LE BOURGEOIS DE LA NIÈVRE
Il y a, dans le Guy-Mannering de notre vieil et cher Walter-Scott, un passage assez plaisant où le colonel Mannering et le procureur Pleydell se querellent sur le plus ou moins de culpabilité relative d*un bandit et d'un fripon. Pleydell prend parti pour le fripon, le colonel pour le bandit, et ils finissent par reconnaître que, des deux parts, cette préférence est un effet du métier. Ce passage nous est souvent revenu en mémoire lorsque, signalant les symptômes de nos maladies morales, nous avons mis au premier rang cette vanité, ce personnalisme, ce contentement ou cette préoccupation du moi, qui ont si mal inspiré nos écrivains célèbres, et les ont amenés à gâter après coup, par des confidences maladroites ou oiseuses,
* Derniers volunies des Mémoiret de M. Vcron. — Premier volume des Mémoirêa de M ■ Dupin.
inconvenantes ou incomplètes, le charme des créations de leur jeunesse, le souvenir de nos émotions et de nos lectures, et ce demi-jour si propice au mystérieux travail de la poésie transformant la réalité. Nous souffrions, par esprit de corps, de nos rigueurs, qui semblaient atteindre la littérature tout entière, et lui attribuer le monopole de tant de puériles et vaniteuses complaisances, comme conséquence logique de cette surexcitation du cerveau, de c^t abus de l'imagination, de ces perpétuels sacrifices du sérieux de la vie à ses chimères, de ce je ne sais quoi d'un peu théâtral, d'un peu enclin à se mirer en soi, attributions immémoriales des natures artistes, poétiques, littéraires. Après tout, ces écrivains sur qui nous appelions avec amertume un blâme trop mérité, n'étaientils pas nos maîtres? N'avaient-ils pas été les enchanteurs de nos plus belles années? De quel droit leur jetions- nous la première pierre, nous qui tenions à eux, sinon, hélas! par le talent, au moins par ces parentés irrécusables, dominant, dans les diverses familles d'esprits, les nuances de détail? N'était-ce pas, de notre part, cruauté, contradiction, ingratitude? Savions-nous si cette vivacité d'impressions, cette manie d'expliquer l'imagination par la mémoire, ce penchant à prendre pour confident le public entier, n'étaient pas une partie essentielle de leur génie, et comme Tenvers de tous ces riches trésors déployés dans leurs ouvrages? Encore une fois, il y avait là matière, non pas à un scrupule et à un doute, mais à un regret; au regret d'être obligé de frapper si fort, si près de nous, si près de nos goûts, de nos admirations, de nos préférences, de manquer de respect a au vieux René, au vieux Alphonse, au vieux George, n sous prétexte qu'ils ne s'étaient pas assez respectés eux-mêmes.
' Abstulit hune tandem,.. Nous éprouvons aujourd'hui
une satisfaction bien vive en constatant qu'il n*est pas nécessaire d'avoir été homme de génie, écrivain supérieur, émineni poëte, émouvant conteur, pour céder à la même envie de se raconter, de revenir, brin à brin, sur tout son passé, de se faire le héros de sa propre histoire, le centre et la raison d'être des événements de son temps. Dieu merci 1 M. Véron et M. Dupin se trouvent là tout exprès pour dégager du débat l'esprit littéraire, et prouver qu'il n a pas du moins le privilège exclusif de ces confessions, de ces confidences, espèces de représentations de retraite données à leur bénéfice par des acteurs vieillis dans des rôles qu'on sait par cœur et des pièces qu'on ne joue plus. On peut différer d*opinion sur l'opportunité, Tintérôt, la convenance, la gravité, Tutilité des Mémoires de M. Véron et des Mémoires de H. Dupin ; mais il est un point sur lequel tout le monde tombera d'accord, c'est qu'ils n'ont rien de commun avec la littérature. Nous devons donc avant tout, et au nom de cette littérature tant de fois accusée par d'autres et par nous-môme, remercier MM. Dupin et Véron, comme Claudien remerciait les dieux d'avoir permis la chute de Rufin. Habitués, l'un à faire absoudre ses clients, l'autre à guérir ses malades, tous deux ont voulu, nous n'en doutons pas, finir leur carrière comme ils l'avaient commencée, et continuer, dans leurs vieux jours, ce bienfaisant ministère dont le souvenir embellissait leur jeunesse. Ils ont vu la poésie, Tart, le talent et la célébrité d'écrivain, malades d'un ex* ces de vanité, prévenus d'une foule de délits causés par le désir de se rendre intéressant, par l'abus du droit à la gloire, par l'entêtement à occuper de soi, à poser devant TEurope entière en grande tenue ou en robe de chambre; et ils se sont dit que des Mémoires où brilleraient les mêmes travers, et qui se feraient en outre remarquer par
une absence complète d'esprit, d'art et de style, seraient le plus excellent moyen de démontrer que ces travers, au lieu d'être une maladie particulière, étaient une épidémie générale; au lieu d'appartenir en propre à une classe d'individus et d'intelligences, rentraient dans le vaste domaine de nos faiblesses et de nos misères. Rendons-leur cette justice, jamais mission ne fut mieux comprise et plus consciencieusement accomplie ; jamais avocat et docteur n'ont mieux maintenu leur spécialité au profit de leur client. Le livre de M. Dupin est un plaidoyer; celui de M. Véron est une cure ; et, après qu'on les a lus, leur succès est complet, la littérature est acquittée et guérie.
Loin de nous pourtant Tidée d'assimiler ces deux hommes si différents, ces deux existences si dissemblables! La comparaison serait un paradoxe et une irrévérence envers la magistrature. La vie de H. Dupin est une vie de travail, labor improbus; il a peu sacrifié aux Grâces, et ce n'est que dans ses lectures classiques qu'il a eu commerce avec Melpomène et Terpsichore : s'il a semé de quelques fleurs l'âpre sentier des Institutes et de la procédure, ce ne sont, tout au plus, que des fleurs de rhétorique, ou peut-être celles qu'en Gincinnatus du courage civil il a cultivées de ses propres mains dans son parc de Raffigny. Il a bien eu çà et là quelques velléités d'ornement oratoire et de jouissance artistique : il a pratiqué la métaphore, lu Boileau, fréquenté Girodet, et autorisé ses clients politiques à suspendre dans son cabinet des gravures peu connues, mais d'autant plus précieuses, telles que la Mort de SocratBy et Hippocrate refusant les présents d'Avtaxerce, Même, dans les grands jours, quand la métaphore avait bien donné, la peinture arrivait, fixant dans une image plus durable les images fugitives : Dumarsais tendait le . pinceau à Horace Vernet> et tous deux, pour mieux con-
t>5G CAUSERIES LITTÉRAIRES.
server à la postérité les traits du nouveau Démosthènes, saisissaient, de compagnie, le moment où il prononçait cette phrase : « Accusateur ! vous voulez placer sa tête sous la foudre, et nous, nous voulons montrer comment Forage s'est formé! » Hais il est clair que Tart, la poésie, l'agrément, voire même la gravure proprement encadrée, n'ont joué dans la vie de M. Dupin qu'un rôle accessoire, n'ont été que la récréation tolérée, le délassement permis de travaux plus sérieux , la broderie légère et brillante d'une étoffe ferme, solide, tenace, compacte, bonne au so* leil et à la pluie, à la fois rude et souple, et surtout remarquable par ses couleurs variées. Pour H. Véron, c'est le contraire. Chez lui, le plaisir a été le principal, et le travail l'épisode, ou plutôt il n'a voulu du travail que comme assaisonnement du plaisir. Pratiquer une saignée, inventer une pâte pectorale, diriger une Revue, gouverner rOpéra, régénérer le Constitutionnel, pousser à une révolution, coopérera un sauvetage, tout cela n*a été, semblet-il , pour l'heureux mortel, qu'une façon de conjurer le désœuvrement et de se souvenir de l'antique proverbe que l'oisiveté est la mère de tous les vices; tout cela n'a été qu'un exercice d'hygiène, la promenade que l'on s'impose après dîner pour s'assurer une digestion facile; un moyen de mettre dans son existence, à des doses savamment égales, l'utile et l'agréable, en ayant soin que l'agréable domine et que l'utile obéisse. Toutes les divinités riantes l'ont accueilli à son berceau, depuis Phébus Apollo, dieu des dictâmes et des simples, jusqu'aux Grâces, aux Muses et aux Nymphes, qui n'ont plus lâché prise et ont fini par le traiter avec une familiarité toute fraternelle. Dans cette vie amusée et occupée, l'étoffe est peu de chose, mais la broderie est beaucoup : si bien qu'à chaque nouvelle tentative pour être pris au sérieux, pour devenir un homme
grave, pour cacher sous un habit officiel les myrtes importuns et les camellias fanés, le pli était pris, la vieille habitude était passée à Tétat chronique; le bout de Toreille épicurienne reparaissait sous le collet droit de Tuniforme; on refusait de souscrire ou de croire à cette transition honorable du plaisant au sévère, et Ton demandait à ce surnuméraire de gravité s'il voulait faire de la politique une drogue ou un ballet : impertinente question qui eût bien mérité qu'on lui répondit par Taffirmative ! On le voit, rien de plus différent que ces deux physionomies et ces deux histoires : comment se fait-il donc qu'elles se rejoignent à leur extrémité, et se racontent dans des Mémoires qui offrent à peu près le môme caractère? Comment se fait-il que le livre du docte jurisconsulte, de Téloquent avocat, du magistrat austère, du travailleur infatigable, du légiste profond, du procureur général près d'une Cour suprême, du président de la Chambre des députés, de l'Assemblée nationale et du Comice agricole, ne soit pas plus sérieux que celui du directeur de la danse, et que le maillot rose n'ait pas grand'chose à envier à l'habit noir? En même temps, comment les deux livres, réunis sous un même regard impartial, sans le moindre esprit de dénigrement et de système, reproduisent-ils, avec un peu moins d'éclat et beaucoup plus de solécismes, tous les défauts reprochés à des œuvres plus brillantes, signées de noms plus lettrés? Est-ce donc une contagion, un vice inhérent au genre, à l'époque, à l'humanité? Suffit-il de se faire son propre biographe pour devenir aussitôt puéril, gonflé de soi et de ses mérites, prompt à s'exagérer son importance, et même, — chose plus singulière chez un vieux médecin et un vieil avocat, — prodigieusement naïf! Ou bien est-ce parce qu'on possède d'avance toutes ces qualités qu'on est amené à colliger ses souvenirs, à écrire en détail sa bio-
graphie? Quelle leçon extraire de ces deux exemples, qui, cette fois, ne nous enseignent plus à nous méfier du trop beau style, du sens trop poétique, du tempérament trop artiste, du talent de prêter aux créations de sa pensée trop de séduction et de charme? Quel profit pourrait en retirer la société, si elle aussi savait se souvenir ou si seulement elle savait lire? Nous voudrions effleurer quelques-unes de ces questions, afin de n'avoir pas à regarder comme absolument perdu le temps employé à faire connaissance avec ces deux hommes, avec ces deux ouvrages qui, n^ayant aucune valeur historique, aucune portée politique, aucune élévation morale, aucune distinction littéraire, ne méritant ni approbation, ni critique, ni récrimination, ni colère, ont droit cependant à compter parmi les documents contemporains. Si Ton regardait de près dans la vie des personnages plus ou moins célèbres, on découvrirait que presque tous ont eu une spécialité et un moment, et que, plus tard, en dépit de leurs efforts pour varier leurs aptitudes et multiplier leurs rôles, tout en eux se rapporte à cette spécialité restreinte, à ce moment décisif, qui fut leur succès et leur date. Qui ne se souvient de Spontini reparaissant au bout de trente ans, après Rossini, après Meyerbeer, avec les allures et le costume de 1807, du lendemain de la Vestale, et se figurant volontiers que la musique et le monde s*étaient arrêtés à cette heure rayonnante, éternellement parée dans sa mémoire des magnificences du génie, de la jeunesse et de la gloire? Eh bien, avec ou sans Vestale, la plupart de nos illustres, M. Véron comme les autres, et H. Dupin comme H. Véron, ont eu aussi leur année 1807, leur instant rapide où, portés à demi par les circonstances, à demi par l'heureux emploi de leur vraie faculté, ils ont donné toute leur mesure et brillé de tout leur éclat. Cet instant passé, lorsqu'ils ont voulu se développer, s'agran-
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dir, se transformer, changer de terrain, de théâtre et de genre, faire de leur succès primitif, de leur attribution distinctive le premier anneau d'autres triomphes et d'autres talents, un je ne sais quoi les trahissait, et ramenait invinciblement le public à ce qui était à leurs yeux leur point de départ, et, en réalité, leur point d'arrivée. Pour M. Yéron, cette bienheureuse époque, faite pour donner le ton à tout le reste, a été, j'imagine, celle où, vainqueur de tous ses rivaux, entrant à TOpéra par la petite porte, du côté des coulisses, régnant en autocrate sur les plus belles et les plus vastes planches de Tunivers civilisé, il montait Robei^t le Diable et la Sylphide, encourageait Taglioni, inventait FannyElssIer, décernait à H. fjovasseur le rôle de M. Dabadie, examinait avec un soin de connaisseur les portants, les dessous, les trappes anglaises, les vols, les vols tournants, et faisait bénir son autorité paternelle par tout un gracieux Yvetot chantant, dansant, mimant, jouant et sautillant. Tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a essayé depuis, s'est ressenti de ce règne charmant où ses sujets avaient des ailes de gaze et des jupes de mousseline. On eût dit qu'en sortant de l'Opéra avec cette « petite fortune » dont il parle sans trop d'emphase, mais non sans un heureux mélange de complaisance et de modestie, en remettant à son successeur les clefs de cet Ëden profane où il avait rencontré tant de filles d'Eve et si peu de fruit défendu, M. Véron reportait sans cesse, comme notre premier père, son regard derrière lui, vivant encore en souvenir des délices qu'il avait quittées. On eût dit du moins qu'il gardait, des attributs de sa royauté, la lorgnette qui lui avait servi à inspecter tant de frais minois et de pieds mutins, et que discussions parlementaires, conflits de gouvernement, polémique de journaux, personnages politiques, chutes de dynasties, catastrophes
soudaines, révolutions sociales, tout cela n'était pour lui qu'une continuation en grand de ses exercices favoris, une série de pantomimes animées, de tutti retentissants, où cette lorgnette magistrale reconnaissait ses principaux effets de scène, où les événements se déployaient comme les cortèges de Robert et de la Juive, où le traditionnel marchons, combattons, courons, était chanté plus ou moins en mesure, et où nos écus payaient les frais du décor. Un homme d'esprit a appelé H. de Cbateajubriand f un ermite sur un théâtre. » M. Véron, bien qà'il se fasse vieux, ne s'est pas encore fait ermite: à part cette légère différence, le théâtre est toujours là, et il y reste, imitant ces marquis du dix-septième siècle qui s'asseyaient pêle-mêle au milieu des comédiens; applaudissant ceux qui réussissent, sifflotant ceux qui tombent, ne se plaignant pas trop du prix des places quand il s'amuse, confondant très-souvent, dans cette position mixte, la salle avec la scène, optimiste à la surface, rancuneux auïond, bonhomme après tout, et rentrant chez lui, la pièce jouée, sans trop savoir s'il a été spectateur ou acteur, s'il s'est agi d'une fiction ou d'une réalité, s'il a assisté à un opéra ou à une révolution. Dans un moment de franchise, où il a été très-près de comprendre ce qu'auraient dû être ses Mémoires, M. Véron nous dit (tome III, page 406) : « J'ai dû montrer comment et pourquoi j'étais entré à l'Opéra, comment et pourquoi j'en étais sorti. Les sévérités administratives qui s'exercèrent contre moi, je dois le confesser ici, s'expli* quent peut-être un peu par l'ivresse que me causaient une situation, des succès, une fortune, un pouvoir si inattendus. J'avais, moi aussi, le tort de triompher un peu trop ail milieu de cette vie de plaisirs continus et d'affaires qu'une fée protectrice menait toujours à bien. Il n'est pas ?i facile qu'on le pense à un directeur d'Opéra de cacher
sa vie. Ses amis et ses ennemis, par des sentiments contraires, s'empressent de donner une publicité exagérée et ridicule à ses faits et gestes, aussi bien qu'à ses paroles. Un directeur d'Opéra est nécessairement condamné à une vie excenxriqxxey puisqu'il n'est pas classé dans la société, » — Pas classé dans la société 1 voilà le vrai : un ténor, un comique de vaudeville, n'y sont pas classés non plus, ce qui n'empêche pas H. Ârnal d'être beaucoup plus amusant qu'un préfet, et H. Roger beaucoup plus mélodieux qu'un conseiller à la cour de cassation; mais enfin, si M. Roger ou H. Arnal demandaient, pour leur retraite, un siège à la cour suprême ou une préfecture de première classe, ils s'exposeraient, pourvu que le ministre fût orgueilleux ou goguenard, à rencontrer quelques-uns de ces dédains aiguisés d'épigrammes dont M. Thiers et M. de Rémusat paraissent avoir été trop prodigues à l'égard de M. Yéron, dont il leur a gardé assez de rancune pour devenir, à leur endroit, presque méchant, presque spirituel, et qui, en leur aliénant son cœur, en le dégoûtant de leur politique, ont peut-être influé sur leur défaite, et indirectement décidé des destinées du pays.
Maintenant, si nous passons de l'Opéra au Palais de Justice, de la pantomime à la chicane, et du protecteur des rats au défenseur des veuves et des orphelins, rencontrerons-nous chez H. Dupin ce même trait distinctif qui a été toute la figure, cette même date éclatante qui a été toute la vie? Nous le croyons, et ses Mémoires nous le prouveraient si nous étions tenté d'en douter. Ce point culminant où tout ramène, cet épanouissement complet d'une faculté spéciale se développant dans son milieu le plus favorable, et y recevant, dès l'abord, un premier à-compte de succès, de gloire, de fortune, destiné à dépasser plus tard le total définitif, nous le trouvons, pour M. Dupin, dans ces années où sa brillante clientèle, généraux, ban-
quiers, poètes, chansonniers, journalistes, magistrats, littérateurs, ëvêques, Tassociait à tous les bénéfices d*une situation unique, cumulant les honneurs de la persécution avec les profits de la liberté. M. Bupin était alors, dans toute Tacception productive, glorieuse et commode, Yavo* cat politique, l'avocat attitré, obligé, applaudi, fêté, de tous ceux qui, sous prétexte de sceller le pacte entre la Charte et la monarchie, commençaient par attaquer la monarchie pour être plus sûrs d'observer la Charte. H glorifiait les morts, il innocentait les vivants, il changeait, au gré de son éloquence magique, la sellette en piédestal, la cour d'assises en Capitole et la geôle en Panthéon. Chacune de ces causes célèbres qui passionnaient la plupart des Athéniens et tous les Spartiates de ce temps-là était pour rheureux avocat l'occasion d'un triomphe en prose, en vers, en peinture, d'une ovation toujours nouvelle, toujours la même, que partageaient le prévenu, l'auditoire, le sténographe, le gendarme, le greffier, Thuissier et le juge. — « Ah! c'était le bon temps! souvenez-vous-en! » s'écrie M. Dupin à l'instar de M. Denis, car on est toujours le H. Denis de quelque chose ou de quelqu'un. Quel temps, en effet, de bénédiction, que celui où il suffisait d'une prosopopée ou d'une apostrophe, d'un mouvement pathétique ou d'un geste véhément, pour que les Barreaux de Paris et de province se missent en frais de poésie à Thonneur de leur illustre confrère, et lui dédiassent des dithyrambes dans le goût de celui-ci : •
A c6té des cyprès funèbres
11 cueillit d'immortels lauriers,
En vengeant ceux non moins célèbres
Des grands et malheureux guerriers!
Quel temps que celui où une invocation à des mânes.
LES DEUX BOURGEOrS. $65
à des pénates, à des cendres, images neuves qui faisaient le fonds de la littérature de M. Dup'm, lui était payée comptant, en transports d'enthousiasme et d'allégresse; où rbabile emploi de ces hardiesses métaphoriques, injustement dédaignées aujourd'hui par les bons élèves de seconde, suscitaient plus de trépignements et de bravos que n'en ont jamais obtenu les merveilles de Téloquence et du génie! où les écoliers de Saint-Acheul, admis cette fois à faire valoir les circonstances atténuantes en faveur de renseignement jésuitique^ s'écriaient avec accompagnement d'orgue, de serpent et d'encensoirs :
Que nos fleurs ombragent sa tôle, Que nos parfums suivent ses pas (
OÙ, à propos d'une mauvaise querelle que cette réception de Saint-Âcheui attira à M. Dupin de la part de ses meilleurs amis, un excellent abbé le Besgue lui adressait l'épître suivante, transcrite tout au long dans ses Mémoires: (( Si le suffrage d'un prêtre déporté, qui a, pendant vingt-huit ans, honoré le caractère français chez nos fiers et généreux voisins, peut vous offrir quelque dédommagement de l'horrible injustice qui vous poursuit, jouissez, monsieur, du mien: il est vif, sincère et sans réserve. Cet acte de dignité (une lettre d'explications qui ressemblaient fort à des palinodies) vous place trop au-dessus de vos ennemis pour qu'ils puissent, quoi qu'ils fassent, vous en faire descendre.
Urit fulgore suo, qui prœgravat artes Infra se positas.....
(( La postérité Onira le vers, et je fais des vœux pour que ce soit le plus tard possible. Oui, monsieur, une ^n?twpe.çtp7(r^
264 GAUSEBIES LITTERAIRES.
et si noble, à notre déplorable époque, doublera Vamaur et l'admiration de nos neveux, — Signé C. J. le Besgub. » On le comprend, une spécialité où M. Dupin a montré de si grands talents et reçu de telles récompenses, une époque où il a cueilli par gerbes, et sans même se baisser, tant de fleurs oratoires, tant de couronnes poétiques, tant de délicates friandises de vanité et d'orgueil, ont dû imprimer à son intelligence et à sa vie ce pli dont nous parlions tout à rheure, et qui a été ineffaçable. Partout et toujours il est resté avocat, ce qui est déjà une physionomie particulière, et avocat politique, ce quiachéve de compléter la sienne. Dix ans, vingt ans après, lorsqu'à force de plaider Talliance de la monarchie et de la Charte ses amis et lui sont arrivés à renverser Tune ol à raturer l'autre, lorsqu'à la suite de cette première révolution on a cru qu'il devenait homme d'Etat, homme de gouvernement, chef de la magistrature, président d'une grande assemblée, conseiller d'une dynastie, on s'est trompé : l'avocat persistait encore, ravocatde 1815 à 1830, du Constitutionnel et Au Miroir, deMH. .lay et Jouy, Déranger et Arnault, de Pradt et Isambert, de la Souscription nationale et de YErmite en province, des Victoires et Conquêtes et de la Liberté individuelle, du Yroit d'association et de Y Église gallicane. La politique n'a jamais été pour lui qu'une cause, un procès, un plaidoyer, où il s'agissait, non pas d'approfondir et de comprendre les périls de la société, les difficultés du pouvoir, les éléments de stabilité qu'il perdait, ceux qui pouvaient y suppléer, mais de contenter juges et plaideurs, accusés et partie civile sans trop se brouiller avec le réquisitoire, de combiner adroitement de beaux restes de popularité avec de beaux chiffres d'honoraires, et des privautés de paysan du Danube avec des privilèges de courtisan. Les gens qui ont accusé M. Du-
pin de versatilité, d* inconséquence, de défection, dHngratitude ou d'astuce, ont été très-injustes; pour être infidèle à un parti, il faut commencer par en avoir un; or H. Dupin n*a jamais eu de parti, il a eu des clients : il n'a ni pensé, ni agi, ni déserté, ni trahi : il a plaidé. Tout, chez lui, a ce caractère de plaidoirie continuée, joti^^ en des variations innombrables, au milieu des fonctions les plus hautes, et sous les formes les plus diverses : discours, silences, bons mots, actes publics, opposition, retours, boutades, amitiés, conseils, regrets, tout, jusqu'à ses larmes. Oui, s'il lui est arrivé, dans ces derniers temps et dans les dernières pages de ses Mémoires, de s'attendrir honorablement sur d*dugustes infortunes, le dirons-nous? cet attendrissement et ces pleurs font un peu Teffet de ces larmes dans la voix qui décident le succès d'une péroraison bien faite, et humectent des yeux fatigués par la lecture des Pandectes : toujours et partout, Tavocat sachant s'émouvoir au bon moment, finissant par s'identifier si bien avec la cause de ses clients, qu'elle semble devenir la sienne, mais n'ayant pas perdu, tout le long du procès, une seule occasion de leur faire comprendre que, s'il plaide lejxnir.ce n'est pas faute d'arguments et de moyens pour plaider le contre.
En résumé donc, et c'est ce qui ressort surabondamment de leurs Mémoires, M. Véron n'a jamais été que le directeur de l'Opéra, H. Dupin, que l'avocat politique : voilà le trait de leur figure. L'époque où M. Véron faisait jaillir, du bout de son sceptre enguirlandé de roses, les merveilles de Robert et de la Sylphide^ Tépoque où M. Dupin échangeait, au profit de tout amoureux de la Charte persécutée par la tyrannie, des métaphores contre des apothéoses, voilà la date de leur vie.
Voyons à présent, et ce point bien fixé, ce qu'il aurait
266 CAUSERIES LITTÉRAIBES.
fallu pour que leurs Mémoires y répondissent, et comment, une fois décidés à les écrire, ils auraient dû s'y prendre pour que ces Mémoires eussent un peu de piquant, de nouveauté et d'intérêt.
La poétique de ce genre d'autobiographie dont on a tant abusé, et avec une telle uniformité de désappointement et de mécompte, pourrait se formuler en peu de mots. A part les qualités de style, qui ne sont jamais hors de saison, mais qui, avec MM. Véron et Dupin, sont malheureusement hors de cause, il suffirait tout simplement que le narrateur de sa propre histoire se fit une idée bien nette des rapports exacts de cette histoire avec Tattente et la curiosité du public, et surtout de Fespèce particulière de renseignements, de révélations, qui doit former le revers, Yen-dessous, le complément inédit de sa célébrité officielle, de sa vie extérieure. Il suffirait qu'il racontât de son mieux, sur les autres et sur lui-même, ce que, vu sa spécialité, ses antécédents, sa position présente ou passée, personne ne peut savoir aussi bien que lui. Pourquoi les Mémoires de Sully, du cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Saint-Simon, offrent-ils un intérêt irrésistible, inépuisable? C'est d'abord parce qu'ils se sont effacés derrière les événements et les personnages dont ils avaient étudié ou. surpris les secrets ressorts; c'est ensuite parce qu'ils ont connu, deviné, vu et révélé ce que personne, à talent égal ou même supérieur, n'aurait pu mieux connaître, mieux deviner, mieux voir et mieux révéler. Pourquoi, au contraire, les Mémoires de nos contemporains célèbres ont-ils excité, après une curiosité passionnée, un mécontentement général? C'est premièrement parce qu'au lieu de se fondre, pour ainsi dire, dans les événements qu'ils retracent et de n'en être que les cicérone d'intérieur, ils absorbent ces événements dans leur
propre personnalité et leur propre existence : c'est surtout parce qu'ils ne nous apprennent rien que d'autres n'eussent pu également nous apprendre sans y mettre tant de préparatifs et de fanfares: c'est qu'ils ne sortent du récit trèsintime, trop intime, des faits et gestes de. leurs ancêtres, de leurs parents, de leur enfance, de tous les préludes et accessoires de leur entrée dans la vie, que pour s'égarer dans la grande histoire, celle que l'on connaît par le dehors et qu'on trouve dans le Moniteur et les livres. En d'autres termes, ils n'ont pas su rester dans cette région intermédiaire qui est le vrai domaine des Mémoires et où le souvenir personnel, l'impression individuelle sert de commentaire au fait historique, s'y entremêle dans une juste mesure sans l'exagérer ni l'amoindrir, et en donne de visu l'interprétation familière et comme le déshabillé. Ils se sont constamment tenus, tantôt en deçà, tantôt au delà; tantôt se renfermant dans le monologue de leur passé, tantôt s'abandonnant aux généralitésde leur temps : là, biographes poyr eux seuls; ici, historiens comme nous tous. Qu'avaient donc à faire MM. Véron et Dupin pour rentrer, faute de mieux, dans les conditions du genre, et nous donner des Mémoires qui, sans grandes qualités littéraires, critiques ou morales, eussent cependant la chance de nous intéresser? Ils devaient commencer par s'appliquer, dans toute sa sage rigueur, la maxime inscrite sur le temple de Delphes : ConnaU-toi toi-même, et rechercher soigneusement, dans leur conscience ou, à défaut, dans leur mémoire, quelle avait été leur aptitude particulière, leur attribution distinctive, comment s'était appelé leur succès par excellence, leur trait d'union avec le public; à quel titre, sous quel aspect, avec quel bagage ils étaient devenus, à tel jour et à tel moment, des personnages célèbres, et quels étaient par conséquent, parmi
leurs souvenirs, ceux qui porteraient le plus essentiellement leur marque et qu*eux seuls avaient pu rencontrer sur le chemin de leur coulisse à leur théâtre. M. Véron, par exemple, avait à se dire : J'ai été médecin, et j'ai employé, pour paraître avoir des malades, de petits moyens, tels que cabriolet parcourant au grand trot les beaux quartiers de Paris, voitures armoriées stationnant à ma porte, grooms tout essoufflés me surprenant au milieu d'un diner d'amis et m'adjurant de voler chez madame la duchesse ou chez madame la marquise, qui ne voulaient vivre ou mourir que de ma main : moyens qui ne manquaient pas de comique, et qui peuvent, à distance, me fournir un piquant chapitre sur la façon de se pousser en ce monde. Puis, j'ai fondé la Reviie de Paris, ce qui m'a mis en contact avec cette bizarre tribu des gens de lettres, que l'on connaît fort mal quand on ne la connaît que par ses ouvrages. J'ai ensuite dirigé l'Opéra, et aucun de ses mystères n'est resté mystérieux pour moi. Enfin, j'ai rendu la vie au vieux Constitutionnel exténué de consomption voltairienne, prêt à s'enterrer dans ses refus de sépulture : et là, en ma qualité de chimiste, j'ai pu analyser sciemment les ingrédients employés dans ces laboratoires d'où sortait, chaque matin, l'opinion publique, bouchée et étiquetée selon la formule et l'ordonnance. Eh bien, voilà mes Mémoires, leurs sujets tout trouvés et leur distribution naturelle : les débuts d'un homme d'esprit à Paris et son stage industrieux aux abords de la notoriété et de la fortune : les dessous de cartes de la littérature en 1829 et 1 830, et les rapports de la vie privée d'un directeur de Revue avec celle de ses rédacteurs; une vue de l'Opéra de 1851 à 1835, prise dans les entr'actes et derrière le rideau ; une étude d'après nature du chez soi d'un journal et de ce que peut contenir de petits commérages, de basses
passions ou de grotesques despotismes, un assemblage de vieux actionnaires libéraux, de vieux articliers patriotes; en tout quatre chapitres, si je suis laconique; quatre volumes, si je suis prolixe : mes Mémoires di\ns\ faits seront bien les Mémoires de H. Véron, et le public n'aura pas le droit de m'en demander davantage.
Au lieu de se restreindre ainsi dans sa spécialité et dans «on sujet, M. Véron nous a raconté eu grand détail TEmpire, les Cent- Jours, la Restauralion, la Révolution de 1830, le gouvernement de Juillet, la Révolution de février, la République et le coup d'État du 2 décembre. A coup sûr, ces événements ne sont pas dénués d'intérêt, et nous comprenons qu'il en ait été frappé; mais tout homme de cinquante à soixante ans, ayant traversé, comme lui, les mômes phases, pourrait les raconter comme lui, et, pour peu qu'il écrivit bien, il écrirait mieux. Sans compter la collection de journaux et de brochures qui se rattachent à cette première moitié de notre siècle, des auteurs et des livres d'un certain renom, dont Ténumératlon serait trop longue, se sont chargés de nous apprendre sur cette période accidentée autant et même un peu plus que nous ne voudrions en savoir. H. Véron a-t-il été mieux informé, mieux renseigné que ce premier venu qui aurait pu écrire ses Mémoires à sa place, et s'en serait peut-être mieux tiré? Oui, en deux ou trois rencontres, mais pas davantage. A-t-il été au moins, comme il a l'air parfois d*y songer ou d'y prétendre, ce familier, ce confident approchant, à tout heure, les hommes d'État, et qui, s'il a le regard juste et l'oreille fine, peut d'autant mieux voir et entendre, qu'on le traite sans conséquence et qu'on s'habille devant lui? A-t-il été le sigisbée ou le patito de nos grandes existences politiques? A-t-il étéGil RIas? A-t-il été Reaumarchais? A-t-il été Figaro? Hélas! non. Il y a dans son livre
un passage bien imprudent, où il parle de Beaumarchais', et où Ton sent qu'il ne demanderait pas mieux que de donner Tidée d'un parallèle : il s'est fait tort; sa vie, égale et douce, ne ressemble en rien à cette vie troublée, moitié drame, moitié comédie, faite d'orages, de luttes, de victoires et de désastres, se prenant corps à corps avec son temps, avec ses amis, avec ses ennemis, avec elle-même, et, à chacun de ses chocs contre la destinée ou la fortune, jetant assez d'étincelles pour éblouir, assez d'éclairs pour effrayer. Beaumarchais, ou, si vous voulez, Figaro, a été, qui l'ignore? le type de la bourgeoisie à une époque où elle doublait ce cap des tempêtes qui devait la conduire de rien à tout à travers tant de naufrages. M. Yéron est Thomme du tiers état arrivé ou parvenu, et n'ayant eu, pour cela, qu'à suivre une pente toute tracée; l'actionnaire heureux, successivement enrichi dans des affaires dont il n'a pas su les secrets, mais dont il a touché les dividendes; le bourgeois de Paris, faisant peu, laissant beaucoup faire, composant ses paradoxes avec des lieux communs, n'empêchant un malheur que quand il a l'esprit de le prévoir et ne le prévoyant que quand il n'est plus temps de l'empêcher ; aimant à se trouver aux premières représentations des événements ; lisant l'affiche d'une révolution comme celle d'un théâtre, et en payant la carte comme celle d*un dîner; à la fois roué et innocent, madré et ingénu, blasé et badaud, et, par une erreur géographique que je signale sans l'expliquer, plaçant presque continuellement Athènes en Béotie. On le voit, le bourgeois de Paris d'aujourd'hui n'a rien de commun avec celui de 1784 : M. Yéron n'est pas de la même famille que Beaumarchais; il n'a pas fait le Barbier de Séville ; il n'a pas rencontré de madame Goëzmann, et, si l'on me rappelle que Beaumarchais a aussi écrit des Mémoires, je
répondrai que cette ressemblance-là est justement la plus grande différence.
Si H. Véron, dans Thistoire générale de nos révolutions et de nos gouvernements, a maladroitement marché sur les brisées de nos historiens en titre; si, dans le récit particulier de nos diverses phases politiques, il a eu le tort de ne pas être mieux renseigné que tout le monde sur les choses que tout le monde sait; s'il n'a été ni César, ni Tacite, ni Retz, ni Saint-Simon, ni Olivier le Daim, ni Gourville, ni Gil Blas, ni surtout Beaumarchais, a-t-il été le Tallemant des Réaux de la littérature, de la musique, du journal et de la danse? le Brantôme du premier-Paris, de rOpéra et du ballet? Â-t-il été, en un mot, ce que pouvait être spécialement, et a l'exclusion de tout autre, M. Véron rédigeant ses Mémoires ? Pas davantage, et nous sommes loin de Ten blâmer; car, si son «livre en est plus ennuyeux, il en est au moins plus honnête. C'est là, on ne saurait assez le redire, Vinévitable inconvénient attaché à Tannonce, et, plus tard, à la publication de ces Mémoires, signés de noms trop marqués, trop parlants, trop entourés d'une auréole sentimentale ou anacréontique, chorégraphique ou romanesque. Ils provoquent une curiosité qu'ils ne peuvent pas satisfaire; il semble qu'ils soient synonymes de mille indiscrétions inquiétantes pour la bienséance et la morale, mais pleines, par cela même, de ces secrètes amorces que le public ne repousse pas toujours, et auxquelles il aime à céder, tout en les condamnant. C'est ce qui est advenu récemment pour un nom plus illustre et autrement compromis, ce qui arrive, dans une sphère moins poétique, pour M. Véron, et ce qui se reproduira toujours,, nous Tespérons bien, pour la confusion des curieux, constamment déçus et rarement corrigés. Lorsque le livre paraît et qu'on y cherche en vain ce
que Ton croyait y trouver, on se plaint d'être mystifié, et Ton a tort; car, par la force des choses, il n'y avait pas de milieu: il fallait qu'il y eût mécompte ou inconvenance, attrape ou immoralité, mystification ou scandale.
M. Yéron a donc fort bien fait, en somme, de ne pas répondre au genre particulier d'attente qui s'attachait à ses Mémoires, de laisser fermée double tour le mystérieux tiroir dont ses attributions passées lui avaient livré la clef, de ne pas nous dire sur certains beaux esprits littéraires ou mondains, sur certaines célébrités contemporaines, sur le foyer du chant et de la danse , sur les étoiles du firmament lyrique ou tragique, sur Melpomène ou Terpsicbore, tout ce qu'il en savait, et autre chose que ce que nous en savions. Mais, en conscience, n'y avait-il pas moyen . sans inquiéter ni scandaliser personne, d'être un peu plus piquant et un peu«plus neuf? Croit-il que ses chapitres sur la jeune littérature de 1828 recrutée par la Revtie de Paris soient des modèles de croquis à vol d'oiseau, de critique légère et anecdotique, telle que la pratiquait, dans ses causeries écrites ou parlées, son ami M. Sainte-Beuve? Croit-il que ses études savantes sur les restaurateurs et les cafés fassent pâlir Brillât-Savarin, et unissent, d'une façon bien appétissante, l'esprit de la gourmandise à la gourmandise de l'esprit? Est-il très-sûr que son galant épilogue sur l'influence des femmes au dix-neuvième siècle continue agréablement Hamilton, la Rochefoucauld et la Bruyère, et soit de nature à faire tressaillir d'aise, dans leur tombe, ses devanciers Lauzun et Richelieu? S'est-il demandé si ses pages sur mademoiselle Rachel dépassent de beaucoup, comme, finesse, justesse de vues, élégance, nouveauté d'aperçus sur l'art dramatique, ces biographies d'actrices que Ton vend dans les couloirs des théâtres? S'imagine-t-il que Gavarni , le Figaro^ le Charivari, les
conversations de boulevard et de Divan entre onze heures et minuit, ou seulement les plus vulgaires échos de la chronique parisienne, n'aient pas appris, sur TOpëra et ce qui s'y passe, dix fois, vingt fois plus que ce que sou livre nous en apprend? Il a eu raison d'être discret; il ne pouvait être Irès-amusant sans cesser d'être convenable ; il nous a trichés pour rester honnête : soit ; mais alors pourquoi , ayant été M. Véron, a-t-il écrit ses Mémoires? On tourne là dans un cercle vicieux, et, si Ton avait espéré d'autres vices, à qui la faute? à l'auteur qui a annoncé ce qu'il ne pouvait pas donner, ou au public qui a demandé ce qu'il ne pouvait pas obtenir?
Il y a pourtant, dans les derniers volumes, deux passages où M. Véron a été à peu près neuf, à peu prés piquant, et sur lesquels, pour toutes sortes de bonnes raisons, nous nous garderons d'insister. C'est celui où il publie des papiers volés aux Tuileries le 24 février, rachetés de ses deniers et très-honorables pour ceux dont ils nous livrent les pensées; et celui où il rapporte les dialogues parlementaires qui précédèrent le 2 décembre et les dialogues télégraphiques qui l'accompagnèrent. Hélas! voyez le malheur! Pour ces deux pauvres petites indiscrétions qui, à part le télégraphe, n'ont rien de bien leste, M. Véron a encouru un blâme presque général. À la première, on a dit que M. Véron avait sans doute fait un bon usage des papiers mis entre ses mains par l'émeute, le pillage et le hasard, mais qu'il y en avait encore un meilleur, c'eût été de ne pas s'en servir. À la seconde, on a répliqué que le va^ victis de notre aïeul Brennus était par trop gaulois, même pour un bourgeois de Paris; que, quand on se disait, comme Sosie, l'ami de tout le monde, on avait tort de faire une exception aux dépens des vaincus, et que compromettre des gens qui ne pouvaient pas
274 CAUSERIES LITTÉRÂIllES.
se défendre était une moins belle action que d avoir monté la Sylphide. Et puis, encore une fois, à quoi bon avoir dirigé des danseuses pour ne nous raconter que des ministres?
Soyons juste enyers M. Dupin : avocat quand meniez il a été bien plus avocat dans ses Mémoires que M. Véron n'avait été imprésario dans les siens. Ce n'est pas à lui que nous pouvons reprocher d'avoir oublié le genre d'aptitude et de succès qu'impliquait son nom et que devait rappeler son livre ; nous lui reprocherions presque l'excès contraire, — de s'en être trop souvenu. Les petites bagatelles de l'éducation et de l'enfance, les préliminaires de la naissance et de la vie, tous ces menus détails si chers d'ordinaire aux autobiographes , M. Dupin les néglige, et c'est tout au plus s'il nous avertit, pour l'acquit de sa conscience, que nous les trouverons dans la notice que M. Ortolan, « longtemps son collaborateur et toujours resté son ami, a tracée sur lui en 1840. v — C'est là, dans cette précieuse notice tracée par M. Ortolan sur M. Dupin, que les admirateurs de ce dernier obtiendront, sur la manière dont il a sucé son pouce, joué à la balle et récité la Cigale et la Fourmiy les renseignements dont ils sont avides et dont ils ne sauraient se passer. Quant à lui, il laisse à l'amitié le soin de recueillir ces curiosités frivoles, et il va droit au fait, ce qui est, comme on sait, le trait dislinctif des avocats. S'il pouvait nous persuader qu'il est venu au monde avec sa robe et sa toque, et prêt à cantonner ses raisonnements, ses preuves, ses mouvements, c'est par là, nous le parierions, qu'il commencerait son récit. A peine a-t-on feuilleté dix pages de son gros volume, qu'il s'en exhale je ne sais quelle odeur de greffe, je ne sais quel parfum d'audience : on dirait un dossier qui s'éveille, qui s'ouvre, qui marche, qui parle, et qui, saisi de
la manie commune, se met à raconter son histoire. « En 1814, nous dit M. Dupin, mon cabinet avait pris tout son développement; j'étais avantageusement connu des juges et du public. » — Voilà de quelle façon il entre en scène, et tout le reste répond à ce poétique début. On jouait, sous la Restauration , au beau temps des enthousiasmes helléniques, des tragédies Spartiates que Tauteur, disait-on, avaient composées en conjuguant le verbe mourir. Les Mémoires de M. Dupin semblent faits avec le verbe plaider : j'ai plaidé , nous avons plaidé , nous plaidâmes. On comprend toute la variété piquante qui doit résulter de ces sujets palpitants, mais uniformes. « Tel gé* néral, tel professeur, tel journaliste, tel magistrat, fut traduit devant la cour d'assises comme accusé d'avoir provoqué à la désobéissance aux lois, ou au manque de respect envers le gouvernement. Il me conGa sa cause; je plaidai ; je fis deux citations latines, trois bons mots, une apostrophe aux mânes des braves morts pour la patrie, une tirade en l'honneur des libertés constitutionnelles et des vertus civiques. Les juges s'attendrirent, nous gagnâmes, nous fûmes portés en triomphe ; les journaux du lendemain assurèrent que j'avais surpassé Gicéron et égalé Démosthènes, et mon client, de qui je ne voulus rien accepter (suivant mon usage invariable dans les procès politiques), mit dans mon cabinet une épreuve, avant la lettre, des Sabines, de Léonidas, ou d'Hippocrate refusant les présents dArtaxerce. » — Voilà , en les réduisant à leur expression la plus simple et la plus exacte, tous les Mémoires de M. Dupin. Ceci expliquerait, au besoin, pourquoi son cabinet, dès 1814, avait pris un tel développement : comment aurait-il pu, autrement, y mettre tant de gravures?
H s'en est donc fallu de bien peu que Mi Dupin, mieux
inspiré que tous ses émules les chroniqueurs de leur propre vie, ne remplit toutes les conditions du genre et ne répondit complètement à ce que nous attendions de ses antécédents, de ses talents, de ses souvenirs. Avocat de la tête aux pieds pendant toute sa carrière, il a été avocat des pieds à la tête pendant tout son livre. Couvert de lauriers oratoires dans ces procès politiques de la Restauration qui ne semblaient intentés que pour la gloire des accusés et rhumiliation des accusateurs, c'est à cette phase triomphale, fortunée» victoires obtenues sur des adversaires désarmés, courage civil déployé contre des dangers absents, popularité nourrie de dévouements faciles, éloquence hébergée aux frais de la langue française, — c'est à cette aurore radieuse que M. Dupin est complaisamment revenu et nous ramène avec lui. Par malheur, il ne s'est pas aperçu que ce n'étaient pas des Mémoires qu'il nous donnait, mais une table des matières, par ordre chronologique, pour servir à des Mémoires qui n'existent pas, une collection de pièces justificatives à placer en tête ou à la suite d'un livre à faire et qu'il n'a pas fait. Le laconisme est un grand mérite, surtout chez un avocat; mais, en vérité, traverser ceâ crises terribles, la fin de l'Empire et les Gent-Jours, assister à ces luttes de la Restauration, d'où la Révolution sortit tout armée, comme Minerve, — moins la sagesse et le génie, — être témoin^ acteur, partie civile, dans ces malentendus, aussi féconds aujourd'hui en enseignements qu'ils le furent alors en malheurs, voir les gouvernements tomber, les espérances se ranimer ou s'é teindre, les dynasties se succéder sans s'affermir, les expériences du lendemain servir de leçon et de châtiment aux illusions ou aux injustices de la veille, vieillir au milieu de ces grands spectacles, de ces catastrophes instructives, revêtu soi-même des plus hautes, des plus graves fonctions
qui puissent placer un homme au cœur de la société, de la politique, du mouvement intellectuel de son temps; avoir pu compter, jour par jour, les pulsations lentes ou rapides de celte société malade^ de cette politique fébrile, de ce vieux monde qui ne voulait pas mourir, de ce monde nouveau qui n'a pas su se fonder; et, au bout de tout cela, au bout de quarante ans, dans tout le recueillement d'une vieillesse condamnée, malgré elle, au silence et au repos, ne se souvenir que de sa gloriole personnelle, amassée en plaidant pour le professeur Bavoux ou maitre Isambert, pour le Miroir ou la Pandore, pour H. Jouy ou M. Gosse ; donner au récit de ces procès intéressants, à Texhumation de ces personnages célèbres, au détail de ces succès pleins d'actualité, toute Télégance d* un procès-verbal , toute Télévation d'un abrégé de collège, toute la grâce d'un résumé de justice de paix; montrer que Ton a conservé avec soin, fréquemment relu et que l'on croit devoir citer dos vers de pensionnat exaltant une prose de basoche, c'est aussi par trop prendre au pied de la lettre l'accord parfait des Mémoires de sa spécialité avec la spécialité de ses Mémoires, par trop s*enfermer dans cette personnalité qui est la Muse du genre, par trop verrouiller et calfeutrer la porte de ce fameux cabinet, si riche de cartons et de gravures. Si l'on convient avec nous que le plus grand éloge à faire d'un livre est de sentir, à mesure qu'on avance dans sa lecture, l'air et l'horizon s'élever peu à peu audessus de ces pages comme en une promenade alpestre, jusqu'à ce qu'une perspective soudaine s'ouvre à nous dans l'infini et qu'une bouffée nous y porte, nous serons forcé d'avouer que le livre de M. Dupin produit un effet diamétralement contraire. Â chaque pas que l'on y hasarde, il semble que le plafond s'abaisse, se rapproche et finisse par peser sur les épaules : et quel plafond! un pla-
fond de tribunal de première instance, possédant, en fait d'objets d'art, un poêle de faïence, un buste en plâtre verni, des buis fanés ayant servi au dernier arc-de-triomphe, douze lampions devant servir aux prochaines illu* minations, et un cartouche encadré, renfermant, au milieu de drapeaux tricolores, une Charte de 1815 et une Charte de 1850, — en attendant les Constitutions! Les impressions que Ton éprouverait, dans Tordre pittoresque, devant cet agréable ensemble , on les éprouve, dans Tordre intellectuel, en lisant les Mémoires de H. Dupin. Et remarquez que nous lui faisons grâce des fautes de français; il y en a beaucoup dans son volume, à commencer par son épigraphe, qu*ii s'est empruntée à lui-même : « Dans le libre exercice de cette profession, qui ne fait point de victimes et qui les défend. » Et M. Dupin est de TAcadémie française!... Rassurons-nous vite en parlant sa langue : s'il écrit mal, c'est parce que avocat, et quoique académicien.
N'y a-t-il donc aucun profit, — pas plus de profit que de plaisir, — à retirer de la lecture de ces deux ouvrages avortés, où nous avons reconnu, sous des aspects nouveaux et en des physionomies différentes, les tristes effets de cette vanité, si souvent et si justement reprochée à Tindividualisme littéraire? Il y en a, et de deux sortes, intéressant à un degré égal cette morale publique et pratique, qui se compose d'exemples à éviter, de leçons à comprendre, d'expériences à recueillir. Môme au milieu de ce contenu tement naïf qui les empêche de se distraire d'eux-mêmes et de voir au delà de ce qui leur rappelle leurs prouesses et leurs succès, M. Véron et M. Dupin ont laissé échapper des aveux ou des remarques qui semblent s'être rencontrés à leur insu sous leur plume et qu'il est bon d'enregistrer* M. Véron n'a pas déclaré catégoriquement qu'en
commandante H. Eugène Sue les dix volnmes du JuifEr* Tant pour le Constitutionnel renouvelé et rajeuni, il avait spéculé sur la haine de la petite bourgeoisie contre le parti prêtre, et, dans le fait, ouvert la porte au socialisme sous le patronage de la propriété ; mais il a écrit du moins avec une résignation philosophique dont on doit lui savoir gré : (( Le grand désir de redonner de la popularité au Constitutionnel par l'éclat d'un grand nom ne me rendit exigeant (en français : ne me permit d'être exigeant) ni sur le sujet, ni sur le but moral de Touvrage. J'apportai certainement dans cette affaire autant d'imprévoyance que de légèreté. Que ceux qui n'ont jamais commis de faute dans lavie me jettent la première pierre! » (T. IV, p. 275). — Il n'a pas cherché à faire ressortir cet odieux contraste de gens bornés, incapables, grossiers, méchants, avares, exerçant une dictature anonyme sur l'opinion d'un grand pays, et, du fond d'un bureau de journal qui était à la fois pour eux une tribune et une rente, attisant les passions populaires, envenimant les haines de parti, déversant l'injure sur tout ce qui méritait le respect, livrant à la risée publique les dernières garanties de Tordre et du pouvoir, et préparant à Ja France des malheurs interminables; mais il a soulevé un coin du voile, il a montré un coin du tableau, et c'est assez pour que le lecteur intelligent en recompose l'édifiant ensemble, comme Guvier ou Geoffroy Saint-Hilaire recomposaient, à l'aide d'une dent ou d'une côte, tout un animal fossile et antédiluvien. c Les séances du conseil d'administration du Constitution' nel, nous dit M. Véron, se passaient en querelles ; aux diseussions succédaient les gros mots, aux gros mots les menaces, et, plus d'une fois, aux menaces les voies de fait. Roussel, l'ancien marchand de papier (un des plus gros actionnaires), lorsqu'une mesure proposée lui déplaisait,
mettait fin à toute discussion en adressant les plus grossières invectives et les plus injurieuses personnalités à tous ses contradicteurs. Il reprochait à M. Etienne d'avoir été le plagiaire d'un jésuite; à H. Jay d'avoir été le précepteur des enfants de Fouché... Il ne respectait même pas, dans sa fureur agressive, Thonneur des familles... Pendant quelques séances, MM. Panckoucke et Roussel ne causèrent administration qu'ayant chacun une arme à côté de soi : le premier un pistolet, lesecond un poignard... « — Voyezvous quelquefois votre frère? disais-je à M. Roussel. — Jamais; nous sommes mal ensemble, et cela s'explique : j'ai plus de cent mille livres de rente, et il n'a pas de quoi manger. »
Et M. Véron nous donne le bulletin des ambitions de chacun de ceux qui composaient ce charmant groupe : celui-ci voulait faire du Constitutionnel l'organe de ses colères classiques ; celui-là, un marchepied pour arriver à l'Académie ; un autre sacrifiait tout à cette légitime ambition de devenir pair de France, et de faire élire son fils à sa place comme député ; un quatrième voulait surtout profiter de sa position d'actionnaire pour jurer, tempêter et blasphémer. — « Et moi aussi, j'en conviens, ajoute modestement et les yeux baissés M. Véron, j'obéissais alors à une idée fixe ; je désirais devenir dépulé de Brest, extra muros, aux plus prochaines élections. »
En face de ces scènes d'intérieur qui précédèrent la résurrection du Constitutionnel régénéré par \eJuif Errant y plaçons, en guise de pendant et en reculant d'une quinzaine d'années, le seul épisode un peu piquant des SÊémoires de M. Dupin, celui où l'avocat attitré de ce même Constitutionnel, alors à Tapogée de son influence et de sa gloire, fut rudement tancé par ses clients et amis pour (Hre allé à Saint-Acheul, avoir suivi une procession, tenu
un cordon du dais et accepte un dîner du père Loriquet. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'après trente ans, — deux fois le grande mortalis xvi spatium de Tacite, — M. Dupin semble à la fois ne pas avoir pris son parti de rinjustîce dont il fut victime en cette circonstance, et attacher une grande importance à prouver qu'il ne méritait pas les reproches, les soupçons et les sarcasmes qui compromirent sa popularité. M. Dupin tient, en avril 1855, à ce que nul ne puisse prendre le change sur un fait aussi grave, à ce qu'on sache bien que sa conduite, en août 1 825, n'eut rien de louche, qu'il sut revenir d'Amiens beaucoup moins Suisse que son maître Petit*Jean, et surtout qu'il resta courageusement gallican, en dépit du diner, du cordon du dais, de la procession, de la cantate, et des encensoirs, lesquels suggérèrent au père Loriquet ce mot assez spirituel pour un jésuite : « Vous voyez qu'on apprend chez nous l'exercice à feu , » — mot que M. Dupin s'est cru obligé d'expliquer, en ajoutant en note : (au feu de l'encensoir).
Quoi qu'il en soit, il y eut là, pour M. Dupin, un sujet de réflexions amères sur l'intolérance, l'ingratitude et l'iniquité de son parti, réflexions qu'il nous communique aujourd'hui avec un sérieux qui ThonorO; et qui, si elles ont un peu perdu de leur nouveauté, n'ont rien perdu de leur sagesse. Il eut bien, pour se consoler, la lettre de l'abbé leBesgue, qui lui annonça prophétiquement qu'une trempe si pure et si noble, dans notre déplorable époqixe, double^ rait V amour et V admiration de nos neveux; pourtant, d'autre part, M. Déranger lui fit sentir, dans une lettre aigre-douce, et, par parenthèse, fort mal tournée, qu'on lui pardonnait pour cette fois à cause de ses bons et loyaux services, mais qu'en cas de récidive il ne répondait plus de rien. En tout, ce fut un nuage dans ce ciel rayonnant
d'ofations et de plaidoiries, vers lequel H. Dupin reporte obstinément ses regards et les nôtres au milieu des ombres de son crépuscule. Rapprochée des expressives silhouettes crayonnées par M. Yéron dans les bureau:! du journal à son dé6lin, cette scène de la vie privée du Libéralisme de i835 et de la guerre au parti prêtre est piquante et triste comme une leçon que le temps a rendue plus significative — et plus inutile. Elle doit prendre rang parmi les matériaux innombrables qui serviront à refaire Thistoire intellectuelle et morale de notre pays et de notre siècle, le jour où un homme d'esprit et de sens entreprendra d'écrire, à Taide des Mémoires de chacun , les Mémoires de tous. Voilà pour le passé, pour les idées pratiques, pour les éléments de la vie publique assainis par Texpérience. U est un autre enseignement d'un genre plus restreint, mais non moins profitable, à retirer de ces fastidieuses lectures. Les confidences, les confessions, les autobiographies des poètes, n'ont pas tenu ce qu'elles promettaient, mais enfin ce sont des œuvres de poëtes. Elles en ont, à de rares intervalles, le ressouvenir et le charme : on y rencontre çà et là, au milieu des ronces et des broussailles, une fleur, un brin de verdure, un nid d'oiseau sous la feuillée, quelque chose qui fait comprendre qu'un grand talent vient de passer par là, comme ces brumes lumineuses et embauméesqui révélaient le passage desdéesses, après qu'elles avaient disparu. Le mécompte est grand , mais on sent toujours que ce poëte qu'on a aimé, qu'on aime encore, s'égare sans abdiquer, et conserve, au bout de cent pages ennuyeuses, le privilège d'en écrire une qui rompt la prescription et fait pardonner l'ennui : l'illusion est encore possible, môme après avoir cessé d'être raisonnable. Dans les Mémoires de MM. Véron et Dupin, les broussailles et les ronces abondent, et les fleurs qu'on y trouve ne suffiraient
pas à tresser la couronne mythologique d'une danseuse de ballet, ou la couronne civique d'un Isocrate de mur mitoyen. Le directeur de spectacle n'a pas même su être amusant ; Tavocat politique n'a pas même su être grave. Que ces deux livres, qui offrent tous les défauts du genre sans aucune de ses qualités, nous décident donc à en finir avec le genre lui-même, avec ce déplorable produit de la spéculation exploitant la vanité, de la curiosité sollicitant le scandale; végétation parasite et bâtarde greffée sur rhistoire qu'elle falsiBe, sur la poésie qu'elle rabaisse, sur le roman qu'elle gâte; publications malsaines, qui s'adressent aux plus mauvaises passions du cœur humain ou à ses fantaisies les plus puériles, qui corrompent le sens moral, pervertissent le sens littéraire, sont condamnées à Talternative entre la nullité et l'inconvenance, ne peuvent être inoffensives qu'en restant insignifiantes, et, parties de Chateaubriand, arrivent jusqu'à Barnum. Arrêtons-nous sur cette pente, au-dessous de laquelle il n'y aurait plus, d'une part, que le ridicule ou le néant, de l'autre, que la fange et l'ordure. Restons-en à M. Dupin et à M. Véron : leurs Mémoires ne ressemblent pas, à Dieu ne plaise ! à cet esclave ivre tant de fois cité, que les Lacédémoniens faisaient servira corriger de l'ivrognerie, mais plutôt à ces médecines fades qui, venant après des excès, engagent à n'y plus retomber. Tels qu'ils sont, — disons-le pour rentrer dans notre texte primitif, — si les livres de MM. Véron et Dupin nous délivrent de la manie des Mémoires, jamais l'avocat n'aura gagné une plus belle cause; jamais le docteur n'aura signé une plus salutaire ordonnance.
On peut aujourd'hui considérer comme finie la grande école poétique de la Restauration. Elle a fait son temps, elle a fait son œuvre; elle a parcouru, dans son lumineux essor, cette gamme de joies etde douleurs intimes que l'antiquité n*a pas connue, que la poésie du dix-septième siècle avait à peine effleurée de Faite, et qui ne pouvait se révéler qu*à un siècle malade, à la suite de catastrophes et de tempêtes combinées avec raffaiblissementdes croyan* ces, la surexcitation des sentiments et le développement de la personnalité humaine. Elle n'a pas rendu peut-être tout ce qu'on avait droit d'en attendre, tous les fruits que promettaient ses fleurs, toute la radieuse journée que promettait son aurore ; mais enfin, fruits mûris trop tôt ou tombés avant l'heure^ jour assombri ou troublé par le démon de midi ou Torage du soir, chanson entrecoupée par les bruits deTusineou de la rue, rôved'or interrompu par
le marteau d'airain delà réalité, ruines préventives d'un monument inachevé, tout cet ensemble a eu sa magnificence, et ce qui en reste garde encore un tel caractère de grandeur, que ce qui lui succède semble rapetissé par le voisinage. Faut-il en conclure que la poésie se meurt ? que les poëtes s'en vont? que le public s'en détourne? et que, pour éviter de partager leur abandon, la critique n'a rien de mieux à faire que de les abandonner à son tour et de passer à Tennemi? Conclusion pusillanime qui n'irait à rien moins qu'à trahir la cause sacrée de Fart et de Tidéal, et, sous prétexte que la bataille est perdue, à aggraver encore la déroute. Oui, Ton peut croire, en effet, que la poésie est morte, lorsque, par une matinée pâle et froide, on lit tristement un recueil de vers au c^in d'un feu chétif et citadin, lorsqu'on n'aperçoit de sa fenêtre qu'une végétation de tuyaux de poêles et un horizon de toits enrhumés, lorsque, pour al 1er corriger ses épreuves, on traverse un flot d'agioteurs et cent toises de macadam, — deux océans de boue. — Il y a, dans cet assemblage de choses laides et basses, humides et glacées, un je ne sais quoi, qui resserre l'âme, qui la dispose à nier la beauté, la lumière, l'harmonie, et qui fait de ce pauvre volume échoué sur ces malsains parages un étranger dont on ne comprend plus la langue, un malade qu'on plaint sans pouvoir le guérir, un maniaque dont la folie n'intéresse plus, une énigme dont le mot est à jamais effacé. Mais, vienne le printemps ! vienne le soleil 1 viennent la campagne et sa sœur bien-aimée, la solitude ! ce livre dépaysé, impatientant, impossible entre cette rangée de maisons grelottantes et cette rangée de chiffres ambulants, emportons-le, mélodieux compagnon de promenade et de rêverie, à travers ces sentiers voilés d'ombre, le long de ces ravines tapissées de liserons et de marguerites, au fond de ces vallons in-
connus, creusés dans le flanc des collines, comme des coupes de granit ouvertes aux larmes du matin! Voyez : là-bas, c'est le Rhône, enlaçant d'un ruban argenté la sombre verdure de ses îles et de ses rives; plus loin, à l'horizon, cette ligne inflexible et fumeuse, parsemée çà et là de gros nuages blancs, c'est ce nouveau conquérant du monde, devant qui fuit le paysage comme fuyaient les forêts et les déserts devant les pionniers d'Amérique; c'est le rail-way prenant Calais sous son long bras de fer et le portant à Marseille. Venez, suivez-moi bien loin de cet arrogant défi do Findustrie à la nature, de Tatome à Timmensité ; mon* tons cette rampe escarpée qui s*accrocheet s'enroule autour de la montagne entre un double feston de vignes. Plus haut, plus haut encore! enfonçons-nous dans ces gorges profondes où n'a pas pénétré le travail des hommes, où l'aigle plane en des tournoiements infinis au-dessus des rochers bleuâtres, où la voix lointaine des torrents se mêle seule au murmure des brises gémissant à travers les pins. Respirons avec délices cet air vivifiant et frais que nous envoie la région des neiges, ces acres et vagues arômes que le vent du soir répand avec la brume et la rosée. Replongeons-nous dans le sentiment immortel de la Nature et de rinfini, notre tourment et notre gloire ; et, si en face de ces déserts, de ces vallons, de ces bois, de ces cimes neigeuses, de ces retraites enchantées, la corde longtemps muette recommence à vibrer dans nos âmes, rouvrons le livre : nous pouvons converser avec un poëte.
Ah ! les poètes! Le mal que nous ont fait ceux d'hier doit-il donc retomber sur ceux d'aujourd'hui? Il y a eu, nous le sa'vons, toute une génération brillante de ces dangereux rêveurs, qui, au lieu de faire de ses songes un baume pour nos blessures, en fit un philtre pour nos ivresses : ils exagérèrent en nous ce penchant des civilisations
le marteau d'airain de la réalité, ruines préventives d'un monument inachevé, tout cet ensemble a eu sa magnificence, et ce qui en reste garde encore un tel caractère de grandeur, que ce qui lui succède semble rapetissé par le voisinage. Faut-il en conclure que la poésie se meurt ? que les poètes s'en vont? que le public s'en détourne? et que, pour éviter de partager leur abandon, la critique n'a rien de mieux à faire que de les abandonner à son tour et de passer à Tennemi ? Conclusion pusillanime qui n'irait à rien moins qu'à trahir la cause sacrée de Fart et de Tidéal, et, sous prétexte que la bataille est perdue, à aggraver encore la déroute. Oui, Ton peut croire, en effet, que la poésie est morte, lorsque, par une matinée pâle et froide, on lit tristement un recueil de vers au coin d'un feu ohétif et citadin, lorsqu'on n'aperçoit de sa fenêtre qu'une végétation de tuyaux de poôles et un horizon de toits enrhumés, lorsque, pour allercorriger ses épreuves, on traverse un flot d'agioteurs et cent toises de macadam, — deux océans de boue. — Il y a, dans cet assemblage de choses laides et basses, humides et glacées, un je ne sais quoi, qui resserre l'âme, qui la dispose à nier la beauté, la lumière, rharmonle, et qui fait de ce pauvre volume échoué sur ces malsains parages un étranger dont on ne comprend plus la langue, un malade qu'on plaint sans pouvoir le guérir, un maniaque dont la folie n'intéresse plus, une énigme dont le mot est à jamais effacé. Hais, vienne le printemps ! vienne le soleil 1 viennent la campagne et sa sœur bien-aimée, la solitude ! ce livre dépaysé, impatientant, impossible entre cette rangée de maisons grelottantes et cette rangée de chiffres ambulants, emportons-le, mélodieux compagnon de promenade et de rêverie, à travers ces sentiers voilés d'ombre, le long de ces ravines tapissées de liserons et de marguerites, au fond de ces vallons in-
connus, creusés dans le flanc des collines, comme des coupes de granit ouvertes aux larmes du matin! Voyez : là-bas, c'est le Rhône, enlaçant d'un ruban argenté la sombre verdure de ses îles et de ses rives; plus loin, à Thorizon, cette ligne inflexible et fumeuse, parsemée çà et là de gros nuages blancs, c'est ce nouveau conquérant du monde, devant qui fuit le paysage comme fuyaient les forêts et les déserts devant les pionniers d'Amérique; c'est le rail-way prenant Calais sous son long bras de fer et le portant à Marseille. Venez, suivez-moi bien loin de cet arrogant défi deTindustrieà la nature, de Tatome à l'immensité; montons cette rampe escarpée qui s*accrocheet s'enroule autour de la montagne entre un double feston de vignes. Plus haut, plus haut encore! enfonçons-nous dans ces gorges profondes où n'a pas pénétré le travail des hommes, où l'aigle plane en des tournoiements infinis au-dessus des rochers bleuâtres, où la voix lointaine des torrents se mêle seule au murmure des brises gémissant à travers les pins. Respirons avec délices cet air vivifiant et frais que nous envoie la région des neiges, ces acres et vagues arômes que le vent du soir répand avec la brume et la rosée. Replongeons-nous dans le sentiment immortel de la Nature et de rinfini, notre tourment et notre gloire ; et, si en face de ces déserts, de ces vallons, de ces bois, de ces cimes neigeuses, de ces retraites enchantées, la corde longtemps muette recommence à vibrer dans nos âmes, rouvrons le livre : nous pouvons converser avec un poëte.
Ah ! les poètes! Le mal que nous ont fait ceux d'hier doit-il donc retomber sur ceux d'aujourd'hui? Il y a eu, nous le sa'vons, toute une génération brillante de ces dangereux rêveurs, qui, au lieu de faire de ses songes un baume pour nos blessures, en Ht un philtre pour nos ivresses ; ils exagérèrent en nous ce penchant des civilisations
épuisées à mettre dans la vie morale les mêmes raffinements que dans la vie matérielle. Flatter et affriander sans cesse ces côtés de Vimagination que la réalité fatigue, que la lutte effraye, que le devoir révolte, que le travail ennuie, qui ne vivent que de superflu et ne se privent que du nécessaire, énerver et amollir ces viriles facultés de Tâme qui sont la sève et la moelle des grandes actions, des grandes pensées et des grands courages, telle a été leur œuvre; et lorsque, après nous avoir exaltés jusqu'aux étoiles et aux nuages, ils nous ont laissés retomber dans la fange ; lorsque ces demi-dieux, nous détrompant sur euxmêmes, nous ont, hélas! prouvé qu'ils n*étaient que des hommes; lorsque nous sont venus, par eux et avec eux, les jours mauvais, les jours de désillusion et de châtiment succédant aux heures d'enthousiasme et d'extase, c'est la poésie elle-même, c'est le personnage du poète que nous avons rendu responsable de nos douleurs et de nos mécomptes ; nous avons fait comme des gens qui, honteux de s'être enivrés, non contents de jeter la liqueur perfide, briseraient le beau vase qui Ta renfermée. Mais à la place de ces harmonieux corrupteurs, rétablissez le noble et austère type qu'ils ont laissé déchoir en leur personne : à la place du poëte promenant une société alanguie et fiévreuse dans le pays des chimères et des visions décevantes, imaginez le poëte rappelant une société égoïste et positive vers ridéal et le beau. Figurez-vous un homme au front pur, au fier regard, n'écoutant que la voix intérieure, sachant d'avance qu'il ne trouvera sur sa route ni acclamation, ni bruit, ni popularité, ni succès, et y persistant sans faiblesse et sans murmure ; voyant applaudir au théâtre et dans les salons des talents qu'il dépasse de toute la tête ; voyant s'enrichir à la Bourse ou dans les carrefours des médiocrités qui le dédaignent et qui le raillent; n'ayant
pas un instant ridée de sacrifier à la mode, à la vogue, aux variations banales de la curiosité et du goût; simple et fort; calme et résigné dans son isolement, et, pour tout dire, contrastant, non plus avec la raison, la conscience, la loi morale, le sens du juste et du vrai dans le monde et dans les âmes, mais avec les passions basses, les étroits calculs, les platitudes chiffrées, les vilenies lucratives; et dites-moi si la critique, qui ne s'inclinerait pas devant cet homme, qui ne vous demanderait pas pour son œuvre une heure de recueillement, d'attention et de sympathie, serait fidèle à sa tâche.
— Mais, me direz-vous, l'homme que vous venez de nous dépeindre existe-t-il ? — 11 existe, et je n'en voudrais pour preuve que M. Victor de Laprade.
292 CAUSERHIS LITTERAIRES.
M. VICTOR DE LAPUADi:
Lorsque André Chénier, marchanl au supplice, pronouça ces paroles célèbres dont on a tant abusé : u II y avait pourtant quelque chose là ! » le charmant poëte ne voulait parler que de lui-même, de son talent tranché dans sa fleur, de ses vers inachevés. On peut croire cependant que, dans cette atmosphère païenne qu'il avait respirée, tout se fôt borné pour lui à agrandir ou à remplir ses cadres, à atteindre une perfection plus soutenue dans le détail et le contour, à substituer à d'admirables ébauches des tableaux plus larges et plus complets. L'interprétation philosophique des symboles païens, la vue pénétrante et profonde de ce que TÂntiquité cachait sous ses voiles, et surtout Tassimilation, par le génie spi ri tua liste, de ce qui, dans ces mythes lointains, se rattachait aux dogmes fondamentaux des sociétés primitives, tout cela eût probablement échappé à cet esprit plus grec, que moderne, amoureux d'élégance, de beauté et de plaisir délicat. Ce qu'il laissait interrompu, d'autres devaient donc le reprendre, après que des études plus attentives, une érudition plus intelligente, une alliance plus féconde des temps antiques et des temps nouveaux, plus de sérieux
' Les Symphonies.
amassé dans les cœurs par de tragiques spectacles, nous auraient suffisamment initiés. André Ghénier après Gentil- Bernard, Imbert, et autres petits poètes du paganisme- Pompadour ne voyant rien au delà de la lettre- païenne, c* était déjà un pas immense ; car il retrouvait dans l'antiquité si misérablement travestie le sens du poétique et du beau. Seulement cette voie qu'il avait ouverte et où le bourreau Tarrétait, d'autres, après un certain intervalle, devaient la pousser plus loin et la féconder. Mais voici que, dans cet intervalle même, s'éleva une école contraire, éclose du mélancolique génie de René, du moyen âge, des troubles légués à la génération nouvelle par les malheurs de ses pères. Bien que cette école ait salué, un peu au hasard, André Ghénier comme un aïeul — car on se résigne difficilement à n'avoir pas d'aïeux, — elle n'eut rien ou presque rien de commun avec lui. Elle rompit violemment avec cette tradition grecque qu'il avait retrouvée et ravivée dans toute son élégance. Elle ferma le livre antique qui avait si longtemps régné dans le monde de la poésie et de l'art, et ne voulut plus lire que dans l'homme, dans la nature, dans ce mélange de mysticisme religieux et de sensualisme oriental, si cher aux imaginations modernes. L'œuvre d'André Ghénier restait donc plus que jamais abandonnée : pendent opéra interrupta,,. Pour la continuer et l'approfondir après cette longue lacune, il fallait un esprit plus gravement incliné que lésion vers les sources sacrées, qui comprît avec une égale ampleur la poésie chrétienne et la poésie païenne, forçât celle-ci à se laisser pénétrer, conquérir et absorber par celle-là, et, les traversant toutes deux, remontât jusqu'aux cimes d'où elles découlent. II fallait surtout un esprit d'une trempe assez ferme pour résister aux séductions et aux grâces de cette molle sirène qui chante éternellement sur les rives de
llonie et de TAttique, pour ne jamais perdre de vue son point de départ et son but: la victoire suprême de l'idéal, de rinfini, de la vérité divine; Tâme se dégageant victorieuse de ces riantes Gctions de la matière, et planant sur la création, au lieu de s'y plonger et de s'y perdre ; le sym bolisme dépouillant peu à peu ses enveloppes terrestres, devenant immatériel et s'élevant avec le poëte vers les hauteurs où la religion des sens est vaincue et anéantie. On voit ici toute la différence. André Chénier se contentait de rendre à Tart grec, à la tradition païenne, leur él^ance et leur délicatesse originales, indignement défigurées par des versificateurs plats et libertins. Il n'allait pas plus loin, il se souciait peu d*en découvrir le sens idéal et caché, et de le ramener à la vérité éternelle. Ce second travail, destiné à féconder et à compléter l'autre, ne pouvait être exécuté que par un talent essentiellement spiritualiste, nourri à la fois du doux miel de THymette et des sucs viviQants de rÉcriture, et qui pût un jour se dépeindre lui-même en dépeignant le poëte :
Beau vase athénien plein des fleurs du GaWaire.
Telle est, selon nous, Toriginalité, tel est le caractère de M. Victor de Laprade. C'est par là qu'il se détache du groupe poétique qui Ta précédé et qui ne relevait que de Tinspiration toute personnelle du lyrisme moderne. II a ressuscité André Chénier, pour le baptiser, et s'enfuir ensuite avec lui dans les montagnes, dans les forêts, sous les grands chênes, où ils écoutent ensemble les voix de Tinfini, de la Nature et de Dieu. Pour traduire notre pensée par des similitudes aujourd'hui vulgarisées et présentes à toutes les mémoires, ne vous semble-t-il pas qu'on ne saurait songer à Lamartine sans évoquer l'image d'une barque
M. VIGTOA DE LÂPRADË. 295
glissant sur un beau lac par une nuit d'été et y promenant, sous un ciel semé d'étoiles, les mélodies d'une lyre enchanteresse? Victor Hugo ne vous représente-t-il pâs le beffroi d'une ville gothique ou flamande, s'éjevant, majestueux et sombre, au-dessus des loits entassés S sollicitant à la fois et inquiétant les regards, portant sur ses murs noircis la trace des passions populaires et sonnant l'heure des révolutions et des angoisses après avoir sonné l'heure des prières et des joies? Qui pourrait se figurer Alfred de Vigny autrement que dans cette tour dHvoire où il s'est enfermé pour laisser passer d'abord la grosse^ittérature, puis la grosse politique, et où, à force de se recueillir, il a fini par s'oublier? Enfin, M. Alfred de Musset, malgré quelques notes plus graves et quelques plus mâles accents, ne restera-t-il pas toujours, en sa juvénile image, la personnification cavalière de la blonde Huse du vingtième printemps, fredonnant sa chanson amoureuse sous le balcon de Portia ou dans la mansarde de Bernerette? Eh bien, dans ce système de définition pittoresque, Victor de Laprade m'apparaît comme un néophyte chrétien dans la forêt de Dodone, comme un jeune prêtre d'Apollon ou de Diane, converti par l'Evangile, et, sous le péristyle d'un beau temple grec, annonçant à la foule que le vrai Dieu vient de renverser les idoles.
Mais cette physionomie si poétique, si élevée, ne s'est pas dégagée et précisée d'un seul coup. Dans ses premiers poèmes, dans Eleusis, dans Psyché^ le symbolisme gardait quelques-uns de ses voiles, et le lecteur inquiet ne démêlait pas encore complètement l'esprit dévie prêt à sortir de ces légendes mortes. Les lignes de l'édifice étaient pures et belles; les plis de la draperie étaient chastes et no-
* Sainte-Beuve.
blés comme ceux de la Polymnie ; mais qu'y avait-il sous ces marbres de Paros, sous ces vêtements de lin? Ëtait-ce le paganisme encore, éclairci et assoupli par Tinterprétation philosophique? Était-ce le platonisme, installant un idéal de beauté morale sur les débris de la théogonie païenne? N'était-ce pas enfin ce panthéisme, éternel écueil des intelligences trop entraînées vers la Nature, trop sujettes à s'éprendre du sentiment de l'infini, à le confondre avec celui de ce grand tout où s'absorberaient la créature et le Créateur, Dieu et le monde? Le doute était permis ou du moins possible; on pouvait craindre que le poëte, en cherchant tour à tour l'âme des symboles païens et l'ame des choses créées, n'arrivât à en faire le souffle môme de Dieu, la vie universelle se perpétuant d'âge en âge, le verbe divin se formulant pour les multitudes dans des dogmes et des cultes, mais se réfugiant pour les sages dans les harmonies et les grandeurs de la terre et du ciel. Ce doute auquel Victor de Laprade put donner lieu sans l'admettre ni le justifier jamais, il le rendit impossible en publiant les Poèmes évangéliqties. Là le chrétien reparaissait tout entier, et, en même temps que le chrétien, Thomme avec ses tendresses, ses joies, ses souffrances; la personnalité du poëte, jusque-là cachée sous les marbres d'Eleusis, se faisait jour; ce marbre devenait chair, et sur cette chair, mortifiée et éprouvée, de vraies larmes coulaient; des larmes filiales, consacrant à la mémoire d'une pieuse mère ce livre tout rempli des douleurs de la plus sainte, delà plus affligée des mères. Ainsi, par son seul contact avec ces scènes sublimes où l'humanité retrouve enfin son cœur et son âme à la voix du Dieu fait homme, Victor de Laprade, lui aussi, devenait plus humain. Il se rapprochait de nous par ces mille affinités qui unissent la grande famille chrétienne.
Pourtant ce n'était là qu'un progrès, progrès dans Tinspiration et dans la forme, qui n'accentuait pas suffisamment la physionomie du poëte. Interprète ingénieux ou profond du symbolisme antique, traducteur éloquent et fidèle des plus grandes pages du Nouveau Testamem, il lui restait encore, pour donner toute sa mesure, à fondre, dans une œuvre homogène, les divers éléments dont il avait jusqu'ici composé ses poëmes, et à en faire sortir sa propre pensée, sa propre originalité. Sûr désormais de sa route et de son but, certain de ne s'égarer jamais, ni dans ses échappées vers l'antiquité, ni dans ses retours vers le christianisme, ni dans ses excursions et ses haltes au sein de rinfîni et de la Nature, il avait à former avec tout cela quelque chose qui lui appartînt, qui fût lui-même, qui achevât de le rapprocher de nous et de nous le livrer dans toute la sereine grandeur de ses facultés poétiques. C'est ce qu'il vient de faire, dans son nouveau volume, lesSj/wphonies.
Si nous avons réussi à donner une juste idée des caractères du talent poétique de H. Victor de Laprade, on doit s'attendre à trouver dans ce nouveau volume, au milieu des tableaux qui s'y déroulent, trois inspirations principales : la personnalité du poëte; le sentiment de la Nature s'élevant, au delà de la forme matérielle, jusqu'à l'âme invisible et infinie qui domine et anime les êtres; l'âme humaine se faisant sa part dans ces grands spectacles, s'y retrempant sans s'y perdre, et y trouvant une source inépuisable d'émotions et d'enseignements. En d'autres termes, Dieu, l'humanité, l'individu, et, pour servir d'interprètes à ces trois portions d'un môme tout, les voix immortelles que le penseur entend dans les profondeurs des forêts ou sur les cimes des montagnes : tel doit être et tel est en effet ce livre. Unissez toutes ces voix-, donnez
un sens à chacune des parties de ce mystérieux concert, et vous avez des Symphonies. De là le titre choisi par M. Victor de Laprade.
Indiquons tout de suite, — et comme autant d'éloges anticipés, — les dangers de cette triple inspiration, si heureuse cette fois et si pure.
On avait reproché aux premiers poëmes de H. de Laprade de ne pas faire assez sentir, sous leurs voiles symboliques, les battements de ce cœur, qui doit être à la fois celui de Thomme et celui d*un homme. Lorsque M. de Uusset, dans une de ses jolies boutades, s'est écrié : « J*ai mon cœur humain, moi! » il a, sans y songer et sous forme de badinage, indiqué le défaut de cette poésie trop générale, trop impersonnelle, qui, à force de jeter son lest pour monter plus aisément vers les régions éthérées, finit par ne plus pouvoir redescendre, et n'être plus perceptible pour nos débiles organes. Dans la poésie lyrique ou intime, qui n'est que Teffusion sonore ou discrète d'une âme frappée au dehors ou au dedans, il faut que Fauteur puisse être aperçu. Pour qu'il retienne son lecteur, il faut que son lecteur puisse s'appuyer sur lui. — « Le moi est haïssable, » a dit Montaigne, et nul pourtant n'a usé du moi avec plus de complaisance et de grâce. Non, le moi n'est point haïssable, pourvu qu'il ne s'impose pas, pourvu qu'il s'offre comme un moyen de reconnaître si tel sentiment est vrai , si telle pensée est juste, si telle souffrance est vive, et non pas comme un exemple de la vérité de ce sentiment, de la justesse de cette pensée, de la vivacité de cette souffrance; non pas surtout comme une preuve que nul ne serait capable de sentir, de penser et de souffrir comme lui. Le patrimoine universel monnayé à l'effigie d'un talent d'élite, les émotions, les idées, les douleurs de tous, traduites par un seul et dans une langue que lui
seul sait parler, voilà la poésie dans une de ses définitions nombreuses et toujours insuffisantes. S'ensuit- il que le poëte doive abuser de ce privilège pour se montrer et intervenir sans cesse? Hélas! la plupart de nos illustres ont paru le croire. De là tous ces excès du moi qui ont si souvent changé le lyrisme moderne en une exhibition d'Olympios descendus sur la terre pour se raconter aux humbles mortels. De là cette manie des moindres élégiaques de faire, de leurs recueils de vers, Talbum de leurs amours, de leurs amitiés, de leurs fêtes de famille et des plus menus détails de leur vie intime ou mondaine. Or le lecteur est ainsi fait, que pas assez de personnalisme le laisse froid et indifférent, et que trop de personnalisme rimpatiente et le fatigue. Pour lui, le poëte est un maître de maison qui Tinvite, et qui, s*il veut que ses hôtes se trouvent bien, ne doit ni s*absenter ni les suivre pas à pas. M. Victor de Laprade nous semble avoir observé ce ne quid nimiSy ce juste milieu, si rare en poésie comme en politique. Son volume s*ouvre par une Dédi-cace à son père : quMls sont nobles et touchants, ces accents du cœur ! Quel père ne les enviera à Thomme qui a eu le bonheur de les inspirer? Quelle tendresse filiale ne serait jalouse de cet éloquent et harmonieux langage? Ce n'est plus ici, remarquez-le, ce sentiment efféminé et puéril que notre temps a mis à la mode, et qui donne aux affections de père, de mère et de fils quelque chose des énervantes et égoïstes ardeurs d'un autre amour. Ce n'est plus cette exaltation factice du poëte s'acquittant en vers de ses dettes de famille, et, une fois quitte, trouvant commode d'en négliger la réalité après en avoir chanté et exagéré la chimère : Non : Tamour filial, chez M. Victor de Laprade, se relève et s'ennoblit de toutes les austères grandeurs du devoir et de rhonneur héréditaire; il n'est, dans cette Dédicace, que
300 CAUSEIUES LITTÉHAIRES.
Texpression agrandie et poétique de ce que doit ressentir et dire, après les heures de travail, quiconque peut porter les fruits de la journée laborieuse aux pieds d'un père chéri et vénéré :
Qaand j'eus pris pour devoir la sainte poésie, bfl'rayé de ma lâche après Tavoir choisie, J'h6sitai, m'accusant d'obéir à l'orgueil :
Un bras plus fort que moi m'a fait franchir le seuil : Alors, pour me donner le courante cl l'exemple. J'ai gravé votre nom sur la base du temple, mon père 1 et je veux qu'à son couronnement L'œuvre, aujourd'hui, le porte inscrit plus dignement ; Je veux que votre front, dans sa verte vieillesse, Soit entouré d'honneur comme il l'est de tendresse. Si j'aspirai d'abord, loin du chemin banal, A porter haut mon cœur tendu vers l'idéal, C'est par votre sang pur de tout levain sordide, Par vous, par votre nom dont la vertu me guide...
En ce temps chimérique et de foi périssable, Heureux le tils qui^ las de fonder sur le salde, Trouve encor chez les siens un immobile autel, Et marche à la clarté de l'honneur paternel ! Je reviens, ô mon père ! à nos dieux domestiques. J'ai su le dernier mot de ces tribuns mystiques, Qui, proclamant les lils meilleurs que les aïeux. Prêchent un âge d'or où les hommes sont dieux. C'est l'erreur de ce siècle; elle est déjà punie; Je n'ai vu de progrès que dans l'ignominie.
Et n'attends rien, pour fruit des âges qui naîtront, Que des hontes de plus à porter sur le front...
Quel homme de nos jours, hésitant sur sa roule, S'il évita l'erreur, n'a pas connu le doute?
Or, 8*il est dans ce doute un parti toujours sûr. Aussi doux que facile à qui porte un nom pur, C'est d'être, en tous les temps, malheureux ou prospère, Le fidèle soldat du drapeau de son pèrel...
Vous le voyez, un sentiment personnel, se traduisant
M. VICTOR DE LAPRADE. 50i
en de pareils enseignements, se généralise sans abdiquer. Il cesse d'être particulier à celui qui l'exprime, pour entrer dans le domaine commun des grandes pensées et des vérités immortelles, et il ne reste personnel que par la forme dont Ta revêtu le poëte. Dans une autre pièce, intitulée YIdéal, où reparaît une des inspirations favorites du volume, l'auteur se débat contre Tatmosphére humide et brumeuse de la vieille cité qu'il habite; il traverse avec angoisse ces flots de vapeur et de fumée, cette foule avide d'argent, et qui, à force de se passionner pour les intérêts matériels, a fini par prendre le physique de remploi :
Ici des yeux bnilants, un teint net et vermeil, Sont plus rares encor qu'un rayon de soleil ; Un froid sombre, où jamais l'éclair ne peut se faire, y règne dail^ les cœurs plus que dans l'atmosphère ; A voir tous ces fronts bas et couleur de gros sous, Vous devinez l'esprit qui s'agite en dessous...
Mais le poëte ne saurait rester longtemps dans cette attitude morose et railleuse; sa promenade le conduit au bord du fleuve, et de là il aperçoit le mont Blanc élevant à Thorizon sa cime radieuse, dont les neiges immaculées se détachent sur l'azur du ciel. A cette vue, ses anxiétés, ses tristesses, ses découragements, ses haines, tout se dissipe, tout s'éclaire, et il s'écrie :
L'ombre alors se déchire au dedans de moi-même; L'éclair du mont sacré m'arrache à mon sommeil; Et je vois, aux rayons de sa blancheur suprême, Se dresser dans mon âme un sommet tout pareil.
Ces blanches régions dont la neige flamboie, Ce prisme élincelant du glacier virginal, Ce sommet d'où nie vient ma lumière et ma joie, C'est toi que je contemple, éternel Idéal 1
A tes pieds le réel s'assombrit ou 8*écrou1e ; Toi, ferme en ta hauteur, tu brilles dans les airs ; Jamais le soufle impur et les pieds de la foule N'auront sali ta neige et tes chantes déserts.
Parfois ton front se voile où mon regard s'ahaii^se ; Tu disparais pour moi, dans la nuit de mes sens; Toujours quelque rayon, perçant la brume épaisse. Revient chercher mon cœur dans Tombre où je descends.
Et il continue ainsi, multipliant en de magnifiques images ce parallèle entre la montagne inaccessible que rien ne souille et n'altère, et les hauteurs de Tâme où n'arrivent jamais les bruits et les passions du monde. L'âme, avons-nous dit? cette âme humaine, constamment maintenue au-dessus des miasmes terrestres et des suggestions de la matière, nous conduit au second écueil que M. Victor de Laprade pouvait rencontrer en se plaçant en présence de ces grands spectacles de la nature qui Tinspirent et qu'il aime.
On le sait, ce n'est pas d'aujourd'hui que nos poëtes se sont ainsi rapprochés de la nature, qu'ils ont bu à ses sources fécondes; que, fuyant la société, les villes et les divers centres de l'activité humaine, ils ont interrogé les bois, les collines, les solitudes, les prairies, les mille scènes de la vie rustique, et tout ce qui replace l'homme civilisé en communication directe et familière avec l'œuvre du Créateur. Étrangère au mâle génie du grand siècle que la société n'effrayait pas, parce qu'il voulait agir sur elle et se sentait capable de la régler, c'est à Jean-Jacques que commença cette littérature que j'appellerais descriptive si je ne craignais de la laisser confondre avec les fades amplifications de l'abbé Delille et de ses émules. Chez Rousseau, chez Bernardin de Saint-Pierre, chez Château • briand et chez nos poëtes modernes, la poésie paysagiste,
plus significative et plus profonde mille fois que chez ces versificateurs à périphrases, entre plus avant et fouille avec plus d'amour dans cette nouvelle et riche veine. Mais elle n'y cherche trop souvent qu'un moyen de révolte et de protestation secrète contre les lois sociales, un moyen de leur échapper avec moins de bruit que par une résistance ouverte, et d'échapper en même temps à ces luttes, à ces sacrifices que la conscience et le devoir imposent à l'homme engagé dans la vie réelle. Trop souvent il arrive que Tâme, en s'abandonnant à cette ivresse des champs, y perd ses forces, et en rapporte une prostration morale qui la désarme d'avance contre les combats et les épreuves; parfois même elle s'y absorbe et y disparaît, ne laissant plus à sa place qu'une sorte de rêverie flottante, moitié nuage, moitié matière. Qu'on y prenne garde, c'est là ce qui se révèle ou se cache dans ces œuvres trop vantées, où l'air des champs, au lieu d'être fortifiant et salubre, amollit et énerve, où l'homme, face à face avec la nature, ne reconnaît plus qu'elle pour maîtresse et pour guide, et oublie, dans ses vagues étreintes, les austères vérités de son origine, de sa tâche et de son but. Telle n'est pas la poésie naturaliste de M. de Laprade; tels ne sont pas, dans les Symphonies, les rapports de l'âme humaine avec le monde extérieur. Même en goûtant son rharme, elle le domine; même en s'y mêlant, elle reste souveraine, et n'y compromet rien de son essence divine. Ce qu'elle demande aux forêts et aux montagnes, ce n'est pas l'anéantissement ou l'oubli de soi, mais le sentiment de sa propre grandeur reflétée et ravivée dans ce miroir immortel, l'apaisement de ses troubles et de ses misères, le suprême abri où elle puisse se recueillir, rentrer en possession d'elle-même et redescendre ensuite dans l'arène avec plus de vigueur et de sérénité :
Garde ton âme toujours pure Et profonde comme ces eaux,
dit-il au poêle. Ailleurs, après s'être arrêté un moment à envier le sort des colombes et des aigles qui s'élancent librement dans l'espace el élèvent leur vol jusqu'à des hauteurs où la terre s'efface comme un rocher noir dans Vazury il se ravise et comprend que son âme peut monter plus haut encore, plus près des sphères célestes, et les aigles vaincus lui répondent :
Kh bien, nous le cédons l'empire; Tïous n'avons pu suivre ton cœur, Mi respirer l'air qu'il respire.
Dans son vol sublime et vainqueur.
Hier, nous les porteurs de la foudre.
T'avons vu là-bas dans la poudre, Sous les barreaux d'une prison^ liomme 1 et Toilà que la pensée, Malgré les fers, s'esl élancée Kt nous dépasse à l'horizon.
Va donc, plus libre et plus rapide Que l'oiseau roi sur les sommets :
Jusqu'au monde où l'esprit le puidc ?(os ailes n'atteindront jamais I Nos yeux que nul soleil ne lasse, Ne sauraient regarder en face Cet astre inconnu qui te luit; Nous avons lutté contre l'âme !
Elle monte enoor dans la flamme; L'aigle est repoussé dans la nuit.
Une inspiration du même genre apparaît dans une pièce charmante, que M. de Laprade a intitulée Con^^i/ des ChmnpSj et qu'il adresse à un enfant :
• Après vos sœurs et votre mère, Enfant au cœur tendre et soumis,
Que la Nature tous soit chère :
Les clianips sool vos meilleurs amis.
Et il développe avec une exquise douceur cette idée d'enseignement rustique, de leçon toujours présente pour les âmes naïves dans le murmure des bois, dans l'ombre et la fraîcheur qui descendent des grands chênes, dans la vie laborieuse et rude du bûcheron et du moissonneur, dans tout cet ensemble où Dieu se fait sentir et voir d'une façon bien plus immédiate que dans les villes. Dieu est toujours là, ou du moins bien près, quand M. de Laprade chante la Nalure,et c'est assez dire qu'il a évité le dernier écueil, le plus redoutable de tous, celui où sont fréquemment tombés les poëtes trop enivrés des beautés de la campagne et du paysage. Ici je dois insister d'autant plus que des tendances panthéistes avaient été parfois reprochées à M. de Laprade; que peut-être, dans ses premiers poëmes, entraîné par les vagues séductions du symbolisme, il n'avait pas toujours assez clairement maintenu Tidée de Dieu sous les voiles mystérieux des fables antiques, et que la même prévention pourrait s'étendre à ses poésies nouvelles. Ce volume des Symphonies est une hymne au vrai Dieu, non pas à ce Dieu qui, à force de vivre dans les plantes, dans les sources, dans les rochers, dans les bois, arrive à ne plus avoir d'existence propre et à se perdre dans sa création comme un ouvrier inconnu dans Tœuvre qui Ta consumé, mais au Dieu du Catéchisme et de l'Évangile, à celui qui, tout en communiquant aux êtres une part de son âme et de sa vie, laisse entre eux et lui Timmensilé qui sépare Tincréé du créé et l'infini du fini. C'est par cette constante intervention divine que M. de Laprade se détache surtout de la génération poétique qui l'a précédé. Celle-là avait traité Dieu comme l'âme humaine, sa ter-
306 CAUSERIES LITTÉRAIIIES.
restre image : elle ne songeait pas a le nier ou à le détruire, mais elle le confondait avec ce monde extérieur qui, le renfermant dans chacune de ses magnificences, éparpillant sur mille objets sa puissance et sa présence, finissait par Tengloutir au lieu de le proclamer. Qu'on lise, dans ce volume, VAlpe vierge, la Source étemelle, la Symphonie alpestre, et Ton reconnaîtra que, chez M. de Laprade, la place de Dieu est toujours distincte, qu'il sent et anime la nature sans avoir besoin de la diviniser, qu'elle est pour lui un échelon, un degré vers le trône céleste, et non le trône et le roi mêmes, se matérialisant pour se révéler. 11 s*écrie, en contemplant TAlpe que nul pied n*d foulée :
Oui, j'offre à cet autel, splendide et vierge encore, Mon culte et le tribut de mes jours les meilleurs ; Sa beauté luit en Ynoi, mais elle vient d'ailleurs; En Fadorant, c*est vous, A mon Dîeul que j'adore 1
En vous est la hauteur de ce front radieux ; En vous est sa blancheur où l'arc-en-ciel se joue : Dans Vhommo seul est l'ombre, en lui sont les bas lieux. A vous la neige, à moi la poussière et la boue.
Si ce mont reste pur, c'est que vous l'habitez : Toute virginité n'est que votre présence.
L*homme, s'il eût trouvé ces cimes sans défense, Eût traîné là sa fange et ses obscurités.
Dans la Symplwnie alpestre, une des pièces les plus remarquables du recueil, Frantz, une sorte de outlaw irrité, un vaincu de nos dernières révolutions, vient demander aux montagnes Tisolement sans bornes et Foubli des hommes, auxquels il jette, en les fuyant, le cri de haine et d'anathème. Il gravit ces rudes sentiers, ces pics inaccessibles, variant, à chaque halte, Texpression de ses colères.
et répondant, le fiel sur les lèvres, auK agrestes harmonies qui l'entourent. Il dépasse les zones cultivées, puis celles où végètent encore des herbes et des plantes. Il monte, il monte encore, et à chaque pas qu'il fait, à chaque hauteur qu'il franchit, il sent une balsamique influencé le pénétrer malgré lui: son cœur envenimé se rassérène; il passe de la fureur au dédain, du dédain au calme, et lors* qu'il arrive a Thospice tapi sur la neige et peuplé d'âmes ferventes qui entretiennent dans ces régions glacées le feu de l'amour divin et de la charité, lorsqu'il entend leurs voix pleines de mansuétude, de tendresse et de pardon, il éprouve une émotion plus pure que le dédain, meilleure que l'oubli ; il comprend une force, une vertu supérieure à son orgueil et à sa haine, et Ton devine qu'il va tomber aux genoux des religieux, au moment où finira Thymne sacré. Il y a, dans ce petit poëme qui termine le recueil et le résume, une gradation admirable, qui nous livre, pour ainsi dire, la gamme de ces Symphonies» Oui, un texte quelconque, emprunté au triste fond de la vie humaine, ennui, découragement, amour contrarié, promenade à travers une population affairée et vulgaire, cri de colère ou de mépris contre la société et les hommes, intime souffrance d'une âme d'élite froissée par le contact des adorateurs du veau d'or, tout cela ou quelque chose de cela s'apaisant et s*adoucissant d'abord en présence des grandes solitudes, s'y reposant, et, après avoir respiré quelques gorgées d'air pur, trouvant dans c^ette contemplation solitaire où d'autres s'arrêteraient une force pour aller plus haut, pour parvenir jusqu'à Dieu, et embrasser sous son regard les sublimes pensées de vertu et d'immolation chrétienne : tel est le procédé poétique de H. Victor de Laprade ; il suffit de cette incomplète esquisse pour faire comprendre à quelle hauteur il a placé son idéal et combien il
diffère de ses brillants devanciers, chantres insouciants du bien et du mal, de l'ordre et du désordre, de Tesprit et de la matière, du christianisme enjolivé ou du panthéisme sous-entendu. Le même souffle spiritualiste, avec une nuance plus vigoureuse et plus à portée de fusil, anime les belles strophes de son Hymne à Vépée, qui mériterait de devenir la Marseillaise d'un peuple purifié et d'une guerre chrétienne. Ceux qui accusaient M. Victor de Laprade d'être trop inaccessible, trop impalpable, de trop s'attarder sous ses grands chênes et de contracter auprès d'eux quelque chose de leur majestueuse immobilité, reconnaîtront, en lisant VBymne à Vépée et la Muse armée, qu'il sait, lui aussi, faire vibrer la corde d'airain, et que les accents qu'il en tire, pour n'être pas révolutionnaires, n'en sont ni moins sympathiques, ni moins virils. Dans un autre ordre d'idées, le Bûcheron, Utopie, prouvent à quel pointle poëte est attentif aux conquêtes de l'esprit nouveau, dans quelle juste mesure il les applaudit sans éblouissement et sans vertige, et quelle part il fait, au milieu de leurs progrès les plus implacables, à l'Idéal, son culte, à ridéal qu'elles menacent, et qui, chassé du monde extérieur, doit se réfugier dans les cœurs. Pour nous, ces beaux vers, V Hymne à Vépée surtout, nous amènent à une conclusion consolante. La poésie moderne, dans sa phase précédente et au milieu de mille dons admirables, est restée presque toujours en dehors de l'ordre moral, de l'harmonie universelle, des devoirs publics et privés, dont elle est pourtant, à moins de manquer à sa tâche, l'expression la plus brillante et la plus ornée. Sa rêverie est séduisante, mais inutile et dangereuse, remplie d'amollissements et de langueurs ; ses tableaux de la nature sont splendides, mais ils ne vont pas au delà de ces formes magnifiques, de ces riches couleurs qui ne sont qu'une manifestation divine
et non pas la Divinité. Enfin ses accents patriotiques ou guerriers sont parfois entraînants et magiques, mais il s'y niéle constamment ou l'excitation à la révolte, ou Tadulation démocratique, ou Tapothëose du génie et de la gloire militaires, exaltés dans leurs égoïsmes et dans leurs excès, sans nul souci de responsabilité et de devoir. Eh bien, voici des poètes, Victor de Laprade dans les Symphonies, Joseph Autran dans Laboureurs et Soldats, et dans de nouvelles poésies non moins belles qui, nous Tespérons bien, ne tarderont pas à paraître, Brizeux, en des sphères choisies où nous allons le retrouver, voici de vrais poètes, parlant le plus noble et le plus harmonieux langage, possédant tous les secrets du clavier, portant au front le sceau de la vocation sacrée; ils savent, tout comme leurs maîtres ou leurs émules, rêver, regarder, peindre, tressaillir, chanter la guerre et leur pays. Seulement leur rêverie, au lieu d'enivrer ou d'amortir Pâme, Tassainit et la fortifie; leurs peintures, au lieu d'anéantir Dieu dans les splendeurs de ses ouvrages, ramènent à lui, le proclament et Tadorent. Leurs hymnes à Tépée ou à la patrie, au lieu d'attiser les passions mauvaises, de brillanter les lieux communs révolutionnaires ou de déifier les triomphes de la force, ne sont que Texaltation éloquente et loyale de ce que le patriotisme a de plus pur, de ce que la guerre a de plus saint dans ses nécessités terribles. Le sens moral agrandi et précisé par la religion, le sentiment de Tinfini aboutissant à Dieu, Tamour du beau n'oubliant jamais que le beau n'est qu'une traduction et un voile, le culte de l'idéal élevant Tâmo sans l'égarer, tout cela, absent ailleurs, est présent dans l'œuvre de ces poètes, et en rend la lecture aussi saine que celle des autres était énervante. A la liqueur délicieuse, mais fermentée, qui surexcite et qui grise, ils font succéder le cru généreux et pur qui rend meilleur et plus fort.
11 se pourrait donc que, sous ses mortiBcations apparentes, la poésie d'aujourd'hui réparât le mal qu'a fait la poésie d'hier, comme ces générations sages qui, venant après des dissipateurs et des prodigues, se résignent à paraître moins riches pour relever et restaurer la fortune de leur maison. Ajoutons bien vite qu'en lisant H. de Laprade et ses Symphonies nul ne s'apercevra des sacrifices imposés par cette pensée réparatrice, ou ne sera tenté de s'en plaindre.
M. BRIZËUX. 311
M. Brizeux a un bonheur qui commence à devenir rare, et qu'ont dû lui envier plusieurs de ses rivaux : il a un pays. Qu'est-ce à dire? Ne sommes-nous pas tous d'un pays quelconque, Gascons ou Provençaux, Champenois ou Picards? Oui, mais M. Brizeux a une patrie poétique, et c'est là Pessentiel pour un poëte. Dans un temps où disparaissent, d'une province à l'autre, toutes les particularités de langage, de mœurs et de costumes, où les chemins de fer, comme une gigantesque rature, effacent tous les détails, toutes les aspérités de couleur locale, et où des milliers de provinciaux qui ne ressemblaient qu'à eux-mêmes se changent en Parisiens qui ressemblent à tout, M. Brizeux est resté Breton ; sa chère Bretagne, en dépit du nivellement général^ lui a offert encore assez de ses caractères primitifs et de ses traits originaux pour défrayer sa poésie pendant vingt-cinq ans, sans qu'elle parût, dans son uniformité volontaire, ni s'obstiner trop, ni trop se répéter. Comme si ce n'était pas assez de cette heureuse fortune, il s'est trouvé que ce peuple dont il se faisait ainsi le légendaire et l'interprète, ayant depuis longtemps admis la langue française côte à côte avec son antique idiome, M. Brizeux a
' Mittoiret poétiques.
312 CAIISEIUES LITTÉRAIRES.
pu, sans contradiction apparente, prêter ù ses images, à ses idées, à ses mœurs bretonnes, le seul langage qui soit aujourd'hui possible dans notre littérature, et échapper à l'inconvénient où sont tombées d'autres poésies trop locales, celui de n'être intelligibles que dans le pays même où elles sont écrites. Enfin, — et c'est là un point important qu'il indique dans sa courte préface, — cette fîère et noble Bretagne ayant gardé la religion de ses pères, le culte de la famille, l'amour des vieux usages, l'instinct de l'idéal, les saintes traditions d'héroïsme, de simplicité et de grandeur morale, c'est-à-dire les plus pures, les plus fécondes inspi • rations que puisse rencontrer un poëte en dehors de toute préoccupation de race, de caste ou de province, il en résulte que l'auteur des Histoires poétiques a pu être à la fois local par la forme et général par le fond, s'adresser ù toutes lésâmes capables de le sentir, sans quitter le berceau où s'abrite sa muse, el faire arriver jusqu'à nous ce soufflo tout imprégné de l'agreste parfum de ses landes, mais doux à tous les fronts et vivifiant pour tous les cœurs.
Qui ne se souvient du charmant poëme de Marie et de tout ce qu'il y avait de grâce et de fraîcheur dans cette idylle prinlanière qui marqua les heureux débuts de M. Brizeux? Publiée dans un moment de révolution littéraire et au milieu d'autres œuvres plus orageuses et plus éclatantes, Marie a eu cela de remarquable, qu'elle ne portait aucune trace de ces orages d'alentour, et contrastait, par sa douce sérénité, avec leurs éclairs et leurs bruits. Elle fut accueillie pourtant, elle fut lue avec délices, et elle a survécu à bon nombre de ses contemporains superbes, qui eussent volontiers dédaigné cette sœur cadette, humble et timide comme les fleurs de ses bruyères. Vous est-il arrivé parfois, en voyageant à pied dans les pays de montagnes, de découvrir une source d'eau vive à demi cachée sous la
M. fiKIZËUX. 315
mousse ou dans le creux d'un rocher, et si limpide, si transparente, qu'elle semble peu profonde, tant il est facile décompter les cailloux et les herbes de son lit? Elle tient peu de place, et son murmure est imperceptible auprès du torrent ou de la cascade voisine qui éveille les échos et déroule ses nappes argentées. Vienne le mois d'août et ses chaleurs arides; la cascade est silencieuse, le torrent est tari ; vous retournez à la source, croyant la trouver desséchée : elle est toujours là, aussi pure, aussi fraîche, souriant au ciel bleu et s*offrant à vos lèvres altérées. C'est une impression analogue que Ton éprouve en relisant ce gracieux poëme de Marie, et il y a dans la destinée, dans la physionomie du poëte lui-même quelque chose de pareil . Sans fracas, sans charlatanisme, à l'écart sur les rives de son Aven ou de son Arvôr, il a laissé passer le gros de l'armée romantique, et, après que s'est dissipée la poussière du combat, il s'est retrouvé aussi calme que le premier jour et sûr de voir revenir à lui les âmes fidèles à l'idéal et aux beaux vers.
La rustique épopée des Bretons a été, pour ainsi dire, la virilité de ce talent, dont Marie avait inauguré la jeunesse aimable. Vrimel et Nola et le recueil lyrique de la Fleur ioi\ venant après les Bretons, formaient comme une guirlande plus légère, enroulée autour de ce sévère poëme. Aujourd'hui H. Brizeux complète et couronne Tensemble de son œuvre nationale à l'aide de ces Histoires poétiques, qui participent à la fois de l'idylle, de la poésie épique et de la poésie familière, et dont quelques-unes compteront parmi les joyaux les plus exquis de son sobre et précieux écrin.
Ce nouveau volume se divise en deux parties principales , car l'auteur nous permettra d'attacher peu d'importance aux petites pièces détachées qu'il a recueillies sous
314 CAUSERÏKS LITTERAIRES.
le 'titre de Cycle. La plupart sont des traductions, et quelles que soient, chez M. Brizeux, Télégance et la précision de la forme, si consommé qu'il soit dans tous les secrets du style et du tour poétique, il y a une remarque à faire au sujet de ces petits chefs-d'œuvre que TAntiquité nous a légués comme les bracelets et les colliers d*or de ses Muses. Délicieux dans l'original, ils deviennent, dans la traduction la plus excellente, inférieurs au morceau le plus ordinaire de la poésie moderne. Qui ne connaît, par exemple, le ravissant Sic vos non vobis de Virgile? Voici la traduction de M. Brizeux :
J'ai fait des vers, un aulre eu eul tous les honneurs ; Vous pour un autre aussi portez, sous les cbuleurs.
Brebis, vos toisons blanches ; Vous pour un autre aussi posez, oiseaux chanteurs,
Votre nid sur les branches ; Vous pour un autre aussi, grands bœufs, de vos sueurs
Fertilisez les terres ; Vous pour un autre aussi pompez le suc des fleurs,
Vous, abeilles légères.
A coup sûr, cela est bien ; on sent que c'est un poëte qui seul a pu traduire ou paraphraser ainsi le plus adorable, le plus divin des poètes. Et cependant qu'il y a loin de là à la brièveté merveilleuse des pentamètres de Virgile! Je ne veux pas abuser de mon latin : Je glisse donc, et j'arrive aux vrais titres de ce volume à nos sympathies et à nos suffrages : les Histoires poétiques et la Poétique nouvelle.
Nous sommes presque fâché que xM. Brizeux, si peu enclin d'habitude à grossir le ton et à se surfaire, ait donné, ce titre de Poétique nouvelle au poëme didactique qui termine son livre. Le lecteur pourrait s'y tromper, et croire qu'il a prétendu faire acte de législateur, imposer à l'art
des règles inconnues dllorace et de Boileau, et lancer de nouveau la poésie dans des voies révolutionnaires. Il y aurait là dès lors Pinconvénient attaché à toute œuvre qui tient moins ou donne autre chose que ce qu'elle promet. Après avoir rendu, en commençant, un respectueux hommage à Boileau et à Horace, M. Brizeux ajoute :
Hs ont donné la l'orme, et j'indique le fond.
Soit! Mais on est tenté de lui répondre qu'ils se sont fait la meilleure part, la seule du moins qui puisse s'apprendre, et par conséquent, s'enseigner. Un jeune homme né avec la vocation et l'aptitude poétiques peut fort bien ignorer ces lois matérielles de l'art des vers, que Boileau énumère avec une justesse un peu sèche, qu'Horace effleure avec une grâce inimilcible. 11 est donc utile qu'on lui révèle la forme, c'est-à-dire ce qui lui manque et ce qu'il peut acquérir ; mais le fond, c'est-à-dire ce qui ne s'acquiert pas? L'éducation poétique, toujours un peu illusoire, le devient surtout lorsqu'il s'agit de montrer aux néophytes les thèmes qu'ils doivent choisir, les mélodies qui doivent naître dans leur âme, et non plus le doigté de l'instrument dont ils doivent jouer. Je comprends très-bien que Mozart ou Schubert aient eu besoin, à leur début, d'un maître d'harmonie ou de contre-point; je comprendrais moins qu'on eût eu l'idée de leur indiquer l'inspiration primitive du Lad darem la mano ou du Roi des Aulnes. Qu'a donc fait M. Brizeux? Tout simplement des exemples de poésie comme on fait des exemples d'écriture ou de dessin ; une série de tableaux parmi lesquels il en est de charmants, et qui donnent envie d'être poëte pour lui ressembler, pour sentir, penser, voir et décrire comme lui. Peut-être est-ce là, à tout prendre, le dernier mot du poëme didactique. Virgile,
par ses Géorgiques, n'a pas formé, nous le croyons bien, un seul bon agriculteur; mais il a tracé des peintures enchanteresses qui inspirent aux esprits les plus froids le sentiment de la nature, Tamour de la campagne et des travaux rustiques. De même, M. Brizeux, dont le culte est Tidéal, ou, en d'autres termes, la poésie dans son acception la plus haute et la plus pure, Ta cherché tour à tour dans la nature, au milieu de toutes les harmonies champêtres ; dans la cité, au milieu des enseignements, des souvenirs, des passions et des travers de Paris, la ville par excellence ; dans les temples, au milieu des monuments, des ruines et des églises de Rome, la capitale des religions tombées et de la religion immortelle. Il a successivement placé son apprenti poëte en face de ces trois grandes inspirations que nous avons également trouvées chez M. Victor de Laprade : les champs, Thomme, et Dieu, texte suprême de toute poésie, auquel aboutissent les deux autres. Une fois cette réserve faite, une fois que nous aurons constaté qu'il n'est pas question ici de lois ou de doctrines nouvelles, mais d'un nouveau pèlerinage aux vraies sources poétiques proposé par un homme qui s'y connaît à une génération qui les oublie, nous n'aurons presque plus qu'à louer dans le poëme de M. Brizeux. Quel charme et quelle vie dans ce tableau de la campagne, rendue, après une absence, au poëte qu'elle a vu naître, et qui l'aime!
Gravissons la montagne. Â l'ombre des vieux ebéncs, Des Celtes, nos aïeux, les traces sont prochaines. Plus d'un barde a chanté, là, devant ce men-hir ; Évoquons en passant la voix du souvenir.
De rheureuse nature harmonieux royaume 1 Oh! comme tout fleurit, tout brille, tout embaume ! De verdure entouré, de verdure couvert, On avance sans bruit sur un beau lapis vert.
L'extase par moment vous arrête, et Ton cueille
Autour d'un tronc énorme un léger chèvrefeuille ; On s'étend sur la mousse au pied d'un frais bouleau, Et tout près, sous des fleurs, on entend couler l'eau. Alors, à deux genoux, et les mains sur la terre, Le voyageur, pareil au faon, se désaltère ; Et merles à Tentour, grives, chardonnerets.
Emplissent de leurs voix le dôme des forêts.
Voletant, sautillant, du bec lissant leurs ailes, Et de leurs yeux si clairs jetant des étincelles. Ainsi dans ces concerts, ces parfums, ces couleur^, Celui qui les a faits, oiseaux, arbres et fleurs. Se révèle. Partout Dieu présent. Dieu sensible ! Dans la création l'invisible et visible :
Le symbole s'enlr'ouvre, et sous le voile d*or, L'Être pur apparaît, plus radieux encor.
Dans le second chant, la Citéf nous avons remarqué une évocation de Molière, vraiment digne du sublime poëte du Misanthrope, Nous voudrions pouvoir la transcrire ; mais on nous pardonnera de choisir de préférence les vers suivants, où M. Brizeux a mis toute son âme bretonne :
. . . Nous voici parvenus sur la place publique :
Dans un marais de sang, ici la France antique
Disparut ! Un roi saint, son épouse, sa soeur,
Un poète au cœur d'or, généreux défenseur,
Et de saints magistrats et des prêtres sublimes,
Des femmes, des vieillards et cent mille victimes !
Une pierre a convertie hideux échafaud.
Mais le sang fume encor, il bout, il parle haut.
sombre tragédie ! ô drame lamentable !
Que nous font désormais les héros de la Fiiblc,
César même et Brutus, le stolque assassin?
Là mourait un tyran, ici mourut un saint.
Toute une nation, juêiement affranchie,
Soudain ivre de sang et folle d'anarchie ,
A son brillant passé sans regret dit adieu,
Répudiant ses mœurs, ses grands hommes, s:m Dion.
Ceux qui la conduisaient dans sa nouvelle voie
De SCS déchaînements les premiers sont lu proie ;
Puis sous le couperet elle traîne en janvier
Celui que tout martyr aurait droit d'envier :
Aux mains de trois boorreaux, sur cette horrible place.
On dépouille le Christ devant la populace;
Le doux Capétien, le fils de saint Louis,
Au front loyal et pur, orné de fleurs de lis,
L'esprit haut, le cœur tendre, appelé Louis seize,
Client par qui vivront Malesherbe et Desèzc !
Mais Thostie a changé l'échafaud en autel,
Et l'âme en pardonnant s'éleva vers le ciel.
Quelle équité ! quelle noblesse 1 quelle simplicité mâle ei triste, admirablement appropriée au sujet! Je me suis pourtant permis de souligner, à la façon des critiques d*il y a cinquante ans, le moi justement : non pasqu'il n*y eût quelque chose de juste dans plusieurs des réformes de 1789, mais parce que le mot fait dissonance et surprend le lecteur. Il nous semble que Tadverbe follement rentrerait mieux dans le ton général du morceau; ceci n'est pas de la politique, c'est de la littérature.
Il y aurait à signaler encore bien des beautés poétiques dans le troisième chant; entre autres, Tapparition des trois Muses : la Poésie, la Philosophie et la Théologie. Seulement, on pourrait toujours se demander quel est le lien et Tunité didactique de ces différents morceaux, ou comment ils forment, dans la pensée de Tauteur, une Poétique nouvelle^ et quand on aurait répondu que tous sont réunis et liés entre eux par le sentiment de Tldéal, et par la leçon exprimée dans ces deux vers :
Au prêtre d'enseigner les choses immortelles ; Poète, ton devoir est de les rendre belles,
il resterait à conclure que, si cela ne suffît pas tout à fait pour constituer un nouvel Art poétique, c'est asî^ez du moins pour offrir un bel exemple et un bon modèle.
J'ai hâte, d'ailleurs, d'arriver aux Histoires poétiques qui occupent et qui méritent la première place dans le volume. Mettons d'abord, hors ligne, parmi ces histoires, les Pêcheurs, la Paix armée, les Moissonneurs, les Bains de mer, et surtout les Écoliers de Vannes, que j*ai relus dix fois avec une émotion toujours nouvelle. C'est dans ces cinq petits poëmes quil faut chercher M. Brizeux tout entier : élégant sous un air de simplicité plus charmante encore que sincère; mâle comme cette race celte qu'il chante, et dont il est sorti; sain comme Tair de ses grèves; pur comme le regard de ses vierges d'Amr: mais, au fond, et en y regardant de près, poëte très-habile, très-raffiné, et, au milieu de tous ses Breiz, de tous ses Coatr-Fom, de tous ses Enn-Tell, très-soigneux de conserver à la poésie ses conditions les plus exquises et les plus françaises. C'est ce mélange d'inspiration originale et de couleur locale avec cette aptitude à rentrer dans Tharmonie générale de notre littérature, qui fait le piquant et la grâce de l'aimable muse de M. Brizeux. Il n'est pas rare de rencontrer, en plein faubourg Saint-Germain, quelque belle et riche héritière de Rennes ou de Ploërmel mariée à un Parisien pur sang. On vous l'annonce ou elle s'annonce comme Bretonne hretonnante^ et peut-être bien aperçoit-on, dans un coin de son salon, une coiffe blanche, une jupe rayée et une quenouille ; mais, dans le fait, elle est habillée par Victorine, son salon est meublé par Monbro, une élégance innée respire dans toute sa personne, et son léger accent, ses petites originalités de détail, le soin qu'elle prend d'être plus Bretonne encore qu'elle ne le paraît, ne sont qu'un agrément de plus. C'est qu'en définitive elle est femme, elle est belle, un noble sang coule dans ses veines, et ses distinctions particulières de province, d'éducation et de race ne font que donner plus de relief à ces distinc-
lions générales. Il en est de même de la poésie de M. Brizeux, et nous Ten félicitons. Remarquons aussi une autre nuance. Dans les sujets qu'il traite, dans les détails de mœurs qu'il retrace, dans Tépopée rustique et familière qu'il combine avec l'idylle, il se trouvait placé entre deux écueils : ou de tomber dans le faux sous prétexte d'idéal, ou d'exagérer le réalisme sous prétexte de vérité : ou de nous donner une Bretagne d'opéra et de romance, une Armorique dans le goût des romans de 1820 et de la Gaule poétique, ou bien d'abuser du moi propre dans les détails techniques et domestiques de l'Idylle. Cette difficulté, qui est du reste commune à toute œuvre d'art, mais qui, en ces cadres étroits, se précisait davantage, M. Brizeux l'a fort heureusement résolue. Les larges braies, la soupe fumante^ le lard sur le pain noir, les porcs, font très-bonne mine dans ses vers, parce que la vérité du tableau ne saurait s'en passer, et qu'au lieu de se cacher honteusement sous des périphrases, ils s'ennoblissent d'eux-mêmes en concourant à l'effet de l'ensemble. C'est là que se reconnaît l'habileté de l'artiste et du poëte. C'est ainsi que s'opère la fusion entre l'idéal et le vrai, trait distinctif du talent de M. Brizeux. Mais combien ces remarques semblent froides et pédantesques auprès de l'impression même et du charme que l'on éprouve en lisant ces poëmes! Voyez, dans les Pêcheurs, le départ pour la pleine mer, et cette naïve chanson des deux enfants, dont voici le refrain :
Le bon Jésus marchait sur l'eau, Va sans peur, mon petit bateau !
et la prière de la vieille mère, balayant la poussière sainte, la poussière d'une chapelle dont chaque dalle est un tom-
M. BRIZËUX. 321
beau, afin que Dieu ramène les pêcheurs battus par Forage. Ils reviennent, en effet, mais ils n*ont sauvé que leur vie. Alors commence le pathétique chant des Qvéteurs, qui nous montre ces pauvres Bretons de la plage accueillis et consolés par les Bretons laboureurs, le nouveau bateau taillé dans un chêne séculaire et lancé à la mer avec la même foi et le même courage :
Jésus nous conduira sur l'eau, Va sans peur, mon petit bateau !
C'est là un tableau achevé dans ses proportions modestes; les plus beaux sentiments de l'âme s'y révèlent dans toute leur simplicité primitive. Âh I quand la poésie déroule de telles images, ne dites pas qu'elle est oiseuse ou corruptrice ; dites plutôt qu'elle est, après la religion, la nourriture la plus salubre et la plus pure que puisse savourer le cœur!
Nous retrouvons le même genre de beautés dans les Moissonneurs et dans les Bains de mer, où la civilisation et la corruption des villes, représentées par les baigneurs citadins, sont mises en présence de l'innocence et de la simplicité armoricaines. 11 y a là un contraste parfaitement saisi, et qui nous a tous frappés dans ces rendezvous de l'oisiveté élégante ou malade, forçant la population indigène de lui faire place pour un peu d'or, de subir ses caprices, de se laisser envahir par ses mœurs et quelquefois par ses vices. Le jeune paysan breton, fuyant la maison paternelle pour ne pas être témoin des plaisirs de ces étrangers et du trouble qu'ils apportent à son foyer, puis revenant guidé par un pressentiment sinistre et arrivé à temps pour arracher sa jolie sœur aux insolentes entreprises d'un dandy parisien, est une figure esquissée
de main de maître; Tinspiration des Ecoliers de Vannes nous paraît d'un ordre supérieur encore. On sait qu^en i 815 ies écoliers du collège de Vannes se firent soldats pour défendre leur drapeau blanc, et que ces adolescents héroïques, fils des géants de la Vendée, livrèrent aux Bleus un combat meurtrier :
Ces enfants, accablés du poids de leurs fusils, Ils partirent trois cents ; combien reviendront-ils?
s'écrie le poëte. Mais ne craignez pas qu'en évoquant ce sanglant et glorieux souvenir il réveille les haines et ravive les blessures: non, c'est là qu'éclate l'influence balsamique et consolatrice de la poésie, ce rôle de sœur de charité idéale, recueillant les blessés de FUistoire, pour s'incliner, sourire et prier à leur chevet. Au second chant, en 1855, un ancien combattant de ces journées, devenu curé de campagne et vieilli avant l'âge par la fatigue et le chagrin, sort de grand matin de son presbytère pour aller dire une messe^de mort ; messe d'anniversaire qu'il célèbre les larmes aux yeux et le repentir dans le cœur, pour l'âme d'un jeune homme qu'il croit avoir tué dans la mêlée. Sur le sentier qui conduit à son église, il rencontre un paysagiste qui vient, lui aussi, retrouver des souvenirs dans cette vallée aujourd'hui si calme. Ils échangent d'amicales paroles, et bientôt, de confidence en confidence, ils reconnaissent qu'ils se sont, vingt ans auparavant, battus l'un contre l'autre, et le curé découvre que c'est là ce jeune bleu qu'il a vu tomber sous ses coups et dont le souvenir l'a tant de fois poursuivi. Sa joie, sa messe de deuil se changeant en messe d'actions de grâces, les tendres épanchements des deux nouveaux amis, l'hospitalité sous la treille et l'agreste repas, tout cela est exquis, délicieux, plein de ces émotions douces qui charment sans amollir.
Nous n'insisterons pas davantage : on a là M. Brizeuxdans sa plus attrayante manière, dans toute la grâce virile de sa physionomie poétique. Quant aux chicanes qu'on peut adresser à son livre, elles se réduisent à deux. Raconter en vers est chose très-difficile, surtout quand on est forcé, par la petitesse du cadre, de se borner à indiquer. L'indication, chez M. Brizeux, est toujours juste : mais elle est parfois si sommaire, qu'il en résulte un peu d'obscurité. Ceci n'est presque rien ; ce qui me semble plus grave, c'estcette inexplicable pièce intitulée Un Celte, où M. Brizeux a cru devoir rendre hommage à la mémoire de M. de Lamennais.
Lorsqu'un tel homme meurt, il faut parler de lui,
nous dit-il ; c'est tout le contraire qu'il fallait dire : Lorsqu'un tel homme meurt, on doit se taire. Le silence est à la fois le châtiment le plus digne de ceux qui l'infligent et le plus cruel pour celui qui le mérite. Catholique et monarchique dans tout le reste de son volume, comment M. Brizeux ne s'est-il pas aperçu que, par cette seule fausse note, il donnait aux juges rigides le droit de demander si cette religion et ce royalisme étaient chez lui une prédilection d'artiste ou une conviction de penseur, une poésie ou une foi?
Mais je suis à mon tour trop sévère. C'est tout simplement un Breton qui n'a pas voulu abandonner la cause d'un compatriote et qui s'entête à honorer en lui l'entêtement mal dirigé. Je reviens bien vite aux PéclieurSy aux Moissonneurs, aux Bains de mer, aux Ecoliers de Vannes, à la Poétique nouvelle, à cet art délicat, à ce souffle virgilien, parfumé de Tair des montagnes chrétiennes, et je me dis que, s'il arrive à un tel poëte de se tromper une fois, s'y arrêter trop et appuyer trop fort serait de l'injustice et de l'ingratitude.
Nous entrons, avec M. Maxime Da Camp, dans des sphères plus discutables et plus troublées : faut-il s'en féliter? faut-il s'en plaindre? Assurément il est triste de voir un esprit aussi distingué se placer dans un milieu diamétralement opposé au nôtre, adorer ce que nous brûlons, brûler ce que nous adorons, et lancer un manifeste révolutionnaire à une époque bien dégoûtée, nous le croyons, de révolulions et de manifestes. Mais, Dieu merci! la discussion, le débat, les contrastes, ne sauraient nuire à la littérature : elle y trouve ses plus précieux éléments de vie, de mouvement et de progrès. L'école spiritualiste et chrétienne, par exemple, ferait moins ressortir ses mérites et laisserait ses défenseurs plus froids, s'il n'y avait, tout à côté, des écrivains, des artistes, des poètes, demandant leurs succès à d'autres doctrines et leurs inspirations à d'autres sources. Ces sujets de contradiction et de dissidence ne peuvent avoir pour nous qu'un seul inconvénient : ce serait de rencontrer des adversaires — on assure quMI en existe — qui, jouissant et même abusant de la liberté de discussion pour eux-mêmes, ne la supportent pas chez les autres, et qui, grands parleurs de libéralisme et de dé-
' Les CharUi modtmei.
M. ftlAXlMË DU CAMP. Ô25
moqratie, seraient ravis de trouver quelque part une petite muselière bien despotique et bien répressive à Tusage du critique assez malappris pour n'admirer que médiocremeoit ou leurs personnes ou leurs idoles. M. Maxime Du Camp n'est pas de ceux-là ; il appartient à un jeune groupe poétique et littéraire qui, d'une part, reconnaît aux convictions sincères le droit d'attaquer ce qui les froisse, et, de Tautre, n'est pas persuade que les vieilles reliques et les vieux fétiches des vieux partis soient un bagage bien commode pour qui veut marcher à la découverte dans les voies de l'avenir. Ne redouter pour ses opinions ou pour ses œuvres ni le grand air, ni le soleil, appeler la contradiction, savoir la supporter, et, tout en la provoquant, offrir à ses juges assez de qualités réelles et de vraies beautés pour mériter que la louange se mêle au blâme et le tempère, n'est-ce pas s'assurer d'avance le meilleur témoignage qu'on puisse se rendre d'un parti à l'autre : des éloges toujours justes et une critique toujours libre?
Un mot d'abord du programme ou manifeste poétique placé par M. Maxime Du Camp en tête de ses Chants modeimeSy et qui, par les questions nombreuses qu'il soulève, par les divers points qu'il attaque, est de nature à rencontrer souvent, à quelques lignes de distance, l'assentiment le plus complet, les réserves les plus formelles, les contestations les plus absolues. Mais commençons par écarter du débat ce qui touche à la religion catholique et ce qui tou< che à l'Académie française : decesdeuxsujets de querelle, l'un nous attriste trop et nous est trop sacré pour figurer comme accessoire dans un article littéraire; l'autre, sous la plume de M. Du Camp, a un tel air de boutade juvénile et se rattache si peu au fond môme de ses idées, ^que n'en point parler, c'est s'épargner des personnalités et un horsd'œuvre,
520 CAUSKIUKS LITTÉHAUlES.
Voici, en résumé, la Poétiqtie nouvelle précisée par H. Maxime Du Camp. Tandis que Tindustrie et la science étonnent le monde par leurs progrès, tandis que la nature achève de livrer à Thomme, son maître, ses derniers ou ses avant-derniers secrets, la poésie reste stationnaire ou rétrograde. Elle languit, elle se meurt, et c'est à peine si ses amis osent protester contre sa disgrâce, tant elle fait peu pour la conjurer. D'où vient C/Cla? De ce que la poésie s'obstine aux formes, aux traditions, aux symboles du passé, pendant que l'humanité s'élance vers les conquêtes de l'avenir. Elle en est encore aux périphrases, à la routine académique, aux allégories ou aux personnifications mythologiques des objets extérieurs, au moment où une génération hardie, qui n'a plus rien à enviera Prométbée et aux Titans, escalade le ciel, perce les montagnes, comble les abîmes, descend dans les entrailles de la terre, lui dérobe le feu et Tor, anime les cent bras de Tusine et de la forge, féconde la mine, le charbon et la houille, et décuple, par des forces nouvelles, sa puissance et sa vie. De là, entre In poésie qui reste immobile et le siècle qui marche à pas de géant, une distance, une mésintelligence toujours croissantes. Que faut-il faire pour les effacer ou les amoindrir? Il faut que la poésie se débarrasse de ses vieilleries classiques, allégoriques, symboliques, mythologiques, jouets des peuples enfants, langes des sociétés trop jeunes et trop faibles pour supporter ou saisir la vérité sans voile, draperie inutile au poëte dès l'instant que l'homme la soulève el la déchire. Il faut qu'elle en finisse avec la périphrase, cette glaciale sœur de rallégorie et de la mytholo* gie; qu'au lieu de figurer parmi les traînards, parmi' les bagages de l'arrière-garde, elle s'avance au premier rang de l'armée, avec les pionniers et les éclaireurs. Enfin — et c'est ici le côté vraiment neuf du programme — il
faut que la poésie, loin de s'effrayer des triomphes de lindustrieet de la science, se fasse leur alliée, qu'elle s'empare de leurs découvertes, se les assimile et en dégage l'élément poétique, si grandiose et si magnifique dans toutes ces manifestations du génie de Themme domptant et vivifiant la matière. L'Hippocrène est tarie : puisons dans ces sources souterraines où s'élaborent les gaz, les métaux et les machines ; Pégase est poussif : montons ces merveilleux hippogriffes qui sillonnent Tespace sur Taile de la vapeur. Grâce à cette généreuse initiative, à cette intervention de l'idéal dans le matériel, à ce bail nouveau passé entre l'art et Thumanitë, nous aurons enfin ce que n'ont pu nous donner ni les poêles illustres delà Restauration, découragés et vaincus avant l'heure, ni l'impuissante école du bon sens, ni l'école plus déplorable encore de l'art pour l'art, de la ciselure et de l'arabesque : la poésie nouvelle, la poésie de notre siècle, les Chants modernes. On le voit, M. Maxime Du Camp a eu du moins le mérite, dans sa préface, de préparer et d'expliquer son livre.
Nous admettons presque sans réserve, dans cette série d'assertions justes, paradoxales ou erronées, tout ce qui touche aux vieux moules de la tradition, de la routine et de la fable. Le seul reproche qu'on puisse adresser à cette partie du réquisitoire, «st de s'acharner sur des choses tombées. La périphrase, déjà bien malade, est morte le jour oiïM. Hugo a écrit Hernani et les Orientales. Quant à la mythologie et à son cortège de Dieux et de Déesses, nous espérons bien que nul ne songe à la ressusciter autrement que comme étude de l'antique ou exercice d'écolier; mais, grâce au ciel ! ce n'est ni l'industrie ni la science qui l'ont tuée, c'est le christianisme. Une fâcheuse méprise lui a valu une sorte de renaissaiice dans un siècle littéraire qui a été grand malgré elleet non pas à cause d'elle;
328 CAliSLUlKS LITTEBAIRES.
Les vrais poètes nioderoes, Daote, Miitoo, IShaks[>eare, Corneille, Molière, s'en sont très-peu souciés. Racine est bien plus parfait et plus homogène dans Esther et dans Athalie que dans Iphigéme et dans Andromaque ; et Chateaubriand, en remarquante quel point Phèdreétait chrétienne, a fait le procès de cette poésie qui n'a pu retrouver un instant de vie factice qu'à la condition d'accepter rintluence de ce qui l'avait vaincue. Voilà donc qui est fini, clos, enterré, et M. Maxime Du Camp, en cette affaire, bien différent de Galilée, n'a que le tort de n'avoir pas trop tôt raison. Serons-nous de composition aussi facile à regard de Talliance qu'il propose entre l'Industrie et la Poésie? Nous ne le croyons pas.
Ëi d'abord, comment l'entend-il ? Dans cet accord intime et cordial, tiendra-t-il la balance égale? La poésie, j'en ai bien peur, y renouvellerait à ses dépens la fable du pot de terre et du pot de fer. À qui s'adresseraient les poèmes conçus d'après ce système? Aux esprits positifs? Ce serait, en effet, le moyen de multiplier à l'infini votre auditoire; mais ceux-là ne se feront pas poétiques parce que la poésie se sera faite positive : ils préféreront toujours le chiffre exact, la démonstration mathématique, le produit brut, la somme ronde, à tous les ornements dont on essayera de parer leurs idoles. Vos poëmes se rabattront-ils sur les esprits poétiques? Hélas I c'est ce qu'ils ont de mieux à faire; mais prenez garde! ceux-là vous sauront peu de gré de vos avances à ces forces matérielles qui les inquiètent et les exilent. Peureux, nos victoires industrielles et scientifiques sont des sujets de tristesse et d'alarme, si l'homme, enivré de sa puissance,'y trouve une raison de n'adorer que soi, d'oublier a la fois le néant de son être et la grandeur de son origine, double condition de sa nature, double élément de sa poésie. C'est parce que l'industrie et
la science le détournent tout ensemble de ce qu'il y a en lui de divin et de misérable, c'est parce qu'elles lui font perdre de vue ce contraste célébré par Pascal en des paroles immortelles, que nous nous en méfierons constamment au point de vue de leurs rapports avec les facultés de l'âme. Or, ces facultés, c'est la poésie même dans son véritable et inaliénable empire. Pour nous, un sentiment, une idée, un repli du cœur, un phénomène de la conscience, un des mille incidents de ce monde inférieur et invisible qui a Dieu pour souverain et pour sujet le roseau pensant, ont cent fois plus de valeur morale et poétique que ces inventions savantes et ces magiques travaux qui ne sauraient ni prolonger d'un jour la vie de l'homme, ni lui révéler un mot des secrets de sa destinée. Pour nous, la plus notable conséquence de cette suzeraineté matérielle des sciences exactes, des arts mécaniques et du génie industriel, doit être, au contraire, de faire rentrer au fond des âmes et des cœurs cet idéal, cette poésie, cette douce et noble chimère, qui, n'ayantplus prise au dehors, dans la société et le monde, ne nous en devient que plus chère ; comme ces proscrits que l'on préfère aux heureux, comme ces pauvres maisons en ruine auxquelles on s'attache plus qu'à des palais. Après tout, on ne pourra point faire que le genre humain ne se partage pas en deux grandes catégories, les contemplateurs et les positifs, et que ceux-ci ne soient pas, dans leurs goûts, leurs prédilections et leurs habitudes, le contraire de ceux-là. Après tout, les chemins de fer, les bateaux à hélice et les télégraphes électriques ne sont pas des découvertes plus merveilleuses que l'imprimerie, la poudre à canon et la boussole. De grands poètes sont venus après ces premières inventions du génie moderne, et ils ne se sont occupés ni à les chanter, ni à faire sentir leur influence dans leurs vers. Milton a bien
»0 CAUSËAIËS LITTÉHAIKËS.
mis du canon dans son combat des bons et des mauvais anges; mais ce n est pas là ce qu'on trouve de plus admirable dans son sublime poëme.
Que reste-t-il donc de Tinnovalion proposée par M. Maxime Du Camp? Ce qui reste des paradoxes des hommes de talent : une petite dose de vérité à extraire d'une dose plus forte d'illusions ou d'erreurs. 11 est trèsvrai que la poésie moderne peut et doit cherchef des ta« bleaux, des images et m^me des inspirations nouvelles dans ces nouveaux développements de la puissance humaine appliquée aux forces de la nature et de la matière. Sans s'y compromettre par une alliance^trop étroite et troponéreuse, elle ne saurait rester insensible à ces grands et émouvants spectacles, et la faculté de vibration qu'elle possède doit être mise en jeu par les prodiges de Télectricité et de la vapeur tout comme par les pathétiques récits de l'histoire, les catastrophes contemporaines, les beautés du paysage ou les luttes de la conscience et du cœur. L'essentiel est qu'elle y arrive en souveraine, et que, même en célébrant ces merveilles, ellefasse toujours comprendre que l'imagination qui en saisit le côté poétique est -supérieure à la science qui en développe le côté positif. L'essentiel surtout est qu'elle y mette son âme et n'en subisse pas les séductions descriptives au point de revenir aux Delille, aux Cbénedollé, aux Ecouchard-Lebrun et aux Esménard. Là encore, nous conseillons à M. Maxime Du Camp de faire bonne garde. Je crains qu'il ne lui soit plus facile de trouver des versificateurs qui se rangent à la suite de l'armée scientifique ou industrielle que des poètes qui se placent à sa tête.
Ces objections ne nous empêchent pas de reconnaître tout ce qu'il y a de généreux et de sympathique dans plusieurs passages de la préface de M. Du Camp. Il aime sincèro-
ment et ardemment ia littérature; il ne veut pas qu'elle se désiste, s'étiole ou s'avilisse : il fait un noble appel à la famille littéraire à qui l'on peut trop souvent appliquer le rara est concordia fratrum. Grands et petits, jeunes et vieux, il nous invite tous à nous unir, à faire cause commune, à marcher ensemble et sous le même drapeau à la conquête de ces mystérieux trésors de Tavenir, idéale toison d or qui attend ses Argonautes. Lui-môme appelle cela un beau rêve, et il a raison ; mais cette illusion-la est de celles qui honorent : la ressentir et la peindre aussi bien, c'est prouver qu'on serait, pour . sa part, capable de la réaliser. Plus tard, quand M. Du Camp aura vécu et observé davantage, il avouera aux autres et à lui-même ce qu'il entrevoit déjà : que la république des lettres, comme presque toutes les républiques, se compose de petites vanités, de petites haines, de petits intérêts et de petits égoïsmes qui rendent le dévouement rare, le gouvernement difficile et l'union impossible; que les programmes qui reposent sur la vertu et sur la perfectibilité humaine sont, hélas! d'une application moins sûre que ceux qui se fondent sur nos vices et nos faiblesses, et qu'il obtiendrait plus aisément de ses confrères dix vaudevilles et vingt bons mots qu'une heure d'adhésion à un même drapeau et d'obéissance à une même consigne.
La discussion des doctrines poétiques de M. Maxime Du Camp nous a pris presque tout l'espace que nous destinions à ses vers. C'est ce qui arrivera toujours avec les recueils de poésies précédés d'une préface un peu significative : la critique, elle aussi, est une égoïste; elle prend son bien où elle le trouve, et se sent bien mieux sur son terrain en réfutant des opinions qu'en appréciant des élégies et des odes. Pour celles-là, le sentiment est tout, et le sentiment ne s'analyse pas. On admire, on désapprouve, on est se-
532 CAUSEKfES LITTÉRAIBES.
(luit, on est rebuté, on cite, on ferme le livre, et tout est dit. Je veux pourtant essayer de rattacher au fond même de la question soulevée par la préface de M. Du Camp, Timpression générale que ses vers m'ont laissée. J'en ferai d'abord un éloge collectif qui paraîtra peut-être bien mince, mais qui ne sera pas sans quelque valeur auprès des gens appelés, par état, à rhonneur.de lire beaucoup de poésies. Les Chants modernes se lisent d'un bout à l'autre, avec sympathie fréquemment, avec émotion quelquefois, avec impatience souvent, jamais avec ennui. Dans lesmomentsmêmesoù Ton se sent le plus froissé et attristé, on songe, malgré soi, combien il faudrait peu pour que telle hérésie, telle fausse note dispar&t de la pièce qu'elle gâte, sans que le morceau perdît rien de sa portée. J'en choisirai deux exemples, l'un pris parmi ceux de ces Chants que j'appellerai systématiques, et où l'auteur a le plus visiblement appliqué les idées de sa préface; l'autre, parmi ceux qu'il a écrits sans système, et qui rentrent dans le vieux patrimoine des sentiments poétiques. Le premier est ce fameux Sac d*argent qui a effarouché les défenseurs de la propriété. M.Maxime Du Camp, qui, dans cette partie de son livre, a donné tour à tour la parole, sous le titre de Citants de la matière^ à la vapeur, à la faux, à la bobine, à la locomotive, faitparlerun sacd'écus qui se plaint des injuresqu'on lui prodigue, des violences dont on l'accuse, et qui, renvoyant ces accusations aux vrais coupables, c'est-à-dire aux hommes et à la société, prouve son innocence en énumérant tout ce qu'il ferait s'il était libre. L'idée a de la grandeur et l'exécution est remplie de verve. Gomme le lyrisme, en pareil cas, touche à la satire et que ni l'un ni l'autre ne sont forcés à une exactitude rigoureuse, j'avoue que le plaidoyer de ce pauvre sac d'argent avait commence par me séduire. Je
trouvais très-simple et très-raisonnable qu'il aimât mieux visiter les mansardes, aider un artiste de génie à terminer son chef-d* œuvre, sauver de la misère et du déshonneur les orphelins et les affamés, épargner Thôpital aux poëtes et défrayer les grandes pensées, les grandes découvertes et les grands voyages, que grossir le trésor d'un avare, se cacher dans une cave à la première émeute qui passe, servir a Toppression des faibles et des petits, corrompre une douzaine de consciences ou se prêter à d'ignobles agiotages. Jusque-là tout allait bien, mais H. Maxime Du Camp gâte tout par ces deux derniers vers :
A Anéantissez l'hcritage,
Et TOUS verrez si j'ai du cœur! »
A l'instant, le lecteur se révolte ; il sent quon le fait passer du domaine des idées générales où les poëtes ne sont pas tenus de raisonner comme les législateurs et les magistrats, dans un ordre d'idées particulières où il n*est pas sain de trop séjourner. Le poëte disparait pour faire place à Tutopiste, et ce qui n'était que du sentiment devienf du système. Notre second exemple tient à des nuances si délicates que nous aurons quelque peine à Tindiquer. Il y a, dans le volume, une pièce adressée par Fauteur à Aimée, sa vieille bonne; cette pièce est touchante et charmante. H. Du Camp y interprète, dans un pathétique et poétique langage, des impressions que nous avons tous ressenties, lorsqu'au milieu des épreuves et des souffrances de la vie, nous ramenions nos regards vers quelqu'une de ces bonnes vieilles flgures, familières à notre berceau, à notre enfance, à la maison paternelle. On est ému, tout un monde do souvenirs se réveille dans Tâme, quand le poëte s'écrie :
ma vieille servante aux épaules penchées !
Toi qui savais si bien, quand j'étais tout petit,
.154 CAUSERIES LITTÉUAIHES.
Calmer CD souriant mes douleurs épanchées; Toi qui vis parlir ceux que la mort engloutit !
Toi qui partageas tout, ma douleur et ma joie ; Toi que rien n'a lassée et dont le dévouement, Depuis trente-deux ans, a marché dans ma voie, Sans hésiter jamais, sans faiblir un moment!
Ce retour ^ux années évanouies, cet hommage à une affection humble et obscure, restée fidèle pendant que Tamitié, l'amour et le monde échelonnaient leurs trahisons, est d'une mélancolie pénétrante et attendrie qui va croissant de strophe en strophe; mais, hélas! voici que Tauteur, passant en revue ses souvenirs d'enfance, ajoute :
Et le IVoid Luxembourg, où le long des parterres J'arrachais, malgré toi, les fleurs à pleine main, Pendant que tu causais avec des militaires Vers qui tu te penchais en disant : A demain !
Nous prétendons faire de la critique morale et non de la crixique bégueule: dans un vaudeville du Palais-Royal ou une caricature de Charlet, les amours des bonnes d'enfants avec les conscrits ou les voltigeurs nous amusent sans nous scandaliser le moins du monde; mais, toute pruderie à part, non erat hic locus; rien ne devait troubler la chaste et sérieuse harmonie de ce remerciment des années assombries à range gardien des années heureuses; rien ne devait nous faire ressouvenir oy savoir que cette existence dévouée, que cet attachement quasimaternel avait pu un moment se partager entre sa pieuse tâche et des entraînements vulgaires. Il fallait que cette figure pâlie, discrète, sillonnée de rides, encadrée de cheveux blancs, marbrée de larmes répandues sur le cercueil de laïeule et de la mère, nous apparût dans son demi-jour familier et domestique, avec toute sa pureté primitive, avec le bandeau vir-
M. MAXrME DU CAMP. 555
giual des sœurs de charité restées dans le mondi*. Ici la chasteté était encore la poésie. Cette tache en cet endroit me choque plus que des traits de fougue sensuelle dans une élégie amoureuse, ou de cavalières licences dans une galante chanson. H. Maxime Du Camp est artiste, et il juge les choses d'art avec goût et autorité. Que dirait-il d'un coup de pinceau de Boucher dans un tableau de Lesueur ou un intérieur de Chardin?
Si j'insiste sur ce détail, bien léger en apparence, c'est que j'y trouve la filiation secrète de tout ce que le talent e( le livre de M. Maxime Du Camp offrent de compliqué et parfois de contradictoire. Il médit de l'art pour Tart, du culte exclusif de la forme, et, en effet, je le crois entraîné, par sa vocation de poëte et de novateur, vers des horizons plus larges et plus élevés. Bien qu'il donne une voix et presque une âme à la matière, il n'est point matérialiste; il invoquerait plutôt, sur les ruines des dogmes auxquels il ne croit plus, une sorte de christianisme vague, prêt à se laisser infuser dans les veines les doctrines du Koran, de Fourier ou de Saint-Simon. Enfin il comprend confusément que le réalisme serait à la longue mortel à la poésie. Mais, avec tout cela, il est réaliste; Balzac l'a touché de sa robuste main, et il en garde encore la marque; d'autres fois, il arrive à imiter à son insu le mouvement lyrique et la magnificence extérieure de M. Victor Hugo. Ailleurs, malgré son dédain sincère pour les excès de couleur et do ciselure, il se montre, sinon le disciple, au moins le voisin de chevalet de M, Théophile Gautier. H en résulte une sorte d'antagonisme et de disparate entre ses affinités d'école, dégoût ou d'habitude et ses aspirations de rêveur, d'utopiste et de poëte, trop peu précisées encore pour donner l\ sa manière la consistance et l'unité. Ajoutez-y cette lutte, cette dissonance qui se révèle dans toute œuvre où ut^
talent vrai s'impose un système artificiel, et vous comprendrez que les Chants modernes, avec de nombreuses et remarquables beautés, manquent de cette solidité de ton, de cette harmonie d'accent, de cette fermeté d'allure, dont Tensemble est à Tëcrivain ce que le caractère est à rhomme.
Je pourrais noter ce défaut de conséquence dans presque toutes les parties de ce beau volume. Ainsi, dans celles de ses pièces auxquelles Fauteur attache probablement le plus d'importance et qui sont comme l'étiquette de son livre, dans les Chants de la matière, ce n'est pas le sujet ou la pensée primitive, c'est le détail poétique, indépendant de tout parti pris, qui plaît au lecteur et le désarme sans tout à fait le persuader; quand je lis, par exemple, cette jolie strophe :
J'aime surtout dans les prairies, A voir les vaillants taureaux roux, Marcher sur les plantes fleuries, De leur pas sérieux et doux ; Pendant que les bergeronnettes Sautillent auprès des ruisseaux, Et que l'on entend les rainettes Qui coassent dans les roseaux,
je n'ai pas besoin que ce frais et aimable coin de paysage me soit retracé par une faux pour m'y arrêter et m'y plaire, et je me prête difficilement à entendre ce morceau de bois et de fer me parler de ce qu'il voit et de ce qu'il aime. Ainsi, encore dans les Chants d'amour où vibre parfois une émotion franche et bien sentie, tel morceau commencé avec le cri du cœur et la bonne volonlo d'étouffer sous les voix de l'âme celles des sens et de la chair, tourne tout à coup au matériel et passe à l'ennemi par un trait, un souvenir, une imap^o qui choque ou trouble les esprits
délicats. En un mot, spiritualisme par intention, matérialisme par distraction, voilà, si une poésie quelconque pouvait se définir, comment je définirais cette poésie!
Nimporte ! En ce temps de gros vaudevilles et de petits contes, un poëte, un artiste, jeune, enthousiaste, vaillant, dédaignant les succès faciles et se présentant à nous avec un grand et poétique volume où des doctrines paradoxales, dangereuses, incohérentes, ne réussissent pas à gâter des centaines de beaux vers, c'est là un spectacle assez rare, un assez bon exemple littéraire pour mériter, en dépit de nos restrictions et de nos blâmes, l'estime et la sympathie. Que dis-je? Cette sympathie sérieuse, c'est par mes rigueurs mêmes, mes insistances et mes chicanes, que je veux la témoigner à H. Maxime Du Camp : Croire qu'il les préférera à un bienveillant et indifférent laconisme, n'est-ce pas encore lui rendre hommage
Ô58 CAUSEKIES LÏTTÉUAIKES.
Pour qui essaye de mêler un peu d'analyse psychologique à la critique littéraire, il y a quelque chose d'instructif et de piquant à rechercher comment les divers tempéraments poétiques peuvent se transformer, se morceler ou g*as30uplir, suivant le milieu où ils se développent et les circonstances accessoires qui se joignent à leur vocation primitive. Ainsi M. deBelloy, si Ton s'en tient aux surfaces et aux classifications générales, est tout simplement un poëtespiritualiste et chrétien, et il suffirait de le ranger à côté des Brizeux et des Laprade. Pourtant, que de nuances intermédiaires, en y regardant de plus près, dans ce talent délicat et charmant qui allie Tamertûme à la grâce, la malice à la tristesse, la fantaisie à la foi ! Chevaleresque par instinct de race et tradition de famille, artiste par aptitude et par goût, chrétien de conviction et de sentiment, poëte surtout, poëte par nature, épris de beauté, d'harmonie et d'élégance, amant des grandeurs tombées, des illusions évanouies, des gloires et des parures du passé, M. do Belloy, dans sa poésie mélancolique, résignée ou railleuse, nous fait songer à ces fleurs dont on aime d'autant plus les couleurs et le parfum qu'elles croissent sur des ruines.
* Légende H fleuries.
C'est là, c'est parmi ces décombres où s'entremêlent l'armure du croisé, la gourde ^u pèlerin, la viole du trouvère, réchelle de soie de Tamour romanesque, l'habit brodé du marquis, le pot de rouge de Cidalise et le blanc tablier de Lisette, c'est au milieu de ces reliques sérieuses ou légères, sacrées ou frivoles, que nous devons aller le trouver, afin qu'il nous conduise par la main à travers ses Légendes fleuries.
Légendes fleuries! Le joli titre, et comme il dit bien ce qu'il veut dire 1 Et comme il répond bien à la pensée du poëte, peu jaloux d'affecter un rigorisme qu'il n'a pas, et confiant à sa muse le soin d'épanouir le trèfle mystique ou le feston d'acanthe autour des colonnes du temple! Il s'explique encore mieux, d'ailleurs, dans les vers qu'il a placés en tête de son volume, et qu'on peut considérer comme une préface ou une épigraphe :
Teste David citm sibylld.
Héritiers des débris de l'édifice antique, Élevoiu, s'il se peut, mais ne détruisons rien ; Et relions d'un cœur filial et chrétien, ]«a grâce ionienne à la grandeur biblique
Contre les vains assauts d'une école hérétique, De la tradition que l'art soit le gardien ; Par d'aimables détours le beau conduit au bien, Platon déjà pressent le dogme catholique.
En dépit de Calvin, l'auslcre factieux, Gardons le feu sacré que Léon X rallume.
Ne jetons pas au yent la cendre des aïeux,
Et sous les voûtes d'or que notre encens parfunio, Fils de la Renaissance, offrons à tous les yeux, En regard de David, la sibylle de Cume.
J'ai cité ce sonnet à qui Boileau sans nui doute aurait
reconnu la valeur d'un long poëme, d*abord parce qu'il est tourné de main de maître, ensuite parce quil donne lieu à quelques réserves que je vais très-francbement indiquer.
L'hymne de TÉglise, auquel M. de Belloy a emprunté son épigraphe, n'a pas prétendu, dans son laconisme un peu obscur, résumer et formuler d'avance Talliance du christianisme et du paganisme dans l'art. L'auteur de cet hymne sublime a voulu seulement rappeler aux Gdèles que le dogme terrible du jugement dernier palpitait déjà dans le cœur de l'humanité tout entière, avant d'être confusément prédit par l'oracle de la sibylle et clairement annoncé par la prophétie de David. Il a voulu prouver que, pour cette vérité comme pour beaucoup d*autres, la lumière de rÉvangile, avant de se répandre sur les hommes, se fit déjà pressentir en divers points du monde et au milieu môme d'intelligences aveuglées; à peu près comme l'aube matinale qui, avant d'être le jour, s'étend à la fois, dans sa lutte avec les ténèbres, sur la cime des montagnes et sur le rebord des précipices. S'ensuit-il que, trois mille ans après, dans un siècle sceptique et troublé, trop enclin à confondre les traditions profanes et sacrées et à les infirmer toutes ensemble en les traitant de poésies, il soit utile et sage de placer David et la sibylle si près l'un de l'autre et de tracer en marge du missel, de TÉvangile et du catéchisme, ces poétiques guirlandes indifféremment cueillies sur l'Hymèthe ou sur le Garroel? S'ensuit-il que la Renaissance païenne, telle que la comprirent et la propagèrent les Léon X et les Bembo, se relevant de sa tombe séculaire pour faire cortège au christianisme et l'orner sans l'affaiblir, soit possible aujourd'hui, dans un temps où les hiérarchies entre la vérité et l'erreur sont amoindries ou supprimées pour la plus grande partie de votre
auditoire? C'est ie malheur et le châtiment des époques où la foi se réfugie dans un petit nombre d'âmes, que cellesci, désormais dépositaires d'un trésor plus rare et plus menacé, soient forcées d'être plus ombrageuses et de paraître plus intolérantes, de se montrer surtout moins faciles à ces alliances entre le faux et le vrai, où le vrai aurait tout à perdre et le faux tout à gagner, puisque, se rapprochant tous deux, ils finiraient par se rencontrer dans leur égalité poétique. Nous comprenons très-bien que les Pères de TÉglise, qu'on nous cite parfois pour nous écraser de leur autorité souveraine, n'aient pas eu ces appréhensions et ces pruderies,, qu'ils aient bu aux coupes élégantes de la poésie antique sans trop s'inquiéter de ses corruptions et de ses mensonges. Inondés des clartés évangéliques, témoins de l'irrésistible défaite des fables et des idoles, contemporains et promoteurs de cet élan immense qui emportait les esprits vers la religion révélée, placés au point môme où s'opérait la rupture entre le paganisme et le christianisme, ils n'avaient qu*à regarder en eux et autour d'eux pour mesurer la différence qui séparait les croyances tombées de la foi nouvelle, et ne plus voir dans les riantes fictions des poètes que les hochets de l'enfance du genre humain, brisés par sa virilité. Nous comprenons encore que les lettrés et les artistes de la Renaissance, proches voisins des rudesses du moyen âge, voulant rompre avec ce qu'ils appelaient sa barbarie, n'ayant pas expérimenté encore les dissolvants de l'esprit moderne, croyant peut-être ne pas dépasser dans leurs réformes la littérature et l'art, soient revenus avec une sorte de profane ivresse aux fictions du polythéisme, aux chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, comme à des modèles perdus et retrouvés, à des anneaux d'une chaîne longtemps enfouie, n des sources limpides où le robuste
génie du moyen âge devait se purifier et se polir, et aussi — pourquoi ne pas le dire? — comme à des revanches de la chair et des sens, mortiOés par le spiritualisme chrétien. Hais aujourd'hui les situations sont changées: il ue s'agit plus, comme au temps des Pères de l'Église, d'amnistier les beautés de Tart païen au nom d'une victoire récente et complète; il ne s'agit plus, comme au temps de Léon X et de la Renaissance, de les ressusciter et de les remettre en lumière pour y chercher, après une prescription de quinze siècles, des leçons d'élégance, de politesse et de grâce. Tout est retrouvé, su, discuté, comparé, analyé, contrôlé; Ton n a plus rien à apprendre, ni à oublier. Grâce à Téloignement, à la fuite des années, aux démolitions du dernier siècle, aux tendances matérialistes et positives de celui-ci, les deux religions, les deux arts, ou, comme on aurait dit autrefois, les deux merveilleux, semblent à bien des gens remonter et se perdre dans un égal lointain où on ne demanderait pas mieux que de les confondre. Les deux poésies, si on les remettait en présence, ne représenteraient plus, comme il y a trois cents ans, l'une la civilisation, la correction et la beauté renaissantes, l'autre, l'ignorance, le tâtonnement, l'ébauche grossière, la langue informe. Non : celle-là représenterait la matière, et celle-ci l'âme. Si l'on a pu croire un moment, au quinzième siècle, qu'un retour à l'art païen serait un moyen de relever l'esprit, le sentiment et le goût, aujourd'hui ce serait exactement le contraire; ce retour ne marquerait, pour notre littérature civilisée, mûrie et même vieillie, qu'un pas de plus vers rabaissement moral et le triomphe des appétits matériels. Il s'associerait à une tendance analogue dans la société et dans les mœurs, et cela est si vrai que, depuis cent ans, les époques où l'art et le goût se sont le plus rapprochés du paganisme, ont
M. DE BëLLOY. 545
été aussi celles où les intelligences, les lettres, la vie publique et privée, se sont le plus abaissées et dépravées. Et comment en serait-il autrement? Non; ce qui courbe rhomme vers la terre et la fange, ne peut pas être l'idéal des littératures chrétiennes; non, ces fictions qui peuplent le ciel ou TOlympe de toutes les turpitudes et de tous les vices ne peuvent plus élever les âmes vers cette poésie qui n'est que le rayonnement du beau, vers ce beau qui n'ejst que le rayonnement du vrai. Tôt ou tard, on reconnaîtra que ces facéties de dieux et de déesses, ces prouesses de Jupiter amoureux d'une vache ou se déguisant en oiseau pour /aire pondre un œuf à son intéressante victime, sont d'abominables et immondes niaiseries, et que si d'anciens poètes se sont fait pardonner d'en avoir usé faute de mieux et à force de talent, les poëtes nouveaux seraient inexcusables d'y puiser encore. Si Ton admet, avec un auteur contemporain, peu suspect d'intolérance S que Tart ne soit pas Torthodoxie, et que l'artiste ne soit pas le prêtre, si cette remarque a pu être appliquée aux civilisations nouvelles qui sortent à peine de la phase théogonique ou hiératique, combien nous semblera-t-elle plus judicieuse* à propos d'un vieux monde à qui les religions n'apparaissent qu'à travers la brume des âges! Là, nous le répétons, tout voisinage mensonger ou apocryphe est un péril pour la vérité; là, les végétations parasites et légendaires risquent d'étouffer le texte : là, la harpe de David finirait par se perdre dans l'antre de la Sibylle.
Telles sont les objections sincères que nous soumettons à M. de Belloy : mais nous n'en concevons pas moins le point de v\ie où il s'est placé : il n'a songé à soulever ou à résoudre aucune de ces questions inquiétantes. Homme du
* M. Kd-rarrl Qiiinot
.iU CAUSERIES LITTÉRAIRES.
passé, justement dégoûté de notre prose bourgeoise, toat ce qui brille et fleurit sur les routes parcourues Tattire et le charme; il aime, il plaint, il ramasse la poésie partout où il la trouve, comme une naufragée que Ton recueille sans s'informer si elle est innocente ou coupable. Elle souffre, elle est belle, elle est abandonnée, elle raconte son histoire : histoire ou roman, qu'importe? L'essentiel est de la sauver. Voilà comment l'auteur des Légendes fleuries entend le culte des deux Muses; il les a vues toutes deux vêtues de deuil; leurs voiles et leurs larmes les lui ont rendues également chères et sacrées : Laissons-le parler d'ailleurs, laissons-le s'écrier dans une de ses pièces les plus ingénieuses, les plus poétiques :
Suivez-moi, belle Muse antique,
Mais soulevez votre tunique,
Nous frayons des chemins nouveaux !
Cette pièce qu'il faudrait citer tout entière et où un double refrain ramène avec un art infini l'invocation dantesque et rinvocation homérique, nous révèle le secret de cette poésie éclectique qui baigne tour à tour ses pieds dans l'Eurotas et dans le Jourdain. Mais c'est surtout le poëme de Lilith qui a donné le ton au livre, ou plutôt qui serait à nos yeux le livre tout entier, si l'auteur, avec une prodigalité permise aux riches, n'avait enroulé à l'entour de bien charmantes arabesques, telles que la Foi sauvey le Vx victis, V Esprit des eatix, la Mer rivale, le Chant du Cardier, — Lilith, l'œuvre la plus considérable qu'ait écrite jusqu'à présent M. de Belloy, est bien réellement cette Légende fleurie qu'un poète pouvait seul intercaler entre deux feuillets de la Bible, sous la dictée d'un rabbin mal converti, devant le sourcil froncé d'un inquisiteur. 11 y a de tout dans Lîfô/t, de l'impression personnelle, det'allu-
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sion, de la satire, de l'esprit, du drame, du paysage, un peu d'hérésie, peut-être; mais il y a, à coup sûr, de la poésie : une poésie étinceiante, exubérante, débordante, qui a la bride sur le cou, comme la plume de madame de Sévigné, et qui, si elle emporte quelquefois son cavalier, ne le désarçonne jarhais.
Qu'est-ce donc que Lilith? me demanderez vous: c*est )a première femme d*Adam, et son acte de naissance nous est fourni par le Famt de Goethe. Son histoire nous est racontée dans un divan vénitien qui pourrait bien être aussi voisin delà rue Lepelletier que des lagunes, par un vieux juif nommé Hosès, commentateur un peu fantasque de la Genèse. Le poëte, non content de le souffler, prend souvent la parole à sa place, et nous sommes loin de nous en plaindre. Lilith, première femme d'Adam, est une créature trop supérieure, en qui Télément divin domine trop pour maintenir entre elle et son époux l'équilibre que s'est proposé le Créateur. Satan, pour la tenter, se déguise successivement en serpent et en singe, et nous avouons que ce second choix nous paraît faire peu d'honneur à son habileté. Lilith lui résiste, elle défie son astuce et sa rage, mais Satan ne renonce pas à son défi sacrilège; il demande à Dieu de créer une femme qui soit plus femme et moins ange, dont l'essence, plus terrestre et plus humaine, la rapproche davantage d'Adam, qui joue en tout cela un rôle très-passif. Dieu reconnaît que sa première œuvre est trop belle, trop parfaite pour ce monde, que les hommes, si leurs femmes ressemblaient toutes à Lilith, seraient exposés à trop leis aimer et à ne plus songer à lui. Il veut leur épargner ce malheur, et comme rien ne lui est impossible, il y réussit du premier coup en créant Èvè, dont les dignes filles se sont de plus en plus ploignées de la Lilith primitive. Quant à celle-ci, elle remonte au ciel, sa patrie natu-
546 CAUSERIES LITTÉRAIKES.
relie, au milieu d'un diceur séraphique. La légende revient alors au texte biblique; Eve, le serpent, le fruit défendu,
La faute rnchctabie et le 1)oiilieur perdu ;
seulement elle glisse rapidement sur ces détails où il lui eût été trop difficile de lutter avec Milton. Le poëme finit par une. très-belle et très-saisissante peinture de la déchéance de rhomme, de ses douleurs, de sa réhabilitation par le travail et la prière. Une idée de pardon, de réconciliation et d'amour plane sur ce tableau final et en adoucit les teintes trop sombres.
J'ignore si M. de Belloy a eu d'autres autorités que celle d'un vers de Gœthe pour adosser cette légende au flanc monumental de la Genèse. Je ne veux pas savoir si de telles supeiTétations poétiques sont le lierre qui s'appuie sur Tarbre inébranlable, ou le gui qui croît entre les branches malades. Ce que je sais, c'est que je ne vous ai donné là que le squelette de cette belle et étrange Lilith, Vous dire de quelles vives et splendides couleurs Ta revêtue M. de Belloy, ce serait impossible; j*aime mieux citer. Voici une bien charmante boutade de gentilhomme poëte :
Il disait vrai, Satan : source de tout mensonge,
En lui de l'urt mauvais la racine se plonge,
Uampanle, clicveliic, t'ioudant le bon grain,
Sous les pas du sarcleur reprenant le terrain.
Cliicîident, ivraie, ortie ou nielle vivace,
Prompte à se taire jour par la moindre crovasiic.
Ainsi, quand des jardins créés par ses aïeux,
Quand de ses bois plaintifs, moins que l'homme oublieux,
L'ancien maître a dû fuir sur cette noble terre,
Toute vertu décroît, toute beauté s'altère;
Que Ibnt au nouveau maître et jasmins et lilas?
11 n'aime que la (leur qui pend aux éclialas;
Le salon de verdure, il en fait un bastringue;
Les fruits mêmes, les fruits qu'à grand'peine il disliugnc
M. DE BELLOY. 3i7
Leur préféraut la viande cl les vins frelalés, Des espaliers rompus tombent verts ou gâtés.
Adieu nos fleurs à nous, glaïeuls aristocrates, Uomantiques daphnés, verveines délicates t Adieu, rose-duchesse et muguet villageois !
Place au navet classique, au pissenlit bourgeois ! Oii chantait l'oiseau bleu coasse la grenouille, Et le souci partout s'étend comme une rouille. L'âne applaudit alors, et, dans cet abandon.
Triomphe plume au vent Técole du chardon.
Cédons, puisqu'il le faut, soumettons-nous en prose. Mais protestons en vers pour le lis et In rose !
Ce dernier vers, c'est la poésie de M. de Belloy dans toute la grâce mélancolique et piquante de ses amours et de ses regrets. Dans un genre plus élevé, la réponse de Lilith à Satan et Textatique vision qui révèle à l'angefemme la Rédemption à venir nous paraissent d'une grande beauté. Citons un fragment de cette vision :
.... Un homme... qu'il est beau! jeune, calme cl scvcrc,
Il enseigne, on l'écoulé, on Taime, on le révère;
Il dit: Krpentesfi-vous; faites mes chemins droits.
Le lépreux est guéri, le muet dit : Je crois.
Oui, c'est bien le Sauveur! envam il se dérobe;
L'aveugle, le boiteux, rien qu'à toucher sa robe,
S'en retournent sans guide et leur mal disparu,
L'un pour avoir aimé, l'autre pour avoir cru.
Un homme a donc vaincu la douleur et la haine,
La mort même, la mort!... Mais que vois-jc? On renUaliic.
On le frappe, il bénit, le front ensanglanté. •
Lui mon ills?Quira dit? Lui, mes flancs l'ont porlé?
Femme, je l'ai conçu? Mais qui donc est son père?
prodige d*amour ! ô grandeur 1 ô misère 1
Redoublez d'épaisseur, voiles de l'avenir !
Laissez-moi seulement vous aimer, vous bénir,
Seigneur ! Épar|înez-moi ces visions sublimes,
Ne me contraignez pas à sonder vos abîmes t
Pourquoi m'éprouvez-vous? Le but où vous lendex
Vos desseins, vos motifs» les ai-jc demandés?
348 CAUSERIES LITTËKAIUËS.
&]arcbaiil dans vos «entiers, riguorauce m'est douce;
La preuve qu'ils sont droits, mon amour la re|)oii6>e.
Ils conduisent à vous, c'est assez; je ne veu\
Que vous seul pour raison, pour objet à mes vœux.
Libre sous l'action de votre Providence,
Mieux que ma liberté j'aime ma dépendance,
Kt si vous m'imposiez des liens plus étroits,
Ob ! qu'bcureuse en vos mains j*abdiquerais mes droit» !
Car je les tiens de vous, ô bonté matemellel
Par qui l'bomme formé sur le divin modèle,
De son propre destin est ]*actif instrument^
Libre, et pourtant vers vous attiré doucement.
La poésie, la foi, la raison même, ne sauraient parler un pluà éloquent langage. Ce fragment suffit pour donner une idée du style de tout le poëme, et aussi pour indiquer ce qu'a été, dans la pensée de Tauteur, cette création de Lilith; une sorte de prototype céleste de celle qui devait être un jour la Vierge Marie. On conçoit également Vattrait et l'inconvénient de ces mystiques et délicates matières. Je glisse donc, et je me borne à signaler et à saluer le poëte.
Que ne puis-je citer quelques autres pièces du recueil, surtout le Vx vktis! poignante image de la destinée de ces enfants de la Muse, trop débiles pour supporter ses étreintes, et succombant avant d'avoir accompli leur tâche; cri de résignation et d'angoisse stoïque, qu'on dirait Técho des dortoirs funèbres de Gilbert et d'Hégésippe Moreau ! N'importe; nous en savons assez maintenant pour esquisser, les Légen^s fleuries à la main, cette physionomie gracieuse et fine, où le sourire amer se cache et s'adoucit dans rémotion poétique ; cette exquise organisation, dépaysée dans notre triste temps, y souffrant d'une nostalgie qui se traduit en beaux vers et parcourt, dans ses aspirations rétrospectives, tous les sentiers où les fleurs de poésie s'effeuillent, mortes ou immortelles, profanes ou bénies. Moins absolu, moins austère dans son spiritualisme que
MM. de Laprade et Brizeux, plus amoureux de fantaisie et d'école buissonnière, ne s' enrôlant sous les drapeaux qu'il aime qu'avec ses franchises de gentilhomme et de volontaire, continuant çà et là la verve capricieuse et vagabonde de M. de Musset, mais avec une nuance plus chevaleresque et plus chrétienne, demeurant surtout lui-même par mille traits charmants ou profonds, sémillants ou pathétiques qui vont de Damon et Pithias à la Malaria et du Chevalier d'Aï aux Légendes fleuries, tel est M. de Belloy, et je m'en remets à mes lecteurs du soin d'achever ou de refaire Tesquisse, si elle est incomplète ou manquée.
Peut-être trouvera-t-on que je me suis trop attardé avec mes poètes, que c'est donner trop de temps et de place à un genre de littérature qui, suspect aux gens très-graves, peu attrayant pour les esprits frivoles, odieux aux esprits vulgaires, ne préoccupe et n'attire qu'un public restreint. Pourtant, si Ton veut bien réfléchir à Finjuste inégalité des conditions et des fortunes littéraires, à cet immoral contre-sens qui donne à un insipide vaudeville ou à un drame scandaleux dix fois plus de notoriété, de retentissement et de droits d'auteur qu'à un volume noblement et chastement poétique, qui fait H. Dumanoir plus célèbre que M. de Laprade, et H. Clairville mieux rente que M.Brizeux, on arrivera, je l'espère, à conclure qu'il est bon et honnête qu'il y ait quelque part un asile assuré à ces rois sans royaume, qui aiment mieux conserver hauts et purs leurs blasons et leurs titres, que les laisser tomber dans les cloaques à Feau de Cologne. Hélas ! je ne prétends point rétablir l'équilibre et indemniser ces chers déshérités par cet insuffisant hommage; j'ai seulement voulu payer mon tribut de sympathie et de reconnaissance à ces rares écrivains qui me font respirer l'air sain des montagnes au lieu des miasmes du bouge et du trottoir, et à qui
je dois le plus élève, le plus dciicat pluisir: celui délire de beaux vers exprimant de belles pensées. Il est une autre jouissance que j'ai ressentie en les lisant : ils m*ont prouvé que nos doutes sur l'avenir de la poésie, nos doléances sur son déclin, sa lassitude et ses défaillances, étaient prématurées et cbimcriques; ils m'ont prouvé qu'il y avait encore des poètes, et je répète une fois de plus, en fermant leurs livres, le mot de l'auteur A' Andréa qui, cette fois, a dit vrai : « La poésie ne peut pas mourir. »
MADAME D'ARBOUV'ILIE
Non, ta société polie n'a pas ces ingratitudes dont on Taccuse; elle sait reconnaître ceux qui sont à elle et les saluer de ses empressements et de ses hommages. Si Ton a dit le contraire, s'il nous est arrivé à nous-méme d emettre à ce sujet un doute ou une plainte, c'est qu'il est doux et commode de se ranger implicitement du côté des méconnus, des victimes d'une injustice collective; c'est que Tamour-propre, ce conseiller toujours présent, môme quand il est caché, refuse d'attrihuer ses disgrâces à leurs causes véritables, à l'infériorité du talent, à l'absence de ces qualités dont la vertu a besoin pour réussir, dans la littérature comme dans le monde, dans le roman comme dans la vie. En cherchant bien, — si Ton n'avait pas quel(|ue intérêt à mal chercher, — on trouverait que, dans ses froideurs comme dans ses indulgences, le public
' Pûmes et Nouvellet.
des honnêtes gens est en définitive plus logique qu'on ne croit, et que» s'il se passionne un peu trop pour les réquisitoires qui Toffensent, il n'a pas tort de négliger parfois les plaidoyers qui Tennuient. 11 y a d'ailleurs une nuance à laquelle on doit songer avant de trancher en un sens trop pessimiste cette question délicate. Quand la société d'élite se décide à s'intéresser aux peintures d'un monde qu'elle ne connaît pas, à des mœurs qui ne sont pas les siennes, à des personnages qu'on lui présente sous forme de curiosités ou d'exceptions alarmantes, elle y arrive en touriste plutôt qu'en juge; elle s'y plait comme en un pays étranger où il est plus facile d'effleurer que d'approfondir, de découvrir que de critiquer; elle n'a pas plus de souci d'en vérifier la justesse, qu'on en aurait de contrôler exactement les défauts de syntaxe dans une langue qu'on n'a jamais parlée, ou les défauts de ressemblance dans le portrait d'un homme qu'on n'a jamais vu. Lorsqu'on la ramène, au contraire, à ses cadres habituels, lorsque l'auteur et le livre qui lui demandent son suf* frage se sont efforcés de peindre^e qu'elle voit et de ra* conter ce qu'elle sait; lorsque les héros, les mœurs, les tableaux, le langage, rentrent naturellement sous son contrôle, oh! alors elle est plus difficile, parce qu'elle est plus compétente ; la moindre dissonance lui^ semble cho^ quante, et il en est d'elle comme de ces dilettantes de l'ancien Théâtre-Italien , pour qui une seule note hasardée gâtait un opéra qu'ils savaient par cœur. Elle exige d'autant plus, elle a d'autant plus de peine à se déclarer satisfaite, qu'en la décrivant ainsi à elle-même, on a l'air d<» la traiter d'égal à égal, de devenir un des siens, de se naturaliser dans ce milieu dont elle a le monopole, d'être moins un écrivain s'adressant à des hommes du monde, qu'un homme du monde se donnant un passe-temps d'é-