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et de la fange, au-dessous de la moyenne ordinaire de nos penchants et de nos vices, elle la prenait par en haut, du côté du ciel, dans ces sphères supérieures, idéales, où le mal n*apparait que comme ces nuages noirs qu'on voit passer sous ses pieds en gravissant les cimes alpestres. C'est dans ces sphères que vivent, gémissent, se résignent et se transfigurent Ursule, Hélène, Ëva Meredith, Marie- Madeleine, créations charmantes, compagnes bien-aimées de Tauteur, chastes sœurs de sa rêverie, confidentes discrètes de ses mystérieuses tristesses; et Ton peut même ajouter qu'elles ne pourraient exister que là . On le voit, toute cette partie grossière, humaine, toute la guenille de notre pauvre humanité, aussi difficile à éviter dans le roman que dans le monde, disparaît dans ces œuvres immatérielles, glorieuses exceptions qui resteront comme le dernier mot du spiritualisme dans Tart. Or VHistoire hollandaise commence presque comme un de nos récits romanesques, et dans les conditions du genre. Christine a du sang espagnol dans les veines; elle donne un rendez-vous à Herbert; il est tout de suite question d'enlèvement, de mariage clandestin, de révolte contre l'autorité paternelle. Ce père de famille, ce Hollandais si froid et si sombre, qui a fait la folie de prendre une femme en Espagne, le mal dont il souffre a un nom dans la poétique et la société terrestre : il est jaloux, et ce n'est pas sans motif; le lecteur devine que la naissance de Christine a dû être pour lui le sujet d'un doute terrible, qui, cette fois, n'a rien de surhumain. Tout cela est admirablement sauvé, tout cela est indiqué avec une délicatesse de sensitive, avec une légèreté de main (|ui ferait passer par le trou d'une aiguille tous les câbles et tous les chameaux du roman moderne : le paysage hoN landais, qui enveloppe de sa gaze humide les détails de cette douloureuse histoire, lui prête quelque chose de chaste et
de froid comme son ciel. Hais enfin, cet enlèvement, ce rendez- vous, cette révolte, cet époux assombri, ce père irrité, ces cheveux noirs dans cette maison blonde, c'est l'humanité, c'est la vie, c'est la passion, tel qu'on l'entend en langage vulgaire. Il en résulte que, lorsque arrive le moment de la transfiguration et du sacrifice, lorsque Christine, domptée par le cloître ou plutôt rappelée vers le ciel par ses sœurs Hélène et Ursule, Êva et Harie-Madeleine, refuse de rentrer, dans le monde et d'épouser Herbert, on dirait qu'il y a solution de continuité, et que le roman, commencé dans la langue des hommes, se termine dans celle des anges, avant qu'on ait eu le temps de changer de dictionnaire. Ce défaut est plus sensible dans hiiggina : Luiggina est le premier ouvrage écrit par madame d'Arbouville, bien qu'il paraisse le dernier. Elle y cherchait sa voie et elle ne l'avait pas encore trouvée. Un spirituel amateur de paradoxes a dit que nous avions tous en nous un mélodrame, et qu'autant valait le faire sortir tout de suite, afin de ne plus en entendre parler. L'auteur de Luiggina a suivi ce conseil, et elle a bien fait ; elle a bien fait de se débarrasser tout d'abord de cet excédant de bagage qui Feût gênée dans cette course aérienne où elle devait trouver ces suaves figures, ces pures images, ces délicates légendes, cette voie lactée, sa patrie, sa poésie et sa gloire. Selon nous, il est aussi honorable, aussi méritoire d'avoir manqué Luiggina que d'avoir réussi Résignation , Une Vie heureuse, Marie-Madeleine et le Médecin du village; ou plutôt c'est le même honneur et le même mérite. L'auteur de Résignation ne pouvait pas écrire Luiggina^ de même que l'auteur d'Un Caprice n'aurait pas pu écrire la Tour de Nesle.
En somme, il convenait que cette édition fût complète, et Ton doit se réjouir qu'elle ait été publiée. Il fallait que
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les lecteurs charmes de récits épars dont la publicité apocryphe n'était pas digne de ce beau talent, retrouvassent réunis sous leurs yeux tous les écrits de cette plume qui n'a ressemblé à nulle autre et à laquelle nulle autre ne ressemblera. Il fallait surtout que la littérature française s'emparât, au grand jour et sans aucune apparence furtive et clandestine, de ces petits chefs-d'œuvre qui sont à elle, qui la relèveront de ses faillites et de ses misères, et qui devaient lui appartenir comme un bien acquis et non pas comme un bien volé. Plus tard, beaucoup plus tard, lorsque la pieuse et charitable pensée qui a présidé à cette édition aura porté tous ses fruits, lorsqu'elle aura rendu tout ce qu'elle doit rendre en gloire à l'auteur, en bienfaits aux pauvres, en jouissances aux lecteurs, arrivera peut-être cette postérité qui est la vraie, et que le lendemain ne connaît pasmieux que la veille. Celle-là demandera qu'on publie pour elle un tout petit volume renfermant Résignation ^ le Médecin du Village, Marie Madeleine et Une Vie heureuse; ce petit volume exquis, décisif, sans tache, qu*il est donné à si peu d'écrivains de léguer à l'avenir, et qui, cette fois, placé dans le rayon préféré, sur Tétagère favorite, entre Patil et Virginie et Adèle de Sénanges, ajoutera un nom aux noms sauvés de l'oubli par la reconnaissance et le respect, l'attendrissement et le charme.
Nier le talent, Tesprit et le succès chez les hommes et dans les livres qui froissent nos sentiments et nos croyances, c'est une maladroite et dangereuse tactique ; maladroite, parce qu'elle ne les empêche pas de réussir; dangereuse, parce qu'elle implique, $emble*t-il, un aveu tacite d'embarras, de colère ou d'impuissance. Je commencerai donc par une déclaration naïve que M. de la Palice m'eût enviée : H. Henri Heine est doué d'un esprit merveilleux, inouï, éblouissant, effrayant pour autrui, désolant pour lui-même; car il ne paraît pas lui avoir donné jusqu'ici ni un moment de bonheur ni un atome
* De V Allemagne, — Lutèce. — La mort d'Henri Heine nous eût fait supprimer ce chapitre, s'il n*avait été signalé comme une contradiction dans l'ensemble de nos appréciations littéraires. Nous le publions donc, sans y changer une ligne, tel qu'il a paru en avril 1855. Nos lecteurs ugeront si, à propos du plus ironique des honunes, il n'était pas permis (le cacher hoaucoup d'ironie sous un peu d'indulgence.
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de certitude. Ses ouvrages forment la plus attrayante lecture qu'il soit possible d'imaginer, lorsque, ëgalemeiit las de la vérité et de Terreur, on a envie de se lancer, pour un soir, dans ces régions humoristiques qui ne sont ni Terreur ni la vérité. Un peu plus voltairien que Voltaire, mais poëte avec cela, ce que Voltaire n'a jamais été; tour à tour railleur sentimental et rêveur goguenard, Français assez Allemand pour comprendre TAIIemagne, Allemand assez Français pour la rendre claire, Prussien par hasard, Parisien par goût, Athénien par droit de conquête et de naissance, digne de se moquer de Kant et capable de Tex> pliquer, M. Henri Heine est, dans la littérature internationale, sinon un modèle sans défaut ou un oracle sans réplique, au moins un type sans précédent et sans rival. \\ peut indifféremment signer, entre la patrie de Chateaubriand et celle de Goethe, des traités de paix ou des déclarations de guerre, faire de son œuvre optimiste ou morose un castLS belli ou un trait d'union.
Que d'éléments de supériorité! que de motifs pour Tadmirer en cachette, de peur d'avoir Tair, en Tadmirant en public, de me renier et de me trahir! Que de raisons pour m'attrister de voir tant de verve, de fantaisie, de science, de gaieté, d'ironie, de malice et souvent même de bon sens, servir à affirmer et à embellir tant d'idées contraires aux miennes! Qui sait pourtant? Il n'est pas, dit-on, de position si désespérée dont il ne soit possible de tirer parti. Voyons si, en cherchant bien, on ne pourrait pas, à travers ces pages charmantes qui nous désolent, ces jolis sarcasmes qui nous écrasent, ces fines épigrammes qui nous criblent, rencontrer çà et là quelque dédommagement ou quelque refuge, et échapper au double péril de refuser de Tesprit à H. Heine pour demeurer bon chrétien, ou de cesser de croire en Dieu à force de goûter M. Heine.
Et d*abord, commençons par une question bien humble à propos de l'auteur de Y Allemagne et de Lutèce: qu'estil? ou du moins qu'est-il aujourd'hui? Car, on le conçoit, sa personnalité présente, si elle infirme sa personnalité passée, reste la seule qu'il soit essentiel de constater et de définir. Es^il Français? Non; il est né, nous dit-il, à Dus* seldorf, capitale du duché de Berg. Est-il donc Prussien? Non; il établit d'une façon très-ingénieuse que son véritable souverain a été le^ prince Napoléon-Louis, fils aîné du roi de Hollande et de la reine Hortense, et que, celui-ci n*ayant jamais abdiqué, sa principauté est échue de droit à son frère, qui est à présent aussi^ ajoute-t-il, empereur de^ Français. Est-il catholique? Hélas! non, pas encore, bien qu'il ait fait, à vrai dire, quelques concessions de ce côté-la. Premièrement, il a épousé une catholique, ce qui Ta forcé de se marier à l'église, et de promettre que ses enfants seraient élevés dans la religion de sa femme, et non pas dans la sienne : deux conditions auxquelles il s'est soumis de très-bonne grâce, surtout la dernière, parce qu'il était à peu près sOir de n'avoir ni religion ni enfants ; secondement, il a soin de nous rappeler qu'il n'a jamais permis à sa verve satirique d'attaquer ni le pape, ni les prêtres, ni les cérémonies de notre culte, ni (( aucune des parties de ce colosse qu'on appelle l'Église romaine, » et on doit lui savoir gré de l'importance qu'il attache à une déclaration aussi rassurante pour la religion catholique: car qui sait ce qui lui serait arrivé si elle avait compté parmi ses ennemis M. Henri Heine? Elle qui a résisté, pendant dix-huit siècles, à tant de périls, aurait bien pu succomber à celui-là, et Ton frémit quand on songe à quoi elle était exposée, si seulement l'auteur de Reisebilder avait dépensé contre elle la moitié des plaisanteries qu'il réservait à M. Gouin, le factotum musical de Meyer-
beer. Est-il protestant? Non : il ne perd aucune occasion de s'égayer aux dépens du rigorisme luthérien ou anglican ; il avoue que son protestantisme ne consiste plus que dans le fait d'être inscrit comme chrétien évangéllque sur les registres delà communion luthérienne; il déclare qu'il n'a jamais trouvé, dans les annales du papisme, de misères pareilles à celles de la Gazette ecclésiastique de Berlin ; il répète qu'aucune des religions positives n'a eu pour lui plus de prix que les autres; que c'est seulement par courtoisie qu'il a pu porter l'uniforme de telle ou telle religion, comme l'empereur de Russie se travestit en officier de la garde prussienne, quand il fait au roi de Prusse l'honneur d'assister à une revue de grande parade à Postdam. Est-il déiste? Non. Les hommes qui isolent la Divinité de tout culte positif se croient obligés de n'en montrer pour ellç que plus de respect extérieur, témoin Locke qui se découvrait chaque fois qu'on prononçait devant lui le nom de Dieu. Or H. Heine est encore un peu familier vis-à-vis de ce Dieu dont il commence à admettre la nécessité; il le traite volontiers d'égal à égal, l'accusant û' humour divin, l'appelant un Aristophane céleste, se plaignant des flots de moquerie, des plaisanteries cruelles, des coups de foudre satiriques que le grand auteur de l'univers lance contre lui en lui infligeant la goutte ou la sciatique. Est-il donc athée? Non, car il suffit de lire les cinquante dernières pages de son second volume, — les plus significatives et les plus récemment écrites, — pour reconnaître, à travers des aveux à demi sérieux, à demi plaisants, tout ce qu'il a fini par trouver de désespérant et d'amer dans l'idée d'un ciel vide et d'ua.Dieu absent : — c Qu'ils sont donc sots et cruels, s'écrie-t-il, ces philosophes athées^ ces dialecticiens froids et bien portants, qui s'évertuent a enlever aux hommes souffrants leur consolation divine, le
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seul calmant qui leur reste! On a dit que Thumanitéest malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus effroyable quand on devra dire que le monde est un grand HôteUDieu sans Dieu. » M.Heine est-il royaliste? non ; son livre est trop plein de malice contre les rois, les roitelets, les rois qui restent tandis que les dieux s'en vont : il se déchaîne contre la sainte alliance, contre le grand complot monarchique ; il accuse les souverains allemands d'avoir favorisé, dans un intérêt tout égoïste et tout oppressif, la renaissance du romantisme, et il n'y a pas jusqu'à nos pauvres carlistes de France, comme il les appelle dans une langue cette fois un peu arriérée, qui ne lui paraissent mériter toutes sortes de facéties et d'anathèmes. Est-il républicain? Bien moins encore : il annonce, dés 1840, en cas de triomphe démocratique, des choses grotesques et épouvantables, dont nous n'avons vu, fort heureusement, se réaliser que la première partie. Est-il classique? Non; il nous le redirait, que nous refuserions de le croire, en dépit de sou panégyrique de Racine, et d'ailleurs bien des pages de ses œuvres attestent surabondamment son dédain pour les restaurations classiques, antiques ou académiques, fussent-elles logées dans le cerveau olympien de Gœthe. Est-il romantique ? Assurément non : un de ses chapitres les plus piquants, les plus irrésistibles, est dirigé contre le romantisme allemand et français : il juge, dans Lutèce, M. Victor Hugo avec une sévérité qui va jusqu'à l'injustice et la caricature; et il n'y a rien, dans Cham ou dans Hogarth, de plus drôle que la façon dont il habille Frédéric et Guillaume-Auguste Schlegel, ces rédacteurs officiels du traité d'alliance entre la littérature alle- ' mande et la nôtre, signé par madame de Staël. Encore une fois, qu'est-ce donc que M. Heine? Je vais vous le dire, ou plutôt vous Je savez déjà : c'est un humoriste,
un fantaisiste, un poëte, et, par-dessus tout, un malade.
Ceci posé, nous voilà bien à notre aise : fantaisiste, M. Heine a le privilège — et il en use — de se contredire le plus spirituellement du monde, à huit ou dix pages de distance : humoriste, il aurait raison de se moquer de nous encore plus que de H. Gouin et des Schlegel, si nous avions l'air de prendre trop au tragique — ou môme au sérieux — ses paradoxes et ses boutades. Poëte, il est le bienvenu, et les bouffées de ce souffle frais et pur qu'on sent s'élever à chaque instant dan^ ses livres, au milieu des buissons les plus épineux de la philosophie tudesque ou sur la plus aride table rase de la négation voltaîrienne, suffiraient à obtenir grâce pour bien des peccadilles. Malade enfin, il a droit à tous les égards, et il est trop excellent latiniste pour ignorer ce que signifient â^W somnia.
Essayons donc de parler de ce charmant esprit comme si rien, dans ï Allemagne et dans Lutèce, ne choquait nos opinions et nos sentiments, et répétons, à titre de consolation relative, que si M. Heine est parfois irrévérencieux envers ce que nous révérons, il respecte, en revanche, encore moins que nous ce que nous ne respectons pas.
Le livre sur Y Allemagne est destiné, l'auteur nous le dit, à réagir contre une foule d'opinions erronées que le livre de madame de Staël a accréditées en France. Hélas ! il y a en effet, entre ces deux livres, séparés par un demisiècle, la même différence qu'entre le budget d'un jeune et prodigue millionnaire et celui d'un vieillard ruiné. Madame de Staël, génie essentiellement expansif et initiateur, encore toute frémissante des grandes et terribles vibrations de la Révolution française, frappée du contraste de ces événements gigantesques, de ces jeunes gloires, de cette vie toute nouvelle, tout exubérante, avec ces vieux regains
de philosophie matérialiste et de versification didactique momifiées dans notre littérature, s'attacha surtout à infuser dans ces veines appauvries un sang chaleureux et vivace, à féconder, à régénérer par le spiritualisme ce qu'elle voyait dépérir et se morfondre dans le stérile hivernage de Técole sensualiste. Ce spiritualisme, elle le chercha où elle crut pouvoir le trouver, sans y regarder de trop près, avec cette confiance féminine qui se hâte de tenir pour certain ce qu'elle désire, avec cette complaisance un peu crédule des femmes supérieures qui refont à leur guise et à leur image ce qu'il leur convient d'admettre dans l'intimité de leur génie, et prennent ensuite pour la réalité ce qui n'est en grande partie que leur ouvrage. Ce fut à l'Allemagne qu*ei le demanda ce principe régénérateur, aidée dans ses recherches par ces pauvres Schlegel, si illustres alors, si agréablement bafoués aujourd'hui par H. Henri Heine. Elle opposa la rêverie, la poésie et la métaphysique allemandes au matérialisme et au scepticisme français, comme une femme pressée de réveiller ou d'avertir un amant assoupi ou refroidi, lui oppose précipitamment un rival, à qui elle prête à l'instant mille qualités problématiques. Goethe, Schiller, Jean Paul, Wieïand, Zacharias Werner, tout un groupe magnifique de rêveurs et d'artistes, d'inventeurs et de poètes, se trouvaient là tout exprès, au seuil de leur littérature et de leur siècle, pour en faire les honneurs à la noble ambassadrice, et la philosophie passa avec le reste, à la façon de ces appoints qu'on ne discute pas trop pour ne pas entraver la conclusion d'un marché. Plus tard, dans le grand mouvement national et belliqueux de 1812 à 1815, les princes allemands, qui eurent alors, par hasard, le même intérêt et le même avis que les peuples, ne négligèrent rien pour activer, pour surexciter dans leur pays, en face de l'invasion et de la guerre, l'esprit patriotique
retrempé dans Tamour du passé, dans la restauration sincère ou factice du moyen âge germanique, de ses poésies, de ses monuments, de ses croyances : ils créèrent ainsi le romantisme allemand, fort différent du nôtre, dérivant d*une initiative monarchique comme le nôtre résultait d'une idée d'indépendance, et très-suspect par conséquent aux patriotes, aux révolutionnaires d'outre -Rhin qui voyaient en lui un instrument, non pas d'émancipation intellectuelle, mais d'asservissement politique. En France, au contraire, ce mouvement inauguré par madame de Staël, et bientôt naturalisé par des écrivains et des ouvrages originaux, admit TAllemagne expliquée par Tauteur de Corinne furtni les éléments de la révolution qui s'accomplissait dans la philosophie, dans la littérature et dans Tart ; et, comme celte révolution fut d'abord spiritualiste, comme les noms de Thomas Reid, de* Dugald Steward, de Royer- Collard, de Cousin, y protestaient contre les désolantes et desséchantes doctrines des d'Holbach, des Lamettrie, des Condillac et des Cabanis, il resta avéré que le mysticisme, l'idéalisme de l'école allemande avait eu sa large part dans cette nouvelle croisade de Tesprit contre la matière et en offrait le plus savant, le plus profond et le plus consolant svmbole.
Erreur et illusion d'optique, nous dit-on aujourd'hui: soit; mais il y a, dans Tordre de la pensée, des illusions qui fécondent, comme il y a des vérités qui tuent. Quand madame de Staël, pour obéir au penchant de son génie et peut-être aussi pour contenter sa haine contre l'homme en qui s'incarnait alors le génie de la France, créait une Allemagne de convention et attribuait surtout à sa philosophie un caractère tout différent du véritable, elle avait le tortdedéngurerla vraie physionomie, te vrai sens des Kant, des Fichle, des Schelling et autres aigles germaniques quel-
que peu perdus dans les nuages; mais ce léger tort était largement compensé par les germes de renouvellement et de vie qu'elle répandait à flots sur le sol français, par les courants spiritual istes qu'elle établissait à travers cette génération contemporaine de Barras, de Lalande et de Pamy. Qu'importe la source? Qu'importe que les philosophes, les penseurs, les poêles choisis par elle comme représentants des tendances qu'elle voulait faire prévaloir, eussent parfois sacrifié à des tendances contraires? On a vu des batailles gagnées par l'heureuse erreur d'une armée prenant dans le lointain un corps ennemi pour un renfort. Que nos réalistes, nos fantaisistes modernes, si justement fiers de saluer M. Heine comme leur modèle, prennent garde à ces démolitions faciles dont ils se passent trop souvent le stérile plaisir! Rien de plus aisé sans nul doute que de prouver que madame de Staël a été rarement dans le vrai, que, dans ses jugements littéraires comme dans la création de ses personnages, elle ne s'est pas assez désistéedu turban et de la harpe de Corinne ; que Chateaubriand, son glorieux émule, a vu sur les bords de Meschacebé et sur les rives du Jourdain bien des choses qui n'y étaient pas, et a fréquemment incliné vers le faux comme le nez du père Aubry vers la tombe : rien de plus vite fait que de nous donner, en deux coups de crayon, la charge de M. Ballanche, « que tout le monde loue et que personne ne lit, et qui, venu au monde avec un visage où manquait la joue droite, perdit plus tard la joue gauche par une amputation. » — Avec tout cela, madame de Staël, Chateaubriand, Ballanche, Corinne, V Allemagne, leGénie du christianisme ^ Re^ié, Atala, V Itinéraire, Orphée, Antigone^ voire même la Palingénésie^ que j'avoue avoir très-peu lue et encore moins comprise, ont imprimé à ce siècle qui commençait, à cette littérature qui périssait, je ne sais quelle force vitale, quelle puis-
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sance créatrice qui nous a donné Lamartine, Victor Hugo, toute la brillante pléiade de 4827, et dont nons retrouverions peut être encore les traces, malgré tant d'évolutions et de défaillances. Des livres tels que ceux de M. Heine, que donnent-ils? deux heures délicieuses au lecteur gourmet et blasé. Mais après? Quand cette ironie impitoyable a fait tomber, les uns sur les autres, tous nos dieux et toutes ses idoles ; quand elle s'est tour à tour moquée de tout ce qu'elle a cru et de tout ce qu'elle ne croit pas encore; quand elle n'a pas laissé un seul recoin de ces cervelles allemandes sans nous en montrer le vide, la sécheresse et le chaos, que peut-il sortir de ce décompte, de cette statistique finale, sinon une colonne de zéros dont tous les chiffres ont disparu, sinon un rassemblement de négations qui, en dépit de la grammaire, ne valent pas la plus chétive, la moins solide des affirmations? Quand on a lu le livre de madame de Staël, on ne sait rien, mais on peut tout. Quand on ferme le livre de M. Heine, on sait tout, mais on ne peut rien.
Je me trompe pourtant, et, au lieu de me plaindre de M. Heine, je devrais le remercier. La philosophie allemande, nous dit-il, n'est pas telle que madame de Staël vous l*a dépeinte. Qu'est-elle donc? Elle est la fille de l'esprit de contrôle et d'examen intronisé par Luther; elle est surtout la réaction, d'abord timide et contenue, puis de plus en plus agressive et violente, contre la doctrine qui est l'essence même du christianisme, et qui sacrifie rhomme à Dieu, l'individu à la société, la matière à l'âme. De Luther à Kant, de Kanl à Hegel, de Hegel aux disciples qui l'exagèrent et qui renchérissent les uns sur les autres, les Strauss, les Arnold Ruge, les Bruno Bauer, les Fauerbach, les Max Stirnor, on peut suivre cette idée de préférence de l'homme sur Dieu, de la matière sur
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l'âme, de rindividu sur la société, dans des progressions effrayantes qui aboutissent au matérialisme le plus effréné, au communisme le plus absolu. Quand il commença à esquisser ce tableau peu rassurant, à dérouler les longs anneaux de cette chaîne philosophique qui va tout doucettement de la diète de Worms à la porte de Charenton, en passant sur des ruines d'églises, de châteaux, de palais, d'usines, de maisons et de chaumières, Bf . Henri Heine se portait bien. La Révolution de février n'avait pas eu lieu, et la haine de notre humoriste contre les teutomanes, les ultra-tudesques, c'est-à-dire contre le parti du passé qui, sous prétexte de patriotisme, voudrait rejeter TAIIemagne vers le moyen âge, bien loin de la. Révolution et de la France, cette haine le prédisposait à beaucoup d'indulgence pour des doctrines qui lui paraissaient être celles de l'avenir et qui s'annonçaient comme devant absorber toutes les nationalités diverses dans le bien commun de l'humanité. M. Heine, à l'école des Hélégiens les plus intrépides, n'était pas fâché , — il nous l'avoue avec une gaieté de convalescent , — de se sentir Dieu, et il nous donne, sur sa divinité d'alors et sur ses frais de représentation divine, de foit amusants détails. Même à cette époque pourtant, il avait, j'en suis sûr, à se faire violence pour ne pas lâcher bride à son humeur goguenarde en présence de ces fabricants de dieux, et peut-être est-ce cet effort méritoire qui amena sa conversion. Il a pensé que le plaisir d'être Dieu ne valait pas celui de se moquer, en déchirant son diplôme, de ceux qui le lui avaient délivré. D'ailleurs, les triomphes démocratiques de 1848, arrivant sur ces entrefaites, avaient écrit en marge de ces nouveaux codes athées bien des choses dont se révoltait l'atticisme de M. Heine, et, la maladie étant venue y joindre ses enseignements pratiques, il se trouva un benu jour admira-
blement préparé à écrire l'histoire anecdotique, véridique et satirique de ses maîtres de philosophie, auprès desquels celui de H. Jourdain n'était qu'un écolier en fait de brouillamini et de tintamarre. Aussi, comme il s'est dédommagé de son long jeûne! quel arriéré de sarcasmes et de satires il a payé à tous ces héros du moi et du non moi! quelles vives silhouettes il a tracées d'Emmanuel Kant, et de Hegel assis avec sa triste mine de poide couveiuse sur ces œufs funestes d'où allait sortir le communisme, et de Ruge, le portier de son école, et de ce tailleur Weitling qui lui tendit sa grosse main comme à un coofrère, et de Feuerbach (fleuve dç feu), le plus conséquent des enfants terribles de cette philosophie! avec quelle malicieuse candeur il peint ce brusque mouvement qui s'opère, dans les moments de crise démagogique, chez l'homme d'esprit qui a jadis partagé la théorie et qui en voit l'application descendre dans la rue, sous sa forme la plus brutale et la plus laide! Il y a dans cette gaieté un peu stridente, datée d'un lit de souffrance, quelque chose de funèbre qui en redouble l'effet. On sent que chacune de ces confidences s'échappe comme un jet de sang sous le bistouri. Seulement, ici, le patient et le chirurgien, c'est le même homme, confondant la douleur de l'opération avec celle de la plaie, et couvrant le tout d'un éclat de rire.
En somme, ces deux livres, écrits, l'un par madame de Staël, l'autre par M. Heine, l'un par pne muse superbe, Tautre par un poëte malade, l'un si encourageant, si excitant, si rempli d'illusions, d'espérances, de pensées fécondes, d'empressements généreux et confiants envers le génie de l'Allemagne, l'autre si désabusé, si triste, si instructif dans ses allures satiriques, si plein de méfiances et de rancunes contre des doctrines doiit le dernier mot est le vide dans le ciel, le néant dans l'âme, la folie dans
rhomme et le carnage dans la rue, ces deax livres ont été tous deux ce qu'ils devaient être, chacun à son moment et à sa date; le premier, provoquant un élan vers cet idéal germanique, un peu vague, un peu chimérique peut-être, mais qui avait au moins le mérite de ne pas ressembler aux platitudes philosophiques et littéraires du voltairianisme enrégimenté parTEmpire; le second, montrant où conduisent ces utopies séduisantes quand on les pousse à Textrême, quand les imaginations qu'elles enivrent, se dégageant de toute règle et de tout frein, n'acceptent plus qu'elles-mêmes pour arbitre, pour culte et pour divinité. Ici le programme d'un voyageur; là le récit d'un naufragé. Toute notre histoire philosophique et littéraire est entre ces deux livres, comme tout notre siècle est entre ces deux dates.
Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a dans l'ouvrage de M. Heine sur V Allemagne qu'une série de rétractations et d'aveux plus ou moins déguisés dans une série d'épigrammes ; il y a aussi une étude très-fine et très-piquante de la littérature allemande, comprise dans la phase dite romantique. M. Heine ne procède pas, comme la critique française, par l'analyse, mais plutôt par des détails, des anecdotes, des traits, des saillies qui se jouent autour du personnage et de l'œuvre, et finissent par en donner le dessin exact, peu flatté, et d'autant plus vrai. Gœthe, Schiller, Tieck, Hoffmann, Uhiand, Raupach,Werner,Jean Paul, d'Arnim, Brentano, Novalis, revivent dans ces pages, et, au lieu d'être classés comme des fleurs mortes dans un herbier de botaniste ou couchés comme des statues sur des tombeaux, ils sont réveillés par cette baguette magique du poëte, qui, même en les jugeant, reste poëte encore et a l'air d'inventer ce qu'il juge. Dire que cette baguette ne se change pas souvent en férule, en fouet on même en
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stylet, ce serait mentir. Ce qu'il y a de plus meurtrier et de plus terrible chez M. Heine, ce n'est pas sa raillerie, c'est sa louange; elle s'enroule peu à peu autour de sa victime, qu'elle flatte, qu'elle caresse, qu'elle enveloppe, qu'elle étreint, qu'elle étouffe en serrant de plus en plus ses ondulations et ses nœuds : puis, quand on arrive au bout de l'inquiétante spirale, on trouve une jolie petite tête vipérine, siflotant et clignant de l'œil avant de lancer son dard ou d'imprimer sa morsure. Là, comme ailleurs, M. Henri Heine a résolu un problème assez curieux : il a été poëte sans être jamais dupe ni des autres ni de luimême.
Le livre de V Allemagne a été écrit à l'adresse des Français; Lutèce est adressé aux Allemands. Dans le premier de ces ouvrages, l'auteur a voulu donner à ses compatriotes d'adoption une idée exacte de sa patrie originelle; dans le second, il a voulu donner à ses concitoyens primitifs une idée juste de sa patrie adoptive. Seulement il la prise à une époque déterminée qui commence à 1840 et finit à 1844; embrassant ainsi une période qui ne fut pas sans orages et que marquèrent de présages sinistres ou de préludes singuliers la mort tragique du duc d'Orléans, la translation des cendres de Napoléon, le court et belliqueux ministère de H. Thiers, les agitations démocratiques provoquées par les bruits de guerre, les premières secousses de la question d'Orient, les premiers bégaiements de la réforme électorale, et les premiers trésors d'une incomparable éloquence dépensés par H. Guizot dans sa lutte glorieuse contre les difficultés de la situation et la violence des partis. On voit que, pour un esprit juste, vif, railleur, revenu de bien des enthousiasmes républicains, et doué de cette faculté de conjecture qui, après coup, ressemble au don de prophétie, cet espace de quatre années
a dd sufGre, sinon pour nous donner une histoire complète de Paris au dix-neuvième siècle, au moins pour écrire un très-intéressant chapitre de cette histoire. La Révolution de février a eu cela de particulier, que personne ne l'a voulue, pas même ses auteurs, que tout le monde la croyait impossible, surtout ceux qui Tout faite, et que toute le monde, plus ou moins, s'est amusé à la prédire par une sorte de vague instinct qui a dominé toutes les chances raisonnables et a eu finalement raison contre elles : si bien que nous nous sommes tous trouvés prophètes, et cette fois, hélas! c'était dans notre pays. M. Heine, qui n'était pas dans son pays et ne craignait pas de faire mentir le proverbe, a encore été plus prophète que nous tous, et le moyen âge qu'il déteste n'eût pas manqué de le brûler comme sorcier. Il y a vraiment une inspiration fatidique ou plutôt une sagacité merveilleuse dans les pages de Lutèce, où Tauteur annonce, dix ans d'avance, les ravages du communisme et l'explosion de la question d'Orient. Qu'on lise le récit de sa visite aux ateliers de la rue Saint-Marceau, le titré des ouvrages qu'il voit entre les mains des ouvriers, les propos qu'il entend, les réflexions qu*il y ajoute : ce ne sont plus là les rêveries d'un malade, les fantaisies d'un poëte, les boutades d'un humoriste, les aveux d'un philosophe, mais les vues pénétrantes et profondes d'un homme d'un grand sens mesurant les périls d'une situation déjà menaçante et destinée à s'aggraver encore. Ses jugements sur le roi Louis- Philippe, sur H. Guizot, sur H. Thiers, sont aussi convenables que Ton pouvait l'attendre d'un homme chez qui la moquerie, dégénérée en habitude et en tic, cherche toujours une indemnité quelconque au moment môme où il exprime une approbation ou une sympathie. Cet Athénien de Dusseldorf, blasé, en Allemagne, sur la métaphy-
M. IIENIU HEINE. 381
sique du socialisme, effrayé, en France, de ses premiers essais de vie réelle et publique, accepte avec amour et gémit de ne pouvoir prolonger cette halte de Tesprit et de la politique dans les zones tempérées d'une liberté sage comme il voudrait le devenir, et spirituelle comme il Ta toujours été. Chose singulière! H. Heine, artiste et poète éminent, esprit d'allure peu grave et peu pratique, juge pourtant bien mieux, dans Lutèce, la politique que la littérature. Les noms de George Sand, d'Alfred de MussjBt, de Déranger, de Victor Hugo, de Michelet, de Quinet, de Balzac, se rencontrent sous sa plume; mais, au lieu de motiver son sentiment sur leurs talents et leurs ouvrages, il se borne presque toujours à quelques détails physiques qui ne s'adressent qu'à la curiosité la plus triviale et la plus futile. Il nous apprendra que madame Sand a un menton charnu et de belles épaules, que M. Hugo est affligé d'un vice de conformation dans la hanche droite, que H. Quinet porte une houpelande, et autres remarques qui ne concluent pas grand'chose pour ou contre Lélia., Notre-Dame de Paris et Ahasvérus. On dirait que ses compatriotes, au moment où il est monté en voiture, lui ont recommandé de leur donner, sur nos célébrités littéraires, quelques-uns de ces renseignements personnels dont les étrangers et les provinciaux sont si friands, et que Henri Heine, toujours goguenard, a pris la commission au pied de la lettre, enchanté de descendre, à force d*esprit, au point où montait, par un excès contraire, cet honnête Béotien qui écrivait sur ses tablettes : « 14 avril, bonne journée : vu Scribe en redingote noire. » Lutèce est un journal rédigé par un homme supérieur, mais où le premier-Paris vaut mieux que le feuilleton. H faut pourtant excepter un feuilleton ravissant qui laisse bien loin derrière lui tous nos caricaturistes de crayon et
582 CAUSERIES LITTÉIlAlllES.
de plume : celui où M. Heine raconte sa conversation avec Spontini; la colère de l'auteur de la Vestale contre Heyerbéer, et la façon triomphante dont Tirascible maestro lui prouve que le quatrième acte des Huguenots n'est pas de Meyerbeer, mais de M. Gouin, chef de bureau à la grande poste aux lettres.
Le tout, Allemagne et Lutèce, est très-instructif et trèsamusant; instructif, parce qu'il n'est pas de spectacle meilleur que de voir un esprit de premier ordre reculer devant Tabsurde, dût-il s'arrêter à mi*chemin vers le vrai; amusant, parce que M. Heine donne à ses reculades, à ses aveux, à ses conversions, une forme qui n'est qu'à lui et dont la bouffonnerie apparente cache un sens profond et trahit un irrécusable mélange de mauvaise honte et de franchise. Sans doute, il y a encore dans ces deux livres — le premier surtout — bien des pages que nous voudrions déchirer, bien des intempérances de langage dont le goût s'afflige, et que toute la verve de M. Heine ne réussira jamais à rendre aimables; mais il y a aussi, tout à côté, des confessions si précieuses, des vérités si excellentes, des duretés si utiles, des railleries si justes, qu'on se demande si cet ensemble de bien et de mal n'est pas, après tout, d'un meilleur exemple, et si un malade à moitié guéri, mêlant des restes de fièvre à des commencements de convalescence, ne démontre pas mieux qu'un homme sain et robuste la nécessité d'une.liygiène sage et d'un bon régime*
M. VIENINET'
La seule crainte que j'éprouve en parlant des Fables Aq M. Viennet, c'est d'en dire trop de bien; non paj qu'elles ne méritent toutes sortes d'éloges : car la plupart sont jolies et plusieurs sont charmantes; mais je crains, en y insistant, d'avoir l'air de trop restreindre fauteur à ce genre injustement regardé comme secondaire, et de concentrer mes louanges sur ce point pour m'en dispenser sur d'autres. M. Viennet, s'il me supposait cette arrièrepensée, aurait le droit de s'en plaindre, et d'y voir peutêtre une secrète rancune de romantique mal converti. lia écrit des poëraes, des tragédies, des comédies, des romans; il a été joué par Talma et par Frédérick-Lemaître. Récemment encore, une plume plus autorisée que la mienne rendait un j uste hommage à ses Promenddes au Père-^Lachaise, pleines d'aperçus ingénieux, de piquantes esquisses, de
Fablis.
pages éloquentes; et moi-même, je ne puis oublier remotion sympathique que j'ai ressentie, cethiver, en entendant M. Yiennet lire les belles scènes de sa tragédie de la Ligue, ou la noble et royale figure de notre pauvre Henri IV nous est rendue dans toutesa fermeté et toute sa verdeur. Ainsi, il est bien entendu que mon penchant pour les Fables de M. Viennet n'est pas une exclusion, mais une préférence. Si elle lui semblait excessive, ce ne serait là, après tout, qu'une des bizarreries de cette destinée poétique ^ont il nous parle, dans sa préface, avec un si aimable enjouement. Qu'elle est spirituelle, cette préface ! et comme la personnalité du poëte sait s*y faire jour, sans se livrer à ces confessions superbes, à ces confidences vaniteuses, à ces rodomontades sentimentales, qui, au lieu de retracer les rêves, les espérances, les pensées, les légitimes ambitions de l'artiste, trahissent ce qui doit rester caché dans la vie, dans le cœur, dans les souvenirs de Thomme ! M. Viennet, — c'est lui qui nous le dit, — a passionnément aimé la gloire, et la gloire des lettres plus que toute autre : cette gloire littéraire si douce, mais si décevante, il a cru la tenir une fois : puis elle a paru lui échapper,puis elle lui est revenue sous la forme de fables qui sont d'excellentes vérités. • Me voilà cependant, me voilà encore! » nous dit M. Viennet, et il a raison; car des renommées bruyantes ont disparu, et la sienne a son été de la Saint-Martin, plus vert que beaucoup de printemps! L'éclipsé qu'il a subie, et qu'il exagère, entre ces deux périodes de popularité, l'une passagère, l'autre durable, il ne Ta pas trop mal remplie. 11 y a logé, en guise d'indemnité et de pierre d'attente, un fauteuil d'académicien qu'il occupe avec honneur, et un manteau de pair dont il a eu l'esprit de ne jamais faire la dépense. Bien des gens se sont contentés à moins! J'en connais qui se sont consolés
M. ViENNET. 585
des moqueries cbarivariques rien que par le plaisir de les avoir essuyées !
M. Viennet semble regretter, ne voulant être que poëte, d'avoir été forcé de suivre tour à tour la carrière militaire et la carrière politique. Nous croyons qu'il se trompe. L'état militaire lui a donné cette fermeté d'allures qui lui va si bien, ce goût de discipline, d'ordre, d'autorité, qui convient à un écrivain classique, et qui devait le désabuser tôt ou tard, sinon de la liberté sage et réglée, au moins des mensonges et des chimères du libéralisme. La vie politique, en le mettant en contact avec les hommes, avec les affaires, en lui révélant les difficultés du pouvoir, la mauvaise foi des oppositions, le vide des théories, l'injustice des apothéoses et des haines populaires, les périls et les niaUieurs publics renfermés en germe dans les déclamations des rhéteurs et des tribuns, en a fait le moraliste et le fabulisteque nous connaissons et que nousaimons. Ceci nous ramèneàses Fables. Toutes nesont pas politiques, mais l'on peut dire que l'esprit qui les a dictées n'est devenu si clairvoyant et si sûr, si juste et si sage, que par l'étude journalière et pratique des ressorts secrets, des dessous de cartes, des faiblesses et des mécomptes du gouvernement parlementaire. C'est là l'unité et aussi l'originalité de ce recueil. M. Viennet a su extraire des enseignements delà vie publique un code'de morale qui ne s'appliquepas en entier à la politique proprement dite, mais qui y revient presque toujours par quelque endroit et s'y rattache, de même que, dans nos existences modernes, les événements contemporains, les discussions des parlements, les agitations de la rue, les influences du journal, pénètrent et se font une place jusque dans la vie privée. Aussi, de tous les fabulistes que n'a pas effrayés le souvenir de Vinimitable, M. Viennet est certainement celui qui risque le moins
580 CAUSERIES LITTÉRAIBES.
d être écrasé par le nom de la Fontaine ; car, si le titre et le genre sont les mêmes, îl y a un monde entre Tinspiration des deux poëtes. Au temps de la Fontaine, la vie politique n'existait pas. La morale des Fables ne pouvait être que générale, «humaine, et elle devait aussi traduire, sous ses voiles ingénieux et charmants, cette haine de la force, de Tarbitraire, de Pabus de puissance, frappant toujours de haut en bas, en un temps où, comme Ta dit excellemment M. Sainte-Beuve, on connaissait les grands, mais on ne connaissait pas encore les petits. De là h Loup et rAgneau^hs Animaux malades de la peste, et cent autres, et tous ces traits : la raisonduplus fort est toujours la meilleure; notre ennemi, cest notre maître, etc., etc., qui figurent*, à vrai dire, l'opposition, à une époque où elle ne pouvait se produire qu'en allégories. Aujourd'hui que l'opposition nous a fait et s'est fait à elle-même tout le mal possible, la Fable, ce petit traité de morale enseignée aux gens d'f sprit par les bêtes, a déplacé ses points de vue. Au lieu de rester dans le domaine des vérités universelles, au lieu de plaider pour l'opprimé contre l'oppresseur, pour le faible contre le fort, pour la justice conlrela tyrannie, elle se renferme dans un cercle de vérités plus actuelles, que nos récentes expériences rendent plus applicables et plus piquantes; et là, elle fronde, non plus l'abus du pouvoir, mais sa débilité, non plus ceux qui oppriment le faible, mais ceux qui4e trompent, non plus ceux qui lui disputent ses droits, mais ceux qui lui en créent d'imaginaires, non plusles lions, les léopards et les tigres, mais les renards, les singes, les serpents et les perroquets. Voilà ce que M. Viennet a très-bien compris^ et ce qui donne à ses Fables un caractère parfaitement approprié à notre temps. Ai-je besoin maintenant d'appuyer sur les différences d'exécution? Nous avions, avec
la Fontaine, Tapologue naïf, ou du moins déguisant en naïvetés ses merveilleuses finesses, et faisant passer sous ses airs de bonhomie cette foule de vérités immémoriales qui sont, pour ainsi dire, le fonds commun de Thumanité, de la morale et de la raison. Nous avons, avec M. Viennet, Tapologue incisif, mordant, peu voilé, arrivant droit au but, et donnant sa leçon immédiate sous le passe-port d'animaux civilisés qui ont beaucoup de peine à ne pas ressemblera des hommes. Aussi les qualités ne sont-elles pas les mêmes : chez la Fontaine, un naturel adorable, une facilité inouïe à croire à ses bêtes, à s'identifier avec elleS; a se faire leur égal, leur confident et leur ami, mille grâces, mille délicatesses de récit et de peinture; chez H. Yiennet, la justesse, la fermeté, Tart, le trait surtout, le trait, que la Fontaine émousse tant qu'il peut. On sent que le premier a porté ses fables comme un pommier porte ses pommes, et que le second a raisonné les siennes comme un écrivain raisonne ses œuvres. Les enfants, on le sait, sans même y entendre malice, sont ravis des fables de la Fontaine : ils prennent au sérieux cette ménageriesi vivante que le poëte leur montre avec tant de bonne foi; ils s-en amusent comme d'une ménagerie véritable, et le dispenseraient volontiers de cette moralité finale qui rentre pour eux dans la catégorie des {^cons ou des d^mrs : les enfants ne comprendraient presque rien diux Fables de M. Yiennet; il faut, pour les apprécier, non-seulement des hommes faits, mais des hommes mûris et renseignés par huitou dix révolutions. Souvent même M. Yiennet se passe des bêtes, et ses récits n'en sont que meilleurs : le Fouet du postillon, le Vaisseau en péril, les Deux Voyageurs, le Cerveau, le Cœuretla Langue, h Machine à vapeur, n'ont déjà qu'une parenté bien lointaine avecles Aliboi^ons, \esRominagrobis, les trotte-nienti, les Jeannot-lapins de V inimitable. Ce
sont de vives et courtes satires, des moralités tantôt sérieuses, tantôt familières, enfermées dans un petit cadre, et se racontant pour se mieux faire accepter. C'est le cas de répéter ce qu'un maître admirable, H. Villemain, appliquait à feu M. Arnanlt, qui avait écrit, lui aussi, des tragédies et des fables : a On ne dit pas en le lisant : Le bonhomme ! mais on dit toujours : L'honnête homme !» — et c'est quelque chose quand Thonnéte homme nous rappelle en bons vers des vérités profitables. Or c*est là le triomphe de ce recueil. Tout ce qui a été Terreur, le malheur ou fe ridicule de notre époque, le désaccord des partis, Tabus de la parole, les excès de la presse, la crédulité du peuple, la faiblesse des gouvernants, les succès du charlatanisme et de rintrigue, les hâbleries de certains journalistes, la duperie de leurs lecteurs, la licence tuant la liberté, le désordre perdant tout sous prétexte de tout conquérir, les pouvoirs abandonnant le, pays à d'horribles hasards faute d'avoir su frapper en temps utile, l'histoire entière, en un mot, de nos illusions, de nos sophismes, de nos fautes, de nos sottises, de nos châtiments et de nos mécomptes, a sa page dans ce volume qui n'espère pas nous corriger, mais qui veut nous avertir. Quoi de plus vrai que le Vaisseau en péril ? de plus prophétique que le Loup et les trois Chiens ? de plus ingénieux que le Fou£t du postillon^ la Rivière et le Torrent, le Sansonnet dans Venibarras, le Carnaval des animaux, le Renard égalitaire, le Philosophe et le Jouimaly h Taupe et le Fleuriste, ies Loups au butin, le Torrent et la Digue, le MotUon révolté, le Chat réformateur, le Flambeau et la Torche, V Ivrogne et la Borne? Et la Bataille de Chiens? Et le Coq elle Faucon? Celle-là me plaît tellement, que je ne puis résister à l'envie de la citer :
M. VÏENNET.
« Amis, disait un coq, par la terreur pressé, A la gent porte-crête autour de lui groupée, Un faucon, qui par moi se prétend ofTensé, S'est logé près d'ici dans une aire escarpée, ' Et de sa haine hier les cris m'ont menacé.
Seul contre sa fureur je ne puis me défendre ; Mais si vous me prêtez un fraternel appui,
Si nous savons bien nous entendre, Je l'attends de pied ferme et ne crains rien de lui.
— Compte sur nous, répond la cohorte cmpluméc Des dindons, des canards, des poules, des chapons
Qu'il vienne deux et trois faucons,
Que pourront-ils contre une armée?
Sommes-nous pas tes compagnons.
Tes parents, les amis, tes frères, tes maîtresses?
En vint-il dix, nous les battrons :
Ne doute pas de nos promesses. »
11 n'en vint qu'un, et ce fut bien assez.
Le coq, dont ces transports redoublaient le courage. Défendit en héros sa crête et son plumage.
Mais il combattit seul : Ses amis dispersés.
Moins touchés de son sort que du soin de leur vie, A l'aspect du faucon faussèrent compagnie.
Il fut battu, mis à mort, emporté,
Obtint à peine une louange.
Un regret des amis qui l'avaient excité;
Et les plus vils de la phalange
Blâmèrent sa témérité.
Un ennemi c'est trop, mille amis ce n'est guère, Dit un proverbe turc dont j'ignore le père.
C'est une triste vérité.
Qu'en un danger commun un homme se dévoue, On payera sa vertu par un lâche abandon ;
Et malheur â lui s'il échoue I
Dans un siècle d'or et de boue.
Les Curtius ne sont plus de saison.
Ah! comme c'est vrai! comme c'est vrai! Et quel bon sujet de méditation pour qui serait tenté d'attacher un grelot quelconque au profit des honnêtes gens !
Presque toutes les fables de M. Viennet frappent aussi juste, et le trait qui les termine ramène d'ordinaire avec beaucoup d'art le motif principal du récit, à peu près comme l'idée favorite d'un opéra reparait au moment où la toile tombe. Pourtant on ne peut se défendre d*un sentiment mélancolique quand on songe que|ces fables ne sont si vraies que parce qu'elles sont pessimistes. Sans doute tout moraliste en vers ou en prose est forcé de voir les hommes en noir, ne fût ce que pour être plus sur de les bien connaître et de les bien peindre. Hais ici on sent que c'est une expérience personnelle, une douloureuse expérience de quarante années, qui a servi de guide à H. Viennet, au milieu de tous ces animaux si proches parents de nos contemporains et de nous-mêmes. On sent que chacune de ses fables les plussaillanteslui a été inspirée par un personnageouun événement dont il serait facile de retrouver dans ^e Moniteur le nom ou la date. C'est évidemment à propos de nos tristes dissidences de 1850 et 1851 qu'il a écrit le Vaisseau en pétnl, le Loup et les trois Chiens ; c'est le spectacle des défaillances d'un pouvoir trop débonnaire envers les factieux qui lui a dicté le Fouet du postillon, la Taupe et le Fleuriste; c'est au sortir d'une discussion brillante, mais stérile, de la Chambre des députés, qu'il s'est dégonflé dans le Cerveau, le Cœur et la Langue. Ce sont les folles utopies de nos apôtres socialistes qu'il a mises en scène dans le Renard égalitaire et le Chat réformateur. Ce sont nos fatales sécurités qu'il avertissait dans le Sansonnet dans rembarras ; nos gâchis d'ambij tiens et de vanités qu'il gourmandait dans le Carnaval des
^ animaux ; les crédulités d'un peuple dupé par des charj latans, qu'il signalait dans la Bataille dechiens, la Rivière
|I j et le Torrent, le Mouton révolté, V Ivrogne et la Borne,
)■ Ainsi de suite : il n'est pas un de ces traits de sagesse, si
spirituellement encadrés, qui n'ait été acquis à nos dépens; pas une de ces fables qui ne soit le commentaire d'un chapitre de notre histoire : voilà ce qui en fait Tàpropos, la vie, la vérité, le piquant, et aussi la tristesse. Mais ceci touche à la politique, et je ne veux parler que littérature. La langue poétique de M. Viennet est-elle au niveau de ses intentions qui sont excellentes, de ses inventions qui sont heureuses, de ses cadres qui sont charmants, de son esprit qui est incontestable? Très-souvent, mais pas toujours : ici ma critique ne peut le blesser, car c'est celle d'un adversaire, d'un contradicteur littéraire; c'est sou système que j'attaque, et non son talent. Selon moi, Terreur de M. Viennet et de son école est de croire que la langue poétique ne doive p^ se transformer avec les siècles, avec les changements de mœurs, de costumes, avec les progrès et les découvertes de l'intelligence et de la science, et que le moyen de la conserver naturelle, simple et transparente, soit de la maintenir stationnaire. Je crois, au contraire, que Racine, Molière et la Fontaine n'ont été, chacun dans son genre, si admirablement naturels que parce que la langue poétique do leur moment leur suffisait pour la somme d'idées et de sentiments qu'ils avaient à exprimer, maie que, deux cents ans plus tard, ils l'auraient modifiée, assouplie et enrichie. A la fin du dernier siècle, lorsque de nouvelles cordes ont été ajoutées à la poésie, lorsque l'école pittoresque a commencé à poindre, lorsque le sentiment de la nature, du paysage, de la campagne, des idées, des inventions modernes, s'est infiltré dans la littérature, les poètes ou plutôt les versificateurs d'alors se sont figuré qu'ils pouvaient aborder ces nouveaux sujets en continuant à parler un langage soumis à certaines règles de convention et de noblesse, acceptées par un autre temps. Qu'en est-il résulté? Le
triste règne de la périphrase, tout aussi éloigné delà langue de Racine que de celle de Victor Hugo, — de la périphrase, qui n'était pas, comme on Ta dit, la vieillesse d*un art classique qui se manierait, mais Tenfance d'un art nouveau encore à la recherche de son véritable instrument. Lorsque Tabbé Delille, ayant à me peindre un très-vulgaire épisode de chasse aux vanneaux ou aux alouettes, me dit ^
Le cbassear prend son tube^ image da tonnerre,
il n*y a pas d'Aristote au monde, qui m'empôche d'affirmer qu'il eût mieux fait de dire : « Le chasseur prend son fusil, » Je cite cet exempleau hasard, au milieu d'une foule d'autres. Eh bien, il me semble que H. Viennet a été, eu quelques endroits, un peu trop de Cécole de l'abbé Delille. Lui aussi, il écrit, au lieu de fusil, le tube meurtrier; au lieu des Pyrénées, les monts de Pyrène; il paraphrase le chemin de fer, le rail et la locomotive dans les vers suivants :
Sur un chemin de fer dont la double nervure, Aux miracles de l'art soumettant la nature, Courait en noirs filets sur les monts nivelés. Les fleuves asservis et les vallons comblés, La machine de Watt, en sifflant élancée, Du bruit de ses pistons frappant Tair agité.
Volait, rasant le sol, par la vapeur poussée.
Voilà, si je ne me trompe, le Proeuste de l'ancienne versification écartelant l'idée nouvelle. Servat odorem testa diiL., C'est le dernier reste du vieil homme qu'ait conservé M. Viennet, et il l'a si bravement dépouillé en des sujets plus essentiels, qu'on peut bien lui passer celuilà. En somme, son recueil de fables est charmant; il restera, non pas seulementcommeun souvenir vivant et par-
tant de nos travers, de nos folies et de nos malheurs, mais comme l'œuvre d'un vif esprit qui a trouvé ou retrouvé sa veine. Pour terminer par le mot qui doit être le mieux sonnant à Toreille de Vun des Quarante, je dirai que son livre est et sera classique.
DÉCADENCE DU THÉATUE