M. HENRI BLAZE DE BURY
dans un livre à la fois spirituel et sensé, poétique et vrai. Des idées moins graves et moins actuelles se rattachent à la chronique de ces Kœnigsmark dont il s*est fait le piquant biographe. Si Ton a dit de certains romans qu'ils étaient plus historiques que Thistoire, on peut dire de cette histoire-là qu'elle est plus romanesque que le roman. Quels personnages taillés tout exprès pour la légende et le drame , que ce maréchal Christophe-Jean, cet aventureux Charles Jean, cet élégant Philippe-Christophe, et cette belle Aurore, si séduisante, si spirituelle, si lettrée, mi-partie de la Vallière et de Pompadour, mère de Maurice de Saxe, et tendant au roman moderne la main et la plume que vous savez! Nous connaissons peu de tragédies plus émouvantes que celle des mélancoliques amours de Philippe de Kœnigsmark et de Sophie-Dorothée, la disparition mystérieuse de Philippe, la longue captivité de Sophie, repoussant un pardon qu^elle ne veut ni accorder ni recevoir, préférant sa prison au trône d'Angleterre, où finit par monter son sinistre époux George de Hanovre, et répondant aux grands seigneurs anglais qui viennent la supplier de consentir à être leur reine : a Milords, si je suis coupable, comme on l'a prétendu, je suis indigne d'être votre souveraine; si, au contraire, je suis innocente, c'est alors votre roi qui est indigne d'être mon époux » — Fa cette comtesse de Platen, une Roxane en falbalas, une Phèdre mettant du rouge! M. Henri Blaze a peint d'une façon remarquable ce mélange de fougue sensuelle, d'ardeur brutale, d'amoureuse lâcheté, et je voudrais pouvoir citer la page qu'il a écrite sur ces passions perverses, où la bête féroce domine la créature intelligente, où l'amour ressemble à la haine, la haine à l'amour, et qui, après s'être débattues dans la fange, finissent par s'abîmer dans le sang. L'inconvénient d'un pareil sujet, c'est sa richesse
môme; c'est que le roman y semble tout fait d^avance, et que Fauteur a besoin d*un art d'autant plus difficile qu'il est forcé de se cacher. C*est cet art que je remarque dans les chaudes peintures de M. Blaze de Bury. Il s'est si bien identifié avec ces paradoxales existences, avec ces physionomies originales, que Ton se demande si c'est la magie de son pinceau qui les a rendues si vivantes, ou si c'est leur vie même qui anime et colore ses récits. Pourtant rimpressîon générale en est triste, et les réflexions que suggèrent ces grâces tachées de vices, ces plaisirs enjolivés de crimes, ne sont pas de nature à réhabiliter une époque qu'on nous accuse parfois de regretter. Quoi ! c'étaient là les mœurs des grands et des heureux de ce monde, il y a cent cinquante ans! C'était là Tintérieur de» cours, la vie privée des souverains et des princes, l'amusement d'une société polie dont le souvenir lointain fait honte à nos grossièretés et à nos rudesses I Et Ton s'étonne qu'il y ait eu des révolutions! Toutefois, ne déclamons pas trop: imitons l'exquise réserve de H. Henri Blaze, qui se borne à nous indiquer sobrement la moralité de ces histoires dans la manière pitoyable et tragique dont finissent tous ces chercheurs d'aventures, de galanteries -et de plaisirs. Aurore, la charmante Aurore, vieillit entre de ruineux procès et de mauvais vers; Charles-Jean s'en va mourir de la peste sur une plage du Péloponèse; Philippe est assassiné par une de ces Armides changée en Furie. Contentonsnous de remarquer que notre siècle, en définitive, vaut mieux que cela , qu'on y fait la guerre et l'amour plus honnêtement, et, pour revenir au double texte qui m'est fourni par M. Henri Blaze, que les Radetzky y réparent les suites des sottises des Kœnigsmark. Me voici de nouveau, en finissant, placé entre les Récits des Campagnes d'Autriche et ï Episode de Ihistm^edu Hanovre; me voici
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encore trouvant des analogies entre ces deux charmants livres. Il en est une, la plus visible de toutes : c'est le talent dont H. Blaze de Bury a fait preuve dans tous les deux; c'est le plaisir égal que j*ai eu à les lire, et à faire de ces deux lectures une causerie.
Dans l'espace d'une année, H. Poujoulat, à force de talent et de droiture, a résolu deux difficultés que nous aurions^ avant de le lire, volontiers regardées comme insolubles. Il a consacré un volume à Bossuet, et il a échappé à recueil de ce sujet magnifique : la monotonie dans l'admiration et la redite dans Téloge. Il a écrit un livre sur le cardinal Maury, et il a triomphé des périls de ce sujet compliqué: écrivain catholique et monarchique, il avait à parler d'un homme qui servit et déserta tour à tour la cause de l'Église et de la Royauté; il avait à faire ressortir les grands services et les grandes qualités de Maury, sans qu'un instinct de panégyriste Taveuglât un seul moment sur les faiblesses elles torts qui obscurcirent sa gloire et assombrirent sa fin ; il avait à constater ces torts et ces faiblesses, sans que le lecteur, arrivé à la dernière
* Le (ordinal Maury, m vie et ses œuvres.
M. POUJOULAT. ihl
page^ en gardât d'autre impression que celle d'une leçon salutaire, mêlée de tristesse et de sympathie. Il avait — tâche plus délicate encore I — à se demander si le châtiment de Maury n'avait pas été hors de proportion avec ses fautes, sans que ses convictions royalistes et chrétiennes eussent à souffrir de cette révision et de ce contrôle. En un mot, il fallait que, tout en restant Thistorien et presque l'avocat de l'intrépide orateur de la Constituante, il sût extraire de l'ensemble de cette vie, non pas un texte de réflexions chagrines sur l'ingratitude des princes et l'injustice des partis, mais un enseignement grave et fécond, applicable à quiconque aurait envie de transiger avec sa conscience et de chercher la grandeur hors du devoir. Tels étaient les principaux obstacles que rencontrait M. Poujoulatau seuil de cette histoire. Dire qu'il les a surmontés, ce ne serait donner qu'une idée insuffisante de tout ce qu'il y a de solidité, de vérité, d'éloquence, de nouveauté et d'intérAt dans son livre.
Habent sua fata /...Ce que le pôëte latin a dit des ouvrages, pourrait se dire aussi des hommes. Ils ont leur destinée, non-seulement de leur vivant, mais après leur mort; et la postérité, comme les contemporains, n'est pas toujours juste dans la distribution de ses récompenses. Il y a eu, chez le cardinal Maury, de quoi suffire à trois réputations brillantes. Écrivain, sinon de premier ordre, au moins très-remarquable; courageux jusqu'à l'héroïsme en face des plus grands dangers qu il ait été donné à l'homme de cœur de mesurer et de braver; orateur digne de combattre Mirabeau et de ne pas être vaincu, n'était-ce pas assez pour conquérir une triple palme dans le pays qui prise si haut le courage, le talent d'écrire et le talent de parler? Ajoutez-y les dons de l'improvisateur, la vivacité, la réplique, l'esprit de saillie, le bon mot assaisonné et aiguisé
par le péril quiTinspire, toutes choses qui ont en France une fortune assurée. Ajoutez-y encore ce mérite, si apprécié de notre siècle, d*être parti de bas pour arriver aux premiers rangs, et cela non pas en abaissant les autres, mais en s'élevant soi-même ; ajoutez-y enfin ce contraste piquant comme un paradoxe et imposant comme une vertu, d'un homme nouveau se faisant le champion du vieux monde, et se dévouant à une cause qui n-est pas la sienne, à une partie où il n*a pas d* enjeu : comment, avec tout cela, comprendre qu'une renommée d^apparence et de complexion si vivaces ait été frappée de mort lente et d^atonie, qu'au bout de quarante ans à peine et au milieu d'événements qui devraient rajeunir sa gloire en justifiant sesoracles, le nom de Maury, le souvenir de sa vie et de ses œuvres, ne soit plus qu'une sorte de légende voilée d'ombre, un problème à demi effacé devant lequel on passe indifférent sans en demander le mot ? Qu'a-t-il donc fait pour mériter une telle déchéance? Quelle est donc cette fin coupable contre laquelle de si glorieux commencements n'ont pu prévaloir ? Il a désobéi au Saint-Siège, et accepté, dans Tépiscopat français, une situation rendue équivoque par les anathémes d'un pape désarmé : hélas ! je voudrais croire mon époque assez orthodoxe pour que ce fût là à ses yeux un crime irrémissible! Il s'est laissé fasciner par le génie de l'Empereur : cette fascination a été subie, pendant plus d'un demi-siècle, par la nation presque tout entière, et on peut dire qu'elle dure encore. Je ne vois rien là qui explique un arrêt aussi rigoureux, une' éclipse aussi complète. Suivons donc cet illustre failli sur les pas de son éloquent biographe. Peut-être trouverons-nous, au terme de la route, de quoi changer notre tristesse en joie et notre humiliation en orgueil.
M. Poujoulat nous le montre d'abord sortant deValréns
et de récboppe paternelle poqr s'acheminer vers Paris, cet irrésistible pôle où tendent sans cesse les imaginations aimantées. Nous revoyons le jeune abbé Haury dans cette classique patache, avec ses deux compagnons de voyage, et ce dialogue devenu célèbre, qui revenait de droit à M. Poujoulat. — « Moi, dit l'un, je veux être médecin du roi. >' c'était Portai. — f Moi, dit le second, je deviendrai avocat général, » c'était Treilhard. — «Moi, dit Maury, je deviendrai prédicateur du roi et Tun des quarante de l'Académie française. » — Tous trois, on le sait, réalisèrent ou dépassèrent ce rêve brillant delà vingtième année; mais l*un des trois eut le malheur d*y ajouter un horrible vote ; et quand on songe que ce n'est pas celui dont la mort a été h plus triste et la plus abandonnée, quand on se rappelle que Maury, sous le règne du frère de Louis XYl, n'a pu rentrer à l'Académie, et que, plus tard, ni les honneurs ni les éloges académiques n'ont manqué à Treilhard, on revient à l'idée qui domine toute cette histoire, et l'on fait des réflexions mélancoliques sur l'inégalité des justices humaines, plus impitoyables souvent pour les fautes que pour les crimes.
De 1765, époque de son arrivée à Paris, jusqu'à i789, Maury ne fut qu'homme de lettres et homme du monde; car l'état ecclésiastique se conciliait alors mieux qu'aujourd'hui — heureusement pour aujourd'hui — avec la vie littéraire et mondaine. Sans éprouver le moindre penchant pour les doctrines philosophiques qu'il détesta toujours, il eut pour amis Chamfort, Marmontel et quelques autres satellites de la brillante pléiade de Voltaire. Il concourut avec la Harpe pour ces prix de l'Académie française, que Ton n'obtenait alors qu'à l'aide dinvévitables concessions à l'esprit du moment. Peut-être (pardonnez à mes manies d'analyse) faudrait-il déjà chercher dans ces débuts, ce
milieu et cet entourage, l'explication de ce qui manqua plus tard à Maury pour avoir, non pas des croyances et des opinions sincères, mais des principes inOexibles. Il en est de l'atroosphère intellectuelle comme de celle que nous respirons: de même que, dans les temps d'épidémie, ceux qui n'en sont pas atteints en ressentent pourtant les vagues influences, de même, à cette époque de maVaria universelle pour les intelligences et pour les âmes, on devait, tout en lui résistant, en subir involontairement Taction dissolvante et mêler, malgré soi, je ne sais quels germes délétères aux plus salubres aliments de la pensée. On n'est pas impunément le contemporain d« la vieillesse de Voltaire. N'était-ce pas aussi en ce même moment d'inquiet et aventureux prélude à des crises prochaines que Jean- Jacques prêchait son code social, qui peut se résumer dans l'amoindrissement des devoirs et Tagrandissement des droits? Figurez-vous Maury, fils d'un artisan, fils de ses œuvres, lancé, pour ses débuts, dans ce monde qui ne croit plus à grand'chose, qui ne croit plus surtout à lui-même : il est jeune, il a du taleiu, de Tesprit, de l'ardeur; il est doué de cette force physique et morale, double armure qui, dans les temps difficiles, se complète l'une par l'autre. Il assiste à l'agonie d'une société qui se meurt et qui joue avec sa mort comme avec sa dernière fête. Cette noblesse qu'il doit défendre, il la voit déchirer ses titres ; ce clergé pour qui il doit plaider, il le voit pâlir ou sourire devant les doclrines régnantes, et déserter l'autel et la chaire pour la cour cl les salons. Ce roi, dont il essayera d'affermir la couronne, il le voit, faible et bon, plus funeste à l'État par sa faiblesse que par le plus dur despotisme, céder au sentimentalisme philosophique tous les avant-postes de son culte et de son trône. Il en résulte que, plus tard, Maury, même en se dévouant à cette no-
blesse, à ce clergé, à cette royauté, éprouvera contre eux ce sentiment bizarre, inavoué, de dépit, de rancune, de dédain, que Ton éprouve en protégeant quelqu'un qui ne se protège pas lui-même. Maintenant placez à sa gauche le scepticisme voltairien, altérant par son seul voisinage ces convictions mêmes qui se révoltent contre lui ; à sa droite, Tindividualisme exalté par Rousseau, et prêt à s'exagérer la dette de son parti envers soi, à amoindrir la sienne envers son parti, et vous vous expliquerez peut-être que Maury, armé pour la lutte, ne Tait pas été pour la persévérance.
M. Poujoulat, avant d*arriver aux deux grandes époques de cette orageuse vie, apprécie et analyse en maître les ouvrages littéraires par lesquels Maury préluda à sa carrière publique. VÈloge de Charles Y, YEbge de Fénelon, le Panégyrique de saint Vincent de Patd, le Panégyrique de saint Louis, les Réflexions sur les sermons de Bossuety et enfin VEssai sur Véloqu&nce de la chaire, l'œuvre capitale de Maury, ont inspiré à son historien des pages excellentes, supérieures aux écrits dont il parle, et suffisantes pour les remettre en lumière sans trop les amplifier. Ces appréciations rapides, dont M. Poujoulat n'a voulu faire que l'accessoire de son livre, prouvent une fois de plus combien les études critiques et historiques sont en progrès depuis Maury, et à quel point, dans ce moment transitoire d'oubli de la veille et d'incertitude du lendemain, on connaissait mal ce passé qui allait subir une dernière lutte avant d'acheter, en succombant, le droit d'être mieux jugé. Je Ta voue, Maury, émule plus ou moins heureux de la Harpe, de Chamfort, de Marmontel et de Thomas, auteur d'un ouvrage auquel manquent, malgré de sérieux mérites, cette perfection, cette distinction, cette délicatesse suprêmes, seules capables de
faire relire les. vieux livres, — m'attire peu et ne me retient pas. Là il représente un art vieilli, une littérature en décadence, une langue qui se répète, quelque chose qui n'est plus classique et qui n^est pas encore nouveau. Patience ! encore un pas, et nous allons entrer, avec Haury, dans un monde où tout sera neuf, le tableau, le. cadre, les idées, la' langue, la tribune, le public, le spectacle, le succès, la défaite, la passion, Témotion, le prix du combat. Là, il rencontrera sa part d'originalité véritable; là, il aura Thonneur d'associer son nom et son œuvre à la création d'une nouvelle éloquence, l'éloquence politique et parlementaire.
C'est à l'Assemblée constituante que commencent la vraie grandeur et le vrai rôle de Maury. C'est dans ces débats solennels qu'il apparut avec un éclat, une verve, une énergie incomparables. Cette nature méridionale et ardente, à l'étroit dans les vieux moules du panégyrique et du discours, se sentit à l'aise dans cette chaude et libre atmosphère où tout devait lui servir, même ces côtés rudes et vulgaires qui, relevés par le talent et le courage, produisent aussi leurs effets sur les masses. L'académicien, l'orateur sacré, l'écrivain brillant et disert, devenait athlète, et ce qui domine en Maury,'c'est l'athlète, ^c' est le lutteur : il en a la vigueur, Tagilité, l'haleine, les muscles; il en a les ressources imprévues, les volte-face soudaines, la promptitude à profiter de ses avantages, à ;se redresser sous les coups, à se roidir sous les étreintes. Il est si bien lutteur, qu'une fois la lutte finie, une fois sorti de l'arène, il ne sait plus que faire de sa force, et, comme les athlètes antiques, dissipe, énerve, change en défaillance et en faiblesse cette force sans emploi. Mais arrêtons-nous à ce moment, le plus beau de sa vie. Aussi bien M*. Poujoulat nous en retrace les grandes scènes d'une
façon digne de son sujet et de son modèle. Nous recommandons à nos lecteurs, comme un remarquable précis de politique à la fois rétrospective et prophétique, les chapitres où Téloquent écrivain, racontant à grands traits ces séances mémorables et les questions vitales qui s'y discutaient, nous montre Tabbé Maury sur les bancs de la droite, combattant tour à tour Taliénation des biens du clergé, le principe de la souveraineté du peuple, le droit de paix et de guerre transféré du souverain à TÂsseinblée, rémission des assignats, la confiscation du comtat Venaissin, la formation d'une haute Cour nationale, la suppression de rimpôt du tabac, toutes mesures révolutionnaires, destructives, fatales, dont pas une ne fut perdue pour ce travail de renversement, de démolition et de ruine commencée par la Constituante et achevée par la Convention. Maury fut alors — et ce sera sa gloire ineffaçable — l'ennemi de la Révolution; ennemi impuissant — car que peut une pierre contre un torrent, une heure contre un siècle, un homme contre un peuple? — mais ennemi vigilant, alerte, intrépide, clairvoyant, infatigable et, dans cette défense du passé, devinant mieux Tavenir que beaucoup de ceux qui rappelaient de leurs vœux imprudents et de leurs folles espérances; soldat du dernier jour, se mesurant corps à corps avec le géant sans en être ni effrayé ni écrasé; tombant avec honneur et pouvant répéter, lui aussi, cet immortel ^i Pergama... consolation mélancolique de tout généreux défenseur des causes perdues. Le géant, ai-je dit? M. Poujoulat a été naturellement amené à placer Maury en présence de Mirabeau, à les comparer Tun à Tautre, et ce parallèle, dangereux par ses séductions mêmes, comptera parmi les plus belles pages de son livre. Peut-être s'est-il laissé un peu entraîner par ses sympathies pour Vorateur de la droite; peut-
être n'est-il pas juste de dire que chez Mirabeau tout est mort avec cette voix, ce geste, cette action oratoire dont rien n'égala l'effrayante puissance, et que, chez Maury, tout survit à Teffet et au succès du moment. Ce qui est positif, c'est que Maury, plus lettré, plus réfléchi, plus savant, plus maître du fond et de la forme, ayant eu, longtemps après la lutte, des années de méditation et de retraite, a pu, à l'aide de sa prodigieuse mémoire, écrire après coup ses discours et les dégager des scories d'une improvisation rapide. Déjà, en 1852, son neveu, M. le chevalier Maury, puisait dans les papiers de son oncle, et publiait, avec un triste à-propos, ce magnifique discours sur la souveraineté du peuple, qui est à lui seul un livre, et qui a fourni à H. Poujoulat une de ses plus attachantes analyses. Il y a eu donc pour Maury, ce qu'il n'y a pas eu pour Mirabeau, ce second travail fait par l'auteur luimême, ce travail de mémoire, d'achèvement et de refonte, dont Cicéron a donné de si beaux modèles, et dont ne sauraient se passer les discours de tribune pour acquérir une valeur durable, indépendante des circonstances et des passions du moment. Faut-il en conclure que Maury fut supérieur à Mirabeau? Je ne le crois pas; mais, sans insister sur un parallèle où M. Poujoulat n'a rien laissé à dire et très-peu à contredire, ajoutons une remarque qui se rattache à cette mauvaise fortune de Maury auprès de la postérité et de l'histoire. Il n'y a pas une prédiction de Maury qui n'ait été justifiée, pas une promesse de Mirabeau qui n'ait été démentie; et cependant les générations nouvelles, adoptant l'un et rejetant l'autre, ont su plus de gré à celui-ci de ses mensonges qu'à celui-là de ses vérités. C'est que la Révolution n'est pas finie; c'est qu'en se continuant sous diverses formes, elle empêchait de se refroidir cette lave révolutionnaire
<jui fut le génie de Mirabeau ; elle empêchait de s'éciaircir cette vérité monarchique qui fut la foi de Maury. Ainsi rhomme à qui soixante années ont donné raison est moins écouté que celui à qui elles ont donné tort; Thomme dont les prévisions douloureuses vibrent encore dans nos douleurs et nos angoisses semble moins prés de nous que celui dont les illusions funestes sont séparées de notre temps par des abîmes de sang, de larmes et de fange.
On sait ce que fut Maury en face des tempêtes de la salle, des huées de la tribune, des insultes et des menaces de la rue; son sang-froid, ses reparties, sa bravoure, ses bons mots, qui le sauvèrent de Tassassinat et de la lanterne. Nous les retrouvons dans l'ouvrage de M. Poujoulat, et ils jettent sur son récit une variété piquante; mais il faut bien arriver, hélas! à la phase de faiblesse et de déchéance : c'est ici surtout que j'admire M. Poujoulat, et que je le propose comme exemple d'impartialité dans la sympathie. Il est sévère comme le devoir, austère comme la conscience; il ne laisse pas un moment fléchir ces grandes lignes qu'il n'est pas plus permis d'assouplir que de briser : et pourtant on sent qu'il plaint Maury, qu'il le trouve trop puni, trop obscurci, en le mesurant à tant d'autres impunités et à tant d'autres renommées. L'art de l'historien ne saurait aller plus loin, ou plutôt ce n'est pasdeTart: c'est la sincérité d'un noble cœur et d'un noble esprit, dominant toutes les habiletés.
Les faiblesses de Maury furent de deux sortes : religieuses et politiques. Évêque de Montefiascone, il se laissa nommer archevêque de Paris et y persista sans être délié vis-à-vis du Saint-Siège, et cela au moment où le pape, proscrit, dépossédé, opprimé, n'ayant plus entre ses mains que les armes spirituelles, n'en avait que plus de droit à l'obéissance et au respect. Ambassadeur des Bourbons
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exilés auprès de la cour de Rome, il déserta leur cause pour rendre à César un peu plus que ce qui était à César. En d'autres termes, le défenseur de la royauté et du clergé à la Constituante cessa, pour un temps, d'être royaliste et même catholique romain. Ces deux fautes, on le voit, n*en font qu'une et dérivent toutes deux de la même cause : le prestige que TEmpereur exerça sur le cardinal Maury. Ce prestige ne fut pas de la crainte : Haury avait fait ses preuves! Ce fut plutôt une joie profonde et peutêtre vengeresse de voir enfin un homme dompter cette Révolution que Maury avait abhorrée. Il avait vu avec douleur, avec colère, Louis XVI perdre, faute d'énergie, sa couronne, son pays, sa vie : et cette âme passionnée dut avoir peine alors à retenir, tout en restant fidèle, bien des anathèmes contre cette faiblesse qui désespérait ses défenseurs. Lorsque parut à ses yeux la force, le pouvoir, ridée de compression et de puissance, incarnés dans un homme de génie, il dut s'écrier comme le Luther de la tragédie allemande: « Voilà mon idéal I » — Ce n'était plus la royauté, mais c'était la monarchie; ce n'était pas ce qu'il avait aimé, mais c'était le bâillon et les menottes sur ce qu'il avait haï. A défaut de sa conviction, sa passion était satisfaite, et pour les esprits de la trempe de Mnury, la conviction est moins puissante que la passion. En ce qui touche aux désobéissances de Maury à la cour de Rome et à ses torts théologiques, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos lecteurs au livre de M. Poujoulat, où ces questions de libertés ou plutôt d'oppressions gallicanes sont traitées avec une fermeté et une lucidité vraiment magistrales. Quant à ses faiblesses politiques, on peut leur assigner plusieurs causes : d'abord, nous l'avons dit, la fascination exercée sur lui par le génie de l'Empereur; ensuite M. Poujoulat nous parle avec
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raison de Tennui qu'éprouvait Haury dans son diocèse de MonteBascone, de son désir de revenir à Paris, d'y goûter de nouveau les plaisirs de la conveirsation et de Tesprit. N'oublions pas non plus le mot du cardinal, cité par son biographe : « Les coups de barre ne me font rien, mais les coups d'épingle me mettent aux champs. » — Le plus poignant de ces coups d'épingle, je crois l'avoir trouvé dans une lettre de Louis XVIII, que M. Poujoulat a reproduite, mais sans y attacher, selon moi, assez d'importance. « .... Ce qu'il y a de sûr, écrivait-il à Maury qui lui avait fait part des embarras de sa position, c'est que le roi n'en sera pas plus scandalisé qu'il ne le fut jadis de vous voir porter un ruban tricolore. » — Remarquez que cette allusion à un ancien souvenir, au ruban porté par Haury à la fête de la Fédération, supposait chez le prince tout un arriéré de rancunes et d'épigrammes en dedans, qui n'avaient pu être désarmées ou effacées ni par l'orateur de la Constituante ni par l'ambassadeur royaliste à Rome. Rappelez- vous ce penchant dont nous parlions tout à rbeure, et qu'avait surexcité Jean-Jacques, à nous exagérer notre valeur personnelle, les services que nous avons rendus, la reconnaissance qu'on nous doit, et dites-moi si ce mot froid et cruel, arrivant à l'heure critique de tentation et d'hésitation, n'était pas fait pour déterminer la défection complète. Ah ! les rois proscrits ou régnants ne savent pas assez combien un mot de trop ou de moins peut attrister la fidélité et refroidir le courage !
Haury fut-il le seul? d'autres plus coupables que lui furent-ils punis aussi cruellement? La déchéance, l'exil, la sévérité du pape qu'il avait concouru à faire élire, l'aversion des princes qu'il avait servis, trois mois et demi de prison dans une humide cellule du fort Saint-Ange, la solitude faite autour de sa vieillesse et de sa mort, l'église
dont il portait le titre fermée, contre Tusage, à ses dépouilles mortelles, n*y a-t-il pas là, pour notre siècle de pardons et d'amnisties réciproques, un luxe de châtiment peu proportionné avec la faute? Et pourtant Maury ne murmura pas. Bien différent d'autres superbes qui avaient rendu moins de services et qui ont été plus rebelles, il se résigna, il se soumit, il se réconcilia avec Rome, il accepta sa punition avec une sorte de fatalisme taciturne et chrétien qui ne fut pas sans grandeur. Est-ce à dire que nous songions à Tabsoudre? Non, mille fois non : nous avons à tirer de ce sévère spectacle un enseignement plus consolant. Que de fougueux patriotes, de fervents républicains, d'incorruptibles Spartiates, de fanatiques amants de la liberté, jacobins, montagnards, régicides, tribuns, héros de clubs, pourvoyeurs d'échafauds, se sont prosternés plus bas que Maury devant le despotisme armé et couronné, sans qu'on en ait été trop surpris ou trop indigné, sans que la logique révolutionnaire ait paru trop outragée en leur personne, sans que ce changement ait semblé leur coûter une transformation trop radicale, un effort trop douloureux, un trop pénible sacrifice! On eût dit qu'en échangeant le rôle de démagogues contre celui de valets, ils ne faisaient que changer de costume dans un même rôle. Un royaliste, un chrétien, un prêtre, un défenseur éloquent de Tautorité monarchique et religieuse, a eu, après une glorieuse carrière, quelques années de déviation et de faiblesse devant ce même despotisme; et, cette fois, la contradiction a paru si frappante, le changement si monstrueux, la chute si profonde, qu'il n'en a pas fallu davantage pour gâter toute une belle vie, justifier tous les châtiments, abroger toutes les récompenses! Que ce soit là, pour nous, coreligionnaires des premières phases de Haury et juges attristés de la dernière, notre réflexion
finale et notre consolation; et, pour en être mieux édi- Gës et mieux affermis, relisons le livre où M. Poujoulat a raconté, explique, condamné et relevé Maury, comme ces honnêtes femmes qui font de leur indulgence pour la faiblesse un hommage de plus pour la vertu.
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