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crivaio. On a comparé un peu crûment cette sociétéà une femme qui pardonne tout à son amant et rien à son mari ; je la comparerais plus volontiers, dans ses affections et ses rigueurs littéraires, à ces grands seigneurs d'autrefois, familiers avecles gens du peuple, polis avec les bourgeois, intraitable^ avec les faux nobles.
Mais aussi, dans les rares occasions où se révèle la vraie noblesse de l'esprit, de l'imagination et du c^ur, où le roman et le moi^de, ces deux frères souvent ennemis, se réconcilient et fraternisent dans une œuvre dont la simplicité défie Part le plus raffiné, dont le naturel dépasse le métier le plus habile, dont la distinction brave Télégance la plus hautaine, dont Tharmonie enchante l'oreille la plus scrupuleuse, quelle joie! quel accueil! quelle fête! que de blanches mains pour feuilleter ces pages! que de beaux yeux pour les lire! que de douces larmes pour les mouiller! Et comme on sent bien que ce triomphe ne ressemble pas aux autres, que ce n'est pas un public saluant un auteur, un salon applaudissant à un livre, mais une communauté charmante, une solidarité visible entre ceux qui écoutent et celui qui parle, entre celui qui écrit et ceux qui lisent ; celui-ci ne visant pas au succès, le redoutant peut-être, ignorant s*il a du talent et prêt à s'étonner de Tattendrissement qu'il excite ; ceux-là heureux et fiers de trouver chez eux, dans leur zone la plus exquise, de quoi suffire* à leurs émotions les plus délicieuses et doter à leur tour la littérature!
Qui ne les connaît, qui ne les a lues, qui surtout ne voudra les relire ces Nouvelles de madame d'Arbouville, ces merveilles de sensibilité, de mélancolie, de délicatesse, ces adorables récits qui, un peu volés jadis par les journaux et les revues, y firent l'effet d'enfants de princes dérobes par des bohémiens et portant sur leur front le sceau d»*
leur origine? Qui ne se souvient de ce succès préventif, prodigué de si bonne grâce, que dis-je? imposé de .si vive force à ces Nouvelles avant même qu*il fût permis d'en parler et de piiraitre tes avoir lues? Tel a été, en effet, leur premier trait distinctif au milieu de nos réclames et de nos fanfares littéraires. Les rôles y- étaient intervertis : d'ordinaire, c*est l'auteur qui court après le succès; c'est lui qui fait antichambre, qui se résigne au maigre régime de surnuméraire, et souvent, hélas! Tantichambre est toute la maison, le surnumérariat est toute la vie. Cette fois, c'était le contraire; le succès se faisait solliciteur, et Tautour avait pris pour l'éviter autant de soin que nous en prenons pour l'atteindre. Ce fut tout à fait malgré elle et faute d'un moyen légal pour Tempècher, que ses récits dépassèrent le seuil de la famille, les suffrages discrets de l'amitié ou la chaste publicité d'une œuvre de bienfaisance, charmant le riche pour secourir le pauvre. Aujourd'hui c'est encore la charité qui nous les rend ou plutôt qui nous les donne : c'est pour obéira un vœu suprême et sacré que les Poésies et Nouvelles de madame d'Arbouville, éparses jusqu'ici et enfouies dans des recueils périodiques qui n'avaient pas eu le droit de les publier, perdent enfin ce caractère de fruit défendu , si peu d'accord avec leur pure beauté, et nous sont offertes dans une magnifique édition complète, avec approbation et privilège des pauvres. Pieuse et sainte pensée d'une mourante, qui n'a pas voulu les priver d'une part de leur héritage, et leur a légué, dans la mort, ce qu'elle leur donnait pendant sa vie ! « Lorsque, pour secourir le malheur, nous dit madame d'Arbouviile en terminant Résignation; quelques pages ignorées, écrites à l'écart, durent se changer en humble offrande, cette triste histoire revint à ma mémoire ; je me suis dit : Pauvre femme dont la vie fut inutile, dont
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le dévouement fut sans résultat, que le récit de tes larmes devienne Tobole offerte au malheur ! Morte ou vivante, Ursule! que ton âme ait un mouvement de joie... Ce que tu as souffert apportera une aumône à ceux qui pleurent aujourd'hui comme tu pleurais autrefois, et toute aumône, quelque humble qu'elle soit, fait un peu de bien sur la terre et ne s'oublie pas dans le ciel. » — Ne vous semble-t-il pas que ces lignes bénies soient l'épigraphe du livre tout entier, qu'elles aient été présentes à Tesprit de Fauteur, lorsque, surmontant ces scrupules, ces pudeurs des âmes exquises, effrayées par le grand jour, elle a fait ce dernier sacrifice à « ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, » et leur a laissé son plus cher trésor, son ouvrage, sa pensée, ses larmes, son âme, cette portion de son être destinée à lui survivre? Remercions donc les pauvres, ses héritiers; ce sont eux aujourd'hui qui nous font l'aumône, qui viennent au secours de ce millionnaire ruiné qu'on appelle le roman moderne. La critique a attendu longtemps le droit de dire ce qu'elle pense de ces petits chefs-d'œuvre qu'elle n'était pas autorisée a admirer publiquement. Réparons le^mps perdu : fêtons de notre mieux ces aimables tàrd*venus dont Texistence officielle vient de commencer. Prenons, pour mieux les accueillir, non pas notre esprit des dimanches, — il n'y a ici, hélas ! ni dimanche, ni esprit, — mais cette nuance de respect qui, mêlée à Tapplaudissement et à l'hommage, les relève sans les. refroidir, et les rend moins familiers sans les rendre moins sincères.
Cette belle édition peut naturellement se diviser en trois parties; les Poésies^ les Nouvelles déjà connues, quoique non publiées, et les Œuvres totalement inédites.
Les Poésies mériteraient à elles seules un chapitre à part. Dans un temps où l'art a essayé de cacher la pau-
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vreté de sentiment et d'idées sous la perfection raffinée de la forme matérielle, il sera curieux d'étudier dans ce Manuscrit de ma granà'tante, pseudonyme de la muse discrète de madame d'Ârbouville, à quel point la poésie vraie, celle de Tâme et du cœur, peut se passer de ces recherches et de ces ciselures, et combien il importe peu, en définitive, que l'instrument ait plus ou moins de science, si l'air est beau et la note divine. Comparez les pièces de ce Manuscrit, Je crois, Tristesse, Séparation, le Passé, Une voix du Ciel, aux tours de force de nos modernes prestidigitateurs de l'hémistiche et de la rime : assurément I infériorité des procédés techniques est incontestable; mais si Texécution trahit Tinexpérience et la faiblesse, le sentiment est supérieur; il nous fait songer parfois à cette première manière de M. de Lamartine, où, sous des images surannées, des tours empruntés à toutes les écoles, on sentit palpiter une âme; Tâme de la poésie nouvelle. Les vers de madame d'Arbouville se rattachent à ce premier moment, à cette aurore glorieuse qui eut la fraîcheur et l'éclat de toutes les aurores, et vers laquelle, après les orages de la journée, nous reportons nos regards et nos regrets. Mais il y a là pour nous plus qu'un sujet de comparaison et d'étude poétique : il y a dans ces chants mélancoliques, placés sous le patronage de cette Tante que l'auteur a choisie pour éditeur responsable, il y a dans le récit qui lui sert de préface et où elle s'est involontairement révélée sous les traits de ce personnage imaginaire, Texplication et, pour ainsi dire, la clef de tout l'ensemble de ce talent et de cette œuvre : c'est à nous de savoir l'y chercher, au risque de raisonner un peu ce qui ne se raisonne pas : rémotion, la poésie, les larmes.
L'âme dominant partout et toujours la matière, finissant même par la dompter, au point que la matière lui obéisse
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en esclave, puis s'absorbe et disparaisse, qu*il arrive un moment où Tâme, dès ici-bas, règne seule et sans partage, où on ne voit et on ne sent plus qu'elle, et où les personnages, au lieu d'être des corps, des passions et des caractères, ne sont plus que des esprits et des cœurs; une existence paisible, heureuse, noblement abritée contre les tempêtes et les naufrages, devinant ce qu'elle n*a pas éprouvé, rêvant ce qu'elle n'a pas souffert, s'y reposant dans une sorte de recueillement intérieur, de réflexion persistante, et y trouvant les sujets de ses Poésies et de ses Nouvelles à Taide de cette instinctive tristesse de qui René a dit : <( Nous la tenions de Dieu ou de notre mère, » telle a été la double inspiration de madame d'Arbouville; tel est le double caractère que nous reconnaissons dans ses ouvrages.
Reprenons les cinq récits que nous avions déjà savourés en contrebande, et qui épuiseraient, avant de vieillir d'un jour, toutes les vieilles métaphores de larmes changées en perles ou de perles changées en larmes : Résignation^ Marie-Madeleine, une Vie heureuse, une Sbktoire hollan^ daise et le Médecin du Village.
Ursule touche au déclin de la jeunesse ; sa vie s'écoule lentement dans une petite ville de frontière, sombre et triste; elle soigne sa vieille mère qui est aveugle, son vieux père tombé en enfance, et c'est tout au plus si leur chétif revenu, joint au produit de son travail, sufGt à les faire vivre tous les trois. Ursule n'attend rien de l'avenir, ni bonheur, ni amour, ni mariage, lorsqu'un rayon inespéré vient luire tout à coup dans cette existence déshéritée. Un officier de la garnison passe sous ses fenêtres; il revient, il la revoit chaque jour, à la même place, laborieuse, attentive, penchée sursa broderie ou son aiguille. Peu à peu il éprouve pour elle le seul sentiment qu'elle puisse et
qu'elle veuille inspirer : une sympathie fraternelle, une tendre et fervente pitié pour cette destinée d'immolation * et de saeriiice. Puis, à leur insu, ce premier sentiment se colore de teintes plus vives et plus douces; une chaleur d'automne pénètre ces deux âmes sœurs qui se reconnaissent et se comprennent. Une fleur tardive, mais embaumée et charmante dans sa pâleur comme la rose-thé, s'épanouit au corsage d'Ursule et dans son cœur. La vie et la jeunesse se raniment sur son front et sur ses joues; elle est presque belle; Maurice, rofficier,la demande en mariage : il y a là pour tous deux une heure bénie, faite de ces joies mystérieuses, de ces tendresses contenues, qui, au lieu d'éclater au dehors, se répandent goutte à goutte dans le plus intime de notre être comme des sources cachées. Mais Maurice est aussi pauvre qu'elle; son régiment va changer de garnison; que deviendront le vieux père en enfance, la vieille mère aveugle? C'est un obstacle auquel on n*avaitpas d'abordsongé.Mauriceet Ursule aurontàpeinelenécessaire; avec ce fardeau de plus, le nécessaire même leur manquerait et tous 40S quatre seraient exposés au dénûment, à Tangoisse, à la misère. Une passion ardente braverait cette difficulté redoutable; elle se prendrait corps à corps avec l'impossible et trouverait dans la folie môme de cette lutte, un aliment à ses ardeurs et à ses joies. Mais Maurice n'est pas passionné; son affection calme et réfléchie n'admet que le possible et ne comprend que le raisonnable. Ursule le devine; elle se soumet sans murmure; le mariage est rompu sous un prétexte banal. Un soir, la pauvre fille, redevenue vieille en un jour, entend, de sa fenêtre, la musique d'un régiment qui quitte la ville ; c'est le régiment de Maurice. Cette symphonie militaire qui s'affaiblit et se perd dans Téloignement et le silence, c'est le bonheur d'Ursule qui s'on va, c'est le rêve qui s'évanouit.
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c est le rayon qui s éleinl. Une semaine après, la vieille aveugle et le vieil idiot meurent; ceux à qui Ursule s'est immolée, n'auront pas même profité de son sacrifice. Elle se résigne, elle se tait, et Ton ne sait pas môme si elle est morte.
Ursule n'est ni une héroïne, ni unefemme,ni une jeune fille : c'est une âme.
Que dirai-jedu Médecin du village? Otez le cadre qui est ravissant et touche parfois à la comédie (mais quoi de plus triste que la vraie comédie?), ôtez ce vieux docteur de campagne arrivant dans sa carriole d'osier, tombant au milieu d'une réunion de dandys et d'élégantes et réussissante les attendrir à l'aide de cette histoire admirablement racontée, que trouverez-vous? L'âme d'Éva Meredith, la jeune épouse, la jeune mère, transmise par elle à son fils, et lui rendant l'intelligence et la raison. Le bonheur d'Ëva et de William est si court, si vite brisé, qu'on dirait que l'auteur, fidèle à sa poétique instinctive, ne veut pas des félicités terrestres, qu'elle n'y croit pas, qu'elle ne leur donne qu'une heure, et que, portée par sa nostalgie céleste, elle monte, monte sans cesse vers la région des âmes, la seule où elle soit ù Taise, oii les drames qu'elle imagine, se nouent et se dénouent dans toute la liberté de leurs mystérieux ressorts. A dater de la mort de William, la scène n'est plus sur la terre. Si le docteur, jeune alors, aime secrètement Éva dont il est le consolateur et l'appui, il l'ignore, et il faudra que, trente ans après, une femme du monde, spirituelle et blasée, le lui apprenne à luimême. L'âme d'Éva plane sur le récit tout entier, et le jour où son fils, collant ses lèvres sur son front mourant, aspire cette âme qui s'en va et devient intelligent et sensé, la superstition des bonnes gens du village, persuadés « que l'âme de la mère avait passé dans le corps de l'enfant, »
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n'est que l'interprétatioD populaire et naïve de cotte légende, qui fera pleurer tant qu'il y aura des fils et des mères.
Marie-Madeleine peut donner lieu à des réflexions ana. logues. Un jeune savant, Paul d'Ercourt, a besoin d'une servante qui lui ôte tous les soucis de la vie matérielle : une jeune fille se présente à lui, et il la reçoit, un peu imprudemment peut-être: il ne tarda pas à s'apercevoir que cette jeune fille, quand elle croit n'être pas vue, le regarde avec une expression douloureuse et passionnée. Absorbé jusque-là par ses travaux scientifiques, il remarque alors que Marie-Madeleine est belle, que rien n'égale la douceur de son triste et pur regard, et qu'elle conserve, dans cette condition infime, une dignité pleine de grâce. De là à Tai* mer il n'y a qu'un pas. Paul d'Ërcourt l'aime et je lui dit. Marie-Madeleine l'écoute avec un inoffable mélange dera* vissement et de désespoir; et quand il lui demande sa main, au lieu de le bénir, elle s'enfuit. Ne comprenant rien à ce mystère qui le désole, il s'éloigne à son tour, afin que la jeune fille, qui n'a plus d'asile, puisse revenir habiter sa maison : au bout de trois mois, elle meurt. Paul apprend alors qu'elle a été la fiancée de son frère, Charles d'Ercourt, officier de marine; qu'après la mort de Charles, disparu dans un naufrage, elle a entendu parler de l'extrême ressemblance des deux frères, et que, voulant retrouver une image, une ombre, un souvenir de son fiancé, elle était venue s'offrir à Paul, afin de le servir, de le voir à toute heure, de contempler ce visage qui lui en rappelait un autre, et de tromper, par cette vue douce et navrante, son amour, sa douleur et sa folie. Malheureusement, Paul l'a aimée; alors elle a pris la fuite, hors de sa maison d'abord, puis vers le ciel où elle va rejoindre Charles : Paul restera seul et sombre daâs sa maison vide,