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dent dans le tapage, on se sent ramené avec plus de prédilection et d'attrait vers ces renommées discrètes qui ne s'imposent à personne, qui reçoivent le succès chez elles au lieu de le fatiguer de leurs poursuites, et que la causerie littéraire peut placer au même rang dans la littérature où elle cherche ses sujets et dans la bonne compagnie où elle cherche ses lecteurs.
Je ne voudrais d'autre preuve de la souplesse du talent de M. Henri Blaze que ces deux livres, publiés à un assez court intervalle. Rien, en effet, ne se ressemble moins: d'une part, une légende voluptueuse et fantasque; poésie d'aventuriers et de grandes dames , pages de TÂrioste ou de Boccace qui semblent coupées en plein moyen ige et transportées au dix-huitième siècle, au milieu de ga* lanteries transitoires entre les majestueuses amours de Louis XIV et les licencieux caprices de Louis XV; fugitifs pastels de Latour, toiles enrubanées de Watteau , mais d'un Watteau allemand, chez qui les Grâces amoureuses et les Silènes avinés s'encadrent dans un paysage plein de mystère et de rêverie; d'autre part, quelques-unes des réalités terribles de nos dernières crises révolutionnaires, recueillies sur le théâtre même du drame, chaudes encore de tant de passions et de douleurs, et élevées, par le bon sens spirituel de l'auteur, jusqu'à la vérité de l'histoire; le rapide tableau de ces éphémères républiques ëcloses sous le souffle ardent de i 848, et bientôt vaincues, tuées, anéanties, moins encore par les armes de TÂutriche que par leur propre principe et par ce qu'elles portaient en elles de dissolvant et de mortel; un épisode de cette grande lutte entre l'ordre et l'anarchie, dont nous avons tous été les témoins ou les acteurs, se résumant dans ces éloquentes paroles de Donoso Certes, citées par M Blaze de Bury : « 11 était réservé à notre époque de nous montrer le double
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spectacle de la barbarie amenée par les idées et de la civilisation restaurée par les armes. » — On le voit, jamais spectacles, jamais groupes ne furent plus différents, et il suffirait, pour en mieux préciser la différence, de personnifier Tun dans la belle et poétique Aurore de Kœnigsmark, Tautre* dans le vieux et énergique Radetzky. Pourtant un moraliste sévère, rattachant Tun de ces deux sujets à l'autre , pourrait remarquer peut-être que si les intrépides compagnons du maréchal octogénaire ont eu de si rudes assauts à soutenir contre la démagogie débordée, c'est parce que les souverains et lés princes du dix-huitième siècle nous avaient préparé toutes ces misères par leurs prodigalités, leurs amours et leurs folies : en même temps, un poëte incorrigible, au milieu des patrouilles tudèsques et des ordres du jour de Tétat major autrichien, ne manquerait pas de nous faire observer que ces villes insurgées, assiégées, reprises, s'appelaient Vérone, Venise, Milan, Rome ; que ces patrouilles foulaient le sol où avaient passé les Capulets et lesMontaigus; que ces ordres du jour s'écrivaient à deux pas du balcon où s'était penchée Juliette, écoutant, aux pâtes clartés du matin, Talouette et le rossignol. M. Blaze de Bury est à la fois moraliste et poëte^: faut-il s'étonner qu'il ait su nous faire réfléchir en nous racontant les romanesques prouesses des Kœûigsmark, et nous faire rêver en nous parlant des batailles de Radetzky et de Charles-Albert? C'est là le fil soyeux et léger qui peut nous conduire d'un de ces récils à l'autre : — un rayon de poésie au milieu des dures réalités de l'histoire contemporaine; une leçon de morale à travers l'idylle aventureuse ou la sombre tragédie d'Aurore, de Philippe et de Sophie- Dorothée.
Le difficile, pour M. Blaze de Bury, n était pas de nous intéresser aux péripéties de ces campagnes d'Autriche,
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dont le souvenir lui appitraissait à chaque étape de son voyage et qui ont communiqué aux pages de son livre leur feu et leur mouvement. Voyageur ému, narrateur éloquent, écrivain habile, il n'avait qu'à traduire ses impressions journalières pour faire , des feuilles de son album, les chapitres de son ouvrage. Pour lui, comme pour tous ceux qui veulent juger sainement celte période orageuse, la difficulté résidait dans le caractère même de ces guerres où des ambitions spécieuses, de séduisants retours vers des libertés perdues et des nationalités abolies, déguisèrent un moment ce que la propagande et Tépidémie révolutionnaires apportaient, avec elles de violences, de fureurs et de ruines. Loin de^nous Tenvie d'essayer le panégyrique ou Tapologie des Hanin, des Gœrgey, ou même de^.e roi imprévoyant, volontaire couronné d'une croisade à .contresens, et que ses rêves de monarchie libérale devaient fatalement placer entre Témeute de Milan et les batteries de Novare, entre les poignards républicains et les baïonnettes autrichiennes! Hais enfin il faut bien convenir que ces agitateurs vénitiens, lombards, piémontais, hongrois, s*insurgeant pour Tindépendance de leur pays contre une puissance étrangère, avaient au moins un prétexte et un point de départ que ne sauraient alléguer nos démagogues français, conspirant contre une monarchie nationale et un État régulier, sans autre mobile que leurs basses convoitises ou leurs instincts anarchiques. Il faut bien avouer que Charles-Albert a lavé ses fautes dans le sang de ses blessures, que Manin a fait preuve de modération et de courage, que les rêves de Kossuth n'ont pas manqué de grandeur, et que Tensemble de leurs actes, campagne d'Italie, défense de Venise, réveil des Madjars, parle un peu plus à l'imagination que le complot du 15 mai, l'équipée de Risqvms'Tout ou le vasistas des Arts et Métiers^
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Ajoutez à cela ces noms sonores, ces radieuses images, ces prestiges immortels, ces ineffables échos de la poésie et de l'histoire, qui vont de TAdige au Tibre et de la ville des doges à la ville des Césars, et vous comprendrez que, même au point de vue conservateur et monarchique où s'est très-sagement placé M. Henri Blaze, il y avait là bien des nuances à maintenir, bien des ménagements à garder. Des nuances, ai-je dit? C'est justement le triomphe des talents fins et délicats comme celui de notre aimable écrivain. Il a su nous faire admirer la simple et martiale fi-* gure de Radetzky, le coup d'oeil d'aigle du général Hess, l'habileté diplomatique du feld-marécfial Schœnals, l'ardeur chevaleresque du prince Sciiwarzenberg : il a su nous rappeler sans cesse combien il importait à la société, au salut, à la civilisation européenne, que l'Autriche sortit victorieuse de cette lutte; et cependant, çà et là, dans le courant de son récit, mille fugitives échappées nous avertissent qu'il n'est insensible à aucune de ces vibrations magiques qui s'exhalent sous ses pas comme les mélodies primitives de Tllalie et du Tyrol , qu'il a respiré avec délices ces fleurs épanouies parmi les ruines et dont le parfum se transmet, de siècle en siècle, aux natures poétiques et bien douées. C'était là, nous le répétons, la difficulté du sujet, et c'est là le mérite du livre. Amoureux de poésie et d'art, initié, dès son adolescence, aux séductions du romantisme allemand, ayant pratiqué en maître cette littérature germanique si imprégnée de patriotisme, de nationalité et de liberté, M. Blaze de Burv en retrouvait l'empreinte sur ce sol encore labouré par les événements qu'il racontait. Dans ces révolutions successives, vaincues parla logique et par l'épée, la poésie lui parlait un langage qu'il aime à entendre et qu'il excelle à parler; car on ne saurait méconnaître le rôle considérable qu'elle a
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joué dans cette criso où des poëtes se sont enrôlés et compromis, où l'imagination a un instant prévalu contre Texpérience et le sens commun, et qui se fût, à vrai dire, réduite à bien peu de chose si Ton en avait dès Tabord élagué ces chimères, ces rêveries, ces mirages, qui, pour les peuples comme- pour les individus, reviennent de droit à la folle du logis. Penchant, habitude, esprit de corps, il y avait là bien des tentations pour un traducteur de Uhland, de Schiller et de Goethe, pour un admirateur de Byron et de Dante, parcourant ces pittoresques contrées dont chaque pierre est un monument, chaque nom un souvenir, chaque horizon un poëme. Que de tact et de sagacité n'a-t-il pas fallu à M. Henri Blaze pour dégager, en ceci comme en tout, là bonne poésie de la mauvaise, se tenir à distance égale des sbires et des tribuns, et découvrir constamment, derrière ce brillant attirail d'évocations républicaines et nationales, Téternel cortège révolutionnaire, enthousiaste le matin, furieux à midi, sanguinaire le soir; Tinévitable crescendo passant du mot d'ordre que tout le monde approuve au cri de rage que personne n'a prévu; le déclamateur après le croyant, Tutopiste après le dcclamateur, le sectaire après l'utopiste, le sicaire après le sectaire; Hazzini et Garibaldi après Charles-Albert et Manin; les assassins de Rossi après les libérateurs de Venise! Cette finesse d'organes qui caractérise M. Blaze de Bury Ta admirablement servi dans ce triage, et il a fait, pour ces poëtes de Tinsurrection, pour ces grands hommes de la barricade, pour ces artistes de Témeute, ce qu'eussent fait pour les faux gentilshommes Chérin ou d'Hozier, d'autant plus impitoyables envers ceux-là qu'ils étaient plus respectueux vis-à-vis des véritables. Il a surtout mis en relief, avec une ironie exquise et un grâin de comédie charmante, le côté théâtral et mélodramatique de ces en-
trepreneurs de révolutions» se costumant pour la circonstance comme s'il s'agissait de paraître dans FraDiavolo ou dans Robert, chef de brigands, jouant Tunique pièce de leur répertoire sur des tréteaux faits exprès, et avec Taccoropagnement obligé; puis, quand le canon menace d'interrompre les acteurs, quand les populations, d*abord fascinées par la mise en scène , commencent à souffrir de la faim, à s'effrayer du sang qui coule et de Tennemi qui approche , pliant bagage comme les comédiens ambulants plient leur toile de fond et emballent leur vestiaire, et allant porter leur répertoire, leurs oripeaux et leur orchestre dans une ville prochaine, où le même prologue, la même comédie et le même mélodrame amèneront le même dénoûment. M. Henri Blaze n'a donc pas eu, dans le fait, à contraindre ses goûts et ses préférences, à étouffer ses souvenirs, à donner sa démission de poëte et à s'enfermer volontairement dans Tabsolutisme et Timmobilisme, pour répondre à nos idées monarchiques. Il lui a suffi de démêler le vrai du faux, la voix de Técho, le plagiat de l'original et la copie du modèle; il lui a suffi de percer à jour cette première enveloppe de pourpre et de clinquant ramassés dans les carrefours de la poésie et de Thistoire, et de sentir battre au-dessous toutes ces passions mauvaises, destructives, haineuses, dont Tensemble s'appelle révolution. Puis, une fois en présence de Radetzky, de ses lieutenants, de ses soldats, il a contemplé ces figures honnêtes, loyales, vaillantes; au lieu de ces prétendus ogres sur lesquels nos caricatures avaient jeté leur bave et leur boue comme elles l'avaient fait déjà pour notre général Bugeaud, il a vu ces fronts nobles, sereins, intrépides, dont chaque cicatrice signifiait discipline, autorité, ordre, devoir ; et il a compris , il a montré que non-seulement lâ force était là, mais encore le droit, un droit supérieur à
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celui des nationalités qui n'ont pas su se défendre, des libertés qui se sont laissé prescrire; le droit d'une société, d'une civilisation qui n'e peuv.ent permettre à des souvenirs ou à des rêves de les bouleverser et de les détruire, et qui ne veulent pas que, sous le pseudonyme d'indépendance, on les mène à la barbarie. C'est là, en effet, qu'eussent fatalement.abouti ces entreprises, commencées au milieu des enivrements de l'éloquence, au cliquetis des mots les plus sonores qui puissent exalter les âmes, sous l'harmonieux patronage de tous les héros, de toutes les gloires de la Grèce, de Tltalie antique et de l'Italie du moyen âge. En réalité, le caporal autrichien, cette figure classiquement odieuse au patriotisme et au lyrisme, était plus patriote et plus poétique que tous ces plagiaires de Tyrtée, de Gracchus ou de Démosthènes : car l'un, sous son sévère uniforme et dans sa rigide consigne, était le gardien de cette paix, de cette stabilité sociale, qui est, pour la fortune intellectuelle des peuples comme pour leur richesse matérielle, la première condition de durée et de progrès: les autres, imprudents ou perfides, décrochaient le monde sans avoir la force de le porter, et le lançaient sur une voie fatale où le premier pas se fait sur des fleurs, le second sur des ronces, le dernier sur des décombres : ainsi se vériflait la belle parole de Donoso Gortès, ce contraste de la barbarie amenée par les idées et repoussée par les armes; contraste qui éclate dans le livre de H. Blaze deBury, et que j'achèverai d'indiquer en disant que l'ingénieux écrivain a réussi à rester poëte en prenant parti pour Radetzky contre Venise.
L'intérêt de ce livre est-il aujourd'hui amoindri par la nouvelle phase où est entrée l'Europe, et qui, portant sur d'autres points l'émotion publique, semble avoir déplacé et modifié les conditions C/omme le terrain de la lutte ^
Franchement, nous ne le croyons pas. Sans doute le premier, le plus complet, le plus impérieux de tous les patriotismes est celui que mettent en jeu les guerres de peuple à peuple, la gloire de nos armes, 1 honneur de notre drapeau, Théroïsme de nos soldats; sentiment immortel qui fait battre le cœur de la patrie dans la poitrine de tous ses enfants. Mais il en est un autre qu'éveillent les temps de révolution et de crise : c*est celui qui unit les défenseurs d'une même idée, d'une même cause, et qui, sans distinction de frontières, de pays et de langage, fait autant de concitoyens qu'il y a d'hommes dévoués à cette cause et à cette idée. Celui-là, nous Tavons tous ressenti pendant ces années sombres et troublées où l'Europe n'était plus divisée en vingt nations différentes, mais en deux camps opposés: Tordre et l'anarchie, l'autorité et l'insurrection. A cette époque, je l'avoue hautement, nous étions bien plus les compatriotes d'étrangers tels que Radetzky et Windisch-Graetz , que de Français tels que MH. Louis Blanc et Ledru-Rollip ; de même que ceux-ci fraternisaient beaucoup plus avec Mazzini et Kossuth qu'avec M. de Falloux ou le général Changarnier. Maintenant, si les situations ne sont plus les mêmes, il ne faudrait pourtant pas trop s'y fier. Peut-être, en cherchant bien , trouverait-on, au fond des effusions patriotiques et guerrières de certains organes de la démocratie , moins de souci pour l'éclat de nos victoires que de rancune contre les hommes qui retinrent, il y a sept ans, l'Europe sur le penchant de l'abîme; moins d'enthousiasme pour nos gloires militaires que de secrète espérance de se créer un nouvel enjeu dans une guerre universelle. C'est pourquoi nous ne devons jamais oublier les services rendus par l'Autriche à une cause qui fut celle de la civilisation même, et nous remercions M. Blaze de Bury de nous les rappeler