveau et même dans l'Ancien Testament des preuves de la liberté, de la dignité, de l'autorité de la femme chrétienne, c'est très-bien; mais ne siérait-il pas d'y chercher aussi pour elle des leçons d'humilité, de douceur et d'obéissance; vertus tout aussi évangéliques, tout aussi patriarcales, dont les couvents à la mode devraient bien faire une branche essentielle de l'enseignement féminin? Le père Ventura cite et adopte un mot très-juste de Nodier : « La révolution, c'est le paganisme. » — Hélas I oui; mais, dans notre malheureux siècle, cette maudite révolution s'est si.bien glissée jusque dans ses contraires, qu'on la retrouve partout, même dans la façon dont les femmes dévotes traitent l'autorité de leurs maris. Notre pieux auteur voudrait qu'elles

apprissent le latin dans les Pères de l'Église. Il croit que leur salutaire influence deviendrait irrésistible, et qu'elles nous convertiraient tous jusqu'au dernier, si elles pouvaient nous citer couramment des pages de Tertullièn ou de saint Arabroise. Nous ne contestons pas l'efficacité de ce moyen : pourtant un peu de grâce et d'indulgence en français aurait bien aussi son mérite.

On le voit, c'est tout un autre sujet qu'aurait eu là sous sa main le père Ventura, et il est trop délicat pour que j'y insiste. J'aime mieux relever, dans un de ses beaux chapitres sur les gloires de la femme catholique, un défaut d'appréciation, par lequel, beaucoup plus que par son style, il a payé tribut à sa qualité d'étranger. 11 cite une page d'un homme qu'il désigne ainsi : « Un laïque, aussi grand chrétien, qu'il est grand publiciste, et dont le sentiment religieux est à la hauteur de l'abondance, des charmes et de l'originalité du style. » — J'avoue qu'après ce séduisant portrait je m'attendais à lire au bas de la citation le nom de H. de Montalembert ; point du tout! il s'agit de H. de Gormenin 1 Je ne mets pas en doute le chnstianisme du fougueux pamphlétaire qui ne trouvait pas, en 1848, la Constitution assez républicaine et assez démocratique pour lui, et qui, aujourd'hui, siège stoïquement au conseil d'État; mais je puis affirmer à son pieux panégyriste que son style n'est ni original, ni charmant, que l'esprit de parti a pu seul lui créer une réputation littéraire, et que le plus légitime oubli commence à faire justice de ses prétendus chefs-d'œuvre. Si, en sa qualité de grand chrétien, M. de Gormenin a la conscience délicate, il doit, en ce moment, éprouver de bien vifs remords quand il songe qu'il a passé dix ans à démontrer, dans des phrases à facettes taillées comme des bouchons de carafe, que la monarchie de i830 ruinait le pays.

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Hais revenons, en finissant, à des images plus douces : J'ai laissé entendre que le livre du père Ventura ne paraîtrait pas complet à quelques maris, trop bien convaincus déjà de la liberté, de Tautorité et de la dignité de leurs femmes : j'ai eu grand tort. Le père Ventura a un paragraphe qu'il intitule : Toilette de la Femme catholique, et qui sera adopté avec enthousiasme par tous ces avares oppresseurs, assez injustes pour se plaindre parfois de l'accroissement indéfini des jupes et des volants. « Pour la femme chrétienne, nous dit Téminent écrivain, la parure la plus magnifique, la plus splendide et la plus éblouissante de cbarme et de richesse, consiste en ceci : la robe de la grâce sanctifiante, la ceinture de la chasteté, les rubans de la mortification, la chaussure de Timitation de Jésus- Christ, Tanneau de la fidélité au devoir, les bracejets de la soumission, le collier de la patience, le camée dé Tamour de la croix, le bouquet de la ferveur, le diadème de la sagesse, les roses de la pudeur, le fard de la modestie, les parfums des bons exemples, les pierreries du mérite des saintes œuvres, Vampleur du dévouement,* la sainte fierté de la foi, Tair assuré d^e l'espérance, et Tor de la charité. »

A coup sûr, voilà une toilette bien économique, et les maris les plus voltairiens voudront y souscrire. Loin de nous pourtant Tenvie de plaisanter en un si grave sujet et à propos d'un si bel ouvrage! Si nous avons reproduit ces quelques lignes, charmantes encore dans leur bizarrerie, c'est que nous y retrouvons l'impression générale que nous ont laissée l'auteur et le livre. Il y a dans la Femme catho* lique beaucoup du grand théologien, de l'écrivain supérieur, de Taimable légendaire, de l'irréfutable érudit, presque de l'homme de génie, et un peu du moine italien «

M. ERNEST LEGOUVÉ. i31

Lorsqu^on vient de lire un ouvrage signé d'un beau nom littéraire, écrit par un homme très-distingué d'esprit et de cœur, et que, tout en rendant justice à l'excellence de ses intentions, à la noblesse de ses pensées, à Télégancé de son style, on ne se sent pas tout à fait content, on doit presque toujours attribuer les imperfections du livre à trois causes : les circonstances extérieures ou publiques, les circonstances particulières ou personnelles, et le défaut de parti pris.

Il suffit de lire cent pages de VHistoire morale des Femmes pour reconnaître qu'elle a été conçue et préparée dans un mauvais voisinage : celui de la république de Février. Non pas, à Dieu ne plaise! que je reproche à H. Legouvé ses illusions d'alors, expiées sans doute par ses regrets d'aujourd'hui! Dans une intelligence aussi élevée, aussi désintéressée que la sienne, ces illusions n'étaient et ne pouvaient être qu'honorables, ilaisnous avons tous un dada quelconque, une idée favorite, où notre esprit, une fois lancé, abonde un peu trop et se laisse aisé-

* E\9Unft moràU deê Femmes.

ment glisser sur la pente; et heureux ceux qui, comme M. Legouvé, ont le dada le plus charmant de tous, celui qui consiste à regarder. les femmes comme supérieures aux hommes! Or un des caractères de celte infortunée République et de ses accessoires fut justement d'exagérer, chez ceux qui Tacceptèrenl avec joie et même chez quel' ques autres, cette note préférée à laquelle on revient toujours, soit en public quand Foccasion est favorable, soit à huis clos quand la voie publique est fermée. Pour les uns, cette chimère amoureusement caressée fut le sentiment de leur importance, décuplé par le niveau démocratique; pour les autres, ce fut la certitude de leur vocation politique, signalée tout à coup chez les tailleurs et les rapins d'atelier. Pour ceux-ci, ce fut Tapplication de doctrines extravagantes, impossibles en temps de calme; pour ceuxlà, la satisfaction immédiate de tous les appétits matériels; pour plusieurs enfin, — et c'était là le plus chimérique, — la conviction qu'ils avaient toujours prévu, prédit, aimé et désiré la république. P-our H. Legouvé, ce fut et ce dut être l'émancipation et la suprématie morale des femmes; et j'arrive ici à ces circonstances personnelles dont je parlais tout à Theure. Il y a, entre la plus belle partie du genre humain et la gloire poétique ou héréditaire de H. Legouvé, un gracieux échange, une aimable alliance à laquelle il ne saurait faillir sans ingratitude. Les femmes sont à la fois les obligées et les bienfaitrices de ce nom qui en est à sa seconde génération de talent, de célébrité et d'Académie. Seulement, — pardonnez-moi cet abus des nuances en un sujet qui les permet toutes, — ce qui, à d'autres époques, n'eût été pour M. Legouvé qu'une précieuse tradition de famille, justifiée et consacrée par toutes les vertus et toutes les grâces du bonheur domestique, uneplus-valtLe d'héritage grossie par rimagi-

nation d'un poëte et le cœur d'un honnête homme, devint peut-être, sous cette échauffante influence, un code de morale familière demandant à entrer dans la vie publique et à sortir du demi-jour d'un foyer d'élite pour passer dans les régions officielles de la loi. Dés lors il y a matière à chicane, et même à un peu de rancune de la part de ceux qui, comme moi, ont eu aussi leur dada républicain : celui de haïr tellement la République, qu*ils en ont gardé l'humeur chagrine contre tout ce qu'elle a fait, inspiré ou amené. Que H. Legouvé nous excuse donc si, tiraillé en sens contraire par nos sympathies pour son talent et nos antipathies contre son Ëgérie d'alors, nous expliquons par ce contraste les deux défauts que nous trouvons dans son livre, rempli pourtant de pages charmantes, d'aperçus ingénieux, d'observations délicates, de bonne et vraie science du monde et du cœur humain, relevée par un irréprochable sentiment moral. Ces deux défauts, que l'on peut attribuer à la même cause, sont, d'une part, le manque de parti pris entre le traité de philosophie et de législation pratique et l'œuvre purement littéraire; d'autre part, — ce qui est plus grave, et nous a attristé davantage, — le manque de décision sur un point qui, selon nous, doit tout dominer, tout absorber, tout trancher dans cette question de l'émancipation et de la glorification des femmes : le christianisme. J'enfermerai dans cette double critique tout le mal que j'ai à dire de cet ouvrage : quaDt au bien, je le ferai aisément comprendre, en ajoutant que, malgré mes rigueurs, il est peu de lectures plus attrayantes pour tout le monde, meilleures et plus saines pour les maris récalcitrants ou sceptiques. Le caractère un peu indéterminé de cette Histoire morale des Femmes a l'inconvénient de provoquer chez le lecteur l'envie d'ergoter et de contredire, au lieu de s'a-

bandonner au charme; ce qui ii*eût pas manqué, si Tauteur, moins préoccupé d'un appel à des réformes légales et sociales suggérées par un bouleversement universel, se fût contenté d'être moraliste, de donner simplement son avis, en y mêlant de vives raisons, de touchants récits et de pathétiques tableaux. Loin de moi Fidée de traiter son livre comme un roman! M. Legouvé aurait le droit de n'accepter sur ce terrain ni mes réserves ni mes éloges. Mais, enfin, si Ton m'accorde que toute œuvre ou toute entreprise où la femme joue le premier rôle a peine à se défendre d'une certaine teinte romanesque, je remarquerai, à l'honneur de M. Legouvé, qu'il représente, dans Tensemble de son ouvrage, tout le côté honnête, spécieux et permis de ces idées relatives à la condition, à la destinée des femmes, dont nous avons vu, dans des romans célèbres, le côté orageux, subversif et corrupteur. En général, voilà ce qui m'impatiente et me désarme à la fois dans ce séduisant plaidoyer : on sent que, si Tauteur avait fait un pas de plus, il se trouvait en plein au plus gros des paradoxes favoris du moment, éclos dans la serre chaude du ' Luxembourg et ailleurs : droit au travail, femme libre, divorce, instituteurs laïques, enseignement Carnet et autres bouquets de noce et de lune de miel républicaines. Ce paS) il ne Ta point fait, grâce à sa droiture naturelle, à cet instinct honnête et sensé qui retient sur la pente des grands précipices. Pourtant, même dans la zone intermédiaire et tempérée où il a su se maintenir, il reste encore un je ne sais quoi d'indéûnissable, quelque chose comme ces airs maladifs que l'on contracte dans un pays malsain, et dont on ne se guérit qu'à la longue :

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »

Si bien que le livre peut donner lieu à une distinction

perpétuelle entre un bon esprit et une mauvaise influence : ce qui est bon appartient à Fauteur; ce qui est contestable appartient au voisinage et au moment.

Je n'entrerai pas dans le détail de tous les droits, de toutes les réparations morales et légales que M. Legouvé réclame pour ses clientes. Il faudrait, pour les discuter avec lui, être tantôt théologien, tantôt historien, tantôt jurisconsulte, tantôt médecin, et je ne suis, hélas I rien de tout cela : il n'y a que cet excellent M. Planche qui possède la science univer;selle, sans compter Tébénisterie et Torfévrerie. Mais, pour bien rendre Timpression que laisse cette lecture, il suffit d'indiquer cette espèce d'anxiété et de malaise qu'on éprouve en se voyant si près de doctrines que Ton a réfutées et redoutées. M. Legouvé, j'en conviens et je le répèle, en a adouci et corrigé les aigreurs inquiétantes; il ne leur a laissé que cette vague saveur romanesque, chère aux imaginations vives, sans danger pour les imaginations pures, mais parfois périlleuse pour les autres. Le roman, c'est-à-dire un tour particulier donné aux questions sérieuses et pratiques, qui plaît d'abord, où l'on devine une belle âme, qui semble même applicable, mais qui ne résiste pas toujours à la réflexion, à l'expérience! Qui ne connaît ce prisme ou ce mirage? Qui n'a eu plusieurs fois en sa vie le tort de s'y complaire? Et qui n'a été forcé d'y renoncer, sauf à sacrifier en même temps quelques illusions chéries? Voilà dans quelles dispositions d'esprit nous jette le livre de M. Legouvé, et nous y songeons davantage, justement parce qu'il a un peu trop affecté les formes d'un traité ou d'un code en expectative. A tout moment, en tournant ces pages brillantes, graves ou attendries, on se dit tout bas : Que ce serait beau si c'était possible, si les choses se passaient comme l'auteur les souhaite et comme il serait bien

digne de les obtenir ! Mais tout cela s'est trop bien arrangé dans sa tête ou sous ses yeux par quelques rares et beaux exemples; dans le monde,* il en serait autrement: ces institutrices laïques sont peut-être de sages et doctes personnes; et pourtant leur présence amène presque toujours dans les communes des dissentiments et des désordres : ces directrices de postes s'acquittent fort bien de leur tâche; il n'en est pas moins vrai qu'elles groupent autour d'elles tous les beaux esprits des petites villes où elles arrivent en étrangères, et qu'il en résulte parfois des choses peu édifiantes. Ce que nous disons de ces deux spécialités, prises au hasard, pourrait se dire des autres fonctions auxquelles H. Legouvé appelle les femmes, et qui toutes, pour que les avantages pussent dépasser les inconvénients, auraient besoin d'être exercées par des natures exceptionnelles. Voir trop en beau, c'est une vertu, c'est un bonheur! mais c'est aussi un danger. L'avouerai-je à M. Legouvé? Oui, car ce sera lui rappeler un de ses succès de théâtre. Quand je le vois combiner avec tant de chaleureux optimisme tout le bien que pourraient faire les femmes, épouses, filles, mères, institutrices, fonctionnaires, si on leur accordait plus d'initiative et d'autorité, je pens& à George Bernard de sa jolie comédie Par Droit de Conquête, à cet ingénieur chevaleresque, Bayard des ponts et chaussées, qui dessèche des marais, endigue des rivières, enrichit son département et refuse de toucher ses honoraires. Tout cela est parfait, et s'encadre dans une action trop intéressante, dans un dialogue trop spirituel, pour que le spectateur y trouve à redire. Mais demandez aux vrais propriétaires, aux vrais conseillers généraux, aux vrais paysans comme moi, où l'on rencontre de pareils ingénieurs? Ils vous répondront : Bue Bichelieu, soufflés par

M. Legouvé ei joués par Dressant : nous n'en connaissons pas d'autres. Je note en courant ce trait pour montrer comment Theureux auteur de Par Droit de Conquête et de Bataille de Dames ressemble aux abeilles, qui, ne connaissant que les fleurs et le miel, ont le droit de ne pas croire aux ronces et aux chardons.

Et cependant, pour donner à son ouvrage toute sa portée, M. Legouvé avait un moyen qu'il a entrevu, qu'il a effleuré, mais qui, dans le milieu où se produisait, où se préparait ce livre, ne pouvait avoir tout son jeu et se développer dans toute sa puissance. Il lui suffisait de reconnaître et de proclamer, à toutes ses pages, que le problème de la destinée des femmes en ce monde n'a été et n'a pu être résolu que par le christianisme, de prendre, par conséquent, la religion pour base de tout son système de réhabilitation féminine. Là étaient la force, la vie. In solidité de ses doctrines et de son sujet, et c'est faute de l'avoir ouvertement compris, hautement déclaré, c'est pour avoir cherché ses arguments et ses témoignages, non pas tout à fait en dehors, mais à côté du christianisme, que cette Histoire morale des Femmes paraît à la fois moins conséquente et moins concluante. On le voit, c'est à ce point capital qu'il faut revenir pour s'expliquer l'antagonisme et l'embarras que les circonstances créaient à M. Legouvé et dont son livre s'est ressenti.

Par ses propres tendafices non moins que par l'intérêt^ de sa cause, il était forcément amené à chercher les lettres de noblesse de la femme là où elles se trouvent. Or quel a été l'ennemi de la dignité, de la liberté, de l'autorité de la femme? Le paganisme, n'en déplaise aux admirateurs des civilisations grecque et romaine, où les esprits les plus raffinés ne traitaient la femme comme leur égale que quand elle s'était faite préalablement courtisane, où les hommes

i38 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

les plus éminents par la vertu et le génie avaient là-dessus des idées au moins fort singulières. Par quelle puissance les femmes ont-elles été relevées de leur abaissement primitif? Par TEvangile, par le christianisme, par TÉglise. En quel temps et par quelle influence Timage de la femme a-t-elle été progressivement purifiée et ennoblie? Dans le moyen âge, par la chevalerie. Par quelle révolution intellectuelle les femmes furent-elles frappées d'un nouvel abaissement, menacées d'une nouvelle déchéance? Parla philosophie sensualiste et sceptique du dix-huitième siècle. Quel fut l'enfant de cette philosophie? 1789. Dans quel livre 1789 formula-t-il ses idées et ses conquêtes? Dans le Code civil. Contre quoi voulait réagir M.Legouvé en Thonneur et au profit des femmes? Contre ce môme Code civil. Dans quelles conditions, dans quel mouvement de pensées et de faits, en vertu de quel événement, devant quel public prit-il la parole? Dans un mouvement, dans des conditions révolutionnaires, devant un public révolutionnaire, à la suite d'une secousse révolutionnaire, qui reprenait en sous-œuvre et continuait, en l'exagérant, l'esprit de 89. Dès lors, il se trouvait placé dans un cercle que je n'appellerai pas vicieux, puisqu'il s'agit des femmes et de leurs mérites, mais qui n'en était pas moins sans issue. Spiritualiste, plaçant très-haut son idéal, j'allais dire son culte pour la femme, la dégageant de cet amour sensuel, de cette poésie charnelle qui est le gage de sa servitude et rabaisse au rang de créature subalterne, l'entourant de respect, de pureté, de piété et de tendresse, retraçant, à travers les âges, l'éternel contraste de Vénus Vranie et de Vénus Pandémos, il se heurtait fatalement aux doctrines, aux partis, aux souvenirs qui donnaient à ses théories les plus chères un éclatant démenti ; car, s'il est vrai, comme l'ont dit des voix éloquentes, que la' Ré-

volution soit le paganisme, que toutes les crises, toutes les passions qui y ramènent, soient marquées au coin de ce matérialisme qui glorifie la chair aux dépens de Tâme, de cette religion des sens qui ferme le ciel pour être plus sûre de Tempire de la terre; qu'en un mot la femmeréhabilitée, affranchie, sanctifiée par Tesprit du christianisme, soit rejetée dans sa fange et dans son néant par Tesprit révolutionnaire, on comprendra quel a dû être l'embarras de M. Legouvé entre Tidée qui faisait sa force et celle que, par situation ou par circonstance, il était obligé de ménager. Son sujet et son cœur lui disaient christianisme, chevalerie, moyen âge, amour chrétien, poésie spiritualiste, grands exemples donnés par des vierges, des saintes et des reines, religion du sacrifice forçant la chair d'obéir à Tâme; et la sphère où s'agitaient son auditoire et son entourage lui disait paganisme, sensualisme, philosophie, révolte, triomphe du sens individuel, haine au passé, néant du sacrifice, réclamation immédiate des jouissances terrestres et charnelles. Son cœur et son sujet lui disaient saint Paul, Augustin, Monique, Geneviève, Glotilde, Hélène, Blanche, saint Louis, Gerson, Dante, Bayard, François de Sales, Tincent de Paul, saint Thérèse, Fénelon ; — ceux dont la passagère victoire lui donnait la parole lui disaient Rome, Athènes, Renaissance, Rabelais, Gabanis, Condorcet, Garnot, Merlin. Son cœur et son sujet lui disaient Jeanne d'Arc; on lui disait Voltaire!

G'est à cela et à cela seul qu'il faut attribuer cette gêne, cette indécision qui se révèlent dans maint passage de cette Histoire morale des Femmes. Ah ! quel beau livre aurait fait M. Legouvé, si, s'abandonnant librement à ses inspirations naturelles, il eût tout rattaché, tout subordonné à l'Évangile, montré toute la destinée de la femme dans les deux types d'Eve et de Marie, Tune qui représente l'hu-

miliation et la douleur, Tautre la rédemption et le salut; s'il eût fait descendre de ces deux sources primitives et sacrées tout ce qui abaisse et tout ce qui relève la femme ; s'il eût fait voir comment la lumière évangélique, se répandant tout à coup sur le monde, éclaire cette suave figure laissée jusque-là dans Tombre de la servitude et de la volupté, change l'esclave en compagne et ordonne à la femme chrétiennede racheter tout ce que la femme païenne a perdu! Alors toutes les difficultés disparaissaient pour lui comme par enchantement. 11 demandait paur les femmes une place à la tête des écoles, des hôpitaux, des salles d'asile, des institutions charitables, dans les cours de chirurgie, de botanique, de chimie et de médecine ; qu'il marquât cette place avec une croix et un chapelet, et nul neTeût disputée; qu'il jetât sur ses protégéesune robe noire ou grise, et à l'instant s'effaçaient toutes les craintes d'abus et de désordre. Il a écrit une page vraiment très-belle sur les bienfaits du travail; qu'à côté du travail il eût inscrit la foi et la prière, et ses arguments redoublaient de force, et rien n'eût manqué à l'ensemble des droits et des devoirs qu'il réclamait pour ses clientes. Il a demandé, au sujet du divorce, une sorte de moyen terme qui ne résout rien : qu'il eût envisagé le mariage au point de vue chrétien, et son indissolubilité, qui lui est si chère, lui eût apparu dans toute sa puissance, toute sa beauté. Ai-je besoin d'insister et de détailler davantage? Non, j'aime mieuij^ avant de finir, rendre hommage à mille choses délicates, ingénieuses, persuasives, émouvantes, que H. Legouvé a su écrire en dépit des contradictions et de Tantagenisme que je signale. Quoi de plus charmant que ce passage de la vieille fille restant auprès de son vieux père pour soigner et adoucir ses derniers jours? « Qui de nous n'a rencontre dans la vie quelqu'une de ces Gordélia agenouillée devant

un père infirme ou affaibli de raison? Par une contradiction touchante, la fille alors devient la mère; souvent même les intonations tendres et caressantes, réservées pour Tenfance, les paroles qui n'appartiennent, ce semble, qu'à la bouche des mères, sont parfois échangées entre eux avec une grâce charmante ,- car le vieillard s'aperçoit de ce renversement des rôles, et un demi-sourire plein de mélancolie et de tendresse va dire à sa fille : Ce sont des enfantillages, je le sais, mais je suis si heureux d'être ton enfant! »

M. Legouvé n'est pas moins bien inspiré, quand il nous parle de ce premier enfant servant de lien, de conciliateur, entre sa mère et sa grand'mère, parfois un peu délaissée dans les premiers enivrements du mariage : « A la vue de son enfant, je me trompe, de son petit-enfant, appellation plus douce encore, la triste abandonnée renaît comme par miracle à la vie ; elle sent, avec une surprise délicieuse, s'éveiller dans son âme, qu'elle croyait morte, un amour maternel inconnu et pénétrant ; elle aime d'une affection non pas plus tendre, mais plus attendrie, qu'elle n'aimait sa fille ; elle n'est plus bellemère, elle est grand'mère; grand'mère I ce mot familier exprime bien le mélange d'expérience et d'indulgence, de faiblesse et de perspicacité, de déraison apparente et de bon sens caché qui caractérise l'affection des aïeules. Une maison sans aïeule est une maison incomplète ; le siège d'honneur y est vide. C'est l'aïeule qui tempère par ses souvenirs les inquiétudes de la jeune mère sur ses enfants. La voit-elle s'effrayer de leur caractère : « Tu as été bien (i plus méchante, » lui dit-elle; et la mère se rassure. La voit-elle éperdue pour un malaise : « N'aie pas peur, je ff t'ai guérie de la même souffrance en un jour. »

L'idéal du mariage, tel que le conçoit, tel que leconnaît

M. Legouvé, ne pouvait manquer de porter bonheur à sa plume. L'esquisse est digne du modèle :

a Entre de tels époux, nous dit-il, pas de commandement ; pas d'inférieur ou de supérieur, aux yeux du mari surtout, car son seul vœu est d'apprendre la liberté à sa femme et de lui ordonner de vouloir. Dans cette sainte alliance le mélange des qualités se transforme en échange; elle devient plus forte auprès de lui, il devient meilleur auprès d'elle: la tendresse, ce divin sentiment qui jointe toute L'ardeur de la passion la douceur pénétrante'de la sympathie, la tendresse, s'insinuant entre leurs cœurs, les fond pour ainsi dire dans un seul. Ils ont, sans doute, d'autres objets bien chers d'affection, des enfants, une mère; mais rien n'est pareil à ce qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Il n'y a qu'elle qui soit lui, il n'y a que lui qui soit elle; les mêmes pensées arrivent sur leurs lèvres au mém& moment; leurs visages, par l'habitude des sentiments semblables, contractent une sorte de ressemblance, et, à les voir comme à les entendre, on sent entre eux une parenté plus puissante que celle du sang, la parenté de l'âme. Une telle union ne craint pas même les années et leurs ravages. C'est le misérable emploi de la vie des femmes, c'est leur oisiveté et toutes les mesquines passions qu'elle enfante, qui flétrissent leur bonheur avec leur visage... L'épouse dont nous avons dessiné le portrait n'a rien à redouter de la main du temps... Vienne donc la vieillesse elle-même, elle n'altérera cette union que lorsqu'elle la brisera. Quand les enfants éloignés ou établis laisseront seuls auprès du foyer les deux vieux compagnons, la mémoire de cette vie commune si pure et si tendre, la conscience de s'être perfectionnés l'un l'autre, la certitude d'immortalité que donne une affection qui n'a jamais faibli, suffiront pour défendre leurs âmes du

contact glacé de Tâge. Celte affection s'empreindra môme d'une mélancolie solennelle à la vue de la terre qui s'éloigne, de Dieu qui approche, et ils s'aimeront à la fois comme des êtres qui vont se quitter et comme des êtres qui se retrouveront. »

Dieu, que ce tableau est séduisant, mais qu'il est cruel . . . pour les célibataires!

Vous voyez d'ici le livre de M. Legouvé, — par où il brille et par où il pèche. Au point de vue religieux et social, il n'a pas tiré partide tout ce que lui offraitle christianisme, parce que les circonstances qui faisaient l'à-propos de son plaidoyer en étaient aussi l'entrave. Historien, on peut lui adresser un reproche analogue : il a forcément négligé une partie de ses éléments de succès, lui qui, ayant à prouver l'aptitude des femmes pour le gouvernement, n'a pas nommé une seule reine, ni Isabelle la catholique, ni Elisabeth, ni Marie-Thérèse, ni Catherine; lui qui, cherchant des femmes héroïques en temps de révolution, a parlé convenablement de Madame Roland , d'Olympe de Gouges et de Charlotte Corday, mais n'a rien dit de mademoiselle de Sombreuii et de madame Royale. Voilà le côté faible! Heureusement, le moraliste, le poëte, rhomme de cœur, ont tout racheté par la grâce, l'émotion, l'éloquence, cette chaleur communicative où se re^ connaît une âme aimante, élevée et convaincue. Toutes les foisque le livre cesse d'être un traité, un projet de code, un corps de doctrine, et rentre dans le domaine du sentiment, le sentiment est exquis, le charme est irrésistible, et l'on oublie que la base manque en contemplant l'édifice. Enfin, je donnerai une exacte idée de cette Histoire morale des Femmes^ si je dis qu'on ne peut ni l'approuver sans réserve ni s'empêcher d'aimer celui qui l'a écrite.

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