LE JEUNE HOMME
Chacun, aux voûtes éthérées, Veut l'avoir vu planer cent fois.
Oui, tu sais plus que nos vieux sages. Sur ton passé rouvre les yeux.
Raconte-moi tous tes voyages; Apprends-moi le secret des cieux.
LE VIEILLARD
L'homme qui s'adapte ces ailes Jamais ne se reposera.
Il lassera les hirondelles; Plus haut que l'aigle il plongera.
Tenter leur élan solitaire Fut un projet qu'en vain je fis.
Ma mère avait besoin sur terre, Pauvre aveugle, du bras d'un fils.
Elle mourut ; mais mon Isaure, <Jui charma ses derniers moments, M'apprit qu'un chaume qu'on ignore Vaut un monde pour deux amants.
Dans nos jeux je demandais grâce, Lorsque Isaure, au souris vermeil, A ees ailes faisait menace De m'attacher dans mon sommeil.
Notre bonheur s'accrut clans l'ombre; Car, sous ces bosquets de jasmin, De vrais amis, en petit nombre, Accouraient nous presser la main.
Plaisirs partagés sont fidèles. Aimer, aimer, fut notre loi ; Et j'ai laissé dormir les ailes Qui ne pouvaient ravir que moi.
Enfin, né voisin d'une classe Où pullulent les malheureux, J'aidais à remplir leur besace; J'allais jusqu'à glaner pour eux.
Perdus dans vingt sentiers contraires, Ils se guidaient à mon flambeau.
Ces infortunés sont mes frères :
Je dois partager leur tombeau .
LE ÎEUH E H 0 M M E.
Quoi ! pour fuir ce globe de fange, Tes ailes ne t'ont point servi!
Et contre toi, vieillard étrange, L'ire du ciel n'a pas sévi !
Lègue-moi ces ailes sublimes, Et jusqu'à Dieu mon vol atteint ; Dussé-je, aux célestes abîmes, Mourir sur un soleil éteint.
LE VIEILLARD
J'ai jeté d'une main prudente Ces ailes au feu d'un brasier, Et mis leur cendre fécondante Au pied d'un jeune cerisier.
De mes jours je vais rendre compte; Le Très-Haut me sourit enfin.
Adieu! Dans son sein je remonte Sur les ailes d'un séraphin.