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Avant de commencer, je ferai a H. Camille Paganel deux ou trois petites chicanes. L^histoire est une muse austère; elle s'arrange mal de ces titres a effet qui font merveille sur les affiches de théâtre, et ce Turks et Chrétiens semble être mis là tout exprès pour forcer Tattention de ceux que n'allécherait pas suffisamment le nom du héros albanais. En outre, H. Camille Paganel a, selon moi, un peu trop abusé, vis-à-vis des Turcs, des procédés employés jadis par H. Augustin Thierry à Tégard des rois Francs de la première race. Écrire Baïezid au lieu de Bajazet, Huhammed au lieu de Mahomet, Suleïman au lieu de Soliman, Hurad au lieu d'Amurat, c'est peut-être plus exact, plus conforme à la véritable orthographe turque; mais cela me déroute, et puis il y a là encore un léger grain de charlatanisme érudit dont H. Paganel n'avait assurément pas
' Histoire de Scanderbtgi ou Turkê et chrétient au quinzième eiècle.
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besoin pour faire réussir son livre. Enfin, pour épuiser du premier coup ces sottes bagatelles de la porte, je trouve décidément trop de noms propres dans ce volume. Le lecteur est ébloui de cette quantité de lettres majuscules, et au milieu de ces Schkypétars, de ces Sévastocrates, de ces Seidjoukites, de ces Cantacuzènes, de ces Husakis, de ces Malacassites, de ces Hatarangos, il nous arrive parfois ce qui advient à Sancbo quand il perd le compte de ses chèvres. Les grandes lignes historiques de cette mémorable époque nous échappent et s'embrouillent dans cette masse de syllabes et de consonnances turques, dal mates, épirotes, illyriennes ou albanaises; cette nomenclature exubérante embarrasse la mémoire de ses lacis inextricables.
Ceci posé, redevenons sérieux, ainsi qu'il convient à propos d'un beau sujet et d'un bon ouvrage.
« Si tout à coup, nous dit M. Camille Paganel, après un sommeil de plusieurs siècles, l'héroïque poussière des Hunyade, des Mathias Corvin, des Wladislas, des Capistran, des Constantin Paléologue, des Scanderbeg, des Sobieski, se ranimait; si, rappelés un moment à la vie terrestre, ces intrépides champions de la foi voyaient TEurope chrétienne marcher en armes au secours de ces mêmes Infidèles perpétuellement combattus par eux, quel ne serait pas d'abord leur étonnement? Une telle croisade ne leur apparaîtrait-elle point comme un rêve inexplicable, comme une mystérieuse illusion de la tombe î »
Ce n'est pas à 1450, mais à 1825, ce n'est pas à quatre siècles, mais à trente ans qu'il nous suffirait de remonter pour trouver le môme étonnement, produit par la même cause. Que penseraient, pouvons-nous dire à notre tour, les Chateaubriand, les Foy, les Benjamin Constant, les Fauriel, les Casimir Delavigne (sans compter les survivants), si, réveillés tout à coup du premier sommeil de la tombe,
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ils assistaient à cette alliance entre la civilisation d'Occident et cet Empire turc quMls signalaient, en prose et en vers, comme l'ennemi naturel et permanent des sociétés civilisées et chrétiennes? Que diraient ces défenseurs éloquents de la liberté, de la restauration hellénique, s'ils voyaient aujourd'hui leur glorieuse pupille compter pour si peu dans le grand mouvement européen et être dénoncée comme un embarras, comme une soperfétation gênante dans l'ensemble des opérations diplomatiques ou guerrières? Que diraient enfin ces fondateurs, ces ancêtres du libéralisme, du patriotisme moderne, s ils voyaient leurs héritiers sous bénéfice d'inventaire se faire Turcs pour être meilleurs chrétiens, et manifester leurs sentiments libéraux et patriotiques en tournant le dos aux fils de Hiltiade, en tendant la main à ceux de Mahomet? Grande serait leur surprise, et peut-être s'y joindrait-il quelque peu de confusion et de remords, pour avoir fait tant de bruit, tant remué de métaphores et d'hémistiches, tant injurié ces pauvres rois, responsables, comme chacun sait, des crimes de Darius et de Xerxès, le tout sans autre profit que d'être démentis par la génération suivante et de préparer un nouvel exemple de l'instabilité des opinions' humaines.
N'exagérons rien pourtant, et n'abusons pas trop de ces surprises. Ces grandes variations qui, d'un siècle à l'autre, déplacent sur la surface du monde les éléments de vie, d'accroissement, de prépondérance, et qui, par contrecoup, nous amènent à protéger les peuples que nous redoutions, à attaquer ceux qui deviennent redoutables, on les retrouve à chaque pas dans l'histoire, et elles entrent dans le dessein général de la Providence. Triste période, après tout, pour les nations, que celle où elles deviennent trop intéressantes, où le sentiment qu'elles inspirent se rapproche de la compassion plus que de la crainte! 11 y a
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quatre cents ans, les Turcs, par la bouche de leur Mubammed et de ses poëtes — il en pensionnait trente, uniquement occupés à chanter ses prouesses — proclamaient leur suprématie sur lX)rient et sur TOccident; leurs conquêtes s'étendaient du Danube à TEuphrate, et des extrémités de la Grimée aux confins de la Syrie; quiconque résistait à leur Sultan était écorché vif ou empalé, et les têtes de leurs ennemis ornaient d'horribles festons et de sanglantes arabesques les murs de leurs palais et de leurs forteresses. Aujourd'hui nous avons, comme dit Sganarelle, changé tout cela : les limites de leur empire se sont singulièrement resserrées, et cet empire môme, au lieu d'être, comme en 1480, implanté en Europe par la victoire et par la force, semble n'y plus tenir qu'à l'aide de ces \1eilles racines qu'on tranche d'un coup de sabre. Ils laissent dépérir toutes leurs belles traditions nationales; ils n'écorchent plus; ils n'empalent plus; ils ne décapitent presque plus; ils portent nos redingotes et nos pantajons, et H. Théophile Gautier, chaque fois qu'il revient de ses pérégrinations orientales, a l'air beacoup plus Turc que les vrais Turcs. Toute raillerie à part, notre civilisation, loin de redouter, comme autrefois, leurs atteintes, s'infiltre dans ce vieux corps, prête, sinon à le dissoudre, au moins à le transformer; et ce ne sera pas, au point de vue social et chrétien, un des moindres résultats de la guerre actuelle, que de repétrir la Turquie en la secourant, et d'en obtenir, au profit de l'Occident et du christianisme, justement les concessions d'idées, de tolérance, de mœurs, de garanties, d'indépendance, que les conquêtes musulmanes du quinzième siècle semblaient anéantir pour jamais. S'il en e^t ainsi, s'il y a là pour nous, en dehors même des enivrements du triomphe et de la gloire, une noble et conso* laiitc perspective, quelle reconnaissance ne devons-nous
pas à ces hommes qui, en d'autres temps et à Tapogéé de cette puissance maintenant affaiblie, luttèrent vaillamment contre elle, défendirent leur nationalité et leur foi contre ses empiétements formidables, et, en retardant ses progrès, préparèrent son déclin? Et si cette reconnaissance est due aux entreprises collectives, telles que les croisades, si calomniées et si nécessaires, que sera-t-elle, et de quelle admiration ne sera-t-on pas saisi au souvenir de ces héros isolés, qui, sans autre ressource que leur bravoure, avec une poignée d'hommes pour armée et une petite province pour patrie, ont tenu en échec ces géants de rislamisme, ont brisé contre leurs rochers ou leurs murailles des milliers de ces vagues humaines, et ont été, en certains moments, moins encore les défenseurs de leur pays que de la chrétienté et de l'humanité tout entière? Tel fut, et au premier rang de ceux-là, cet intrépide Scanderbeg, dont M. Camille Paganel nous raconte aujourd'hui rhistoire. Convenons-en, jamais sujet, jamais livre ne répondit mieux aux préoccupations, aux émotions de ce temps-ci : il y répond par ce double à-propos qui réside à la fois dans les similitudes et dans les contrastes. II fait songer à l'immense distance qui nous sépare de cette époque où le& nids d'aigle de l'Albanie devenaient presque le seul rempart de l'Occident menacé, où Constantin Paléologue, succombant sous l'étreinte du colosse ottoman, appelait en vain à sa défense les puissances européennes, où cet insatiable Muhammed, vainqueur de Constantinople, rêvait la conquête de Rome; et, tout ensemble, il explique, par cette distance même et ces différences, comment nous accomplissons aujourd'hui, non pas le contraire, mais l'en vers de l'œuvre des Hunyade et des Scanderbeg, car il y a deux manières d'amoindrir un peuple : le vaincre ou le secourir.
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Pour bien apprécier ce que fut Scanderbeg, il faut étudier, dans les larges tableaux de M. Camille Paganel, les détails de cet isolement qui rendit la tâcbe du héros alba* nais à la fois plus glorieuse et plus difficile. Le quinzième siècle, on Ta dit, fut mauvais pour la chrétienté, pour l'esprit du christianisme en Europe. L'admirable phase des Croisades était close, et le souffle qui les avait produites semblait mort ou assoupi. Je ne sais quel dissolvant funeste, précurseur des hérésies et du paganisme de la Renaissance, s'emparait des monarchies catholiques, les repliait sur elles-mêmes au nom d'intérêts restreints ou de passions coupables, et substituait aux grandes inspirations chrétiennes la politique d'intérieur ou les dissidences partielles. Le trône de saint Louis était occupé par Louis XI ; celui de saint Edouard allait être sali par Henri VIII. Dans cette période de malaise et de transition, l'humanité n'était plus naïve et croyante, enthousiaste et généreuse; elle n'avait pas encore ces plans, ces idées de prévoyance et d'ensemble qui, dans les sociétés civilisées, remplacent parfois les élans chevaleresques des sociétés primitives, et traduisent le vers célèbre :
Et quod nunc ratio est, impelus anle fuit.
Les papes avaient seuls alors Tintelligence de la situation générale et de l'affreux péril que rapprochait du cœur de FEurope chaque nouvelle conquête des Turcs. Hais que pouvaient-ils, ces saints et courageux vieillards, gardiens désarmés d'une idée invincible, sinon lever les mains au ciel, et mêler à des ana thèmes que leurs ennemis ue redoutaient pas, des bénédictions qui ne suffisaient plus à leurs défenseurs? Il y a, dans le livre de M. Camille Paganel, peu de chapitres plus émouvants et plus pathétiques que celui où il nous montre le vieux pape Pie 11, nt-
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teioi déjà d^une maladie mortelle, s'acheminant vers les bords de TAdriatique avec l'espérance d'amener à Scanderbeg des renforts considérables, et rencontrant sur son chemin des bandes de Croisés qui revenaient sur leurs pas; pourquoi? parce qu'ils demandaient bien du service, mais du service avec une solde. « Or, ajoute Thistorien, la cour pontificale ne pouvait leur donner que des indulgences. Irrités, se moquant môme, tous s'en retournèrent. »
On le voit, ce n'était déjà plus une époque de foi et d'abnégation chevaleresque que celle où Scanderbeg accom* plit, avec des moyens si bornés, de si grandes choses, et ajouta un anneau de fer et d'acier à cette chaîne de défenseurs de la Croix qui va de saint Bernard et de Pierre l'Ermite à don Juan d'Autriche et à Sobieski. Son rôle n'en fut que plus noble et sa gloire plus éclatante. Honneur donc à H. Camille Paganel pour avoir si bien ressuscité cette virile et martiale figure, pour l'avoir reprise au passé et nous l'avoir rendue dans toute Ténergie de sa mâle at* titude, dans toute la sauvage beauté de son cadre; histori* que par la place quelle tient dans cette longue lutte entre la chrétienté et l'islamisme; épique par le caractère mémo de ces guerres, par l'àpreté de ces gorges, de ces pics inaccessibles d'où Scanderbeg foudroyait ses ennemis, par ces défis, ces combats corps à corps, qui rappellent les héros d'Homère, par le souvenir de Pyrrhus et d'Alexandre planant sur ces pittoresques contrées, par la valeur énorme que gardaient encore l'individu, la force physique, au moment d'être détrônés et de céder la place aux combinaisons et aux découvertes de Tintelligence et de l'industrie. Remarquez, en effet, que Scanderbeg tient plutôt de Diomède et d'Ajax que de l'homme de guerre tel qu'on se le représente aujourd'hui. Malgré l'invention récente de la poudro, malgré ces gros canons de l'artillerie turque, qui
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eussent été formidables s'il n'avait fallu vingt-quatre heures pour les charger et autant pour les pointer, l'essentiel était encore, à celte époque, de savoir fendre un homme en deux d'un coup de cimeterre, d ) le soulever tout cuirassé sur son cheval et de le jeter à vingt pas, d'être insensible au froid, au chaud, à la faim, à la fatigue, do sortir d'un évanouissement pour tuera soi tout seul une cinquantaine de Turcs, et de se trouver, après trois jours déjeune et trois blessures, aussi frais, aussi dispos qu'après un bon repas et un bon somme. Or, c'était là ce dont Scanderbeg s'acquittait à merveille, et c'est un autre trait original, une autre source d'intérêt de son histoire. Sa vaillance et sa force, le caractère individuel de ses exploits et de ses victoires, non moins que sa foi robuste et la façon dont il fait la guerre, le rattachent à un autre âge, à un temps qui va finir, et dont il résume la sève vigoureuse et chrétienne. Plus tard, il y aura encore des héros, de grands capitaines; il y aura même des généraux intrépides, payant de leur personne au milieu de la mêlée; il n'y aura plus de ces athlètes gi* gantesques, chrétiens homériques, pour ainsi dire, dépassant de dix coudées les soldats qui les entourent, apparaissant aux ennemis comme l'Archange des batailles, faisant rouler des quartiers de roc, semant, par leur seul aspect, la consternation et l'épouvante, fauchant les têtes d'un revers de leur cimeterre, et s'agenouillant, après la victoire, devant le Dieu des armées. Par la foi qui le soutient, le sentiment qui l'anime, la force surnaturelle qui le sert, S(^nderbeg est déjà une exception dans son siècle; il est le dernier de sa race, de cette race héroïque qui n'emportera pas, hélas! avec elle l'art de tuer les hommes, mais qui les tuait toute seule, par elle-même, sans employer ces moyens compliqués et terribles où disparait l'individualité humaine.
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Je renvoie maintenant mes lecteurs au livre de M. Paganel , pour suivre pas à pas autour de la forteresse de Croïa, ou dans les déBIés voisins, la marche victorieuse de Scanderbeg, qui eut, toute sa vie, à recommencer une victoire, toujours glorieuse, jamais décisive. Dix fois, vingt fois, les lieutenants de Murad ou de Hubammed, que disje? Hurad et Muhammed eux-mêmes se dirigèrent avec des armées innombrables vers cette Albanie dont la résistance faisait tache dans leurs conquêtes. Dix fois, vingt fois, ces dominateurs superbes, frémissant de rage à Tidée qu'ils ne pouvaient dompter une petite province, eux qui détruisaient des empires, crurent n'avoir qu'à étendre la main pour écraser ce chétif ennemi, dont la capitale aurait tenu à Taise dans un faubourg de Gonstantinople; mais Scanderbeg, du haut de ses montagnes, tombait à Timproviste sur ces masses renouvelées sans cesse, et, chaque fois, après un carnage horrible, le pauvre général turo n'avait plus qu'à aller se faire étrangler ou empaler par le sultan irrité de sa défaite. Faut-il croire au chiffre des morts laissés sur le champ de bataille après chacune de ces rencontres? Si infatigable que fût le bras de Scanderbeg et de ses braves Albanais, aurait-il suffi, comme le disent les historiens du temps, à pourfendre, en moyenne, trente ou quarante mille Turcs par chaque journée de combat? Si inépuisables que fussent, à cette époque, les forces numériques de Hurad ou de Muhammed, n'eussent-elles pas fini par se tarir dans ces boucheries incessantes , et leur en serait-il resté de quoi poursuivre leurs autres conquêtes? M. Paganel en doute, et il a raison. Mais ces chiffres, même exagérés, prouvent à-la fois, et Timmense prestige d'admiration et de terreur qui s'attachait au nom, à la vaillance, au génie de Scanderbeg, et le service immense qu'il rendit à la chrétienté par cette saignée qui dura