M. CAMILLE PA6ANEL
trente ans. Acceptons-les donc comme légende, si nous nous en méfions comme histoire.
Une légende, ai-je dit? Ce sera là le texte d'une légère critique que j'adresserai, au milieu de bien légitimes éloges, à Touvrage de H. Camille Paganel. Il a su varier avec beaucoup d'art une situation un peu monotone : la longue résistance de son héros et ses continuelles victoires. En le lisant, on se passionne pour Scanderbeg, comme, dans un drame bien fait, on s'émeut des périls d*un personnage réduit à ses propres ressources, luttant contre la puissance et le nombre, et se tirant des positions les plus dangereuses à force d'habileté et de courage. Seulement, dans ce sujet où la légende côtoie Thistoire, où tout prête à la couleur locale; paysage, mœurs, costumes, têtes coupées, il me semble que M. Paganel a été un peu trop de son siècle, qu'il a mêlé trop de réflexions sages, raisonnables, modernes, sentimentales, à des faits et gestes qu'il fallait surtout saisir du côté pittoresque. J'aime peu Técole coloriste, et cette méthode impassible qui se complaît à rester froide au milieu de détails horribles, à compter les gouttes de sang , à disséquer les cadavres, plutôt que de consoler l'humanité par quelques pensées généreuses. Pourtant, à travers ces grands coups de sabrOj-ces hommes fendus en deux, ces magnifiques abatis d'armées turques, ces gens si proprement étranglés, écorchés et empalés, j'ai regretté parfois le beau sang-froid de M. Mérimée en pareille circonstance, de même que ces poétiques Alba« nais, guerroyant du fond de leurs ravins et du haut de leurs montagnes, m'ont fait songer aux touches hardies, heurtées, éclatantes, qui, chez quelques-uns de nos auteurs, ressemblent à de la peinture écrite. Hais je suis injuste, et l'on ne peut pas tout avoir : M. Camille Paganel a fait ce qu'il a voulu faire : l'intéressante biographie d'un
héros chrétiep , le récit pathétique d'une époque si différente de la nôtre, et qui cependant y ramène par ses analogies comme par ses disparates. 11 a voulu nous rappeler de quels moyens la Providence s'était tour à tour servie pour arrêter, retarder, amortir les progrés d'une puissance inquiétante alors pour la chrétienté, redoutée alors comme une ennemie, acceptée aujourd'hui comme un rempart. Dans ce tableau des vicissitudes humaines, des déplacements' séculaires de la force et de la prépondérance des empires, dans ce dramatique épisode où intervieniient les souvenirs des papes, des croisades, des combats et des épreuves de l'esprit chrétien, menacé par Tislamisme en attendant qu'il le fût par Thérésie et la Révjolution, — mais toujours glorieux, toujours vainqueur, — il a déployé toute la maturité, toute l'élévation d'un esprit sage, désormais dégagé, par Texpérience et Tétude, de ces préventions funestes qui oni si longtemps obscurci les points historiques les plus essentiels du moyen âge et des temps modernes. Dans son Histoire de Joseph II, M. Camille Paganel avait encore payé, çà et là, quelque tribut à ces idées, à ces illusions séduisantes. Ici, rien que la vérité et la justice. Avec quelle profonde et intelligente sympathie il nous a parlé des croisades! Quelle respectueuse tendresse pour ces vieux papes, délaissés par les peuples et par les rois, mais ne désespérant jamais de leur cause immortelle! Quel amour, quelle admiration pour ce Scauderbeg, pour ce rude chrétien qui, le vendredi, donnait du poisson à ses soldais, et se confessait avant la bataille! Quelle grandeur dans cette histoire! quelle émotion chez cet historien! Non, il n'y a pas lieu de médire d'une société et d'une littérature où se publient de pareils ouvrages, où de tels hommes se reposent, en écrivant de tels livres, des mécomptes de la vie publique;
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