‹ Dernières chansons de Béranger de 1834 à 1851Chapitre 25 sur 94 · LES OISEAUX DE LA GRENADIÈRE · texte numérisé non relu

LES OISEAUX DE LA GRENADIÈRE

Air :

Comme en ses vœux l'homme s'abuse!

Le ciel permet qu'en ce réduit, Disais-je d'une voix qui s'use, Mes derniers jours coulent sans bruit.

Et de ces murs le sort m'exile.

Adieu, fleuve, arbustes et fleurs, Vous, de mes fruits joyeux voleurs,

La Grenadière, petite habitation sur les bords de la Loire, vis-à-vis de Tours, décrite avec l'admirable talent qu'on lui connaît par M. de Balzac, qui y avait demeuré quelque temps avant moi. Le propriétaire de cette agréable maisonnette, l'excellent M. de Longpré, à qui il n'a pas tenu que j'y prolongeasse mon séjour, a respecté les plantations qu'il m'avait permis d'y faire.

( useaux qui charmez cet asile.

Oiseaux, adieu. Peuple heureux el chéri, En vous créant l'Eternel a souri.

J'entends un oiseau me répondre :

« Ami, pourquoi t'affliger tant? « Sur nous l'orage vient-iJ fondre, « Un abri partout nous attend.

« Quand l'hiver, qui tout décolore, « Dépouille jardins et forêts, « Il reste encor quelques cyprès « D'où nos voix réveillent l'aurore. »

Oiseaux, adieu. Peuple heureux et chéri, En vous créant l'Éternel a souri.

« La pauvreté, sombre nuage,

« Bientôt, dis-tu, fondra sur loi.

« Jeune, tu bravais son passage;

« Au soleil n'as-tu donc plus foi?

« Crois-nous, quelques routes nouvelles

« Que ton vol prenne en son essor,

« Si le nuage crève encor,

Bis.

« Un rayon séchera tes ailes. »

Oiseaux, adieu. Peuple heureux et chéri, En vous créant l'Eternel a souri.

« Tu nous as chanté, sous ces treilles, « L'aigle expirant, captif des mers.

«Apprends d'infortunes pareilles « A subir de communs revers.

« Va gaiement où le sort te pousse, « A la ville ou dans un chalet.

« Pour ton nid, pauvre roitelet, « Que te faut-il? Un peu de mousse. » Oiseaux, adieu. Peuple heureux et chéri, En vous créant l'Eternel a souri.

« La fin de tout, nul ne l'ignore.

« D'avance tu sauras quitter

« Ces rosiers qui sont près d'éclore,

« Ces arbres qu'on t'a vu planter.

« Lorsque à partir tu te disposes,

« Un corbeau te crie à l'écart :

« Pour parer les tombeaux, vieillard,

« Dieu partout a semé les roses. »

Oiseaux, adieu. Peuple heureux et chéri, En vous créant l'Éternel a souri.

Oiseaux, merci! Rome fut sage De vous consulter autrefois.

Je vais au plus prochain rivage Vivre en un coin, sous d'humbles toits. Ici, vous qui du vieil ermite Picoriez en paix les raisins, S'il a des arbres pour voisins, Venez charmer son nouveau gîte.

Oiseaux, adieu. Peuple heureux et chéri, En vous créant l'Éternel a souri.

Bis.

LE MATELOT BRETOxN

Air. :

Les gais vendangeurs du village Dînent à l'ombre, au bord d'un champ ; Passe un matelot qui voyage, Pieds nus, et qui siffle en marchant.

— Jeune homme, que Dieu t'accompagne !

D'un amoureux tu vas le pas.

— Je suis enfant de la Bretagne, Et ma mère m'attend là-bas.

— D'où viens-tu? — Des rives du (lange, Où j'ai failli périr au port.

Sauvé des flots par mon bon ange, Des Anglais m'ont pris à leur bord.

Grâce à leur brave capitaine, Prisonnier chez nous autrefois,

Je viens de voir dans Sainte-Hélène Celai qui fait si peur aux rois.

A ces mots, découvrant leur tète, Les villageois de crier tous :

Quoi ! tu l'as vu ! Viens qu'on te fête. À sa gloire bois avec nous.

Revient-il? Qu'attend-il encore?

Sans berger que peut le troupeau?

A nos clochers quand donc l'aurore Saluera-t-elle son drapeau?

— Je ne sais pas ce qu'il médite; Mais le capitaine, au retour, En découvrant l'île maudite, S'écria : Quel affreux séjour!

Enterrer dans ce vieux cratère Tant de génie et de valeur!

Enfants, respect à l'Angleterre; Mais aussi respect au malheur !

Comme il savait qu'en mon jeune âge J'appris l'anglais sur un ponton,

Dans ce port, me dit-il, sois sage, Et parle bas, petit Breton.

Là règne un monstre de police; Crains qu'IIudson ne te voie errant.

Serpent venimeux, il se glisse Jusqu'au nid de l'aigle mourant.

Mais au port, où je descends vite, On m'indique un point au couchant Que l'Empereur souvent visite.

J'y cours, j'y grimpe en me cachant.

Tapi sous un roc, là, j'espère, Muni de pain pour quelques sous, Voir passer celui dont mon père Disait : C'est notre père à tous.

J'y reste en vain deux nuits entières.

Quand, désolé, je m'en allais,

S'élance d'arides bruyères

Un des plus jolis oiselets.

Sur ma tête il vole, il tournoie,

Mêle un cri doux à ses ébats.

Il" CHANSONS

Ali! c'est le ciel qui me l'envoie; J'entends qu'il dit: Ne t'en va pas.

Dieu soit béni! car, sur la route,

Dans un groupe aussitôt paraît

Un homme. Lui! c'est lui, nul doute.

Où n'ai-je pas vu son portrait?

J'en crois mon cœur qui bat plus vite,

Et l'oiseau, cet avant-coureur.

A genoux je me précipite,

En criant : Vive l'Empereur !

— Qui donc es-tu, brave jeune liomme?

Me vient-il dire avec bonté.

— Sire, c'est Geoffroy qu'on me nomme ; Je suis un Breton entêté.

Faut-il porter quelque parole A vos amis? J'y vais courir.

Même à la mort s'il faut qu'on vole, Sire, pour vous je veux mourir.

— Français, merci. Que fait ton père?

— Sire, il dort aux neiges d'Eylau.

DE BÉRÀNGER. il

Auprès de vous mon plus grand frère Mourut content à Waterloo.

Ma mère, honnête cantinière, Revint, en pleurant son époux, Au pays où, dans sa chaumière, Cinq enfants priaient Dieu pour vous.

— Peut-être est-elle sans ressource, Dit-il ému; tiens, prends ceci; Pour ta mère prends cette bourse :

C'est peu; mais je suis pauvre aussi.

Je baise la main qu'il me livre :

— Non, sire, gardez ce trésor.

Nous, toujours nos bras nous font vivre: Pour vos besoins gardez cet or.

Il sourit, me force à le prendre; Puis du doigt m'indique avec soin Comment au port il faut descendre, Et des gardes me tenir loin.

— Ah! sire, que n'ai-je des armes!

Mais il s'éloigne soucieux;

El longtemps, à travers mes larmes, Je reste à le suivre des yeux.

Je rejoins sans mésaventure Le vaisseau, qui déjà parlait.

Le capitaine, à ma figure, Devina ce qui m'agitait.

Tu l'as vu, se prend-i] à dire, C'est bien. Tu prouves qu'aujourd'hui, Plus que les grands de son empire, Le peuple a souvenir de lui.

M'enviant un bonheur semblable, Tout l'équipage m'admirait ; Et le capitaine à sa table M'admit le quinze août, moi pauvret.

Combien je pris terre avec joie !

Sûr de dire en rentrant chez nous :

Mère, de l'or qu'il vous envoie L'Empereur s'est privé pour vous.

Avec plus de ferveur encore Elle va prier Dieu pour lui,

Sachant quel climat le dévore, Sachant ses maux et son ennui.

Six mois de plus d'un tel martyre, Et peut-être sur ce coteau Bientôt reviendrai-je vous dire :

Il n'est plus : j'ai vu son tombeau.

Geoffroy se tait; et du village Femmes et filles tout d'abord, L'œil en pleurs, vantent son courage, Et du captif plaignent le sort.

Les hommes sont émus comme elles :

Honneur, répètent- ils entre eux, A qui nous donne des nouvelles Du grand empereur malheureux!

Mi CHANSONS

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